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L’Énigme de Givreuse/Épilogue

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L’Énigme de Givreuse
La Revue de Paris24e année, Tome 1, Jan-Fev 1917 (p. 416-423).


ÉPILOGUE


Thérèse marchait avec Philippe, à l’ombre des hêtres rouges.

C’était le jour du départ. Dans peu d’heures, madame de Lisanges s’éloignerait sur le vaste Atlantique. Une lourde détresse et d’amers regrets étaient en elle. Par intervalles, elle élevait un visage plein de fièvre vers Philippe ; lui, plus triste encore, était ravagé par son amour comme par une maladie. Un étonnement hagard passait en rafales : comment était-il possible qu’il désirât, avec cette force neuve, la femme qui avait été sa maîtresse ? Parce qu’elle le croyait un autre homme, voilà qu’elle-même devenait une autre femme ! Et même, en un sens, elle se montrait plus énigmatique que si, véritablement, elle avait été une inconnue. Il n’essayait plus de comprendre, son agitation était trop vive, mais il sentait que, seul parmi les humains, il pouvait percevoir une aussi fantasque métamorphose.

De telles sensations étaient étrangères à Pierre, ses rapports avec les êtres familiers demeurant, sinon identiques, du moins semblables…

Une sonnerie lente et vieillotte retentit à une tour voisine :

— Dans peu de temps, nous ne serons plus seuls ! — chuchota Thérèse.

Subitement, elle prit le bras de Philippe, elle demanda d’une voix véhémente :

— Pardonnez-moi, Philippe… je crains de vous avoir fait beaucoup souffrir et de vous avoir paru bien cruelle…

La main si vivante tremblait sur le poignet de Philippe :

— Je ne pouvais agir autrement ! Puisque vous avez voulu l’épreuve — c’est vous qui êtes venu ! — et que vous ne me déplaisiez point… Que faire ? L’amour n’est pas un jeu pour moi… Je l’ai toujours redouté comme la pire misère et souhaité comme la plus haute beauté… Plus je vis, plus je veux qu’il soit profond et durable. Alors, n’est-ce pas, je devais vous décourager tout de suite ou vous soumettre à une dure attente. Je n’ai pu vous décourager — vous m’étiez cher, Philippe ! Vous m’apportiez le plus extraordinaire mélange de passé et d’avenir… Il fallait du temps… et la certitude que votre propre amour n’était pas un caprice… Philippe, êtes-vous bien sûr de m’aimer ? Auriez-vous la force de m’attendre… plus de six mois… deux saisons ?… Sinon, est-ce la peine ?

La voix passionnée envahissait Philippe comme le vent d’équinoxe envahit les sylves. Il répondit violemment :

— Je vous aime, Thérèse… de l’amour même que vous voulez — patient et résigné.

Ils étaient au milieu de la futaie. On n’entendait que le frisselis léger des ramures ; un geai fuyait dans une prairie aérienne ; l’odeur des végétaux se répandait, comme une émanation de la vie éternelle.

Elle soupira, elle abandonna sa tête sur l’épaule du jeune homme et, fermant à demi les paupières :

— Il y a déjà quelques jours que je vous aime… mais il ne fallait pas le dire… j’avais peur… il y a tant d’incertitude entre les âmes… Je voulais être sûre que vous m’attendriez…

Elle eut son sourire ironique :

— Maintenant, vous m’attendrez !

Il se pencha ; les lèvres d’écarlate ne se dérobaient plus ; leurs bouches échangèrent une promesse dévorante.

— Voilà mes amis ! — dit-elle…

Elle s’était dégagée ; elle lui jeta un long regard, où il y avait de la victoire et de la prière… Il ne regretta pas de ne l’avoir point possédée ; il l’attendrait comme on attend le bonheur.


Le surlendemain, Valentine, Pierre et Philippe se promenaient au pied des falaises. Quoiqu’on fût en été, le jour ressemblait bizarrement à ce jour d’hiver mou et charmant, où de longs nuages se poursuivaient au-dessus des flots intarissables… Comme alors, des barques sillaient au loin, très précises, pourtant brumeuses… Des frégates planaient sous la nue ; la mer avait le même battement ample et régulier, le battement d’une poitrine incommensurable.

