L’Île de la raison/Acte I

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L’Île de la raison
Œuvres complètes, Texte établi par Pierre DuviquetHaut Cœur et Gayet jeune1 (p. 222-266).
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Acteurs de la comédie[modifier]

LE GOUVERNEUR.
PARMENÈS, fils du Gouverneur.
FLORIS, fille du Gouverneur.
BLECTRUE, conseiller du Gouverneur.
UN INSULAIRE.
UNE INSULAIRE.
MÉGISTE, domestique insulaire.
Suite du Gouverneur.
LE COURTISAN.
LA COMTESSE, sœur du Courtisan.
FONTIGNAC, Gascon, secrétaire du Courtisan.
SPINETTE, suivante de la Comtesse.
LE POÈTE.
LE PHILOSOPHE.
LE MÉDECIN.
LE PAYSAN BLAISE.

La scène est dans l’île de la Raison. ==Acte premier==

Scène première[modifier]

UN INSULAIRE, LES HUIT EUROPÉENS


L’INSULAIRE

Tenez, petites créatures, mettez-vous là en attendant que le gouverneur vienne vous voir : vous n’êtes plus à moi ; je vous ai donné à lui, adieu ; je vous reverrai encore, avant de m’en retourner chez moi.

Scène II[modifier]

LES HUIT EUROPÉENS, consternés.


BLAISE

Morgué, que nous velà jolis garçons !


LE POÈTE

Que signifie tout cela ? quel sort que le nôtre !


LA COMTESSE

Mais, Messieurs, depuis six mois que nous avons été pris par cet insulaire qui vient de nous mettre ici, que vous est-il arrivé ? car il nous avait séparés, quoique nous fussions dans la même maison. Vous a-t-il regardé comme des créatures raisonnables, comme des hommes ?


TOUS
, soupirant.

Ah !


LA COMTESSE

J’entends cette réponse-là.


BLAISE

Quant à ce qui est de moi, noute geoulier, sa femme et ses enfants, ils me regardiont tous ni plus ni moins comme un animal. Ils m’appeliont noute ami quatre pattes ; ils preniont mes mains pour des pattes de devant, et mes pieds pour celles de darrière.


FONTIGNAC
, gascon.

Ils ont essayé dé mé nourrir dé graine.


LA COMTESSE

Ils ne me prenaient point non plus pour une fille.


BLAISE

Ah ! c’est la faute de la rareté.


FONTIGNAC

Oui-da, lé douté là-dessus est pardonnavle.


LE COURTISAN

Pour moi, j’ai été entre les mains de deux insulaires qui voulaient d’abord m’apprendre à parler comme on le fait aux perroquets.


FONTIGNAC

Ils ont commencé aussi par mé siffler, moi.


BLAISE

Vous a-t-on à tretous appris la langue du pays ?


TOUS

Oui.


BLAISE

Bon : tout le monde a donc épelé ici ? Mais morgué ! n’avons-je plus rian à nous dire ? Là, tâtez-vous, camarades ; tâtez-vous itou, Mademoiselle.


LA COMTESSE

Quoi ?


BLAISE

N’y a-t-il rian à redire après vous ? N’y a-t-il rian de changé à voute affaire ?


LE PHILOSOPHE

Pourquoi nous dites-vous cela ?


BLAISE

Avant que j’abordissions ici, comment étais-je fait ? N’étais-je pas gros comme un tonniau, et droit comme une parche ?


SPINETTE

Vous avez raison.


BLAISE

Eh bian ! n’y a plus ni tonniau ni parche ; tout ça a pris congé de ma parsonne.


LE MÉDECIN

C’est-à-dire ?


BLAISE

C’est-à-dire que moi qu’on appelait le grand Blaise, moi qui vous parle, il n’y a pus de nouvelles de moi : je ne savons pas ce que je sis devenu ; je ne trouve pus dans mon pourpoint qu’un petit reste de moi, qu’un petit criquet qui ne tiant pas plus de place qu’un éparlan.


TOUS

Eh !


BLAISE

Je me sens d’un rapetissement, d’une corpusculence si chiche, je sis si diminué, si chu, que je prenrais de bon cœur une lantarne pour me charcher. Je vois bian que vous êtes aplatis itou ; mais me voyez-vous comme je vous vois, vous autres ?


FONTIGNAC

Tu l’as dit, paubre éperlan. Et dé moi, que t’en semble ?


BLAISE

Vous ? ou êtes de la taille d’un goujon.


FONTIGNAC

Mé boilà.


LE COURTISAN

Et moi, Fontignac, suis-je aussi petit qu’il me paraît que je le suis devenu ?


FONTIGNAC

Monsieur, bous êtes mon maîtré, hommé de cour et grand seigneur ; bous mé démandez cé qué bous êtes ; mais jé né bous bois pas ; mettez-bous dans un microscope.


LE PHILOSOPHE

Je ne saurais croire que notre petitesse soit réelle : il faut que l’air de ce pays-ci ait fait une révolution dans nos organes, et qu’il soit arrivé quelque accident à notre rétine, en vertu duquel nous nous croyons petits.


LE COURTISAN

La mort vaudrait mieux que l’état où nous sommes.


BLAISE

Ah ! ma foi, ma parsonne est bian diminuée ; mais j’aime encore mieux le petit morciau qui m’en reste, que de n’en avoir rian du tout : mais tenez, velà apparemment le gouverneux d’ici qui nous lorgne avec une leunette.


Scène III[modifier]

LE GOUVERNEUR, SON FILS, SA FILLE, BLECTRUE, L’INSULAIRE, MÉGISTE, suite du Gouverneur, LES HUIT EUROPÉENS



L’INSULAIRE

Les voilà, Seigneur.


LE GOUVERNEUR, de loin, avec une lunette d’approche.

