L’économie rurale en Angleterre/06

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L'ECONOMIE RURALE


EN ANGLETERRE.




VI.


LES COMTES DU CENTRE ET DU NORD. - LE PAYS DE GALLES ET LES ILES.[1]




I

En poursuivant notre voyage agronomique en Angleterre, nous sommes arrivés à la région du centre. Les premiers comtés qui s’offrent à nous à l’ouest de Londres sont, ceux de Buckingham, de Berks et d’Oxford, qui n’offrent aucun trait bien saillant, et dont l’agriculture n’est ni au-dessus ni au-dessous de la moyenne.

Le Buckingham contient 190,000 hectares, et sa population n’est que de 150,000 âmes, ce qui révèle au premier abord en Angleterre un pays exclusivement agricole. Le partage des terres entre les diverses cultures, entre les grandes, les petites et les moyennes fermes, est à peu près égal ; il en est de même des plaines et des collines, des terres fortes et des terres légères. Au milieu du comté est située la vallée d’Aylesbury, qui passe pour une des plus fertiles du royaume. Le sol de cette vallée est tout en herbages. Les fermes y sont plus grandes que dans le reste du comté ; la rente y est aussi deux fois plus élevée. Un tiers à peu près de ces pâturages est consacré a l’engraissement des moutons, un tiers à l’engraissement, du gros bétail, un tiers à la nourriture dos vaches laitières. Un des produits les plus estimés d’Aylesbury est une espèce magnifique de canards blancs, qu’on élève surtout dans les cottages des petits cultivateurs, et qui font, avec John Hampden, l’orgueil du comté de Buckingham.

Le Berkshire touche au comté de Surrey, en remontant la Tamise. La nature du sol y est très variée ; à l’est, c’est le même terrain sablonneux et pauvre que dans les comtés de Surrey et de Hants : là se trouvent la forêt de Windsor et des étendues de landes incultes ; ailleurs, ce sont des collines calcaires ou downs, de la même nature que ceux de Sussex et de Dorset, — et au nord de ces downs, une vallée renommée par sa fertilité, qu’on appelle la Vallée du Cheval blanc, parce qu’on a cru trouver la forme d’un cheval dans une des collines crayeuses qui la bordent. La principale industrie de la vallée est la fabrication du fromage qui passe dans le commerce pour fromage de Glocester. Les collines calcaires nourrissent des troupeaux de moutons qui appartiennent à l’espèce des sotih-downs, originaires de dunes analogues. Du côté de Faringdon, on engraisse beaucoup de cochons, la race du comté de Berks étant une des meilleures de l’Angleterre. On y trouve peu de grandes fermes et beaucoup de petites, il reste même quelques yeomen ou petits propriétaires cultivant eux-mêmes.

Parmi les novateurs, on parle avec éloges d’une ferme dirigée près de Reading, par sir John Conroy, gentilhomme nourri dans les camps et dans les cours, qui s’est adonné à la culture depuis quelques années seulement, et qui parait, avoir obtenu un grand succès. Cette ferme a 320 acres ou 128 hectares ; sir John a commencé par un travail général de drainage et de défoncement qui lui a coûté 750 fr. par hectare ; ce début doit faire juger de ce qui a dû suivre. Mais la ferme la plus célèbre du Berkshire est celle de M. Pusey, membre du parlement, président actuel de la société d’agriculture d’Angleterre. Cette ferme contient environ 150 hectares ; toutes les parties de la culture y sont également soignées, mais on admire surtout ce qui est fait pour l’élève et l’engraissement des moutons. Le troupeau se compose de 800 têtes, dont moitié de brebis portières. L’hiver, il est nourri de racines, et l’été dans des prairies arrosée. Ces prairies sont ce qu’il y a de plus remarquable chez M. Pusey. Il a fait venir du Devonshire un irrigateur expérimenté ; les travaux lui ont coûté environ 350 francs par hectare. Le produit parait énorme, puisque sur une étendue de 2 acres ou 80 arcs, il prétend nourrir pendant les cinq mois d’été 73 beaux moutons south-down, ou 90 par hectare. Les moutons sont enfermés sur les prairies dans des parcs : on déplace les parcs quand l’herbe est mangée, on en ôte l’eau avant d’y mettre les mourons, et on l’y remet dès qu’ils sont sortis. M. Pusey affirme que, nourris ainsi et finis ensuite à l’étable avec des grains et des tourteaux, ils sont gras à un an et vendus à un haut prix pour la boucherie. Malgré ces beaux produits et ceux obtenus dans les autres branches, l’opinion générale est que M. Pusey ne fait pas de bénéfices. Il n’en rend pas moins de grands services à l’agriculture. Il est arrivé, tout le monde le reconnaît, à quadrupler le nombre des moutons engraissés et à doubler la quantité des céréales produites dans sa ferme ; d’autres chercheront à obtenir des résultats semblables par des moyens plus économiques, et y réussiront probablement.

La rente moyenne dans le comté d’Oxford est la même que dans le Bucks et le Berks, et présente, suivant les districts, les mêmes inégalités. Nulle part peut-être dans la Grande-Bretagne, le sol n’offre tant de diversité. La rente des terres légères atteint en moyenne 100 francs, mais, l’argile d’Oxford étant au moins aussi tenace que celle de Londres, la rente des terres argileuses arrive à peine à 25. Quelques fermes ont même été abandonnées, depuis la baisse des prix, à cause des frais qu’elles exigeaient, et qui ne pouvaient être avancés pour le moment ni par les propriétaires ni par les fermiers. L’assolement suivi dans ces terres argileuses est encore l’ancien assolement triennal : blé, avoine, jachère ; — dans les terres légères, c’est l’assolement de Norfolk, que la richesse accompagne comme toujours. L’ouest du comté en est la plus mauvaise partie. On y trouve, entre autres grandes propriétés, celle de Blenheim, appartenant au duc de Marlborough. Le château donné par la nation au vainqueur de Louis XIV passe avec raison pour un des plus beaux monumens de l’Angleterre ; le parc a plus de 1,000 hectares, et les terres s’étendent bien au-delà. Pendant la dernière crise, presque tous les fermiers ont déserté, le duc actuel s’étant refusé à toute concession sur les rentes, et il a été forcé de faire exploiter lui-même par des agens. Cette conduite a été sévèrement jugée en Angleterre, où l’opinion impose aux landlords une grande bienveillance envers leurs fermiers ; il est d’ailleurs plus que probable que le duc n’a pas fait ses frais. Le long de la Tamise et des autres rivières s’étendent d’excellentes prairies qui fournissent du beurre pour le marché de Londres. Entre le comté d’Oxford et celui de Buckingham s’élève encore une chaîne de collines calcaires ou downs, nommée les chiltern-hills.

En somme, quiconque veut voir comme un résumé de l’agriculture et du sol de l’Angleterre doit aller visiter le comté d’Oxford et ses voisins. D’autres motifs y attirent le voyageur : la ville d’Oxford est assurément une des plus curieuses des trois royaumes, et le château de Blenheim, avec sa magnifique collection de tableaux, mérite d’être visité. On trouve dans ce comté comme un échantillon de toutes les cultures, de toutes les terres, de toutes les rentes, de tous les modes d’exploitation, et l’ensemble donne une moyenne conforme à la moyenne générale. Ajoutez qu’Oxford est aujourd’hui aux portes de Londres et qu’on y va en très peu d’heures par le chemin de fer. Il n’y a que l’Angleterre industrielle et commerçante qui y manque, et le voisinage de Londres et de Bristol n’en tient lieu qu’imparfaitement.

Le comté de Wilts se divise en deux parties fort distinctes, le nord et le sud. Les productions agricoles de ces deux moitiés diffèrent comme leur constitution géologique : le nord, formé de fraîches vallées où coulent les affluens de l’Avon, est un pays d’herbages et de vacheries ; le midi, qui se compose de grands plateaux calcaires comme le Dorset, est une région à céréales et à moutons ; on y trouve le fameux plateau connu sous le nom de plaine de Salisbury, où s’élève le monument druidique de Stone-Henge. Dans le nord, la rente monte jusqu’à 100 francs l’hectare et au-delà ; dans le midi, elle tombe au-dessous de 50. Dans le nord, les fermes n’ont qu’une étendue plutôt petite que grande, de 25 à 100 hectares par exemple ; dans le midi, elles sont immenses ; on en trouve de 1,000 et 2,000 hectares ; le plus grand nombre est d’environ 500. Les fermiers du nord, n’exploitant que de petites fermes, sont en général des hommes sans capital, travaillant par leurs bras et ceux de leurs familles ; ceux du midi sont au contraire pour la plupart de riches spéculateurs, et cependant la prospérité du nord n’a pas reçu d’atteinte, tandis que le sud a été un des pays les plus travaillés par la crise.

