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L’Énéide (trad. Delille) - VIII

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Livre VII VirgileL’Énéide
Traduction en vers de Jacques Delille
Livre VIII
Livre IX




 
À peine a retenti la trompette éclatante,
À peine sur les tours de l’antique Laurente
Turnus a de la guerre arboré les drapeaux,
Frappé son bouclier, animé ses chevaux,
En tumulte à sa voix tous les Latins s’unissent,
De leurs cris conjurés les champs au loin frémissent ;
Tout s’émeut, tout s’irrite, et leurs cœurs enflammés
Sont altérés de sang, et de meurtre affamés.
Leurs chefs, Messape, Ufens, et le cruel Mézence,
De vingt peuples encor réveillent la vaillance ;
Partout les laboureurs sont changés en soldats.
Diomède veillait sur ses nouveaux états,
Et respirait enfin du tumulte des armes :
Tout à coup, lui portant de nouvelles alarmes,
Venulus à ce Grec ennemi des Troyens
Apprend leur arrivée aux bords ausoniens.
Déjà,

dit-il, leurs dieux espèrent un asile ;
Déjà, fier des remparts de sa naissante ville,
Leur prince fugitif, usurpateur hardi,
Affermit son état chaque jour agrandi,
Prétend que les destins l’appellent à l’empire ;
Déjà de toutes parts on s’assemble, on conspire ;
Déjà vingt nations s’intéressent pour lui ;
Fier de sa renommée, et sûr de leur appui,
On prévoit ce qu’Enée un jour peut entreprendre ;
Diomède le sait, c’est à lui de l’apprendre
Aux rois de l’Ausonie, au chef des Ardéens :
Sans doute c’est aux Grecs à juger les Troyens.
  Cependant, agité par des projets contraires,
Enée en entretient ses pensers solitaires,
Et, partageant entr’eux ses esprits inquiets,
Roule, prend, abandonne, et reprend ses projets :
Tel, dans l’airain brillant où flotte une eau tremblante,
Le soleil variant sa lumière inconstante,
Croise son jeu mobile et son rapide essor,
Va, vient, monte, descend, et se relève encor,
Et des murs aux lambris rapidement promène
Des reflets vagabonds la lueur incertaine.
  La

nuit couvrait la terre, et le dieu du repos
Sur tout ce qui respire épanchait ses pavots ;
De ses périls futurs se retraçant l’image,
Le héros méditait, couché, sur le rivage ;
Mais enfin le sommeil assoupit ses chagrins.
Tout à coup, à travers les peupliers voisins,
Le Tibre s’offre à lui durant la nuit obscure :
Des tresses de roseaux ceignent sa chevelure,
Et du lin le plus fin le léger vêtement
De ses plis azurés l’entoure mollement :
« Fils des dieux, lui dit-il, qui sauvas de la flamme,
Qui portas sur ces bords l’éternelle Pergame,
Toi qu’attendaient Laurente et l’empire latin,
La guerre et ses dangers te menacent en vain :
Rassure-toi ; du sort la tempête orageuse
Ne fatiguera plus ton âme courageuse.
Ne crains pas qu’un vain songe abuse ici de toi ;
De mes prédictions garantissant la fois,
Sous les chênes sacrés de ma rive fidèle,
Une laie aux poils blancs, trente enfants blancs comme elle,
Vont s’offrir à tes yeux, et vont donner leur nom
A cette Albe héritière et fille d’Ilion :

Là t’attend un asile et la fin de tes peines.
Ces promesses, crois-moi, ne sont point incertaines ;
Et trente ans révolus ne s’écouleront pas,
Qu’Iule ne commande à ces nouveaux états.
Mais, écoute et connais les secours qui t’attendent,
Et quels soins importants tes intérêts commandent :
Un peuple, qui d’Evandre a suivi les drapeaux,
A sur les monts latins fondé ses murs nouveaux ;
Par les Arcadiens leur ville est habitée ;
Leur ancêtre Pallas du nom de Pallantée
Fit appeler ces murs, et d’éternels combats
Contre les fiers Latins défendent leurs états :
Pour l’intérêt commun qu’un traité vous unisse ;
Moi-même, vous guidant sur mon onde propice,
J’aiderai vos vaisseaux à remonter son cours.
Lève-toi donc, va, pars, implore leurs secours ;
Et demain, quand la nuit, en repliant ses voiles,
Donnera du départ le signal aux étoiles,
Prie, apaise Junon, dont la longue rigueur
Par de si longs revers exerça ton grand cœur.
Un jour, vainqueur du sort, ta nouvelle puissance
Me paiera le tribut de sa reconnaissance.

Tourne vers moi les yeux, vois ce dieu protecteur
Qui baigne ces beaux champs de son flot bienfaiteur,
Le Tibre, dont le ciel favorise la course.
Un superbe palais aux lieux où naît ma source
Cache aux profanes yeux mon fleuve encor ruisseau,
Et d’illustres cités entourent mon berceau ».
  Il dit, et se replonge en ses grottes profondes.
Le héros se réveille au doux bruit de ses ondes,
Et l’ombre loin de lui fuit avec le sommeil.
Il se lève, et, tourné vers l’orient vermeil,
Près d’invoquer les dieux de l’antique Laurente,
Il s’approche, et courbé sur l’onde transparente,
Pour puiser l’eau sacrée il a courbé ses mains ;
Aussitôt il s’écrie : « O nymphes des Latins,
Nymphes, mères des lacs, des fleuves, des fontaines !
Et toi, Tibre sacré, qui fécondes ces plaines,
Auguste souverain des fleuves de ces bords,
Quels que soient les saints lieux où naissent tes trésors,
Si tu unis mes maux, si tu sers mon courage,
Dieu puissant, je te jure un éternel hommage ! »
  Il

dit, et dans sa flotte il choisit deux vaisseaux :
Déjà la rame est prête à sillonner les eaux ;
Ils partent. Tout à coup, ô surprise ! ô merveille !
Une laie et ses fils, tous de couleur pareille,
S’offrent à ses regards sur la rive étendus :
De leur sang aussitôt les flots sont répandus :
« C’est à vous, ô Junon, que j’en offre l’hommage ! »
Ainsi le dieu du Tibre accomplit son présage.
Le fleuve cependant, durant toute la nuit,
De son onde fougueuse a fait taire le bruit ;
Ce n’est plus un torrent, c’est un marais tranquille,
C’est d’un lac endormi la surface immobile ;
Et, sans que les rameurs luttent contre les eaux,
La vague complaisante obéit aux vaisseaux :
Ils poursuivent leur cours, la nef glisse sur l’onde,
Le fleuve les reçoit dans sa forêt profonde.
Surpris de voir troubler leurs bords délicieux,
Le fleuve infréquenté, le bois silencieux
Admirent ces vaisseaux, cette troupe guerrière.
Les rameurs patients, le jour, la nuit entière,
Du courant tortueux suivant les longs détours,
Fendent l’onde docile, ou combattent son cours :

Sur eux les bois en voûte inclinent leur feuillage,
Et des forêts dans l’onde ils sillonnent l’image.
Déjà l’astre du jour brillait au haut des cieux.
On approche ; et déjà se montrent à leurs yeux
Et la ville et ses tours, et ce palais de chaume,
La capitale alors de cet humble royaume,
Mais où doit Rome un jour, met tant le monde aux fers,
De sa toute-puissance étonner l’univers.
Ils voguent, et déjà s’approchent de la ville.
  Ce jour, sous leurs remparts, au fond d’un bois tranquille,
Le roi, son fils Pallas, les premiers de l’état,
Ce peuple encore agreste, et son petit sénat,
Au fils d’Amphitryon, noble vengeur des crimes,
Offraient un encens pur et le sang des victimes.
Des vaisseaux tout à coup les mâts frappent leurs yeux ;
A travers la forêt, d’un cours silencieux,
Ils approchent. Soudain dans le sacré bocage
Tout fuit : Pallas lui seul, conservant son courage,
Fait poursuivre la fête et le sacré festin ;
Il court au-devant d’eux les armes à la main ;
Et, d’un tertre élevé qui commande à la plaine :
« Etrangers, leur dit-il, quel sujet vous amène ?