Vous me montrez là quelque chose de bien extraordinaire : il n’y a assurément rien de pareil dans le monde. Quelle petitesse ! et cependant ces petits animaux ont parfaitement la figure d’homme, et même à peu près nos gestes et notre façon de regarder. En vérité, puisque vous me les donnez, je les accepte avec plaisir. Approchons.


PARMENÈS, se saisissant de la Comtesse.

Mon père, je me charge de cette petite femelle-ci, car je la crois telle.


FLORIS, prenant le courtisan.

En voilà un que je serais bien aise d’avoir aussi : je crois que c’est un petit mâle.


LE COURTISAN

Madame, n’abusez point de l’état où je suis.


FLORIS

Ah ! mon père, je crois qu’il me répond ; mais il n’a qu’un petit filet de voix.


L’INSULAIRE

Vraiment, ils parlent ; ils ont des pensées, et je leur ai fait apprendre notre langue.


FLORIS

Que cela va me divertir ! Ah ! mon petit mignon, que vous êtes aimable !


PARMENÈS

Et ma petite femelle, me dira-t-elle quelque chose ?


LA COMTESSE

Vous me paraissez généreux, Seigneur ; secourez-moi, indiquez-moi, si vous le pouvez, de quoi reprendre ma figure naturelle.


PARMENÈS

Ma sœur, ma femelle vaut bien votre mâle.


FLORIS

Oh ! j’aime mieux mon mâle que tout le reste ; mais ne mordent-ils pas, au moins ?


BLAISE
, riant.

Ah, ah, ah, ah !…


FLORIS

En voilà un qui rit de ce que je dis.


BLAISE

Morgué ! je ne ris pourtant que du bout des dents.


LE GOUVERNEUR

Et les autres ?


LE PHILOSOPHE

Les autres sont indignés du peu d’égard qu’on a ici pour des créatures raisonnables.


FONTIGNAC
, avec feu.

Sire, réprésentez-bous lé mieux fait dé botré royaume. Boilà ce que jé suis, sans mé soucier qui mé gâte la taille.


BLAISE

Vartigué ! Monsieu le Gouverneux, ou bian Monsieu le Roi, je ne savons lequel c’est ; et vous, Mademoiselle sa fille, et Monsieur son garçon, il n’y a qu’un mot qui sarve. Venez me voir avaler ma pitance, vous varrez s’il y a d’homme qui débride mieux ; je ne sis pas pus haut que chopaine, mais morgué ! dans cette chopaine vous y varrez tenir pinte.


LE GOUVERNEUR

Il me semble qu’ils se fâchent : allons, qu’on les remette en cage, et qu’on leur donne à manger ; cela les adoucira peut-être.


LE COURTISAN
, à Floris, en lui baisant la main.

Aimable dame, ne m’abandonnez pas dans mon malheur.


FLORIS

Eh ! voyez donc, mon père, comme il me baise la main ! Non, mon petit rat ; vous serez à moi, et j’aurai soin de vous. En vérité, il me fait pitié !


LE PHILOSOPHE
, soupirant.

Ah !


BLAISE

Jarnicoton, queu train !


Scène IV[modifier]

LES INSULAIRES



LE GOUVERNEUR

Voilà, par exemple, de ces choses qui passent toute vraisemblance ! Nos histoires n’ont-elles jamais parlé de ces animaux-là ?


BLECTRUE

Seigneur, je me rappelle un fait ; c’est que j’ai lu dans les registres de l’État, qu’il y a près de deux cents ans qu’on en prit de semblables à ceux-là ; ils sont dépeints de même. On crut que c’étaient des animaux, et cependant c’étaient des hommes : car il est dit qu’ils devinrent aussi grands que nous, et qu’on voyait croître leur taille à vue d’œil, à mesure qu’ils goûtaient notre raison et nos idées.


LE GOUVERNEUR

Que me dites-vous là ? qu’ils goûtaient notre raison et nos idées ? Était-ce à cause qu’ils étaient petits de raison que les dieux voulaient qu’ils parussent petits de corps ?


BLECTRUE

Peut-être bien.


LE GOUVERNEUR

Leur petitesse n’était donc que l’effet d’un charme, ou bien qu’une punition des égarements et de la dégradation de leur âme ?


BLECTRUE

Je le croirais volontiers.


PARMENÈS

D’autant plus qu’ils parlent, qu’ils répondent et qu’ils marchent comme nous.


LE GOUVERNEUR

À l’égard de marcher, nous avons des singes qui en font autant. Il est vrai qu’ils parlent et qu’ils répondent à ce qu’on leur dit : mais nous ne savons pas jusqu’où l’instinct des animaux peut aller.


FLORIS

S’ils devenaient grands, ce que je ne crois pas, mon petit mâle serait charmant. Ce sont les plus jolis petits traits du monde ; rien de si fin que sa petite taille.


PARMENÈS

Vous n’avez pas remarqué les grâces de ma femelle.


LE GOUVERNEUR

Quoi qu’il en soit, n’ayons rien à nous reprocher. Si leur petitesse n’est qu’un charme, essayons de le dissiper, en les rendant raisonnables : c’est toujours faire une bonne action que de tenter d’en faire une. Blectrue, c’est à vous à qui je les confie. Je vous charge du soin de les éclairer ; n’y perdez point de temps ; interrogez-les ; voyez ce qu’ils sont et ce qu’ils faisaient ; tâchez de rétablir leur âme dans sa dignité, de retrouver quelques traces de sa grandeur. Si cela ne réussit pas, nous aurons du moins fait notre devoir ; et si ce ne sont que des animaux, qu’on les garde à cause de leur figure semblable à la nôtre. En les voyant faits comme nous, nous en sentirons encore mieux le prix de la raison, puisqu’elle seule fait la différence de la bête à l’homme.