C’est que dans le sud la culture des céréales avait pris trop de développement. La plaine de Salisbury présente à l’œil l’aspect d’un vaste désert où quelques fermes se cachent de loin en loin dans des plis de terrain, et où s’étendent à l’infini des champs de blé sans arbres et sans clôtures. Ces immensités maigres et brûlantes servaient uniquement autrefois de pâturages à moutons, mais le haut prix des grains avait peu à peu entraîné à les transformer en terres arables, et cette transformation, bien que lucrative au premier abord, n’avait pas toujours été judicieuse. C’est surtout à ces sortes de terres que pense Ricardo quand il affirme que l’on commence par cultiver en blé les bonnes terres, puis les médiocres, puis enfin les mauvaises, et que la demande croissant toujours avec la population, c’est la denrée la plus chèrement obtenue qui règle le prix du marché. Cet axiome mathématique, vrai au moment et pour le pays où il a été émis, a été démenti plus tard dans plus d’une circonstance. L’Angleterre est en train de le reprendre à rebours, en abandonnant successivement la culture des céréales dans les terres mauvaises ou médiocres, et le sud du Wiltshre en sait quelque chose. C’est une détestable condition, en économie rurale comme en économie industrielle, que de produire plus chèrement que tout autre, même quand on commande accidentellement le marché, et le plus prudent est de ne pas s’y fier.

On paraît d’ailleurs avoir fait dans cette région une application excessive et mal entendue du principe de la grande culture. La grande culture est excellente quand elle diminue les frais de production, elle ne vaut rien quand elle les accroît. Il n’y a rien d’absolu dans ce monde. Les deux parties de l’Angleterre qui souffrent le plus sont le Weald de Susses et le sud du Wiltshire ; dans l’une, le mal vient principalement de ce que les fermes sont trop petites ; dans l’autre, de ce qu’elles sont trop grandes. Le meilleur système de culture est tout uniment celui qui, dans une situation donnée, paie à la fois les meilleures rentes, les meilleurs profits et les meilleurs salaires ; or ce n’est pas pour le moment l’état du sud du Wiltshire, avec ses fermes démesurées, car propriétaires, fermiers et ouvriers, tout le monde souffre ; nulle part en Angleterre, les salaires ne sont plus bas, nulle part le nombre des pauvres n’est plus grand. Un des premiers remèdes indiqués est la division de ces vastes fermes qui exigent l’emploi d’un trop grand capital et entraînent des pertes notables de temps et de force ; le second sera probablement la réduction de la sole de céréales et le retour à une économie rurale mieux appropriée à la nature du sol.

Un tout autre spectacle nous attend dans les comtés du centre proprement dits : ceux de Warwick, Worcester, Rutland, Leicester et Stafford. Placés entre la région de l’ouest ou des herbages et celle de l’est où domine l’assolement quadriennal, cette région présente l’heureuse association de ces deux systèmes ; c’est le plus riche pays de culture de l’Angleterre.

Commençons par le comté de Warwick, où se révèle au premier abord la principale cause de cette grande prospérité rurale. Nous n’avons visité jusqu’ici que des pays exclusivement agricoles ou du moins peu industriels, où les débouchés abondent sans doute plus que dans les trois quarts de notre France, à cause du voisinage de l’immense ville de Londres et des nombreux ports de la côte, mais où la surexcitation que donnent les manufactures manque presque absolument. En mettant le pied dans le comté de Warwick, nous entrons dans la région industrielle, et nous nous trouvons, pour commencer, en face de Birmingham et de ses annexes. La population du comté a plus que doublé depuis cinquante ans : elle dépasse aujourd’hui deux têtes humaines par hectare. Les quatre cinquièmes de cette population se livrent à des travaux industriels, d’où il suit qu’un hectare est sollicité à produire la nourriture de deux personnes, qu’un agriculteur qui porte ses produits sur le marché y trouve quatre consommateurs pour se les disputer, et que ces consommateurs, gagnant tous de forts salaires, ont de quoi payer les denrées qu’ils achètent un prix élevé. Comment l’agriculture ne prospérerait-elle pas dans de pareilles conditions ?

Il ne faut pas s’imaginer que le sol du Warwick soit partout excellent. Tout le nord du comté était autrefois une immense lande couverte de bruyères et de bois, ce qu’on appelait une forêt. Aujourd’hui la moitié des terres est en herbages et l’autre moitié en terres arables, soumises, autant que possible, à l’assolement de Norfolk ; un quant seulement du sol produit ainsi des céréales pour la nourriture de l’homme, et la fertilité de ce quart, ainsi que du reste des terres, est constamment accrue, non-seulement par l’engrais qu’y dépose une immense quantité d’animaux, mais par des masses d’engrais supplémentaires achetés dans les villes manufacturières, et transportés à peu de frais par les canaux et les chemins de fer qui traversent le pays. Il ne faut pas s’imaginer non plus que la grande culture domine dans le Warwick et dans les autres comtés industriels ; la moyenne des fermes est d’environ 60 hectares : il y en a beaucoup plus au-dessous qu’au-dessus. Enfin ce n’est pas la longueur des baux qui a beaucoup influé sur le développement agricole ; les fermes sont généralement louées à l’année ; le tevant right lui-même est inconnu. Les fermiers n’en font pas moins de grands sacrifices pour améliorer le sol qu’ils cultivent, et bien que la rente ait doublé depuis 1770, ils ne se plaignent pas de leurs propriétaires. Tout s’arrange aisément quand on gagne de part et d’autre. Les salaires profitent à leur tour de cette prospérité ; ils sont en moyenne de 2 fr. par jour de travail.

Un fermier de Warwick, dans les conditions les plus ordinaires, exploite une ferme de 60 hectares ou 150 acres, dont il paie 6,000 fr. de loyer, acquitte en outre les taxes qui s’élèvent à 1,500 fr., donne à ses ouvriers d’excellens salaires, et se fait à lui-même, sans beaucoup de peine et de souci, un revenu de 3,000 francs. Ce n’est pas sans doute un aussi grand seigneur que les opulens fermiers du Lincoln et du Norfolk ; mais pour nous, Français, qui aimons avant tout la richesse moyenne, cette organisation rurale, a quelque chose de plus satisfaisant encore, en ce qu’elle associe un plus grand nombre de familles à la prospérité commune. La terre est plus productive en somme ; le produit brut et le produit net sont l’un et l’autre un peu plus élevés, et une population plus condensée jouit d’une aisance moyenne au moins égale. Une promenade dans ce riant comté est un enchantement perpétuel ; les châteaux historiques de Kenilworth et de Warwick, les bords pittoresques de l’Avon, donnent un attrait de plus à cette excursion, que peut couronner l’immense étude des manufactures dé Birmingham ; et pour que rien ne manque à ce résumé des merveilles de l’Angleterre, la grande ombre de Shakspeare vous accompagne dans ce pays, où il est né.

Dans l’état actuel de nos campagnes, il n’y a peut-être aucune partie de la France qui puisse soutenir la comparaison avec le comté de Warwick ; notre sol n’est a peu près nulle part aussi soigneusement paré par la main de l’homme. Ces Anglais connaissent d’ailleurs toutes leurs richesses, tandis que nous ne connaissons pas les nôtres. Il n’y a pas de paysage anglais un peu plus frais ou un peu plus fertile que les autres qui n’ait immédiatement sa renommée, et qui ne soit connu au moins de nom par tout le monde. Chez nous au contraire, que de riantes vallées, de plaines fécondes et de coteaux aux gracieux contours, qui étalent au soleil leurs splendeurs ignorées sans qu’aucun œil curieux vienne les visiter ! Nos voisins sont fiers à juste titre des magnifiques châteaux qui peuplent leur île ; mais, même sous ce rapport, nous ne sommes pas aussi inférieurs qu’on pourrait le croire : nos campagnes n’ont pas toujours été aussi désertées par les familles opulentes que depuis un siècle environ, et avant 1789 nous étions au moins aussi riches qu’eux en belles résidences rurales. Après toutes les démolitions accomplies tantôt par la rage révolutionnaire, tantôt par une sauvage spéculation, on pourrait encore, en cherchant bien, retrouver chez nous assez de châteaux des trois derniers siècles pour les opposer aux plus célèbres manoirs anglais ; seulement les notres tombent en ruines, tandis que les leurs, conservés avec un soin religieux, agrandis de génération en génération, vénérés de tous comme un patrimoine national, restent debout et impérissables. Leurs ruines mêmes, quand ils en ont, ce qui est rare, sont entretenues avec amour ; ils vont jusqu’à en simuler quand ils en manquent, et le goût des constructions dans le style aigu et tourmenté, qui a reçu le nom de Tudor, est poussé jusqu’au ridicule.

