L’Île du rêve/Texte entier
| LOTI |
MM. | Clément. |
| TAÏRAPA, père adoptif de Mahénu |
Mondaud. | |
| TSEEN-LEE, un Chinois |
Bertin. | |
| HENRI, officier de marine |
Dufour. | |
| DEUXIÈME OFFICIER |
Thomas. | |
| TROISIÈME OFFICIER |
Eloi. | |
| MAHÉNU |
Mmes | Guiraudon. |
| TÉRIA |
Marié de l’Isle. | |
| LA PRINCESSE ORÉNA |
Bernaert. | |
| FAÏMANA, suivante de la princesse Oréna |
Oswald. |
ACTE PREMIER
Au pied de la cascade de Fatahua : un bassin d’eau vive entre des roches sombres tapissées de fougères et de rosiers du Bengale fleuris à profusion ; une sorte d’abîme qui serait sinistre s’il n’était plein de fleurs roses ; le tout dominé par les grands mornes dentelés de Fatahua et la cascade bruissante.
Scène PREMIÈRE
Ô pays de Bora-Bora.
Grand morne bercé par le flot sonore
Dans les parfums de mimosa,
Dans l’ombre de la nuit, dans la naissante aurore,
C’est toi que je revois, que je respire encore,
Ô pays de Bora-Bora.
C’était l’aube. J’ai vu descendre du Neptune
De brillants officiers français.
Ce soir, dans les jardins argentés par la lune,
On donnera pour eux une fête au palais.
Et nous chanterons pour vous plaire,
Beaux officiers…
Nous chanterons un chœur,
Un himéné plein de langueur.
Douce entre toutes, la voix claire
De Mahénu s’élèvera.
Ô pays de Bora-Bora !
Quel est ce bruit ?
Alerte !
À travers les feuillages
Qui vient près de nous dans les bois ?
Ces longues nattes, ces visages
D’un jaune !…
Ce sont des Chinois !
Quelle horreur ! Des Chinois !
Scène II
Ô belle enfant vers qui montent mes plaintes,
Enfant au souffle pur comme un parfum de thé,
Que veux-tu pour un seul instant de volupté ?
Voici des bonbons, voici des fleurs peintes :
Les bonbons sont doux
Et les fleurs sont belles !
Enfant que j’implore à genoux,
Ton charme éclaire mes prunelles
D’un rayon de soleil d’une étrange clarté :
Que veux-tu pour un seul instant de volupté ?
Oui, ces fleurs sont charmantes :
Elles ont la couleur du ciel.
Oh ! sois la perle des amantes.
Aimons-nous d’amour éternel !
Mes fleurs !
C’est la princesse Oréna. Vite,
Chinois, prenez la fuite,
C’est la princesse Oréna !
Scène III
Amis, voilà
Le salon de l’Île du Rêve !
C’est là qu’avec bruit
On se baigne, on bavarde, on rit,
Auprès des mimosas qui fleurissent la grève.
Messieurs, je vous présente Mahénu,
Une petite folle, au chant pur et connu
De tous les échos des montagnes.
Et voilà ses compagnes,
Muettes, les cheveux épars,
Tout un essaim d’oiseaux qui craignent vos regards
Plus que la fraîcheur de l’eau vive.
Mes sœurs, cet officier à la mine pensive,
C’est Georges de Kerven, frère de Rouéri,
Qui vécut de longs mois ici…
Vraiment, vraiment… le frère
De Rouéri ?
L’ami de Téria ?
Que de fois il avait murmuré ce nom-là !…
Rouéri n’est plus ; sa paupière
Là-bas, dans le pays, s’est close pour toujours !
Il est mort au printemps, bénissant dans sa fièvre
L’Île aux parfums divins ; la saison des amours
Ne fleurira plus sur sa lèvre.
Pauvre âme !
Du jeune marin
La Reine, comme nous, a gardé la mémoire.