FLORIS

Et nous reprendrons nos petites marionnettes, s’il n’y a point d’espérances qu’elles changent.


BLECTRUE

Seigneur, dès ce moment je vais travailler à l’emploi que vous me donnez.


Scène V[modifier]

BLECTRUE, MÉGISTE



BLECTRUE

Mégiste, je vous prie de dire qu’on me les amène ici.

Scène VI[modifier]

BLECTRUE, seul.


Hélas ! je n’ai pas grande espérance, ils se querellent, ils se fâchent même les uns contre les autres. On dit qu’il y en a deux tantôt qui ont voulu se battre ; et cela ne ressemble point à l’homme.


Scène VII[modifier]

BLECTRUE, MÉGISTE, suite, LES HUIT EUROPÉENS



BLECTRUE

Jolies petites marmottes, écoutez-moi ; nous soupçonnons que vous êtes des hommes.


BLAISE

Voyez ! la belle nouvelle qu’il nous apprend là !


FONTIGNAC

Allez, Monsieur, passez à la certitude ; jé bous la garantis.


BLECTRUE

Soit.


LE PHILOSOPHE

En doutant que nous soyons des hommes, vous nous faites douter si vous en êtes.


BLECTRUE

Point de colère, vous y êtes sujet : ce sont des mouvements de quadrupèdes que je n’aime point à vous voir.


LE PHILOSOPHE

Nous, quadrupèdes !


LA COMTESSE

Quelle humiliation !


FONTIGNAC

Sandis ! fortune espiègle, tu mé houspilles rudément.


BLAISE

Par la sangué ! vous qui parlez, savez-vous bian que si vous êtes noute prouchain, que c’est tout le bout du monde ?


SPINETTE

Maudit pays !


BLECTRUE

Doucement, petits singes ; apaisez-vous, je ne demande qu’à sortir d’erreur ; et le parti que je vais prendre pour cela, c’est de vous entretenir chacun en particulier, et je vais vous laisser un moment ensemble pour vous y déterminer : calmez-vous, nous ne vous voulons que du bien ; si vous êtes des hommes, tâchez de devenir raisonnables : on dit que c’est pour vous le moyen de devenir grands.

Scène VIII[modifier]

LES HUIT EUROPÉENS



FONTIGNAC

Qué beut donc dire cé vouffon, avec son débénez raisonnavle ? Peut-on débénir cé qué l’on est ? S’il né fallait qué dé la raison pour être grand dé taillé, jé passérais le chêné en hautur.


BLAISE

Bon, bon ! vous prenez bian voute temps pour des gasconnades ! pensons à noute affaire.


LE POÈTE

Pour moi, je crois que c’est un pays de magie, où notre naufrage nous a fait aborder.


LE PHILOSOPHE

Un pays de magie ! idée poétique que cela, Monsieur le Poète, car vous m’avez dit que vous l’étiez.


LE POÈTE

Ma foi, Monsieur de la philosophie, car vous m’avez dit que vous l’aimiez, une idée de poète vaut bien une vision de philosophe.


BLAISE

Morgué ! si je ne m’y mets, velà de la fourmi qui se va battre : paix donc là, grenaille.


FONTIGNAC

Eh ! Messieurs, un peu dé concordé dans l’état présent dé nos affaires.


BLAISE

Jarnigué, acoutez-moi ; il me viant en pensement queuque chose de bon sur les paroles de ceti-là qui nous a boutés ici. Les gens de ce pays l’appelont l’île de la Raison, n’est-ce pas ? Il faut donc que les habitants s’appelaint les Raisonnables ; car en France il n’y a que des Français, en Allemagne des Allemands, et à Passy des gens de Passy, et pas un Raisonnable parmi ça : ce n’est que des Français, des Allemands, et des gens de Passy. Les Raisonnables, ils sont dans l’île de la Raison ; cela va tout seul.


LE PHILOSOPHE

Eh finis, mon ami, finis, tu nous ennuies.


BLAISE

Eh bian ! ou avez le temps de vous ennuyer ; patience. Je dis donc que j’ai entendu dire par le seigneur de noute village, qui était un songe-creux, que ceux-là qui n’étiont pas raisonnables, deveniont bian petits en la présence de ceux-là qui étiont raisonnables. Je ne voyions goutte à son idée en ce temps-là : mais morgué ! en véci la vérification dans ce pays. Je ne sommes que des Français, des Gascons, ou autre chose ; je nous trouvons avec des Raisonnables, et velà ce qui nous rapetisse la taille.


LE POÈTE

Comme si les Français n’étaient pas raisonnables.


BLAISE

Eh morgué, non : ils ne sont que des Français ; ils ne pourront pas être nés natifs de deux pays.


FONTIGNAC

Cadédis, pour moi, jé troubé l’imagination essellente ; il faut qué cet hommé soit dé race gasconne, en berité ; et j’adopte sa pensée : sauf lé respect qué jé dois à tous, jé prendrai seulément la liberté dé purger son discours dé la broussaillé qui s’y troube. Jé dis donc qué plus jé bous régarde, et plus jé mé fortifie dans l’idée dé cé rustré ; notré pétitessé, sandis, n’est pas uniformé ; rémarquez, Messieurs, qu’ellé va par échélons.


BLAISE

Toujours en dévalant, toujours de pis en pis.


LE PHILOSOPHE

Eh laissons de pareilles chimères.


BLAISE

Eh morgué, laissez-li bailler du large à ma pensée.


FONTIGNAC

Jé bous parlais d’échélons : eh pourquoi ces échélons, cadédis ?


BLAISE

C’est peut-être parce qu’il y en a de plus fous les uns que les autres.


FONTIGNAC

Cet hommé dit d’or ; jé pense qué c’est lé dégré dé folie qui régle la chose ; et qu’ainsi ne soit, regardez cé paysan, cé n’est qu’un rustre.


