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L’économie rurale en Angleterre/04

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L’économie rurale en Angleterre
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 2 (p. 236-274).


L'ECONOMIE RURALE


EN ANGLETERRE.




IV.


LES REVOLUTIONS AGRICOLES DE L'ANGLETERRE ET LA REFORME DE SIR ROBERT PEEL.




I

On a vu[1] que l’attachement de la portion la plus riche, la plus éclairée et la plus puissante de la nation anglaise pour la vie rurale était la cause principale du développement agricole de ce pays ; mais ce n’est pas la seule, ou plutôt elle n’agit pas toujours directement : une autre cause qui ne fait qu’un au fond avec elle, mais qui s’en distingue dans l’application, c’est l’excellent esprit public des Anglais, qui, depuis plus d’un siècle et demi, les a préservés à la fois des abus du pouvoir absolu et des désordres révolutionnaires, tous deux si funestes à toute espèce de travail. Rien de comparable à la dernière moitié du règne de Louis XIV, au règne entier de Louis XV et aux tourmentes de la révolution n’a affligé cette nation heureuse ; le XVIIIe siècle, si désastreux pour nous d’un bout à l’autre, a été pour elle une époque de développement continu, et, quand nous avons repris notre essor interrompu, elle avait sur nous l’avance de trois quarts de siècle.

Il y a deux cents ans, c’était la France qui, sous le rapport agricole comme sous tout autre, était la plus avancée des deux. Les douze ans qui s’écoulèrent de la paix de Vervins a la mort de Henri IV forment peut-être la plus belle de ces périodes de prospérité, si courtes et si rares, qui apparaissent de loin en loin dans le sombre et sanglant tissu de notre histoire. L’annaliste a peu d’événemens à enregistrer pendant ces années si vides en apparence, elles n’offrent ni guerres ni scènes dramatiques ; mais la popularité de Henri IV, le seul roi que la nation ait aimé, montre assez ce qu’elles ont été. Certes Sully avait bien des défauts. Son orgueil, sa cupidité, son avarice, l’auraient rendu insupportable s’il avait vécu de nos jours ; même pour son temps, il avait des préjugés excessifs : il détestait le commerce et l’industrie, qui commençaient à poindre, et il échoua heureusement dans ses efforts pour empêcher l’introduction de la soie en France ; mais, au milieu de ses erreurs, il avait eu une idée juste : il comprit l’importance de l’agriculture, s’il méconnut celle du commerce, et ses encouragemens suffirent pour provoquer une expansion agricole inouïe pour le temps. Un écrivain contemporain, Olivier de Serres, nous a laissé un livre admirable, témoignage éloquent de l’élan universel : le Théâtre d’agriculture parut en 1600. L’auteur était un noble protestant, seigneur du Pradel en Vivarais, qui avait vécu retiré au milieu de ses champs pendant les convulsions religieuses et politiques. Son écrit, qu’il dédia à Henri IV, est à la fois le meilleur et le plus ancien traité d’agriculture qui existe dans aucune langue moderne. Son nom est une des gloires de la France : les temps qui suivirent l’ont oublié, et, quand il fut ramené au jour, il y a cinquante ans, après une autre paix générale qui avait donné le même essor au travail, ce fut une véritable résurrection ; ainsi nous récompensons nos grands hommes. Toutes les bonnes pratiques agricoles étaient connues du temps d’Olivier, il donne des préceptes qui pourraient encore aujourd’hui suffire à nos cultivateurs ; aussi la production fit-elle de rapides progrès en peu d’années, au grand profit de votre peuple, dit-il lui-même en s’adressant au roi dans sa dédicacé, lequel demeure en sûreté sous son figuier, cultivant sa terre, et comme à l’abri de votre majesté, qui a à ses côtés la justice et la paix.

Le fatal génie qui préside à nos destinées ne permit pas longtemps ce calme fécond : l’assassinat de Henri IV replongea la France dans le chaos ; mais les conséquences de ce rapide moment d’espérance se firent sentir dans tout le cours du siècle, et la grandeur de Richelieu et de Louis XIV a été due en partie aux germes de richesse déposés alors dans le sol. Tous les renseignemens historiques attestent qu’à cette époque nos campagnes étaient habitées par une nombreuse noblesse qui confondait ses intérêts avec ceux des populations rurales ; la funeste séparation qui a tout perdu n’a eu lieu que plus tard.

La civilisation, au moyen âge, va toujours du sud au nord. L’agriculture, comme tous les arts, a fleuri d’abord en Italie. La Provence et le Languedoc furent de bonne heure les parties de la France les mieux cultivées, comme les plus rapprochées du foyer lumineux. Olivier de Serres était né sur les confins de ces deux provinces. La Grande-Bretagne, située beaucoup plus loin, ne reçut que plus tard l’impulsion. Après le règne d’Elisabeth, on y était encore en pleine barbarie. Guichardin évalue à 2 millions d’âmes seulement la population de l’Angleterre proprement dite de son temps ; d’autres la portent à 4 millions ; elle en compte aujourd’hui 16. Les trois quarts du pays restaient en friche. Des bandes de vagabonds dévastaient les campagnes. La nation inquiète, profondément agitée, cherchait à se constituer ; mais elle devait passer par une longue série de révolutions avant de trouver sa forme définitive, et, en attendant, l’agriculture souffrait comme le reste. Pendant tout, le cours du XVIIe siècle, la France vendait du blé à la Grande-Bretagne. Après 1688, tout change. Les ombres s’étendent sur la France épuisée par les folies de Louis XIV. L’Angleterre, au contraire, renouvelée et rajeunie, prend un essor qui ne doit plus s’arrêter. La population de la France descend au lieu de s’accroître ; celle de l’Angleterre monte rapidement. Boisguillebert, Vauban, tous les documens du temps, constatent la décadence progressive de l’agriculture française. L’Angleterre au contraire, qui ne produisait pas, sous les Stuarts, assez de grains pour se nourrir, devient, cent ans après, le grenier de l’Europe. Bien qu’elle eût une population double à alimenter, et que cette population vécût beaucoup mieux que par le passé, elle vendait tous les ans un ou deux millions d’hectolitres de blé à l’étranger, ce qui est énorme pour les moyens de transport connus à cette époque. On a calculé que, dans la dernière moitié du XVIIIe siècle, elle vendit à ses voisins, et notamment à la France, pour un milliard de francs de céréales.

Mais aussi que de succès pour elle, et que de revers pour nous pendant cette fatale période ! D’abord la terrible guerre de la succession, les cruelles défaites de Blenheim, de Ramillies et de Malplaquet, l’existence même de la France compromise et sauvée comme par miracle à Denain ; ensuite la guerre, plus désastreuse encore, de sept ans, la défaite de Rosbach, nos flottes et nos colonies perdues, le ministère de lord Chatam élevant sur nos ruines la grandeur de son pays ; le crédit de la nation britannique fondé par une longue série de succès ; le nôtre détruit par les extorsions des traitans et les extravagances du système de Law ; le peuple anglais, heureux et fier de son gouvernement, s’attachant à lui de plus en plus, et se livrant au travail avec confiance, sous la protection de ses lois et de ses victoires ; le nôtre, au contraire, ruiné, humilié, opprimé, désertant les travaux utiles, dont le fisc dévorait les produits, et ne sentant plus pour ses maîtres que haine et mépris.

L’agriculture, comme l’industrie, a besoin avant tout de sécurité et de liberté ; de tous les fléaux qui peuvent l’accabler, il n’en est pas de plus mortel qu’un mauvais gouvernement. Les révolutions et les guerres laissent du répit ; le mauvais gouvernement n’en laisse pas. Nous possédons un document assez sûr pour constater l’état où était tombée l’agriculture française, il y a un siècle, sous l’influence délétère d’un régime détesté, dans les articles grains et fermiers de l’Encyclopédie, écrits vers 1750 par le créateur de l’économie politique, le docteur Quesnay. Le territoire total, — la Corse et une partie de la Lorraine n’appartenant pas alors à la France, — est évalué par Quesnay à cent millions d’arpens de 51 ares, ce qui est conforme au cadastre de nos jours. Sur ces cent millions d’arpens, il évalue à 36 millions seulement, ou 18 millions d’hectares, le sol cultivé, dont 3 millions tenus par ce qu’il appelle la grande culture, et 15 par la petite. Il entend par grande culture celle des fermiers qui employaient des chevaux pour le labour, et qui suivaient l’assolement triennal, blé – avoine - jachère, et par petite celle des métayers qui se servaient de bœufs et qui suivaient l’assolement biennal, blé - jachère. Cette division devait être parfaitement exacte ; elle correspond encore aujourd’hui aux faits existans. Encore aujourd’hui, la France est partagée en deux régions distinctes : l’une, au nord, où dominent le bail à ferme, le travail par les chevaux et l’assolement triennal plus ou moins amélioré ; l’autre, au midi, où dominent le métayage, la travail par les bœufs et l’assolement biennal. Seulement, depuis 1750, la première a gagné du terrain, et la seconde en a perdu.

Quesnay évalue à 5 setiers de 156 litres, semence prélevée, le produit moyen en blé d’un arpent en grande culture, et à 2 setiers 1/2 celui de la petite, soit 15 hectolitres par hectare pour l’une et 7 1/2 pour l’autre, ou en tout, pour le million d’hectares emblavé de la grande culture et les 7 millions 1/2 de la petite, 70 millions d’hectolitres. Sous ce nom de blé sont compris, avec le froment, les grains inférieurs, comme le seigle et l’orge ; la même confusion est encore usitée dans beaucoup de parties de la France. Le seigle étant plus généralement cultivé à cette époque que le froment, on peut diviser approximativement ces 70 millions d’hectolitres ainsi qu’il suit : 25 millions en froment et 45 en seigle et orge. Quesnay y ajoute, pour la sole d’avoine, 7 millions de setiers, ou 11 millions d’hectolitres environ. Aujourd’hui la production de froment a presque triplé, celle du seigle et de l’orge est restée la même, celle de l’avoine a quadruplé, et ce n’est pas tout : en 1750, la pomme de terre n’existait pas ; le précieux supplément qu’elle fournit pour l’alimentation des animaux et des hommes manquait absolument. On cultivait peu les légumes secs, et plusieurs autres produits, qui aujourd’hui sont des richesses, étaient inconnus.

Le nombre des bêtes bovines était, d’après Quesnay, de 5 millions : c’est la moitié de ce qui existe aujourd’hui. Quant à la qualité, elle était bien inférieure. On abattait tous les ans 4 ou 500,000 têtes pour la boucherie : on en abat aujourd’hui dix fois plus ; et le bétail de cette époque, forcé de chercher lui-même sa subsistance dans des friches arides, des jachères nues, des prés marécageux, ne pouvait être comparé, comme poids moyen, au bétail d’aujourd’hui, nourri dans de bons prés ou alimenté à la crèche avec des racines et des fourrages artificiels. Les bœufs de quelques régions montagneuses où l’ancien système de pâturage grossier et inculte est encore en vigueur peuvent donner une idée de tout le bétail d’alors. Les moutons n’étaient certes ni plus nombreux ni meilleurs en proportion. Le nombre des porcs devait être proportionnel à la population. Quant aux chevaux, on sait que Turgot, voulant réorganiser les postes en 1776, ne put se procurer les 6,000 chevaux de trait dont il avait besoin. Quesnay ne dit qu’en passant un mot de la vigne ; Beausobre évaluait en 1764 la récolte annuelle du vin à 13 millions d’hectolitres, ou le tiers de ce qu’elle est aujourd’hui. Somme toute, en évaluant les produits d’alors aux prix de notre temps, on trouve tout au plus une valeur de 1,250 millions pour la production totale de l’agriculture française en 1750.

Aussi la population, bien qu’elle ne fût que de 18 millions d’âmes, était-elle arrivée à un degré de misère qui passe toute croyance. La condition du peuple proprement dit était affreuse, et les classes supérieures ne souffraient guère moins de la pauvreté commune. Vauban a fait dans sa Dîme royale une analyse de la société française qui fait frémir. D’après le calcul de Quesnay, le revenu net des propriétaires, qui est aujourd’hui de 1,500 millions, s’élevait en tout à 76 millions de livres, et celui des fermiers à 26 ; la livre d’alors valait à peu près le franc d’aujourd’hui. Les fermes étaient louées dans la grande culture 5 livres l’arpent, et dans la petite 20 à 30 sous, soit, pour la première, 10 francs, et pour la seconde de 2 à 3 francs l’hectare. Un contemporain de Quesnay, Dupré de Saint-Maur, dit même que, dans le Berry, une partie de la Champagne, du Maine et du Poitou, elles ne se louaient que 15 sous l’arpent, ou 1 franc 50 cent, l’hectare, et, à ce prix, les fermiers avaient beaucoup de peine à vivre. Un témoignage effrayant, entre mille autres, de ce dénûment général se trouve dans les mémoires du marquis d’Argenson, qui écrivait en 1739, cinq ans avant d’être nommé ministre des affaires étrangères par Louis XV : « Le mal véritable, celui qui mine le royaume et ne peut manquer d’entraîner sa ruine, est que l’on s’aveugle trop à Versailles sur le dépérissement des provinces. J’ai vu, depuis que j’existe, la gradation décroissante de la richesse et de la population en France. On a présentement la certitude que la misère est parvenue généralement à un degré inouï. Au moment où j’écris ; en pleine paix, avec les apparences d’une récolte, sinon abondante, du moins passable, les hommes meurent tout autour de nous comme des mouches, de pauvreté, et broutant l’herbe. Les provinces du Maine, Angoumois, Touraine, Haut-Poitou, Périgord, Orléanais, Berry, sont les plus maltraitées ; cela gagne les environs de Versailles. Le duc d’Orléans porta dernièrement au conseil un morceau de pain de fougère que nous lui avions procuré. Il le posa sur la table du roi, disant : Sire, voilà de quoi vos sujets se nourrissent.