Nous parlerons de lui, venez…
Scène IV
Que ton chagrin
Soit bercé par nos chants !
Que ta tristesse noire
S’envole au murmuré léger
De l’onde…
Étranger,
Si tu veux charmer nos solitudes,
Il faudra changer
Ton nom dont les syllabes sont trop rudes
Et t’appeler ainsi qu’une fleur des sommets.
Atario… Feï…
Non ! Loti… Désormais
Qu’il se nomme Loti !…
C’est l’heure du baptême !
Au pays des chansons
Au pays où l’on aime,
Loti sera ton nom suprême !
Loti nous t’appelons et nous te bénissons.
Le soir va naître. Au loin, dans l’odorant mystère
Du chemin solitaire,
S’éveilleront comme des chants d’oiseau,
Les bercements plaintifs des flûtes de roseau.
C’est le soir…
Scène V
Enfant, demeure,
Tout à l’heure
Tu m’as parlé
De Téria… Qu’est-elle devenue
Celle qu’il aimait tant ?
Son regard s’est voilé
Comme la nue
Le soir… Peu à peu sa raison s’enfuit ;
Elle erre dans les bois sans âme.
Oh ! je voudrais parler à cette femme !
Écoute : cette nuit
Ne va pas au bal, à ces danses folles.
Dors au fond des bois, dors près des corolles
Qui se ferment sans bruit.
Et la princesse
Oréna ?
Cette charmeresse
À tunique d’azur, hélas ! l’aimes-tu mieux
Qu’une pauvrette aux yeux
Baissés, à la lèvre tremblante ?
Je te trouve charmante,
Petite Mahénu.
Parle, quel âge as-tu ?
Seize ans…
Et tes plaisirs dans cette île fleurie
Sont-ils nombreux ?
Le bain, la rêverie,
Le bain surtout.
Ta case est-elle loin de ces paisibles rives ?
Elle s’élève au bout
De ce sentier bordé de fines sensitives.
Près d’elle, l’Océan baigne un épais récif
De corail. Mon père adoptif,
Sur une bible, jusqu’au soir rêve et se penche.
Une pirogue à voile blanche
Autrefois m’emporta
Loin de mon pays de Bora-Bora.
Écoute résonner l’appel de mes amies.
Les flûtes de roseau chantent dans le lointain.
Déjà les fleurs sont endormies.
Loti, laisse ma main.
Il faut que j’aille au palais de la Reine.
Je veux te suivre…
Non, Loti, restons encor.
Rêvons sous la lumière extatique et sereine
Que dans les bois charmés jettent les astres d’or.
Restons encor, les paupières mi-closes ;
Là-bas, l’Océan pleure et le soir est charmant.
Un étrange désir tombe du firmament
Et d’un parfum d’amour enveloppe les choses.
Loti, le même Dieu ne nous a pas créés,
Bien loin l’une de l’autre il a mis nos patries.
Chez vous, dit-on, les cieux ne restent pas dorés,
Et le printemps se meurt, chassant les rêveries.
Jusqu’où faut-il monter pour le voir, ton pays ?
À l’aube, quand le ciel a des lueurs divines,
Vainement j’ai gravi les plus hautes collines.
En vain je l’ai cherché de mes yeux éblouis ;
Jusqu’où faut-il monter pour le voir, ton pays ?
Mon pays est si loin de cette île odorante !
Mais, Mahénu, toi-même es-tu pas vision ?
Un rayon qu’a jeté la constellation ?
Oh ! parle, n’es-tu pas une clarté qui chante ?
Les Esprits de la nuit vont errer dans les bois.
Ils sortent des rochers, des flots ; ils ont des voix.
C’est l’heure où dans le crépuscule
L’âme des morts circule…
Ah ! ah ! ah ! Ils sont en courroux
Les fantômes bleus… étranges murmures !
Ils passent à côté de nous
Avec leurs longues dents, leurs grandes chevelures !
