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L’Île du rêve/03

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ACTE TROISIÈME

Chez la princesse Oréna. Une véranda éclairée par des torchères et complètement ouverte sur une sorte de jardin enchanté dont les fonds se perdent dans la nuit. De grandes palmes et des silhouettes lointaines de mornes se découpent sur un ciel étoilé où brille la Croix du Sud. À droite, à travers une colonnade en bois des îles, on aperçoit un salon blanc et or. Les invités vont et viennent entre le salon et la véranda, mêlés aux Tahitiennes de la cour qui ont de longues robes de soie traînantes et de longs cheveux dénoués.


Scène PREMIÈRE

HENRI, FAÏMANA causent avec animation, tandis que MAHÉNU et ses Amies chantent dans la coulisse.
MAHÉNU, dans la coulisse.

Jadis, il était une étoile dans les cieux,
Une étoile à figure humaine ;
Ceux qui la regardaient poussaient des cris affreux,
Pris de folie âpre et soudaine,

LE CHŒUR, dans la coulisse.

Mais Taroa, dieu de l’Immensité,
La conjura, dans sa bonté.

MAHÉNU.

L’étoile tressaillit ; l’étoile par les mondes
Se mit à courir jusqu’au soir,
Puis, lasse, elle tomba dans la mer, et les ondes
S’ouvrirent pour la recevoir.

LE CHŒUR.

Où le flot s’est ouvert chante une verte grève,
Et c’est notre pays d’amour, l’Île du Rêve.

UN OFFICIER, dans les salons.

Hélas ! nous te quittons demain,
Pays d’amour, Île du Rêve.

DEUXIÈME OFFICIER.

Adieu plaisirs, heure trop brève !

Henri veut donner le bras à Faïmana pour rentrer dans les salons. Celle-ci boude.
HENRI.

Quoi ! je vous offre en vain
Le bras, ma bien-aimée ?

FAÏMANA.

Donc, vos jolis serments se sont évanouis
Ainsi qu’une fumée ?

HENRI.

Chère, ne pleurez pas : vos nuits
Auront un court veuvage.
Quittez cet air boudeur…
Je reviendrai, gardant votre charmante image
Toujours vivace dans mon cœur.

FAÏMANA.

Vous reviendrez… Plaisanterie !
Vaine promesse ! Ce sont là
Les paroles de tout étranger qui s’en va,
Mais aucun ne revient dans notre île fleurie.

HENRI.

Voyons, Faïmana !
Ne donnez pas le spectacle des larmes.
Là-bas, les himénés
Se suivent pleins de charmes.
Venez, venez…

Ils sortent, tandis que la voix de Mahénu se fait entendre plus grave, plus vibrante.
MAHÉNU.

J’ai tressé pour ma couronne
Quelques fleurs mortes déjà.
Ainsi qu’un Reva-reva,
Mon cœur s’agite et frissonne.
Haut comme la montagne aux funèbres sommets
S’élève mon tourment pour toi, toi que j’aimais !

Loti est entré par les jardins.

Scène II

LOTI, seul.

Hélas ! voici l’heure suprême…
Mahénu ne sait pas qu’il faut nous séparer.
Je crains sa douleur, j’ai peur de moi-même…
Je ne pourrais la voir pleurer,
Pauvre petite épouse, ô ma fidèle amie !

MAHÉNU, dans la coulisse.

Haut comme la montagne aux funèbres sommets
S’élève mon tourment pour toi, toi que j’aimais !

LOTI.

Elle chante… On dirait la plaintive harmonie
De nos adieux…
Elle chante… Mon Dieu ! Ne plus jamais l’entendre
Cette voix d’un charme si tendre !
Ne plus jamais vous voir, enchantement des cieux
De Polynésie, ô terre d’extase
Que berce au loin le plaintif océan !
Ne plus te voir, ô ma petite case,
Ou tout un an,
Sous un toit de fougère et de pervenches roses
J’ai rêvé de si douces choses !
Tout n’est qu’un vain songe ici-bas.
Toi-même un jour, dans quelque tourbillon de flamme,
Tu périras,
Île charmante, ô paradis de l’âme,
Fait d’un parfum d’amour et d’un baiser de femme.

