L’Étude des hiéroglyphes

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
L’Étude des hiéroglyphes
Revue des Deux MondesPériode Initiale, tome 14 (p. 967-989).


DE L'ETUDE


DES HIEROGLYPHES.




La découverte de la nature et du sens des hiéroglyphes est-elle réelle ou n’est-elle qu’une fiction effrontément prônée par un charlatanisme éhonté ? Telle est la question que je vais essayer de résoudre. Et d’abord, cette question vaut-elle la peine qu’on l’examine ? La réponse est facile. Pendant une longue suite de siècles, l’écriture mystérieuse et splendide qui couvrit en les ornant les monumens de l’antique Égypte n’a cessé de préoccuper les hommes les plus éminens de toutes les nations, et, parce que nous aurions l’incroyable chance d’être les contemporains d’une découverte qui nous révélerait les secrets de cette écriture, devrions-nous accueillir avec indifférence une pareille conquête, et renoncer à nous enquérir de la réalité de la découverte ? Ce serait absurde. D’ailleurs, cette indifférence pourrait-elle exister ? Nullement, et, pour ne pas la craindre, je ne veux d’autre raison que l’enthousiasme universel qui s’éveilla lorsque, pour la première fois, un Français proclama bien haut qu’il allait lire, qu’il lisait déjà les hiéroglyphes. Malheureusement, avec cet enthousiasme si naturel, d’autres passions s’émurent ; l’envie naît et grandit toujours avec toute idée nouvelle et bonne qui naît et qui grandit ; elle ne pouvait donc manquer de s’attacher à la découverte inespérée d’une clé des écritures égyptiennes. Long-temps, il est vrai, elle a dû se taire, mais pour mieux déchirer ensuite, et cette tâche, elle s’en est si bien acquittée, qu’aujourd’hui que plus de vingt années se sont écoulées depuis l’apparition du premier travail analytique positif sur les hiéroglyphes, tout est encore a faire, puisque beaucoup d’hommes haut placés dans la science doutent de la réalité d’une découverte dont la démonstration n’est pas venue les chercher. Il est temps que la vérité se fasse jour. Certes, je n’ai pas l’espérance de faire partager à tous une conviction qu’il serait pourtant si facile d’acquérir par soi-même ; j’ai du moins celle de mettre des faits vrais dans un jour assez vif pour qu’il n’y ait plus possibilité de les nier. Je dirai plus, j’espère ne laisser à ceux qui me liront que la liberté de dire : Je ne veux pas croire ; mais à ceux-là je me hâte de donner un conseil : qu’ils s’abstiennent, car ils seraient réduits à se mentir à eux-mêmes pour se conserver le triste plaisir de mentir aux autres.

Avant tout, il importe de faire connaître les phases par lesquelles a passé l’étude de l’idiome égyptien et l’appréciation des diverses écritures qui furent successivement destinées à en peindre les sous. Si parfois je reviens sur des circonstances déjà connues [1], c’est que le port de vue sous lequel j’envisage la question, et les conséquences que je dois tirer de l’appréciation des faits, ne me permettent pas d’en passer un seul sous silence. Je fais donc table rase des jugemens antérieurs sur le même sujet ; j’écris sous la dictée d’une conviction ferme que je tiens à légitimer aux yeux de qui voudra me lire, et, pour parvenir, je ne puis négliger aucun secours. Celui des faits étant, sans contredit, le plus puissant, je me croirais coupable de n’en pas user.


I.

Les Grecs et les Romains, sans respect pour l’antique berceau de la civilisation qui les rendait si vains et si fiers d’eux-mêmes, enveloppèrent les Égyptiens dans le dédain dont ils frappèrent sans exception toutes les nations étrangères. Pour eux, la langue parlée sur les rives du Nil était une langue barbare dont ils se bornèrent à constater l’existence. L’écriture, ou mieux, les écritures qui en étaient les images étaient plus barbares encore, et passer son temps à en apprendre le déchiffrement eût été une impardonnable duperie. De là provient la pénurie presque absolue de documens contemporains et authentiques sur la nature de la langue de l’Égypte. Aussi l’énumération des documens de ce genre qui sont parvenus jusqu’à nous sera-t-elle bientôt faite. Quelques lignes échappées à l’anéantissement des chroniques du prêtre Manethon, quelques mots égyptiens clairsemés dans les livres saints et dans les œuvres de Plutarque, la traduction des textes hiéroglyphiques qui recouvraient un obélisque, donnée par Hermapion et conservée par Ammien Marcellin, l’explication d’une série de signes hiéroglyphiques proposée par Horapollon, enfin un passage des Stromates de saint Clément d’Alexandrie voilà tout ce que l’antiquité lettrée grecque et romaine nous a légué sur la philologie égyptienne. Il est indispensable de dire ici, mais le plus brièvement qu’il sera possible, quelle est la valeur réelle de ces documens originaux. Manethon, dans le passage qui nous a été transmis, nous révèle, à propos des conquérans pasteurs du royaume d’Égypte, nommés Hykchos par Hérodote, l’existence d’un dialecte sacré et d’un dialecte vulgaire usités à la même époque. Dire, ainsi que je viens de le faire, que la Bible et les écrits de Plutarque contiennent quelques mots empruntés à la langue égyptienne, c’est dire tout le parti que l’on en peut tirer pour l’étude de cette langue. La version d’Hermapion, que l’on a long-temps considérée comme apocryphe et mensongère, est aujourd’hui devenue plus que vraisemblable, car les idées qu’elle présente sont presque toujours identiques avec celles que l’étude des monumens analogues a fait reconnaître à l’aide de la science moderne. Quant au livre d’Horapollon, on y trouve entremêlés des faits très probables avec une foule d’autres faits tellement invraisemblables, pour ne pas dire impossibles, qu’on ne saurait, en lisant attentivement cet ouvrage, s’empêcher de dire à certains passages : Ceci est vrai, comme à certains autres : Ceci est ridicule et faux. Somme toute, les hiéroglyphes d’Horapollon sont d’une très faible ressource pour l’étude des écritures égyptiennes, précisément à cause des interpolations dont on doit croire cet ouvrage entaché. Reste enfin le passage de saint Clément d’Alexandrie, et cette fois nous devons nous féliciter de ce que l’antiquité nous a légué un document aussi précieux. En effet, l’étude approfondie qu’en ont faite les plus habiles hellénistes y a très nettement constaté la mention explicite des trois systèmes d’écriture dont l’analyse des monumens épigraphiques de la vieille Égypte a révélé l’existence simultanée. La première de ces écritures, dite hiéroglyphique, était destinée à représenter les textes sacrés dont les murailles des palais et des temples étaient recouvertes. Ce même système d’écriture, modifié dans la forme des signes qui le constituaient, de façon à devenir une véritable tachygraphie de l’écriture hiéroglyphique, était employé dans la caste sacerdotale ; c’était l’écriture hiératique, ou des prêtres. Enfin une troisième écriture beaucoup plus simple, et nommée enchoriale (du pays) ou démotique (du peuple), était exclusivement destinée à peindre les mots du dialecte vulgaire, et servait à la rédaction de tous les actes privés ou publics dont la teneur devait être mise immédiatement à la portée de toutes les classes de la nation. Malgré les assertions si positives de saint Clément d’Alexandrie, dont la sincérité et la science ne pouvaient être révoquées en doute, on était arrivé à inférer, de ce que l’écriture hiéroglyphique n’offrait que des images d’objets naturels ou d’objets de fabrication humaine, que cette écriture était purement idéographique, et qu’elle ne représentait en aucune façon les consonnances d’un idiome parlé. Dès-lors, chercher l’explication d’un texte hiéroglyphique quelconque, c’était se lancer dans l’appréciation d’énigmes tellement inextricables, que l’on devait toujours, en fin de compte, parvenir à des divagations et à de pures rêveries, et de fait, jusqu’au commencement de ce siècle, tous les résultats obtenus au prix des recherches les plus opiniâtres furent des rêveries et des divagations.