C’est de ce profond abîme que la France a dû sortir pour remonter au jour. Il n’est pas étonnant qu’au bout d’un siècle d’efforts elle n’ait pas pu panser complètement ses plaies. Dans ce siècle, l’agriculture a quadruplé ses produits, la population a doublé, la rente des terres s’est élevée de 76 millions à 1,500, c’est-à-dire dans la proportion de 1 à 20. Ce sont là des progrès énormes, et si le point de départ n’était pas si bas, ils auraient suffi et au-delà pour maintenir notre rang. Aucun autre peuple, excepté l’Angleterre, n’en a fait de pareils dans le même laps de temps, et cependant les circonstances n’ont pas toujours été favorables. Sur ces cent années, cinquante environ ont été troublées par des révolutions horribles ou des guerres sanglantes. Nous n’avons eu de véritable bon temps que le règne de Louis XVI, le consulat, et les trente-deux ans de la monarchie constitutionnelle.

Le mouvement de régénération commence à se faire sentir après la paix de 1763, par les prédications des économistes en faveur de la liberté du commerce des grains. Dans ses articles de l’Encyclopédie, Quesnay, en montrant l’étendue du mal, avait indiqué les remèdes. Tous les progrès ultérieurs de l’agriculture nationale sont pressentis dans ces deux articles. Il fallut quelque temps pour que la doctrine nouvelle se répandit et fit école. En attendant, la vieille société achevait de se dissoudre. À l’avènement de Louis XVI, les aspirations du pays vers un état meilleur se firent jour de tous les côtés. Turgot porta la première main à l’édifice chancelant. Avant 1789, de grandes réformes étaient déjà faites : le travail avait été affranchi, la liberté du commerce des grains proclamée. Les premières délibérations de l’assemblée constituante achevèrent ce qui avait été si bien commencé. La nation respirait enfin. Si la France de 1789 avait su s’arrêter, comme l’Angleterre en 1655, nul doute que la richesse publique n’eût pris dès lors un accroissement prodigieux. L’épouvantable bouleversement qui succéda à ces jours d’espérance comprima le progrès naissant, Après dix ans d’épreuves, le consulat rendit au pays quelques heures de repos, et on vit le mouvement, suspendu par les orages révolutionnaires, éclater de nouveau avec une irrésistible puissance. Les beaux jours de la paix de Vervins étaient revenus. Malheureusement, un nouveau fléau vint encore retarder cet élan : les guerres funestes de l’empire arrivèrent ; les capitaux furent encore une fois dispersés, la population fut encore une fois décimée sur les champs de bataille. Il semblait que les grands principes posés sous Louis XVI ne parviendraient jamais à porter leurs fruits ; la France n’avait entrevu la paix et la liberté que pour les perdre. Ce n’est vraiment qu’à partir de 1815 que le travail national a pu se développer sans obstacles, et on sait ce qui en est sorti.

Il faut remonter jusqu’au règne de Charles Ier pour trouver chez les Anglais quelque chose de pareil à ce qu’était la France cent ans après. Dès 1750, le progrès était sensible. Le gouvernement représentatif était fondé, et la richesse rurale avait grandi avec lui. Ce pays, qui produisait à peine deux millions de quarters de blé sous les Stuarts, en récoltait déjà le double en 1750, et devait s’élever progressivement jusqu’à treize, qu’il produit aujourd’hui. La viande, la bière, la laine, toutes les denrées agricoles, suivaient le même mouvement ; mais aussi, quand le reste de l’Europe languissait dans l’oppression, la liberté et la sécurité se répandaient comme une douce lumière dans les campagnes britanniques. Dès les premières années du XVIIIe siècle, Thompson chante avant tout ces biens sacrés, qui sont le principe de tous les autres : « La liberté, dit-il, règne ici jusque dans les cabanes les plus reculées et y porte l’abondance. » Ailleurs il s’écrie, en s’adressant à l’Angleterre : « Tes contrées abondent en richesses dont la propriété est assurée au laboureur satisfait. » Depuis cent soixante ans, les nobles institutions qui défendent la liberté et la sécurité des personnes et des propriétés ont régné sans interruption, et depuis cent soixante ans la prospérité les accompagne.

À la fin du XVIIIe siècle, au moment où a commencé la guerre de la révolution, l’agriculture anglaise était déjà plus riche que la nôtre aujourd’hui. Plusieurs documens l’attestent, entre autres les recherches de Pitt pour l’établissement de l’income-tax et les travaux d’Arthur Young et de sir John Sinclair. Pitt évaluait en 1798 la rente totale des terres, pour l’Angleterre et le pays de Galles, à 25 millions sterling ou 625 millions de francs, et le revenu des fermiers à 18 millions sterling ou 450 millions. C’est une moyenne de 40 francs par hectare pour la rente et de 30 francs pour le profit. Il est fort douteux que, même en prenant la plus riche moitié de la France, on trouvât aujourd’hui un pareil résultat. À la même époque, la moyenne des salaires ruraux était de 7 shillings 3 deniers ou 9 francs par semaine, soit 1 franc 50 cent, par jour de travail, et sur beaucoup de points elle montait jusqu’à 9 et 10 shillings ou 2 francs par jour. Il est encore douteux que, même dans la meilleure moitié de la France, les salaires ruraux soient en ce moment aussi élevés, et le prix des denrées alimentaires était alors en Angleterre plutôt au-dessous qu’au-dessus de ce qu’il est en France. La valeur des propriétés bâties s’élevait, d’après le docteur Beeke, à 200 millions sterl. ou 5 milliards ; celle des terres, d’après la même autorité, à 600 millions sterling ou 15 milliards, soit 1,000 francs par hectare, et à ce prix elles donnaient un revenu moyen de 4 pour 100.

Tels étaient les fruits d’un siècle de développement libre et régulier, malgré quelques désastres partiels comme la guerre d’Amérique. Dans le demi-siècle qui a suivi, de 1800 à 1850, la population a encore doublé, et la production agricole a suivi presque la même progression, malgré l’effroyable lutte qui a rempli les quinze premières années. Non-seulement c’est l’Angleterre constitutionnelle qui a fini par vaincre le despotisme et le génie armés de toutes les forces d’une nation plus nombreuse et infiniment plus guerrière, mais l’accroissement paisible de la richesse intérieure n’a pas été sensiblement retardé par la violence du combat. Jamais les bills d’inclosure pour la mise en valeur des terres incultes n’avaient été plus nombreux que pendant la guerre contre la France ; c’est le temps où l’assolement de Norfolk a fait ses plus grandes conquêtes, où les doctrines de Bakewell et d’Arthur Young se sont généralisées, où le duc de Bedfbrd, lord Leicester et plusieurs autres ont tiré un si heureux parti de la grande propriété.

L’Ecosse et l’Irlande avaient moins prospéré en 1798, parce qu’elles avaient été moins bien gouvernées. Pitt évaluait la richesse de l’Ecosse à un huitième de celle de l’Angleterre. La Haule-Ecosse ne devant figurer à peu près pour rien dans ce calcul, ce serait pour la Basse-Ecosse une moyenne de 22 francs pour la rente et de 12 francs pour le profit par hectare. L’Ecosse ne jouissait d’un peu d’ordre et de liberté que depuis cinquante ans. Jusqu’à la bataille de Culloden, en 1746, elle n’avait été qu’un camp. Depuis 1800, c’est-à-dire depuis qu’elle s’est associée plus intimement à la vie anglaise, c’est peut-être la partie de la Grande-Bretagne qui a fait les progrès les plus merveilleux, sans en excepter la Haute-Ecosse, dont la transformation a été complète. Dans l’une et l’autre partie, la population a doublé, et son bien-être moyen s’est encore plus accru.

Quant, à l’Irlande, il suffira de rappeler ici, pour le sujet qui nous occupe, que cette île contient en quelque sorte deux peuples distincts, l’un libre et riche, le peuple conquérant, l’autre opprimé et pauvre, le peuple conquis.

Il demeure donc parfaitement constaté que, soit en France, soit en Angleterre, le développement agricole a suivi le bon gouvernement. La même transformation rurale qui s’est accomplie en France de 1760 à 1848 avait déjà eu lieu en Angleterre de 1650 à 1800 ; les mêmes causes avaient amené les mêmes effets. Il y a entre l’Angleterre des Stuarts et celle de Pitt la même différence qu’entre la France de Louis XV et celle de Louis-Philippe. Ce n’est pas là d’ailleurs un fait particulier à la France et à l’Angleterre. Dans les temps anciens comme dans les modernes, la richesse agricole arrive et s’en va avec les mœurs politiques. Rome républicaine cultive admirablement ses champs, Rome asservie les laisse incultes ; l’Espagne du moyen âge fait des prodiges de culture, l’Espagne de Philippe II ne travaille plus. Le Suisse et le Hollandais fertilisent d’âpres montagnes et des marais impraticables ; le Sicilien meurt de faim sur le sol le plus fertile. « Les pays, dit Montesquieu dans l’Esprit des Lois ne sont pas cultivés en raison de leur fertilité, mais en raison de leur liberté. »

La liberté a été d’autant plus féconde en Angleterre qu’elle n’y a point été accompagnée de ces désordres qui l’ont trop souvent souillée, et décriée ailleurs. Malgré ces agitations apparentes qu’entraîne toujours chez le peuple le plus sage l’exercice des droits politiques, le fond de la société anglaise est resté calme. Les transformations que le temps amène et qui sont la vie même des peuples se sont opérées insensiblement, sans ces secousses violentes qui détruisent toujours beaucoup de capitaux ; l’événement de 1688 lui-même n’a eu que le moins possible le caractère révolutionnaire. On fait généralement honneur de cette modération nationale à l’esprit aristocratique. Sans doute l’aristocratie y est pour quelque chose, mais seulement pour la part correspondante au rôle qu’elle joue dans la société. Depuis longtemps, le gouvernement britannique est plus aristocratique en apparence qu’en réalité, et cette apparence elle-même diminue de jour en jour. Le véritable lest du corps politique, l’arôme qui pénètre la société tout entière et la préserve de toute convulsion, c’est l’esprit rural : cet esprit est sans doute très favorable à l’aristocratie, mais il n’est pas l’aristocratie elle-même ; la domination aristocratique peut exister sans lui, il peut à son tour exister sans elle. L’aristocratie britannique a fait cause commune avec l’esprit rural, et c’est ce qui a fait sa force ; l’aristocratie française s’en est séparée, et c’est ce qui a fait sa faiblesse. En Angleterre, la vie rurale des classes supérieures a produit d’abord les mœurs énergiques et fières d’où est sortie la constitution ; elle a ensuite, par ces mêmes mœurs, préservé la liberté de tout excès. En France, cet élément à la fois libéral et conservateur nous a manqué. De nos jours, comme autrefois, l’abandon des campagnes par les propriétaires a fait, même en politique, presque tout le mal, et voilà comment ces deux causes de prospérité, distinctes en apparence, la liberté sans révolutions et l’esprit rural, n’en font qu’une en réalité.


II

J’arrive enfin à la plus immédiate, la plus effective des causes qui ont concouru au développement de l’agriculture britannique ; c’est le développement simultané de la plus puissante industrie et du plus riche commerce du monde. Au fond, cette cause ne fait encore qu’une avec les précédentes, car l’industrie et le commerce sont, comme l’agriculture elle-même, des enfans de la liberté, de l’ordre et de la paix, et ces conditions premières étant en grande partie l’œuvre de la nation rurale, tout découle de cette source commune. Mais, de même que les conséquences de la liberté et de la paix se distinguent dans les faits de celles de la vie rurale proprement dite, de même celles du développement industriel et commercial peuvent se constater à part, et ce sont les plus actives. S’il était possible d’établir dans une nation un grand commerce et une grande industrie sans sécurité ni liberté, cette cause suffirait à elle seule pour amener une grande richesse agricole, et s’il était possible qu’une nation fût libre et tranquille sans devenir par ce seul fait industrielle et commerciale, la liberté et la paix ne suffiraient pas, même avec l’aide des mœurs rurales, à produire également cette richesse.

Quelques esprits, plus frappés des apparences que du fond des choses, ont cru voir dans le commerce et l’industrie des ennemis et des rivaux pour l’agriculture. Cette erreur fatale est notamment répandue en France : on ne saurait trop la combattre, car il n’en est pas de plus nuisible aux intérêts agricoles. En réalité, la distinction entre l’agriculture et l’industrie est fausse : c’est aussi une industrie que la mise en valeur du sol ; c’est aussi un commerce que le transport, la vente et l’achat des produits ruraux. Seulement, cette industrie et ce commerce, étant tout à fait de première nécessité, peuvent un peu plus se passer d’habileté et de capital que les autres, mais alors ils restent dans l’enfance, et, quand ces deux puissans secours ne leur manquent pas, ils deviennent cent fois plus féconds. Même en admettant la distinction que l’usage met entre les termes, il ne peut pas y avoir de riche agriculture sans riche industrie. C’est là une vérité en quelque sorte mathématique, car le commerce et l’industrie peuvent seuls fournir avec abondance à l’agriculture les deux plus puissans agens de production qui existent : des débouchés et des capitaux.

