L’Académie des Beaux-Arts depuis la fondation de l’Institut/03

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L’Académie des Beaux-Arts depuis la fondation de l’Institut
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 94 (p. 738-766).
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III. LA CLASSE DES BEAUX-ARTS SOUS LE CONSULAT ET SOUS L’EMPIRE. [1]


Lorsque le XIXe siècle s’ouvrit, les quatre sections des beaux-arts comprises dans la troisième classe de l’institut se trouvaient encore composées à peu près comme elles l’avaient été à l’origine. Sauf Grandménil, de la Comédie-Française, qui dans la section de musique et de déclamation avait remplacé son camarade Préville démissionnaire, sauf les successeurs des architectes Boullée et de Wailly morts, l’un en 1798, l’autre en 1799, les membres de ces quatre sections étaient ceux-là mêmes qui avaient été appelés à en faire partie dès 1795. Quant aux vingt-quatre associés non-résidans que l’Institut avait nommés au commencement de l’année 1796, deux d’entre eux seulement n’existaient plus ; les autres, dont quelques-uns devaient, comme Prud’hon et l’architecte Heurtier, devenir plus tard membres résidans, continuaient de figurer sur la liste du personnel de l’Institut, mais, en réalité, à titre presque uniquement honorifique. Forcément étrangers aux travaux que leurs confrères de Paris avaient la, mission d’accomplir, assez peu actifs pour leur propre compte, les associés non-résidans ne servaient guère qu’à compléter le chiffre réglementaire que les fondateurs-de l’Institut avaient jugé bon de fixer. Aussi, même avant le jour où un arrêté consulaire vint supprimer les associés non-résidans, l’inutilité était-elle généralement reconnue de ces prétendus- coopérateurs qui, loin de contribuer à fortifier la vie et à étendre l’influence du corps auquel ils appartenaient, ne faisaient que, compromettre l’autorité de celui-ci, aussi bien par leur propre inaction présente que par la valeur équivoque ou l’insuffisance de leurs titres dans le passé.

Et ce n’était pas seulement de ce côté qu’il y avait des réformes à faire ou des améliorations de détail à tenter. Quoique plusieurs aimées se fussent écoulées déjà depuis la fondation ; de l’Institut, plus d’une question de discipline intérieure n’était pas encore résolue, plus d’une prescription relative aux occupations en commun des diverses classes demeurait à peu près à l’état théorique. En outre, l’expérience avait démontré la nécessité de modifier l’organisation même de ces classes ; de composer chacune d’elles d’élémens. moins mélangés et, pour ce qui concernait en particulier la troisième classe, d’en, renouveler les conditions en la dédoublant, de manière à donner aux deux groupes d’écrivains et d’artistes dont elle avait été primitivement, formée des attributions indépendantes et un champ d’action sépare.

Le premier consul avait gardé pour tout ce qui intéressait l’honneur ou l’influence de l’Institut les premiers sentimens et le zèle du général Bonaparte. Même à l’époque où la seconde campagne d’Italie le retenait loin de la France, il s’occupait des affaires intérieures du corps auquel, dans ses bulletins militaires d’alors comme naguère dans ses proclamations à l’armée d’Egypte, il se glorifiait d’appartenir. Sept jours avant la bataille de Marengo, le 5 juin 1800, il écrivait à ses collègues du consulat pour désapprouver une mesure tendant à la suppression d’un journal qui avait raillé l’Institut à propos d’une décision récemment prise. « Le rapport du ministre pour la suppression de l’Ami des lois, disait-il dans sa lettre, ne mo paraît pas du tout fondé en raison. Il me semble que c’est rendre l’Institut odieux que de supprimer un journal parce qu’il, a lâché quelques quolibets sur cette société qui est tellement respectée en Europe qu’elle est au-dessus de pareilles misères. Je vous assure que, comme président de l’institut [2], il s’en faut de peu que je ne proteste. Qu’on dise, si l’on veut, que le soleil tourne, que c’est la fonte des glaces qui produit le flux et le reflux, et que nous sommes des charlatans : il doit régner la plus grande liberté [3]… »

Que celui qui proclamait ainsi les droits de la liberté n’ait pas toujours par ses propres actes soutenu la cause dont il se faisait ce jour-là le champion, c’est ce qu’il serait sans doute assez superflu de rappeler ; mais il n’y a que justice à reconnaître qu’il resta beaucoup plus fidèle à sa confiance dans l’autorité morale de l’Institut. S’il lui est arrivé quelquefois, — lors de l’élection de Chateaubriand par exemple, — de se laisser aller à des emportemens de mauvaise humour contre les personnes, il n’a jamais cessé de se montrer ouvertement favorable à l’institution même et de travailler, soit à en consolider les bases, soit à en faciliter les développemens.

La réorganisation de l’Institut en 1803 est un des premiers et des plus éclatans témoignages de cette sollicitude de Napoléon pour les intérêts du grand corps que la Convention avait eu la gloire d’établir, mais dont elle s’était hâtée de fixer les conditions réglementaires avec plus de générosité dans les intentions que d’esprit pratique et de prévoyance. Nous avons essayé dans les chapitres qui précèdent d’indiquer quelques-uns des inconvéniens inhérens à l’organisation primitive de l’Institut, particulièrement ceux qu’entraînait, pour le libre fonctionnement et même pour le recrutement de chaque classe, cette doctrine de l’unité à outrance qu’on avait entendu faire prévaloir sur tout le reste. Ce fut pour corriger ces imperfections du décret de 1795, et aussi pour en combler sur plus d’un point les lacunes, qu’un arrêté consulaire, en date du 3 pluviôse an IX (23 janvier 1803), vint modifier la lettre et, dans une certaine mesure, l’esprit même des lois qui avaient jusqu’alors régi l’Institut.

