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L’économie politique en vingt-deux conversations/Des machines, ou de la cherté et du bon marché

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Traduction par Caroline Cherbuliez.
Établissement encyclographique (p. 339-351).

DES MACHINES,
OU
DU HAUT PRIX ET DU BON MARCHÉ.


Jackson, pauvre ouvrier en soie, qui gagnait péniblement sa vie, se trouvant trop misérable, se décida à partir pour l’Amérique. Il voulut prendre congé de tous ses amis, et faisait tristement le tour du village, lorsque Hopkins, qui était devant sa porte, l’accosta :

« Vous partez donc pour le Nouveau-Monde, voisin Jackson ? lui dit-il. Je vous souhaite bonne fortune ; on dit que c’est un beau pays ; mais il faut du temps pour y arriver.

— Il faut que je choisisse entre la paroisse et l’Amérique, répondit Jackson, et il ne sera pas dit que je serai un fardeau pour mon pays tant que je serai jeune et robuste. J’ai pris patience pendant longtemps, espérant, à force de travail et d’économie, de me faire un petit fonds ; mais depuis l’invention d’une nouvelle machine, introduite dans nos fabriques, je n’ai plus d’ouvrage ; une de ces machines fait à elle seule le travail de douze ouvriers. Maintenant c’est à qui fabriquera au plus bas prix, et à moins que de travailler gratis comme les machines, qui n’ont ni estomac à nourrir ni enfants à élever, on n’obtient plus d’ouvrage. Je me souviens d’un temps où je gagnais trente francs par semaine ; mais la machine fait autant d’ouvrage pour la valeur de cinq à six francs, et c’est maintenant le prix que l’on m’offre de mon travail.

— Il est assez naturel, dit Hopkins, que des fabricants fassent travailler à des prix modiques lorsqu’ils le peuvent, c’est dans leur intérêt. »

Cette réponse n’avait rien de consolant pour Jackson ; Hopkins s’en aperçut et lui conseilla de laisser là le métier et la navette, et d’essayer d’un autre état ; mais cette proposition ne parut pas lui être agréable : « Alors, reprit Hopkins, vous ferez bien peut-être d’émigrer, d’autant plus que vous n’avez ni femme ni enfants à emmener avec vous.

— Quoique je n’aie ni femme ni enfants, j’aurais préféré n’être point obligé de quitter mon pays et mes amis ; mais lorsqu’on a été ouvrier en soie toute sa vie, il n’est pas si aisé de changer d’état tout à coup ; d’autant plus qu’à présent un homme n’est pas plus tôt établi à ses affaires, que voici quelque nouvelle machine qui vient lui ôter son gagne-pain. C’est mon tour, voisin Hopkins, mais le vôtre pourra venir, car il n’est pas impossible que l’on invente une machine à labourer la terre.

— Quant à cela, répliqua Hopkins, c’est déjà fait : la charrue n’est-elle pas une machine ?

— J’ai ouï dire, reprit Jackson, qu’autrefois on labourait avec une bêche ; l’ouvrage ne manquait pas dans ce temps-là, car il fallait bien des hommes seulement pour labourer un champ.

— Mais le blé devait être fort rare ; car vous comprenez, Jackson, que leur travail, quelque rude qu’il fût, ne produisait pas la moitié de ce que produit la même quantité de travail exécuté avec la charrue, et vous conviendrez qu’on ne peut acheter plus de blé qu’il n’y en a à vendre.

— Oh ! je ne puis le nier, c’est clair comme deux et deux font quatre.

— Il y avait donc fort peu de blé et il était cher ; les gens riches l’achetaient, et les pauvres, comme vous et moi, n’avaient pas souvent un morceau de pain à manger. Si vous voulez qu’on se passe de toute espèce de machines, il faut briser les bêches aussi bien que les charrues, car l’une et l’autre sont des machines, et pour y suppléer nous pourrions gratter la terre avec nos ongles comme des sauvages ; ce sera un fameux progrès dans notre industrie, et je se rais curieux de voir ce que la terre produirait, cultivée de cette manière.

— Vous êtes toujours dans les extrêmes, John ; il me semble qu’il y a un milieu entre gratter la terre avec ses ongles ou ne rien faire de ses dix doigts. Je ne désapprouve pas l’usage de toute espèce de machine ; je sais que mon métier à tisser m’a fait gagner ma vie pendant longtemps ; mais je vous parle de la nouvelle machine qui m’a ruiné.