Dès le règne de la reine Anne, l’Angleterre prend visiblement le pas sur la France pour l’industrie et le commerce, c’est-à-dire pour tout, car ce progrès suppose et renferme tous les autres. Après la guerre d’Amérique, quand la nation affligée d’avoir perdu sa principale colonie se replie sur elle-même pour chercher dans son propre sein des dédommagemens, son essor devient tout à fait sans rival ; alors parait Adam Smith, qui scrute dans un livre immortel les causes de la richesse et de la grandeur des nations ; alors paraissent les grands inventeurs, comme Arkwright et Watt, qui semblent les instrumens d’Adam Smith pour réaliser ses théories dans la pratique industrielle ; alors parait William Pitt, qui porte le même esprit dans l’administration des affaires publiques ; alors enfin paraissent Arthur Young et Bakewell, qui ne font à leur tour qu’appliquer à l’agriculture les idées nouvelles.

Le système d’Arthur Young est fort simple ; il se résume dans un seul mot dont Adam Smith venait de fixer le sens, le marché. Jusque-là, les cultivateurs anglais avaient, comme tous ceux du continent, peu travaillé en vue du marché. La plupart des denrées agricoles se consommaient sur place par les producteurs eux-mêmes, et quoiqu’il s’en vendit plus en Angleterre qu’ailleurs, ce n’était pas l’idée des débouchés qui dominait la production. Arthur Young est le premier qui ait fait comprendre aux agriculteurs anglais l’importance naissante du marché, c’est-à-dire de la vente des denrées agricoles à une population qui ne contribue pas à les produire. Cette population non agricole, peu considérable jusqu’alors, commençait à se développer, et depuis, sa multiplication a été immense, grâce à l’expansion de l’industrie et du commerce.

Tout le monde sait quels progrès énormes l’emploi de la vapeur comme moteur a fait faire depuis cinquante ans à l’industrie et au commerce britanniques. Le siège principal de cette activité prodigieuse est dans le nord-ouest de l’Angleterre, le comté de Lancastre et son voisin le West-Riding du comté d’York ; c’est là que Manchester met en œuvre le coton, Leeds la laine, Shellield le fer, et que le port de Liverpool alimente, par un courant continu d’exportations et d’importations, une production infatigable ; c’est là que se fouille sans relâche ce monde souterrain que les Anglais ont si justement nommé leurs Indes noires, cet immense réservoir de charbon qui couvre de ses ramifications plusieurs comtés et vomit de toutes parts d’inépuisables trésors. On estime à 40 millions de tonnes, valant, à 10 shillings la tonne, 500 millions de francs, l’extraction annuelle du charbon, ce qui fait supposer une production industrielle gigantesque, puisque le charbon est la matière première de toutes les industries.

Sous cette impulsion, la population de la Grande-Bretagne s’est élevée, de 1801 à 1851, de 10 millions d’âmes à 20 ; celle du comté de Lancastre et du West-Riding a triplé ; elle a passé de 1,200,000 âmes à 3 millions et demi, et comme ils forment à eux deux une étendue totale d’un million d’hectares seulement, ce n’est rien moins que 3 têtes et demie par hectare ; il n’y a peut-être pas dans le monde entier de population plus condensée. La France n’offre nulle part un spectacle pareil : dans le même laps de temps, sa population totale n’a augmenté que d’un quart ; elle a passé de 27 millions à 36, et ses départemens les plus peuplés, ceux du Rhône et du Nord, après celui de la Seine, qui fait exception ainsi que Londres, ne comptent que 2 têtes humaines par hectare. Plus le pays est peuplé, plus le rapport de la population agricole à la population totale descend. Vers la fin du siècle dernier, le rapport du nombre des agriculteurs au chiffre total devait être à peu près le même qu’aujourd’hui chez nous, c’est-à-dire d’environ 60 pour 100. Depuis, à mesure que la foule des hommes a grossi, on a vu cette proportion baisser, non que la population rurale ait diminué, elle s’est au contraire un peu accrue, mais parce que la population industrielle a monté avec une bien autre rapidité. On comptait en 1800, dans la Grande-Bretagne, environ 900,000 familles agricoles ; on en compte peut-être aujourd’hui un million. En 1811, le nombre des familles non agricoles était déjà de 1,600,000, en 1821 de 2 millions, en 1841 de 2 millions et demi ; elle doit être aujourd’hui de 3 millions. En général, la population rurale forme le quart de l’ensemble ; mais sur certains points elle est fort au-dessous. Dans le comté de Middlesex, il y a 2 cultivateurs pour 100 habitans ; dans le Lancashire, 6 ; dans le West-Riding, 10 ; dans les comtés de Warwick et de Straffbrd, 14.

La France ne présente nulle part, pas même dans le département de la Seine, une pareille disproportion. Comme population urbaine, qu’est-ce que Paris, avec son million d’âmes, auprès de la gigantesque métropole de l’empire britannique, qui ne compte pas moins de deux millions et demi d’habitans ? Qu’est-ce que Lyon, même avec l’annexe de Saint-Etienne, auprès de cette foule de villes manufacturières qui se groupent autour de Liverpool et de Manchester, et qui forment ensemble une agglomération de trois millions d’âmes ? Le tiers de la nation anglaise est rassemblé dans ces deux centres : Londres au sud, les villes manufacturières du Lancashire et du West-Riding au nord.

Ces fourmilières humaines sont aussi riches que nombreuses. Beaucoup d’ouvriers d’industrie gagnent en Angleterre de 5 à 10 fr. par jour ; la moyenne de leurs salaires peut être évaluée à 3 fr. Où vont les 2 ou 3 milliards de salaires que reçoit tous les ans cette masse de travailleurs ? Ils servent avant tout à payer le pain, la viande, la bière, le lait, le beurre, le fromage, que fournit directement l’agriculture, et les vêtemens de laine et de chanvre qu’elle fournit indirectement. De là une demande constante de produits que l’agriculture a peine à satisfaire, de là pour elle une source en quelque sorte indéfinie de bénéfices. La puissance de ces débouchés se fait sentir sur tous les points du territoire ; quand ce n’est pas une ville manufacturière que le cultivateur a près de lui pour écouler ses produits, c’est un port, et quand il n’est près ni de l’un ni de l’autre de ces marchés, il est mis en rapport avec eux par un canal ou une ligne de chemin de fer, souvent même par plusieurs à la fois. Ces voies perfectionnées ne servent pas seulement à emporter rapidement et à bon marché ce que vend le cultivateur, elles lui apportent aussi aux mêmes conditions ce dont il a besoin. De ce nombre sont les engrais et amendemens, comme le guano, les os, les chiffons, la chaux, le plâtre, la suie, les tourteaux, etc., toutes marchandises lourdes, encombrantes, qui ne peuvent circuler aisément qu’avec de pareils moyens, et dont l’abondance suppose un développement industriel très actif. De ce nombre aussi sont le fer et le charbon, dont l’agriculture se sert tous les jours de plus en plus, et qui représentent en quelque sorte l’industrie elle-même. Quelque chose de plus productif encore que le charbon, le fer et les matières animales ou minérales, l’esprit de spéculation, voyage avec eux, des centres industriels où il est né, dans les campagnes, où il trouve de nouveaux alimens, et il y entraîne à sa suite les capitaux, échange fécond qui enrichit l’industrie par l’agriculture et l’agriculture par l’industrie.

Malgré l’extrême facilité des transports par les bateaux à vapeur et les chemins de fer, une différence sensible existe encore, pour le produit brut et le produit net agricoles, entre les comtés qui sont agricoles exclusivement et ceux qui sont en même temps manufacturiers. La région manufacturière par excellence, qui commence au sud par le comté de Warwick et finit au nord par le West-Riding du comté d’York, est celle où les rentes, les profits et les salaires ruraux sont les plus élevés. La moyenne des rentes y est de 30 shillings par acre ou de 90 francs l’hectare, et celle des salaires ruraux de 12 shillings ou 15 francs par semaine, tandis que, dans la région exclusivement agricole qui s’étend au sud de Londres, la moyenne des rentes n’est que de 20 shillings par acre ou 60 francs par hectare, et celle des salaires de 8 shillings ou 10 francs par semaine. Les comtés intermédiaires se rapprochent plus ou moins de ces deux extrêmes, suivant qu’ils sont plus ou moins manufacturiers, et en général le taux de la rente et du salaire agricole est un signe certain du degré de développement industriel local.

Il y a mieux. On croit assez généralement que le paupérisme se développe dans les cantons manufacturiers plutôt que dans les autres. C’est une erreur complète. Il résulte d’un tableau publié par M. Caird, dans ses excellentes lettres sur l’agriculture anglaise, que dans le West-Riding, les comtés de Lancastre, de Chester, de Stafford et de Warwick, la taxe des pauvres est d’environ 1 shilling par livre ou de 3 à 4 shillings par tête, et le nombre des pauvres de 3 à 4 pour 100 de la population totale, tandis que dans les comtés agricoles de Norfolk, Suffolk, Burks, Bedford, Berks, Sussex, Hants. Wilts, Dorset, etc., elle dépasse 2 shillings par livre ou 10 shillings par tête, et que le nombre des pauvres est de 13, 14, 15 et même 15 pour 100 de la population. La cause de cette différence se comprend aisément ; le nombre des pauvres est d’autant plus grand el la taxe des pauvres d’autant plus forte que le taux moyen des salaires est plus bas. Bien que la population ouvrière soit trois ou quatre fois plus pressée dans les districts manufacturiers que dans les autres, sa condition y est meilleure parce qu’elle produit davantage.

Ce qui nous a frappés jusqu’ici comme une série de problèmes se trouve maintenant, si je ne me trompe, parfaitement expliqué.

L’organisation de la culture d’abord. Ce qui caractérise, on le sait, l’économie rurale anglaise, c’est moins la grande culture proprement dite que l’érection de la culture en industrie spéciale et la quantité de capital dont disposent les cultivateurs de profession. Ces deux caractères sont dus l’un et l’autre à l’immense débouché de la population non agricole.

Si nous nous transportons en France, dans les départemens les plus arriérés du centre et du midi où règne le métayage, qu’y trouvons-nous ? Une population clair-semée, égale tout au plus en moyenne au tiers de la population anglaise, une tête humaine seulement au lieu de trois pour deux hectares, et cette population est agricole à peu près exclusivement ; peu ou point de grandes villes, peu ou point d’industrie, le commerce strictement nécessaire pour suffire aux besoins bornés des habitans ; les centres de consommation sont éloignés, les moyens de communication coûteux et difficiles, les frais de transport absorberaient la valeur entière des produits. Le cultivateur ne peut trouver rien ou presque rien à vendre. Pourquoi travaille-t-il ? Pour se nourrir lui et son maître avec ses produits. Le maître partage avec lui en nature et consomme sa part : si c’est du froment et du vin, maître et métayer mangent du froment et boivent du vin ; si c’est du seigle, du sarrasin, des pommes de terre, maître et métayer mangent du seigle, des pommes de terre et du sarrasin. La laine et le chanvre se partagent de même et servent à faire les étoffes grossières dont se vêtissent également les deux associés. S’il reste quelques moutons mal engraissés dans les chaumes, quelques cochons nourris de débris, quelques veaux élevés à grand’peine par des vaches exténuées de travail et dont on leur dispute le lait, on les vend pour payer l’impôt.

On a beaucoup blâmé ce système ; c’est le seul possible là où manquent les débouchés. Dans un pareil pays, l’agriculture ne peut pas être une profession, une spéculation, une industrie ; pour spéculer, il faut vendre, et on ne peut pas vendre là où personne ne se rencontre pour acheter. Quand je dis personne, c’est pour forcer l’hypothèse, car ce cas extrême se présente rarement ; il y a toujours en France, même dans les cantons les plus reculés, quelques acheteurs en petit nombre ; c’est tantôt un dixième, tantôt un cinquième, tantôt un quart de la population qui vit d’autre chose que de l’agriculture, et à mesure que le nombre de ces consommateurs s’accroît, la condition du cultivateur s’améliore, à moins qu’il ne paie lui-même les revenus de ces consommateurs sous forme de frais de justice ou d’intérêts usuraires, ce qui arrive au moins pour quelques-uns ; mais le dixième, le cinquième, même le quart, ce n’est pas assez pour fournir un débouché suffisant, surtout si cette population n’est pas elle-même composée de producteurs, c’est-à-dire de commerçans ou d’industriels.

Dans cet état de choses, comme il n’y a pas d’échanges, le cultivateur est forcé de produire les denrées les plus nécessaires à la vie, c’est-à-dire des céréales ; si le sol s’y prête peu, tant pis pour lui, il n’a pas le choix, il faut faire des céréales ou mourir de faim. Or il n’est pas de culture plus chère que celle-là dans les mauvais terrains, même dans les bons elle ne tarde pas à devenir onéreuse, si l’on n’y prend garde ; mais dans cette organisation agricole, personne n’a jamais pu songer à se rendre compte des frais de culture : on ne travaille pas pour le profit, on travaille pour vivre ; coûte que coûte, il faut du blé, ou tout au moins du seigle. Tant que la population est rare, le mal n’est pas trop grand, parce que la terre ne manque pas ; grâce aux longues jachères, on peut s’en tirer ; mais dès que la population s’accroît un peu, le sol ne suffit plus, et il arrive vite un moment où la population souffre profondément faute de subsistance.