Aux termes de cet arrêté, — œuvre personnelle du premier consul et signée de son nom à l’exclusion de ceux de ses deux collègues, — l’institut se trouvait divisé en quatre classes, au lieu des trois qui l’avaient d’abord composé. La première, dite des Sciences physiques et mathématiques, comprenait soixante-cinq membres, plus huit associés étrangers et cent correspondans, en remplacement des associés non-résidans désormais supprimés dans cette classe comme dans les autres. En outre, elle s’augmentait de la section de Géographie, qui avait depuis 1795 appartenu à la classe des sciences morales et politiques.

La seconde classe, Langue et littérature française, avait quarante membres, dont plusieurs membres de l’ancienne Académie française laissés de côté lors de la première organisation de l’Institut ; d’autres sortant, comme Volney, Garat, Bernardin de Saint-Pierre, etc., de la classe, maintenant supprimée, des sciences morales et politiques ; d’autres enfin, comme Delille, Lebrun, Ducis, etc., de la classe de la littérature et des beaux-arts.

Dans la troisième classe, Histoire et littérature anciennes, comprenant également, quarante membres, on avait fait entrer, outre plusieurs membres de l’ancienne seconde classe ou de l’ancienne Académie royale des inscriptions, les six érudits qui, dans la classe de la littérature et des beaux-arts, avaient composé la section dite des Antiquités et monumens.

Enfin le nombre des artistes réunis dans la quatrième classe, au lieu de rester limité à vingt-quatre comme dans l’ancienne classe de la littérature et des beaux-arts, était élevé à vingt-huit, non compris un secrétaire perpétuel, et devait se compléter tout d’abord par des nominations que le gouvernement ou plutôt que le premier consul se réservait de faire directement. De plus, une nouvelle section, la section de Gravure [4], venait s’ajouter aux sections maintenues de peinture, de sculpture, d’architecture et de musique, — sauf, pour celle-ci, la réduction à trois des six membres dont elle se composait quand elle était à la fois section de déclamation et de musique, et l’obligation de n’admettre à l’avenir aucun représentant de l’art de la déclamation. Or ceux qui étaient devenus membres de l’Institut à ce titre, Grandménil et Monvel [5], n’avaient pas personnellement démérité et ne pouvaient par conséquent être expulsés sans une iniquité véritable. On prit le parti, pour leur faire place, de laisser deux fauteuils vacans dans la section de peinture, de manière à ce que le nombre réglementaire des membres composant l’ensemble de la quatrième classe ne fût pas dépassé. Monvel et Grandménil demeurèrent annexés à la section de Musique, le premier jusqu’à ce que sa mort, survenue en 1812, permit à la section de peinture de lui donner un successeur dans ses propres rangs : le second, en attendant qu’on le casât dans la section de Théorie et d’histoire de l’art créée en 1815, supprimée au bout de quelques mois, après quoi il fut attaché de nouveau à la section de musique, à laquelle il appartenait encore lorsqu’il mourut en 1816. Le nombre des associés étrangers destinés à compléter la quatrième classe restait d’ailleurs fixé à huit [6], et celui des correspondans appelés, dans la classe des beaux-arts comme dans les trois autres classes de l’Institut, à remplacer désormais les associés non-résidans, ne devait pas dépasser trente-six.

Ainsi, d’une part simplification des rouages trop compliqués, de l’autre suppression des rouages inutiles ; répartition ; plus logique que par le passé des membres de l’Institut dans les diverses classes ; restrictions prudemment apportées à l’exercice de leurs fonctions collectives, sans que pour cela, les liens les unissant les uns aux autres risquassent de se relâcher plus que de raison, encore moins de se rompre, — tels étaient, tels sont encore, maigre quelques modifications de détail, les avantages résultant des mesures prises en 1803.

Est-ce à dire que, dans l’arrêté consulaire qui réorganisait l’Institut, tout doive être absolument approuvé ? Quelques-unes des dispositions de cet arrêté nous semblent au contraire autoriser les réserves, particulièrement celle qui conférait à chacune des quatre classes de l’Institut le droit de se recruter, le cas échéant, dans les autres classes. La première classe, par exemple, pouvait élire jusqu’à six de ses membres parmi les membres appartenant déjà à l’Institut ; la seconde pouvait en élire douze et la troisième neuf. Enfin, la classe des beaux-arts, dont le caractère tout spécial ressortait des titres mêmes donnés aux sections qui la composaient, cette compagnie de peintres, de sculpteurs et d’architectes, de graveurs et de musiciens, devenait maîtresse d’ouvrir ses rangs, si bon lui semblait, à des mathématiciens de la première classe lut à des écrivains de la seconde, et de les transformer ainsi de sa propre autorité en artistes. Etait-ce raisonnable, était-ce juste ? Que des savans de profession pussent se rencontrer dont le mérite comme tels lût doublé d’un talent littéraire, assez remarquable pour que l’on songeât à récompenser l’un après avoir une première fois récompensé l’autre : passe encore, bien que, le plus souvent, cette seconde consécration ne dût guère accroître qu’en apparence l’importance de cent qui la recevraient ; mais comment admettre que les indues hommes ou leurs pareils, que des érudits ou des lettrés, si éminens qu’ils lussent, se trouveraient en mesure de justifier le choix qu’on pourrait faire d’eux à titre d’artistes ? Aussi, en ce qui concerne la quatrième classe, l’article de l’arrêté de 1803 qui lui permettait d’emprunter aux autres classes de l’Institut jusqu’à six membres pour les faire entrer dans ses sections, demeura-t-il en tout temps et en toute occasion comme non avenu. Sauf quelques-uns de ses secrétaires perpétuels ou de ses académiciens libres [7], aucun membre de cette quatrième classe, aussi bien avant qu’après l’époque où elle fut reçu le nom d’Académie des Beaux-Arts, ne fut choisi ailleurs que parmi des candidats étrangers jusqu’alors à l’Institut et dans les rangs des artistes proprement dits.