Quels sont votre pays, votre nom, vos projets ?
Parlez : apportez-vous ou la guerre ou la paix ? »
Alors, l’olive en main, et monté sur sa poupe,
Le héros en ces mots parle au nom de sa troupe :
« Vous voyez des Troyens, vous voyez vos amis,
Des barbares Latins comme vous ennemis.
Sans pitié pour les maux où nous fûmes en proie,
Ils poursuivent en nous ce qui reste de Troie.
Nous demandons Evandre : allez, et dites-lui
Que nous venons offrir et chercher un appui ».
A ce discours Pallas ne peut plus se contraindre.
« Ah ! qui que vous soyez, approchez sans rien craindre.
J’en jure par Evandre et par son équité ;
Venez jouir des droits de l’hospitalité ».
Il dit, tend au Troyen une main fraternelle,
Garant déjà sacré d’une foi mutuelle,
Saisit ce bras puissant, fameux par tant d’exploits.
Ils s’éloignent du fleuve, ils entrent dans le bois.
  Enée approche Evandre, et d’une âme enhardie :
« O le meilleur des Grecs, honneur de l’Arcadie,

Qu’unit un double nœud au sang d’Agamemnon,
Je ne me laisse point effrayer par ce nom,
J’oublie en vous les Grecs, et ne vois plus qu’Evandre ;
Seul au ton suppliant vous m’aurez vu descendre :
Ma franche loyauté, les oracles des dieux,
Le sang qui nous unit par nos communs aïeux,
Votre grand nom, voilà mes droits, mon espérance,
Voilà quels nœuds sacrés nous enchaînent d’avance.
Dardanus d’Ilion fut l’heureux fondateur,
Electre fut sa mère : Electre eut pour auteur
Cet Atlas qui des cieux porta la voûte immense.
Vous, au fils de Maïa vous devez la naissance,
Maïa, qui le conçut du souverain des dieux,
Naquit du même Atlas qui supporte les cieux.
Ainsi de notre race, également divine,
Les rameaux séparés ont la même racine.
Voilà mes droits. Ainsi, bien sûr de votre cœur,
Sans art, sans vains détours, et sans ambassadeur,
C’est moi qui viens à vous, c’est moi qui vous supplie.
L’Ardéen, qui prétend asservir l’Italie,
Pense, vainqueur de moi, l’être de l’univers,
Et régner sur les lieux qu’embrassent les deux mers.

Donnez-moi votre foi, je vous offre la mienne.
Vous connaissez, grand roi, la jeunesse troyenne,
Ce que peuvent leurs bras, ce qu’ose leur valeur,
Et tout ce qu’au courage ajoute le malheur ».
  Le discours du héros ravit le bon Evandre ;
Il ne peut se lasser de le voir, de l’entendre,
Le parcourt tout entier d’un regard curieux.
Enfin, prenant sa main : « Noble fils de nos dieux,
Quel plaisir de vous voir et de vous reconnaître !
Qu’Anchise en un tel fils est heureux de renaître !
Je crois revoir ses traits, je crois ouïr sa voix.
Je m’en souviens encor, quand Priam autrefois,
Visitant Hésione, aborda Salamine
(De ce puissant état l’Arcadie est voisine),
Souverain de l’Asie il ne dédaigna pas
De voir nos monts glacés et mes humbles états.
Je le vis arriver : alors la fleur de l’âge
De son premier duvet ombrageait mon visage :

J’admirais les Troyens, j’admirais ce grand roi,
Mais Anchise parut, tout s’éclipsa pour moi.
Amoureux de l’honneur, plein de la noble flamme
Qu’à l’aspect d’un grand homme éprouve une jeune âme,
Je brûlais d’approcher, d’embrasser ce guerrier ;
Heureux s’il visitait mon toit hospitalier !
Sa noble complaisance honora mon jeune âge.
En partant, ce héros, pour prix de mon hommage,
Me combla de présents. C’est à lui que je dois
Ces flèches de Lycie, et ce brillant carquois,
Des tissus d’or, deux freins d’une égale richesse,
Qu’à mon jeune Pallas a cédés ma vieillesse.
Le fils de ce héros est déjà mon ami,
Et qui l’ose attaquer devient mon ennemi ;
Comptez sur mes serments : demain je vous renvoie
Avec tous les secours dus au héros de Troie.
Cependant, puisqu’ici nous devons célébrer
Des fêtes que sans crime on ne peut différer,
Venez, et partagez la pompe solennelle
Que pour Hercule ici ce grand jour renouvelle.
Confions à ce dieu nos communs intérêts,
Et de vos alliés essayez les banquets ».
  Il dit ; les

vins, les mets sont remis sur la table ;
Lui-même il place Enée en un trône d’érable
Que recouvre la peau d’un énorme lion ;
Un lit d’herbe revoit le héros d’Ilion :
Le pontife, suivi du choix de la jeunesse,
Sert le festin sacré. D’une sainte allégresse
Tous les cœurs sont remplis : on charge les buffets
Des trésors de Bacchus, des présents de Cérès ;
La victime, ses chairs, ses entrailles sacrées,
Sur une table immense à leur faim sont livrées.
  Le besoin satisfait, le monarque au héros
Adresse la parole, et lui parle en ces mots :
« Ce n’est pas vainement, prince, que notre zèle
Célèbre avec éclat cette pompe annuelle :
L’oubli des dieux anciens, des crédules erreurs,
N’ont point dicté nos vœux ; leur source est dans nos cœurs.
Sauvés d’un grand danger, notre reconnaissance
D’un dieu libérateur honore la puissance.
  Voyez-vous dans les airs ces rochers suspendus,
Ces éclats, ces débris au hasard répandus,
De ce mont entr’ouvert l’horreur désordonnée,
Et de son antre affreux la voûte abandonnée ?