Passons maintenant dans la partie de la France la plus peuplée et la plus industrieuse, celle du nord occidental : nous n’y trouvons pas encore tout à l’ait l’analogue de la population anglaise, une tête par hectare seulement au lieu d’une tête et demie ; mais c’est déjà le double de ce que nous avons vu ailleurs, et la moitié de cette population est adonnée au commerce, à l’industrie, aux professions libérales ; les champs proprement dits ne sont pas plus peuplés que dans le centre et le midi, mais il s’y trouve en sus des villes nombreuses, riches, manufacturières, et parmi elles, la plus grande et la plus opulente de toutes, Paris. Il s’y fait un grand commerce de denrées agricoles ; de toutes parts, les blés, les vins, les bestiaux, les laines, les volailles, les œufs, le lait, se diligent des campagnes vers les villes, qui les paient avec le produit de leur industrie. Dès lors, le bail à ferme y est possible, et en effet il s’y produit. Voilà la vraie cause du bail à ferme, son existence est l’indice infaillible d’une situation économique où la vente des denrées est la règle, et où conséquemment la culture peut devenir l’objet d’une industrie.

Cette industrie commence dès que s’ouvre le débouché régulier, c’est-à-dire dès que la population industrielle et commerciale excède une certaine proportion, soit qu’elle se trouve immédiatement sur les lieux, soit que la distance soit assez faible et le moyen de communication assez perfectionné pour que les frais de transport n’absorbent pas les bénéfices ; elle devient de plus en plus florissante à mesure que le débouché devient plus large et plus rapproché, c’est-à-dire dans les environs immédiats des grandes villes ou des grands centres de fabrication. Là le débouché est suffisant pour donner naissance à des bénéfices qui accroissent rapidement les capitaux, la culture devient de plus en plus riche, et tend vers son maximum. Tels sont les départemens les plus voisins de Paris. La moitié de la France à peu près est plus ou moins dans ces conditions, l’autre moitié languit sans débouchés certains ; rien n’est plus facile que de les reconnaître au premier coup d’œil ; dans l’une domine le bail à ferme, dans l’autre le métayage.

En Angleterre, la moitié sans débouchés n’existe plus depuis longtemps, partout la population rurale se trouve près d’une autre population, partout le débouché est aussi large que dans les meilleures portions de la France, et dans quelques-unes il va bien au-delà ; de là toute la différence entre les deux agricultures. Prenez les parties de la France et celles de l’Angleterre où le débouché est égal et aussi ancien, car il faut faire entrer aussi le temps dans la comparaison ; vous trouverez à coup sûr le même développement agricole, quelles que soient d’ailleurs les conditions de la propriété et de la culture. Toute autre considération est accessoire devant celle-là.

Dès que la vente des déniées est possible sur une grande échelle, l’attention du producteur se trouve naturellement appelée sur des questions tout à fait indifférentes jusque-là. Quel est le produit qui se vend le plus cher, relativement à son prix de revient ? quels sont les moyens de réduire le prix de revient pour augmenter le profit net ? Toute la révolution agricole est là. La première conséquence est l’abandon des cultures qui, dans une situation donnée, ne paient pas leurs frais, et la concentration de tous les efforts du producteur sur celles qui les paient le mieux ; la seconde est la recherche des méthodes qui peuvent abréger, simplifier le travail en le rendant plus productif. Pourquoi, par exemple, le cultivateur anglais s’attache-t-il à produire avant tout de la viande ? Ce n’est pas seulement parce que les animaux entretiennent par leur fumier la fertilité de la terre, c’est encore parce que la viande est un produit très demandé et qui se vend dans toute l’Angleterre avec la plus grande facilité. Si nos producteurs français pouvaient fournir tout d’un coup autant de viande, le prix tomberait au-dessous des frais de revient, parce que la demande n’est pas suffisante. Notre population n’est pas dès à présent assez riche pour payer la viande ce qu’elle vaut. Il faut attendre que l’industrie et le commerce aient fait des progrès suffisans pour fournir des moyens d’échange. À mesure que ces progrès se feront, la demande augmentera, et nos producteurs se mettront en mesure d’y satisfaire ; il serait insensé de l’exiger d’eux plus tôt. Sans Arkwright et Watt, Bakewell eût été impossible ; il est arrivé juste au moment où l’élan donné à la production industrielle augmentait rapidement la demande de viande. Nous n’avons pas besoin d’aller jusqu’en Angleterre pour voir la production de cet aliment devenir abondante dès que le débouché est suffisant. Les pays où il s’en produit le plus chez nous sont ceux où elle est le plus chère, c’est-à-dire le plus demandée ; elle est à bon marché dans le midi, et le midi n’en produit presque pas. En 1770, la viande se vendait en Angleterre 3 deniers ou 30 centimes la livre anglaise, elle s’est vendue jusqu’à ces derniers temps, même après tout ce qui a été fait pour augmenter le rendement de toute espèce de bétail, 6 deniers ou 60 centimes, c’est-à-dire le double : ces chiffres disent tout.

Pour le laitage, est-il étonnant qu’on ait multiplié les vaches laitières, quand le lait se vend couramment, dans la plus grande partie de l’Angleterre, de 20 à 30 centimes le litre ? Les ouvriers anglais consomment beaucoup de lait ; près des villes manufacturières, le produit moyen d’une vache laitière est évalué à 20 livres sterling ou 500 fr. ; il n’est pas rare d’en trouver qui rapportent jusqu’à 1,000. Le beurre, qui se vendait en 1770 6 deniers, ou 60 centimes la livre anglaise, se vend aujourd’hui un shilling ou 1 fr. 25 c. Lui aussi a doublé. Mettez tous nos cultivateurs dans des conditions pareilles, et vous verrez s’ils ne sauront pas avoir de bonnes vaches et les bien soigner. Voyez ce que la proximité du marché de Paris a fait faire aux producteurs de Gournay et d’Isigny.

La suppression du seigle, son remplacement par le froment, sont d’autres conséquences du même principe. La suppression du seigle est tout simplement impossible dans les cantons français les plus éloignés des marchés. Avant tout, la subsistance du métayer. Il faut être près d’un marché pour faire autre chose, même quand la terre se prête le moins aux céréales et le plus à d’autres cultures, car il faut pouvoir vendre le nouveau produit et acheter du blé. Le remplacement du seigle par le froment présente les mêmes difficultés. Cette substitution exige des avances pour chantages et autres frais. À quoi bon les faire si le froment n’est que peu ou point demandé ? Partout où la demande de froment s’accroît, c’est-à-dire où se trouve une population qui peut payer son pain assez cher, la transformation s’opère, même en France. Elle s’est opérée partout en Angleterre, parce que les ouvriers des manufactures gagnent tous assez pour avoir du pain blanc.

L’emploi des chevaux au lieu de bœufs pour le travail, l’usage des machines pour économiser des bras, tout vient de là. Le grand principe économique de la division du travail est mis en pratique sous toutes les formes. Le cultivateur sans débouchés s’applique surtout à ne pas dépenser d’argent, parce qu’il n’a aucun moyen de s’en procurer ; le cultivateur qui est sûr de bien vendre ne recule pas devant les dépenses utiles.

Ce qui arrive pour l’organisation de la culture arrive aussi pour l’état de la propriété. La petite propriété, là où elle n’est point avantageuse, a pour cause principale l’absence de débouchés. Le petit capitaliste n’a aucun intérêt à devenir fermier, quand le profit est faible et incertain. Lui aussi se préoccupe avant tout de se nourrir sans bourse délier, et quel meilleur moyen d’assurer sa subsistance, quand les échanges n’offrent aucune ressource, que de placer son petit avoir dans un morceau de terre qu’on travaille soi-même ? Il en a été ainsi en Angleterre tant que les grands débouchés n’ont pas été ouverts. Les yeomen n’ont trouvé leur bénéfice à devenir fermiers que quand le mouvement industriel s’est prononcé. Arthur Young a été le théoricien de cette révolution, il n’en a pas été le véritable promoteur. C’est encore Watt et Arkwright qui l’ont faite.

Les mêmes causes qui font monter le profil font monter la rente. Nous avons vu la rente naître en quelque sorte en France, sous Louis XVI, quand le commerce des denrées agricoles est devenu libre ; nous l’avons vue s’élever progressivement de 30 sols l’hectare à 30 francs, à mesure que la richesse industrielle et commerciale a fait des progrès ; nous la voyons aujourd’hui atteindre 100 francs et au-delà dans les départemens où la population non agricole abonde, et tomber à 10 dans ceux où elle manque. Si nous avions partout les mêmes débouchés qu’en Angleterre, nul doute que la rente moyenne ne devînt bien vite ce qu’elle est chez nos voisins, c’est-à-dire le double de son taux actuel. Or doublez la rente, et même sans rien changer à la constitution actuelle de la propriété, beaucoup de nos propriétaires malaisés deviennent par ce seul fait de riches propriétaires ; l’équivalent complet de la gentry anglaise se trouve constitué immédiatement.

Il y a d’ailleurs deux espèces de propriétés : l’immobilière, qu’on appelle en Angleterre la propriété réelle, real property, et la mobilière, qu’on appelle la propriété personnelle, personal propetly. On évalue le revenu de la propriété réelle, pour les trois royaumes, à 120 millions sterling ou 3 milliards de francs. La terre proprement dite n’y figure que pour la moitié ; le reste est représenté par les propriétés bâties, les mines, les carrières, les canaux, les rail-ways, les pêcheries, etc. Les maisons seules valent presque autant que la terre elle-même. Dans la Grande-Bretagne, le revenu de la terre étant de 46 millions sterling, celui des maisons est de 40. Le revenu de la propriété mobilière peut être en même temps évalué à 80 millions sterling ou 2 milliards de francs, déduction faite du revenu des créances hypothécaires, qui fait double emploi avec celui des propriétés hypothéquées. Il s’ensuit que la rente de la terre, si élevée relativement, ne forme pas même le tiers du revenu des propriétaires anglais.

On voit maintenant pourquoi ils sont en moyenne plus riches que les nôtres. D’abord ils sont beaucoup moins nombreux proportionnellement, et il y a quelque chose de vrai, quoique fort exagéré, dans les idées répandues à cet égard ; ensuite, et c’est là la plus forte raison, ils ont à se partager une masse de revenu beaucoup plus grande. Chez nous, la rente de la terre, déjà moindre proportionnellement que la rente de la terre anglaise, est égale à la moitié du revenu total, tant mobilier qu’immobilier. Pour peu que les autres valeurs se distribuent dans d’autres mains, il en reste très peu pour les propriétaires du sol. En Angleterre au contraire, il y a peu de propriétaires ruraux qui ne joignent à leur revenu en terre un autre revenu souvent égal, souvent supérieur, en maisons, actions de chemins de fer, rentes sur l’état, etc. Beaucoup d’entre eux possédaient des houillères ; l’extraction du charbon leur a rapporté et leur rapporte tous les jours des sommes immenses. D’autres avaient des terrains où l’on a construit des usines, des quartiers de villes, des canaux, des chemins de fer ; ils ont profité de la plus-value. Tout le monde sait que lord Westminster, le duc de Bedford et quelques autres, sont propriétaires d’une grande partie du sol de Londres, loué par bail emphytéotique. Il en est de même dans presque toutes les villes anglaises. Depuis 1800, 1,500,000 maisons nouvelles ont été construites dans la seule Angleterre, 10,000 kilomètres de chemins de fer ont été ouverts, un nombre énorme de mines de charbon et autres ont été mises en exploitation. Voilà bien des milliards dont la meilleure partie est revenue aux propriétaires du sol ; et ce ne sont pas seulement les grands propriétaires qui se sont partagé cette bonne aubaine, moyens et petits en ont eu leur part.

Il est enfin un dernier moyen qui fait refluer vers la propriété du sol une grande partie des capitaux créés par l’industrie : c’est l’acquisition des propriétés rurales par des commerçans enrichis. Ces acquisitions, plus nombreuses qu’on ne parait le croire en France, ajoutent beaucoup à la richesse moyenne de la propriété, et contribuent à la rendre plus libérale envers le sol. Les nouveaux propriétaires portent dans l’administration de leurs biens ruraux une largeur de ressources et une hardiesse de spéculation qui se rencontrent rarement au même degré chez d’autres. En voici un exemple entre mille. Un riche manufacturier de Leeds, M. Marshall, a acheté, il y a quelques années, une terre de 2000 acres ou 400 hectares à Padrington, près de l’embouchure de l’Humber, dans l’East-Riding du comté d’York. Les énormes dépenses qu’il y a faites aussitôt en reconstructions de bâtimens, établissemens de machines à vapeur, drainage, chaulage, etc., sont célèbres dans toute l’Angleterre.

Ces exemples sont peut-être plus frappans encore en Ecosse. L’Ecosse, étant un pays beaucoup plus neuf, tente davantage l’esprit d’entreprise. Dans un de ses intéressans récits d’excursions agricoles, un agronome voyageur, M. de Gourcy, cite un spéculateur anglais qui, après avoir fait fortune dans les Indes, a acheté du duc de Gordon, dans le comté d’Aberdeen, une propriété à peu près inculte, de 9,000 hectares, pour près de 3 millions, et qui y dépense 1,500 fr. par hectare en travaux de toute sorte, c’est-à-dire cinq fois le prix d’achat. Ces travaux consistent surtout en défoncemens. La propriété étant presque partout hérissée de rochers de granit, on les fait sauter à la mine et on les emporte ; on aplanit le sol ainsi déblayé, on le draine, on le chaule, on le divise en fermes de 150 hectares environ chacune, et M. de Gourcy affirme que ces fermes sont louées pour dix-neuf ans à raison de 5 pour 100 de ce qu’elles ont coûté. L’opération aura absorbé en tout de 15 à 20 millions. Un autre spéculateur encore plus hardi, M. Mathieson, a acheté la plus grande des Hébrides, l’île de Lewis tout entière, qui a environ 500,000 acres anglais, ou 200,000 hectares d’étendue, et y a commencé un cours d’améliorations qui doit la transformer.