— Supposons, Jackson, que par la suite on établisse dans les fabriques une machine supérieure encore à celle dont vous vous plaignez, il se trouvera beaucoup d’ouvriers dans votre position, c’est-à-dire renvoyés des fabriques et qui auront comme vous sujet de haïr les machines.

— Mais je ne conviens pas, dit Jackson, que la bêche soit une machine, c’est un outil.

— À mes yeux, reprit Hopkins, une machine, un outil, un meuble ou un instrument, c’est tout un, qu’importe le nom ? J’appelle machine tout ce qui peut nous aider dans l’exécution de notre travail, que ce soit une bêche ou une pioche, un marteau ou un ciseau, ou la grande machine à vapeur qui met en mouvement tous les dévidoirs d’une manufacture de coton.

— Eh bien ! en vous accordant que la bêche soit une machine, son invention ne fit de tort à personne, car à chaque bêche il fallait un homme pour l’utiliser, de même qu’un homme devant chaque métier dans la fabrique où j’ai travaillé si longtemps ; et voilà les seules machines qui soient nécessaires, je le soutiens, dit Jackson en élevant la voix et mettant d’autant plus d’emphase à ses paroles qu’il se croyait sûr de son fait. Elles nous aident au lieu de prendre notre place, tandis que la nouvelle machine, qui fait l’ouvrage d’une vingtaine d’hommes, n’en demande qu’un ou deux pour la diriger, et par conséquent en met dix-neuf sur le pavé : cela est clair. » Et il s’arrêta en regardant Hopkins d’un air triomphant.

« Et c’est là précisément pourquoi on ne se sert plus de la bêche. Comme il faut un homme pour chaque bêche, chaque homme exigerait le prix de sa journée de travail, et il en coûterait aux fermiers des sommes considérables pour produire du blé.

— Je ne m’inquiète guère des fermiers, répliqua Jackson, vexé d’être encore rétorqué lorsqu’il croyait avoir raison. J’aime mieux m’occuper des pauvres ouvriers qui gagnent péniblement leur vie.

— Mais s’il en coûtait beaucoup plus aux fermiers pour produire du blé, ils ne pourraient pas le vendre au même prix, à moins que vous ne pensiez, Jackson, qu’on s’enrichisse en faisant un commerce dans lequel on se trouve en perte.

— Je ne suis pas si sot que de croire qu’un fermier puisse vendre son blé pour moins qu’il ne lui en a coûté pour le produire, il est juste qu’il fasse un profit raisonnable.

— Eh bien ! une charrue, avec un attelage de bœufs ou de chevaux et deux hommes pour la conduire, fait l’ouvrage de cinquante bêches, et le blé, étant produit à un prix très-inférieur, se vend beaucoup meilleur marché ; c’est donc une utile invention que celle de la charrue, qui, en diminuant les frais de la culture du blé, a nécessairement apporté une baisse dans son prix et l’a mis à la portée des pauvres.

— Mais il est bien reconnu que la bêche brise mieux la terre que la charrue, et on continue à s’en servir dans les jardins.

— Je ne le nie pas, Jackson ; mais il serait trop coûteux de l’employer pour labourer nos champs. Croyez-moi, nous n’avons qu’à nous féliciter de toutes les inventions propres à favoriser et à augmenter la production-des objets de consommation. »

Jackson, n’ayant rien à répliquer, répéta ce qu’il avait déjà dit, savoir que, si l’ouvrage était fait par des machines, ceux qui n’avaient d’autres moyens d’existence que leur travail se verraient réduits à mourir de faim.

« Nous sommes toujours prompts à dire que nous vivons de notre travail ; c’est une manière de parler, car le travail nous fatigue, si ce n’était l’argent qu’il nous rapporte.

— Certainement, Hopkins, et personne n’est assez sot pour ne pas savoir qu’un travail excessif peut nuire à la santé, et que, lorsqu’on dit vivre de son travail, cela signifie du produit de ce travail ; et si vous êtes si précis, je vous ferai observer que ce n’est pas non plus de l’argent même que produit notre travail que nous vivons, mais des objets, nécessaires à notre existence, que nous nous procurons avec cet argent.