Là, dans les flancs du mont, bien loin de l’œil du jour,
De l’infâme Cacus fut l’infâme séjour.
Des têtes au front pâle et de sang dégouttantes
A sa porte homicide étaient toujours pendantes ;
Et son antre, du meurtre odieux monument,
D’un carnage nouveau sans cesse était fumant.
Ce monstre horrible à voir, fier de sa taille immense,
Devait au dieu du feu sa funeste naissance ;
Et son gosier brûlant, tel qu’un volcan affreux,
Vomissait par torrents d’intarissables feux.
Un dieu vengeur, un dieu sauva notre patrie.
Revenu des beaux champs de l’antique Ibérie,
Dans ces riches vallons, sur les bords de ces eaux,
Le fils d’Alcmène avait amené ses troupeaux :
Du triple Géryon triomphateur superbe,
Le prix de sa conquête errait en paix sur l’herbe.
Cacus, que ne retient ni crime ni danger,
Dérobe des troupeaux de l’illustre étranger,
Quatre jeunes taureaux, quatre belles génisses,
Qui des herbages frais savouraient les délices,
Les cache en sa caverne ; et cependant sa main,
Pour déguiser aux yeux les traces du larcin,

Saisit par leurs longs crins, fait marcher en arrière
Les taureaux, dont les pas marqués en sens contraire
De son infâme vol écartaient le soupçon.
Enfin, las du repos, le fils d’Amphitryon
Se prépare à mener sur de lointains rivages
Ses troupeaux engraissés dans ces beaux pâturages,
Et des taureaux partout les gémissantes voix
De leur adieu plaintif ont fait mugir ces bois.
Alors, de ce brigand trahissant l’artifice,
Du fond de l’antre creux répond une génisse :
Alcide entend ses cris. Aussitôt dans son cœur
Un fiel noir et brûlant allume sa fureur ;
Il s’élance, il saisit sa pesante massue,
Cherche du noir séjour la porte inaperçue.
Alors, les yeux troublés, sans courage, sans voix,
L’affreux Cacus trembla pour la première fois :
Plus prompt que les éclairs, vers ses roches fidèles
Il court, vole ; à ses pieds la peur donne des ailes :
Il fait tomber ce roc que, d’une adroite main,
A des chaînes de fer a suspendu Vulcain,
S’enferme, oppose au dieu cette vaine défense.
Hercule est accouru, respirant la vengeance :

Pour chercher un accès, il court de tous côtés ;
Trois fois autour du mont, à pas précipités,
Il tourne, va, revient, et, frémissant de rage,
Trois fois attaque en vain, pour s’ouvrir un passage,
Le roc qu’à sa fureur le lâche ose opposer ;
Trois fois dans le vallon revient se reposer.
Sur le dos hérissé de cet antre sauvage,
Un roc, séjour chéri des oiseaux de carnage,
En pyramide aiguë allongé vers les cieux,
Cachait dans le nuage un front audacieux ;
Ce rocher, à sa gauche incliné vers la plage,
De son sommet pendant menaçait le rivage :
Hercule, sur la droite appuyant tout son corps,
Du roc qu’il déracine avec de longs efforts
Pousse l’énorme poids. Il tombe, il roule, il tonne,
La caverne en mugit, l’air au loin en résonne ;
Le sol croule ; des eaux le bord est emporté,
Et le fleuve écumant recule épouvanté.
Alors, ce fut alors que l’antre impitoyable
Jusqu’au fond laissa voir, sous sa voûte effroyable,
Ce palais de la mort, ce séjour de terreur,
Et de ses noirs cachots la ténébreuse horreur.

Tel, si d’un choc soudain l’horrible violence
Du globe tout à coup rompait la voûte immense,
Et dans ses profondeurs découvrait à nos yeux
Le Styx craint des mortels, abhorré par les dieux,
De ce royaume affreux, désolé, lamentable ;
L’œil verrait jusqu’au fond l’abîme redoutable ;
Et, dans l’ombre éternelle envoyant ses clartés,
Le jour éblouirait les morts épouvantés :
Tel, effrayé du jour qui malgré lui l’éclaire,
Le monstre en vain s’agite, et rugit de colère.
De la cime du mont Alcide le combat ;
Tantôt d’un roc brisé lui lance un large éclat,
Et tantôt, à deux mains, d’un arbre entier l’accable.
Alors le monstre, en proie à son bras implacable,
Se ressouvient du dieu qui lui donna le jour :
De son gosier brûlant, dans son hideux séjour,
Il vomit des torrents de flamme et de fumée,
S’entoure tout entier d’une nue enflammée,
Et dans ses noirs cachots, image des enfers,
A leur obscurité mêle d’affreux éclairs.
Alcide furieux ne contient plus sa rage
Il s’élance, il se jette au plus fort du nuage,

Aux lieux où la vapeur, sortant à gros bouillons,
Roule à flots plus épais ses plus noirs tourbillons.
En vain l’affreux Cacus lance ses feux dans l’ombre ;
A travers l’incendie, à travers la nuit sombre,
Il le prend, il l’étreint entre ses bras nerveux ;
Et, de leur creux profond faisant jaillir ses yeux,
Du monstre à qui la voix, la lumière est ravie,
Arrête dans sa gorge et le sang et la vie.
  Soudain du seuil fatal le roc tombe arraché ;
On entre, et du repaire où le monstre est caché
On contemple, on parcourt la voûte ténébreuse :
L’œil plonge avec effroi dans la caverne affreuse ;
Et le jour indigné, pénétrant dans son sein,
Du parjure Cacus révèle le larcin.
On saisit par les pieds le cadavre difforme ;
On le traîne, on veut voir ses traits, sa taille énorme,
Son sein velu, ses yeux farouches et mourants,
Son front pâle, et ces feux dans sa gorge expirants...
  Voilà, prince troyen, quel objet nous rassemble
Autour de cet autel où nous prions ensemble :
De là ce rit divin et ce culte sacré,
Ce culte à jamais cher, à jamais révéré,

En mémoire du dieu vainqueur de ce barbare.
Le vieux Potitius et l’illustre Pinare
Président à ce temple, et, prêtres de ces bois,
D’un culte héréditaire ont conservé les lois.
Joignez-vous donc à nous dans cette noble fête,
Prenez la coupe en main, couronnez votre tête ;
Prions ce dieu qu’il soit notre commun appui ;
Prions, et qu’à grands flots le vin coule pour lui ».
Il dit : du peuplier la douteuse verdure
De sa double couleur orne sa chevelure ;
Leur main saisit la coupe, on l’épanche, et le vin
Baigne en l’honneur du dieu la table du festin.
  Déjà vers l’occident penchait le jour oblique :
Alors, vêtus de peaux suivant l’usage antique,
Marchent Potitius et les prêtres du dieu ;
Dans les foyers sacrés leurs mains portent le feu.
On sert les seconds mets : l’autel, ceint de guirlandes,
Est couvert des bassins qui sont remplis d’offrandes,
On allume les feux, on commence les chants :
Deux chœurs de Saliens, partagés en deux rangs,
D’un côté les vieillards, de l’autre la jeunesse,
Ceints des rameaux du dieu, pleins d’une sainte ivresse,
Chantaient, chantaient