Des phénomènes analogues se produisent en France tous les jours, avec moins d’intensité sans doute, parce que l’industrie est moins productive, mais avec les mêmes caractères et dans les mêmes conditions. Que de fortunes ont été faites depuis cinquante ans dans les terrains de Paris et des autres villes de France ! Que de riches indemnités déjà payées pour des chemins de fer, des canaux, des mines, des usines ! Que de rentes doublées par l’ouverture de nouveaux moyens de communication ou le développement dans le voisinage de grands ateliers industriels ! Enfin que de terres qui passent tous les jours des mains de propriétaires obérés et pauvres aux mains d’acquéreurs plus riches ! C’est le mouvement naturel d’une société en progrès, mouvement qui s’accélère par lui-même quand aucune catastrophe politique ne vient l’arrêter.

Réduite à ces termes, la question agricole n’est plus qu’une question de prospérité générale. Si la société française, retardée dans son essor par tous les obstacles qu’elle a elle-même suscités, pouvait jamais avoir devant elle cinquante années semblables à celles qui se sont écoulées de 1815 à 1848, nul doute qu’elle ne regagnât, en agriculture comme en tout, la distance qui la sépare de sa rivale. Le plus difficile est fait. Nous disposons, aussi bien que les Anglais, de ces moyens puissans qui multiplient aujourd’hui l’action du travail, et qui, appliqués à une terre presque neuve, peuvent précipiter à l’infini le progrès de la richesse. Nulle part les chemins de fer, par exemple, ne sont appelés à produire une révolution plus profonde et plus lucrative que chez nous. En Angleterre, ces voies merveilleuses ne rapprochent que des pays déjà rapprochés par d’autres moyens de communication, et dont les produits se ressemblent. Chez nous, elles auront pour effet de réunir des régions toutes différentes de climats et de produits parfaitement distincts, et qui n’ont encore entre elles que des communication imparfaites. Nul ne peut dire d’avance ce qui doit sortir d’une transformation aussi radicale. Seulement il importe que nos propriétaires et cultivateurs se rendent bien compte des seuls moyens qui peuvent les enrichir, afin qu’ils n’apportent pas eux-mêmes des entraves à leur prospérité. Leur opposition n’empêcherait pas le cours naturel des choses, mais elle pourrait le rendre lent et pénible. Toute jalousie des intérêts agricoles contre les intérêts industriels et commerciaux ne peut faire que du mal aux uns comme aux autres. Voulez-vous encourager l’agriculture, développez l’industrie et le commerce qui multiplient les consommateurs, perfectionnez surtout les moyens de communication qui rapprochent les consommateurs des producteurs ; le reste suivra nécessairement. Il en est du commerce et de l’industrie à l’égard de l’agriculture en général, comme de la culture des plantes fourragères et de la multiplication des animaux à l’égard de la production céréale ; il semble d’abord qu’il y ait opposition, et au fond il y a un tel enchaînement que l’un ne peut faire de progrès sérieux sans l’autre.

Les débouchés, voilà le plus grand et le plus pressant intérêt de notre agriculture ; les procédés à suivie pour augmenter la production ne viennent qu’après. J’ai indiqué les principaux procédés suivis en Angleterre, j’en indiquerai bientôt d’autres. L’agriculture nationale peut y trouver des exemples utiles, mais je suis loin de les donner comme des modèles à imiter partout. Chaque sol et chaque climat a ses exigences et ses ressources ; le midi de la France, par exemple, n’a presque rien à emprunter aux méthodes anglaises ; son avenir agricole est pourtant magnifique. Il n’y a qu’une loi qui ne souffre pas d’exception et qui porte partout les mêmes conséquences, la loi du débouché.


III

Nous avons en quelque sorte assisté à la génération de la richesse agricole anglaise ; son principe est dans la prédilection de la classe riche pour la vie rurale ; outre les avantages directs qui en résultent pour les campagnes, ces mœurs ont produit la liberté politique et l’ont préservée du contact impur des révolutions ; la liberté sans révolutions a produit un immense développement industriel et commercial, et le développement industriel et commercial a produit à son tour une grande prospérité agricole ; l’impulsion féconde est revenue à son point de départ. Il nous reste à nous rendre compte d’un événement récent qui parait contraire à ces prémisses, et qui n’en est pourtant qu’une conséquence ; je veux parler de la réforme douanière de sir Robert Peel et de la crise qui l’a suivie.

Au milieu de ses grandeurs et de ses richesses, l’Angleterre est toujours en présence d’un immense danger qui est la conséquence de sa richesse même, l’excès de population. Voilà déjà un demi-siècle qu’un de ses plus illustres enfans, Malthus, a poussé le cri d’alarme pour la prévenir ; depuis cette époque, elle a eu plusieurs fois de tristes avertissemens dans des soulèvemens causés par la disette. Quelle que soit la rapidité du développement agricole, il a peine à suivre le mouvement plus rapide encore de la population. La hausse des subsistances est l’effet certain de cette agglomération d’hommes. Dans une certaine mesure, cette hausse a été utile en ce qu’elle a excité les progrès de l’agriculture ; mais elle a des inconvéniens à d’autres égards, et il est un point où elle devient tout à l’ait nuisible, c’est quand elle atteint un prix de disette, scarcity price ; alors la souffrance d’une portion notable de la population réagit sur tout le reste, et l’ensemble de la machine sociale ne fonctionne plus que péniblement.

Dans l’état de production que nous avons indiqué ; et avec une population de 28 millions d’habitans, la répartition égale des subsistances obtenues par l’agriculture dans les trois royaumes donnait le résultat suivant : — viande, 50 kilos par tête ; froment, 1 hectolitre et demi ; orge et avoine, 1 hectolitre et demi ; lait, 72 litres ; pommes de terre, 5 hectolitres ; bière, 1 hectolitre ; valeur totale, 150 francs, d’après les prix anglais, et avec la réduction de 20 pour cent, 120. En France, la même répartition donnait le résultat suivant : — viande, 28 kilos ; volaille et œufs, l’équivalent de 6 kilos de viande environ ; lait, 30 litres ; froment, 2 hectolitres ; seigle et autres grains, 1 hectolitre et demi ; pommes de terre, 2 hectolitres ; légumes et fruits, une valeur de 8 francs : vin, 1 hectolitre ; bière et cidre, 1 demi-hectolitre ; valeur totale, 120 francs.

L’alimentation moyenne était donc, à peu de chose près, équivalente dans les deux pays. Les îles britanniques avaient l’avantage pour la viande, le lait et les pommes de terre ; la France, à son tour, reprenait le dessus pour les céréales, les légumes, les fruits, et la qualité comme la quantité de la boisson. À égalité de besoins, la situation des deux populations aurait été à peu près la même ; mais soit pour une cause, soit pour une autre, l’Anglais consomme plus que le Français. La population anglaise proprement dite attirait à elle presque toute la viande et presque tout le froment des deux îles, et ne laissait à la grande majorité de la population écossaise et irlandaise que l’orge, l’avoine et les pommes de terre, et cependant, malgré la grande supériorité de production de la terre anglaise, malgré les nombreuses importations d’animaux et de grains d’Ecosse et d’Irlande, la demande des denrées alimentaires était encore telle en Angleterre, que les prix s’y maintenaient en moyenne d’environ 20 pour 100 au-dessus de nos prix français ; ils auraient même monté au-delà, si l’importation venue du continent ne les avait contenus à ce taux.

Dans une telle situation, la question des approvisionnemens a toujours été pour les hommes d’état anglais une question de premier ordre. Dans un pays où la population est aussi condensée, où un tiers environ des habitans est réduit au strict nécessaire et où les deux autres tiers, quoique les mieux partagés du monde, ne se trouvent pas encore assez bien nourris, le moindre déficit de récolte peut amener des embarras formidables. C’est en effet ce qui est arrivé à diverses époques, notamment au plus fort de la guerre contre la France ; on a vu le blé monter alors à des prix excessifs, 4, 5 et jusqu’à 6 livres sterling le quarter, c’est-à-dire 30, 40 et 50 francs l’hectolitre. Depuis 1815, les progrès de la culture et de l’importation avaient progressivement ramené le prix du froment à un peu moins de 3 liv. sterling le quarter ou 25 francs l’hectolitre, il était même tombé en 1835 à 2 livres sterling, ou 17 francs ; mais depuis 1837 il tendait à se relever, et il avait déjà plusieurs fois dépassé le cours de 30 francs. On en était là quand est survenu un fléau qui a menacé dans son existence même un des principaux élémens de l’alimentation nationale : je veux parler de la maladie des pommes de terre. Ce fléau, qui a produit en Irlande une véritable famine, a eu, même en Angleterre, des effets désastreux, et il a été bientôt suivi de craintes sérieuses sur la récolte des céréales, craintes qui n’ont été que trop justifiées par les mauvaises récoltes de 1845 et 1846.

D’autres raisons appelaient encore sur le prix des subsistances l’attention des esprits prévoyans. Tout l’échafaudage de la richesse et de la puissance britannique repose sur l’exportation des produits industriels. Jusqu’à ces derniers temps, l’industrie anglaise avait peu de rivaux : mais peu à peu les manufactures ont fait des progrès chez les autres peuples, et les produits anglais ne sont plus les seuls à abonder sur les marchés de l’Europe et de l’Amérique. Les marchands anglais ne peuvent donc soutenir la concurrence universelle que par le bon marché, et ce bon marché n’est lui-même possible qu’autant que les salaires des ouvriers ne sont pas trop élevés. Or les ouvriers anglais, bien que les mieux payés du monde, ne sont pas ou du moins n’étaient pas, il y a cinq ans, satisfaits de leurs salaires. Le vent qui a souillé en 1848 et 1849 sur le continent avait commencé à se faire sentir en Angleterre, et de sourdes rumeurs annonçaient l’approche des orages.

Voici donc comment se présentait le problème à résoudre, problème terrible qui portait dans ses flancs la vie et la mort d’un grand nombre d’hommes, et peut-être aussi la vie et la mort d’un grand empire : d’une part, la disette ravageant déjà une partie du territoire britannique et menaçant de s’étendre sur le reste, et en conséquence le prix des denrées alimentaires menaçant de hausser indéfiniment ; de l’autre, la nécessité de maintenir les salaires, malgré l’élévation probable du prix des subsistances, à un taux qui permit et facilitât l’exportation des produits manufacturés, et, pour compléter la difficulté, une aspiration ardente des classes laborieuses vers une augmentation de bien-être au moment même où les vivres allaient peut-être leur manquer et où la mortalité causée par la famine commençait en Irlande. C’est alors que l’homme éminent chargé du gouvernail dans ces temps difficiles prit tout à coup la résolution hardie et généreuse qui a tout sauvé. Jusque-là, la législation anglaise sur les grains avait été calculée de manière à maintenir autant que possible le prix du blé à 25 francs l’hectolitre au moyen du système ingénieux, mais compliqué et plus efficace en apparence qu’en réalité, de l’échelle mobile. Sir Robert Peel comprit, après bien des hésitations et des recherches, que le moment était venu d’adopter une mesure plus grande et plus radicale ; il se décida donc à supprimer complètement les droits perçus à l’entrée des denrées alimentaires, et ce qui est plus admirable encore que cette résolution, c’est qu’il se soit trouvé dans les deux chambres, composées en très grande partie de propriétaires ruraux, une majorité pour la transformer en loi. Jamais parlement anglais n’avait donné plus grande preuve d’intelligence politique.

La perturbation causée par cette réforme a été grande sans doute, mais elle n’est rien à coté des catastrophes qu’on a évitées. L’intensité du besoin qu’où en avait s’est manifestée immédiatement par les immenses quantités de grains et farines importées, et qui s’élèvent, pour la seule année 1849, à 13 millions d’hectolitres de froment, 6 de maïs, 4 d’orge, 4 d’avoine, 3 de farine de froment, etc., sans compter le beurre, le fromage, la viande, le lard, les volailles, et jusqu’à 4 millions de douzaines d’œufs. Par là seulement l’Angleterre a pu échapper à la disette qui la menaçait et dont il a été impossible de préserver l’Irlande. Pour l’avenir, l’approvisionnement est assuré, puisque le consommateur anglais a le monde entier pour pourvoyeur. Le prix des denrées alimentaires a baissé en moyenne de 20 pour 100, et on est garanti autant que possible contre toute hausse par la libre importation. De cette façon, sans qu’il ait été nécessaire d’augmenter le taux nominal des salaires, le bien-être des classes inférieures s’est accru d’un cinquième, et l’exportation, qui fait la fortune de l’Angleterre, étant restée florissante, la demande de main-d’œuvre s’est encore accrue, le nombre des pauvres qui reçoivent des secours publics a diminué.

Un seul intérêt paraissait devoir souffrir de cette crise, l’intérêt de la culture et de la propriété rurale. Des réclamations bruyantes n’ont pas manqué de s’élever de ce côté, et ont mis en doute pendant quelque temps l’avenir de la réforme douanière. Aujourd’hui la question est résolue, et la réforme est désormais acceptée par ceux-là même qui l’avaient combattue avec le plus d’acharnement. On s’est mieux rendu compte de ses effets, et les exagérations du premier moment ont disparu.