BLAISE

Eh ! là, là, n’appuyez pas si farme.


FONTIGNAC

Et cépendant cé rustre, il est lé plus grand dé nous tous.


BLAISE

Oui, je sis le pus sage de la bande.


FONTIGNAC

Non pas lé plus sage, mais lé moins frappé dé folie, et jé né m’en étonné pas ; lé champ dé vataillé dé l’extrabagancé, boyez-bous, c’est lé grand monde, et cé paysan né lé connaît pas, la folie né l’attrapé qué dé loin ; et boilà cé qui lui rend ici la taillé un peu plus longue.


BLAISE

La foulie vous blesse tout à fait, vous autres ; alle ne fait que m’égratigner, moi : stapendant, voyez que j’ai bon air avec mes égratignures !


FONTIGNAC

En suivant lé dégré, j’arribe après lui, moi, plus pétit qué lui, mais plus grand qué les autres. Jé né m’en étonne pas non plus ; dans lé monde, jé né suis qué suvalterne, et jé n’ai jamais eu lé moyen d’être aussi fou qué les autres.


BLAISE

Oh ! à voir voute taille, ou avez eu des moyans de reste.


FONTIGNAC

Je continue ma ronde, et Spinette mé suit.


BLAISE

En effet, la chambrière n’est pas si petiote que la maîtresse, faut bian qu’alle ne soit pas si folle.


FONTIGNAC

Ellé né vient pourtant qu’après nous, et c’est qué la raison des femmes est toujours un peu plus dévilé qué la nôtre.


SPINETTE

À quelque impertinence près, tout cela me paraîtrait assez naturel.


LE PHILOSOPHE

Et moi, je le trouve pitoyable.


BLAISE

Morgué ! tenez, philosophe, vous qui parlez, voute taille est la plus malingre de toutes.


FONTIGNAC

Oui, c’est la plus inapercévable, cellé qui rampe lé plus, et la raison en est bonne ! Monsieur lé philosophe nous a dit dans lé vaisseau, qu’il avait quitté la France, dé peur dé loger à la Vastille.


BLAISE

Vous n’êtes pas chanceux en aubarges.


FONTIGNAC

Et qu’actuellement il s’enfuyait pour un petit livre dé science, dé petits mots hardis, dé petits sentiments ; et franchement tant dé pétitesses pourraient bien nous aboir produit lé petit hommé à qui jé parle. Venons à Monsieur le poète.


BLAISE

Il est, morgué bian écrasé.


LE POÈTE

Je n’ai pourtant rien à reprocher à ma raison.


FONTIGNAC

Des gens dé botre métier, cependant, lé bon sens n’en est pas célèbre ; n’avez-vous pas dit qué bous étiez en voyage pour une épigramme ?


LE POÈTE

Cela est vrai. Je l’avais fait contre un homme puissant qui m’aimait assez, et qui s’est scandalisé mal à propos d’un pur jeu d’esprit.


BLAISE

Pauvre faiseux de vars, il y a comme ça des gens de mauvaise himeur qui n’aimont pas qu’on les vilipende.


FONTIGNAC
, à la Comtesse.

À vous lé dé, Madame.


LA COMTESSE

Taisez-vous, vos raisonnements ne me plaisent pas.


BLAISE

Il n’y a qu’à la voir pour juger du paquet. Et noute médecin ?


FONTIGNAC

Jé l’oubliais, dé la profession dont il est, sa critique est touté faite.


LE MÉDECIN

Bon ! vous nous faites là de beaux contes !


FONTIGNAC
, parlant du Courtisan.

Jé n’interrogé pas Monsieur, dé qui jé suis lé sécrétaire dépuis dix ans, et qué lé hasard a fait naître en France ; quoiqué dé famille espagnolé ; il allait vice-roi dans les Indes avec Madamé sa sœur, et Spinette, cette agréablé fille de qui jé suis tombé épris dans lé voyage.


LE COURTISAN

Je ne crois pas, Monsieur de Fontignac, que vous m’ayez vu faire de folies.


FONTIGNAC

Monsieur, lé respect mé fermé la bouche, et jé bous renvoie à votré taille.


BLAISE

En effet, faut que vous ayez de maîtres vartigos dans voute tête.


FONTIGNAC

Paix, silencé ; voilà notre homme qui revient.


Scène IX[modifier]

BLECTRUE, UN DOMESTIQUE, LES HUIT EUROPÉENS



BLECTRUE

Allons, mes petits amis, lequel de vous veut lier le premier conversation avec moi ?


LE POÈTE

C’est moi, je serai bien aise de savoir ce dont il s’agit.


BLAISE

Morgué ! je voulais venir, moi ; je vianrai donc après.


BLECTRUE

Allons, soit, qu’on ramène les autres.


LE PHILOSOPHE

Et moi, je ne veux plus paraître ; je suis las de toutes ces façons.


BLECTRUE

J’ai toujours remarqué que ce petit animal-là a plus de férocité que les autres ; qu’on le mette à part, de peur qu’il ne les gâte.

Scène X[modifier]

BLECTRUE, LE POÈTE



BLECTRUE

Allons, causons ensemble ; j’ai bonne opinion de vous, puisque vous avez déjà eu l’instinct d’apprendre notre langue.


LE POÈTE

Seigneur Blectrue, laissons là l’instinct, il n’est fait que pour les bêtes ; il est vrai que nous sommes petits.


BLECTRUE

Oh ! extrêmement.


LE POÈTE

Ou du moins vous nous croyez tels, et nous aussi ; mais cette petitesse réelle ou fausse ne nous est venue que depuis que nous avons mis le pied sur vos terres.