En outre, la faculté laissée aux différentes classes de se compléter ainsi par l’élection de trente-trois membres appartenant déjà à l’Institut, — ce qui en réalité pouvait réduire à cent trente-huit le nombre des membres fixé à cent soixante et onze pour l’ensemble du corps, — cette sorte d’invitation officielle au cumul ne risquait-elle pas d’apporter un grave préjudice aux intérêts des candidats du dehors et, à l’intérieur, de compromettre sinon de démentir les principes d’égalité qu’on s’était appliqué à faire prévaloir ? Ne semblait-on pas par là tendre à introduire le régime de la faveur, du privilège tout au moins, dans une assemblée composée d’hommes réputés dignes des mêmes honneurs, investis des mêmes droits, classés par leurs pairs au même rang, et entre lesquels, au point de vue de leur valeur relative, il ne devait appartenir qu’à l’opinion publique d’établir des comparaisons et de relever des différences ? Les fondateurs de l’Institut avaient apparemment pressenti le danger, puisqu’un des articles de la loi de 1795 [8] déclarait « qu’aucun membre de l’Institut ne pourrait faire partie de deux classes différentes. » En levant cette interdiction, le législateur de 1803 commettait une imprudence que devait aggraver encore, treize ans plus tard, l’ordonnance par laquelle Louis XVIII décidait que « les membres de chaque académie pourraient être élus aux trois autres académies. »

On ne s’est pas fait faute depuis lors de profiter de la latitude, et, aujourd’hui moins que jamais, la jurisprudence admise sur ce point ne paraît près de tomber en désuétude. L’Académie française à l’heure présente compte onze membres, — plus du quart de la compagnie, — appartenant à d’autres classes de l’Institut. Il n’y a rien là que de parfaitement légal sans doute ; mais n’y a-t-il pas là aussi quelque abus dans l’exercice du droit conféré, et ne serait-il pas plus avantageux pour tout le monde qu’on usât désormais de ce droit avec plus de réserve ou, mieux encore, qu’on prit le parti d’y renoncer ?

Cette égalité absolue entre tous les membres de l’Institut dont on avait entendu à l’origine faire la condition fondamentale de leur association et que l’arrêté de 1803 ne laissait pas, au moins sur un point, de mettre en péril, on s’était d’autre part donné le soin de la confirmer par des résolutions secondaires et par des mesures de détail. Pour la rendre sensible aux regards comme on s’était efforcé d’en faire pénétrer l’idée dans les esprits, il avait paru utile de soumettre les membres des quatre classes à l’obligation de porter un costume uniforme, tant dans les séances publiques qu’ils devaient tenir ou le jour des funérailles d’un des leurs, que dans les cérémonies où ils seraient appelés à figurer à leur rang avec les grands corps de l’État[9]. C’était là du reste une innovation. Les anciennes académies n’avaient pas eu de costume officiel ; les membres des assemblées politiques de la Révolution postérieures à la Constituante avaient siégé en habits de ville ; mais, à l’époque du Directoire, le goût des marques distinctives et des accoutremens fastueux avait si bien remplacé les habitudes de simplicité que, depuis les représentans du pouvoir exécutif et les législateurs des deux conseils jusqu’aux administrateurs de tout ordre, on en était venu, sous prétexte de s’assurer le respect, à s’affubler de vêtemens d’un caractère niaisement théâtral.

Les membres de l’Institut n’avaient eu garde pour leur compte de se faire les complices de cette manie. Ils savaient trop bien que leur crédit et leur dignité morale n’avaient nul besoin de s’empanacher, pour ainsi dire, et que l’un et l’autre s’imposeraient d’autant mieux qu’ils affecteraient de moins pompeux dehors ; mais encore fallait-il qu’on put reconnaître entre tous les autres des hommes qui par leurs mérites exceptionnels honoraient si hautement le pays. Dans la correspondance entamée par eux avec le ministre de l’intérieur au commencement de l’année 1801, les membres de l’Institut s’étaient contentés de faire ressortir la convenance, la nécessité même d’ajouter à la médaille qui consacrait leur titre et qu’ils recevaient après leur élection, un insigne extérieur quelconque, ruban, brassard ou écharpe. On leur répondit, au nom du premier consul, par l’offre d’un costume spécial, avec la faculté pour eux d’en indiquer la forme et les couleurs. C’était plus qu’ils n’avaient demandé ; ce n’était pas trop, même à leurs propres yeux, puisque en leur laissant le soin de régler à leur gré ce costume, — et la classe des beaux-arts fut naturellement chargée d’en fournir le projet, — on leur ôtait d’avance toute crainte d’avoir à subir les intempérances du goût pittoresque qui venait de sévir ailleurs. Aussi s’acquittèrent-ils de leur tâche sans retard et avec la réserve qui convenait. Approuvé par un arrêté du premier consul en date du 23 floréal an X (13 mai 1801), l’uniforme qu’ils avaient choisi est celui que leurs successeurs portent encore aujourd’hui. Dès la seconde séance publique tenue dans le cours de la même année 1801 par les quatre classes, les membres de l’Institut se montrèrent pour la première fois revêtus de l’habit noir à broderies vertes.

