L’Île du rêve/03
ACTE TROISIÈME
Chez la princesse Oréna. Une véranda éclairée par des torchères et complètement ouverte sur une sorte de jardin enchanté dont les fonds se perdent dans la nuit. De grandes palmes et des silhouettes lointaines de mornes se découpent sur un ciel étoilé où brille la Croix du Sud. À droite, à travers une colonnade en bois des îles, on aperçoit un salon blanc et or. Les invités vont et viennent entre le salon et la véranda, mêlés aux Tahitiennes de la cour qui ont de longues robes de soie traînantes et de longs cheveux dénoués.
Scène PREMIÈRE
Jadis, il était une étoile dans les cieux,
Une étoile à figure humaine ;
Ceux qui la regardaient poussaient des cris affreux,
Pris de folie âpre et soudaine,
Mais Taroa, dieu de l’Immensité,
La conjura, dans sa bonté.
L’étoile tressaillit ; l’étoile par les mondes
Se mit à courir jusqu’au soir,
Puis, lasse, elle tomba dans la mer, et les ondes
S’ouvrirent pour la recevoir.
Où le flot s’est ouvert chante une verte grève,
Et c’est notre pays d’amour, l’Île du Rêve.
Hélas ! nous te quittons demain,
Pays d’amour, Île du Rêve.
Adieu plaisirs, heure trop brève !
Quoi ! je vous offre en vain
Le bras, ma bien-aimée ?
Donc, vos jolis serments se sont évanouis
Ainsi qu’une fumée ?
Chère, ne pleurez pas : vos nuits
Auront un court veuvage.
Quittez cet air boudeur…
Je reviendrai, gardant votre charmante image
Toujours vivace dans mon cœur.
Vous reviendrez… Plaisanterie !
Vaine promesse ! Ce sont là
Les paroles de tout étranger qui s’en va,
Mais aucun ne revient dans notre île fleurie.
Voyons, Faïmana !
Ne donnez pas le spectacle des larmes.
Là-bas, les himénés
Se suivent pleins de charmes.
Venez, venez…
J’ai tressé pour ma couronne
Quelques fleurs mortes déjà.
Ainsi qu’un Reva-reva,
Mon cœur s’agite et frissonne.
Haut comme la montagne aux funèbres sommets
S’élève mon tourment pour toi, toi que j’aimais !
Scène II
Hélas ! voici l’heure suprême…
Mahénu ne sait pas qu’il faut nous séparer.
Je crains sa douleur, j’ai peur de moi-même…
Je ne pourrais la voir pleurer,
Pauvre petite épouse, ô ma fidèle amie !
Haut comme la montagne aux funèbres sommets
S’élève mon tourment pour toi, toi que j’aimais !
Elle chante… On dirait la plaintive harmonie
De nos adieux…
Elle chante… Mon Dieu ! Ne plus jamais l’entendre
Cette voix d’un charme si tendre !
Ne plus jamais vous voir, enchantement des cieux
De Polynésie, ô terre d’extase
Que berce au loin le plaintif océan !
Ne plus te voir, ô ma petite case,
Ou tout un an,
Sous un toit de fougère et de pervenches roses
J’ai rêvé de si douces choses !
Tout n’est qu’un vain songe ici-bas.
Toi-même un jour, dans quelque tourbillon de flamme,
Tu périras,
Île charmante, ô paradis de l’âme,
Fait d’un parfum d’amour et d’un baiser de femme.
Oh ! je veux m’enivrer, une dernière fois,
De cet air embaumé, de cette nuit sans voiles ;
En une heure, je veux revivre de longs mois
De clartés, d’ivresse et d’étoiles !
Respirer chaque fleur, boire chaque parfum,
Emporter avec moi, tout au fond de moi-même,
Un rayon de ce printemps défunt,
Un reflet de cette heure suprême !
Plus de chants !
Scène III
La princesse…
Loti,
Votre front me semble envahi
Par la pâleur et la souffrance…
N’êtes-vous pas heureux de retourner en France ?
Heureux ! Lorsque je laisse ici
Tout un an de bonheur, d’ineffable tendresse,
De sublimes clartés !
Pauvre petite !…
A-t-elle appris que vous partez ?
Je n’ai pas osé le lui dire…
Ah ! je bénis son clair sourire !
Saintes heures de joie et d’éblouissement,
Entretiens d’un charme suprême…
Non, reste… Laisse-moi t’écouter seulement,
Et baiser cette main en cachette… Je t’aime !