Ce que je viens de dire du Warwickshire s’applique également aux comtés de Worcester et de Leicester, ses voisins. La vallée de l’Avon se continue dans le Worcester avec les mêmes grâces et la même fécondité. Le Leicester est peut-être plus riche encore. C’est surtout dans les terrains de lias que les herbages réussissent, et il y a beaucoup de terrains de ce genre dans le Leicester. La petite ville de Melton-Mowbray est dans la belle saison le rendez-vous des amateurs de la chasse au renard ; elle doit ce privilège à la configuration de son sol, légèrement accidenté, où de molles rivières, coulant à pleins bords, serpentent paresseusement au milieu de grasses prairies entrecoupées de haies ; toutes les conditions exigées pour le steeple-chase se trouvent réunies. C’est aussi dans ce comté que se fabrique le laineux fromage de Stilton, et que se trouve la ferme de Dishley-Grange, autrefois occupée par Rakewell, d’où est sorti le grand principe de la transformation des animaux domestiques, une des plus utiles conquêtes du génie humain. Malgré sa prospérité traditionnelle, le Leicester n’a pas été tout à fait à l’abri de la crise. Comme la plupart des pays d’herbages, il s’était endormi dans son succès ; comme eux aussi, il s’était trop laissé envahir par la petite propriété et la petite culture : petits propriétaires et petits fermiers se sont trouvés également sans défense contre la baisse. Quelques changemens de personnes sont devenus nécessaires, et s’effectuent assez rapidement. Le petit comté de Rutland, qui n’a pas 40,000 hectares, ressemble en tout au Leicester.

Le comté de Stafford est peut-être le plus grand exemple qui existe en Angleterre, avec le comté de Lancastre, de la puissante influence que le voisinage de l’industrie exerce sur le développement agricole. Ce pays est naturellement aride et sauvage, à l’exception de la vallée de la Trent et de quelques autres. Les montagnes qui le traversent s’élèvent à 1,000 pieds anglais au-dessus du niveau de la mer. Les districts industriels sont situés précisément dans les parties les moins fertiles ; ils se divisent en deux groupes : les poteries au nord, qui s’approchent du comté de Lancastre, et les usines métalliques au sud, qui vont jusqu’aux portes de Birmingham. Grâce aux progrès sans exemple qu’ont faits et que font tous les jours ces industries, la population du comté est aujourd’hui de plus de 600,000 âmes sur une étendue totale de 300,000 hectares. Quand une pareille population est rassemblée sur un point, il faut que la terre soit bien rebelle pour qu’elle ne soit pas forcée de produire. Aussi la rente dans le Stafford s’élève-t-elle en moyenne presque aussi haut que dans les comtés de Worcester, de Warwick et de Leicester. Le seul produit des poteries est évalué par les économistes anglais à 1,500,000 liv. st., ou plus de 37 millions par an ; les usines à fer produisent annuellement 600,000 tonnes ; cette richesse reflue sur l’agriculture.

La grande propriété domine dans le Stafford, comme dans tous les pays originairement peu fertiles. Le duc de Sutherland, comme héritier des lords Stafford, le comte de Lichtfield, lord Willoughby, lord Talbot, lord Hatherton, le marquis d’Anglesea, sir Robert Peel, sont les plus grands propriétaires du comté. Les fermes sont généralement louées à l’année, et les fermiers le préfèrent, ce qui indique tout de suite d’excellens rapports entre le propriétaire et le tenancier. La crise s’est parfaitement passée ; les propriétaires ont eu peu de concessions à faire, leurs fermes étant en général louées à un taux modéré, et les fermiers étant assez a l’aise pour supporter momentanément une réduction de profits. Les salaires sont de 2 francs par jour de travail, et la taxe des pauvres, thermomètre infaillible de l’aisance des classes laborieuses, est très peu élevée ; dans les domaines de lord Hatherton, il arrive souvent qu’il n’y ait pas un seul pauvre ayant besoin de secours. Dans tout le comté, le nombre des pauvres ne s’élève en moyenne qu’à 4 pour 100 de la population totale, tandis que dans le Wilts il monte à 16 pour 100. C’est encore l’assolement de Norfolk qui a produit celle prospérité. Partout où cet assolement se rencontre avec la grande propriété et le développement industriel, l’agriculture anglaise arrive à son apogée. Le Stafford y joint les bienfaits de l’irrigation, qui a transformé des pentes stériles en excellentes prairies.

Les principales fermes du pays sont celle de lord Hatherton, à Teddesley, qui n’a pas moins de 1,700 acres ou 720 hectares, celle du duc de Sutherland à Trentham, et enfin Drayton-Manor, résidence de sir Robert Peel. Il est assez curieux de voir comment sir Robert, grand propriétaire lui-même, a résolu pour ses affaires privées la question qu’il avait si résolument posée dans un intérêt public. Tout le monde se rappelle la fameuse lettre à ses tenanciers du 24 décembre 1849 ; le programme qu’elle contenait a été exécuté. Sir Robert a fait drainer presque toutes ses terres à ses frais, sous la direction de M. Parkes, à la condition que les fermiers lui paieraient 4 pour 100 de la dépense, ce qu’ils ont accepté, toutes les rentes ont été révisées, très peu ont été réduites, parce qu’elles étaient en général modérées, et pour tout dire en un mot, les fermiers à qui l’on a offert des baux les ont refusés ; ils aiment mieux continuer à louer à l’année leurs fermes, que la plupart d’entre eux exploitent de génération en génération. Les propriétés de sir Robert Peel sont un modèle de bonne administration ; l’excellent entretien des bâtimens ruraux, l’état des chemins, les travaux de nivellement et de drainage, la construction de bons cottages pour les ouvriers avec jardins attenans, tout annonce chez le maître la richesse et la libéralité ; de leur côté, les fermiers, pleins de confiance dans leur landlord, n’hésitent pas à faire des avances à la terre qui la leur rend avec usure ; partout les instrumens les plus perfectionnés, les semences les plus choisies, les pratiques les plus productives, partout aussi les plus belles récoltes et les plus beaux animaux ; les journaliers eux-mêmes travaillent avec plus d’ardeur, sûrs qu’ils sont d’une sorte de providence qui veille sur eux et satisfait d’avance à leurs besoins. C’est là, comme chez le duc de Bedford, le duc de Portland, lord Hatherton, qu’on peut voir l’idéal du grand propriétaire anglais, qui se considère comme ayant au moins autant de devoirs que de droits, et qui fait tourner au profit de la population qu’il gouverne, comme de la terre qui fructifie entre ses mains pour le plus grand bien de la communauté, la fortune dont il n’est en quelque sorte que le dépositaire.

Au nord des vertes plaines du Leicester, s’élèvent les premiers étages des montagnes qui forment les deux comtés de Nottingham et de Derby. Les montagnes proprement dites ne commencent que dans le Derby, et le Nottingham n’est encore qu’une série de collines plus ou moins élevées, mais qui participe déjà de la nature des hauteurs voisines. Dans les temps antiques, la forêt de Sherwood, célèbre par les exploits de Robin Hood, en couvrait la plus grande partie. Aujourd’hui la forêt a presque partout disparu devant les progrès de la charrue ; mais ce qui avait causé l’abandon de ces immenses terrains, — la maigreur naturelle du sol, — est resté. Par un privilège particulier à l’Angleterre, la stérilité même de l’ancienne forêt a eu une conséquence heureuse : elle est demeurée la propriété d’un petit nombre de grands seigneurs qui s’y sont taillé à leur aise de beaux parcs et de vastes domaines. Le canton s’appelle en Angleterre la Duckery parce que nulle part on n’y trouve réunies autant de résidences ducales. Là sont les somptueuses habitations des ducs de Newcastle et de Portland, des comtes Mawvers et de Scarborough. Ajoutons que, dans le coin le plus reculé de la poétique forêt, non loin des vieux chênes encore debout qui passent pour avoir abrité Robin Hood, s’élève le monastère à demi détruit île Newstead, où est né et où a grandi lord Byron. Quiconque visite cette solitude comprend mieux comment s’est formé, entre les ruines où reviennent les fantômes des moines dépossédés et les bois solitaires où revivent les légendes des audacieux outlands, le sombre génie qui en est sorti.

Le duc de Portland, le plus grand propriétaire de ces parages, est en même temps un des agronomes les plus passionnés de l’Angleterre. Dans sa longue et honorable carrière, — car il a maintenant plus de quatre-vingts ans, et il a eu la douleur de voir mourir avant lui le second de ses fils, lord George Benlinck, celui-là même qui avait pris un instant la direction du grand parti tory, — il n’a pas laissé passer un seul jour sans employer la puissance de son nom et de sa fortune à des améliorations agricoles. Grâce à lui, les environs de la petite ville de Mansfield ont changé de face et présentent aujourd’hui une riche culture, au lieu des landes qui les couvraient autrefois. Le plus remarquable de ses travaux estime gigantesque entreprise d’irrigation aux portes mêmes de Mansfield. Les eaux d’une petite rivière ont été détournées pour former un large canal qui arrose 160 hectares. Ce beau travail a coulé 1 million. Le produit brut qu’on en retire aujourd’hui est évalué à 6 ou 700 francs par hectare. On y fait deux coupes de foin par an, et le reste de l’année ces prairies sont livrées à des brebis south-down qui y trouvent une nourriture abondante. Rien ne donne plus l’idée de la puissance et de la richesse que la ferme de Clipstone, dont elles dépendent et qui n’a pas moins de 1,000 hectares. Les bâtimens en sont grandioses, et l’immense cour pavée où un nombreux troupeau de bœufs écossais de la race d’Angus parque en plein air toute l’année, au milieu de monceaux de foin, offre un spectacle original et frappant.