Cependant, aux conditions nouvelles faites en 1803 à l’Institut par l’arrêté du premier consul, l’empereur Napoléon allait bientôt ajouter l’installation des quatre chasses dans des bâtimens exclusivement affectés à leur service et qui, de nos jours, ont gardé la même destination. On a vu qu’à l’époque de sa fondation l’Institut avait été établi au Louvre dans les locaux occupés jusqu’à leur suppression par les anciennes académies, c’est-à-dire qu’on l’avait mis en possession de la salle des Cariatides pour ses séances publiques et, pour ses Séances particulières, des salles du premier étage, précisément au-dessus de celle-ci. Un peu plus tard ces locaux s’augmentèrent, au profit de la classe des beaux-arts, d’une partie des salles consacrées aujourd’hui à l’exposition des dessins, en sorte que, au temps du consulat, l’Institut avait à sa disposition la presque totalité du premier étage de l’aile dont le pavillon de l’Horloge forme le centre ; mais ni le reste de cet étage, ni le rez-de-chaussée qu’il surmonte ne lui appartenaient. Là, comme dans les trois autres corps de bâtiment encadrant la cour du Louvre, se trouvaient des magasins encombrés d’objets d’art de toutes sortes ou de meubles, des logemens et des ateliers concédés par l’état à un certain nombre d’artistes ou même à de simples artisans, mouleurs, ébénistes, ciseleurs, etc. Depuis les pièces sans destination fixe qu’on livrait tantôt aux restaurateurs des tableaux du Muséum, tantôt aux entrepreneurs de quelque exposition [10] jusqu’aux ateliers particuliers de plusieurs jeunes peintres déjà célèbres, ou de survivans de l’ancienne Académie royale, jusqu’aux ateliers que David avait un peu partout, tant pour lui-même que pour ses nombreux élèves [11], — c’était, d’un bout à l’autre du Louvre, une succession de salles on de galeries coupées dans leur hauteur par des entresols ou divisés tant bien que mal par des cloisons, suivant les besoins de chaque habitant ; des escaliers interrompus ou détournés de leur direction primitive ; des corridors dont on avait fermé une des issues pour y établir des cabinets de débarras ou des chambres ; c’était, suivant le témoignage d’un homme qui avait vécu dans ce dédale de voies incertaines et de demeures bizarrement enchevêtrées, « une suite de cahutes qu’on avait laissé maçonner intérieurement,.. et qui, tirant toutes leur jour de la grande cour, mettaient dans l’obscurité le reste des vastes galeries dont les murs, ainsi que les charpentes de la toiture, étaient à nu [12]. » Encore faut-il ajouter, sur la foi du même écrivain, que les outrages dont la grossièreté des mœurs romaines souillait alors le seuil des plus somptueux palais se renouvelaient ici effrontément : il était grand temps qu’un autre Hercule entreprît de nettoyer ces modernes écuries d’Augias continues aux lieux mêmes où s’assemblait le sénat des lettres-, des sciences et des arts, et à ce musée d’anciens chefs-d’œuvre maintenant plus riche, plus glorieusement peuplé que jamais.

Il y avait donc un double motif pour que l’Institut ne continuât pas d’être logé au Louvre : d’une part, la cessation nécessaire d’une promiscuité compromettante pour sa dignité, de l’autre l’obligation de laisser le champ libre aux travaux qu’exigeraient la restauration et l’achèvement du palais dans un coin duquel on l’avait établi un peu à l’aventure. Mais où trouver un monument approprié d’avance aux services qu’il s’agissait d’installer ? Comment, à moins de les construire tout exprès, mettre à la disposition de l’Institut des murs qui ne fussent en désaccord, ni par trop de faste avec le caractère d’un établissement scientifique, ni par trop de simplicité avec l’importance des hommes et des travaux qu’ils auraient à abriter ? Faute de mieux, on s’accommoda de l’ancien collège des Quatre-Nations que son aspect monumental et sa situation à proximité d’autres grands édifices publics semblaient, malgré les inconvéniens des distributions intérieures, rendre digne de la haute destination qu’on prenait le parti de lui donner [13]. Un architecte qui devait, vingt ans plus tard, devenir membre de l’Académie des beaux-arts, M. Vandoyer, fut chargé de transformer en salle de séances publiques l’ancienne église du collège et d’utiliser les autres bâtimens de manière à y aménager, outre des pièces réservées à chacune des quatre classes, une bibliothèque spéciale, indépendante de la bibliothèque Mazarine et exclusivement à l’usage des membres de ! l’Institut, des bureaux pour le secrétariat, enfin des salles de diverses grandeurs, tant pour les concours annuels des aspirans aux prix de Rome que pour les études quotidiennes des élevés admis à dessiner ou à modeler d’après le modèle vivant, sous la direction de professeurs pris dans le sein de la classe des beaux-arts [14]. Étant donné le plan des bâtimens dont il fallait, bon gré mal gré, tirer parti et, spécialement, celui de l’ancienne église, la tâche n’était pas de nature à exciter beaucoup l’imagination d’un architecte. M. Vaudoyer se contenta de demander conseil à son bon sens et, là où il ne pouvait en réalité faire acte d’invention personnelle, de travailler de son mieux à adapter l’œuvre d’autrui aux exigences du programme qu’il avait à remplir ; dût-il, en raison même des conditions imposées par les constructions primitives, n’obtenir que des résultats incomplets. Il ne dépendait pas de lui, par exemple, d’avoir pleinement raison des difficultés que présentaient, — soit pour la sonorité des murs dans lesquels les orateurs prononceraient leurs discours, soit pour l’aménagement des places destinées aux auditeurs, — la hauteur excessive du corps de bâtiment principal et le renfoncement des anciennes chapelles du pourtour, aussi bien que celui du sanctuaire qui se trouvait sous la coupole du petit dôme, au fond de l’église [15]. En établissant des amphithéâtres dans le centre du monument et dans la partie inférieure des chapelles, des tribunes dans la partie supérieure, en construisant à mi-hauteur du dôme une coupole intermédiaire ayant pour effet d’empêcher jusqu’à un certain point la déperdition de la voix, on lit à peu près tout ce qu’il était possible de faire pour atténuer les inconvéniens inhérens à la forme même et aux dimensions du local qui avait été choisi ; mais il ne s’ensuit pas, tant s’en faut, que tout soit au mieux pour cela. Certes, au point de vue pratique, la salle des séances publiques de l’Institut n’est pas, à beaucoup près, la plus avantageuse qu’on puisse imaginer ; et, quant aux décorations qu’elle recevait au commencement de ce siècle, — depuis les tristes Muses en grisaille de la coupole jusqu’au maigre mobilier à l’usage des orateurs et des membres du bureau, — il serait, je le crains, assez difficile pour le regard de s’y intéresser ou de s’y plaire. Et pourtant, si défectueuses qu’en soient forcément les dispositions architectoniques, si surannés ou si pauvres qu’en puissent paraître les ornemens, cette salle emprunte de son histoire même, des traditions qu’elle perpétue et des souvenirs qu’elle évêque, une majesté dont nulle part, fût-ce en face des murs les plus beaux ou les plus riches, on ne saurait trouver l’équivalent.