Hercule au loin victorieux,
Sa précoce valeur, sou berceau glorieux,
Les serpents étouffés, essais de son enfance,
Les superbes cités qu’immola sa vengeance,
Comment, d’un fier tyran bravant les dures lois,
Il fatigua Junon de ses nombreux exploits :
« Terrible dieu ! c’est toi qui domptas le Centaure ;
C’est par toi que périt l’infâme Minotaure.
Que servit au lion son fier rugissement,
Ses longs crins hérissés, son gosier écumant ?
En vain l’hydre vers toi redressa ses cent têtes ;
L’enfer même, l’enfer frémit de tes conquêtes ;
Et Cerbère, couché dans son antre sanglant,
Par ta puissante main fut traîné tout tremblant.
Tu bravas, tu domptas le monstrueux Typhée,
Et son armure immense honora ton trophée.
Salut, honneur du ciel, enfant du roi des dieux !
Salut, reçois nos dons, notre culte et nos vœux ».
Tels étaient leurs concerts ; ils célèbrent encore
Le trépas du brigand que la contrée abhorre,
Devant le dieu vainqueur ce monstre épouvanté,
Les feux qu’il vomissait, son antre ensanglanté.
Leurs voix, leurs chants, leurs vœux et leurs cœurs se

confondent ;
Le bois en retentit, et les monts leur répondent.
  Lorsque des saints devoirs de ces solennités
Leurs cœurs religieux enfin sont acquittés,
Pour marcher vers la ville ils quittent le bocage.
Le vertueux Evandre, appesanti par l’âge,
Suivait, entre son fils et le prince troyen,
Le chemin, qu’abrégeait un aimable entretien.
Enée observait tout avec un œil avide :
Tour à tour il écoute, interroge son guide ;
Il aime à voir ces lieux, ces anciens monuments
D’un peuple qui remonte à la source des temps ;
Sur les débris sacrés son regard se promène.
Le premier fondateur d’une cité romaine,
Evandre alors lui dit : « Des nymphes, autrefois,
Des faunes habitaient, dans le fond de ces bois ;
Et ce fleuve et ces monts étaient sous leur puissance :
Là vivaient des mortels sans art, sans prévoyance,
Aussi durs que les troncs des chênes leurs aïeux,
Ayant pour mets leur chasse ou quelques fruits pierreux.
Chassé par Jupiter des demeures divines,
Saturne le premier cultiva ces collines,

Civilisa ce peuple, éleva des remparts,
Y rassembla des monts les habitants épars ;
Et, d’un mot qui marquait sa retraite ignorée,
Du nom de Latium nomma cette contrée.
Tel était l’âge d’or. Bientôt, dégénéré,
Vint d’un métal moins pur l’âge décoloré,
La soif de la richesse, et l’amour de la guerre.
Ce n’étaient plus les fils de cette heureuse terre ;
Avec tous leurs voisins on vit se mélanger
Leur sang abâtardi par un sang étranger.
Ici se transporta l’antique Sicanie ;
Ici furent reçus les enfants d’Ausonie :
Et de mœurs et de nom ce lieu changea cent fois,
Depuis, à ces beaux champs commandèrent des rois.
Tybris, ce fier géant, tyran d’un peuple libre,
A l’antique Albula donna le nom de Tibre.
Pour moi, de ma patrie injustement chassé,
Le sort impérieux dans ce lieu m’a poussé ;
Et les lois d’Apollon, et Carmenta ma mère,
Ont guidé vers ces bords ma course involontaire ».
Il dit, s’avance, et montre au héros d’Ilion
La porte Carmentale, et l’autel de ce nom ;

Monument élevé, si l’on en croit l’histoire,
A celle qui de Rome avait prédit la gloire,
Et des murs de Pallas la future splendeur.
Bientôt paraît ce bois où, hâtant sa grandeur,
Romule aux étrangers sut ouvrir un asile,
Refuge des proscrits, et berceau de sa ville ;
Puis du froid Lupercal s’offre l’antre divin,
Dont l’origine grecque a pris un nom romain.
Il ne néglige pas le saint bois d’Argilète,
De ses nobles regrets éloquent interprète.
Là par ses soins repose un perfide Argien,
Qui trouva son trépas en méditant le sien.
Enfin s’offre à leurs yeux la roche Tarpéienne,
Ce futur Capitole où la grandeur romaine
Etalera son marbre et ses colonnes d’or.
Des ronces, des buissons le hérissent encor.
Déjà le peuple ému d’une pieuse crainte
Pressentait ses destins et sa majesté sainte ;
Déjà ce mont, ce roc le frappait de terreur.
« Voyez là-haut ces bois dont la muette horreur
Aujourd’hui même encore inspire l’épouvante :
Quel dieu réside au fond de leur nuit imposante ?

On ne sait, mais un dieu préside dans ces bois :
Même, je m’en souviens, nos bergers ont cent fois
Cru voir, dans tout l’éclat de sa grandeur suprême,
Sur ce terrible mont tonner Jupiter même.
Là sont les murs détruits de deux grandes cités,
Monuments des héros qui les ont habités,
L’une est Janiculum, et l’autre Saturnie :
Janus de la première enrichit l’Ausonie,
Et Saturne de l’autre éleva les remparts.
L’humble palais du roi frappe enfin leurs regards ;
Quelques troupeaux erraient dispersés dans ces plaines,
Séjour des rois du monde et des pompes romaines,
Et le taureau mugit où d’éloquentes voix
Feront le sort du monde et le destin des rois.
Tandis que de ces lieux Achate, Evandre, Enée,
Méditent en marchant la haute destinée,
On arrive au palais, où la félicité
Se plaît dans l’innocence et dans la pauvreté.
« Ce n’est pas dans ma cour que le faste réside,
Dit Evandre : ce toit reçut le grand Alcide,
Des monstres, des brigands noble exterminateur.
Là siégea près de moi ce dieu triomphateur ;

Depuis qu’il l’a reçu, ce palais est un temple.
Comme lui, fils des dieux, suivez ce grand exemple ;
Osez d’un luxe vain fouler aux pieds l’orgueil :
De mon humble séjour ne fuyez point le seuil ;
Venez, et regardez des yeux de l’indulgence
Du chaume hospitalier l’honorable indigence ».
Il dit, et fait placer pour le roi d’Ilion
Sur un lit de feuillage une peau de lion :
Là méditant du lieu la noble destinée,
Dans cet humble palais s’assied le grand Enée.
  La nuit tombe, et son aile obscurcit l’univers.
Vénus, le cœur en proie à ses chagrins amers,
Des Laurentins armés méditait les menaces :
Dans une couche d’or la déesse des Grâces
Veillait près de Vulcain ; aux plus tendres discours,
Pour réveiller ses feux, son adresse a recours :
« Cher époux ! quand vingt rois ligués contre Pergame
Attaquaient ses remparts dévoués à la flamme,
Quoiqu’au fils de Priam je dusse mes faveurs,
Quoique souvent Enée eut fait couler mes pleurs,
Il n’en était plus temps ; c’en était fait de Troie,
Et ses murs de la Grèce allaient être la proie.
De ces

infortunés, quel que fût le besoin,
Je n’ai pas voulu prendre un inutile soin ;
Je n’ai point exigé de votre complaisance
Les instruments tardifs d’une vaine défense.
Maintenant d’Ausonie il a touché les ports,
Le roi même des dieux l’a conduit sur ses bords.
Je viens donc près de vous, ô dieu que je révère,
Pour un fils adoré vous supplier en mère :
Qu’une armure pour lui sorte de votre main ;
Que le monde à ce don reconnaisse Vulcain.
L’épouse de Titon, la fille de Nérée,
Ont obtenu de vous l’armure désirée ;
J’ai plus de droits peut-être, et n’ai pas moins d’effroi :
Voyez comme on menace et les Troyens et moi.
Tout s’arme ; mon fils seul sera-t-il sans défense ? »
  Elle dit : et, voyant sa faible résistance,
Elle échauffe son cœur d’un doux embrassement.
Son époux, que séduit son tendre empressement,
De ses premiers désirs sent palpiter son âme ;
Il reconnaît Vénus à l’ardeur qui l’enflamme ;
Et le rapide éclair des amoureux transports
Pénètre chaque veine, et court par tout son corps :