Le jésuite Kircher fut le premier qui tenta de lire quelque chose à l’aide de ce principe qui voulait que l’écriture égyptienne ne procédât que par symboles et par emblèmes. Il fit paraître un livre intitulé l’OEdipe égyptien et destiné à révéler au monde savant le sens des inscriptions hiéroglyphiques gravées sur les divers obélisques de Rome. Tant d’idées ridicules étaient amoncelées dans ces prétendues traductions, que le public lettré fit exactement comme le père Kircher, c’est-à-dire qu’il ne crut pas plus que lui-même aux résultats divinatoires de sa science hiéroglyphique. Seulement l’OEdipe égyptien mentait sciemment, puisque, pour étayer son ouvrage, il avait souvent recours à des citations imaginaires, et en cela le public ne l’imita pas, car, dès qu’il eut reconnu les mensonges du jésuite égyptologue, il les proclama bien haut et ne fit que mépriser ses travaux en ce genre. Il ne faudrait pas pourtant dire trop de mal du père Kircher, car le même écrivain qui abusait ainsi de la bonne foi des savans a rendu un signalé service à l’étude de la philologie égyptienne en traduisant de l’arabe et publiant une grammaire et un dictionnaire de la langue copte, ce précieux détritus de la langue des Pharaons, sans la profonde connaissance duquel il n’y avait aucun espoir d’arriver jamais à celle des écritures égyptiennes.

A partir du moment où l’étude du copte fut mise en honneur, des savans tels que Saumaise, Wilkins, Lacroze et Jablonsky essayèrent de se rendre compte du sens des mots empruntés à la langue égyptienne, et qui se trouvaient disséminés dans les auteurs anciens. Souvent ils y parvinrent avec assez de bonheur pour qu’il n’y eût plus personne qui doutât de l’identité du copte avec la langue primitive de l’Égypte, identité quant aux radicaux, bien entendu, car il n’y a pas d’idiome privilégié auquel l’action des siècles n’apporte des modifications organiques, et pour l’égyptien cette action a été d’autant plus énergique, que plusieurs fois la nation qui le parlait a subi la superposition de races conquérantes qui lui imposaient leurs mœurs et leur idiome. C’est ainsi que l’égyptien est devenu du copte au contact des Grecs, et que le copte s’est éteint au contact de la langue du Coran. Aujourd’hui, les Coptes d’Égypte prononcent tant bien que mal la langue de leurs pères, en lisant les livres de liturgie, mais ils n’en comprennent pas le premier mot.

Je me bornerai à mentionner ici quelques-uns des systèmes qu’on s’efforça de faire admettre vers la fin du siècle dernier. Les uns soutinrent que les textes hiéroglyphiques n’avaient jamais eu de signification, et qu’ils ne constituaient qu’une ornementation bizarre, destinée à flatter l’œil en masquant la nudité des édifices sacrés et profanes. D’autres avancèrent que ces textes étaient bien réellement significatifs, mais que tous avaient trait à l’astronomie ou aux travaux de l’agriculture. D’autres enfin, comme de Guignes, affirmèrent que les peuples de la Chine et de l’Égypte avaient une origine commune, et que le seul moyen d’arriver à la lecture des hiéroglyphes était d’en opérer le déchiffrement à l’aide des dictionnaires chinois.

Chacun en était à se décider pour ou contre l’un de ces systèmes plus ou moins extraordinaires, lorsque Zoëga, qu’une étude sérieuse de la langue copte avait tout naturellement conduit à celle de l’écriture hiéroglyphique, y apporta l’esprit analytique et le bon sens qui, sans aucune exception, avaient manqué à tous ses devanciers. Frappé dès l’abord du petit nombre de signes qui constituaient une écriture dans laquelle, jusqu’à lui, on ne voulait reconnaître que des images d’idées, que des symboles, que des emblèmes, il sentit qu’il n’était pas possible qu’une série de quelques centaines de signes seulement pût, dans cette condition, suffire à l’expression de toutes les idées d’une langue : par conséquent, parmi les hiéroglyphes, il devait s’en trouver qui n’étaient que de pures images de sons ; il les désigna sous le nom d’hiéroglyphes phonétiques. Zoëga avait du coup mis le doigt sur la vérité. Une fois l’existence de l’élément phonétique ou prononçable mise hors de discussion pour lui, sans doute il eût, à l’aide du copte, poussé plus loin la découverte que le simple raisonnement lui avait fait faire. La mort vint l’arrêter en si beau chemin, et Zoëga quitta ce monde avec la pensée que d’autres après lui seraient plus heureux, et que dans un avenir plus ou moins éloigné le voile mystérieux qui couvrait l’écriture hiéroglyphique serait nécessairement soulevé.

A peu près au moment où Zoëga mourait, une armée française débarquait en Égypte. Il serait superflu de s’étendre ici sur les services immenses qu’a rendus aux sciences cette illustre commission qui fut chargée d’explorer dans tous les sens et sous tous les aspects le pays sur lequel venait s’implanter notre drapeau. L’écriture hiéroglyphique, on le pense bien, tenait le premier rang parmi les débris des temps anciens qu’il fallait arracher à l’oubli et soumettre aux investigations les plus persévérantes. Peut-être le moment était-il venu de pénétrer les secrets des vénérables monumens qui couvraient les bords du Nil : chacun espérait, chacun s’employait avec ardeur à recueillir les matériaux à mettre en œuvre, lorsqu’une découverte tout-à-fait inattendue vint convertir l’espoir que l’on avait conçu en une certitude un peu prématurée il est vrai.

Dans le courant du mois d’août 1799, M. Bouchard, officier du génie attaché à la place de Rosette, y faisait exécuter des fouilles dans un ancien fort. Un bloc de granit noir, dont la surface présentait une triple inscription, fut mis au jour. L’inscription supérieure était conçue en hiéroglyphes, l’intermédiaire présentait des caractères cursifs tout-à-fait distincts des hiéroglyphes, et l’inscription inférieure offrait le texte d’un décret grec rendu par le corps sacerdotal réuni à Memphis, en l’honneur du roi Ptolémée Éphiphane. Ce décret apprenait, de la manière la plus positive et la plus explicite, que les deux textes égyptiens n’étaient autre chose que la reproduction fidèle du même décret traduit en langage sacré ou hiéroglyphique, et en langage vulgaire ou enchorial.

On comprend tout ce que l’appréciation d’un pareil monument avait d’importance, puisque l’on se trouvait en possession de deux textes égyptiens dont la teneur était fixée à l’avance. Dès-lors il semblait tout naturel d’admettre que le déchiffrement rigoureux des deux textes égyptiens serait la conséquence immédiate de cette première découverte, et pourtant il n’en fut rien. Le texte hiéroglyphique, étant tronqué, ne pouvait présenter que des ressources fort restreintes ; le texte démotique, au contraire, que l’on possédait presque en entier, devait céder plus facilement aux recherches des déchiffreurs qui se mirent à l’œuvre. Notre illustre Sylvestre de Sacy fut le premier. Ayant reçu en 1802 un fac-simile de la pierre de Rosette, il en étudia le texte démotique, et il parvint à déterminer les groupes de signes qui représentaient les noms de Ptolémée, Arsinoë, Alexandre et Alexandrie. Ces premiers résultats furent consignés par le savant orientaliste dans une lettre adressée à M. le comte Chaptal. Ils n’étaient malheureusement positifs qu’en ce qui concernait la délimitation de ces groupes-noms propres, car la décomposition qu’il en proposa était tout-à-fait erronée. Cette lettre de Sylvestre de Sacy ayant donné l’éveil aux philologues, un orientaliste suédois, Ackerblad, reprit le même problème, et en très peu de temps il parvint à démontrer que Sylvestre de Sacy s’était trompé en attribuant aux signes démotiques des valeurs qui devaient les rapprocher de ceux des écritures sémitiques. Ackerblad détermina sans erreur toutes les lettres qui entraient dans les noms propres en question, et il fit plus encore, car il parvint à reconnaître tous les noms des autres personnages cités dans le décret grec, et à construire un premier alphabet démotique qu’il tenta d’appliquer à la partie logique du décret lui-même. Dès l’abord, il reconnut un mot copte et un mot grec transcrits en toutes lettres à l’aide des signes qu’il avait déterminés. Il n’est donc pas tout-à-fait exact de dire qu’il n’obtint aucun résultat en cherchant à appliquer à la lecture des autres, parties de l’inscription démotique le recueil des signes dont il venait de constater la valeur dans l’expression écrite de ces noms propres grecs [2].