D’abord on a vu que l’agriculture proprement dite était moins en cause que le revenu de la propriété. Le haut prix des denrées sert avant tout à l’élévation de la rente, et pourvu que la rente baisse en proportion de la baisse des prix, le cultivateur proprement dit est à peu près désintéressé. Cette simple distinction a suffi pour séparer l’intérêt des fermiers de celui des propriétaires. Abaissez vos rentes ! criait-on de toutes parts à la propriété, et la culture n’aura pas à souffrir. L’argument était d’autant plus puissant que depuis cinquante ans la hausse des prix avait surtout profité aux rentes, et que, même après une réduction notable, elles devaient se trouver encore au-dessus de ce qu’elles étaient en 1800. Dans le langage passionné du moment, on appelait cette baisse une restitution partielle de ce qui avait été perçu indûment depuis cinquante ans sur la subsistance publique par les propriétaires.

En second lieu, on a fait le raisonnement suivant. Ce qui cause, a-t-on dit, la fortune de la propriété rurale, c’est la richesse industrielle et commerciale. Or, si le prix des subsistances s’élève, ou seulement s’il se maintient au taux établi, c’est-à-dire beaucoup plus haut que partout ailleurs, les salaires devront s’élever pour satisfaire aux exigences nouvelles de la population laborieuse ; l’industrie anglaise ne pourra plus soutenir la concurrence étrangère, l’exportation diminuera, et la souffrance de l’industrie et du commerce réagira sur l’agriculture, qui ne pourra plus vendre ses produite. La baisse redeviendra donc inévitable, mais ce sera une baisse terrible, produite par la pauvreté ; on reverra les émeutes populaires des jours les plus sinistres, et devant les populations affamées il faudra céder. Mieux vaut céder d’avance quand le temps est encore serein, quand une concession faite à propos peut non-seulement empêcher une interruption dans la production manufacturière, mais en accroître l’activité. Le progrès de la population et de la richesse rendra bientôt à l’agriculture plus qu’elle n’aura perdu, en augmentant à la fois le nombre et les ressources des consommateurs non agricoles.

À ces démonstrations appuyées sur les faits est venue peu à peu se joindre la conviction que le mal n’était pas tout à fait universel et irrémédiable, qu’un bon nombre de propriétaires et de fermiers n’en étaient que faiblement atteints, et qu’il y avait, pour les autres, des moyens de combler le déficit des prix par l’augmentation de la production. Dès ce moment, la cause de la réforme a été gagnée, car la nation anglaise est une nation d’économistes instinctifs, et tout le monde y comprend très bien les avantages du bon marché quand il est possible. Il y a eu sans doute et il y aura encore beaucoup de souffrances individuelles ; mais dans l’ensemble, on le sait maintenant, cette secousse, qui semblait devoir être si fatale à la culture anglaise, lui fera faire au contraire un nouveau pas, et à l’immense avantage de faire disparaître toute crainte sur l’approvisionnement national, à l’avantage non moins grand de supprimer toute cause d’infériorité pour l’industrie anglaise sur le marché universel, viendra s’ajouter un accroissement notable dans la production agricole. Ce qu’a fait la hausse dans d’autres temps, la baisse l’aura fait aujourd’hui ; cette contradiction apparente n’en est pas une, car elles ont toutes deux un principe commun, la richesse.

L’Angleterre peut être partagée en deux bandes à peu près égales par une ligne qui la traverse du nord au sud ; la moitié occidentale étant infiniment plus humide et pluvieuse que la moitié orientale, la culture des herbages y domine ; dans la moitié orientale, au contraire, c’est la culture des céréales. La baisse ayant été beaucoup moins forte et moins générale sur les produits animaux que sur le blé, la crise a été moins sensible dans la moitié occidentale que dans l’autre, on peut même dire que sur beaucoup de points elle a été nulle La moitié orientale se partage à son tour en deux régions distinctes, l’une au nord, où dominent les terres légères et où règne l’assolement de Norfolk, l’autre au sud, où dominent les terres argileuses ou argilo-calcaires, et où la culture des racines a fait moins de progrès. Dans la première, les céréales n’étant pas encore le produit principal, la crise a été réelle, mais tolérable ; dans la seconde, où les céréales occupent le premier rang, elle a été profonde. Beaucoup de propriétaires de l’ouest et du nord ont pu conserver leurs rentes intactes ; d’autres ont pu se borner à des réductions de rentes de 10 à 15 pour 100. Dans le sud-est et dans les cantons argileux en général, c’est-à-dire sur un quart environ de la surface totale de l’Angleterre, la réduction, pour être efficace, a dû être de 20 à 25 pour 100, et, sur quelques points, les fermiers ont tout à fait abandonné la partie. Ces sortes de terres étaient déjà les moins bien cultivées et les moins productives du sol britannique, celles qui donnaient à surface égale les renies les plus basses, les plus faibles salaires et les plus faibles profits.

Devant une pareille épreuve, l’esprit industrieux de nos voisins s’est mis à l’œuvre : les causes qui avaient fait, depuis l’introduction de l’assolement de Norfolk, l’infériorité relative des terres argileuses, regardées autrefois comme les plus fertiles, ont été étudiées avec soin, et des systèmes nouveaux ont pris naissance pour y porter remède. Outre les propriétaires et les fermiers intéressés, une nouvelle classe d’hommes s’en est mêlée, celle des partisans du fret trade ; ils ont tenu à prouver que, même dans les plus mauvaises conditions, l’agriculture nationale pouvait survivre et prospérer. Des commerçons ont acheté des terres tout exprès dans les contrées les plus éprouvées, et s’y sont livrés à toute sorte d’essais. Les premiers résultats n’ont pas été bons en général, mais peu à peu les nouveaux principes se sont dégagés, et on peut affirmer hardiment aujourd’hui que les terres argileuses sont destinées à reprendre leur ancien rang. Les Anglais échouent rarement dans ce qu’ils entreprennent, parce qu’ils y portent une persévérance que rien n’abat. Il y a plus : les procédés imaginés pour transformer les terres fortes ont paru applicables dans une certaine mesure aux autres terres, et les améliorations provoquées par la nécessité sur quelques points tendent plus ou moins à se généraliser. Le sol tout entier profitera ainsi du remède sans avoir également souffert du mal.

Parmi ces innovations, la plus considérable sans aucun doute, celle qui devient maintenant en Angleterre une pratique universelle et qui restera comme l’effet le plus utile de cette grande commotion, c’est le procédé d’assainissement connu sous le nom de drainage. Drainage, en anglais, signifie écoulement. De tout temps l’écoulement des eaux surabondantes a été pour l’agriculture anglaise, et surtout dans les sols tenaces, la principale difficulté. On n’avait jusqu’ici employé, pour s’en débarrasser, que des moyens imparfaits ; le problème est aujourd’hui tout à fait résolu. « Prenez ce pot de fleurs, disait dernièrement en France le président d’un comice ; pourquoi ce petit trou au fond ? pour renouveler l’eau. Et pourquoi renouveler l’eau ? parce qu’elle donne la vie ou la mort : la vie, lorsqu’elle ne fait que traverser la couche de terre, car elle lui abandonne les principes fécondans qu’elle porte avec elle, et rend solubles les alimens destinés à nourrir la plante ; la mort au contraire, lorsqu’elle séjourne dans le pot, car elle ne tarde pas à se corrompre et à pourrir les racines, et elle empêche l’eau nouvelle d’y pénétrer. » La théorie du drainage est tout entière dans cette image pittoresque. L’invention nouvelle consiste à employer, pour effectuer l’écoulement des eaux, au lieu de fossés ouverts et de tranchées remplies de pierres ou de fascines, procédés connus même des anciens, des tuyaux cylindriques de terre cuite, de quelques décimètres de longueur, et placés bout à bout au fond de rigoles recouvertes de terre. On ne comprend pas d’abord, quand on n’a pas vu l’effet de ces tuyaux, comment l’eau peut s’y rendre et s’échapper ; mais, dès qu’on a vu une terre drainée, on ne peut plus conserver le moindre doute. Les tuyaux font l’office du petit trou toujours ouvert au fond du pot de fleurs ; ils appellent l’eau, qui y arrive de toutes parts, et la portent au dehors, soit dans des puisards, soit dans des rigoles d’écoulement, quand la pente du terrain s’y prête. Ces tuyaux sont faits avec des machines qui en rendent la fabrication peu dispendieuse. On les choisit d’un diamètre plus ou moins large, on les pose dans des rigoles plus ou moins profondes et plus ou moins rapprochées, suivant la nature du sol et la quantité des eaux à écouler. L’ensemble du travail, pour achat et pose, coûte en moyenne 250 fr. par hectare ; il est maintenant généralement reconnu que c’est de l’argent placé à 10 pour 100, et les fermiers ne refusent à peu près nulle part d’ajouter à leur bail 5 pour 100 par an de la somme consacrée par leurs propriétaires au drainage de leurs champs.

Les effets du drainage ont quelque chose de magique. Prairies et terres arables s’en trouvent également bien. Dans les prairies, les herbes marécageuses disparaissent, le foin devient à la fois plus abondant et de meilleure qualité ; dans les terres arables, même les plus argileuses, céréales et racines poussent plus vigoureuses et plus saines ; il faut moins de semence pour plus de récolte. Le climat luimême y gagne sensiblement ; la santé des hommes devient meilleure, et, partout où un drainage énergique a été pratiqué, les brouillards de l’île brumeuse semblent moins épais et moins lourds. Il y a dix ans qu’on a parlé du drainage pour la première fois, et un million d’hectares au moins est aujourd’hui drainé ; tout annonce que, d’ici à dix ans, l’Angleterre presque entière le sera. L’île semble sortir des eaux une nouvelle fois.

La seconde amélioration générale qui datera de ces dernières années est un nouveau progrès dans l’emploi des machines, et en particulier de la vapeur. Il y a cinq ans, très peu de fermes possédaient une machine à vapeur ; on peut affirmer encore que, dans dix ans, celles qui n’en auront pas seront l’exception. De tous les cotés, on voit dans les champs s’élever et fumer des cheminées. Ces machines servent à battre le blé, à hacher les fourrages et les racines, à broyer les céréales et les tourteaux, à élever et à répandre les eaux, à battre le beurre, etc. ; leur chaleur n’est pas moins utilisée que leur force, et sert à préparer les alimens des hommes et des animaux. D’autres machines à vapeur sont mobiles ; elles se louent de ferme en ferme comme un ouvrier pour faire la grosse besogne. On a inventé de petits rail-ways portatifs dont on se sert pour conduire les fumiers dans les champs et pour rapporter les récoltes. Des machines à faucher, à faner, à moissonner, à défoncer, sont à l’essai. On a même entrepris de labourer à la vapeur, et on ne désespère pas d’y réussir. On s’attache à fouiller le sol à des profondeurs inouïes jusqu’ici, afin de donner à la couche arable infiniment plus de puissance. Partout le génie mécanique cherche à transporter dans l’agriculture les prodiges qu’il a réalisés ailleurs.

Jusqu’ici, les nouveaux procédés ne sont que des applications nouvelles d’anciens principes ; mais voici qui est en opposition avec toutes les habitudes et qui rencontre plus de résistances. J’ai dit combien la nourriture des animaux au pâturage était estimée des cultivateurs anglais : l’école nouvelle supprime le pâturage du bétail et le remplace par la stabulation permanente ; mais cette stabulation perfectionnée diffère autant de la stabulation imparfaite usitée sur le continent que le pâturage cultivé différait du patinage grossier de nos régions pauvres. Rien n’est plus hardi, plus ingénieux, plus caractéristique de l’esprit d’entreprise des Anglais, que le système actuel de stabulation tel qu’il a été pratiqué d’abord dans la région argileuse par les novateurs, et qu’il tend à se répandre partout.

Qu’on se figure une étable parfaitement aérée, le plus souvent en planches à claire voie, avec des nattes de paille qui s’élèvent ou s’abaissent à volonté pour défendre au besoin les animaux du vent, du soleil et de la pluie. Les bœufs, qui appartiennent en général à la race à courtes cornes dite de Durham, y sont enfermés, sans être attachés, dans des loges où ils vivent depuis leur naissance jusqu’à leur mort. Sous leurs pieds est un plancher percé de trous, qui laisse tomber leurs déjections dans une fosse creusée au-dessous ; auprès d’eux est une eau abondante dans des auges de pierre, et dans d’autres auges de la nourriture à discrétion. Cette nourriture se compose, tantôt de racines coupées, de féveroles broyées, de tourteaux concassés, tantôt d’un mélange de foin et de paille hachés et d’orge moulu, le tout plus ou moins cuit dans de grandes cuves chauffées par la machine à vapeur et fermenté pendant quelques heures dans des coffres fermés. Cette alimentation extraordinaire, dont l’aspect confond un agriculteur français, les fait grandir et engraisser avec une extrême rapidité. Les vaches laitières elles-mêmes peuvent être soumises à cette réclusion : on voit déjà des exemples de stabulation jusque dans les comtés les plus renommés par leurs pâturages, comme ceux de Chester et de Glocester ; on les y nourrit au vert, et on redouble de soins pour que les étables soient parfaitement aérées, parfaitement éclairées, parfaitement propres, chaudes en hiver, fraîches en été, à l’abri de toutes les variations de température et de tout ce qui peut agiter et troubler les vaches, qui y vivent, dans un bien-être perpétuel, extrêmement favorable à la sécrétion lactée.