Tel, du ciel enflammé parcourant l’étendue,
L’éclat part, fend les airs et divise la nue.
Le piège a réussi ; sûre de son succès,
Vénus sent son triomphe, et jouit du succès.
Alors le dieu du feu, qu’attache à la déesse
D’un cœur toujours brûlant l’éternelle tendresse :
« Vous faut-il tant de soins pour me persuader ?
C’est à moi d’obéir, à vous de commander.
Depuis quand doutez-vous de mon obéissance ?
Vulcain a quelques droits à votre confiance ;
Et quand de vos malheurs eut commencé le cours,
Si Vénus de mon art eût voulu le secours,
J’aurais à ses désirs satisfait avec joie ;
Priam dix ans encor pouvait régner sur Troie,
Le sort le permettait. Mais enfin, en ce jour,
S’il me faut pour un fils rassurer votre amour,
Si de nouveaux combats veulent mon assistance,
Commandez seulement : tout ce qu’ont de puissance
Et l’haleine des vents, et le fer, et les feux,
Sous mes savantes mains va seconder vos vœux.
Cessez donc, en priant, d’offenser ma tendresse :
La prière est un doute, et ce doute me blesse ».

Il dit, reçoit le prix par sa flamme attendu,
Et s’endort sur son sein mollement étendu,
  A peine un court sommeil a fermé sa paupière,
Le diligent Vulcain devance la lumière ;
Et telle que, rendue à ses soins journaliers,
La sage ménagère à ses humbles foyers
Ranime en haletant la flamme qui sommeille,
Prescrit leur longue tache aux femmes qu’elle éveille ;
Elle-même, ajoutant la nuit à ses travaux,
Aux lueurs d’une lampe exerce ses fuseaux ;
Quelquefois, reprenant l’industrieuse aiguille,
Soutient d’un gain permis sa naissante famille,
La pudeur de sa fille, et l’honneur de son lit ;
Tel le dieu matinal à Vénus obéit.
Il court, pour signaler son ardeur vigilante,
De sa couche céleste à sa forge brûlante.
Du sein de cette mer où sur leurs rocs épars
Les îles d’Eolie appellent les regards,
Auprès de Liparis, et non loin de Sicile,
L’onde jusques aux cieux voit s’élever une île
Qui toujours noircit l’air de son sommet fumant ;
Dans ses flancs embrasés tonnent incessamment
Et les pesants

marteaux et la bruyante enclume :
Là, sans cesse irritant le feu qui la consume,
Des soufflets haletants le vent chassé rugit ;
De coups moins redoublés l’Etna tremblant mugit ;
Et l’air, l’onde et les feux, exercés à tout heure,
Fatiguent de leur bruit la brillante demeure ;
Palais du noir Vulcain, cette île en a le nom :
Là vient du haut des cieux le divin forgeron.
  Dans ce moment Brontès, laborieux cyclope,
Pyracmon aux bras nus, et le nerveux Stérope,
De leurs bruyants travaux faisaient retentir l’air,
Amollissaient le bronze et façonnaient le fer.
Leur diligente main vient d’ébaucher un foudre,
Un des foudres par qui les monts tombent en poudre :
Une part est finie, et l’autre est brute encor.
Le dieu de la tempête, épuisant son trésor,
Du terrible travail a fourni la matière :
Là, joignant l’air, le feu, la nuit et la lumière,
Ils ont mis trois rayons de l’Autan orageux,
Trois de grêle bruyante et de flocons neigeux ;
Ils allaient y mêler la terreur foudroyante,
Le courroux du tonnerre, et sa flamine effrayante,

Et son bruit qui poursuit le coupable en tout lieu,
Et l’éclair qui l’atteint sur ses ailes de feu.
Plus loin c’était le char du grand dieu de la guerre,
Ce char qui roule égal au flèches du tonnerre,
Qui rend l’ardeur guerrière aux peuples, aux cités,
Et dévaste en courant les champs ensanglantés.
Un autre pour Bellone apprêtait une égide,
Signal de la fureur, de la rage homicide :
Là cent hideux serpents entrelaçant leurs nœuds
De leurs écailles d’or éblouissent les yeux ;
Et les regards mortels de l’affreuse Gorgone
Vont placer la terreur sur le sein de Bellone.
« Cyclopes, c’est assez, arrêtez, dit Vulcain ;
Des travaux plus pressés attendent votre main :
Allons, fils de l’Etna, ni délai, ni murmure ;
Pour un jeune héros j’ai besoin d’une armure ;
Que vos feux un instant ne se reposent pas :
Il me faut tout votre art, il me faut tous vos bras ;
Hâtez vous, quittez tout ». Ainsi Vulcain ordonne.
Soudain le mont au loin sous les marteaux résonne ;
Tous d’une égale ardeur poursuivent leurs travaux ;
L’acier, l’or et l’argent coulent en longs ruisseaux.

On forme un bouclier impénétrable, immense,
Et seul contre une armée invincible défense :
Sept couches d’un métal que la flamme a durci
S’appliquent sous leurs mains sur son orbe épaissi.
Chacun a ses emplois, et pour hâter l’ouvrage
Entre leurs bras actifs le travail se partage :
Les uns placent l’enclume, et leur antre en gémit ;
D’autres trempent l’acier dans le flot qui frémit ;
D’autres, tenant en main la tenaille mordante,
A leurs coups répétés offrent la masse ardente ;
L’autre nourrit les feux dans leur brillant séjour ;
L’autre, enfermant les vents, les chassant tour à tour,
Irrite des brasiers les flammes paresseuses.
Tout agit, tout s’empresse, et leurs mains vigoureuses,
Tantôt levant, tantôt baissant leurs lourds marteaux,
Retombent en cadence, et domptent les métaux.
  Tandis que Vulcain presse et dirige l’ouvrage,
Evandre dort encor sur son lit de feuillage ;
Les oiseaux, de son toit hôtes harmonieux,
Et les premiers rayons qui redorent les cieux,
Ont hâté son réveil. Sur ses pieds qu’il embrasse
Un brodequin toscan se renoue avec grâce ;

De l’épaule au côté son glaive est suspendu ;
Un long poil tacheté sur son dos étendu,
Jadis d’un léopard la superbe parure,
Ramène sur son sein son épaisse fourrure ;
Et deux chiens affidés, qui ne le quittent pas,
Bondissent sur sa trace ou devancent ses pas.
Empressé d’accomplir sa parole donnée,
Dans son nocturne asile Evandre cherche Enée.
Au-devant de ses pas, du lieu de son repos,
Avec la même ardeur s’avance le héros.
L’un vient avec Pallas, l’autre est suivi d’Achate.
Un transport mutuel dans leurs regards éclate ;
Tous deux en s’embrassant renouvellent leur foi ;
Tous deux, demeurés seuls dans le palais du roi,
De leurs nobles projets, pesés par la prudence,
Peuvent se faire entr’eux l’entière confidence.
Le roi commence ainsi : « Fier successeur d’Hector,
Vous par qui Troie en cendre ose espérer encor,
Vous par qui le vaincu se promet la victoire,
Mes moyens ne sont pas digues de votre gloire ;
Le Tibre d’un côté, protecteur des Toscans,
Borne ici mes états, et jusque dans mes camps

