L’Île au trésor (trad. Laurie)/Chapitre 1

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Traduction par André Laurie.
Hetzel (p. 5-11).


I

LE VIEUX LOUP DE MER.


On me demande de raconter tout ce qui se rapporte à mes aventures dans l’île au Trésor, — tout, depuis le commencement jusqu’à la fin, — en ne réservant que la vraie position géographique de l’île, et cela par la raison qu’il s’y trouve encore des richesses enfouies. Je prends donc la plume, en l’an de grâce 1782, et je me reporte au temps où mon père tenait sur la route de Bristol, à deux ou trois cents pas de la côte, l’auberge de l’Amiral-Benbow.

C’est alors qu’un vieux marin, à la face rôtie par le soleil et balafrée d’une immense estafilade, vint pour la première fois loger sous notre toit. Je le vois encore, arrivant d’un pas lourd à la porte de chez nous, suivi de son coffre de matelot qu’un homme traînait dans une brouette. Il était grand, d’apparence athlétique, avec une face au teint couleur de brique, une queue goudronnée qui battait le col graisseux de son vieil habit bleu, des mains énormes, calleuses, toutes couturées de cicatrices, et ce coup de sabre qui avait laissé sur sa face, du front au bas de la joue gauche, un sillon blanchâtre et livide… Je me le rappelle comme si c’était d’hier, s’arrêtant pour regarder tout autour de la baie en sifflotant entre ses dents ; puis, fredonnant cette vieille chanson de mer qu’il devait si souvent nous faire entendre, hélas !


Ils étaient quinze matelots,
Sur le coffre du mort ;
Quinze loups, quinze matelots,
Yo-ho-ho !… Yo-ho-ho !…
Qui voulaient la bouteille…


Il chantait d’une voix aigre et cassée qui semblait s’être usée à l’accompagnement du cabestan, et frappait comme un sourd à la porte, avec un gros bâton de houx qu’il avait au poing. À peine entré :

« Un verre de rhum ! » dit-il rudement à mon père.

Il le but lentement, en connaisseur, fit claquer sa langue, puis revint à la porte et se mit à examiner d’abord les falaises qui s’élevaient sur la droite, puis notre enseigne et l’intérieur de la salle basse.

« Cette baie fera l’affaire, dit-il enfin, et la baraque me semble assez bien située… Beaucoup de monde ici, camarade ?…

— Pas trop, malheureusement ! répliqua mon père.

— Eh bien, c’est précisément ce qu’il faut !… Holà, hé, l’ami ! reprit-il en s’adressant à l’homme chargé de son coffre, débarque-moi ça en douceur, et l’amarre dans la maison… Je vais rester quelque temps ici… Oh ! je suis un homme tout simple et facile à contenter… Un peu de rhum, des œufs et du jambon, voilà tout ce qu’il me faut, avec une falaise comme celle-là, pour voir passer les navires. Comment je m’appelle ?… Appelez-moi Capitaine, si cela peut vous faire plaisir… Ah ! ah ! je vois ce qui vous chiffonne !… Allons, soyez tranquille, on a de la monnaie. En voilà, tenez… »

Il jeta trois ou quatre pièces d’or à terre.

« Quand ce sera fini et que j’aurai bu et mangé pour ce qu’il y a là, vous me le direz ! »

Un commandant n’aurait pas parlé plus fièrement. À vrai dire, malgré la grossièreté de ses habits et de son langage, il n’avait pas l’air d’un simple matelot, mais plutôt d’un second ou d’un maitre d’équipage de la marine marchande, habitué à parler haut et à taper dur.

L’homme à la brouette nous dit que notre nouvel hôte était arrivé le matin même par le coche au village voisin, qu’il avait demandé s’il y avait une bonne auberge pas trop loin de la côte, et qu’entendant dire du bien de la nôtre, apprenant qu’elle était isolée, il l’avait choisie comme résidence. C’est tout ce qu’il fut possible de savoir sur son compte.

C’était un homme extraordinairement silencieux. Il passait toutes ses journées à flâner autour de la baie ou sur la falaise, armé d’un vieux télescope de cuivre. Le soir, il restait assis au coin du feu dans le parloir, buvant du grog très fort. En général, il ne répondait même pas quand on lui adressait la parole, ou, pour toute réponse, il se contentait de relever la tête d’un air furibond en soufflant par le nez comme un cachalot. Aussi prîmes-nous bientôt l’habitude de le laisser tranquille.

Chaque soir, en revenant de sa promenade, il demandait s’il n’était pas passé des marins sur la route. Nous pensions d’abord que cette question lui était dictée par le désir de voir des gens de sa profession ; mais nous ne tardâmes pas à reconnaître que son véritable but était au contraire de les éviter. Quand un matelot s’arrêtait à l’Amiral-Benbow, comme cela arrivait parfois à ceux qui prenaient, pour se rendre à Bristol, la route de terre, notre hôte ne manquait jamais de le regarder par la porte vitrée avant d’entrer dans le parloir. Et tant que l’autre était dans la maison, il avait soin de ne pas souffler mot.