Les domaines dos ducs de Newcastle et de Portland se distinguent encore par un autre genre de culture, des semis et des plantations d’arbres de toute espère. J’ai déjà dit que quelques grands seigneurs avaient entrepris de refaire artificiellement de véritables forêts où l’expérience du défrichement n’avait pas réussi ; on peut voir là combien ces forêts, semées et plantées par l’homme, composées d’essences de choix, dégagées de toute végétation parasite, soigneusement éclaircies, cultivées enfin avec tout l’art possible, sont supérieures aux forêts naturelles venues au hasard.

Grâce à ces efforts intelligens, les mauvais terrains du comté de Nottingham sont arrivés à produire une rente moyenne de 80 francs, ce qui est énorme pour un pareil sol. Il est vrai qu’à l’action de la grande propriété entre les mains d’hommes dévoués au bien public est venue se joindre l’influence non moins bienfaisante de l’industrie. La ville de Nottingham, qui compte avec ses annexes une population d’environ 100,000 âmes, est le siège de nombreuses manufactures. La population totale du comté a doublé depuis cinquante ans. Dans le même laps de temps, la rente des terres a triplé. Partout ces deux faits marchent de front, et le second est la conséquence du premier. La vallée de la Trent, qui fait exception par sa fertilité avec le reste du pays, est d’une richesse extraordinaire. Près de Nottingham, la terre se loue jusqu’à 250 fr. l’hectare. M. Caird parle d’une ferme, située à près de deux lieues de cette ville, où l’on entretient 50 vaches laitières. Le produit annuel de chacune de ces vaches est de 500 fr. 20 hectares de pâturages les nourrissent l’été, et autant en prairies ou en racines l’hiver, d’où il suit qu’un revenu brut de 25,000 fr. est le produit de 40 hectares.

Le comté de Derby passe avec raison pour un des plus pittoresques de l’Angleterre ; il est visité dans la belle saison par une foule de curieux. Le charmant village de Matlock, où sont des eaux minérales, et dont le site rappelle les plus belles vallées des Pyrénées, est comme le quartier-général des touristes. De là on fait des excursions dans tous les sens, tantôt sur le sommet des montagnes, tantôt dans le creux des vallons ou dales. La plus intéressante est celle qui conduit à Chatsworth, la magnifique résidence du duc de Devonshire ; de véritables grandes routes, libéralement ouvertes à tous, traversent l’immense parc et en font une promenade publique. Tout n’est pas bénéfice dans ces grandes propriétés. Quelque riche qu’on soit, c’est une lourde charge que l’entretien de cet admirable palais, de ces jardins et de ce parc fastueux, dont le public jouit plus que le maître. En Angleterre plus qu’ailleurs, on applique le fameux mot : noblesse oblige ; on y respecte profondément les grands noms et les grandes fortunes, mais en leur imposant des nécessités de représentation qui peuvent finir par les ruiner. On peut prévoir le temps où il n’y aura plus de fortune privée suffisante pour entretenir Chatsworth, et alors, de deux choses l’une, ou ce Versailles de l’Angleterre disparaîtra, ou il deviendra une propriété nationale, ce qu’il est on réalité déjà par l’usage qu’on en fait. Il est vrai que le duc de Devonshire est en outre le propriétaire d’une grande partie du comté de Derby, ses propriétés ne s’arrêtent pas aux murs de son parc et s’étendent beaucoup au-delà. Le duc de Rutland a aussi dans le même comté de vastes domaines. Ce dernier possède entre autres tout le pâté de montagnes qui sépare le comté de Derby du comté d’York, et qui forme comme l’épine dorsale de l’Angleterre. La culture cesse forcément à ces hauteurs : on n’y trouve que des bruyères stériles qui s’étendent à perte de vue et qu’on appelle en Angleterre des moors ; mais ces terrains incultes sont l’objet d’un autre genre de luxe : ils sont entourés de grands murs enfermant plusieurs lieues carrées, et peuplés de toute sorte de gibier.

Les montagnes, moins élevées, qui forment les trois quarts du comté, sont couvertes de pâturages. Le blé y vient mal ; l’avoine est la seule céréale qui réussisse. C’est une contrée d’élève, comme en général les pays semblables ; on y fait naître des bœufs à courtes cornes et des moutons Dishley qu’on vend ensuite aux fermiers de la plaine, qui les engraissent ; on y fait aussi beaucoup de fromages qui, sans avoir la réputation de ceux des grasses vallées de l’ouest, trouvent un débit assuré. En un mot, ce pays ressemble beaucoup aux régions montagneuses du centre de la France, comme l’Auvergne et le Limousin ; il en a tout à fait l’aspect, elles mêmes industries y sont usitées. Malheureusement, si les moyens sont les mêmes, la différence des résultats est grande : quand la rente atteint à peine 15 francs par hectare dans le centre de la France, elle dépasse en moyenne 60 francs dans les montagnes du Derby ; mais aussi, quand nos départemens du centre manquent de débouchés, le Derby est sillonné de routes et de chemins de fer. On voit partout voler en sifflant les locomotives sur le flanc de rochers escarpés où la chèvre seule semblait pouvoir atteindre.

De nouveaux progrès vont s’accomplissant sans relâche sous une demande constante de produits. Parmi les fermes en avant du reste du pays, on en cite deux, celle de Birchills, appartenant au duc de Devonshire, et celle de Stauton, exploitée par son propriétaire, M. Thornhill, toutes deux situées près de Bakewell. La ferme de Birchills a 120 hectares, et celle de Stauton 160. Ces deux fermes sont au nombre des plus grandes que renferme le comte. Beaucoup d’autres n’ont que 20 ou 30 hectares, et si le Derby est un pays de grande propriété, la moyenne et la petite culture y dominent. Les terres du duc de Rutland notamment sont toutes divisées en petites fermes. En somme, cette montagne, que la nature avait faite si improductive, est une des plus heureuses parties de l’Angleterre. L’industrie et l’agriculture y sont dans une juste balance. À ces deux branches de revenu viennent se joindre les dépenses de luxe qu’entraînent des résidences ducales, et le tribut que paient tous les ans à la beauté des sites les voyageurs et les baigneurs de Matlock. La grande propriété et la petite culture se combinent dans une harmonieuse association et se présentent toutes deux avec leurs avantages, la première en modérant le taux des rentes et en multipliant les dépenses utiles, la seconde en augmentant par le travail le produit brut du sol. La population est nombreuse, puisqu’elle ne compte pas moins d’une tête humaine par hectare, et aucune classe ne parait souffrir, même depuis la baisse des prix. Le salaire moyen, ce signe caractéristique de la prospérité d’un pays, est de 2 fr. 25 cent, par jour.


II

La région du nord, la dernière qui nous reste à parcourir avant de quitter l’Angleterre proprement dite, s’ouvre par le comté de Lancastre et le West-Riding du comté d’York. Tout prend ici des proportions colossales. Le comté de Lancastre n’a qu’une étendue de 450,000 hectares, et il contient une population de plus de 2 millions d’âmes, près de cinq têtes humaines par hectare. C’est le sud qui est la partie la plus industrielle et la plus peuplée ; le port de Liverpool et la grande cité manufacturière de Manchester le couvrent tout entier de leurs ramifications. S’il n’y a pas au monde de contrée plus productive, il n’en est pas non plus de plus triste. Qu’on se figure un immense marais resserré entre la mer et les montagnes, une argile tenace à sous-sol imperméable partout revêche à la culture ; qu’on y ajoute le climat le plus sombre, une pluie perpétuelle, un vent de mer froid et constant, et de plus une épaisse fumée voilant le peu de jour que laisse échapper le brouillard, une couche de poussière noire couvrant partout la terre, les hommes et les habitations, et on aura l’idée de ce pays étrange, où l’air et le sol ne semblent qu’un même mélange de charbon et d’eau. Telle est cependant l’influence d’un débouché inépuisable sur la production, que ces champs si mornes, si déshérités, donnent en moyenne une rente de 100 fr., et que dans les environs immédiats de Liverpool et de Manchester la terre cultivée se loue jusqu’à 250. Il n’y a pas beaucoup de sols, parmi les plus favorisés du soleil, qui puissent se vanter de rapporter autant. C’est là surtout qu’on est tenté de s’écrier avec le poète latin devant ces prodiges : « Salut, terre de Saturne, mère féconde des moissons et des hommes ! »

Salve, magna parens frugum, saturnia tellus,
Magna virùm !…

C’était autrefois un pays de grande propriété et de grande culture : la grande propriété est restée, mais la culture s’est divisée avec le progrès de la population. Même encore, au milieu de cette foule compacte, il y a place pour de nombreux parcs de grands seigneurs ; tels sont Knowsley-Park, près de Liverpool, appartenant à lord Derby, Croxteth-Park, à lord Sefton, Childwall-Abbey, au marquis de Salisbury, etc. Ces parcs enlèvent à la culture, proprement dite de grandes étendues et commencent à soulever des murmures parmi les adeptes de l’école de Manchester. Une société s’est formée, sous les auspices du célèbre Cobden, pour acheter de grandes propriétés et les dépecer en petits lots ; cette société compte déjà plusieurs milliers d’adhérens et plusieurs millions de souscriptions. En général, ce district populeux est le siège de l’esprit démocratique et bourgeois, je dirais presque de l’esprit révolutionnaire, si une telle expression était compatible avec la mesure que les Anglais gardent toujours dans leurs plus violentes agitations. On y parle sans beaucoup de cérémonie d’une transformation nécessaire dans la propriété comme dans l’influence politique, et si un pareil langage était tenu sur le continent, il annoncerait sans aucun doute des bouleversemens prochains. Heureusement les Anglais savent prendre patience et marcher pas à pas. En attendant, la grande propriété reste maîtresse du terrain, et cette activité industrieuse a jusqu’ici merveilleusement tourné à son profit.