Plus d’une fois, notamment sous le second empire, on a eu la pensée de déplacer l’Institut, pour lui donner, disait-on, une demeure plus digne de lui, en même temps qu’on exprimait l’intention d’augmenter le chiffre, resté invariable depuis l’origine, de l’indemnité allouée aux membres des diverses académies. Ce double projet heureusement n’a pas eu de suites, et il faut souhaiter qu’à aucune époque on ne soit tenté de le reprendre, parce que, en prétendant honorer davantage ceux qu’il intéresse, on courrait le risque en réalité de les amoindrir, eux et leur situation. La petite somme de quinze cents francs que chaque membre de l’Institut reçoit annuellement ne peut, aux yeux de personne, représenter rien de plus qu’une simple indemnité, et c’est en effet comme telle qu’elle est, et qu’elle a été de tout temps inscrite au budget de l’Institut. La grossir, ce serait, au moins en apparence, la convertir en traitement, par conséquent assimiler une dignité à une fonction et les hommes qui en sont revêtus à ceux que l’État rémunère pour des travaux accomplis par son ordre ; ce serait en un mot dénaturer le caractère tout honorifique, tout indépendant, tout désintéressé, que comporte le titre même de membre de l’Institut, et introduire une question de profit pécuniaire là où il ne saurait y avoir de place que pour les privilèges du talent. Le déplacement de l’Institut pourrait également, dans une certaine mesure, diminuer le prestige attaché à des coutumes déjà presque séculaires, et affaiblir auprès du public l’autorité de ces communications académiques auxquelles manqueraient, dans le lieu où elles seraient faites, les échos pour ainsi dire qu’elles éveillent si sûrement aujourd’hui. C’est dans ces murs où tant d’hommes illustres ou justement respectés se sont succédé depuis plus de quatre-vingts ans, où tant de voix éloquentes ont, chacune à leur tour, célébré le beau sous toutes ses formes, le bien à tous ses degrés, où beaucoup de ceux-là mêmes qui devaient un jour les décerner sont venus dans leur jeunesse recevoir les couronnes promises aux débit tans d’élite, — c’est dans ces murs imprégnés des souvenirs glorieux du passé que l’Institut de France est à sa vraie place et qu’il doit continuer de siéger, sous peine de compromettre quelque chose de sa signification historique et de son crédit extérieur.

L’honneur d’inaugurer cette salle maintenant si bien consacrée revint à la classe des beaux-arts. La première des six cent neuf séances publiques tenues jusqu’à ce jour dans l’ancienne église du collège Mazarin [16] eut lieu, le 4 octobre 1806, sous la présidence de l’architecte Heurtier. Elle fut remplie presque entièrement par la lecture d’un morceau de circonstance dans lequel, suivant le goût du temps, le secrétaire perpétuel de la classe, Joachim Lebreton, ne manquait pas de rappeler à propos du fait présent les exemples d’Athènes et de Rome. « Quand les anciens, disait-il, inauguraient un temple, ils commençaient par invoquer la divinité qui devait y être honorée… S’il était dans nos mœurs, dans les opinions modernes de diviniser de même les idées morales, les vertus, les affections de l’âme, quels beaux rapprochemens, messieurs, ne pourrions-nous pas faire aujourd’hui que les arts, les sciences et les lettres prennent possession de ce nouveau temple ! .. Mais si nous sommes moins riches que les anciens en fictions ingénieuses, moins heureux en allusions sentimentales, qu’il nous soit permis cependant de les imiter en quelque chose dans cette solennité. Nous invoquerons le génie de la France : puisse-t-il ne pas cesser d’être fécond en grands artistes, en grands talens dans tous les genres ! » Après quoi, et pour utiliser apparemment ce qui restait de l’antique fonds des « allusions sentimentales, » l’orateur s’empressait de « déposer sur l’autel de Minerve, » autrement dit de présenter à ses confrères et au public, le compte rendu des travaux de la classe à laquelle il appartenait.

L’importance et la variété de ces travaux prouvaient d’ailleurs que, depuis que son action avait cessé de se confondre avec celle de l’Institut tout entier, depuis le jour où elle avait commencé d’avoir sa responsabilité propre et sa fonction distincte, la classe des beaux-arts s’était vaillamment acquittée des tâches qu’elle s’était prescrites. Grâce à elle, l’Académie de France à Rome, déserte depuis 1792, s’était repeuplée et, parmi les jeunes artistes qui s’y trouvaient réunis, plusieurs déjà en rajeunissaient avec éclat les traditions ; les musiciens et les graveurs, qui ne pouvaient, aux termes des anciens statuts, aspirerait litre de pensionnaires, avaient été officiellement reconnus aptes à l’obtenir, ceux-ci depuis 1804, ceux-là depuis 1802. En outre, à la suite d’une correspondance échangée entre Suvée, alors directeur de l’Académie de France, et les membres de la classe des beaux-arts qui avaient gagné les pouvoirs administratifs à leur cause, un arrangement avait été négocié par lequel le gouvernement de la Toscane cédait à la France la villa et les jardins qu’il possédait à Rome sur le Pincio : le 1er novembre 1804, le directeur et les pensionnaires quittaient en conséquence leur palais délabré du Corso [17] pour aller s’établir dans cette incomparable villa Médicis dont tous ceux qui s’y sont succédé depuis cette époque ont gardé ou gardent encore un si cher souvenir, et comme la vision toujours présente au milieu des vicissitudes de leur vie.