La voix de Mahénu s’élève de nouveau.

Oh ! je veux m’enivrer, une dernière fois,
De cet air embaumé, de cette nuit sans voiles ;
En une heure, je veux revivre de longs mois
De clartés, d’ivresse et d’étoiles !
Respirer chaque fleur, boire chaque parfum,
Emporter avec moi, tout au fond de moi-même,
Un rayon de ce printemps défunt,
Un reflet de cette heure suprême !

Les chants ont cessé. Loti monte sur la véranda.

Plus de chants !

Entre la princesse Oréna, qui vient vers lui.

Scène III

ORÉNA, LOTI, puis MAHÉNU.
LOTI.

La princesse…

ORÉNA.

 La princesse… Loti,
 Votre front me semble envahi
Par la pâleur et la souffrance…
N’êtes-vous pas heureux de retourner en France ?

LOTI.

Heureux ! Lorsque je laisse ici
Tout un an de bonheur, d’ineffable tendresse,
De sublimes clartés !
Pauvre petite !…

ORÉNA.

 A-t-elle appris que vous partez ?

LOTI.

Je n’ai pas osé le lui dire… 

Mahénu, venue par les jardins, s’approche de la balustrade contre laquelle sont appuyés la princesse Oréna et Loti. Elle cherche à surprendre les paroles prononcées par Loti.

 Ah ! je bénis son clair sourire ! 
Saintes heures de joie et d’éblouissement,
Entretiens d’un charme suprême…

Mahénu sourit, est heureuse, et prenant la main que Loti abandonne hors de la balustrade, la lui baise avec transport. Loti, surpris, se retourne et veut adresser la parole à Mahénu.
MAHÉNU.

Non, reste… Laisse-moi t’écouter seulement,
Et baiser cette main en cachette… Je t’aime !

ORÉNA, qui n’a pas vu Mahénu.

Ah ! pauvre Mahénu ! Que de larmes demain
Quand vous serez parti…

Loti a fait de vains signes à Oréna. Mahénu, en entendant ces dernières paroles, pousse un cri et chancelle. Loti se précipite au bas de l’escalier, la reçoit dans ses bras et la transporte sur un banc. Elle ouvre les yeux. La princesse s’éloigne.

Scène IV

MAHÉNU, LOTI.
LOTI.

Quand vous serez parti… C’est moi, chère petite,
 Voici ma main.
 Reviens à toi, bien vite…

MAHÉNU.

Demain… 

LOTI.

 Ne les écoute pas. 
Je t’aime !

MAHÉNU.

C’était vrai ce qu’ils disaient tout bas !
Voilà pourquoi, depuis ce matin, l’on m’évite…
Mon pauvre cœur a fini de chérir…
Demain tu partiras, demain je vais mourir…

LOTI.

Dis, ne veux-tu plus croire au dieu de ton enfance 
Qu’autrefois tu savais prier avec amour.
Tu m’avais bien promis d’être vaillante un jour…
Parler de mort, c’est une offense,
Un blasphème…

MAHÉNU.

 Je sais bien, moi,
 Que ma vie est brisée.
Tu frissonnes, pourquoi ?
Aux rayons du soleil quand elle s’est grisée,
La fleur peut se faner.
Tu vas m’abandonner,
Et moi, je t’aime encore…

LOTI.

Mahénu, je t’adore,
Et si tu m’aimes, tu vivras.

MAHÉNU.

Vois comme étrangement tes baisers m’ont pâlie !
 Pour vivre, il faudrait que j’oublie
Tes paroles d’amour, l’étreinte de tes bras
Dont le seul souvenir éveille en moi des flammes !
Après nos nuits d’extase et de rêve enchanté
Veux-tu que je me jette en des amours infâmes ?…

LOTI.

Tais-toi. 

MAHÉNU.

 Je finirai comme les autres femmes
De ce pays qui meurt de volupté.

LOTI.