Personnellement, je savais fort bien à quoi m’en tenir sur cette inquiétude toute spéciale que lui causait l’arrivée d’un homme de mer, et je puis même dire que je la partageais, car, fort peu de temps après son arrivée, il m’avait pris à part et m’avait promis de me donner, tous les premiers du mois, une pièce de quatre pence si je voulais « avoir l’œil ouvert et veiller au grain » ; l’arrivée possible de certain marin à une seule jambe m’était particulièrement signalée ; je devais, dans ce cas, courir, sans perdre une minute, avertir le Capitaine de cet événement. La plupart du temps, il est vrai, quand le premier du mois arrivait, j’étais obligé de réclamer mes gages, et je n’obtenais en réponse qu’un bruit nasal accompagné d’un regard qui me faisait baisser les yeux. Mais, avant la fin de la semaine, j’étais sûr que le Capitaine m’apporterait ma pièce de quatre pence, en me réitérant l’ordre « d’ouvrir l’œil et de signaler au plus vite l’arrivée du marin à une seule jambe ».

Je n’ai pas besoin de dire à quel point ce personnage mystérieux hantait ma cervelle enfantine. Par les nuits orageuses, quand le vent secouait les quatre coins de la maison et que les vagues venaient se briser sur la falaise avec un bruit de tonnerre, je le voyais sous mille aspects variés et plus diaboliques les uns que les autres. Tantôt la jambe était coupée au genou, tantôt à la hanche. D’autre fois, l’homme devenait une sorte de monstre qui n’avait jamais eu qu’une seule jambe au milieu du corps. Mais le pire cauchemar était de le voir courir et me poursuivre à travers champs en sautant par-dessus les haies. Au total, je payais assez cher ma pièce mensuelle de quatre pence, avec ces rêves abominables.

Mais en dépit de cette terreur que me causait l’idée seule de l’homme à la jambe unique, j’étais beaucoup moins effrayé du Capitaine lui-même que toutes les autres personnes de mon entourage. Parfois, le soir, il buvait plus de rhum que sa tête ne pouvait en porter, et se mettait à beugler ses vieux chants bachiques ou nautiques, sans faire attention à rien de ce qui se passait dans le parloir. Mais, d’autre fois, il faisait donner des verres à tout le monde et forçait les pauvres gens tremblants à écouter des histoires sans queue ni tête ou à l’accompagner en chœur. Bien souvent j’ai entendu vibrer tous les planchers de la maison au chant des « Yo-ho-ho, Yo-ho-ho, — qui voulaient la bouteille ! » Tous les voisins s’y mettaient à tue-tête, car la peur les talonnait ; et c’était à qui crierait le plus fort pour éviter les observations.

C’est que, dans ces accès, notre locataire était terrible. Il faisait trembler la terre sous ses coups de poing pour réclamer le silence ; ou bien il se mettait dans une colère effroyable parce qu’on lui adressait une question, — ou parce qu’on ne lui en adressait pas, — et qu’il en concluait que la compagnie n’écoutait pas son histoire… Il n’aurait pas fallu non plus s’aviser de quitter l’auberge avant qu’il fût allé se coucher en titubant ! Notez que presque toujours ses récits étaient faits pour donner la chair de poule. Ce n’étaient que pendaisons à la grande vergue, coups de couteau, combats corps à corps, tempêtes effroyables, aventures ténébreuses sur les océans des deux mondes. D’après ses propres dires, il avait certainement vécu parmi les plus atroces gredins que la mer ait jamais portés ; et le langage dont il se servait pour décrire toutes ces horreurs était fait pour épouvanter de simples campagnards, comme nos habitués, plus encore peut-être que les crimes mêmes dont ils écoutaient le récit. Cet homme nous glaçait littéralement le sang dans les veines.

Mon père répétait du matin au soir que sa présence finirait par ruiner l’auberge, et que nos plus fidèles clients finiraient par se lasser d’être ainsi brutalisés ; sans compter qu’ils rentraient habituellement chez eux les cheveux hérissés de terreur. Mais je croirais volontiers, au contraire, que ces étranges veillées nous attiraient du monde. On avait peur, et pourtant on prenait goût à ces émotions poignantes. Après tout, le Capitaine mettait un peu d’intérêt dans la vie monotone de la campagne. Certains jeunes gens affectaient même de l’admirer, disant que c’était un « vrai loup », « un vieux marsouin », un de ces hommes qui ont fait l’Angleterre si terrible sur les mers.

Il avait un autre défaut plus dangereux pour nos intérêts : c’est qu’il ne payait pas ses dépenses. Hors les trois ou quatres pièces d’or qu’il avait jetées à terre en arrivant, on ne vit jamais un sou de lui. Les semaines et les mois s’écoulaient ; la note s’allongeait démesurément, et mon père ne pouvait se décider à demander son dû. S’il arrivait qu’il fit en tremblant une allusion lointaine à cette note, le Capitaine se mettait alors à renifler si bruyamment, que mon père se hâtait de battre en retraite. Je l’ai vu se tordre les mains de désespoir après une rebuffade semblable, et je ne doute pas que la peur et l’inquiétude où il vivait plongé n’aient contribué à abréger sa vie.

