Aller au contenu

L’Île du rêve/02

La bibliothèque libre.


ACTE DEUXIÈME

Devant la case de Mahénu. À droite, dans l’intérieur de la case, sont assis plusieurs vieillards tahitiens et Taïrapa qui lit la Bible.


Scène PREMIÈRE

TAÏRAPA, Vieillards tahitiens, puis TSEEN-LEE.
TAÏRAPA.

« Or, Adam, que venait de bercer un long rêve,
» Adam ouvrit les yeux. Elle était près de lui,
» Belle, pure et souriante… — Ève,
» Dit-il, sur mon sommeil ta blancheur avait lui. »

Tseen-Lee entre et regarde de tous côtés. Il tient en main une tunique de gaze.
TSEEN-LEE.

Mahénu n’est pas là. Le vieux, dans la lecture
De la Bible sainte est plongé.
Chère enfant ! Pauvre créature !
Toujours languir auprès de ce fantôme ! J’ai

Pour elle apporté cette gaze jaune
Où brillent des fleurs
De toutes couleurs ;
Et j’espère bien recevoir l’aumône
D’un regard brûlant… d’un baiser aussi…

Soupirant.

Un baiser ! La petite est-elle loin d’ici ?

À Taïrapa.

Un baiser ! La petite est-elle loin d’ici ?

TAÏRAPA, continuant à lire, sans faire attention à Tseen-Lee.

« Ève restait muette… » Hélas ! quand on adore

TSEEN-LEE.

« Ève restait muette… » Hélas ! quand on adore
Comment ne pas bramer aux échos d’alentour ?
Comment se taire ? « Mais ses yeux comme une aurore,

TAÏRAPA,

Comment se taire ? « Mais ses yeux comme une aurore,
» Chantaient, ses yeux avaient des paroles d’amour ! »

TSEEN-LEE, comiquement.

Amour, chose bénie et vraiment immortelle !

Il frappe sur l’épaule de Taïrapa.

Taïrapa, l’enfant bientôt reviendra-t-elle ?

Taïrapa, qui le voit, ferme la Bible, se lève lentement et vient avec Tseen-Lee sur le devant de la scène.
TAÏRAPA.

Elle cherche des fruits pour le repas du soir.
La petite n’est plus la même ;
Elle, jadis rieuse et courant dans les bois,
Elle reste au logis. Parfois
Elle semble rêveuse… Oh ! sans doute elle m’aime !

TSEEN-LEE.

Elle semble rêveuse… Oh ! sans doute elle m’aime !

TAÏRAPA.

À peine elle a gardé
Son goût pour les parures, la toilette.

TSEEN-LEE, satisfait, montrant sa tunique.

Ce vêtement brodé
Va sûrement réveiller la fillette.

Entre Mahénu portant des fruits dans une corbeille qu’elle dépose à terre. Taïrapa retourne dans la case dont il ferme les rideaux.

Scène II

MAHÉNU, TSEEN-LEE, puis Jeunes Filles tahitiennes.
TSEEN-LEE.

C’est elle, Mahénu ! Pour que tu sois encor

Il s’approche d’elle et lui présente la tunique jaune en s’inclinant très bas.

C’est elle, Mahénu ! Pour que tu sois encor
Plus charmante, je viens t’offrir une tunique
Où l’aube semble avoir mis comme un reflet d’or.
Oh ! vois cette couleur unique
Au monde. Ces rayons étranges, merveilleux,
Ne sont-ils pas l’enchantement des cieux !

il ouvre la tunique et la met sur les épaules de Mahénu qui sourit, fascinée.

Et maintenant, aux fêtes de la Reine,
Nulle ne t’égalera.
La Princesse Oréna,
Les femmes avec leur traîne

Verte ou d’azur envieront ta beauté !

Entrent les jeunes filles. Tseen-Lee leur montre la petite

Voyez ! voyez ! Elle est la fleur de volupté !
Confucius le sage
Eût frissonné d’amour à son passage.
Approchez-vous, ne craignez rien !
Voyez combien
Sur sa taille cela divinement se croise !

Les compagnes de Mahénu l’entourent, pendant qu’elle se prélasse coquettement dans la robe que Tseen-Lee lui a donnée. Elles éclatent de rire.
LES JEUNES FILLES.

Ah ! Ah ! Ah ! C’est de l’étoffe chinoise…
Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

Entrée de Loti, au milieu des rires des jeunes Tahitiennes. — Toutes les femmes s’enfuient en poussant un cri. Tseen-Lee lui-même disparaît furtivement. À la vue de Loti, Mahénu jette la tunique et la piétine avec humeur.

Scène III

MAHÉNU, LOTI, vêtu du costume tahitien, puis TÉRIA.
LOTI.

Je t’avais défendu de recevoir ici
De ces marchands chinois…

MAHÉNU.