BLECTRUE

En êtes-vous bien sûr ? (À part.) Cela ressemblerait à l’article dont il est fait mention dans nos registres.


LE POÈTE

Je vous dis la vérité.


BLECTRUE
, l’embrassant.

Petit bonhomme, veuille le ciel que vous ne vous trompiez pas, et que ce soit mon semblable que j’embrasse dans une créature pourtant si méconnaissable ! Vous me pénétrez de compassion pour vous. Quoi ! vous seriez un homme ?


LE POÈTE

Hélas ! oui.


BLECTRUE

Eh ! qui vous a donc mis dans l’état où vous êtes ?

LE POÈTE

Je n’en sais ma foi rien.


BLECTRUE

Ne serait-ce pas que vous seriez déchu de la grandeur d’une créature raisonnable ? Ne porteriez-vous pas la peine de vos égarements ?


LE POÈTE

Mais, seigneur Blectrue, je ne les connais pas ; ne serait-ce pas plutôt un coup de magie ?


BLECTRUE

Je n’y connais point d’autre magie que vos faiblesses.


LE POÈTE

Croyez-vous, mon cher ami ?


BLECTRUE

N’en doutez point, mon cher : j’ai des raisons pour vous dire cela, et je me sens saisi de joie, puisque vous commencez à le soupçonner vous-même. Je crois vous reconnaître à travers le déguisement humiliant où vous êtes : oui, la petitesse de votre corps n’est qu’une figure de la petitesse de votre âme.


LE POÈTE

Eh bien ! seigneur Blectrue, charitable insulaire, conduisez-moi, je me remets entre vos mains ; voyez ce qu’il faut que je fasse. Hélas ! je sais que l’homme est bien peu de chose.


BLECTRUE

C’est le disciple des dieux, quand il est raisonnable ; c’est le compagnon des bêtes quand il ne l’est point.


LE POÈTE

Cependant, quand j’y songe, où sont mes folies ?


BLECTRUE

Ah ! vous retombez en arrière.


LE POÈTE

Je ne saurais me voir définir le compagnon des bêtes.


BLECTRUE

Je ne dis pas encore que ma définition vous convienne ; mais voyons : que faisiez-vous dans le pays dont vous êtes ?


LE POÈTE

Vous n’avez point dans votre langue de mot pour définir ce que j’étais.


BLECTRUE

Tant pis. Vous étiez donc quelque chose de bien étrange ?


LE POÈTE

Non, quelque chose de très honorable ; j’étais homme d’esprit et bon poète.


BLECTRUE

Poète ! est-ce comme qui dirait marchand ?


LE POÈTE

Non, des vers ne sont pas une marchandise, et on ne peut pas appeler un poète un marchand de vers. Tenez, je m’amusais dans mon pays à des ouvrages d’esprit, dont le but était, tantôt de faire rire, tantôt de faire pleurer les autres.


BLECTRUE

Des ouvrages qui font pleurer ! cela est bien bizarre.


LE POÈTE

On appelle cela des tragédies, que l’on récite en dialogues, où il y a des héros si tendres, qui ont tour à tour des transports de vertu et de passion si merveilleux ; de nobles coupables qui ont une fierté si étonnante, dont les crimes ont quelque chose de si grand, et les reproches qu’ils s’en font sont si magnanimes ; des hommes enfin qui ont de si respectables faiblesses, qui se tuent quelquefois d’une manière si admirable et si auguste, qu’on ne saurait les voir sans en avoir l’âme émue, et pleurer de plaisir. Vous ne me répondez rien ?


BLECTRUE
, surpris, l’examine sérieusement.

Voilà qui est fini, je n’espère plus rien ; votre espèce me devient plus problématique que jamais. Quel pot pourri de crimes admirables, de vertus coupables et de faiblesses augustes ! il faut que leur raison ne soit qu’un coq-à-l’âne. Continuez.


LE POÈTE

Et puis, il y a des comédies où je représentais les vices et les ridicules des hommes.


BLECTRUE

Ah ! je leur pardonne de pleurer là.


LE POÈTE

Point du tout ; cela les faisait rire.


BLECTRUE

Hem ?


LE POÈTE

Je vous dis qu’ils riaient.


BLECTRUE

Pleurer où l’on doit rire, et rire où l’on doit pleurer ! les monstrueuses créatures !


LE POÈTE
, à part.

Ce qu’il dit là est assez plaisant.


BLECTRUE

Et pourquoi faisiez-vous ces ouvrages ?


LE POÈTE

Pour être loué, et admiré même, si vous voulez.


BLECTRUE

Vous aimiez donc bien la louange ?


LE POÈTE

Eh mais, c’est une chose très gracieuse.


BLECTRUE

J’aurais cru qu’on ne la méritait plus quand on l’aimait tant.


LE POÈTE

Ce que vous dites là peut se penser.


BLECTRUE

Eh ! quand on vous admirait, et que vous croyiez en être digne, alliez-vous dire aux autres : je suis un homme admirable ?


LE POÈTE

Non, vraiment ; cela ne se dit point : j’aurais été ridicule.


BLECTRUE

Ah ! j’entends. Vous cachiez que vous étiez un ridicule, et vous ne l’étiez qu'incognito.


LE POÈTE

Attendez donc, expliquons-nous ; comment l’entendez-vous ? je n’aurais donc été qu’un sot, à votre compte ?


BLECTRUE

Un sot admiré ; dans l’éclaircissement, voilà tout ce qu’on y trouve.


LE POÈTE
, étonné.

Il semblerait qu’il dit vrai.


BLECTRUE

N’êtes-vous pas de mon sentiment ? voyez-vous cela comme moi ?

LE POÈTE

Oui, assez ; et en même temps je sens un mouvement intérieur que je ne puis expliquer.