Pendant tout le temps qu’il resta chez nous, le Capitaine ne fit aucun changement dans sa toilette. À peine acheta-t-il quelques paires de bas à un colporteur. Une des agrafes de son chapeau à trois cornes étant tombée, il laissa pendre le rebord qu’elle relevait, quoique cela fût très incommode quand il faisait du vent. Rien de misérable comme son vieil habit, qu’il rapetassait lui-même dans sa chambre, et qui avait fini par ressembler à une mosaïque.

Jamais il n’écrivait et jamais il ne recevait de lettres. Il ne parlait qu’aux habitués de l’auberge ; encore était-ce uniquement quand il était ivre. Pas une âme vivante ne pouvait se vanter d’avoir vu son coffre ouvert.

Il ne trouva son maître qu’une seule fois. Ce fut vers la fin de son séjour, alors que mon pauvre père était déjà bien avancé dans la maladie qui l’emporta. Notre médecin, le docteur Livesey, venu assez tard dans l’après-midi pour faire sa visite quotidienne, accepta le dîner que lui offrait ma mère ; puis il se rendit au parloir pour y fumer une pipe, en attendant que son cheval arrivât du village, car nous n’avions pas d’écurie. J’y entrai après lui, et je me rappelle combien je fus frappé du contraste que présentait le docteur, propre et soigné dans sa toilette, poudré à frimas, rasé de frais, avec les rustauds qui l’entouraient et surtout avec ce dégoûtant, cet affreux épouvantail de pirate, aux yeux rouges, au teint plombé et aux vêtements sordides, ivre de rhum comme à son ordinaire, et lourdement affalé sur la table.

Tout à coup le Capitaine, relevant la tête, entonna son éternel refrain :


Ils étaient quinze matelots,
Sur le coffre du mort ;
Quinze loups, quinze matelots,
Yo-ho-ho !… Yo-ho-ho !…
Qui voulaient la bouteille…

Au commencement, je pensais que le « coffre du mort » devait être celui-là même qu’il avait dans sa chambre, et cette idée s’était longtemps associée à tous mes cauchemars sur le « marin à la jambe unique ». Mais il y avait beau temps que ni moi ni personne ne faisions plus attention aux paroles de cette chanson. Le docteur seul ne la connaissait pas encore. Je remarquai qu’elle était loin de lui faire plaisir, car il leva la tête d’un air assez dégoûté et fut une minute ou deux avant de se remettre à causer avec le vieux Taylor, un maraîcher du voisinage, qui lui parlait de ses rhumatismes.

Cependant le Capitaine sortait par degrés de sa torpeur, sous l’influence de sa propre musique, et enfin il donna un grand coup de poing à la table. Nous connaissions tous ce signal, qui voulait dire : Silence ! Tout le monde se tut, excepté le docteur Livesey, qui continua à parler, de sa voix claire et douce, en tirant de temps à autre une bouffée de sa pipe.

Le Capitaine le regarda d’abord d’un œil flamboyant. Puis il donna un second coup à la table, et, voyant que cet avertissement restait inutile, il cria avec un juron épouvantable :

« Silence, donc, là-bas, à l’entrepont !…

— C’est à moi que vous parlez, Monsieur, » demanda le docteur.

Et le sacripant lui ayant répondu affirmativement :

« En ce cas, Monsieur, reprit tranquillement le docteur Livesey, je n’ai qu’une chose à vous dire : c’est que si vous continuez à boire du rhum comme vous le faites, le monde sera bientôt débarrassé d’un triste chenapan !… »

La fureur du vieux fut terrible. Il sauta sur pieds, tira et ouvrit un coutelas de matelot, et, le balançant dans la paume de sa main, il annonça qu’il allait, sans plus tarder, clouer le docteur à la muraille.

Le docteur Livesey ne sourcilla pas. Il continua à lui parler du même ton, en le regardant par-dessus son épaule, assez haut pour que tout le monde pût entendre, mais avec un calme parfait :

« Si vous ne remettez pas à l’instant ce couteau dans votre poche, je vous donne ma parole d’honneur que vous serez pendu aux prochaines assises… »

Là-dessus, un échange de regards entre eux ; puis le Capitaine, s’avouant battu, refermant son arme et reprenant sa place en grognant comme un chien fouaillé.

« Et maintenant, Monsieur, reprit le docteur, que je sais qu’il y a dans mon district un individu de votre sorte, vous pouvez être certain que j’aurai l’œil sur vous. Je ne suis pas seulement médecin, je suis aussi juge de paix ; qu’il m’arrive sur votre compte une seule plainte, fût-ce au sujet d’une grossièreté comme celle de ce soir, et je vous réponds que vous ne ferez pas de vieux os chez nous !… À bon entendeur, salut !… »

Le cheval du docteur arriva bientôt. Il se mit en selle et repartit. Ce soir-là, et pour huit jours au moins, le Capitaine se tint coi et ne souffla plus mot.