Les Rutules de l’autre apportent les alarmes ;
J’entends d’ici leurs cris et le bruit de leurs armes.
Mais un hasard heureux nous assure aujourd’hui
D’un peuple belliqueux l’intérêt et l’appui ;
Et le Destin ici semble exprès vous conduire.
Cité riche autrefois, siège d’un grand empire,
Séjour heureux longtemps des braves Lydiens,
Agylle ici commande aux monts étruriens ;
Dépouillée aujourd’hui de sa splendeur antique,
Mézence l’asservit à son joug tyrannique.
Comment peindre l’horreur de son règne odieux ?
Puisse tomber sur lui la vengeance des dieux !
Ce monstre, joignant l’art avec la barbarie,
D’un tourment tout nouveau repaissait sa furie :
Des vivants joints aux morts sur des lits inhumains,
La bouche sur la bouche, et les mains sur les mains
Tout dégouttants d’un sang qui faisait ses délices,
Mouraient d’un long trépas dans ces affreux supplices ;
Et le monstre auprès d’eux goûtait tranquillement
De ces corps déchirés l’horrible accouplement.
Son peuple, enfin lassé du poids de tant de crimes,
S’arme contre un tyran ; et, vengeant ses victimes,
Egorge ses

amis, assiège son palais,
Et livre au feu vengeur ce séjour des forfaits.
Turnus vient au secours de ce roi sacrilège ;
Son palais le reçoit, et son bras le protège.
Mais l’Etrurie entière a juré son trépas ;
Sa vengeance à grands cris appelle les combats.
Marchez, prince troyen, avancez à leur tête ;
Leur flotte est assemblée, et leur armée est prête.
Déjà leurs fiers drapeaux flottaient au gré des vents ;
Lorsqu’un sage vieillard, dont les regards savants
Lisent dans l’avenir, arrête leur armée,
Tranquille maintenant, mais non pas désarmée ;
Et sa voix, réprimant leurs transports indiscrets,
Du Destin en ces mots rappelle les décrets :
« Illustres chefs, dit-il, héros de Méonie,
Des braves Lydiens illustre colonie,
Contre un tyran cruel un courroux mérité
Provoque justement votre bras irrité :
Mais un chef étranger doit guider votre audace... »
  Les Toscans, à ces mots, suspendent leur menace.
Tranquilles dans leurs camps, et leurs drapeaux baissés,
Ils attendent ces chefs par l’oracle annoncés.

Par ses ambassadeurs déjà Tarchon lui-même
Vient de m’offrir le sceptre avec le rang suprême ;
Il veut que, capitaine et monarque à la fois,
L’armée et tout l’état se rangent sous mes lois.
Mais il n’en est plus temps, et la glace de l’âge
Envie à mes vieux ans un si noble avantage.
J’eusse envoyé mon fils, si le sang maternel
Ne mettait un obstacle à son droit paternel ;
Mais, au peuple toscan étranger par son père,
Mon fils du sang latin est sorti par sa mère,
Et ce hasard l’exclut d’un rang si glorieux.
Pour vous, qu’à plus d’un titre ont proclamé les dieux,
Vous, de qui la fortune obtint des destinées
Le droit de la naissance et celui des années,
Marchez : puissé-je voir réunis dans vos mains
L’intérêt d’Ilion et celui des Latins !
Ce n’est pas tout : mon fils, dont la tendre jeunesse
Est l’espoir de l’état, celui de ma vieillesse,
Digne appui des Troyens ensemble et des Toscans,
Va quitter mon palais pour voler dans vos camps.
Instruisez aux combats son précoce courage ;
Qu’il en fasse sous vous le noble apprentissage ;
De vos hautes leçons qu’il connaisse le prix :
Savoir vous admirer, c’est avoir

tout appris.
De deux cents cavaliers une élite intrépide
Va joindre à vos soldats son escadron rapide ;
Deux cents autres bientôt, également choisis,
Vont, sous vos étendards, accompagner mon fils ».
  Il dit : et le héros et le fidèle Achate,
Malgré le noble espoir dont ce discours les flatte,
Tous les deux en silence, immobiles tous deux,
Plongent d’un œil tremblant dans l’avenir douteux,
Tout à coup un signal que donne Cythérée
Vient ranimer leur cœur. Dans la plaine éthérée
L’air s’ébranle, des cieux partent de longs éclairs,
La trompette éclatante a sonné dans les airs.
On regarde, on se tait : de nouveau les cieux grondent.
Alors dans l’air serein, où mille échos répondent,
Une superbe armure en longs sillons de feux
Descend, tonne à l’oreille, et resplendit aux yeux.
Ces éclairs, ce fracas, cette armure brillante,
Dans les cœurs attentifs ont jeté l’épouvante ;
Mais Vénus, par ces sons, se révèle à son fils :
C’est elle, c’est sa mère, et ses dons tant promis.
«

Cher Evandre, dit-il, que ce bruit, cette flamme
D’une vaine frayeur n’altère point votre âme ;
J’entends, je reconnais ce grand signal des cieux :
C’est à moi, c’est à moi que s’adressent les dieux.
Vénus, si les Latins me déclarent la guerre,
Et j’en crois son amour, doit au bruit du tonnerre
Descendre, et m’apporter les armes que Vulcain
Pour défendre son fils fabriqua de sa main.
Malheureux Laurentins, quel péril vous menace.
Combien votre Turnus paiera cher son audace.
Et toi, fleuve toscan, ah ! combien dans tes flots
Tu vas rouler de sang, d’armes et de héros !
Allez, fiers ennemis, déclarez-moi la guerre ;
Vos têtes répondront des malheurs de la terre ».
  A ces mots, prononcés d’un accent solennel,
Il se lève, d’Hercule il approche l’autel,
S’incline avec respect, sous la cendre réveille
Les restes assoupis des flammes de la veille,
Présente son hommage à ces humbles loyers,
Immole cinq brebis aux dieux hospitaliers.
Evandre y joint ses dons ; et, marchant vers le temple,
La jeunesse troyenne imite leur exemple.

Le héros vers sa flotte enfin porte ses pas,
Choisit des cœurs vaillants et d’intrépides bras ;
Le reste sur les flots, dont le cours les seconde,
Descend et s’abandonne à la pente de l’onde,
Va rejoindre son camp, et redire à son fils
Ce que le roi, le sort et les dieux ont promis.
Enfin pour la jeunesse à Tarchon destinée
Des coursiers sont choisis ; celui que monte Enée
Par une peau de tigre et par ses ongles d’or,
Déjà brillant et fier, se distinguait encor.
  Mais bientôt, consternant la foule épouvantée,
Un bruit s’est répandu, dans l’humble Pallantée,
Que vers les murs toscans marche un gros de soldats :
Les mères, qu’effrayait l’approche des combats,
Au pied des saints autels redoublent leurs prières,
Et, plus près du péril, frémissent d’être mères.
Le roi de ses adieux attendrit le héros,
Le presse sur son sein avec de longs sanglots,
Et, pour un fils qu’il aime, exprimant ses alarmes,
De ses yeux paternels verse un torrent de larmes.
« Ah ! si les dieux, dit-il, me rendaient mon printemps ;
Si j’étais ce guerrier qui, dans les meilleurs temps,

Moissonna sous les murs de Préneste tremblante
Des rangs entiers tombés sous ma main triomphante,
Et, de leurs boucliers embrasant des monceaux,
Volais de la victoire à des combats nouveaux !
Si j’étais ce vainqueur qui dans le noir Tartare
Plongea cet Hérilus, ce colosse barbare,
Ce roi, de Féronie enfant prodigieux !
Trois âmes vainement mouvaient ce corps affreux ;
En vain sa triple vie, en vain sa triple armure
Demandait à mon bras une triple blessure,
Trois fois je l’abattis, le désarmai trois fois,
Et d’un triple trophée illustrai mes exploits.
Hélas ! ce temps n’est plus. Oh ! s’il était encore,
O Pallas, ô mon fils, cher objet que j’adore,
Je ne te verrais point arracher de mes bras ;
C’est moi que tu suivrais au milieu des combats ;
Et ce Mézence affreux, fléau de l’Ausonie,
N’eût pas vu si longtemps son audace impunie ;
Il n’insulterait pas à ce bras impuissant.
Et vous, ayez pitié de ce cœur gémissant,
O dieux ! ô justes dieux, écoutez la prière
D’un malheureux vieillard et d’un malheureux père.