J’ai peur que tout au loin, là-bas,
Vers la mer l’un d’eux ne m’entraîne…
Loti, Loti, ne va pas au bal de la Reine !
Viens plus près, sur mon cœur ils ne te prendront pas…
Oh ! viens… Restons, les paupières mi-closes ;
Là-bas l’Océan pleure et le soir est charmant.
Un étrange désir tombe du firmament
Et d’un parfum d’amour enveloppe les choses.
ACTE DEUXIÈME
Devant la case de Mahénu. À droite, dans l’intérieur de la case, sont assis plusieurs vieillards tahitiens et Taïrapa qui lit la Bible.
Scène PREMIÈRE
« Or, Adam, que venait de bercer un long rêve,
» Adam ouvrit les yeux. Elle était près de lui,
» Belle, pure et souriante… — Ève,
» Dit-il, sur mon sommeil ta blancheur avait lui. »
Mahénu n’est pas là. Le vieux, dans la lecture
De la Bible sainte est plongé.
Chère enfant ! Pauvre créature !
Toujours languir auprès de ce fantôme ! J’ai
Pour elle apporté cette gaze jaune
Où brillent des fleurs
De toutes couleurs ;
Et j’espère bien recevoir l’aumône
D’un regard brûlant… d’un baiser aussi…
Un baiser !
La petite est-elle loin d’ici ?
« Ève restait muette… »
Hélas ! quand on adore
Comment ne pas bramer aux échos d’alentour ?
Comment se taire ?
« Mais ses yeux comme une aurore,
» Chantaient, ses yeux avaient des paroles d’amour ! »
Amour, chose bénie et vraiment immortelle !
Taïrapa, l’enfant bientôt reviendra-t-elle ?
Elle cherche des fruits pour le repas du soir.
La petite n’est plus la même ;
Elle, jadis rieuse et courant dans les bois,
Elle reste au logis. Parfois
Elle semble rêveuse…
Oh ! sans doute elle m’aime !
À peine elle a gardé
Son goût pour les parures, la toilette.
Ce vêtement brodé
Va sûrement réveiller la fillette.
Scène II
C’est elle, Mahénu !
Pour que tu sois encor
Plus charmante, je viens t’offrir une tunique
Où l’aube semble avoir mis comme un reflet d’or.
Oh ! vois cette couleur unique
Au monde. Ces rayons étranges, merveilleux,
Ne sont-ils pas l’enchantement des cieux !
Et maintenant, aux fêtes de la Reine,
Nulle ne t’égalera.
La Princesse Oréna,
Les femmes avec leur traîne
Verte ou d’azur envieront ta beauté !
Voyez ! voyez ! Elle est la fleur de volupté !
Confucius le sage
Eût frissonné d’amour à son passage.
Approchez-vous, ne craignez rien !
Voyez combien
Sur sa taille cela divinement se croise !
Ah ! Ah ! Ah ! C’est de l’étoffe chinoise…
Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
Scène III
Je t’avais défendu de recevoir ici
De ces marchands chinois…
Pardonne-moi… Je t’aime !…
C’était pour te sembler plus belle ainsi !…
Mahénu, ce qui me charme en toi-même
C’est la fleur
De ta beauté… Ce que j’adore
En toi c’est ta fraîcheur
D’aurore,
C’est ton parfum, et c’est ta voix
Qui captiva mon cœur dès la première fois !
Oh ! là-bas, cette femme avec sa chevelure
Déjà blanche, les yeux presqu’éteints, la figure,
Les traits vieillis par la douleur.
De quel sombre royaume
Vient-elle ?
La voici, Téria, vain fantôme
D’un radieux passé.
Viens, viens, pauvre cœur insensé.
Dieu ! Téria ! Je tremble…
Mon frère, hélas !
Cherche à qui cet homme ressemble.
Je ne sais pas.