Ah ! pauvre Mahénu ! Que de larmes demain
Quand vous serez parti…
Scène IV
C’est moi, chère petite,
Voici ma main.
Reviens à toi, bien vite…
Demain…
Ne les écoute pas.
Je t’aime !
C’était vrai ce qu’ils disaient tout bas !
Voilà pourquoi, depuis ce matin, l’on m’évite…
Mon pauvre cœur a fini de chérir…
Demain tu partiras, demain je vais mourir…
Dis, ne veux-tu plus croire au dieu de ton enfance
Qu’autrefois tu savais prier avec amour.
Tu m’avais bien promis d’être vaillante un jour…
Parler de mort, c’est une offense,
Un blasphème…
Je sais bien, moi,
Que ma vie est brisée.
Tu frissonnes, pourquoi ?
Aux rayons du soleil quand elle s’est grisée,
La fleur peut se faner.
Tu vas m’abandonner,
Et moi, je t’aime encore…
Mahénu, je t’adore,
Et si tu m’aimes, tu vivras.
Vois comme étrangement tes baisers m’ont pâlie !
Pour vivre, il faudrait que j’oublie
Tes paroles d’amour, l’étreinte de tes bras
Dont le seul souvenir éveille en moi des flammes !
Après nos nuits d’extase et de rêve enchanté
Veux-tu que je me jette en des amours infâmes ?…
Tais-toi.
Je finirai comme les autres femmes
De ce pays qui meurt de volupté.
Tais-toi. Nos doux serments, notre ivresse profonde
En un jour ne finiront pas.
Sur un autre vaisseau qui part pour le vieux monde
En même temps que nous, tu me suivras.
T’abandonner, toi, mon amour, ma vie.
Non, pas de lâche adieu…
Viens, tu seras là-bas mon éternelle amie,
Mon épouse devant les hommes, devant Dieu !
Oh ! te suivre…
Là-bas, ta voix enchanteresse
Me rappellera ce ciel toujours pur…
Te suivre…
Nous ferons avec notre tendresse
Une Océanie, un pays d’azur !
À demain…
À demain…
Sur la grève,
Viens me retrouver, ô fleur de mon rêve,
Blanche étoile de mes yeux,
Et nous partirons tous deux…
Nos chauds serments, notre ivresse profonde
En un jour ne finiront pas.
Tous deux nous partirons demain pour le vieux monde…
Comme ici, nous pourrons nous adorer là-bas !
Scène V
Non, Mahénu, tu ne peux pas le suivre.
Songe à Taïrapa tout courbé par les ans.
Il a bercé ton clair printemps
Et maintenant, il a besoin de toi pour vivre…
Mon père…
Enfant, si tu partais ainsi,
Il en mourrait sans doute…
Et ne mourrai-je pas en demeurant ici ?
Pauvre petite, écoute,
Écoute aussi ;
Les fleurs de nos pays se fanent sur la terre
D’exil et perdent leurs attraits.
Il leur faut le soleil, le parfum, le mystère,
L’enchantement de nos forêts,
Ici, tes grands yeux purs ont des clartés sereines,
Là-bas leur flamme s’éteindra.
Il n’écoutera plus tes douces cantilènes,
Un jour il te dédaignera !
Il me dédaignerait, ô pensée, ô souffrance !
Non, Mahénu, non, tu ne peux le suivre en France.
Il me dédaignerait, lui, non, cela n’est pas
Possible !…
Enfant ! d’autres ont quitté l’île
Et d’autres ont souffert là-bas !
Oh ! ne plus être aimée, être une chose vile
Et sans rayons ! Doux passé de lumière,
Réveil fatal !…
Enfant, rentre avec ton vieux père…
Tout ce bruit te fait mal.
Il ne m’aimerait plus !…
Oui, sous le vert feuillage
Je veux retourner, je veux m’endormir
Le cœur toujours plein de son souvenir…
Mahénu, courage !
Reviens au pays de Bora-Bora…
Ô pays de Bora-Bora,
Grand morne bercé par le flot sonore,
Dans les parfums de mimosa,
Dans l’ombre de la nuit, dans la naissante aurore,
Mon cœur, mes yeux mourants te reverront encore…
Ah ! pleure, Mahénu, ton rêve évanoui !
Un soir d’été, son frère est parti comme lui !