— Très-bien. Jackson, et vous avez dû remarquer que plus ces objets sont à bon marché, plus il nous est facile de les acheter.

— Sans doute.

— Eh bien ! quel est le moyen d’avoir ces marchandises en abondance et à bas prix ? Est-ce en les faisant de main d’homme seulement, ou avec le secours d’aides tels que les moulins, les machines à vapeur, etc., qui ne demandent aucune rétribution pour leur travail et sont mises en activité par une bouffée de vent ou de vapeur ou par un courant d’eau froide ; bonnes mécaniques qui font à elles seules l’ouvrage de centaines d’hommes, et tout cela pour rien ! Et vous, Jackson, au lieu d’être reconnaissant, vous les accablez d’injures. »

Jackson était trop malheureux pour se laisser convaincre par les raisonnements d’Hopkins.

« Oui, dit-il, ces machines travaillent à meilleur marché que nous ; mais je demanderai encore à quoi cela nous est bon, à nous, qu’elles ont chassés des fabriques ? Si nous n’avons pas d’ouvrage, nous ne recevons pas de salaire, et alors que nous importe le prix des marchandises ?

— Aucune manufacture ne peut cheminer toute seule, Jackson ; on y a toujours besoin d’hommes, de femmes et d’enfants pour en diriger les machines, et je vous demande si à mesure que les machines se perfectionnent, et qu’on en invente de nouvelles, il y a moins d’ouvriers employés dans les manufactures ?

— Sans doute, beaucoup moins ; vous devez le voir par le nombre d’ouvriers qui se trouvent, comme moi, sans occupation.

— Il vous semble qu’il en est ainsi, parce que vous ne regardez pas plus loin que votre nez ; vous ne pensez pas à la quantité de marchandises qui se fabrique de plus, et qui est une conséquence naturelle de l’introduction des machines dans les manufactures, ni au grand nombre de gens qui sont employés par ce moyen. J’ai entendu dire au vieux Spire, qui n’a pas moins de cinquante ans d’expérience acquise dans les manufactures, que, lors de l’invention des machines à filer, un grand nombre de fileurs furent renvoyés des fabriques ; ce qui causa une révolte parmi eux : ils brisèrent quelques-unes des nouvelles machines ; mais les séditieux furent bientôt arrêtés. On répara le dégât qu’ils avaient fait, et environ dix ans après, le commerce avait si bien prospéré, que le nombre d’ouvriers employés dans les manufactures, tant comme fileurs que comme tisseurs, était quarante fois plus fort qu’auparavant. Vous voyez donc que, si au premier moment les ouvriers ont eu à se plaindre, ils ont été complètement dédommagés plus tard.

— S’ils ont dû attendre dix ans, ils ont eu le temps de mourir de faim.

— Mais, Jackson, cette prospérité s’est accrue par degrés, durant l’espace de dix ans, et non pas tout à coup au bout de ce temps-là. Lorsque les machines furent introduites dans les manufactures, les fabricants calculèrent avec prudence qu’ils devaient commencer petitement ; et c’est pour cela qu’ils renvoyèrent une partie de leurs ouvriers ; mais si l’année suivante la demande des produits de fabrique augmenta, ils dûrent nécessairement avoir besoin d’un plus grand nombre d’ouvriers ; et il en fut de même pendant dix ans. Spire m’a parlé aussi d’une vieille femme qui pensait un peu comme vous, Jackson ; assise auprès de son rouet, elle se plaignait de ne plus gagner autant qu’autrefois en filant ; comme elle était à se lamenter, les ouvriers d’une fabrique voisine quittèrent l’ouvrage pour retourner chez eux. Il entra chez la bonne vieille deux hommes, trois femmes et quatre ou cinq enfants, qui tous étaient ses petits-enfants ou arrière-petits-enfants. Spire lui fit observer que toute sa famille trouvait de l’ouvrage à la fabrique, et que chacun de ses membres y gagnait vingt fois autant qu’elle eût jamais gagné avec son rouet. 11 lui demanda ce qu’elle payait autrefois une robe de coton.

« Je n’en portais pas, mon bon monsieur, répondit-elle, c’était trop cher.