Eh bien, celui-ci c’est le frère
De Rouéri, ton époux, ton amant,
De Rouéri… Maintenant tout s’éclaire
Ainsi que par enchantement.
La raison me revient… Oui, je reconnais là
Son visage, son doux regard qui me charma
Toute une année.
Hélas ! mon âme s’est fanée,
Mon cœur est mort…
Mais lui, mon Dieu !
Est-il heureux au moins dans sa patrie ?
Trouve-t-il le ciel assez bleu,
N’a-t-il jamais de triste rêverie,
N’a-t-il jamais, le soir, des mouvements d’effroi ?…
Se souvient-il un peu de moi ?
Parle… Parle… mon frère.
Rouéri n’est plus… Sa paupière
Là-bas, dans le pays, s’est close pour toujours.
Il est mort au printemps, bénissant dans sa fièvre
Le nom de Téria. La saison des amours
Ne fleurira plus sur sa lèvre.
Ah ! laissez-moi pleurer… Mort ! Mort ! lui, mon époux…
Ah ! si du moins j’avais bercé sa dernière heure
D’une chanson au rythme doux
Comme une aile qui vous effleure.
Mort ! au printemps !
Cette saison pour nous eut tant de charmes.
Il est bon de pleurer… Hélas ! depuis longtemps
Je n’avais pu verser de larmes !
De nouveau sa raison s’égare… Peu à peu
Son regard perd sa flamme.
Il est temps de partir, adieu…
Quelque chose de l’âme
De mon frère a chanté dans cette pauvre femme,
Je ne sais quoi de pur comme une aube d’avril.
Pendant tout son exil
Elle fut son épouse…
Ce baiser, Mahénu, n’en es-tu pas jalouse ?
Ô mon ami, je veux t’aimer, comme autrefois
Téria chérissait ton frère.
Notre cœur est sincère,
Et nous vivrons heureux dans le calme des bois,
Tu partiras un jour, qu’importe !
Mon âme sera forte…
Et puis je ne veux pas songer au lendemain.
Je souris aux clartés de notre amour première ;
Je veux suivre dans la lumière
Le radieux chemin.
Oui, ne songeons qu’à l’amour de nos âmes
Charmant comme un Reva-reva
Et bénissons le jour où nous nous rencontrâmes
Sur les bords du ruisseau fleuri de Fatahua…
Souviens-toi, souviens-toi : le murmure de l’onde
Se mêlait à la voix des flûtes de roseau,
Et l’air était si pur, le soir était si beau
Qu’on se sentait revivre aux premiers temps du monde.
« Et quand il la pressa contre son cœur fiévreux,
» Les chants de la forêt, les brises s’apaisèrent.
» Il régnait un silence odorant, et tous deux,
» Sous le regard jaloux des étoiles, s’aimèrent. »
Je pleure en écoutant ces chants religieux…
Je revois la maison maintenant solitaire…
Oh ! mon enfance ! oh ! mes soirs de prière,
ACTE TROISIÈME
Chez la princesse Oréna. Une véranda éclairée par des torchères et complètement ouverte sur une sorte de jardin enchanté dont les fonds se perdent dans la nuit. De grandes palmes et des silhouettes lointaines de mornes se découpent sur un ciel étoilé où brille la Croix du Sud. À droite, à travers une colonnade en bois des îles, on aperçoit un salon blanc et or. Les invités vont et viennent entre le salon et la véranda, mêlés aux Tahitiennes de la cour qui ont de longues robes de soie traînantes et de longs cheveux dénoués.
Scène PREMIÈRE
Jadis, il était une étoile dans les cieux,
Une étoile à figure humaine ;
Ceux qui la regardaient poussaient des cris affreux,
Pris de folie âpre et soudaine,
Mais Taroa, dieu de l’Immensité,
La conjura, dans sa bonté.
L’étoile tressaillit ; l’étoile par les mondes
Se mit à courir jusqu’au soir,
Puis, lasse, elle tomba dans la mer, et les ondes
S’ouvrirent pour la recevoir.