La nouvelle classe des beaux-arts avait d’ailleurs provoqué ou réalisé d’antres progrès, pris ou fait prendre d’autres décisions aussi profitables aux études qui se poursuivaient ai l’Académie de France, à Rome, qu’a la discipline intérieure ou à l’autorité de la compagnie elle-même. Elle avait ajouté aux obligations que les pensionnaires architectes avaient eu jusqu’alors à remplir celle d’exécuter, pendant les deux dernières années de leur séjour en Italie : « 1° la Restauration d’un édifice ou monument antique ; 2° un projet de monument ou d’édifice de leur invention applicable à la France. » De ces deux prescriptions la première seulement a été maintenue jusqu’à nos jours ; mais si, pour des motifs qu’il serait peut-être inutile de rapporter ici, l’Académie a cru devoir modifier sur le second point le règlement qu’elle avait édictée la tradition fondée par elle au commencement de ce siècle n’en a pas moins été invariablement féconde en ce qui concerne les travaux de restauration : Lorsqu’on examine à la bibliothèque de l’Ecole des beaux-arts la belle série de ces travaux où la sagacité archéologie)ne et l’érudition de nos jeunes architectes se manifestent avec la même évidence que les efforts de leur imagination personnelle ou que l’habileté déjà sûre de leur main, on comprend de reste l’utilité de la mesure prise, dès les premiers jours de sa réorganisation, par la classe des beaux-arts [18] et l’heureuse influence qu’a pu exercer ce régime de fortes études sur l’avenir des talens qui, d’abord, y avaient été soumis. A de bien rares exceptions près, tous les architectes qui ont honoré l’école française dans notre siècle, depuis Huyot jusqu’à Duban et depuis celui-ci jusqu’aux architectes aujourd’hui membres de l’Institut, tous ont été pensionnaires de l’Académie de France et, par conséquent, se sont acquittés chacun à leur tour des tâches dont il est question ici : croit-on que, s’ils n’avaient pas eu à les remplir, le talent dont ils ont fait preuve plus tard en produisant des œuvres de leur invention se serait montré aussi châtié dans les formes et, au fond, aussi bien muni ?

Dans l’énumération des travaux entrepris ou projetés en 1806 par la classe des beaux-arts, le secrétaire perpétuel ne manquait pas de comprendre un ouvrage qui avait pour objet d’initier le public à la connaissance des termes particuliers dont les artistes se servent pour désigner soit les instrumens qu’ils manient, soit les procédés ou les matériaux qu’ils emploient. « La classe, disait-il, s’est persuadée qu’elle ferait une œuvre utile si elle déterminait les acceptions des mots usités dans les beaux-arts, et elle s’est livrée avec beaucoup de zèle à la formation d’une espèce de dictionnaire des termes techniques. Il y en a beaucoup qui n’ont aucun de ces rapports d’analogie, d’étymologie, de composition ou de décomposition qui peuvent faire connaître d’où ils dérivent ou ce qu’ils signifient ; cependant ils ont un sens déterminé et un droit de possession dans la langue des arts, C’est à la classe chargée de faire le Dictionnaire de la langue française qu’il appartiendra de choisir ceux qui pourraient mériter d’y être admis ; mais ceux-là mêmes qu’elle rejetterait ont leur sens qu’il est utile de déterminer. Tel est le but que s’est proposé la classe des beaux-arts ; dans le cours de l’année, elle a discuté environ la moitié des mots de la lettre A. »

Le plan adopté en 1806 pour la confection de cette « espèce de dictionnaire des termes techniques » restreignait donc, on le voit. la tâche de la quatrième » classe à l’examen et à la solution de pures questions de métier. Tout ce qui aurait pu avoir le caractère d’un avis doctrinal, au point de vue esthétique ou au point de vue de l’histoire de l’art, demeurait en dehors du programme ; en un mot. au lieu d’un dictionnaire raisonné contenant à la fois des enseignemens théoriques et des explications pratiques, on entendit d’abord s’en tenir à un simple vocabulaire. Ce ne fut que beaucoup plus tard, — à l’époque du second empire, — qu’après bien des essais en divers sens, bien des propositions faites ou des travaux successivement entrepris en vue d’agrandir le cadre primitif. un plan à la fois plus précis et plus large fut irrévocablement adopté, et que la publication si longtemps ajournée du Dictionnaire de l’Académie des beaux-arts commença, pour se continuer désormais sans interruption : mais revenons au moment où la quatrième classe venait d’accomplir ses premiers actes et où, pour la première fois, celui qui parlait en son nom s’acquittait de cet office en qualité de secrétaire perpétuel.

II y avait là une nouveauté, en effet, aussi bien dans l’organisation même de la Compagnie que dans le titre et la condition personnelle de l’orateur. Sans doute, antérieurement à 1803, c’est-à-dire avant qu’on eût fait cesser la confusion établie à l’origine entre les littérateurs et les artistes, les fonctions de secrétaire de la classe avaient été exercées par des hommes choisis dans son sein ; mais ces fonctions, toutes temporaires d’ailleurs [19], étaient restées le lot de quelques membres appartenant aux sections de Grammaire, de Poésie ou de Langues anciennes ; aucun artiste de profession, ni même aucun érudit familiarisé avec les études relatives à l’art ou à son histoire n’avait été appelé à les remplir. Or l’arrêté du premier consul, modifiant le régime auquel l’Institut avait été soumis jusqu’alors, portait que dans chaque classe il y aurait « un secrétaire perpétuel » au lieu des secrétaires qui s’y succédaient annuellement, et comme, aux termes de cet arrêté, l’ancienne classe de la Littérature et des Beaux-Arts devenait celle des Beaux-Arts exclusivement, il était tout naturel que les membres qui la composaient choisissent pour les représenter un d’entre eux, ou, tout au moins, un érudit qui parlât leur langue et que sa propre expérience eût initié à leurs secrets. Celui qu’ils honorèrent de leurs suffrages, Joachim Lebreton, s’en était rendu digne par la part active qu’il venait de prendre à la formation et aux enrichissemens du Muséum, par le zèle et par l’intelligence dont il avait fait preuve, au ministère de l’intérieur comme chef du bureau des beaux-arts, au tribunat comme rapporteur d’un projet de loi relatif aux monnaies, enfin, et surtout par une indépendance de caractère qui, tout en lui méritant l’estime de ses confrères, devait, treize ans plus tard, attirer sur lui les rigueurs du pouvoir.