— Vraiment ! reprit Spire. Eh bien ! vos petits-fils ont des chemises de coton et vos petites-filles de jolies robes, et je sais que le coton ne coûte pas le quart de ce qu’il coûtait dans votre jeunesse. D’où cela vient-il ? de ce qu’il est tissé et filé à la fabrique. »

« La pauvre vieille ne voulut pas convenir de la vérité des paroles de Spire, et continua à regretter le bon vieux temps, où tout allait si bien. Spire lui ayant demandé ce qu’elle payait une paire de bas dans ce temps-là :

« Oh ! je n’y mettais pas mon argent, dit-elle ; j’allais nu-pieds : les bas étaient trop chers, et d’ailleurs nous n’en avions pas besoin.

— Alors pourquoi n’avoir pas continué à vous en passer, et gardé votre argent pour quelque autre chose dont vous ayez besoin ? Mais vous auriez peut-être de la peine à vous séparer de cette paire de bas de laine qui garantit vos pieds du froid et de l’humidité ?

— Cela n’est pas nécessaire, reprit la vieille ; les bas sont assez bon marché pour que nous puissions en porter.

— Et c’est parce qu’ils sont faits au métier, ce qui requiert beaucoup moins de travail que de les tricoter. Vous voyez, bonne femme, que non-seulement votre famille, qui est assez nombreuse, s’entretient au moyen des machines à filer ; mais que, de plus, elle leur doit en partie la vie, car, sans les machines, plusieurs de vos petits-enfants seraient morts faute de nourriture.

— Quant à cela, monsieur, il a plu au Seigneur de m’ôter plus de la moitié de mes enfants ; j’en ai mis douze au monde, et je n’ai pu en élever que quatre.

— Ah ! ah ! dit Spire en riant, c’était dans le bon vieux temps, cela ; mais dites-raoi, je vous prie, avez-vous perdu la moitié de vos petits-enfants ?

— Non, leurs mères ont eu un meilleur sort : sur seize petits-enfants que j’ai eus, six seulement sont morts.

— Il n’y a point de sort là, bonne femme, mais leurs enfants ont été mieux nourris, mieux vêtus, et c’est la volonté de Dieu que les enfants meurent si leurs parents ne peuvent pas pourvoir à tous leurs besoins. »

» Spire avait raison, poursuivit Hopkins ; il serait difficile de calculer tout le bien qui dérive de l’invention des machines. Nous fabriquons des marchandises, non-seulement pour notre pays, mais pour tous les pays étrangers, et cela, comme je l’ai entendu dire, parce qu’au moyen de la supériorité de nos machines, nous fabriquons mieux et à meilleur marché. On dit qu’il n’y a pas de pays où il y ait autant de manufactures qu’en Angleterre, ni un aussi grand nombre de bras occupés. »

Hopkins s’arrêta pour reprendre haleine et laisser Jackson faire l’observation qu’il y avait des fabriques partout ailleurs qu’en Angleterre.

« Oui, mais elles sont faites d’après les nôtres. John Bull est un adroit compagnon, habile et industrieux ; il s’occupe constamment à inventer quelque chose de nouveau pour perfectionner les mécanismes afin de faire travailler mieux et à meilleur marché que ses voisins. »

Jackson, n’ayant rien à répliquer, se contenta de répéter que si les nouvelles inventions faisaient la fortune des maîtres de fabriques, elles ruinaient les pauvres ouvriers.

« Votre position est cruelle, Jackson, c’est ce qui vous rend sourd à la voix de la vérité ; mais il ne peut pas y avoir beaucoup d’ouvriers dans votre cas, car on ne peut nier que le pays ne soit toujours plus peuplé, et si l’invention des machines obligeait le peuple à émigrer ou à mourir de faim, il me semble que la population aurait diminué.

— Oh ! quant à cela, dit Jackson, la population dépend du nombre de ceux qui naissent, et pour inoi, je crois que ce sont les pauvres qui ont le plus d’enfants.

— Rappelez-vous ce que disait Spire à la vieille fileuse ; quoiqu’il naisse beaucoup d’enfants, ils ne seront pas tous élevés s’il n’y a pas de la nourriture et des vêtements pour tous. Or, si un plus grand nombre d’enfants arrivent à l’âge de maturité, vous pouvez en conclure qu’il règne plus d’aisance dans les familles pauvres ; ce n’est donc pas parce qu’il en naît davantage, mais parce qu’il en meurt moins, que la population augmente.