Où le flot s’est ouvert chante une verte grève,
Et c’est notre pays d’amour, l’Île du Rêve.
Hélas ! nous te quittons demain,
Pays d’amour, Île du Rêve.
Adieu plaisirs, heure trop brève !
Quoi ! je vous offre en vain
Le bras, ma bien-aimée ?
Donc, vos jolis serments se sont évanouis
Ainsi qu’une fumée ?
Chère, ne pleurez pas : vos nuits
Auront un court veuvage.
Quittez cet air boudeur…
Je reviendrai, gardant votre charmante image
Toujours vivace dans mon cœur.
Vous reviendrez… Plaisanterie !
Vaine promesse ! Ce sont là
Les paroles de tout étranger qui s’en va,
Mais aucun ne revient dans notre île fleurie.
Voyons, Faïmana !
Ne donnez pas le spectacle des larmes.
Là-bas, les himénés
Se suivent pleins de charmes.
Venez, venez…
J’ai tressé pour ma couronne
Quelques fleurs mortes déjà.
Ainsi qu’un Reva-reva,
Mon cœur s’agite et frissonne.
Haut comme la montagne aux funèbres sommets
S’élève mon tourment pour toi, toi que j’aimais !
Scène II
Hélas ! voici l’heure suprême…
Mahénu ne sait pas qu’il faut nous séparer.
Je crains sa douleur, j’ai peur de moi-même…
Je ne pourrais la voir pleurer,
Pauvre petite épouse, ô ma fidèle amie !
Haut comme la montagne aux funèbres sommets
S’élève mon tourment pour toi, toi que j’aimais !
Elle chante… On dirait la plaintive harmonie
De nos adieux…
Elle chante… Mon Dieu ! Ne plus jamais l’entendre
Cette voix d’un charme si tendre !
Ne plus jamais vous voir, enchantement des cieux
De Polynésie, ô terre d’extase
Que berce au loin le plaintif océan !
Ne plus te voir, ô ma petite case,
Ou tout un an,
Sous un toit de fougère et de pervenches roses
J’ai rêvé de si douces choses !
Tout n’est qu’un vain songe ici-bas.
Toi-même un jour, dans quelque tourbillon de flamme,
Tu périras,
Île charmante, ô paradis de l’âme,
Fait d’un parfum d’amour et d’un baiser de femme.
Oh ! je veux m’enivrer, une dernière fois,
De cet air embaumé, de cette nuit sans voiles ;
En une heure, je veux revivre de longs mois
De clartés, d’ivresse et d’étoiles !
Respirer chaque fleur, boire chaque parfum,
Emporter avec moi, tout au fond de moi-même,
Un rayon de ce printemps défunt,
Un reflet de cette heure suprême !
Plus de chants !
Scène III
La princesse…
Loti,
Votre front me semble envahi
Par la pâleur et la souffrance…
N’êtes-vous pas heureux de retourner en France ?
Heureux ! Lorsque je laisse ici
Tout un an de bonheur, d’ineffable tendresse,
De sublimes clartés !
Pauvre petite !…
A-t-elle appris que vous partez ?
Je n’ai pas osé le lui dire…
Ah ! je bénis son clair sourire !
Saintes heures de joie et d’éblouissement,
Entretiens d’un charme suprême…
Non, reste… Laisse-moi t’écouter seulement,
Et baiser cette main en cachette… Je t’aime !
Ah ! pauvre Mahénu ! Que de larmes demain
Quand vous serez parti…
Scène IV
C’est moi, chère petite,
Voici ma main.
Reviens à toi, bien vite…
Demain…
Ne les écoute pas.
Je t’aime !
C’était vrai ce qu’ils disaient tout bas !