Pardonne-moi… Je t’aime !…
C’était pour te sembler plus belle ainsi !…

LOTI.

Mahénu, ce qui me charme en toi-même

C’est la fleur
De ta beauté… Ce que j’adore
En toi c’est ta fraîcheur
D’aurore,
C’est ton parfum, et c’est ta voix
Qui captiva mon cœur dès la première fois !

Téria paraît sur le seuil de la porte, encore belle, mais déjà flétrie, le visage pâle.

Oh ! là-bas, cette femme avec sa chevelure
Déjà blanche, les yeux presqu’éteints, la figure,
Les traits vieillis par la douleur.
De quel sombre royaume
Vient-elle ?

MAHÉNU.

La voici, Téria, vain fantôme
D’un radieux passé.

Elle lui fait signe.

Viens, viens, pauvre cœur insensé.

LOTI.

Dieu ! Téria ! Je tremble…
Mon frère, hélas !

MAHÉNU, à Téria qui s’approche.

Cherche à qui cet homme ressemble.

TÉRIA, avec insouciance.

Je ne sais pas.

MAHÉNU.

Eh bien, celui-ci c’est le frère 
De Rouéri, ton époux, ton amant,

TÉRIA.

De Rouéri… Maintenant tout s’éclaire
Ainsi que par enchantement.
La raison me revient… Oui, je reconnais là
Son visage, son doux regard qui me charma
Toute une année.
Hélas ! mon âme s’est fanée,
Mon cœur est mort… Mais lui, mon Dieu !

Un silence, puis très tendrement, très bas.

Mon cœur est mort… Mais lui, mon Dieu !
Est-il heureux au moins dans sa patrie ?
Trouve-t-il le ciel assez bleu,
N’a-t-il jamais de triste rêverie,
N’a-t-il jamais, le soir, des mouvements d’effroi ?…

Plus bas encore et baissant les yeux.

Se souvient-il un peu de moi ?

Silence de Loti.

Parle… Parle… mon frère.

MAHÉNU.

Rouéri n’est plus… Sa paupière
Là-bas, dans le pays, s’est close pour toujours.
Il est mort au printemps, bénissant dans sa fièvre
Le nom de Téria. La saison des amours
Ne fleurira plus sur sa lèvre.

TÉRIA.

Ah ! laissez-moi pleurer… Mort ! Mort ! lui, mon époux…
Ah ! si du moins j’avais bercé sa dernière heure
D’une chanson au rythme doux
Comme une aile qui vous effleure.
Mort ! au printemps !
Cette saison pour nous eut tant de charmes.
Il est bon de pleurer… Hélas ! depuis longtemps
Je n’avais pu verser de larmes !

Elle sanglote puis redevient morne, indifférente.
MAHÉNU.

De nouveau sa raison s’égare… Peu à peu 
Son regard perd sa flamme.

TÉRIA.

Il est temps de partir, adieu…

LOTI.

Quelque chose de l’âme
De mon frère a chanté dans cette pauvre femme,
Je ne sais quoi de pur comme une aube d’avril.

Il s’approche d’elle et l’embrasse sur le front.
MAHÉNU, songeuse.

Pendant tout son exil
Elle fut son épouse…

Téria s’éloigne. Loti revient vers Mahénu.
LOTI.

Ce baiser, Mahénu, n’en es-tu pas jalouse ?

MAHÉNU.

Ô mon ami, je veux t’aimer, comme autrefois
Téria chérissait ton frère.
Notre cœur est sincère,
Et nous vivrons heureux dans le calme des bois,
Tu partiras un jour, qu’importe !
Mon âme sera forte…
Et puis je ne veux pas songer au lendemain.
Je souris aux clartés de notre amour première ;
Je veux suivre dans la lumière
Le radieux chemin.

LOTI.

Oui, ne songeons qu’à l’amour de nos âmes
Charmant comme un Reva-reva

Et bénissons le jour où nous nous rencontrâmes
Sur les bords du ruisseau fleuri de Fatahua…
Souviens-toi, souviens-toi : le murmure de l’onde
Se mêlait à la voix des flûtes de roseau,
Et l’air était si pur, le soir était si beau
Qu’on se sentait revivre aux premiers temps du monde.

Le rideau du fond s’écarte. Taïrapa, debout, entouré de ses compagnons lit gravement les derniers versets de la Bible, tandis que Mahénu s’agenouille et, joignant les mains, répète les paroles de son père.
TAÏRAPA.

« Et quand il la pressa contre son cœur fiévreux,
» Les chants de la forêt, les brises s’apaisèrent.
» Il régnait un silence odorant, et tous deux,
» Sous le regard jaloux des étoiles, s’aimèrent. »

LOTI.

Je pleure en écoutant ces chants religieux…
Je revois la maison maintenant solitaire…
Oh ! mon enfance ! oh ! mes soirs de prière,

La toile tombe lentement.