Tout devait faire espérer qu’Ackerblad, encouragé par ces premiers résultats, tenterait avec succès de faire quelques pas de plus dans la voie qu’il avait ouverte avec tant de bonheur. M. de Sacy répondit à son mémoire et le félicita, tout en défendant de son mieux les lectures qu’il avait proposées ; mais, depuis lors, Ackerblad, quel que soit le motif qui l’ait amené à s’abstenir de recherches ultérieures, cessa de s’occuper de la pierre de Rosette. Un grand pas avait été fait cependant, puisqu’il restait déjà démontré qu’au moins les noms propres étrangers étaient, dans l’écriture démotique, exprimés en caractères alphabétiques, c’est-à-dire en pures images de sons véritablement prononçables.

On avait, ce me semble, le droit de croire que les investigateurs qui désormais s’occuperaient de l’écriture hiéroglyphique sauraient s’affranchir de cet esprit de mysticisme incohérent qui avait présidé aux élucubrations extravagantes du père Kircher. Il n’en fut rien cependant, car en 1804 un livre parut à Dresde sous le titre d’Analyse de l’Inscription hiéroglyphique du monument de Rosette, et l’auteur, qui garda prudemment l’anonyme, imagina de retrouver la contre-partie du décret grec tout entier dans ce qui restait du texte hiéroglyphique, dont évidemment plus de la moitié avait disparu. Pour cet habile interprète, le texte hiéroglyphique du décret était donc complet ! Certes, quelque inventif qu’eût été Kircher, il n’eût en ce cas rien trouvé de plus prodigieux que l’anonyme de Dresde. Je rappellerai ici, pour mémoire seulement, qu’après l’apparition des premiers travaux de Champollion, l’auteur du livre en question en fit paraître une seconde édition à Florence. C’était pourtant trop d’une ; mais il fallait à tout prix protester contre une découverte admirable de simplicité qui venait démolir tant de systèmes si péniblement bâtis et si mal étayés, que le souffle d’une seule idée pouvait les renverser de fond en comble.

La publication des matériaux immenses que la commission d’Égypte avait réunis pour élever le magnifique monument littéraire que tout le monde connaît et admire, devait naturellement stimuler l’ardeur des hommes qui se voueraient à la recherche des mystères de l’écriture hiéroglyphique. Une triste capitulation avait dépouillé la France au profit de l’Angleterre des trésors archéologiques qu’elle avait conquis sur les bords du Nil. La pierre de Rosette et tant d’autres monumens inappréciables allèrent à Londres ; mais ils n’étaient pas pour cela perdus pour nous, car tous furent reproduits par la gravure avec le soin le plus minutieux, et les textes de la triple inscription de Rosette, publiés une première fois en Angleterre, le furent un peu plus tard en France avec infiniment plus de correction. Quelques mémoires sur les écritures égyptiennes furent insérés dans la Description de l’Égypte ; mais ces mémoires, écrits d’ailleurs avec sagesse et caractérisés par une grande sobriété d’hypothèses, ne firent avancer la science que sous le point de vue matériel. En d’autres termes, la forme des écritures égyptiennes y était examinée avec tout le soin désirable, tandis que leur essence restait toujours un profond mystère.

A la même époque, deux hommes également éminens, Young et Champollion, comprirent par une sorte d’intuition que le moment était enfin venu de pénétrer les secrets des écritures égyptiennes. Chacun, de son côté, se mit à l’œuvre et commença la seule étude qui pût fournir la clé de ces mystérieuses écritures, c’est-à-dire l’examen comparatif des trois textes du décret de Rosette.

Young, guidé dans son travail par la tournure éminemment analytique d’un esprit exercé de longue date aux spéculations mathématiques, parvint à reconnaître dans chacun des deux textes égyptiens les groupes de signes qui représentaient les idées fournies par le texte grec. Quelque pénible que soit un semblable travail, il ne faudrait pas néanmoins s’en exagérer les difficultés. Les mêmes idées se reproduisant assez fréquemment dans le décret, leur expression devait promptement être déterminée, et, une fois la position de cette expression fixée partout, on possédait des jalons bien suffisans pour cheminer avec sûreté et procéder à la découverte directe des idées. Ce que je dis ici de ce travail purement mécanique, j’ai le droit de le dire, parce que le travail que Young avait entrepris, que Champollion et Peyron avaient également entrepris, je me le suis imposé moi-même quand j’ai pris la résolution d’étudier les écritures égyptiennes. Je dois en convenir, j’ai reconnu avec surprise que j’avais eu tort de m’effrayer d’une fatigue à laquelle je m’étais résigné de grand cœur à l’avance, et que je n’ai pas rencontrée en me mettant à l’œuvre. Quoi qu’il en soit, Young, à l’aide de son travail comparatif, constata l’emploi de signes réellement symboliques dans l’écriture sacrée. Pour l’écriture démotique, il crut d’abord, avec la commission d’Égypte, qu’elle était purement alphabétique, et, trois ans après, il déclara hautement que cette écriture était tout aussi symbolique et idéographique que l’écriture sacrée des hiéroglyphes. La première fois, Young avait dit vrai ; la seconde fois, il adoptait une opinion qui devait lui interdire à tout jamais l’accès de cette écriture démotique à laquelle il ne cessa plus néanmoins de donner toute son attention. Le savant docteur, ayant, par la dissection du texte hiéroglyphique du décret de Rosette, reconnu le groupe qui représentait le nom de Ptolémée, essaya d’en opérer la décomposition. Le nom de Bérénice, tiré d’un petit obélisque de Philes, fut soumis à la même opération, et les résultats obtenus furent tels que l’auteur de la découverte se vit obligé de reconnaître l’inutilité de la clé qu’il croyait avoir trouvée. Inapplicable à tous les autres noms propres de souverains dont la présence était partout signalée par l’encadrement elliptique qui contenait les noms royaux analysés, l’alphabet de Young, bien qu’il fournît la valeur réelle de quelques signes hiéroglyphiques, n’en demeura pas moins inutile aux mains de celui même qui l’avait créé. En résumé, Young crut fermement, à la fin de sa vie, que les écritures égyptiennes étaient idéographiques pures, et que les noms propres étrangers seulement y étaient représentés par de vrais hiéroglyphes dont, par une convention préalable, on détournait le sens symbolique dans ce cas exceptionnel, afin de leur faire représenter les consonnances qui constituaient les noms propres à exprimer. En un mot, le rôle de ces signes de sons était exactement celui des signes particuliers auxquels l’écriture chinoise attribue la même destination, lorsqu’il s’agit de peindre aux yeux et de rappeler à l’oreille la forme des noms étrangers. Young est incontestablement le premier qui ait fait connaître au monde savant l’analyse de deux noms grecs écrits en hiéroglyphes ; mais cette analyse, vicieuse dans le fond, demeura forcément stérile.

Pour en finir avec Young, je dirai qu’après sa mort on publia les élémens d’un dictionnaire démotique qu’il avait réunis à grand’peine en étudiant le décret de Rosette et les papyrus démotiques dont il avait connu les originaux ou de bonnes copies. Presque tous les groupes qui entrent dans ce dictionnaire sont exactement expliqués, mais pas un seul n’est transcrit, pas un seul n’est rapproché du mot copte dont il est l’expression fidèle. Young a donc, jusqu’à la fin, persévéré dans le principe erroné qui lui avait fait considérer l’écriture démotique comme étant surchargée de symboles et d’emblèmes, tout autant que l’écriture hiéroglyphique.

Ici commence une ère nouvelle dans l’histoire des études égyptiennes, ère toute de lumière et de progrès.


II.