Les propriétaires du Lancashire ont plus mauvaise grâce que d’autres à se plaindre de l’effet que peut avoir sur le taux des rentes la baisse des prix. Le mouvement d’opinion qui a fait triompher le free trade est venu, il est vrai, de Manchester et de Liverpool ; mais avant de provoquer une réduction possible dans le revenu des propriétés, le voisinage de ces ateliers infatigables avait commencé par l’augmenter considérablement. Même en supposant une réduction de 10 ou de 20 pour cent, les propriétaires du Lancashire auraient encore beaucoup plus gagné que perdu. Lord Derby, l’ex-premier ministre, celui qui a paru un moment destiné à revenir sur la mesure de 1847 et qui a fini par la consacrer, est précisément le plus grand propriétaire du comté de Lancastre, où vit encore le souvenir de son glorieux ancêtre. Avant de céder comme ministre à la pression de l’opinion, il avait pris son parti comme propriétaire. Il avait réussi à éviter une réduction dans ses rentes en employant le grand moyen, le remède universel, le drainage. Un corps de près de 100 ouvriers a été employé constamment à drainer ses terres, sous la direction d’un agent spécial. L’intervention des fermiers n’est requise que pour charrier les tuyaux, et quand le travail est fait, ils sont obligés de payer annuellement, en sus de leurs rentes, 5 pour 100 de la somme qu’il a coûté. Tel est l’effet du drainage sur ces terres argileuses et sous ce climat humide, que tout le monde y trouve son compte, même Ford Derby qui a fait malgré lui une bonne affaire.

Dans un rapport sur l’agriculture du Lancashire, on parle d’une ferme de 62 hectares qui achète tous les ans 2,000 tonnes d’engrais supplémentaire. Avec de semblables fumures, on peut avoir de bonnes récoltes. Les racines et les pommes de terre donnent surtout des résultats remarquables ; sur certains points, on fait deux récoltes de pommes de terre par an ; sur d’autres, les navets de Suède donnent communément 40 tonnes par acre ou 100,000 kilos à l’hectare. Cet engrais coûte de 6 à 7 fr. la tonne.

Les procédés qu’on emploie pour mettre en valeur les marais méritent d’être décrits. Du commence par ouvrir de 10 en 10 mètres de profondes tranchées où les drains sont déposés ; puis, on brûle les plantes de la surface et on rompt le sol par plusieurs labours en croix. Quand le tout est bien divisé, on répand de la marne au moyen d’un rail-way mobile, à raison de 300 à 400 tonnes par hectare. Le sol est si mou au moment de cette opération, qu’il est souvent nécessaire de mettre des pièces de bois sous les pieds des hommes et des chevaux pour les empêcher d’enfoncer. On répand encore des gadoues et des cendres, et on plante des pommes de terre ; après ces racines, qui donnent ordinairement une ample récolte, l’assolement de Norfolk suit son cours. Le tout, drainage, marnage, construction de chemins et de bâtimens ruraux, coûte de 6 à 700 fr. par hectare. On a ainsi assaini plusieurs milliers d’acres, entre autres dans le Chat Moss, entre Liverpool et Manchester.

Le salaire moyen dans le sud du Lancashire est de 13 shillings par semaine ou 2 francs 75 cent, par jour de travail. C’est le plus élevé que nous ayons encore rencontré. Les baux de sept ans sont généralement usités, et les propriétaires qui trouvent des fermiers riches et habiles accordent aujourd’hui des baux plus longs.

Au-delà se trouvent les cinq comtés voisins de l’Ecosse, ceux d’York, de Durham, de Northumberland, de Cumberland et de Westmoreland, formant ensemble près de 2 millions d’hectares. Un tiers seulement de cette surface peut être facilement cultivé ; le reste est hérissé de montagnes dont les sommets s’élèvent près de 1,000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le plus méridional et le moins montagneux des cinq est celui d’York. C’est le plus grand comté d’Angleterre, et sans aucune proportion avec les autres, puisqu’il n’a pas moins de 1,500,000 hectares. Aussi le divise-t-on en trois parties, dont chacune est encore plus grande qu’un comté ordinaire, et qu’on désigne sous le nom de ridings ; la cité d’York proprement dite forme un district à part au milieu des trois autres. Les ridings offrent des différences considérables sous le point de vue agricole comme sous tout autre.

L’Ouest-Riding est l’annexe du comté de Lancastre et comme lui un des pays les plus manufacturiers du monde. La population y est tout aussi condensée ; il renferme les grandes cités industrielles de Leeds et de Sheffield, qu’il suffit de nommer, l’une aussi renommée par ses manufactures de laine, et l’autre par ses fabriques de fer et d’acier, que les cités du Lancashire pour les cotonnades. Auprès de ces puissantes métropoles de l’industrie britannique et des villes moins importantes, mais non moins actives, qui se pressent autour d’elles, l’agriculture ne peut être que florissante. La rente monte, dans le voisinage de ces centres de consommation, jusqu’à 250 fr. par hectare. Le salaire est peut-être un peu plus élevé encore que dans le Lancashire, il arrive jusqu’à 3 francs par jour de travail. Les herbages occupent presque tout le sol, et, comme dans tous les pays d’extrême population, l’entretien des vaches laitières et l’engraissement des bestiaux sont les industries dominantes. Beaucoup de fermes ont moins de 8 hectares ; celles-là sont pour la plupart exploitées par des ouvriers tisserands, qui joignent le produit de leur culture à celui de leur industrie. Parmi les cultures les plus productives figure depuis peu le ray-grass d’Italie. M. Caird cite un champ de 3 acres ou 120 ares qui, coupé en vert, nourrit six chevaux de travail et cinq bœufs, sans compter les poignées d’herbe fraîche qu’on donne aux vaches deux fois par jour pour les traire. M. Caird porte jusqu’à 100,000 kilogr. de fourrage vert par hectare ou 40 tonnes par acre, valant au prix actuel 1,200 francs, ce qu’on peut obtenir d’un hectare de ce ray-grass cultivé avec soin.

L’Est-Riding est tout différent et presque l’opposé de l’ouest. Plus d’industrie, plus de villes, plus de petites fermes, plus de population surabondante ; nulle part peut-être, la propriété n’est moins divisée. Le calme d’un pays exclusivement agricole succède, quand on passe l’Humber, à l’agitation d’un pays industriel. Ces contrastes sont fréquens en Angleterre. Les wolds ou plateaux de l’Est-Riding sont la continuation de ceux du Lincoln. La grande culture y règne aussi en souveraine et en a triplé les produits depuis cinquante ans. On se plaint pourtant beaucoup dans cette région, et le free-trade y est peu populaire.

Dans le Nord-Riding recommence la région montagneuse. Il s’y trouve quelques vallées fertiles, mais l’ensemble forme un vaste plateau qui n’a pas moins de 160,000 hectares et qui s’élève de 1,000 à 1,500 pieds au-dessus du niveau de la mer ; on l’appelle les moors du Yorkshire. L’industrie humaine a su en tirer un admirable parti. Montagnes et vallées, presque tout est en pâturages, et les races d’animaux qui s’y élèvent, les chevaux, bœufs et moutons, ont toutes une grande réputation. Les chevaux de voiture les plus estimés de l’Angleterre viennent du Nord-Riding et tirent leur origine de la vallée de Cleveland ; aujourd’hui la race s’en est répandue autour de leur vallée natale. Les moutons des montagnes du Yorkshire forment une race à part, qui a été améliorée d’après les principes de Hakcwell, et qui alimente les principaux marchés du nord. Quant au gros bétail, c’est du Nord-Riding que sort aujourd’hui en plus grande quantité la célèbre race à courtes cornes. Elle est née sur le bord septentrional de la Tees, qui sépare le comté d’York de celui de Durham ; mais depuis la mort des frères Collins, elle a passé la rivière, et on trouve aujourd’hui les plus beaux types sur l’autre rive. Il y a tout au plus une demi-douzaine d’éleveurs qui en ont en quelque sorte le monopole, et qui n’épargnent ni soins ni dépenses pour la conserver et la perfectionner encore. Ils y sont encouragés par le prix qu’ils en retirent. Il n’est pas rare de voir leurs taureaux se vendre de 2 à 400 livres sterling ou de 5 à 10,000 francs, et ils en louent pour une saison à des prix correspondais.