Il n’y avait pas la même inquiétude dans les âmes. Philippe était dans sa force ; la destinée ne l’étouffait plus ; son espérance avait l’aspect d’une certitude.

Valentine oubliait ces soirs sinistres où les deux hommes lui apparaissaient comme des revenants. Elle ne les confondait plus. Le regard de Philippe rappelait à peine le regard de Pierre ; elle cessait d’y découvrir l’amour qui rendait tout choix impossible. Pierre était seul près d’elle…

Elle allait dans le vent délicieux. Il lui contait la légende hasardeuse des créatures ; il donnait à ses joues la nuance des églantines ; la jeune bouche innocente avait l’attrait des fleurs rouges et l’éclat des perles encore trempées d’eau marine.

Comme au jour d’hiver, Pierre se trouva seul avec Valentine, dans le pays des pierres taillées. Le flux commençait à les assiéger. Il arrivait dans les couloirs avec sa plainte humide…

— Valentine ! — murmura le jeune homme.

Elle baissa la tête, très émue. Elle se rappelait les deux épisodes d’âme mêlés au site. Mais le second s’effaçait, c’est l’autre qui se mêlait aux battements des flots.

— Voulez-vous de ma vie… de toute ma vie ?

Elle ne répondit pas tout de suite. Sa robe dansait dans le vent, une éclatante mèche de cheveux tourbillonnait sur la tempe. Elle goûta la joie de tenir en suspens son destin et celui de Pierre…

Puis, inclinant la tête, avec un sourire, elle détermina le futur.


Quand ils revinrent au haut des falaises, ils aperçurent, près d’un calvaire, le docteur Savarre qui marchait à côté d’un homme de stature géante…

Savarre s’arrêta ; son compagnon épiait les jeunes gens avec une avidité singulière.

Tous cinq suivirent la sente étroite entre les ajoncs.

Le neurologue, attirant Philippe à l’écart, demanda :

— Le sort s’arrange ? Vous êtes résigné ?

— Je n’ai plus besoin de l’être.

Savarre montra Pierre et Valentine :

— Ni eux ?

— Ni eux.

Savarre eut un vague haussement d’épaules et rejoignit son compagnon. Le château de Givreuse se profila sur les nuages tandis que Valentine, Pierre et Philippe continuaient leur route, le neurologue s’arrêtait avec son compagnon devant la mer retentissante.

L’homme de haute stature — Charles Courtaude — dit :

— Je suis content de les avoir vus. Ils semblent robustes…

— Ils le sont. Tout annonce qu’ils sont reconstruits pour une longue vie.

— Je redoutais le contraire… Comment ont-ils résisté à la métamorphose ? Elle est en somme foudroyante : or, dans les organismes terrestres tout est progressif, sauf la mort.

— Et encore !… Lorsque la fin n’est pas subite, les agonies ont une évolution graduée. Le docteur Barbillion a décrit, avec un remarquable talent, la suite des morts qui précède la mort réelle. Nous perdons d’abord l’intelligence, la mémoire, la volonté… tout ce qui constitue la conscience.

— Est-ce sûr ? — interrompit vivement Gourlande. — Ce serait très consolant…

— Je n’ai aucun doute ; au moment où l’agonie commence, nous ne savons plus ce qui se passe

— Cependant le moribond respire… il s’agite, son cœur bat.

— Il l’ignore ! La moëlle continue à régir le mouvement. Elle trépasse à son tour : on peut alors nous brûler la peau sans que les muscles réagissent. Cependant, nous respirons toujours, mais notre respiration est maladroite, en quelque sorte renversée : elle ne s’éteint qu’après ce bruit qui a effaré les hommes de tout temps, ce bruit « doux et prolongé », qu’est le dernier souffle.

— Beaucoup d’hommes, même supérieurs, croient que la conscience ne s’éteint véritablement qu’avec ce souffle.