Voilà pourquoi, depuis ce matin, l’on m’évite…
Mon pauvre cœur a fini de chérir…
Demain tu partiras, demain je vais mourir…
Dis, ne veux-tu plus croire au dieu de ton enfance
Qu’autrefois tu savais prier avec amour.
Tu m’avais bien promis d’être vaillante un jour…
Parler de mort, c’est une offense,
Un blasphème…
Je sais bien, moi,
Que ma vie est brisée.
Tu frissonnes, pourquoi ?
Aux rayons du soleil quand elle s’est grisée,
La fleur peut se faner.
Tu vas m’abandonner,
Et moi, je t’aime encore…
Mahénu, je t’adore,
Et si tu m’aimes, tu vivras.
Vois comme étrangement tes baisers m’ont pâlie !
Pour vivre, il faudrait que j’oublie
Tes paroles d’amour, l’étreinte de tes bras
Dont le seul souvenir éveille en moi des flammes !
Après nos nuits d’extase et de rêve enchanté
Veux-tu que je me jette en des amours infâmes ?…
Tais-toi.
Je finirai comme les autres femmes
De ce pays qui meurt de volupté.
Tais-toi. Nos doux serments, notre ivresse profonde
En un jour ne finiront pas.
Sur un autre vaisseau qui part pour le vieux monde
En même temps que nous, tu me suivras.
T’abandonner, toi, mon amour, ma vie.
Non, pas de lâche adieu…
Viens, tu seras là-bas mon éternelle amie,
Mon épouse devant les hommes, devant Dieu !
Oh ! te suivre…
Là-bas, ta voix enchanteresse
Me rappellera ce ciel toujours pur…
Te suivre…
Nous ferons avec notre tendresse
Une Océanie, un pays d’azur !
À demain…
À demain…
Sur la grève,
Viens me retrouver, ô fleur de mon rêve,
Blanche étoile de mes yeux,
Et nous partirons tous deux…
Nos chauds serments, notre ivresse profonde
En un jour ne finiront pas.
Tous deux nous partirons demain pour le vieux monde…
Comme ici, nous pourrons nous adorer là-bas !
Scène V
Non, Mahénu, tu ne peux pas le suivre.
Songe à Taïrapa tout courbé par les ans.
Il a bercé ton clair printemps
Et maintenant, il a besoin de toi pour vivre…
Mon père…
Enfant, si tu partais ainsi,
Il en mourrait sans doute…
Et ne mourrai-je pas en demeurant ici ?
Pauvre petite, écoute,
Écoute aussi ;
Les fleurs de nos pays se fanent sur la terre
D’exil et perdent leurs attraits.
Il leur faut le soleil, le parfum, le mystère,
L’enchantement de nos forêts,
Ici, tes grands yeux purs ont des clartés sereines,
Là-bas leur flamme s’éteindra.
Il n’écoutera plus tes douces cantilènes,
Un jour il te dédaignera !
Il me dédaignerait, ô pensée, ô souffrance !
Non, Mahénu, non, tu ne peux le suivre en France.
Il me dédaignerait, lui, non, cela n’est pas
Possible !…
Enfant ! d’autres ont quitté l’île
Et d’autres ont souffert là-bas !
Oh ! ne plus être aimée, être une chose vile
Et sans rayons ! Doux passé de lumière,
Réveil fatal !…
Enfant, rentre avec ton vieux père…
Tout ce bruit te fait mal.
Il ne m’aimerait plus !…
Oui, sous le vert feuillage
Je veux retourner, je veux m’endormir
Le cœur toujours plein de son souvenir…
Mahénu, courage !
Reviens au pays de Bora-Bora…
Ô pays de Bora-Bora,
Grand morne bercé par le flot sonore,
Dans les parfums de mimosa,
Dans l’ombre de la nuit, dans la naissante aurore,
Mon cœur, mes yeux mourants te reverront encore…
Ah ! pleure, Mahénu, ton rêve évanoui !
Un soir d’été, son frère est parti comme lui !