BLECTRUE

Je crois voir aussi quelque changement à votre taille. Courage, petit homme, ouvrez les yeux.

LE POÈTE

Souffrez que je me retire ; je veux réfléchir tout seul sur moi-même : il y a effectivement quelque chose d’extraordinaire qui se passe en moi.


BLECTRUE

Allez, mon fils, allez ; faites de sérieuses réflexions sur vous ; tâchez de vous mettre au fait de toute votre sottise. Ce n’est pas là tout, sans doute, et nous nous reverrons, s’il le faut.


Scène XI[modifier]

BLECTRUE


Je suis charmé, mes espérances renaissent, il faut voir les autres. Y a-t-il quelqu’un ?

Scène XII[modifier]

BLECTRUE, MÉGISTE



BLECTRUE

Faites-moi voir la plus grande de ces petites créatures.

MÉGISTE

Vous savez qu’on les a toutes mises chacune dans une cage. Amènerai-je celle que vous demandez dans la sienne ?


BLECTRUE

Eh bien ! amenez-la comme elle est.


Scène XIII[modifier]

BLECTRUE seul


Je veux voir pourquoi elle n’est pas si petite que les autres ; cela pourra encore m’apprendre quelque chose sur leur espèce. Quelle joie de les voir semblables à nous !


Scène XIV[modifier]

BLECTRUE, MÉGISTE, suite, BLAISE, en cage.



BLAISE

Parlez donc, noute ami Blectrue : eh ! morgué, est-ce qu’on nous prend pour des oisiaux ? avons-je de la pleume pour nous tenir en cage ? Je sis là comme une volaille qu’on va mener vendre à la vallée. Mettez-moi donc plutôt dindon de basse-cour.


BLECTRUE

Ne tient-il qu’à vous ouvrir votre cage pour vous rendre content ? tenez, la voilà ouverte.


BLAISE

Ah ! pargué, faut que vous radotiez, vous autres, pour nous enfarmer. Allons, de quoi s’agit-il ?


BLECTRUE

Vous n’êtes, dit-on, devenus petits qu’en entrant dans notre île. Cela est-il vrai ?


BLAISE

Tenez, velà l’histoire de noute taille. Dès le premier pas ici, je me suis aparçu dévaler jusqu’à la ceinture ; et pis, en faisant l’autre pas, je n’allais pus qu’à ma jambe ; et pis je me sis trouvé à la cheville du pied.


BLECTRUE

Sur ce pied-là, il faut que vous sachiez une chose.


BLAISE

Deux, si vous voulez.


BLECTRUE

Il y a deux siècles qu’on prit ici de petites créatures comme vous autres.


BLAISE

Voulez-vous gager que je sommes dans leur cage ?


BLECTRUE

On les traita comme vous ; car ils n’étaient pas plus grands ; mais ensuite ils devinrent tout aussi grands que nous.


BLAISE

Eh ! morgué, depuis six mois j’épions pour en avoir autant : apprenez-moi le secret qu’il faut pour ça. Pargué, si jamais voute chemin s’adonne jusqu’à Passy, vous varrez un brave homme ; je trinquerons d’importance. Dites-moi ce qu’il faut faire.


BLECTRUE

Mon petit mignon, je vous l’ai déjà dit, rien que devenir raisonnable.


BLAISE

Quoi ! cette marmaille guarit par là ?


BLECTRUE

Oui. Apparemment qu’elle ne l’était pas ; et sans doute vous êtes de même ?


BLAISE

Eh ! palsangué, velà donc mon compte de tantôt avec les échelons du Gascon ; velà ce que c’est ; ous avez raison, je ne sis pas raisonnable.


BLECTRUE

Que cet aveu-là me fait plaisir ! Mon petit ami, vous êtes dans le bon chemin. Poursuivez.


BLAISE

Non, morgué ! je n’ons point de raison, c’est ma pensée. Je ne sis qu’un nigaud, qu’un butor, et je le soutianrons dans le carrefour, à son de trompe, afin d’en être pus confus ; car, morgué ! ça est honteux.


BLECTRUE

Fort bien. Vous pensez à merveille. Ne vous lassez point.


BLAISE

Oui, ça va fort bian. Mais parlez donc : cette taille ne pousse point.


BLECTRUE

Prenez garde ; l’aveu que vous faites de manquer de raison n’est peut-être pas comme il faut : peut-être ne le faites-vous que dans la seule vue de rattraper votre figure ?


BLAISE

Eh ! vrament non.


BLECTRUE

Ce n’est pas assez. Ce ne doit pas être là votre objet.


BLAISE

Pargué ! il en vaut pourtant bian la peine.


BLECTRUE

Eh ! mon cher enfant, ne souhaitez la raison que pour la raison même. Réfléchissez sur vos folies pour en guérir ; soyez-en honteux de bonne foi : c’est de quoi il s’agit apparemment.


BLAISE

Morgué ! me velà bian embarrassé. Si je savions écrire, je vous griffonnerions un petit mémoire de mes fredaines ; ça serait pus tôt fait. Encore ma raison et mon impartinence sont si embarrassées l’une dans l’autre, que tout ça fait un ballot où je ne connais pus rian. Traitons ça par demande et par réponse.


BLECTRUE

Je ne saurais ; car je n’ai presque point l’idée de ce que vous êtes. Mais repassez cela vous-même, et excitez-vous à aimer la raison.


BLAISE

Ah ! jarnigué, c’est une balle chose, si alle n’était pas si difficile !


BLECTRUE

Voyez la douceur et la tranquillité qui règnent parmi nous ; n’en êtes-vous pas touché ?


BLAISE

Ça est vrai ; vous m’y faites penser. Vous avez des faces d’une bonté, des physolomies si innocentes, des cœurs si gaillards…


BLECTRUE

C’est l’effet de la raison.