Le fumier qui s’accumule dans la fosse n’est mêlé d’aucune espèce de litière ; on a pensé qu’il était beaucoup plus profitable de faire manger la paille par les animaux. Ce fumier est d’ailleurs très riche à cause de la quantité de matières grasses contenues dans la nourriture donnée, et dont une partie n’est pas assimilée par la digestion, malgré tous les efforts faits pour les rendre essentiellement assimilables. On ne l’enlève que tous les trois mois, quand on a besoin de s’en servir ; en attendant, il n’est ni lavé par la pluie, ni brûlé par le soleil, comme le sont trop souvent les tas de fumier exposés au grand air dans les cours de ferme ; une légère addition de terre ou d’autres absorbans empêche ou ralentit le dégagement de l’ammoniaque et sa déperdition dans l’atmosphère. On est frappé, en entrant dans ces étables, de n’y sentir aucune odeur. Le fumier y conserve tous les élémens fertilisans qui se volatilisent ailleurs et qui empoisonnent l’air respirable au lieu de féconder le sol. On l’emploie, tantôt à l’état solide pour les céréales, tantôt à l’état liquide pour les prairies ; après l’avoir préalablement mélangé d’eau.

Les cochons, comme les bœufs, sont nourris sans sortir, dans des loges fermées et sur des planchers percés ; leur alimentation est la même. Les moutons seuls sortent encore, mais on les cloître aussi tant qu’on peut. On ne s’est pas encore aperçu que cette séquestration rigoureuse eût aucun effet fâcheux sur la santé des uns et des autres ; pourvu qu’ils jouissent dans leur prison d’un air constamment pur, et qu’ils aient l’espace nécessaire pour se mouvoir, c’est-à-dire un mètre carré par mouton et par porc et de deux à trois mètres carrés par bœuf, on affirme qu’ils se portent à merveille. L’exercice au grand air, qui avait été considéré jusqu’ici comme nécessaire, est regardé maintenant comme une perte qui se manifeste par une diminution de poids.

On ne peut se défendre d’un sentiment pénible en voyant ces pauvres bêtes, dont les congénères peuplent encore les immenses pâturages de la Grande-Bretagne, ainsi privées de mouvement et de liberté, et en songeant qu’un jour viendra peut-être où tout le bétail anglais, qui aujourd’hui s’ébat si joyeusement dans l’herbe verte, sera claquemuré dans ces tristes cloîtres, d’où il ne sort que pour marcher à l’abattoir. Ces fabriques de viande, de lait et d’engrais, où l’animal vivant est traité absolument comme une machine, ont quelque chose de rebutant comme un étal de boucher, et quand on a visité une de ces prisons cellulaires où se confectionne si crûment le principal aliment du peuple anglais, on est rassasié de viande pour plusieurs jours. Mais la grande voix de la nécessité parle ; il faut à toute force nourrir cette population qui s’accroît sans cesse, et dont les besoins s’augmentent plus vite encore que le nombre ; il faut baisser autant que possible le prix de revient de la viande pour s’accommoder aux prix nouveaux et y trouver encore des bénéfices. Adieu donc aux scènes pastorales dont l’Angleterre était si fière et que la poésie et la peinture célébraient à l’envi ; deux seules chances leur restent, c’est que quelque inventeur nouveau trouve un moyen d’élever les produits du pâturage à la hauteur de ceux qu’on obtient par la stabulation, ou que quelque danger de cette réclusion du bétail se révèle par l’expérience. Déjà des plaintes s’élèvent sur la qualité de la viande qu’on fabrique si abondamment par ce moyen ; on dit que les tourteaux lui communiquent un mauvais goût, et que l’excès de graisse des bœufs Durham et des moutons Dishley ne rend leur chair ni très agréable ni très nourrissante. Il est possible que le nouveau système pèche par-là, et que le pâturage, battu pour la quantité, se défende par la qualité de ses produits ; il est possible aussi que quelque maladie nouvelle se développe tout à coup parmi ces races inertes et obèses, et force à leur infuser de nouveau un sang plus énergique. On peut compter, dans tous les cas, que l’ancienne tradition du pâturage ne cédera la place qu’après combat ; si elle est destinée à disparaître, c’est qu’il n’y aura pas eu moyen de faire autrement. Le plus probable est l’adoption d’un système mixte qui cherche à concilier les avantages des deux méthodes.

Non-seulement, et ceci est grave, les animaux nourris à l’étable donnent plus de produits ; mais quand par le pâturage perfectionné on parvenait tout au plus à entretenir convenablement une tête de gros bétail ou l’équivalent par hectare en culture, ce qui était déjà beaucoup plus qu’en France, on prétend aujourd’hui, par la stabulation, en entretenir deux et même trois, et accroître encore considérablement le produit en céréales. Tout devient terre arable alors, et l’assolement de Norfolk peut être appliqué sur l’étendue du domaine, au lieu d’être réduit à la moitié. Telles sont les révolutions des choses humaines ; l’agriculture y est sujette comme le reste. C’est jusqu’ici la pratique du pâturage qui, en augmentant la quantité de bétail et en réduisant la sole de céréales, a grossi le rendement moyen du sol emblavé. C’est aujourd’hui la réduction ou l’abolition du pâturage qui, en augmentant encore la quantité du bétail, donne de nouveaux moyens d’accroître la fertilité du sol et par suite la production du blé pour la consommation humaine . Nous avons dit que, dans l’état actuel des choses, sur une ferme de 70 hectares prise dans des conditions moyennes, 30 seraient en prés et pâturages naturels, 8 en racines et féveroles, 8 en orge et avoine, 16 en prairies artificielles et 8 en blé. Par le nouveau système poussé à ses dernières conséquences, les prairies naturelles disparaîtraient, et les 70 hectares seraient divisés ainsi : 14 en racines ou féveroles, 14 en orge ou avoine, 28 en prairies artificielles, et 14 en blé. La proportion des cultures améliorantes aux cultures épuisantes, qui était dans le premier cas de 54 contre 16, serait dans le second de 42 seulement contre 28 ; mais cette différence est, dit-on, plus que compensée par la masse des engrais nouveaux, puisqu’au lieu de nourrir 70 têtes de bétail ou en nourrit 150 ou l’équivalent, et qu’il ne se perd pas un atôme de fumier.

L’extension des racines, des féveroles et des prairies artificielles aux dépens des prairies naturelles peut-elle réellement, comme on l’affirme, donner deux ou trois fois plus de nourriture pour les animaux ? Cette question est déjà, sur un grand nombre de points, résolue par les faits. Toutes ces cultures sont perfectionnées à la fois, et, avec l’aide du drainage et des machines, portées à leur maximum ; la culture du turneps en lignes, dite à la Northumberland, en double à peu près le produit moyen ; les rutabagas ou navets de Suède, qu’on lui substitue dans les terrains argileux, donnent un résultat encore supérieur, et ce qui grossit encore plus que le reste, c’est le produit des prairies artificielles depuis que deux nouveaux moyens ont été imaginés pour eu rendre la végétation plus active : le premier est l’emploi d’une espèce particulière de ray-grass qu’on appelle ray-grass d’Italie, le second, un mode perfectionné de distribution de l’engrais liquide. Le ray-grass d’Italie est une plante extraordinaire pour la promptitude de sa végétation ; il ne dure que deux ans, mais, quand il se trouve dans de bonnes conditions, il peut être coupé jusqu’à huit fois par an ; son foin est dur, mais il est excellent à consommer en vert. Il prospère, malgré son nom et son origine, jusque dans les régions les plus froides, et son usage se propage rapidement, soit en Angleterre, soit en Ecosse. Si ce qu’on en dit se confirme, il parait supérieur même à la luzerne.

Quant au mode de distribution de l’engrais liquide, c’est sans contredit la partie la plus originale et la plus curieuse du système. Il a été inventé par M. Huxtable, dans le comté de Dorset, le principal promoteur de la nouvelle révolution agricole, et tend aujourd’hui à se répandre partout. Voici en quoi il consiste. Les déjections des animaux, une fois tombées dans la fosse pratiquée sous les étables, se rendent par des conduits dans un réservoir où elles se mêlent avec de l’eau et des matières fécondantes ; de là partent d’autres conduits souterrains qui se prolongent dans tous les sens jusqu’aux extrémités du domaine. Tous les 50 mètres environ sont placés des tuyaux verticaux qui s’élèvent du tuyau de conduite jusqu’à la surface du sol et dont l’orifice est fermé par un couvercle. Quand on veut fumer une partie du terrain, on enlève le couvercle d’un des tuyaux verticaux, on y adapte un tube en gutta-percha une pompe mise en mouvement par la machine à vapeur refoule le liquide dans les tuyaux, et l’ouvrier qui tient le tube mobile arrose autour de lui comme un pompier dans un incendie. Un bomme et un enfant suffisent pour fumer ainsi 2 hectares par jour. On donne de six à douze arrosages par an, suivant les circonstances. Les frais d’établissement des tuyaux et des pompes reviennent à 100 francs par hectare quand on emploie des tuyaux en terre cuite, et à 250 francs quand ils sont en fonte. La construction des réservoirs et l’établissement de la machine à vapeur constituent une dépense à part et qui ne doit pas entrer en ligne de compte, puisque l’un et l’autre sont désormais indispensables dans toute ferme bien tenue. La pose des tuyaux devient alors une économie plutôt qu’une dépense ; on a bien vite regagné en épargne de main-d’œuvre et de temps ce qu’on peut dépenser pour frais d’établissement et d’entretien, et les résultats qu’on obtient sont admirables. Les plantes s’assimilent avec une extrême promptitude l’engrais ainsi divisé et distribué en pluie ; son effet est en quelque sorte immédiat, et il peut sans inconvénient être épuisé sans cesse, puisqu’il est sans cesse renouvelé.

Cette ingénieuse invention est évidemment destinée au plus grand succès. M. Huxtable a commencé sur 25 hectares, mais il y a aujourd’hui des fermes, notamment dans le comté d’Ayr en Ecosse, où les conduits s’étendent sur 200. Elle a le mérite de se concilier avec tous les systèmes de culture, et peut même servir à sauver les pâturages ; elle est réalisable sous tous les climats, et pourrait être transportée dans les pays chauds, où elle produirait bien d’autres merveilles. Elle paraît d’une application plus générale encore que le drainage, et on ne saurait trop appeler sur elle l’attention des cultivateurs français.

Grâce à ce surcroît d’engrais, fortifié encore par tous les engrais artificiels que l’imagination peut découvrir, le rendement des céréales peut s’élever dans la même proportion que les produits animaux. Le rendement moyen est porté, dans les terres cultivées par les nouvelles méthodes, à 40 hectolitres de froment, 50 d’orge et 60 d’avoine par hectare ; comme en même temps l’étendue emblavée est fort accrue, le produit total est plus que doublé. Ce ne sont pas là des spéculations et des hypothèses, ce sont des faits réalisés sur beaucoup de points du royaume-uni. Dans chaque comté, il y a au moins une ferme où quelque riche propriétaire ne craint pas de faire ces essais ; la masse des cultivateurs observe, étudie, et, dans la mesure de ses ressources, imite ce qui a réussi.

L’ensemble du système ne peut être avantageusement mis en pratique que dans les pays les plus favorables à la production des céréales, c’est-à-dire dans la région du sud-est, la plus travaillée de toutes par la crise. Dans l’ouest et le nord, on le simplifie généralement par la suppression à peu près complète des céréales. La division du travail fait ainsi un nouveau pas : la culture des céréales s’étend dans les terres qui s’y prêtent le plus ; elle se resserre dans celles qui s’y prêtent le moins. Il ne paraît pas que dans l’ensemble la proportion des terres emblavées doive changer sensiblement. Les autres parties du système font des progrès dans les régions où l’on se borne de plus en plus à nourrir du bétail, et on en obtient des résultats sinon plus beaux, au moins plus assurés. Je n’en veux citer qu’un exemple, la ferme de Cunning-Park, dans le comté d’Ayr. Cette ferme, qui n’a que 20 hectares de superficie, était il y a cinq ans dans les conditions moyennes de l’Angleterre : la rente n’y dépassait pas 75 fr. par hectare et le produit brut 250 fr. ; aujourd’hui le produit brut atteint 1,500 fr. par hectare, et le produit net est d’au moins 500. On ne fait pourtant que du lait et du beurre à Cunning-Park ; mais, grâce aux nouveaux procédés, on y entretient quarante-huit vaches au lieu de dix, et chacune de ces vaches est beaucoup plus productive.

Tels sont les traits généraux de la révolution agricole actuelle, ce qu’on appelle le high farming, la haute culture. Il est impossible d’entrer ici dans plus de détails. Je veux pourtant signaler encore un point qui peut servir à caractériser de plus en plus le système : la guerre faite aux haies et au gibier. Quand le principe de la culture anglaise était le pâturage, les grandes haies avaient leur utilité. Avec le progrès de la stabulation, cette utilité diminue ; elles peuvent d’ailleurs être remplacées par des haies basses ou d’autres clôtures. Telles qu’elles sont, les cultivateurs ne leur trouvent plus que des inconvéniens : elles occupent par elles-mêmes une place énorme, elles nuisent doublement par leur ombrage et par leurs racines aux fruits de la terre, elles servent de refuge à des multitudes d’oiseaux qui dévorent les semences. La plupart des propriétaires résistent encore, d’abord parce que l’émondage et la coupe des arbres leur donnaient un revenu, ensuite parce que ces haies contribuaient singulièrement à la beauté du paysage : mais quelques-uns d’entre eux se sont déjà exécutés, et le reste devra céder plus ou moins, car l’opinion publique, saisie de la question, se prononce tous les jours de plus en plus en faveur des fermiers, et l’opinion est souveraine. Le même sort est évidemment réservé au gibier, dont la sévérité des lois sur la chasse a jusqu’ici favorisé la multiplication, et qui fait un mal réel aux récoltes. L’opinion, si favorable en Angleterre à la grande propriété, mais en même temps si exigeante pour elle, commence à faire aux riches landlords un devoir de sacrifier leurs plaisirs aux nécessités nouvelles de la production.