Si vous aimez Pallas, si vous devez un jour
Le rendre à mes regrets, le rendre à mon amour,
Si ce n’est pas en vain que ce cœur vous implore,
Si je vis pour le voir, pour l’embrasser encore,
Ah ! prolongez mes jours ; il n’est point de tourment
Qui ne cède aux douceurs de cet embrassement.
Mais, si du coup fatal vous menacez sa vie,
O dieux ! qu’avant ce temps la mienne soit ravie,
Avant qu’un deuil affreux vienne en troubler la fin,
Tandis que... ô mon cher fils, seul bienfait du Destin,
Dernières voluptés des derniers jours d’Evandre,
Je puis encor te voir, je puis encor t’entendre,
Te serrer dans mes bras, te presser sur mon sein.
Quand l’obscur avenir est encore incertain,
Attendrai-je, en tremblant, qu’un avis funéraire
Vienne du coup fatal assassiner ton père ?
Ah ! qu’Evandre plutôt, sans connaître ton sort,
Meure d’un coup de foudre, et non pas de ta mort ! »
Ainsi parlait Evandre ; ainsi, baigne de larmes,
D’un dernier entretien il prolongeait les charmes ;
Mais enfin ses adieux expirent dans les pleurs,
Il succombe, on l’emporte accablé de douleurs.

Cependant tout est prêt, tout part, et de la ville
Des fiers Arcadiens sort l’escadron agile :
Le grand Enée, Achate, et les chefs d’Ilion,
A leur tête guidaient le brillant escadron ;
Pallas est dans le centre, et sa superbe armure
De son habit guerrier relève la parure.
Moins rayonnant se montre aux célestes lambris
Des astres du matin le plus cher à Cypris,
Lorsque, pur et brillant, il sort du sein de l’onde,
Remonte vers les cieux, et rend le jour au monde.
Les femmes cependant de leurs yeux attendris
Suivent, du haut des murs, leurs époux et leurs fils,
Et leurs casques brillants, et leur marche poudreuse.
A travers les buissons leur troupe valeureuse
Marche, abrégeant la route, ils avancent. Enfin
La route s’élargit, un cri part ; et soudain
Tous les pieds des chevaux qu’un même ordre rassemble
Vont montant, retombant et remontant ensemble,
Et de leurs pas bruyants, battant les champs poudreux
D’un tourbillon de sable obscurcissent les cieux,
  Aux lieux où le Cérite égare en paix son onde
S’étend sur le rivage une forêt profonde ;

Là des rameaux touffus la sauvage épaisseur,
De son obscurité répandant la noirceur,
Dans les esprits émus d’une terreur pieuse
Entretenait du lieu l’horreur religieuse ;
Là d’un double coteau de cèdres couronné
L’un et l’autre rivage était environné :
A Sylvain, dieu des bois, les Grecs le consacrèrent,
Et d’un culte annuel leurs enfants l’honorèrent :
Les antiques Latins l’habitaient autrefois ;
Là Tarchon, les Toscans rassemblés sous ses lois,
Avaient assis leur camp, et du haut des montagnes
On voyait leurs drapeaux flotter dans les campagnes ;
Là le héros troyen arrête ses guerriers,
Et permet le repos aux soldats, aux coursiers.
  De Paphos cependant la brillante déesse
Venait, du haut des cieux, acquitter sa promesse.
Enée, en ce moment, couvert d’épais rameaux,
Respirait la fraîcheur et de l’ombre et des eaux ;
Il regarde, et soudain dans son éclat céleste
A ses yeux enchantés Vénus se manifeste :
« Les voilà ces présents que Vénus a promis,
Et qu’un dieu mon époux prépara pour mon fils ;

Avec eux ne crains plus la superbe Laurente ;
Pars, va braver Turnus et sa rage insolente ».
A ces mots elle avance, et pose de sa main
Sur un chêne élevé l’ouvrage de Vulcain.
Enée à cet aspect tressaille d’allégresse.
Il s’élance, il saisit les dons de la déesse,
Les emporte en triomphe, et d’un œil curieux
Se plaît à parcourir cet ouvrage des dieux ;
Il prend, reprend cent fois ce casque formidable
Qui darde en longs éclairs sa flamme inépuisable,
Et de son cimier d’or les panaches mouvants,
Pareils à ces rameaux que balancent les vents,
Et son impénétrable et sanglante cuirasse
Dont l’éclat éblouit, dont la couleur menace,
Tel qu’en un jour d’été nous voyons un ciel pur
Des feux d’un pourpre ardent enflammer son azur ;
Puis de ses longs cuissards essayant la souplesse,
D’un argent mêlé d’or admire la richesse,
Et sa lance fatale, et son glaive divin,
Surtout son bouclier chef-d’œuvre de Vulcain.
Là ce dieu, que le sort instruisit de leur gloire,
De Rome triomphante a retracé l’histoire ;

Là sont tous ces héros, honneur de ses remparts,
Depuis les rois albains jusques aux deux Césars.
Là du dieu des combats gît la louve fidèle ;
Deux célestes jumeaux, qui sont nourris par elle,
Pendaient à sa mamelle et jouaient sur son sein ;
Déjà dans leurs regards est écrit leur destin ;
Nés dans l’antre de Mars ils en ont le courage,
Ils sucent sans effroi leur nourrice sauvage :
Le dieu semble sourire aux fruits de son amour ;
Elle, en se retournant, les flatte tour à tour,
Et sur l’espoir naissant de Rome encor naissante
Promène mollement sa langue caressante.
Plus loin on voit un cirque et le peuple romain,
Des Sabines en pleurs l’involontaire hymen,
Et les deux rois armés, et les fatales guerres
Dont ce rapt politique ensanglanta leurs terres.
Plus loin des flots de vin, des flots de sang sacré
Solennisent le nœud que la paix a serré.
Ailleurs de Metius c’était l’affreux supplice ;
Pour punir son forfait et son lâche artifice,
A deux chars attelés quatre fougueux chevaux
De ses membres rompus emportaient les lambeaux :

Son sang au loin rougit les ronces dégouttantes.
Plus loin de Porsenna les fureurs insultantes
Pressent Rome assiégée, et du joug des Tarquins
Menacent de nouveau ces fiers républicains ;
Les Romains à sa rage opposent leur audace :
On le voit à son air, à son œil qui menace,
S’indigner qu’un seul homme, arrêtant ses drapeaux,
Brise le pont du Tibre et brave ses assauts.
Une femme, plus loin, égalant ce courage,
Brise ses fers, s’échappe, et s’élance à la nage
Sur le roc Tarpéien qu’illustra Romulus.
Devant le Capitole avançait Manlius :
Le toit du fondateur dont le Romain s’honore
De son chaume récent se hérissait encore ;
Un oiseau, déployant son plumage argenté,
Criait, courait, errait, volait de tout côté :
On reconnaît l’oiseau, sentinelle de Rome,
Dont les cris vigilants, secondant un grand homme,
Annoncent aux Romains l’approche des Gaulois :
Protégés par la nuit et par l’ombre des bois,
Les Gaulois arrivaient ; de la demeure sainte
Déjà leur troupe impie environne l’enceinte.