Avant d’être nommé secrétaire perpétuel de la quatrième classe, Lebreton d’ailleurs avait, dans une autre classe de l’Institut, rempli à plusieurs reprises, et toujours très utilement, les fonctions de secrétaire temporaire et de rapporteur. Membre, dès la fondation, de la classe des Sciences morales et politiques, il s’y était signalé par des services rendus avec un complet dévoûment et avec une parfaite justesse d’esprit.

Ce qu’il avait été, depuis 1795, dans la classe des Sciences morales et politiques, Lebreton le fut encore dans la classe des Beaux-Arts. Dès les premières années qui suivirent son entrée en fonctions, il avait largement donné la mesure de son zèle et de ses aptitudes spéciales. Grâce à lui, les travaux en commun de ses confrères s’étaient succédé avec une régularité inusitée jusqu’alors, et les comptes rendus analytiques de ces travaux lus dans les séances publiques, d’autres rapports adressés au gouvernement en réponse à des questions posées, montrent assez quelle conscience le nouveau secrétaire perpétuel apportait dans l’accomplissement de sa tâche. Le tout montre aussi la fécondité de l’influence exercée au dehors par la Compagnie dont Lebreton était l’interprète, et l’activité avec laquelle les membres de la quatrième classe s’employaient pour encourager les jeunes talens, pour stimuler les études archéologiques intéressant directement l’histoire de l’art, ou pour signaler à qui de droit les découvertes dont l’application semblait utile : — le transport sur toile, par exemple, d’anciens tableaux peints sur panneau, ou la restauration de ces tableaux sans l’emploi de moyens dangereux ou incomplètement efficaces [20]. Enfin, lorsque, au commencement de l’année 1808, le rapport général prescrit en 1802 par un arrêté du premier consul fut présenté à l’empereur Napoléon pour lui rendre compte des « progrès accomplis depuis 1780 dans les sciences, les lettres et les arts, » la partie de ce rapport que Lebreton lut au nom de ses confrères résumait avec une précision remarquable non-seulement les opinions de ceux-ci sur le mouvement de l’art français durant la période indiquée, mais encore les résultats plus ou moins heureux auxquels ils avaient personnellement contribué et les titres particuliers qu’ils s’étaient acquis par leurs talens. Sans doute, au point de vue littéraire, le travail du secrétaire perpétuel de la quatrième classe n’avait pas le même éclat que les travaux dus à d’autres rapporteurs, à Cuvier, par exemple, ou à Marie-Joseph Chénier, auteur de cet éloquent mémoire publié plus tard en volume sous le titre de Tableau de la littérature française depuis 1789 : toujours est-il que les pages écrites à cette occasion par Lebreton gardent au moins une sérieuse valeur historique et que, pour apprécier l’évolution opérée dans notre école à partir des dernières années du XVIIIe siècle, il y aura profit à les consulter. Cependant, en dehors des récens progrès que les délégués des différentes classes avaient reçu la mission d’étudier dans le domaine des sciences, des lettres et des arts, d’autres événemens étaient survenus, d’autres changemens s’étaient produits qui, sans atteindre l’Institut dans l’exercice de sa fonction même, modifiaient singulièrement les conditions d’égalité officielle établies d’abord entre ses membres. Un de ceux-ci, vers la fin de 1804, avait pris, ou, si l’on veut, accepté la couronne impériale, et ce fait, que naturellement les règlemens n’avaient pu prévoir, ne laissait pas de donner à penser aux membres de l’Institut pour leurs relations à venir avec leur tout-puissant confrère. Le nouveau césar, toutefois, y mit pendant quelque temps de la bonne grâce et presque de la coquetterie. Lorsque, à l’occasion de la cérémonie du sacre qui avait eu lieu quelques jours auparavant, il reçut la députation des quatre classes chargée de le féliciter, il l’accueillit en déclarant bien haut que, plus que jamais, « il se faisait gloire d’appartenir au corps célèbre » dont il avait les représentans devant lui. Une autre fois, il disait à ses confrères de la première classe : « J’ai voulu connaître ce qui me restait à faire pour encourager vos travaux, afin de me consoler par là de ne pouvoir plus y concourir ; » mais bientôt c’est d’un autre ton qu’il répond aux discours que les membres de l’Institut lui adressent ou aux rapports qu’ils lui soumettent. « J’attache du prix à vos travaux, leur dit-il en 1808 : ils tendent à éclairer mes peuples et sont nécessaires à la gloire de ma couronne. Vous pouvez compter sur ma protection. »

Quoi de plus naturel d’ailleurs à ce moment qu’un pareil langage ? Ce titre de protecteur par lequel Napoléon remplaçait celui qu’il s’était honoré de porter jusqu’alors, l’Institut lui-même ne le lui avait-il pas décerné d’avance en sollicitant, dès les premiers jours de l’année 1806, l’autorisation d’ériger au nouveau souverain, comme au dieu du temple, une statue dans la salle des séances publiques ? Bien entendu, ni Napoléon, ni ses ministres n’avaient marchandé leur consentement. Par une lettre en date du 13 février 1806, M. de Champagny informait le président de l’Institut que « Sa Majesté avait vu avec satisfaction cet hommage de la première société savante et littéraire de l’Europe, à qui il appartient, ajoutait le ministre, autant que des contemporains peuvent le faire, de devancer le jugement de la postérité. » En conséquence, il avait été décidé que l’exécution de la statue serait confiée à l’un des plus habiles sculpteurs de la quatrième classe, Roland, et que les frais seraient acquittés par une retenue sur l’indemnité mensuelle allouée à chacun des membres de l’Institut. Roland eut bientôt accompli sa tâche. Le 3 octobre 1807, l’œuvre due à son ciseau était solennellement inaugurée dans la séance annuelle tenue par la classe des beaux-arts pour la distribution des grands prix, et un hymne de circonstance, dont Arnault avait écrit les paroles et Méhul la musique, achevait de consacrer ce « monument de la reconnaissance, élevé, disait-on, sur un socle éternel. » Socle et statue, pourtant, durèrent assez peu, au moins là où ils avaient été érigés, c’est-à-dire au centre de l’espèce de cella que forme l’emplacement réservé aujourd’hui au bureau. L’un et l’autre, au bout de huit ans, disparaissaient de la salle des séances publiques pour rester, jusqu’à la fin de la Restauration, relégués dans un magasin destiné à recevoir les objets mobiliers de rebut. Retirée de ce cachot sous le gouvernement de Juillet, la statue de Napoléon fut installée, tant bien que mal, au fond du vestibule qui s’étend derrière la salle des séances, et dans lequel, par un assez étrange rapprochement, elle figure entre les images de Molière et de La Fontaine.