Le comté de Durham n’a que la moitié de l’étendue du Nord-Riding ; sa population est cependant de plus du double ; elle a atteint, au commencement de 1861, 411,000 âmes : c’est dire assez que le pays n’est pas seulement agricole ; il tire sa principale richesse de ses mines de charbon, dont l’inépuisable produit s’exporte par Newcastle et les ports voisins. Les deux plus grands seigneurs du pays, lord Durham et lord Londonderry, ont gagné, depuis trente ans, des sommes énormes par l’exploitation de leurs houillères. On jugera des capitaux que cette exploitation met en mouvement par un seul fait : lord Londonderry a fait construire à ses frais un port pour exporter son charbon et un chemin de fer pour l’y conduire ; le tout a coûté 8 ou 10 millions de francs. L’agriculture n’a encore suivi le mouvement que de loin. Les terres argileuses dominent avec leurs difficultés ordinaires ; on suit encore sur ces terres l’antique assolement triennal. De plus, c’est un pays de petite culture : les fermes sont en moyenne de 25 hectares, et les fermiers, rudes travailleurs qui l’ont presque toute la besogne par eux-mêmes, ne sont pas assez riches pour prêter beaucoup au sol.

Avec les bas prix, ces petits fermiers, si économes et si laborieux qu’ils soient, ne peuvent pas vivre. Il faut donc, là aussi, une révolution ; elle est commencée. Heureusement la propriété est moins divisée que la culture, et la plupart des propriétaires, à défaut de leurs fermiers, peuvent faire des efforts. Lord Londonderry, lord Durham, le duc de Cleveland, rivalisent en quelque sorte de générosité. Une grande partie des bénéfices réalisés dans les houillères passe maintenant en travaux de tout genre pour l’amélioration du sol. De tous côtés, on pose des tuyaux, on construit des étables, on transporte des masses nouvelles d’amendemens et d’engrais ; dans quelques années, la face du pays sera changée. Tout n’est pas d’ailleurs à refaire, et dans quelques parties du comté, dans les terres légères déjà soumises à l’assolement de Norfolk, dans les grasses vallées à herbages, la culture est déjà riche et florissante. Il ne faut pas oublier que la race des bœufs courtes-cornes est sortie d’une des vallées du Durham.

Le petit comté de Westmoreland n’a pas tout à fait 200,000 hectares. C’est, -comme son nom l’indique, Westmoreland, terre des landes de l’ouest, — la région la plus montagneuse, la plus inculte et la moins peuplée d’Angleterre. On n’y trouve qu’un habitant pour 4 hectares ; aussi la rente moyenne descend-elle à 35 francs, ce qui est encore considérable, puisque, les deux tiers à peu près étant sauvages, la rente des terrains cultivés doit être de 100 francs environ. L’agriculture fleurit dans les vallées, notamment dans celles d’Éden au nord et de Kendal au sud. Le Westmoreland est la Suisse de l’Angleterre, le pays des lacs tant célébrés par les poètes. Un chemin de 1er mène en quelques heures de Manchester et de Liverpool au bord du lac de Windermere, le premier, le plus grand et le plus gracieux de tous. En sortant du tumulte et de la fumée des districts manufacturiers, on se trouve dans une riante solitude, où tout est calme, frais et pur ; les eaux limpides, l’air vif et le sol vert succèdent aux eaux bourbeuses, à l’air épais et au sol noirci des marécages d’où sort le charbon. Un bateau à vapeur vous promène sur le lac long et étroit qui serpente comme une large rivière au milieu d’un paysage ravissant Le Windermere n’a que quatre lieues de long sur un quart de lieue de large ; c’est comme un diminutif des grands lacs des Alpes. À son extrémité, on débarque près du joli village d’Ambleside, où vous attendent d’élégantes voitures qui conduisent de gorge en gorge et de lac en lac jusqu’à Keswick.

C’est dans le sud-est du Cumberland que sont situées les plus hautes cimes de l’Angleterre proprement dite ; là s"élèvent le Scarrfell, le Helvellyn, le Skiddaw, qui ne sont dépassés dans le reste de l’île que par les montagnes de Caernarven, dans le pays de Galles, et par celles du nord de l’Ecosse. Dans les creux formés par le temps au pied de ces masses rocheuses se trouvent les lacs qui font suite à ceux du Westmoreland. C’est la même nature, par suite la même rareté de cultures et d’habitans, aussi bien que la même beauté d’aspects. Il y avait autrefois au bord de ces lacs une population particulière de petits propriétaires qu’on appelait des statesmen. Chaque famille possédait de 20 à 40 hectares qu’elle cultivait depuis de nombreuses générations. On suppose que ces tribus devaient leur origine à une nécessité de défense : ce point étant très près de la frontière d’Ecosse et très exposé aux incursions des maraudeurs écossais, les lords avaient fait, dit-on, de nombreuses concessions de terres sous la condition d’un service personnel, comme dans les clans des Highlands. Que cette supposition soit vraie ou non, les statesmen existaient encore en grand nombre au commencement de ce siècle. Un poète qui a beaucoup vécu au bord des lacs, Wordsworth, a décrit en termes charmans leur manière de vivre. On voudrait que ce portrait fût encore vrai ; malheureusement il ne l’est plus. Les statesmen disparaissent rapidement devant la grande propriété ; on voit encore ça et là leurs anciens cottages, mais ce sont des fermiers qui les habitent, et, chose remarquable, là où une famille de petits propriétaires n’avait pas pu vivre, quoique n’ayant pas de rente à payer, un fermier paie la rente et fait ses affaires. Les dettes, en s’accumulant par une cause ou par une autre sur ces petites propriétés, avaient fini par en absorber tout le revenu. L’attachement des familles de statesmen à leurs anciens usages, l’absence de capitaux mobiliers, l’ignorance, rendaient la terre moins productive entre leurs mains que dans celles de cultivateurs plus aisés et plus habiles. Rien ne peut arrêter cette décadence.

Dans les terres basses du Cumberland, les mines de charbon reparaissent ; la houille qui en sort s’exporte tout entière pour l’Ecosse et l’Irlande par les ports de Whitchaven, Workington et Maryport. Ce commerce fait vivre une nombreuse population, dont les besoins exercent sur l’agriculture leur influence ordinaire. Quels que soient les progrès que l’art de cultiver ait faits depuis un demi-siècle, ils n’ont pu aller aussi vite que la consommation, et les villes populeuses de la côte sont forcées de faire venir du dehors une partie de leur approvisionnement. Les fermiers voisins ont donc devant eux un débouché indéfini, et leur émulation est fortement excitée par la certitude du profit. La race courtes-cornes commence à se répandre parmi eux, mais en général ils préfèrent acheter des bœufs écossais du Galloway pour les engraisser. Leurs moutons sont presque tous des cheviots ou des têtes noires ; depuis quelques années, les métis cheviot et Leicester prennent beaucoup de faveur.

L’immense terre de sir James Graham, Netherby, occupe L’extrémité nord-ouest du comté, sur la frontière d’Ecosse, au fond du golfe de Solway. Elle ne comprend pas moins de 12,000 hectares ou 30,000 acres d’un seul tenant, et passe avec raison pour une des mieux gouvernées du royaume. Sir James, un des premiers orateurs du parlement, un des hommes d’état qui semblent le plus dignes de prendre l’héritage de sir Robert Peel, est en même temps un administrateur habile de ses intérêts privés et un agronome du premier ordre. Le point de départ de ces améliorations a été la suppression des petites fermes et leur réunion en grandes exploitations. Le nombre de ces fermes, qui était en 1820 de 340 ou de 35 hectares en moyenne, est aujourd’hui de 165 seulement, ce qui donne une moyenne de 70 hectares. Cette réduction dans le nombre des fermiers a permis de choisir les meilleurs, ceux qui présentaient le plus de garanties par leur fortune, leur habileté et leur énergie. Sir James leur a offert des baux de quatorze ans au lieu de sept, suivant l’usage du pays. On grand nombre de bâtimens devenus inutiles ont été démolis ; on a arraché les haies qui subdivisaient trop les champs. Par ce moyen, on a obtenu des rentes qui s’élèvent dans les bons terrains jusqu’à 100 fr. l’hectare et qui atteignent en moyenne 70 fr., quoique le sol soit généralement marécageux. Sir James est un des plus résolus partisans du free trade ; il a tenu à honneur de prouver que, dans les propriétés bien conduites, la baisse de prix ne devait pas amener forcément une réduction de rentes. Il n’a accordé aucune diminution sur ses baux, mais il a augmenté considérablement les travaux de drainage, qu’il fait faire à ses frais, sous la condition ordinaire que les fermiers lui paieront 5 pour 100 par an.