En assistant à cette lutte pacifique dont l’issue ne saurait être douteuse, on ne peut s’empêcher de se rappeler que des abus du même genre ont été une des causes de la révolution française. Pour se préserver des ravages des lièvres et des lapins seigneuriaux, nos cultivateurs n’ont pas trouvé de meilleur moyen que de démolir les châteaux el de tuer ou d’expulser leurs propriétaires. Les cultivateurs anglais sont plus patiens et plus calmes : ils n’en finiront pas moins par atteindre leur but, sans bouleversement et sans excès. Leur arme unique est la reproduction obstinée de leurs griefs ; ils calculent gravement combien d’acres de terre sont enlevées à la culture par les grandes haies, combien il faut de lièvres pour consommer la subsistance d’un mouton. C’est maintenant parmi eux un lieu-commun de dire et de répéter sans cesse qu’ils sont obligés de payer trois rentes, la première à leur propriétaire sous forme de fermage, la seconde à ses haies, et la troisième à son gibier. Dans quelques cantons, on les a vus se cotiser pour acheter la chasse et entreprendre en grand l’extermination des lièvres, qui vaut mieux que celle des hommes.

Tous ces travaux de drainage, de construction de bâtimens pour la stabulation, d’établissement de machines à vapeur, etc., imposent de grands sacrifices. On peut évaluera à 500 fr. environ par hectare en moyenne ou 8 livres sterling par acre la dépense qu’ils exigeront des propriétaires, et à 250 fr. celle des fermiers. Dans les terres fortes il faudra sans doute beaucoup plus, mais dans les terres légères il suffira de beaucoup moins. Cette avance féconde faite et bien faite, nul doute que la rente et le profit, même sur les points où ils ont paru le plus compromis par la baisse, ne remontent au-delà du taux antérieur, et ne donnent ainsi un revenu suffisant des nouveaux capitaux absorbés par le sol. Alors le pays fournira au moins un tiers en sus de denrées alimentaires ; le produit brut moyen, qui était l’équivalent de 200 francs par hectare, sera de 300, la rente moyenne montera probablement jusqu’à 100, et le bénéfice des fermiers jusqu’à 50. L’unique question n’est plus que celle-ci : les propriétaires et les fermiers sont-ils en état de fournir ce supplément d’avances ? Il ne s’agit de rien moins que de 10 à 12 milliards pour l’Angleterre et la Basse-Ecosse seulement. Pour tout autre pays que le royaume-uni, l’entreprise serait impossible ; même pour le royaume-uni, elle est difficile, mais elle n’est que difficile. La nation qui a dépensé 6 milliards en un quart de siècle pour la seule entreprise des chemins de fer peut bien en employer le double à renouveler son agriculture.

Le gouvernement a senti la nécessité de donner l’exemple. Dès 1846, au moment où il se décidait à provoquer la baisse des prix, il se départissait de la règle qu’il s’impose habituellement de ne point intervenir dans les intérêts privés, et proposait aux propriétaires de leur prêter 75 millions de francs pour travaux de drainage, à des conditions d’intérêt et d’amortissement qui ressemblent beaucoup à celles de notre société générale de crédit foncier, 6 1/2 pour 100 d’annuité amortissant la dette en capital et intérêts au bout de vingt-deux ans. Ce premier prêt ayant réussi, le gouvernement en a fait d’autres, et un grand nombre de propriétaires des trois royaumes en ont aujourd’hui profité. Les capitaux privés ont suivi l’impulsion. Ceux des propriétaires atteints qui possédaient des capitaux mobiliers, ou dont le bien était assez liquide pour servir de gage à des emprunts, sortiront de la crise avec honneur ; mais ceux dont la position était déjà embarrassée se débattent péniblement. Un dixième environ des propriétaires anglais est dans ce cas. Pour ceux-là, les économistes et les agronomes n’ont pas trouvé de meilleur remède que de leur faciliter la vente ou la division de leurs immeubles.

Ces opérations sont aujourd’hui difficiles et coûteuses à cause de L’incertitude de la propriété. Un peuple d’hommes d’affaires vit de l’examen des titres et de la confusion qui y règne. Il s’agit d’adopter un système d’enregistrement analogue au notre, qui régularise et facilite les transmissions ; les idées émises à ce sujet sont des plus radicales. On va jusqu’à demander que la propriété de la terre puisse se transmettre, comme les rentes sur l’état ou les autres valeurs mobilières, et on ne sollicite rien moins que l’ouverture d’un grand livre de la propriété immobilière dont les litres soient des extraits légalisés transmissibles par endossement. Nous sommes bien loin, comme on le voit, des anciennes idées sur l’immobilisation absolue de la propriété, et ce ne sont pas des rêveurs chimériques qui proposent cette réforme, ce sont des écrivains sérieux et justement considérés ; le gouvernement lui-même s’en occupe.

Pour les fermiers, on demande des baux de vingt et un ans qui leur permettent de faire les avances exigées avec la certitude de s’en rembourser ; on réclame en même temps la suppression des trop petites fermes dont les tenanciers n’ont pas un capital suffisant, et la division des trop grandes, pour le même motif. Ceux d’entre les fermiers qui n’avaient pas assez de ressources font comme les propriétaires obérés, ils disparaissent ; ceux qui restent serrent les rangs comme dans un combat, et bientôt il n’y paraîtra plus.

Tout cela constitue sans doute une immense révolution. La culture change de nature, elle devient de plus en plus industrielle : chaque champ sera désormais une sorte de métier, travaillé dans tous les sens par la main de l’homme, percé en dessous de toute sorte de canaux, les uns pour écouler l’eau, les autres pour apporter l’engrais, et qui sait ? peut-être aussi pour conduire de l’air chaud ou frais suivant les besoins, et offrant à sa surface les transformations les plus rapides ; la vapeur déroule, sur les verts paysages chantés par Thompson, ses noires spirales de fumée ; le charme spécial des campagnes anglaises menace de disparaître avec les pâturages et les haies ; le caractère féodal s’altère par la destruction du gibier : les parcs eux-mêmes sont attaqués comme enlevant de trop vastes espaces a la charrue ; en même temps la propriété tend à se déplacer, à se diviser, à passer en partie dans des mains nouvelles, et le fermier tend à s’affranchir par de longs baux de l’autorité du landlord. Il y a là plus qu’une question agricole, l’ensemble de la société anglaise parait en jeu. Il ne faut pas croire que les Anglais ne fassent pas de révolutions, ils en font beaucoup au contraire, ils en font toujours, mais à leur manière et sans se presser ; ils ne tentent ainsi que ce qui est possible et véritablement utile, et on peut être sûr qu’en fin de compte le présent aura complète satisfaction, sans que le passé soit tout à fait détruit.

Ces changemens s’accomplissent surtout au profit des classes moyennes, déjà si nombreuses et si puissantes en Angleterre, et qui, là comme partout, dominent de plus en plus la société ; mais ils profitent aussi aux classes laborieuses et populaires. Celles-ci s’en contentent pour le moment, car ce qui n’est pas moins admirable en Angleterre que l’esprit de concession chez les uns, c’est l’esprit de patience chez les autres. On a pu croire un moment que le taux des salaires ruraux baisserait ; l’opinion les a défendus, et ils ont résisté ; ils profitent donc de toute la baisse obtenue dans le prix des denrées de première nécessité. On a pu croire aussi que la somme de main-d’œuvre agricole diminuerait ; tout annonce en effet qu’elle sera réduite sur quelques points par l’extension de la vapeur et des machines perfectionnées ; mais sur d’autres elle sera accrue par le progrès de la stabulation et la transformation des prairies en terres arables. En résumé, elle restera au moins égale à ce qu’elle était auparavant. En même temps l’opinion commande de nouvelles améliorations en faveur des classes populaires ; on veut que les lois sur la résidence en matière de taxe des pauvres soient révisées, afin que les ouvriers puissent aisément se déplacer et se rendre des points où le salaire est le plus bas dans ceux où il est le plus élevé, sans rien perdre de leurs droits aux secours publics ; on veut que les propriétaires s’occupent paternellement de leurs journaliers, qu’ils veillent à leur instruction et à leur moralité comme à leur bien-être matériel, et les plus grands seigneurs tiennent à honneur de remplir ce devoir. Beaucoup d’entre eux font bâtir des cottages sains et commodes qu’ils louent à des prix raisonnables : le prince Albert, qui veut être le premier à donner tous les bons exemples, avait fait exposer sous son nom, à l’exhibition universelle, un modèle de ces sortes de constructions. On y joint en général un petit lot de jardin où le locataire puisse faire venir des légumes frais ; c’est ce qu’on appelle allotmens. Dans tous les grands domaines, le maître fait construire en outre des chapelles et des écoles, et encourage les associations mutuelles qui ont un but d’utilité commune.

Ainsi a été prévenue la guerre des classes, et, sans autres secousses que celles qui étaient absolument inévitables, l’Angleterre a fait un grand pas, même au point de vue agricole. Voilà pourquoi, quand Robert Peel est mort, l’Angleterre entière à pris spontanément le deuil : le grand citoyen avait été compris.

Je ne m’arrêterai pas à faire ressortir la différence entre la crise anglaise de 1848 et la crise française de la même époque. L’intérêt rural est aussi chez nous celui qui a le plus souffert, mais il n’a pas été le seul à souffrir, et tous les intérêts ont été ébranlés à la fois. On a vu le prix des denrées baisser rapidement ; non pas comme en Angleterre, parce qu’il était trop élevé, mais parce que le travail industriel et commercial s’étant arrêté, la classe non agricole n’avait plus le moyen d’acheter de quoi vivre. La consommation dans toutes les branches, au lieu de s’accroître comme chez nos voisins, s’est réduite au strict nécessaire, et dans un pays où l’alimentation moyenne en viande et en blé était à peine suffisante, il s’est encore trouvé trop de viande et de blé pour les ressources d’une population appauvrie. La culture et la propriété éperdues n’ont pas trouvé comme en Angleterre l’appui des capitaux, puisqu’un grand nombre avaient été détruits, et que le reste épouvanté émigrait ou se cachait. Heureusement que, par une faveur spéciale de la Providence, les fruits de la terre ont été abondans pendant cette épreuve, car si le moindre doute avait pu s’élever dans les esprits sur l’approvisionnement, au milieu du désordre général, nous aurions vu les horreurs de la famine se joindre comme autrefois aux horreurs de la guerre civile.

Un premier retour de confiance répare en partie ces désastres. La France montre encore une fois ce qu’elle a montré si souvent, notamment après l’anarchie de 93 et les deux invasions, qu’il n’est pas en son pouvoir de se faire un mal incurable. Plus elle reparaît pleine de ressources malgré les pertes immenses qu’elle a faites, plus on est frappé des progrès qu’elle aurait réalisés dans ces cinq ans, si elle n’avait pas elle-même arrêté violemment son essor. Les recettes des contributions indirectes, un des signes les plus certains de la prospérité publique, qui étaient de 825 millions en 1847, et qui ont remonté péniblement, après une baisse énorme, à 810 millions en 1852, auraient atteint dans cette même année de 950 millions à 1 milliard, si l’impulsion qu’elles avaient reçue s’était soutenue, et toutes les branches de la richesse publique répondraient à ce brillant symbole.

Du reste, si j’ai dû raconter, pour compléter mon sujet, ce qui s’est passé en Angleterre depuis cinq ans, il ne faut pas en conclure qu’une révolution du même genre me paraisse nécessaire, désirable ou même possible en France. Nous sommes dans des conditions différentes sous tous les rapports. Il ne peut être question chez nous d’établir le bon marché des subsistances ; nous l’avons, puisque l’Angleterre, après tous ses efforts, n’a pas pu descendre plus bas que les plus élevés de nos prix courans, et sur la moitié du territoire nous ne l’avons que trop. Il ne faut pas confondre les pays riches et peuplés à l’excès avec ceux qui ne le sont pas ; les besoins des uns ne sont pas du tout ceux des autres. Nous ne ressemblons pas à l’Angleterre de 1846, mais à l’Angleterre de 1800. Ce n’est pas la production qui manque chez nous à la consommation, c’est encore la consommation qui, dans la moitié de la France du moins, manque à la production. Au lieu de voir partout le blé à 25 francs l’hectolitre et la viande à 1 franc 25 centimes le kilogramme, nous avons des pays entiers où le producteur n’obtient guère de ses denrées plus de la moitié de ces prix. Pour ceux-là, ce n’est pas la baisse qu’il leur faut, mais la hausse, et ils sont encore bien loin du temps où ils pourront souffrir de l’excès de demande des denrées agricoles et de l’élévation des prix.


LEONCE DE LAVERGNE.

  1. Dans les livraisons du 15 janvier, et des 1er et 15 mars.