BLAISE

C’est l’effet de la raison ? Faut qu’alle soit d’un grand rapport ! Ça me ravit d’amiquié pour alle. Allons, mon ami, je ne vous quitte pus. Me velà honteux, me velà enchanté, me velà comme il faut. Baillez-moi cette raison, et gardez ma taille. Oui, mon ami, un homme de six pieds ne vaut pas une marionnette raisonnable ; c’est mon darnier mot et ma darnière parole. Eh ! tenez, tout en vous contant ça, velà que je sis en transport. Ah ! morgué, regardez-moi bian ! Iorgnez-moi ; je crois que je hausse. Je ne sis pus à la cheville de voute pied, j’attrape voute jarretière.


BLECTRUE

Oh ! Ciel ! quel prodige ! ceci est sensible.


BLAISE

Ah ! Garnigoi, velà que ça reste là.


BLECTRUE

Courage. Vous n’aimez pas plus tôt la raison, que vous en êtes récompensé.


BLAISE
, étonné et hors d’haleine.

Ça est vrai ; j’en sis tout stupéfait : mais faut bian que je ne l’aime pas encore autant qu’alle en est daigne ; ou bian, c’est que je ne mérite pas qu’alle achève ma délivrance. Acoutez-moi. Je vous dirai que je suis premièrement un ivrogne : parsonne n’a siroté d’aussi bon appétit que moi. J’ons si souvent pardu la raison, que je m’étonne qu’alle puisse me retrouver alle-même.


BLECTRUE

Ah ! que j’ai de joie ! Ce sont des hommes, voilà qui est fini. Achevez, mon cher semblable, achevez ; encore une secousse.


BLAISE

Hélas ! j’avons un tas de fautes qui est trop grand pour en venir à bout : mais, quant à ce qui est de cette ivrognerie, j’ons toujours fricassé tout mon argent pour elle : et pis, mon ami, quand je vendions nos denrées, combian de chalands n’ons-je pas fourbé, sans parmettre aux gens de me fourber itou ! ça est bian malin !


BLECTRUE

À merveille.


BLAISE

Et le compère Mathurin, que n’ons-je pas fait pour mettre sa femme à mal ? Par bonheur qu’alle a toujours été rudanière1 envars moi ; ce qui fait que je l’en remarcie : mais, dans la raison, pourquoi vouloir se ragoûter de l’honneur d’un compère, quand on ne voudrait pas qu’il eût appétit du nôtre ?


BLECTRUE

Comme il change à vue d’œil !


BLAISE

Hélas ! oui, ma taille s’avance ; et c’est bian de la grâce que la raison me fait ; car je sis un pauvre homme. Tenez, mon ami ; j’avais un quarquier de vaigne avec un quarquier de pré ; je vivions sans ennui avec ma sarpe et mon labourage ; le capitaine Duflot viant là-dessus, qui me dit comme ça : Blaise, veux-tu me sarvir dans mon vaissiau ? Veux-tu venir gagner de l’argent ? Ne velà-t-il pas mes oreilles qui se dressont à ce mot d’argent, comme les oreilles d’une bourrique ? Velà-t-il pas que je quitte, sauf votre respect, bétail, amis, parents ? Ne vas-je pas m’enfarmer dans cette baraque de planches ? Et pis le temps se fâche, velà un orage, l’iau gâte nos vivres ; il n’y a pus ni pâte ni faraine. Eh ! qu’est-ce que c’est que ça ? En pleure, en crie, en jure, en meurt de faim ; la baraque enfonce ; les poissons mangeont Monsieur Duflot, qui les aurait bian mangé li-même. Je nous sauvons une demi-douzaine. Je repetissons en arrivant. Velà tout l’argent que me vaut mon équipée. Mais morgué j’ons fait connaissance avec cette raison, et j’aime mieux ça que toute la boutique d’un orfèvre. Tenez, tenez, ami Blectrue, considérez ; velà encore une crue qui me prend : on dirait d’un agioteux, je devians grand tout d’un coup ; me velà comme j’étais !


BLECTRUE
, l’embrassant.

Vous ne sauriez croire avec quelle joie je vois votre changement.


BLAISE

Vartigué ! que je vas me moquer de mes camarades ! que je vas être glorieux ! que je vas me carrer2 !…


BLECTRUE

Ah ! que dites-vous là, mon cher ? Quel sentiment de bête ! Vous redevenez petit.


BLAISE

Eh ! morgué, ça est vrai ; me velà rechuté, je raccourcis. À moi ! à moi ! Je me repens. Je demande pardon. Je fais vœu d’être humble. Jamais pus de vanité, jamais… Ah… ah, ah, ah… Je retorne !


BLECTRUE

N’y revenez plus.


BLAISE

Le bon secret que l’humilité pour être grand ! Qui est-ce qui dirait ça ? Que je vous embrasse, camarade. Mon père m’a fait, et vous m’avez refait.


BLECTRUE

Ménagez-vous donc bien désormais.


BLAISE

Oh ! morgué, de l’humilité, vous dis-je. Comme cette gloire mange la taille ! Oh ! je n’en dépenserai pus en suffisance.


BLECTRUE

Il me tarde d’aller porter cette bonne nouvelle-là au roi.


BLAISE

Mais dites-moi, j’ons piquié de mes pauvres camarades ; je prends de la charité pour eux. Ils valont mieux que moi : je sis le pire de tous ; faut les secourir ; et tantôt, si vous voulez, je leur ferai entendre raison. Drès qu’ils me varront, ma présence les sarmonnera ; faut qu’ils devenient souples, et qu’ils restient tous parclus d’étonnement.


BLECTRUE

Vous raisonnez fort juste.


BLAISE

Vrament grand marci à vous.


BLECTRUE

Vous vaudrez mieux qu’un autre pour les instruire ; vous sortez du même monde, et vous aurez des lumières que je n’ai point.