Tais-toi. Nos doux serments, notre ivresse profonde
 En un jour ne finiront pas.
Sur un autre vaisseau qui part pour le vieux monde
 En même temps que nous, tu me suivras.
 T’abandonner, toi, mon amour, ma vie.
 Non, pas de lâche adieu…
Viens, tu seras là-bas mon éternelle amie,
Mon épouse devant les hommes, devant Dieu !

MAHÉNU, haletante.

Oh ! te suivre… Là-bas, ta voix enchanteresse

LOTI.

Oh ! te suivre… Là-bas, ta voix enchanteresse
 Me rappellera ce ciel toujours pur…

MAHÉNU.

Te suivre… Nous ferons avec notre tendresse

LOTI.

Te suivre… Nous ferons avec notre tendresse
 Une Océanie, un pays d’azur !
 À demain…

MAHÉNU.

À demain… 

LOTI.

 Sur la grève,
Viens me retrouver, ô fleur de mon rêve,
 Blanche étoile de mes yeux,
 Et nous partirons tous deux…

ENSEMBLE.

 Nos chauds serments, notre ivresse profonde
 En un jour ne finiront pas.
Tous deux nous partirons demain pour le vieux monde…
Comme ici, nous pourrons nous adorer là-bas !

Loti s’éloigne. Oréna est entrée en scène par le jardin. Elle a entendu les dernières paroles des deux amants. Mahénu, tremblante, extasiée, est tombée à genoux.

Scène V

MAHÉNU, ORÉNA, puis TÉRIA et TAÏRAPA.
ORÉNA.

Non, Mahénu, tu ne peux pas le suivre. 

Mahénu se lève brusquement,

Songe à Taïrapa tout courbé par les ans.
 Il a bercé ton clair printemps
Et maintenant, il a besoin de toi pour vivre… 

MAHÉNU.

Mon père… 

ORÉNA.

 Enfant, si tu partais ainsi,
Il en mourrait sans doute…

MAHÉNU.

Et ne mourrai-je pas en demeurant ici ? 

ORÉNA.

 Pauvre petite, écoute, 
 Écoute aussi ;

Les fleurs de nos pays se fanent sur la terre
 D’exil et perdent leurs attraits.
Il leur faut le soleil, le parfum, le mystère,
 L’enchantement de nos forêts,
Ici, tes grands yeux purs ont des clartés sereines,
 Là-bas leur flamme s’éteindra.
Il n’écoutera plus tes douces cantilènes,
 Un jour il te dédaignera !

MAHÉNU.

Il me dédaignerait, ô pensée, ô souffrance ! 

ORÉNA.

Non, Mahénu, non, tu ne peux le suivre en France.

MAHÉNU.

Il me dédaignerait, lui, non, cela n’est pas 
Possible !…

ORÉNA.

 Enfant ! d’autres ont quitté l’île
Et d’autres ont souffert là-bas !

Entrée de Téria guidant le vieux Taïrapa.
MAHÉNU.

Oh ! ne plus être aimée, être une chose vile
Et sans rayons ! Doux passé de lumière,
 Réveil fatal !…

ORÉNA.

Enfant, rentre avec ton vieux père…
 Tout ce bruit te fait mal.

MAHÉNU.

Il ne m’aimerait plus !… 

D’une voix éteinte, entrecoupée.

 Oui, sous le vert feuillage
Je veux retourner, je veux m’endormir
Le cœur toujours plein de son souvenir…

TAÏRAPA.

Mahénu, courage !
Reviens au pays de Bora-Bora… 

MAHÉNU.

 Ô pays de Bora-Bora,
Grand morne bercé par le flot sonore,
 Dans les parfums de mimosa,
Dans l’ombre de la nuit, dans la naissante aurore,
Mon cœur, mes yeux mourants te reverront encore…

Elle se laisse peu à peu tomber dans les bras de la princesse.
ORÉNA.

Ah ! pleure, Mahénu, ton rêve évanoui !

TÉRIA, sombre.

Un soir d’été, son frère est parti comme lui !

Le rideau descend lentement pendant qu’au loin dans le palais on entend encore les chants de fête.