Pendant qu’en Angleterre Young faisait de vains efforts pour tirer quelque parti de la découverte qu’il avait ébauchée, Champollion le jeune, le véritable créateur de la science hiéroglyphique, poursuivait avec une opiniâtreté sans exemple, bien digne du succès éclatant qui l’a couronné, la solution du curieux problème à l’étude duquel il devait consacrer sa vie tout entière. A l’apparition des premiers résultats obtenus par le savant anglais, Champollion se hâta de les contrôler par lui-même. Il reconnut sur-le-champ la stérilité de la découverte proclamée, et, pendant des années entières, cette stérilité le fit désespérer du succès et révoquer en doute le phonétisme des signes dont on croyait avoir déduit les valeurs de l’analyse des noms de Ptolémée et de Bérénice. Pour que ces valeurs fussent inapplicables aux autres noms propres, il fallait, ou bien que l’analyse eût été mal conduite, ou bien que le phonétisme fût une illusion. Cette dernière pensée fut d’abord la sienne ; puis, par une de ces inspirations soudaines qui n’appartiennent qu’au génie, il pensa que le principe du phonétisme était peut-être plus large que ne l’avait supposé Young lui-même, et dès-lors il se résolut à reprendre l’analyse qui, dans le cas où il eût deviné juste, devait être entachée de défauts qu’il lui serait peut-être facile de reconnaître et de rectifier. Il ne s’était pas flatté d’un vain espoir. Il entrevit nettement et clairement le rôle des articulations hiéroglyphiques qui constituaient les mêmes noms de Ptolémée et de Bérénice. Au lieu d’attribuer à quelques-uns des signes des valeurs complexes ou syllabiques, comme l’avait fait Young, il ne voulut adopter que des valeurs purement articulaires et dégagées de toute voyelle ; il devina qu’il en était très probablement de l’ancienne écriture des Égyptiens comme de toutes les écritures sémitiques dans lesquelles les voyelles n’étaient pas exprimées, et dès-lors il fut maître du plus beau domaine scientifique qu’il ait jamais été donné à un homme de conquérir. De ce moment, Champollion marcha d’un pas assuré et rapide de découvertes en découvertes. Tous ces encadremens elliptiques, qui, à en juger par les noms royaux déjà reconnus, contenaient d’autres noms de souverains, furent soumis à l’application de l’alphabet rationnel qu’il avait déduit de son intelligente analyse, et en peu de temps il reconnut avec une joie immense, avec une joie qui faillit le tuer, que tous les signes qui composaient ces noms propres comportaient un son fixe et déterminé comme les caractères de tout alphabet, et que cet alphabet était contemporain des Pharaons eux-mêmes, dont les noms et les titres cédaient sans effort à son analyse. L’opinion de Young, qui voulait que les noms des personnages étrangers fussent seuls phonétiquement exprimés, croulait donc d’elle-même devant des faits patens, incontestables. A peine remis de la violente émotion que lui avait causée l’éclat de sa découverte, Champollion s’était hâté de la consigner dans la lettre qu’il adressa à M. Dacier sur les hiéroglyphes phonétiques. Je renonce à peindre l’enthousiasme qu’excita dans le monde savant l’apparition de cet écrit remarquable, où la sagacité, la bonne foi et le savoir éclataient à chaque ligne. De ce jour, Champollion fut jugé par tout lecteur consciencieux. A lui, a lui seul revenait de plein droit l’honneur de la découverte, mort-née entre les mains de Young, si pleine de sève et de vie entre les mains de Champollion.

Je viens de le dire, à partir de ce moment, les vérités que notre illustre égyptologue faisait jaillir à chaque pas dans la brillante carrière qu’il s’était ouverte se succédaient avec une incroyable rapidité, et les faits anciennement connus, je veux dire ceux que révélait le précieux passage de saint Clément d’Alexandrie, se vérifiaient de la manière la plus admirable. Dès l’abord, Champollion entrevit l’origine de ce phonétisme si précieux, et il put se rendre compte, en un très grand nombre de cas, de la valeur que certains signes devaient comporter, à l’exclusion de toute autre valeur. Ce principe de détermination des signes, principe dont la trace d’ailleurs était indiquée par le passage de saint Clément d’Alexandrie, consiste à prendre le nom égyptien ou copte de l’objet ou de l’être représenté, et à donner à cet objet la valeur de l’articulation initiale de son nom, de la même manière qu’en français on pourrait représenter l’M par une main, le T par une tête, l’E par une épée, etc., si l’écriture image de la langue française devait, par une convention quelconque, être transformée en une écriture hiéroglyphique.

Le Précis du système hiéroglyphique des Égyptiens suivit de près l’apparition de la lettre à M. Dacier. Pour quiconque voulut bien se décider à étudier avec bonne foi ce livre intéressant, la question fut jugée sans appel. Champollion avait lu et parfaitement lu.

D’éclatantes adhésions vinrent bientôt sanctionner cette inappréciable découverte. Le premier en France, M. Letronne, dans son cours public d’archéologie, s’empressa de tirer des écrits de Champollion des faits historiques qu’il sut mettre en œuvre avec sa sagacité habituelle. Dans l’auditoire nombreux et intelligent qui suivait assidument ces doctes leçons, il ne se trouva que bien peu d’hommes qui se refusèrent obstinément à recevoir la lumière inespérée qui leur était offerte ; mais leur résistance, qui dure encore, n’a réussi qu’à démontrer une fois de plus que n’est pas un Galilée qui veut. De son côté, Guillaume de Humboldt, qu’il faut toujours citer en première ligne quand on parle de philologie, Humboldt n’hésita pas à se livrer à l’étude d’une question qui lui semblait du plus haut intérêt, et il s’empressa de proclamer que sa conviction était profonde. Enfin Salt, qui était parti pour l’Égypte, dans le dessein d’y chercher des matériaux à l’aide desquels il pût combattre les idées de Champollion, Salt, aux premiers pas qu’il fit sur les bords du Nil, reconnut que combattre n’était plus possible, et il se déclara sur-le-champ le défenseur de la méthode de lecture contre laquelle il avait voulu s’élever.

Toutes les fois que deux hommes appartenant à deux nations rivales ont long-temps poursuivi, et avec une égale persévérance, l’étude d’un problème difficile dont la solution doit suffire à illustrer un nom, s’ils arrivent simultanément à découvrir cette solution, de vives querelles sur la question de priorité surgissent infailliblement. Le public lettré de chacune des deux nations prend naturellement parti pour celui que l’esprit de nationalité lui prescrit de défendre ; les attaques se multiplient, bientôt elles s’enveniment, et elles finissent par si bien se croiser, que quiconque n’examine pas attentivement toutes les pièces du procès reste dans l’impossibilité absolue de se faire une opinion nette et précise sur les droits respectifs des deux prétendans. La part de gloire à se disputer était assez belle, lorsqu’il s’agissait de la lecture des hiéroglyphes, pour que l’on dût s’attendre à ce que la bataille serait chaude. Quelques hommes, amis dévoués des scandales scientifiques, s’évertuèrent à exciter les deux émules, et ils eurent l’ennui d’en être pour leurs frais d’excitations. Young avait le premier tenté la décomposition de deux noms hiéroglyphiques ; il ne l’avait exécutée qu’à moitié. Dans le préambule de son Précis, Champollion le reconnut hautement et sans réticence ; mais il démontra que cette décomposition était à refaire pour qu’elle devînt fructueuse. Il la refit donc ; il en tira un immense parti auquel Young n’eût jamais pu prétendre, et celui-ci devint l’ami de Champollion, au très grand désappointement des juges du camp, qui s’étaient promis un tout autre plaisir que celui de voir deux grandes et nobles intelligences, séparées un instant par une rivalité bien naturelle d’ailleurs, s’empresser d’abjurer cette rivalité, pour concerter leurs efforts au profit de la science. Ce qui, du reste, a le plus marqué dans cette discussion de priorité, c’est la parfaite convenance dans laquelle les deux intéressés surent se maintenir, tandis que quelques hommes de mauvais vouloir, ou qui se posaient en arbitres d’une question où ils étaient à très peu près incompétens, employaient les formes les plus vives et les plus acerbes pour vider le différend. Les droits des deux parties ont d’ailleurs été définis et séparés avec une lucidité et une justice parfaites par le savant secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences [3], et depuis lors le procès est resté sans appel. Je me hâte de revenir aux travaux de Champollion.