— À ce moment, qui n’est pas du tout le moment suprême, comme le croient aussi tant d’hommes intelligents, à ce moment, il n’y a plus la moindre trace de conscience… Pourtant le cœur bat encore du battement qu’il avait à l’aube de la vie, dans le fœtus. Quand le cœur se tait, la mort générale est consommée, mais la série des morts locales va durer longtemps encore !

— En somme, nous mourrions toujours du haut en bas ?

— Selon l’heureuse expression de Barbillion : « Nous quittons le soir nos vêtements dans un ordre inverse de celui qui a présidé à notre toilette matinale… Il en va de même pour la vie… »

Gourlande demeura une minute rêveur, puis :

— Dans le cas de Givreuse, la division a dû ressembler à une mort foudroyante… mais à une mort d’ensemble, où il n’y aurait aucun passage régulier du conscient à l’inconscient, et moins encore des facultés supérieures aux facultés inférieures.

— Vous le pensez parce que ce ne sont pas les organes qui ont subi la division, mais les éléments infinitésimaux de la matière. Toutefois, la division n’a-t-elle pu commencer préférablement par certains éléments ?

— Peut-être par les éléments inférieurs. Ce sont en effet les groupes moléculaires les moins complexes qui devraient s’être dédoublés d’abord… Par suite, le phénomène eût été une sorte de mort, avec une agonie en sens inverse des agonies ordinaires… Tout ceci ne donne aucune idée de l’événement. Le dédoublement des organismes est fort rapide, il débute par un évanouissement… Il y a des raisons pour croire qu’au moment décisif, il s’agit d’une véritable explosion atomique de tout l’être. Je la compare grossièrement, pour éclairer un peu ma lanterne, à l’explosion des atomes de radium se divisant en atomes de niton et en atomes d’hélium. Seulement le phénomène est beaucoup plus délicat.

— Je ne suis pas compétent ! — grommela Savarre. — En tout cas, la reconstitution n’a rien eu de foudroyant, quoiqu’elle ait été fort rapide. Pierre et Philippe ont mis de longs mois à reprendre approximativement leurs densités. Si l’on s’en réfère à la nutrition et à la croissance normales, le poids qu’ils ont regagné est prodigieux. Ce phénomène n’en fut pas moins graduel — et il y a des êtres inférieurs qui doublent bien plus promptement leur masse et leur volume.

— On peut faire deux hypothèses. Ou bien chaque atome s’est reconstitué peu à peu, ou bien, chaque atome se reformant avec la rapidité des actions radioactives, il y a eu une suite indéfinie de reconstitutions… Dans les deux cas, tout se passe comme s’il y avait évolution pour l’ensemble de l’individu.

— Quelle hypothèse préférez-vous ?

— La seconde. Elle est plus conforme à ce que nous savons des actions atomiques et pré-atomiques.

Ils marchèrent quelque temps sans rien dire, puis Gourlande demanda :

— Les Givreuse savent-ils quelque chose de ce que je vous ai révélé ?

— Rien. Il vaut mieux qu’ils ignorent. Leurs vies deviennent régulières. J’ai pu régler la destinée de celui qui se nomme Philippe, à l’aide de papiers qui me furent laissés par un pauvre homme, mort subitement dans ma clinique… J’ai attribué ces papiers au second Givreuse, sans faire grief à aucune créature… De plus j’adopterai Philippe… J’ai pour lui une affection bizarre et son avenir me captive.

Le vent s’enflait sur l’Atlantique, le flux rugissait, plein de la fureur mystérieuse des éléments :

— La vie ! La vie ! — soupira Savarre. — Qu’est-ce que votre maître pensait de la vie ?

— Elle le désespérait. Il l’interrogeait par des expériences prodigieuses, mais elle ne se livrait point. Elle demeurait pour lui la même énigme que pour les humbles femmes prosternées dans la pénombre des églises. Néanmoins, il croyait qu’elle avait sa source profonde dans les espaces nébulaires[1]. La vie terrestre n’est qu’un moment : elle préside à de mystérieuses métamorphoses individuelles ou générales.

— Individuelles ou générales ! — exclama Savarre. — Mais si elles sont individuelles, nous ne finissons pas ici ? Votre maître croyait donc à l’immortalité ?