— Parce qu’il en meurt moins ? répéta Jackson en riant ; ne devons-nous pas tous mourir un jour ou l’autre ?

— Mais que le jour vienne plus tôt ou plus tard, cela fait une grande différence, Jackson, et je vous dis qu’on vit plus longtemps à présent qu’autrefois. Beaucoup plus d’enfants atteignent l’âge viril avec une bonne santé : de là vient que leur vieillesse a moins d’infirmités, et que leur existence est prolongée. Il y a cinquante ans, on mourait très-fréquemment à l’âge de quarante ans ; maintenant il est rare qu’on meure avant cinquante-huit ans. Cela fait une différence de dix-huit ans, et vous et moi ne sommes pas fâchés d’avoir la chance de vivre dix-huit ans de plus que nos ancêtres. En remontant à quelques siècles en arrière, vous trouverez que la mortalité était deux fois ce qu’elle est à présent ; c’est parce que nous sommes mieux nourris, plus chaudement vêtus pendant notre enfance, et mieux soignés lorsque nous sommes malades, que nous vivons plus longtemps ; et cette augmentation dans le bien-être de chacun provient de la facilité qu’il y a maintenant dans toutes les classes de la société à se procurer les choses nécessaires à la vie, facilité qui est le résultat de l’invention des machines, qui, en favorisant le commerce et l’industrie, contribuent puissamment, ! la prospérité des peuples.

— Vous parleriez jusqu’au jour du jugement, que vous ne me persuaderiez pas, répondit Jackson. Je ne croirai jamais que ce soit pour le bien d’aucun autre que de lui même qu’un fabricant essaie dans ses manufactures quelque nouveau genre de travail.

— C’est possible, reprit Hopkins ; mais il n’est pas douteux que le bien qu’il se fait à lui-même rejaillit sur les autres : c’est dans la nature des choses. Dieu veille sur le pauvre aussi bien que sur le riche, et s’il a mis dans la tête des manufacturiers les moyens d’expédier le travail et de l’effectuer à des prix modérés, c’est pour le bien de tous.

— Ah ! s’écria Jackson en s’animant, s’il avait plu à Dieu de nous donner une nourriture prête à manger et des vêtements prêts à mettre, comme il nous a donné l’eau à boire et l’air à respirer, ce serait bien plus commode, et nous serions beaucoup plus heureux. »

Il y avait de la naïveté dans cette réflexion, et John ne savait trop que répondre ; mais, après un moment de silence, il dit :

« Nous devons croire que Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient, et que s’il ne nous donne pas gratis toutes les choses nécessaires à la vie, c’est pour notre plus grand bien. Un de ses motifs pour agir ainsi a pu être la crainte de faire de nous des paresseux ; si la bière et les liqueurs fortes avaient été aussi communes que l’eau, nous aurions tous été des ivrognes, et figurez-vous toutes les disputes et les batailles qu’il y aurait eu. Non, Jackson, ce qui est, est bien : l’oisiveté est la mère de tous les vices.

— Ah ! John, vous n’êtes pas conséquent. S’il est bon que l’homme travaille, pourquoi inventer des machines qui font son ouvrage ?

— Ce n’est pas pour le plaisir de rester les bras croisés, reprit Hopkins ; mais parce que moins notre travail est nécessaire à l’exécution d’un objet quelconque, plus il nous reste de temps pour travailler à autre chose, et moins les choses ont coûté à produire, plus elles se vendent bon marché ; or, il est aussi important pour nous d’acheter à bas prix que d’avoir beaucoup d’ouvrage, car nos salaires de la semaine suffisent à payer autant de marchandises, si elles ne sont pas chères, que nous pourrions en payer avec nos salaires de deux semaines lorsque les marchandises coûteraient le double ; et, je vous le répète depuis plus d’une heure (mais sans pouvoir le faire entrer dans votre tête), que c’est au moyen de machines que l’on produit à bon marché. Lorsque c’est le vent, le feu, l’eau et la vapeur qui travaillent, les marchandises se vendent à des prix modérés, de manière que presque tout le monde peut en acheter. Vous savez que lorsqu’un objet de fabrique baisse de prix, la demande en augmente, et que pour y satisfaire on fabrique plus et toujours plus de cet article, ce qui nécessite un plus grand nombre d’ouvriers, jusqu’à ce qu’enfin il y en ait davantage dans les manufactures qu’avant l’invention des machines ; et quand il y a de l’occupation pour tous et que la vie n’est pas chère, nous avons tout ce que nous pouvons désirer.