Une admirable collection de monumens égyptiens, rassemblée à grands frais par un agent diplomatique, avait encore échappé à la France, et Turin pouvait à bon droit s’enorgueillir de la possession des trésors historiques dont la magnificence éclairée de son souverain venait de l’enrichir. Champollion comprit qu’il y avait à explorer dans cette capitale un précieux filon de la mine ouverte par lui ; il partit donc, et tous les faits énoncés dans la première édition de son Précis du système hiéroglyphique se vérifièrent et s’appuyèrent de tant d’exemples nouveaux, qu’une seconde édition de ce précieux livre devint bientôt nécessaire. Il ne sera pas inutile de rappeler ici que, chemin faisant., il vit à Aix, chez M. Salliès, un papyrus hiératique, devenu depuis lors la propriété de l’Angleterre, et qui contenait le récit d’une campagne de Ramsès-le-Grand, le Sésostris des historiens. Pendant son séjour en Italie, il adressa à M. le duc de Blacas plusieurs lettres qui eurent un très grand retentissement. Depuis quelques années, Champollion avait commencé la publication d’un recueil intitulé Panthéon égyptien ; souvent les idées émises dans les premières livraisons durent être modifiées par suite de découvertes ultérieures, et l’auteur eut toujours la bonne foi de corriger lui-même les assertions qui, plus tard, lui semblèrent erronées. Ce livre est resté inachevé, mais il faut espérer que dans un avenir prochain le même sujet sera repris par quelque habile disciple de la doctrine de Champollion ; les études égyptiennes auront évidemment beaucoup à y gagner.

L’arrivée en France du fameux zodiaque circulaire de Denderah, monument sur lequel on avait de longue date fondé des théories très hasardées, mit en émoi partisans et antagonistes de ces théories. On avait prétendu que le temple qui le contenait devait appartenir à une antiquité fabuleuse ; la lecture des cartouches royaux inscrits sur les murailles de la salle même dont il ornait le plafond fit crouler toutes les hypothèses hardies que l’on avait inconsidérément déduites de la disposition des groupes stellaires qui s y trouvaient représentés. Ce zodiaque datait, à n’en pas douter, de l’époque romaine, et voilà qu’un fait bizarre, tout récemment révélé au monde savant, est venu jeter une nouvelle incertitude sur une question qui paraissait définitivement jugée. Les cartouches de la salle du zodiaque sont vides, leur surface, est lisse et très clairement dégarnie de signes, de telle sorte qu’il faut bien admettre que les dessinateurs de la commission d’Égypte, frappés de la présence de certains groupes de signes constamment reproduits dans les cartouches qu’ils avaient copiés sur d’autres parties du même monument, se sont à tort figuré que, quant à la salle du zodiaque, les encadremens elliptiques laissés en blanc sur leurs croquis ne l’avaient été que par économie de temps ; c’est cette erreur qui les a conduits à restituer dans ces cartouches les noms qu’offraient les autres cartouches du même temple. Hâtons-nous de dire que cette erreur matérielle ne change rien au fond de la question ; les ornemens hiéroglyphiques du temple sont incontestablement de l’époque impériale, et le zodiaque est très certainement leur contemporain. Que d’ailleurs le thème céleste qui s’y trouve présenté ne soit qu’une reproduction fidèle d’un zodiaque exécuté plusieurs siècles avant cette époque, c’est ce que je ne me permettrai pas d’affirmer ou de nier. De plus habiles se chargeront de cette besogne, et dire qu’une question de cette valeur est soumise à l’appréciation d’hommes aussi éminens que MM. Biot et Letronne, c’est dire qu’elle sera plus tard résolue d’une manière positive et précise.

Champollion, tout en profitant avec une admirable sagacité des ressources que lui présentaient tous les musées égyptiens de l’Europe, sentait à merveille que la science qu’il avait créée devait recevoir une imposante sanction d’une exploration consciencieuse faite par lui-même sur les bords du Nil. Il sollicita donc et obtint l’honneur de diriger, sur cette terre illustre une expédition scientifique, dont la munificence du gouvernement français devait faire tous les frais. Les disciples du maître furent associés à ses travaux, et tous partirent avec ardeur pour cette aventureuse campagne qui devait jeter tant de lumière sur les temps pharaoniques. Je n’insisterai pas sur les résultats de cette exploration. Chacun a vu les immenses matériaux conquis au prix de tant de labeurs et de fatigues, et c’est un admirable monument aussi que le livre qui fut le fruit des veilles de tant d’hommes de cœur et de patience. La première commission d’Égypte avait immensément fait pour la science hiéroglyphique. La commission présidée par Champollion vint, non pas compléter, mais augmenter d’une manière inestimable ce trésor de documens historiques. Que l’on n’aille pas croire cependant que l’Égypte nous a maintenant restitué tout ce qu’elle recélait dans son inépuisable sein ; je ne crains pas de le dire : pendant des siècles encore, on pourra interroger ce sol si prodigieusement fécond, et toujours on y rencontrera des faits nouveaux et dignes de tout l’intérêt des érudits.

Pendant qu’il étudiait avec un soin minutieux les monumens égyptiens de tous les siècles, Champollion profitait des loisirs forcés que présente nécessairement un voyage aussi long et aussi pénible, pour mettre en ordre les idées qu’il avait déjà conçues ou qui se développaient à chaque instant, à l’aspect des monumens, sur la grammaire de cette langue si curieuse. Pour lui, il n’y avait pas d’heures de repos. Imprudent qui ne comprenait pas qu’à ce labeur incessant il usait rapidement, sa vie A son retour en France, Champollion se mit courageusement à l’œuvre ; il s’agissait pour lui d’élever un monument impérissable, c’est-à-dire de publier cette grammaire égyptienne, dans laquelle il sut encadrer avec un bonheur inoui tous les faits grammaticaux qu’il lui avait été donné de reconnaître. Que les plus incrédules lisent ce chef-d’œuvre de logique et de science, et, s’ils continuent à douter encore, on ne pourra que dire : Ils ont des yeux pour ne point voir.

Je l’ai fait pressentir, Champollion avait usé sa vie dans la rude carrière qu’il voulait parcourir. Pendant quelques mois, il lutta contre le mal qui le minait, et il s’éteignit enfin sous les étreintes de ce mal, mais fier de la noble tâche qu’il avait si dignement accomplie, fier surtout de l’affection de ses disciples et de la foi ferme qu’il leur avait mise au cœur. La science qu’il leur avait départie avec tant de bienveillance, avec tant de tendre sollicitude, ne devait plus périr ; elle était désormais du domaine public, et quiconque aurait le désir de s’y initier le pourrait assurément avec le secours seul des ouvrages que Champollion avait légués au monde savant [4]. Et pourtant, il faut bien le dire, ce fut à Champollion mort que les critiques les plus amères furent adressées. Dès qu’il ne fut plus là pour soutenir la discussion des faits qu’il avait dévoilés, la réalité de ces faits fut attaquée, timidement d’abord, puis avec une énergie qui put souvent passer pour de la brutalité.

Quelques hommes de savoir se posèrent en ennemis déclarés des nouvelles idées émises par Champollion ; le premier fut le docteur Dujardin, qui prononça sur les théories de Champollion un jugement attaquable dans le fond, bien que mesuré dans la forme [5]. Malheureusement le docteur Dujardin avait négligé d’étudier ces théories sur les monumens mêmes, et il se vit forcé de se déclarer convaincu de la réalité des faits qu’il avait hautement révoqués en doute, aussitôt qu’il passa de l’étude à l’application. Très habile dans la science du copte, Dujardin avait reçu du gouvernement la mission d’aller en Égypte recueillir des monumens de cette langue. Ce fut en Égypte qu’il reprit l’examen des livres de Champollion, et qu’à l’exemple de Salt il finit par adopter tous les principes qui s’y trouvaient établis. Une misère profonde avait si long-temps pesé sur Dujardin, qu’il ne lui restait pas assez de forces pour supporter l’action du climat de l’Afrique. Il périt peu de temps après son arrivée au Caire, au moment même où la mauvaise fortune semblait s’être lassée de le poursuivre.