BLAISE

Oh ! que vous n’avez point ! ça vous plaît à dire. C’est vous qui êtes le soleil, et je ne sis pas tant seulement la leune auprès de vous, moi : mais je ferons de mon mieux, à moins qu’ils me rebutiont à cause de ma chétive condition.


BLECTRUE

Comment, chétive condition ? Vous m’avez dit que vous étiez un laboureur.


BLAISE

Et c’est à cause de ça.


BLECTRUE

Et ils vous mépriseraient ! Oh ! raison humaine, peut-on t’avoir abandonné jusque-là ! Eh bien ! tirons parti de leur démence sur votre chapitre ; qu’ils soient humiliés de vous voir plus raisonnable qu’eux, vous dont ils font si peu de cas.


BLAISE

Et qui ne sais ni B, ni A. Morgué ! faudrait se mettre à genoux pour écouter voute bon sens. Mais je pense que velà un de nos camarades qui viant.


Scène XV[modifier]

BLECTRUE, MÉGISTE, BLAISE, FONTIGNAC



MÉGISTE

Seigneur Blectrue, en voilà un qui veut absolument vous parler.


Scène XVI[modifier]

BLECTRUE, BLAISE, FONTIGNAC



FONTIGNAC

Sandis ! maître Blaise, n’ai-jé pas la verlue ! Etés-bous l’éperlan dé tantôt ?


BLAISE

Oui, frère, velà le poulet qui viant de sortir de sa coquille.


BLECTRUE

Il ne tiendra qu’à vous qu’il vous en arrive autant, petit bonhomme.


FONTIGNAC

Eh ! cadédis, jé m’en meurs, et jé vénais en consultation là-dessus.


BLECTRUE

Tenez, il en sait le moyen, lui ; et je vous laisse ensemble.


Scène XVII[modifier]

FONTIGNAC, BLAISE



FONTIGNAC

Allons, mon ami, jé rémets lé pétit goujon entré vos mains ; jé vous en récommandé la métamorphose.


BLAISE

Il n’y a rian de si aisé. Boutez de la raison là-dedans ; et pis, zeste, tout le corps arrive.


FONTIGNAC

Comment, dé la raison ! Tantôt nous avons donc déviné juste !


BLAISE

Oui, j’avions mis le nez dessus. Il n’y a qu’à être bian persuadé qu’ou êtes une bête, et déclarer en quoi.


FONTIGNAC

Uné bêté ? Né pourrait-on changer l’épithéte ? Ce n’est pas que j’y répugne.


BLAISE

Nenni, morgué ! c’est la plus balle pensée qu’ou aurez de voute vie.


FONTIGNAC

Écoutez-moi, galant homme ; n’est-cé pas ses imperfétions qu’il faut réconnaîtré ?


BLAISE

Fort bian.


FONTIGNAC

Eh donc ! la bêtise n’est pas dé mon lot. Cé n’est pas là qué gît mon mal : c’était lé vôtre ; chacun a lé sien. Jé né prétends pourtant pas mé ménager, car jé né m’estimé plus ; mais dans la réflétion, jé mé trouvé moins imvécile qu’impertinent, moins sot qué fat.


BLAISE

Bon, morgué ! c’est ce que je voulons dire : ça va grand train. Il baille appétit de s’accuser, ce garçon-là. Est-ce là tout ?


FONTIGNAC

Non, non : mettez qué jé suis mentur.


BLAISE

Sans doute, puisqu’ou êtes Gascon ; mais est-ce par couteume ou par occasion ?


FONTIGNAC

Entré nous, tout mé sert d’occasion ; ainsi comptez pour habitude.


BLAISE

Qu’est-ce que c’est que ça ? Un homme qui ment, c’est comme un homme qui a pardu la parole.


FONTIGNAC

Comment ça sé fait-il ? car jé suis mentur et vavillard en même temps.


BLAISE

N’importe, maugré qu’ou soyez bavard, mon dire est vrai ; c’est que ceti-là qui ment ne dit jamais la parole qu’il faut, et c’est comme s’il ne sonnait mot.


FONTIGNAC

Jé né hais pas cetté pensée ; elle est fantasque.


BLAISE

Revenons à vos misères. Retornez vos poches. Montrez-moi le fond du sac.


FONTIGNAC

Jé mé réproché d’avoir été empoisonnur.


BLAISE
, se reculant.

Oh ! pour de ceti-là, il me faut du conseil ; car faura peut-être vous étouffer pour vous guarir, voyez-vous ! et je sis obligé d’en avartir les habitants.


FONTIGNAC

Cé n’est point lé corps qué j’empoisonnais, jé faisais mieux.


BLAISE

C’est peut-être les rivières ?


FONTIGNAC

Non : pis qué tout céla.


BLAISE

Eh ! morgué, parlez vite.


FONTIGNAC

C’est l’esprit des hommes qué jé corrompais ; jé les rendais avugles ; en un mot, j’étais un flattur.


BLAISE

Ah ! patience ; car d’abord voute poison avait bian mauvaise meine ; mais ça est épouvantable, et je sis tout escandalisé.


FONTIGNAC

Jé mé détesté. Imaginez-vous qué du ridiculé dé mon maîtré, il en a plus dé moitié dé ma façon.


BLAISE

Faut bian soupirer de cette affaire-là.


FONTIGNAC

J’en respiré à peine.


BLAISE

Vous allez donc hausser.


FONTIGNAC

Jé n’en douté pas à cé qué jé sens. Suivez-moi, jé veux qué lé prodigé éclaté aux yeux de Spinetté et dé mon maîtré. N’attendons pas, courons ; jé suis pressé.


BLAISE

Allons vite, et faisons que tous nos camarades aient leur compte.