Plus on avance vers l’ouest et le nord, plus le drainage devient nécessaire et efficace. Il n’y a pas dans toute l’Angleterre de pays où il présente plus d’avantage que les terres basses du Cumberland. Ce fait tient à deux causes : la nature argileuse du sol et du sous-sol, et l’extrême abondance des pluies ; il tombe 20 pouces anglais d’eau par an à Londres, 40 dans le comté de Lancastre, 47 sur la côte du Cumberland, et jusqu’à 160 dans les hautes vallées des lacs. Pour que toute cette humidité s’écoule, il faut un drainage plus puissant que dans le sud et l’est de l’île. On plaçait d’abord les drains à 2 pieds anglais environ de profondeur et à 20 mètres de distance, et on n’obtenait que des résultats insuffisans. Aujourd’hui les drains sont généralement placés 4 ou 5 pieds anglais de profondeur, et de 6 à 9 mètres de distance, et on a soin de n’employer que des tuyaux d’un pouce et demi de diamètre intérieur, quand un pouce suffit ailleurs ; de cette façon seulement, on vient à bout d’assainir suffisamment le sol. On compte aujourd’hui dans le pays trente fabriques de tuyaux.

On appelait autrefois Northumberland tout le pays - au nord de l’Humber - qui contient aujourd’hui les cinq comtés du nord ; ce nom ne désigne plus que le comté le plus septentrional de l’Angleterre. Le Northumberland occupe le versant oriental de la chaîne des Apennins britanniques, dont le Cumberland occupe le versant occidental, et se divise comme lui en deux parties, les montagnes à l’ouest, les plaines à l’est. La partie montagneuse est en général stérile. La chaîne des Cheviots, qui sépare l’Angleterre de l’Ecosse, a seule d’assez bons pâturages ; c’est là que s’est formée la race de moutons qui porte ce nom, et qui passe à bon droit pour une des richesses rurales de la Grande-Bretagne. On vante la beauté des vallées qui coupent ce pâté de montagnes, et surtout celle de la Tyne, qui suit l’ancienne muraille des Pictes et débouche dans la mer à Newcastle ; la terre y est excellente et se loue un prix élevé.

L’agriculture des basses-terres du Northumberland jouit d’une haute réputation. Quand on fait en Angleterre un voyage agricole, tout le monde vous dit : Allez dans le nord, visitez le Northumberland, et, s’il est possible, allez jusqu’en Ecosse. Pour l’Ecosse, le conseil est bon ; mais il n’en est pas tout à fait de même du Northumberland. Cette prédilection de l’opinion est fondée jusqu’à un certain point pour les terres légères qui servent d’intermédiaires entre la montagne et la côte ; c’est là qu’est né l’assolement quinquennal, connu sous le nom d’assolement de Northumberland, qui n’est qu’une variante de celui de Norfolk : 1° turneps, 2° blé ou orge, 3° trèfle, 4° trèfle, 5° avoine. C’est là aussi qu’a commencé la culture des turneps en lignes, qui est aujourd’hui généralement adoptée par tous les bons cultivateurs ; mais les terres argileuses qui s’étendent le long de la mer n’ont pas échappé à la crise. La grande propriété et la grande culture y dominent pourtant. Une bonne partie du comté appartient au duc de Northumberland ; d’autres grands seigneurs et riches landlords y possèdent aussi de vastes domaines. Le célèbre parc de Chillingham, appartenant à lord Tancarville, est assez grand pour qu’une espèce particulière de bœufs sauvages s’y soit conservée. Les fermes sont en moyenne de 100 à 200 hectares, on en trouve de 500 et même de 1,000. Les fermiers passent en général pour des hommes riches ; il en est qui exploitent plusieurs fermes à la fois.

Cet excès de concentration est ici ce qu’est ailleurs l’excès de division, — la principale cause du mal. Quelque riches que soient les fermiers du Northumberland, ils n’ont pas tous un capital suffisant pour les immensités qu’ils exploitent, et la baisse des prix, en portant sur des masses énormes de denrées, a eu pour eux des conséquences désastreuses. Il est à remarquer que cette province est la seule en Angleterre où la rente ait diminué depuis 1815 ; de 50 francs environ par hectare qu’elle atteignait à la fin de la guerre, elle était tombée à 40 avant la crise, et elle a encore baissé depuis. Le duc de Northumberland a accordé à ses fermiers, dans ces dernières années, une remise de 10 pour 100. Un autre grand propriétaire, le duc de Portland, a été plus loin ; ses remises atteignent, dit-on, 25 pour 100. La nécessité de pareils sacrifices n’indique pas un état bien prospère. En même temps, ces puissans landlords font faire à leurs frais d’immenses travaux de drainage et autres, sous la condition ordinaire du 5 pour 100. À la faveur de ces améliorations, et sous la condition d’une division des trop grandes fermes, comme dans le Wiltshire, l’équilibre finira par se rétablir.


III

Ici finit notre tour d’Angleterre, de cette portion souveraine des trois royaumes, cette île sceptrée, comme dit Shakespeare, cette pierre précieuse enchâssée dans la mer d’argent :

This royal throne of kings, this sceptered isle,
This precions stone set in the silver sea.

Avant de passer à l’Ecosse et à l’Irlande, je ne dirai que quelques mots des pays annexes, comme la principauté de Galles et les îles. Le pays de Galles est cette presqu’île montagneuse qui s’étend, entre les deux embouchures de la Severn et de la Mersey, sur une étendue d’environ 2 millions d’hectares, et qui, fort analogue aux comtés de Cumberland et de Westmoreland, rappelle même, dans quelques parties, les pics les plus inaccessibles de la Haute-Ecosse : partout ailleurs un pareil pays serait à peu près abandonné par les hommes ; mais il abonde, comme la plupart des pays de montagne, en richesses minérales, et l’exploitation de ses mines et carrières par les capitaux anglais a suffi pour y créer un développement relatif.

Sous le rapport agricole, la presqu’île galloise peut se diviser en trois régions distinctes : la bonne, qui comprend les comtés de Flint, d’Anglesea, de Denbigh et de Pembroke ; la médiocre, qui comprend ceux de Glamorgan, Caermarthen, Montgomery et Caernarvon ; la mauvaise, qui comprend ceux de Cardigan, Radnor, Brecon et Merioneth. Dans le comté de Flint, le meilleur de tous, la rente atteint la moyenne de l’Angleterre, 75 francs par hectare ; dans celui de Merioneth, le plus stérile, elle tombe à 15 francs. La moyenne générale de la principauté doit être égale à peu près à celle de la France, bien que le sol et le climat soient incomparablement inférieurs. La population suit à peu près la même proportion. La moyenne est d’une tête humaine pour 2 hectares ; dans le comté de Flint, elle s’élève jusqu’à 1 tête pour 80 ares, ou l’équivalent de la population anglaise, tandis que dans celui de Merioneth elle n’est plus que d’une tête pour 80 hectares, comme dans les départemens français les moins peuplés. Si les parties basses du pays sont aussi populeuses que les comtés anglais voisins, les parties montagneuses peuvent compter parmi les plus inhabitées de l’Europe. Ces déserts même ont fait depuis cinquante ans d’assez grands progrès comme culture ; la terre y vaut de 500 à 1,000 fr. l’hectare en moyenne, c’est-à-dire autant que dans la moitié de la France.

C’est encore et toujours le bétail qui permet de tirer parti à ce point d’un sol si ingrat. Dans la région cultivable, l’assolement quadriennal s’étend chaque jour, et les races perfectionnées de l’Angleterre se naturalisent ; dans les contrées incultes et abruptes, on trouve des espèces à demi sauvages de bœufs, de moutons et de chevaux, petites de taille, mais sobres et vigoureuses, qui savent chercher leur nourriture au milieu des rochers et des précipices. La viande des bœufs et des moutons gallois est très estimée ; la seule île d’Anglesea importe tous les ans en Angleterre des milliers de ces animaux, qui traversaient, autrefois le détroit à la nage, et dont on constate aujourd’hui le passage sur le pont de Menai. Les poneys ou petits chevaux gallois sont aussi assez recherchés.