Si Dujardin était de bonne foi en publiant sa critique, l’homme qui l’avait précédé dans la même voie ne peut revendiquer cet éloge : à celui-là il ne doit rester que du blâme. Le philologue Klaproth, chassé de la Russie et de la Prusse, était venu chercher en France un asile que son propre pays ne lui offrait plus. Accueilli avec distinction par les savans français, Klaproth ne trouva rien de mieux, pour leur prouver sa reconnaissance, que d’attaquer une découverte qui faisait honneur à la France, et, en désespoir de cause, d’attribuer toute la gloire de cette découverte à l’Angleterre. Pour Klaproth, Young avait découvert la clé des hiéroglyphes ; Champollion n’était que le plagiaire de Young, et le sujet des études de ces deux émules était assez futile pour que la gloire qu’ils pouvaient se disputer fût de mince étoffe ! Puis, par une aberration étrange, pensant probablement que plus on montre d’outrecuidance, plus on a de chance d’accréditer ce que l’on dit, ce même Klaproth, étalant une érudition copte trop loquace, se permit de contrôler des faits de linguistique pure, et là perça bien vite le bout de l’oreille. Le juge si sévère de Champollion ne savait pas le premier mot de l’idiome sur lequel il émettait les opinions les plus tranchées ; il le savait si peu, que les notes fournies par des hommes capables d’apprécier une question de grammaire copte étaient estropiées par lui de la manière la plus bouffonne, et de façon à constater clairement son ignorance. Je n’hésite pas à le reconnaître, les critiques de Champollion firent plus de mal à la science hiéroglyphique que ne lui fit de bien l’éclatant témoignage d’admiration que lui rendit Sylvestre de Sacy dans sa Notice historique sur Champollion, tant il est vrai que l’attaque a toujours pour elle plus de chances de succès que la défense.

Ici se présente, dans l’ordre des faits relatifs à l’histoire des études égyptiennes, une circonstance honteuse dont je dois parler brièvement, quelque répugnance que j’éprouve à le faire. Parmi les hommes que Champollion avait appelés à lui venir en aide pour propager sa doctrine et pour poursuivre l’exploration du terrain vierge où il était entré, un surtout, Salvolini, par son intelligence, son aptitude et son dévouement apparent, avait mérité toute l’affection du maître. Souvent celui-ci proclama tout haut la supériorité de son disciple chéri, et prédit qu’il lui serait donné de reculer bien loin les limites de la science hiéroglyphique. Une confiance sans bornes, et dans laquelle Champollion trouvait un charme infini, avait payé les obséquiosités et les faux semblans d’affection dont se masquait la trahison du disciple, trahison bien coupable, car, abusant de cette confiance toujours croissante de son maître, abusant sans pudeur de son état maladif, et, qui plus est, de son agonie même, cet homme eut l’affreuse pensée de dépouiller de ses pauvres le moribond auquel il devait tout : ses travaux manuscrits, le plus précieux de ses biens, il les lui vola, sûr que la mort allait bientôt lui fournir le moyen de se les approprier sans danger, et de fait, peu de temps après la mort de Champollion, des écrits de celui-ci furent publiés par Salvolini, qui eut le courage de les signer. Cet acte honteux ne devait pas rester impuni ; bientôt la santé du plagiaire s’altéra, et il mourut plein de jeunesse, tué peut-être par le remords de sa mauvaise action.

Jusqu’ici je ne me suis occupé que des œuvres de Champollion, parce qu’elles sont et seront toujours la véritable clé de voûte de l’imposant édifice élevé à l’honneur de l’histoire égyptienne, et parce qu’autour de ses travaux sont venus se grouper tous les autres travaux du même genre publiés en Europe. Parmi ceux-ci, il en est un qui mérite une mention toute spéciale : c’est une dissertation pleine de sagacité et de savoir, écrite par Kosegarten, et relative à l’écriture démotique. Cette dissertation ; qui a paru depuis longues années, en faisait espérer une seconde, qui malheureusement n’a jamais été mise au jour. Quant aux hommes éminens qui ont conquis une belle place dans la carrière des études égyptiennes, il ne peut être question ici d’analyser leurs livres : il suffit que l’on sache bien. que tous ont marché franchement dans la voie ouverte par Champollion, et que la science qui a dû sa première illustration aux Young, aux Champollion, aux Humboldt, aux Salvolini, aux Rosellini, aux Nestor Lhôte, et dont la réalité a été proclamée sans réticence par les Sylvestre de Sacy et les Arago, compte aujourd’hui pour adeptes fervens et convaincus des hommes tels que MM. Letronne, Ampère, Biot, Mérimée, Prisse, E. Burnouf, Lepsius, Bunsen, Peyron, Gazzera, Barucchi, Gliddon, Leemans, etc. On connaît maintenant les amis et les ennemis du système de Champollion. Nous avons vu que le docteur Dujardin, après l’avoir attaqué avec vigueur, avait fini par s’y convertir pleinement. Salt avait fait de même, et, après avoir écrit contre la théorie des hiéroglyphes phonétiques, il ne tarda pas à écrire pour la défendre et la propager lui-même de toutes ses forces. Je ne parlerai pas des systèmes proposés tour à tour par Seyffarth et par Goulianoff ; ils n’ont pu soutenir un sérieux examen, et, malgré tous les efforts intéressés de Klaproth au bénéfice du second de ces écrivains, son écrit est à peu près tombé dans l’oubli, tant il est vrai que la vérité finit toujours par triompher et par écraser l’erreur.


III.

J’ai fini l’histoire des études égyptiennes, études qui se poursuivent avec une ardeur toujours croissante par les héritiers des idées de Champollion ; mais le plus difficile de la tâche que je m’étais imposée me reste à accomplir, car il faut maintenant que je m’efforce de prouver que la méthode de lecture suivie par toute l’école de Champollion est rigoureuse et légitime, sous peine de laisser toujours planer un doute injuste sur une science qui, sans avoir besoin d’être encouragée directement par les indifférens, tant elle a d’attrait pour quiconque s’en occupe, ne doit pas cependant être laissée en butte au dédain de ceux qui ne veulent pas se donner la peine de s’assurer par eux-mêmes du degré de confiance qu’elle mérite.

Je demande pardon à l’avance pour la simplicité quelquefois plus que naïve des moyens de démonstration que je vais employer ; mais, comme tout ce qui paraîtra ridiculement simple, appliqué aux mots français que je choisirai pour exemples, ne l’est pas moins quand il s’agit de mots égyptiens à déchiffrer et à comprendre, j’aurai bien, ce me semble, le droit de dire à quiconque refusera de croire en refusant d’examiner, que nier et ridiculiser des vérités incontestables, c’est faire preuve de sottise ou de mauvaise foi.

