L’Île du rêve/02
ACTE DEUXIÈME
Devant la case de Mahénu. À droite, dans l’intérieur de la case, sont assis plusieurs vieillards tahitiens et Taïrapa qui lit la Bible.
Scène PREMIÈRE
« Or, Adam, que venait de bercer un long rêve,
» Adam ouvrit les yeux. Elle était près de lui,
» Belle, pure et souriante… — Ève,
» Dit-il, sur mon sommeil ta blancheur avait lui. »
Mahénu n’est pas là. Le vieux, dans la lecture
De la Bible sainte est plongé.
Chère enfant ! Pauvre créature !
Toujours languir auprès de ce fantôme ! J’ai
Pour elle apporté cette gaze jaune
Où brillent des fleurs
De toutes couleurs ;
Et j’espère bien recevoir l’aumône
D’un regard brûlant… d’un baiser aussi…
Un baiser !
La petite est-elle loin d’ici ?
« Ève restait muette… »
Hélas ! quand on adore
Comment ne pas bramer aux échos d’alentour ?
Comment se taire ?
« Mais ses yeux comme une aurore,
» Chantaient, ses yeux avaient des paroles d’amour ! »
Amour, chose bénie et vraiment immortelle !
Taïrapa, l’enfant bientôt reviendra-t-elle ?
Elle cherche des fruits pour le repas du soir.
La petite n’est plus la même ;
Elle, jadis rieuse et courant dans les bois,
Elle reste au logis. Parfois
Elle semble rêveuse…
Oh ! sans doute elle m’aime !
À peine elle a gardé
Son goût pour les parures, la toilette.
Ce vêtement brodé
Va sûrement réveiller la fillette.
Scène II
C’est elle, Mahénu !
Pour que tu sois encor
Plus charmante, je viens t’offrir une tunique
Où l’aube semble avoir mis comme un reflet d’or.
Oh ! vois cette couleur unique
Au monde. Ces rayons étranges, merveilleux,
Ne sont-ils pas l’enchantement des cieux !
Et maintenant, aux fêtes de la Reine,
Nulle ne t’égalera.
La Princesse Oréna,
Les femmes avec leur traîne
Verte ou d’azur envieront ta beauté !
Voyez ! voyez ! Elle est la fleur de volupté !
Confucius le sage
Eût frissonné d’amour à son passage.
Approchez-vous, ne craignez rien !
Voyez combien
Sur sa taille cela divinement se croise !
Ah ! Ah ! Ah ! C’est de l’étoffe chinoise…
Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
Scène III
Je t’avais défendu de recevoir ici
De ces marchands chinois…
Pardonne-moi… Je t’aime !…
C’était pour te sembler plus belle ainsi !…
Mahénu, ce qui me charme en toi-même
C’est la fleur
De ta beauté… Ce que j’adore
En toi c’est ta fraîcheur
D’aurore,
C’est ton parfum, et c’est ta voix
Qui captiva mon cœur dès la première fois !
Oh ! là-bas, cette femme avec sa chevelure
Déjà blanche, les yeux presqu’éteints, la figure,
Les traits vieillis par la douleur.
De quel sombre royaume
Vient-elle ?
La voici, Téria, vain fantôme
D’un radieux passé.
Viens, viens, pauvre cœur insensé.
Dieu ! Téria ! Je tremble…
Mon frère, hélas !
Cherche à qui cet homme ressemble.
Je ne sais pas.
Eh bien, celui-ci c’est le frère
De Rouéri, ton époux, ton amant,
De Rouéri… Maintenant tout s’éclaire
Ainsi que par enchantement.
La raison me revient… Oui, je reconnais là
Son visage, son doux regard qui me charma
Toute une année.
Hélas ! mon âme s’est fanée,
Mon cœur est mort…
Mais lui, mon Dieu !
Est-il heureux au moins dans sa patrie ?
Trouve-t-il le ciel assez bleu,
N’a-t-il jamais de triste rêverie,
N’a-t-il jamais, le soir, des mouvements d’effroi ?…
Se souvient-il un peu de moi ?
Parle… Parle… mon frère.
Rouéri n’est plus… Sa paupière
Là-bas, dans le pays, s’est close pour toujours.
Il est mort au printemps, bénissant dans sa fièvre
Le nom de Téria. La saison des amours
Ne fleurira plus sur sa lèvre.
Ah ! laissez-moi pleurer… Mort ! Mort ! lui, mon époux…
Ah ! si du moins j’avais bercé sa dernière heure
D’une chanson au rythme doux
Comme une aile qui vous effleure.
Mort ! au printemps !
Cette saison pour nous eut tant de charmes.
Il est bon de pleurer… Hélas ! depuis longtemps
Je n’avais pu verser de larmes !
De nouveau sa raison s’égare… Peu à peu
Son regard perd sa flamme.
Il est temps de partir, adieu…
Quelque chose de l’âme
De mon frère a chanté dans cette pauvre femme,
Je ne sais quoi de pur comme une aube d’avril.
Pendant tout son exil
Elle fut son épouse…
Ce baiser, Mahénu, n’en es-tu pas jalouse ?
Ô mon ami, je veux t’aimer, comme autrefois
Téria chérissait ton frère.
Notre cœur est sincère,
Et nous vivrons heureux dans le calme des bois,
Tu partiras un jour, qu’importe !
Mon âme sera forte…
Et puis je ne veux pas songer au lendemain.
Je souris aux clartés de notre amour première ;
Je veux suivre dans la lumière
Le radieux chemin.
Oui, ne songeons qu’à l’amour de nos âmes
Charmant comme un Reva-reva
Et bénissons le jour où nous nous rencontrâmes
Sur les bords du ruisseau fleuri de Fatahua…
Souviens-toi, souviens-toi : le murmure de l’onde
Se mêlait à la voix des flûtes de roseau,
Et l’air était si pur, le soir était si beau
Qu’on se sentait revivre aux premiers temps du monde.
« Et quand il la pressa contre son cœur fiévreux,
» Les chants de la forêt, les brises s’apaisèrent.
» Il régnait un silence odorant, et tous deux,
» Sous le regard jaloux des étoiles, s’aimèrent. »
Je pleure en écoutant ces chants religieux…
Je revois la maison maintenant solitaire…
Oh ! mon enfance ! oh ! mes soirs de prière,