— Croire !… Non, il ne croyait pas, il se bornait à des hypothèses. Et d’abord, il posait que l’être, quel qu’il soit, est multiple. L’unité, telle que l’ont, de tout temps, conçue les spiritualistes, ne lui apparaissait nulle part. Malgré cela, il imaginait des vies immortelles.

— Des âmes ?

— Pas exactement. Dans l’homme, par exemple, il y aurait plusieurs sortes de structures. Les premières formeraient un être composé d’êtres, donc sans unité essentielle, mais individualisé et partiellement indissoluble. Les autres formeraient un corps plus ou moins coordonné mais soumis à une dissolution intermittente pendant la vie terrestre et à une dissolution totale après la mort. Au contraire, l’être relativement indissoluble ne perdrait jamais qu’une part intime de ses éléments et même s’accroîtrait, avec une lenteur infinie, si j’ose ainsi dire.

— Comment l’entendez-vous ? L’accroissement très lent serait-il compensé par les déperditions très lentes ?

— En partie. L’accroissement dépasserait la déperdition.

— Donc le développement d’un être pourrait tendre vers l’infini ?

— Pas plus que certaines séries mathématiques, qui croissent sans limites mais ne peuvent dépasser une somme déterminée. L’indissolubilité relative conçue par mon maître était au reste d’une nature particulière. Les différents êtres qui composent l’être indestructible pourraient être plus ou moins éloignés les uns des autres, sans cesser d’être étroitement unifiés : par suite l’être total subirait tantôt des dilatations, tantôt des contractions : il aurait une étendue variable selon les milieux où il évolue…

— Je comprends mal, — fit Savarre… — l’être total et les êtres qui le composent sont-ils matériels ?

— Selon mon maître, la matière, l’énergie, l’esprit ne seraient que des conceptions humaines… il n’admettait que des existences. Je tâcherai de vous expliquer cela plus tard[2].

— Soit. Mais, après la mort, que devient la partie relativement indissoluble de l’homme ?

— Elle retourne dans le monde nébulaire. Je suppose qu’elle peut, au cours de son évolution éternelle, reformer souvent des êtres analogues aux êtres terrestres.

— Comment concilier cela avec le dédoublement de Pierre de Givreuse ? Une part de Pierre était indissoluble par définition.

— Aussi bien, si les hypothèses de mon maître expriment une réalité, cette part n’a pas pu se diviser. Elle s’est coordonnée avec un des corps nouveaux. Un autre être a rejoint le deuxième corps.

— Un autre être ! — exclama Savarre, avec une nuance d’ironie. — Par quel prodige se trouvait-il à Grantaigle, à l’instant même du dédoublement ?

— Je ne vois là aucune difficulté, si l’hypothèse de mon maître, ou même l’antique hypothèse des esprits, est admise dans son ensemble. À toute genèse — et je n’ai pas besoin de faire remarquer de quels événements capricieux dépendent, en apparence, les genèses humaines — il faut bien qu’un être nébulaire soit présent. On suppose qu’il est averti par avance, et cela ne me semble guère plus mystérieux que la propagation de la lumière ou de la gravitation…

— De plus, chacun des deux hommes se croit Pierre de Givreuse !

— Sur la terre, quelle que soit l’origine des êtres, nous n’avons que des souvenirs terrestres… Celui qui n’était pas Pierre de Givreuse, a trouvé ces souvenirs tout formés.

Un ouragan chassait les troupeaux innombrables de la mer océane, et les oiseaux des tempêtes, avec des clameurs rauques, s’enivraient du déchaînement des météores.

— L’homme ne saura jamais ! — murmura Savarre.

— S’il avait dû savoir, — fit doucement Gourlande, — tout lui aurait été révélé à son aurore !


J.-H. ROSNY AÎ
  1. Grantaigle désignait probablement ainsi les espaces interstellaires.
  2. Il est possible que la théorie de Grantaigle soit développée par nous dans un article ou une brochure, sous ce titre : Théorie nouvelle de l’Immortalité.