Supposons qu’un homme placé à mille lieues de la France ignore complètement ce qu’était la langue française qui a péri depuis deux mille ans ; cet homme doué d’une intelligence ordinaire, mais renforcée par du bon sens et par de la rectitude dans le jugement, se prend un jour d’une véritable passion pour les monumens dont les imposantes ruines existent en France. Sur ces monumens sont écrites des légendes qui, depuis des siècles, font le désespoir des savans. De nombreux débris toujours ornés d’inscriptions françaises ont été transportés dans son pays ; il les étudie avec amour, copiant tous les signes qui composent ces textes curieux, mais qui restent lettre morte pour lui. Par un bonheur très grand, il y a quelques centaines d’années, une religion nouvelle s’étant implantée sur le sol de la France, le culte ancien en a disparu ; des livres de liturgie relatifs à cette religion et destinés à être compris par tout le monde ont été rédigés à cette époque et recueillis par les voyageurs. Ces livres sont écrits dans les dialectes de la langue parlée par le peuple français en Provence, en Picardie et en Lorraine. La teneur de ces livres liturgiques étant identique, le savant se met à les étudier, interrogeant les différences de ces trois dialectes, qui ont seuls survécu au naufrage de la langue française. Des mots de cette langue, recueillis en passant par des auteurs étrangers à la France, sont cités dans leurs écrits. Le curieux qui, à l’aide d’autres curieux ni plus ni moins intelligens, mais tout aussi patiens et laborieux que lui, a opéré, la plume à la main, le dépouillement des manuscrits patois, provençaux, picards et lorrains qu’il possède, pour en tirer une sorte de lexique qui peut-être doit aider à retrouver la langue française ; ce curieux, dis-je, s’aperçoit avec une joie inexprimable que les mots français qu’il a tirés des auteurs anciens, et dont il avait reçu par eux la signification, se retrouvent, à de très petites modifications près, portant toutes sur la prononciation, dans son lexique des trois patois : première observation qui lui fait comprendre qu’il faut qu’il s’assimile avant tout ces trois patois, pour procéder avec fruit à la recherche du français. S’il réfléchit ensuite que ces patois parlés en trois points du pays français, fort éloignés les uns des autres, ont entre eux des différences d’accent et d’orthographe, tandis qu’ils présentent une identité parfaite de radicaux, l’explorateur zélé des écritures et de la langue françaises conclura ; et il aura grandement raison de le faire, que cette langue française qu’il cherche était bien voisine de ces trois patois si voisins, et qu’en étudiant ceux-ci à fond, il se donne la meilleure de toutes les chances pour lire les inscriptions françaises. Ici est le nœud malheureusement. Ces inscriptions sont conçues en caractères différens ; les unes offrent des figures en grand nombre d’objets animés ou inanimés ce sont celles qui recouvrent, les murs des monumens publics, sacrés ou profanes ; d’autres qui se rencontrent sur des manuscrits que l’on retrouve dans tous les tombeaux, à côté des restes humains auprès desquels ils ont évidemment été placés à dessein, offrent des signes d’une exécution plus rapide, plus expéditive et bien moins soignée : ce sont des caractères cursifs très probablement. Cependant, après avoir reconnu que ces manuscrits sont l’éternelle reproduction d’un seul et même écrit, ce qui lui fait supposer qu’il s’agit d’un rituel funéraire et religieux, le savant reconnaît que dans ces manuscrits il en est qui sont conçus en écriture identique avec l’écriture monumentale : il se hâte de comparer les textes ; des représentations de scènes funéraires ou religieuses le guident ; il retrouve des passages qui doivent comporter le même sens ; il examine avec soin, et bientôt il reste convaincu que la seconde écriture n’est qu’une véritable tachygraphie de la première, et qu’elle représente des mots du même dialecte. Je dis du même dialecte, parce que le témoignage d’un Français dont les œuvres ont malheureusement péri, mais dont quelques passages ont été conservés dans des livres écrits en d’autres pays, lui apprend qu’en France il y avait une langue parlée par les castes sacerdotales et nobiliaires, et une langue parlée par le peuple et comprise par tout le monde.

Reste une troisième écriture française qui n’offre plus aucune image d’objets animés ou inanimés, et qui semble au contraire constituer une écriture alphabétique. Or, il existe entre les mains du savant un texte antique qui lui apprend que les Français ont eu trois écritures, la première destinée aux usages sacrés, et dans laquelle, concurremment avec des symboles et des emblèmes, on employait des signes alphabétiques obtenus à l’aide de figures d’objets animés ou inanimés auxquels il fallait attribuer la valeur de la première articulation de leur nom français. La deuxième, n’étant qu’une simple tachygraphie de la première, était employée par les moines et les savans pressés d’économiser leur temps et de s’affranchir de la nécessité de dessiner avec soin des hommes, des animaux, des ustensiles. La troisième écriture, beaucoup plus simple que les deux autres, et pour cela même mise à la portée de tous, était réservée aux transactions les plus vulgaires, aux usages les plus humbles, aux correspondances, par exemple.

A l’aide de ces premiers renseignemens, le savant se met courageusement à l’œuvre : il fait des efforts inouis pour déchiffrer quelque chose ; mais, hélas ! il n’a rien trouvé, absolument rien, lorsqu’un beau jour on lui apporte de France la copie d’une triple inscription conçue en trois écritures différentes. Dans la première partie, il reconnaît l’écriture sacrée, dans la deuxième l’écriture vulgaire, dans la troisième enfin il retrouve une langue et une écriture qu’il connaît parfaitement ; il s’empresse de lire et il découvre que les deux textes français lui sont clairement désignés comme étant l’exacte traduction de celui qu’il comprend. Dès-lors il se croit sûr du succès, il va enfin déchiffrer ces textes mystérieux après le sens desquels il court depuis si long-temps ; mais comment faire pour y arriver ? Il s’ingénie, il compare les trois textes, et il finit par reconnaître dans les textes français la place de certains noms propres de souverains et de particuliers. Ceux des souverains sont encadrés avec soin dans un contour qui les sépare du reste de l’écriture, ce qui les caractérise tout aussi nettement que s’ils étaient soulignés ; il s’en aperçoit, et prend note de ce fait important. Le texte qu’il a pu lire lui apprend que le nom royal, qu’il trouve écrit en français, doit être le nom de Louis ; d’autres noms royaux, reconnus tout aussi clairement, doivent se lire Clovis, Marie, François. Maître de ces noms, il en tente l’analyse. Les deux noms, Louis et Clovis, fournissant les valeurs indubitables de cinq signes identiques, la valeur du signe initial du nom Clovis s’en déduit immédiatement et forcément. Par un heureux hasard, des variantes de ces noms prouvent au savant que les articulations L et R se remplaçaient sans inconvénient, et que, par conséquent, on pouvait écrire CLOVIS ou CROVIS à volonté ; il profite de cette observation et passe à l’analyse du nom François. Le deuxième signe et les quatre derniers une fois reconnus comme faisant partie des noms Louis et Clovis déjà lus, le signe image de l’articulation F s’en déduit indubitablement ; dès-lors tout dans ce nom est connu, car, en le comparant au nom Marie, le signe image de l’A se reconnaît sans hésitation, puisque dans ce nom l’R et l’I sont déjà trouvés. L’M initial du nom Marie est donc aussi trouvé, et par suite il en est de même de l’N du nom François. Ainsi qu’on le voit, l’étude analytique de ces noms propres fournit immédiatement la valeur alphabétique d’un assez grand nombre de signes, et avec ce premier alphabet on peut se mettre hardiment à la recherche des autres caractères. Chemin faisant, l’heureux interprète reconnaît que la lettre initiale du nom Marie est représentée par une main, partie du corps humain ainsi nommée dans la langue des manuscrits qu’il possède et dont il a l’intelligence ; c’est un arbre qui donne l’A de ce même nom, etc. Il en conclut que l’auteur ancien dont il avait étudié les assertions relatives aux écritures françaises a clairement désigné ce mode d’évaluation des signes, et dès-lors il s’aide de ce moyen de reconnaissance pour déchiffrer les groupes de signes qu’il espère déterminer. Il essaie d’abord son alphabet sur tous les noms propres royaux que lui offrent les monumens, et, ces noms cédant tous à cette précieuse clé pour lui offrir des noms compris dans la liste des rois de France des différentes races, il conclut avec raison que l’alphabet qu’il a trouvé a été en usage à toutes les époques de la monarchie française. Certain dès-lors du fait qu’il existe, dans cette écriture qu’il étudie, des signes, véritables images de sons, il essaie de les appliquer aux parties du discours autres que les noms propres, et s’il trouve, par exemple, que l’image d’un cheval est précédée du groupe de lettres CHEVAL, celle d’un croissant de lune des lettres LUNE, ne sera-t-il pas en droit de conclure que ce sont bien là des groupes de lettres formant les mots cheval et lune qu’il connaît comme appartenant à la langue française ? Ne pourra-t-il pas affirmer de plus que, ces groupes d’articulations prononçables étant suivis des images des êtres ou des objets désignés, ceux-ci ne sont placés là que pour déterminer nettement le sens des mots fournis par les caractères alphabétiques ? Si maintenant, dans une phrase dont tous les mots seront déterminés, il trouve l’image d’un cheval non précédée des lettres CHEVAL, dont cette image formait précédemment le déterminatif, ne sera-t-il pas en droit de conclure aussi que cette image n’est plus cette fois qu’un signe idéographique, isolé du groupe prononçable qui l’accompagnait, pour abréger la besogne du scribe, mais comportant exactement la même consonance ? Ceci n’est pas douteux.