— Oh ! je vous prie, demanda Jackson, où avez-vous appris tout cela ? Ce n’est pas vous qui l’avez imaginé.

— Non, mais j’ai toujours cherché à apprendre quelque chose de ceux qui en savent plus que moi, comme par exemple en causant avec le seigneur du village, qui est très-savant. C’est lui qui m’a donné un petit livre intitulé l’Ami des ouvriers. La première fois que je l’ai lu, je ne l’ai pas compris ; mais en me donnant beaucoup de peine, j’ai fini par saisir le sens des explications qu’il contient. C’est là que j’ai appris tout le bien que nous a fait l’invention des machines, et combien c’est être sot et méchant que de vouloir s’y opposer.

— J’aimerais bien voir ce livre, dit Jackson.

— Le voici, répondit Hopkins, en le sortant de sa poche, je vais vous en lire un passage qui parle de la Nouvelle-Zélande, où il n’y avait aucune espèce de machines, pas même un outil. Page 81 :

« La principale distinction entre l’habitant d’un pays sauvage et l’habitant d’un pays civilisé, c’est que l’un dissipe ses forces et ses moyens naturels et acquis, et que l’autre les économise et les conserve, et c’est parce que l’homme dans l’état civilisé possède des instruments et des outils perfectionnés qui l’aident et le soulagent dans ses travaux, tandis que l’homme qui habite. des régions incultes et peu peuplées ne possède que des outils grossiers et dont l’usage exige de lui un travail rude et pénible. Un des chefs du peuple de la Nouvelle-Zélande, qui, par ses relations avec les Anglais, avait appris à apprécier la valeur des outils, disait à M. Marsden, missionnaire anglais, que ses bêches de bois étaient brisées et qu’il n’avait pas de hache pour en faire d’autres ; ses canots étaient aussi gâtés, et il n’avait ni clous ni vrilles pour les raccommoder ; ses champs de pommes-de-terre étaient restés incultes parce qu’il n’avait pas de houes pour briser la terre, et lui et son peuple n’avaient rien à manger.

» Cela vous montre l’état d’un peuple sans outils.

» Les habitants de la Nouvelle-Zélande occupent la partie du globe justement opposée à celle où nous sommes, et ils viennent rarement cher nous. Cependant, lorsque quelques-uns y sont venus, ils ont été assez intelligents pour comprendre tous les avantages que nous retirons de l’usage des machines, et combien nous sommes plus avancés qu’eux. Un de ces pauvres gens fondit en larmes en voyant une corderie, parce qu’il s’aperçut de l’immense supériorité que le talent de filer les cordes nous donnait sur ses compatriotes. Un autre, qui était adroit et ingénieux, emporta dans son pays un petit modèle de moulin à grain. »

» Et croirez-vous, poursuivit Hopkins, en posant son livre, que l’Angleterre et la Nouvelle-Zélande sont deux pays de la même étendue, et que, tandis que nous sommes vingt-six millions d’habitants, la Nouvelle-Zélande en a seulement dix mille ? Cela fait deux mille six cents Anglais pour un habitant de la Nouvelle-Zélande. Cependant un de nous autres ouvriers anglais est mieux nourri, mieux vêtu et mieux logé que les principaux chefs de la Nouvelle-Zélande, parce que dans ce pays-là il n’y a ni industrie ni commerce ; ils sont pauvres, affamés, à moitié nus comme des sauvages, et vivent dans des huttes si misérables que vous n’y mettriez pas même un cochon. Si vous lisiez l’histoire d’Angleterre, Jackson, vous y verriez qu’une fois, longtemps avant qu’il y eût des manufactures, l’Angleterre n’était pas plus civilisée que la Nouvelle-Zélande : ainsi, vous voyez ce que nous avons gagné par nos machines. »

Jackson continuant à murmurer, Hopkins avoua qu’il le trouvait fort à plaindre.