Jusqu’à ces derniers temps, la condition générale de la population dans le pays de Galles a laissé beaucoup à désirer. Quoique réunie depuis longtemps à l’Angleterre, cette principauté a conservé sa langue distincte et son génie particulier. Les Gallois appartiennent, avec les Irlandais, à la race celtique, et comme s’il ne suffisait pas de cette origine pour les séparer profondément des Saxons, l’âpre configuration de leur sol achevait de les isoler. L’antique barbarie s’est maintenue longtemps parmi eux ; les efforts des Anglais pour travailler à leur assimilation ont eu souvent, comme en Irlande, un résultat opposé. La coutume appelée gavelkind était la loi primitive du pays, c’est-à-dire que les terres se partageaient par égales portions entre les enfans, et cette législation avait couvert le sol de petits propriétaires pauvres. Il y a deux siècles environ, le gouvernement anglais a cru faire acte de bonne politique en y introduisant le droit d’aînesse et en y implantant artificiellement la grande propriété. Ces sortes de transformations, quand elles ne sont pas le produit libre et naturel des faits, sont toujours difficiles. Le progrès de la culture a été plutôt retardé qu’avancé par cette réforme prématurée ; le système de fermage a eu beaucoup de peine à prendre, faute de capitaux et de lumières. La population dépossédée est tombée dans une pauvreté plus grande encore, des passions violentes ont fermenté dans son sein et se sont fait jour de temps en temps par de sinistres explosions. À l’apparition du chartisme, le pays de Galles a été une de ses forteresses, et l’insurrection de paysans de 1843, bien connue sous le nom original de Rebecca et ses filles, montre que le mal s’est perpétué jusque bien près de nous.

Des hommes barbouillés de noir, sous la conduite d’un chef, déguisé en femme, qu’on appelait Rebecca, apparaissaient tout à coup la nuit sur les points les plus éloignés, brûlant les barrières des routes, démolissant les work-houses et menaçant dans leurs demeures les propriétaires et fermiers. D’autres fois, la prétendue femme-chef prenait le nom de miss Cromwell, fille aînée de Rebecca, et sous ce nom redouté, résurrection confuse des vieux souvenirs révolutionnaires, se signalait par les mêmes exploits que sa biblique mère. L’Angleterre s’amusa d’abord de ces scènes, moitié terribles, moitié grotesques, qui avaient de grandes analogies avec l’insurrection des demoiselles dans nos Pyrénées, il y a quelque vingt ans. La terreur devint, cependant si grande et si générale parmi ceux qui avaient quelque chose à perdre, qu’il fallut envoyer des troupes et nommer une commission d’enquête. Le calme se rétablit peu à peu, moitié de gré, moitié de force ; mais l’enquête rêvéla des faits pénibles, qui témoignaient d’une véritable détresse parmi les populations agricoles. — Voulez-vous savoir ce que c’est que Rebecca ? répondaient les paysans gallois quand on les interrogeait sur leur chef ; Rebecca, c’est la misère. Et en effet Rebecca n’était pour eux que l’expression symbolique de leurs griefs contre la domination anglaise. Partout dans leurs réponses on sent percer le ressentiment vague d’une nationalité opprimée. Tantôt c’est l’église anglicane dont les dîmes les écrasent, tantôt c’est le propriétaire anglais, le régisseur anglais, qu’ils regardent comme des étrangers vivant à leurs dépens. On y retrouve un écho affaibli des plaintes de leurs frères les Irlandais. Il eût mieux valu respecter leurs coutumes nationales, leur laisser leurs petites propriétés, comme on a sagement fait ailleurs, et renoncer à importer parmi eux l’organisation anglaise [2].

Heureusement le progrès continu de l’exploitation des mines et carrières a fini par atténuer ces souffrances, en donnant de l’occupation aux bras surabondans ; le pays de Galles fournit maintenant à lui seul le tiers environ du fer produit dans la Grande-Bretagne, et le fer n’est qu’une partie de son immense extraction minérale. Des voies de communication perfectionnées, et parmi elles deux chemins de fer, ont fini par percer ce massif de montagnes et par y ouvrir des courans d’importation et d’exportation. L’industrie agricole est devenue possible ; le salaire, qui était tombé aussi bas qu’en Irlande, s’est relevé. Tout n’est pas fait sans doute, et les cantons les plus reculés cachent encore bien des misères ; mais l’assimilation est en bonne voie et s’accomplit rapidement. L’île druidique d’Anglesea, ce dernier refuge de la religion et de la nationalité celtes, est maintenant réunie à la grande île par deux ponts, dont l’un, le célèbre pont-tube, véritable merveille de l’industrie moderne, fait partie du chemin de fer de Londres à Dublin. Partout se font sentir les signes d’une révolution bienfaisante. Tout s’améliore, même les races d’animaux les plus rudes et les plus agrestes. Ces moutons à la laine mêlée de poils, aux cornes droites, aux mœurs farouches, qui tenaient le milieu entre le mouton et le chamois, et qui donnaient tout au plus 10 ou 12 kilos de viande nette, augmentent peu à peu de poids et perdent leur jarre, soit par des croisemens avec des races écossaises, soit par de simples perfectionnemens dans leur régime ; il en est de même des bœufs et des chevaux, qui gagnent de la taille et du volume sans perdre de leur rusticité. Un dernier pas reste à faire : la plupart des pâturages de montagne sont encore communaux, c’est-à-dire absolument négligés. Le jour où ils cesseront de l’être, le problème du pays de Galles sera résolu, Dans ses rapports avec l’Angleterre, ce pays est un mélange d’Ecosse et d’Irlande : pendant longtemps, le mauvais côté, le côté analogue à l’Irlande, a prévalu ; mais c’est décidément le bon, le côté semblable à l’Ecosse, qui l’emporte.

Les petites îles qui dépendent de l’Angleterre prennent à leur tour leur part de la prospérité générale. On dit assez de bien de l’état agricole de l’Ile de Man, située au milieu du canal de Saint-George, entre l’Angleterre et l’Irlande, et qui est célèbre pour avoir formé autrefois un royaume à part. Quoique très montagneuse, elle nourrit 50,000 habitans, sur une étendue totale d’environ 60,000 hectares, dont la moitié seulement est susceptible de culture, et fournit encore un excédant de blé, d’orge et de bétail pour l’exportation. À l’industrie agricole les habitans joignent les produits de la pêche, de la navigation et de l’exploitation des mines. L’aisance y est assez générale. La plus grande partie du sol appartient à des petits propriétaires ou yeomen qui cultivent eux-mêmes. Cette division de la propriété et de la culture est très ancienne dans l’île de Man, et là du moins le gouvernement anglais a eu le bon esprit de ne pas la combattre.

Mais le triomphe de la petite propriété et de la petite culture, c’est, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, l’île de Jersey, qui touche à nos côtes. L’extrême richesse de cette petite île, qui n’a pas plus de 16,000 hectares et qui contient une population de 50,000 âmes, peut être attribuée en partie aux grandes dépenses qu’y a faites de tout temps le gouvernement anglais pour la défendre contre nous ; mais la France aussi fait d’énormes dépenses dans l’île de Corse, qui a bien d’autres ressources naturelles que Jersey, et cette île est restée pauvre et improductive malgré tout ce qu’elle nous coûte. La population est douze fois plus condensée à Jersey qu’en Corse, et elle jouit d’une bien plus grande aisance. Guernesey et Aurigny rivalisent presque avec Jersey, et ce n’est pas sans raison qu’on les compte toutes trois parmi les plus beaux joyaux de la couronne britannique.

Nulle part, la différence actuelle entre un pays anglais et un pays français ne ressort plus péniblement qu’en comparant l’île de Jersey aux côtes françaises qui lui font face. Elle surgit à l’entrée d’un golfe dont les deux bras sont formés d’un côté par le département de la Manche et de l’autre par celui des Côtes-du-Nord. Climat, sol, produits, race d’hommes, tout est semblable. Ces deux départemens figurent parmi les plus prospères de France ; celui de la Manche occupe le huitième rang sur quatre-vingt-six, et celui des Côtes-du-Nord le douzième, comme densité de population et de richesse, et cependant quand Jersey compte plus de 300 habitans par 100 hectares, la Manche n’en compte que 100, et les Côtes-du-Nord que 90, et la même disproportion se fait remarquer soit dans le produit brut, soit dans le produit net des cultures. Bien évidemment cette fois le contraste ne peut être attribué à la grande propriété et à la grande culture, puisque le sol est bien plus divisé à Jersey que chez nous : il faut absolument reconnaître que les véritables causes sont ailleurs. Ce coin de terre a joui sans interruption depuis plusieurs siècles d’une indépendance à peu près complète, et par suite, des deux plus grands biens de ce monde, la paix et la liberté ; il n’a connu ni le mauvais gouvernement, ni les révolutions, ni les guerres qui ont arrêté si souvent l’essor de ses voisins de France : il a été plus favorisé sous ce rapport que l’Angleterre elle-même, et son heureuse condition est la démonstration la plus éclatante de ce que j’ai essayé de prouver.


LEONCE DE LAVERGNE.


  1. Voyez les livraisons du 15 janvier, 1er et 15 mars, 15 avril et 15 octobre 1853.
  2. Voyez, pour plus de détails sur Rebecca et ses filles, la Revue du 15 septembre 1843.