Évidemment il ne sera pas plus difficile de reconnaître les caractères du pluriel des noms, les formes des temps et des personnes des conjugaisons, à l’aide de la comparaison des divers états par lesquels passera nu même groupe radical, suivant les positions dans lesquelles il se trouvera mis en jeu, puisque ces positions seront très nettement déterminées à l’avance par la lecture du texte connu dont le texte à déchiffrer est la traduction certaine.

Je le demande maintenant à tout lecteur de bonne foi : quand tant de points de repère auront été fixés dans l’étude de l’écriture et de la langue à chercher, quelle sera la difficulté grammaticale qui pourra résister à l’analyse ? En un mot, n’aurait-on pas plus de raisons de s’étonner de ce qu’un texte soumis dans de pareilles conditions à une analyse intelligente resterait lettre close pour celui qui l’entreprendrait ? Eh bien ! toutes ces suppositions gratuites ne le sont plus dès qu’il s’agit de la langue et des écritures égyptiennes. Toutes les données favorables que j’ai énumérées dans mon hypothèse venaient en aide aux déchiffreurs de l’égyptien ; toutes les opérations analytiques que j’ai brièvement décrites, ils les ont appliquées d’abord à des noms propres comme Ptolémée, Bérénice, Arsinoë, puis à toutes les parties du discours, et, s’ils n’eussent réussi qu’à entasser à plaisir mensonge sur mensonge pour créer des théories imaginaires, il y aurait long-temps que ces théories seraient renversées et tombées dans l’oubli. Il n’en a rien été, parce qu’il n’en pouvait rien être ; les attaques les plus vives n’ont fait que mettre en saillie la vérité des résultats énoncés, si bien que parmi les antagonistes se sont souvent recrutés des prosélytes. Quant aux adversaires systématiques, je n’ai plus qu’un mot à dire, et ce mot, le voici. Il est dans le monde bien des gens qui pensent se mettre en relief en niant avec aplomb toute découverte à laquelle leur entendement ne s’est pas associé, faute de volonté, de capacité ou de temps. La misérable gloire à laquelle ils aspirent ne peut exister pour ceux-là qu’autant que tout l’auditoire auquel ils s’adressent se trouve précisément composé d’indifférens ou de sots : mais, s’il advient que cet auditoire contienne quelque esprit calme qui pense que la négation n’est jamais une démonstration, il peut arriver que le sceptique fasse mauvaise route, et qu’il s’expose à des mécomptes d’autant plus pénibles pour son amour-propre, que plus il aura parlé haut, plus il souffrira de se voir réduit à parler bas.

Depuis la mort de Champollion, les études égyptiennes ont traversé des phases bien diverses. Jusqu’en 1843, elles ont paru tellement assoupies en France, que l’on pouvait presque croire à un abandon : les disciples de Champollion, découragés par les dédains moqueurs des ignorans de bonne ou de mauvaise foi, ne se hasardaient plus à faire du prosélytisme : ils se contentaient de déclarer franchement, à l’occasion, leur admiration pour la découverte de leur illustre maître, mais sans chercher à imposer aux autres cette admiration légitime. Hors de France, le feu sacré ne s’était pas éteint, et le Caire, New-York, Berlin, Leyde, Londres, Turin, Florence, comptaient de fervens adeptes dont toute l’intelligence était dévouée au progrès des études égyptiennes. Le roi de Prusse avait confié au docteur Lepsius la direction d’une exploration archéologique sur les bords du Nil, et les premiers résultats des recherches de la commission prussienne excitaient au plus haut point l’ardeur de tous les égyptologues. En France, où depuis quelques années, on se bornait à voir publier avec indifférence les manuscrits précieux laissés par Champollion, des hommes studieux se décidèrent, d’un commun accord et presque inopinément, à rentrer sur le terrain si rude qu’un Français avait eu le premier l’honneur d’explorer. Étudier et s’assimiler tout ce qui jusqu’à ce jour était acquis à la science fut nécessairement leur premier soin comme leur premier devoir ; une fois initiés, ils ont à leur tour tenté la voie des découvertes. Déjà des résultats sont obtenus. C’est un Français qui avait découvert la clé des hiéroglyphes, c’est un Français aussi qui est parvenu à lire l’écriture démotique et à fixer, à l’aide d’une méthode raisonnée, les analogies et surtout les dissemblances des deux systèmes d’écriture comme des deux idiomes sacré et vulgaire de l’antique Égypte. L’histoire n’a pas été moins ardemment étudiée que la philosophie. Dans un récent voyage en Égypte, M. Ampère a réussi à rassembler les matériaux les plus intéressans, qu’il doit employer à reconstruire l’histoire intime de la famille sous les Pharaons. En même temps qu’il étudiait, en les coordonnant, tous les faits de la vie égyptienne, il a recueilli avec un zèle et une patience infatigables les élémens d’un dictionnaire hiéroglyphique bien plus complet que celui que nous devons à M. Champollion-Figeac. Les notes de toute espèce, géographiques, historiques, mythologiques et grammaticales, se sont, en moins de trois années, si prodigieusement accumulées entre ses mains, qu’on doit désirer vivement qu’il se décide bientôt à communiquer au monde savant l’abondante moisson de faits payés au prix de tant de fatigues morales et physiques.

Parmi les savans étrangers, MM. Barucchi, Bunsen et Prisse ont, par leurs efforts, considérablement éclairci la chronologie égyptienne. Vienne la publication des matériaux inappréciables recueillis par le docteur Lepsius, et l’histoire des dynasties qui ont régné sur la terre d’Égypte pendant des milliers d’années recevra un lustre tout nouveau et d’autant plus durable qu’il sera dû tout entier à l’appréciation de monumens originaux sur lesquels ne peuvent rien les inexactitudes des copistes, inexactitudes si funestes à la gloire de l’historiographe Manethon. En Amérique, les études égyptiennes sont devenues populaires, grace à l’énergique volonté de M. Gliddon, qui, devant un auditoire plusieurs fois renouvelé et composé de cinq mille personnes, a clairement énoncé tous les principes certains que la science moderne a découverts et posés. Il a été puissamment secondé, dans cette louable entreprise, par l’une de ces nobles intelligences dont un pays s’honore ; M. Haight, l’ami, le soutien dévoué de tous les hommes de science, n’a pas peu contribué, par sa généreuse assistance, à répandre aux États-Unis les belles découvertes qui concernent les temps pharaoniques.

En résumé, les études égyptiennes sont partout en honneur aujourd’hui. Si elles marchent trop lentement au gré des esprits inquiets qui ne croient à une découverte qu’autant qu’elle est complète, elles marchent avec sûreté, et chaque pas qu’on leur fait faire est assez vigoureusement empreint pour qu’il n’y ait plus à craindre que le mauvais vouloir, à défaut du temps, en puisse désormais effacer la trace.


F. DE SAULCY,

de l’Institut.

  1. On s’est souvent occupé, dans cette Revue même, des antiquités égyptiennes. Outre les remarquables travaux de M. Letronne, je dois citer un intéressant article de M. A. Lèbre publié dans la livraison du 15 juillet 1842.
  2. Préface de la Grammaire égyptienne de Champollion, page XIV.
  3. Voyez dans cette Revue la notice de M. Arago sur Young, livraison du 15 décembre 1835.
  4. Depuis la mort de Champollion, quelques-uns des ouvrages qu’il avait laissés manuscrits ont été publiés par les soins de son frère. Dans tous, on retrouve le cachet du génie dont il savait empreindre ce qu’il écrivait ; mais dans tous aussi on reconnaît que les corrections du maître ont fait défaut.
  5. Le travail de M. Dujardin parut dans cette Revue, livraison du 15 juillet 1836.