« Mais vous ne pouvez pas dire, ajouta-t-il, que la nouvelle machine fasse tort à tout le monde, car si elle exécute le tissage à meilleur marché, les étoffes seront moins chères, et tous ceux qui en achètent y gagneront, vous aussi bien que les autres : vous pensez sans cesse à la perte que vous faites comme tisseur, et jamais au bénéf fice dont vous jouirez comme consommateur.

— Qu’y gagnerai-je, puisque je suis obligé de partir ?

— Allez où vous voudrez, Jackson, les manufactures anglaises vous suivront partout, particulièrement en Amérique, et vous ne serez pas fâché de pouvoir y acheter leurs produits à bon marché.

— Tout ce que je sais, dit Jackson, c’est que la nouvelle machine a fait ma ruine ici.

— Mais lorsque nous parlons du bien général et de la prospérité du pays, reprit John d’un ton important, nous devons nous rappeler qu’ily a dans le pays d’autres personnes que vous et vos confrères les ouvriers tisseurs. Vous êtes les seuls qui souffrez, tandis que toute la population y gagne ; et, je vous le demande, serait-il raisonnable de renoncer à cette nouvelle machine pour l’avantage de quelques-uns, lorsque des raillions y trouvent leur profit ? Ce serait nuire à dix mille au moins pour le bien d’un seul, et, permettez-moi de vous le dire, Jackson, vous auriez mieux fait, au lieu de vous attacher obstinément à un travail qui diminuait chaque année, d’essayer de faire autre chose, ainsi que tant d’autres qui se trouvaient placés comme vous. J’ai entendu dire qu’il n’y a pas moins de vingt mille tisseurs de soie qui maintenant sont occupés à la manufacture de coton de Manchester. Il faut prendre courage, mon ami, et suivre le courant, car nous ne pouvons pas l’arrêter, quoi que nous fassions pour cela. Plusieurs ont essayé de la sédition et de la violence ; mais quelle est la fin de ces émeutes ? Les séditieux sont arrêtés tôt ou tard, quelques-uns pendus, d’autres déportés, et le perfectionnement des machines n’en continue pas moins.

— Ils se sont vengés, c’est toujours cela, dit Jackson, car il y a eu plusieurs machines et même des fabriques détruites dans de pareils moments.

— Et quel bien en est il résulté, Jackson ? C’est mettre le feu à votre maison afin de brûler les écuries de votre voisin ; car, lorsqu’une manufacture a été détruite, les ouvriers n’ont plus d’ouvrage, et personne ne veut plus les employer : ainsi, pour un fabricant ruiné. il y a peut-être cinq cents ouvriers réduits à la misère. Ajoutez à cela que les marchandises seront moins abondantes et plus chères tant que la fabrique n’aura pas été rebâtie et remise en activité, de sorte qu’après vous être querellés, battus, et avoir été punis les uns par la loi, les autres par leur propre sottise, vous vous retrouvez au même point d’où vous êtes partis. Peut-il y avoir une folie plus grande que celle qui porte les hommes à détruire les moyens par lesquels ils peuvent se procurer à bon marché toutes les choses dont ils ont besoin ? C’est à peu près comme si l’on brûlait les tas de blé, afin d’avoir le pain à meilleur marché. Non, croyez-moi, lors même que vous pourriez prouver qu’une machine est un mal, en voulant la détruire par la violence vous parviendriez seulement à augmenter le mal. Les manufactures feront toujours leurs marchandises aux prix les plus modiques, quoi que vous fassiez pour l’empêcher, et je dis Dieu merci, car plus elles seront produites à bon marché, plus elles se vendront à bas prix, et nous y trouverons tous notre avantage. Mais puisque vous préférez aller chercher fortune ailleurs, je désire de tout mon cœur que vous réussissiez, et je vous souhaite un bon voyage. »

En disant cela, Hopkins serra cordialement la main de Jackson, et ils prirent congé l’un de l’autre.

Hopkins espérait que ses arguments auraient produit un grand effet ; mais Jackson était trop aveuglé par ses préjugés et par les revers qu’il avait éprouvés pour que son esprit fût ouvert à la conviction ; tout en s’en allant, il murmurait entre ses dents : « Oui, voilà bien des belles paroles ; mais à quoi peuvent-elles me servir ? ça ne donne rien à manger. »