Dans ce vivant tableau l’art avait figuré
Leur chevelure d’or, leur vêtement doré,
Et de leurs colliers d’or la parure flottante,
Qui couvrait de leur cou la blancheur éclatante ;
Leurs tabliers pendants, dont le pans bigarrés
Sont rayés de rubans richement colorés.
Deux traits, qu’avait fournis à leur main aguerrie
Le chêne vigoureux des Alpes leur patrie,
Sont leur arme légère, et de longs boucliers
D’un airain protecteur les couvre tout entiers.
Là les prêtres voués au grand dieu de la guerre
De leurs sauts cadencés font retentir la terre ;
Plus loin du dieu des bois les prêtres vagabonds,
Le corps nu, s’agitaient et s’élançaient par bonds :
L’art n’a point oublié dans cette vaste scène
Les boucliers garants de la grandeur romaine ;
Ni du maître des dieux les prêtres révérés,
De leurs houppes de laine en marchant décorés,
Ni ces chars suspendus, où des femmes pudiques
Conduisent l’appareil de nos fêtes publiques.
Là sur le bronze encor Vulcain vous dessina,
Noir séjour de l’enfer ; et toi, Catilina,

Qu’une roche pendante incessamment menace,
Dont les filles du Styx épouvantent l’audace.
Enfin, seuls à l’écart, loin du noir Phlégéthon,
Les justes ont leur place ; à leur tête est Caton.
Parmi ces traits formés par une main savante,
Se montrait de la mer une image mouvante ;
Ses plaines étaient d’or, mais des flots écumants
L’argent pur imitait les longs frémissements ;
Et, promenant au loin leurs troupes vagabondes,
Des dauphins d’argent pur se jouaient sur les ondes.
Dans le centre une mer plus étendue encor,
Sous les poupes d’airain roulait des vagues d’or ;
La mer va décider du destin de la terre ;
L’onde roule en grondant l’appareil de la guerre ;
Leucate au loin commande à ces fatales eaux,
Et les vaisseaux déjà menacent les vaisseaux.
D’un côté, c’est Auguste et son puissant génie,
Sur cette onde guerrière entraînant l’Ausonie,
Le peuple, le sénat, Rome entière et ses dieux ;
De sa poupe élevée il combat avec eux :
Deux faisceaux lumineux, présage de victoire,
L’environnent déjà des rayons de la gloire,
Et, sur

son jeune front empreint de majesté,
De l’astre paternel resplendit la clarté.
Plus loin c’est Agrippa ; la couronne rostrale
Décore du héros la tête triomphale.
Vainqueur infortuné de vingt peuples divers,
Antoine ose à César disputer l’univers :
Près de l’aigle romain, mille enseignes bizarres
Rassemblent sous ses lois mille peuples barbares,
L’Arabe, le Persan, le Maure, l’Indien.
Sa femme lui conduit le vil Egyptien :
Sa femme, ô déshonneur ! il combat pour ses charmes,
Opprobre de son lit, opprobre de ses armes.
Tous s’élancent ensemble, et l’airain des vaisseaux,
Et les bras des rameurs, font bouillonner les eaux :
La mer à leur fureur ouvre un théâtre immense.
On s’éloigne des bords, et le combat commence :
Soldats et matelots, et les vents et les mers,
Les poupes sur les eaux, et les mâts dans les airs,
Tout s’ébranle ; on croit voir sur les eaux écumantes
Voguer, s’entrechoquer les Cyclades flottantes,
Ou, traînant leurs forêts sur les gouffres profonds,
Les monts avec fracas heurter contre les monts.

Neptune épouvanté voit mille morts cruelles ;
L’eau mugit, le feu siffle, et le fer a des ailes.
Cléopâtre elle-même, au milieu des combats,
Du sistre égyptien anime ses soldats,
Hélas ! et ne voit pas deux serpent qui l’attendent.
Sous le nom de ses dieux cent monstres la défendent :
Ensemble conjurés, le mugissant Apis,
Le Crocodile impur, l’aboyant Anubis,
En vain osent encor, partageant sa fortune,
Lutter contre Vénus et Minerve et Neptune :
Gravés sur leur métal, l’impitoyable fer,
Mars, le terrible Mars, et les filles d’enfer,
Bellone aux fouets sanglants, la Discorde abhorrée,
En triomphe étalant sa robe déchirée,
Mêlés aux combattants, les animent en vain :
Apollon les a vus de son temple divin ;
Le dieu saisit son arc, et, frappés d’épouvante,
L’Arabe et l’Indien et l’Egypte tremblante,
Tout fuit : la reine même aux yeux de l’univers
Fuyant, n’implorant plus d’autres dieux que les mers,
Et les vents trop tardifs, et la voile, et la rame,
Part, l’orgueil dans les yeux, le désespoir dans l’âme.

Elle fuit, et déjà sur son front sans couleur
De la mort qui l’attend elle offre la pâleur.
Mais à sa fuite encor le Nil reste fidèle ;
Fier de ses sept canaux, le Nil est devant elle ;
Lui-même, des vaincus appelant les débris,
De sa robe azurée ouvre les larges plis,
Ouvre son vaste sein et ses immenses ondes,
Et cache leurs malheurs dans ses grottes profondes.
César, et conquérant, et pacificateur,
Par trois fois a conduit son char triomphateur ;
Et, payant à ses dieux le tribut de sa gloire,
Par des dons solennels acquitte sa victoire.
Au temple d’Apollon, d’un marbre éblouissant,
Lui-même vient offrir son vœu reconnaissant ;
Lui-même, le front ceint d’immortelles guirlandes,
De cent peuples divers il reçoit les offrandes ;
Et, suspendant leurs dons au portique du dieu,
Lui fait de ses faveurs le solennel aveu.
Devant lui s’avançaient les nations soumises ;
A la variété de leurs armes conquises,
De leurs noms, de leurs mœurs, de leurs habits divers,
Rome a cru dans son sein rassembler l’univers.

Là du Nomade errant dans sa hutte roulante,
Du brillant Africain à la robe flottante,
Du Carien enfant d’un sol voluptueux,
Du farouche Gélon, du Dalle impétueux,
Le dieu dans ses tableaux enchaîne encor l’image ;
L’Araxe au loin mugit sous un pont qui l’outrage ;
Le Rhin de son orgueil reçoit le châtiment,
Et l’Euphrate soumis coule plus mollement.
  Le héros est ravi ; de ses yeux il dévore
Dans ce don prophétique un bonheur qu’il ignore,
Part, et porte à son bras ses glorieux destins,
Et l’honneur de sa race, et le sort des Romains.