Peu après l’époque où l’Institut rendait avec tant d’empressement à l’empereur l’hommage que nous venons de rappeler, la classe des beaux-arts s’occupait de remplir une tâche à tous égards moins facile et qui, imposée aussi aux autres classes, exigeait peut-être plus de travail et plus d’efforts d’impartialité encore que n’en avait coûté le rapport présenté en 1808 sur le mouvement des arts depuis 1789 : je veux parler de l’examen des ouvrages admis aux concours pour les prix décennaux.

Par un décret rendu en 1805 pendant son séjour à Aix-la-Chapelle, Napoléon avait institué ces prix, destinés à récompenser, « de dix ans en dix ans, les meilleurs ouvrages qui auront été produits dans les sciences, les lettres et les arts ; » et, par un second décret daté du 28 novembre 1809, à Paris, il avait complété les premières mesures prises par les dispositions suivantes :

« Voulant étendre les récompenses et les encouragemens à tous les genres d’études et de travaux qui se lient à la gloire de notre règne ;

« Désirant donner aux jugemens qui seront portés le sceau d’une discussion approfondie et celui de l’opinion du public ;

« Ayant résolu de rendre solennelle et mémorable la distribution des prix que nous nous sommes réservé de décerner nous-même ;

« Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :

« Article 1er. — Les grands prix décennaux seront au nombre du trente-cinq, dont dix-neuf de première classe et seize de seconde classe [21]. « Art. 5. — Les ouvrages seront examinés par un jury composé des présidens et des secrétaires perpétuels de chacune des quatre classes de l’Institut.

« Art. 8. — Chaque classe fera une critique raisonnée des ouvrages qui ont balancé les suffrages, de ceux qui ont été jugés dignes d’approcher du prix, et qui ont reçu une mention spécialement honorable.

« Art. 12. — La première distribution des prix aura lieu le 9 novembre 1810, jour anniversaire du 18 brumaire. Les distributions se renouvelleront ensuite tous les dix ans à la même époque de l’année.

« Art. 13. — Elles seront faites par nous, en notre palais des Tuileries où seront appelés les princes, nos ministres et nos grands officiers ; des députations des grands corps de l’Etat, le grand-maître et le conseil de l’université impériale et l’Institut en corps… »

La fondation des prix décennaux, à laquelle Napoléon prétendait donner le caractère d’une institution durable, ne fut en réalité dans l’histoire de son règne qu’une tentative éphémère. Non-seulement le concours ouvert en 1809 ne fut jamais renouvelé, mais, après le jugement rendu en 1810, cette « première distribution des prix, « si solennellement annoncée, n’eut pas lieu. Tout se borna aux rapports présentés, au nom des diverses classes de l’Institut, par les membres qui composaient le jury, et dont la tâche avait été dans certains cas d’autant plus délicate que les travaux des concurrens se montraient moins conformes à la lettre, à l’esprit même des conditions prescrites. Ainsi la classe de la langue et de la littérature françaises avait été chargée de décerner un des premiers grands prix « à l’auteur du meilleur poème épique publié en France depuis dix ans. » Comment eût-elle pu de ce côté remplir à souhait sa mission, alors qu’elle se trouvait réduite à l’obligation de prendre, faute de mieux, pour objets d’examen trois œuvres à peine remarquées au moment où elles parurent, bien oubliées sans doute aujourd’hui. — Charles Martel ou la France délivrée des Sarrasins, par M. de Saint-Marcel, Oreste par M. Dumesnil et la Bataille d’Hastings ou l’Angleterre conquise par M. Dorion ? Aussi, pour sortir d’embarras, le jury, estimant « qu’une excellente traduction en vers était l’ouvrage de poésie qui approchait le plus du genre de talent et de l’étendue de travail qu’exigeait l’épopée, » proposait-il tout uniment d’attribuer aux traductions, publiées par Delille, de l’Enéide et du Paradis perdu, la récompense promise « au meilleur poème épique. »

La classe des beaux-arts heureusement n’avait pas eu besoin de recourir à ces subterfuges ou, si l’on veut, à ces interprétations un peu libres, pour répartir entre les plus dignes les hautes récompenses quelle était chargée de distribuer. Pendant les dix années qui venaient de s’écouler, l’art français avait produit en tout genre des œuvres assez considérables pour que les juges, appelés à signaler les meilleurs travaux accomplis, pussent rendre leurs arrêts sans forcer le sens d’aucune partie du décret promulgué. Dira-t-on qu’un certain jour pourtant ils parurent accommoder un peu complaisamment les prescriptions du texte officiel aux exigences politiques du moment ? En désignant le Sacre de Napoléon peint par David comme le tableau représentant le mieux « un sujet honorable pour le caractère national, » ne risquaient-ils pas de confondre trop volontiers l’éclat de la gloire impériale avec les mérites inhérens au génie français et aux belles actions qu’il inspire ? Soit ; mais, sans parler de l’incontestable valeur pittoresque de l’œuvre, il convient de faire remarquer que le peintre que l’on récompensait ainsi avait concouru sans succès pour un autre grand prix, — celui qui était réservé « au meilleur tableau d’histoire, » et que l’on avait décerné à la Scène du déluge peinte par Girodet, de préférence même au tableau des Sabines. Comment, à moins d’une iniquité flagrante, eût-il été possible de s’obstiner à ne pas inscrire le nom de David sur la liste des lauréats, et de sacrifier une seconde fois le chef reconnu de l’école à quelqu’un de ses élèves, moins savant en réalité et moins justement célèbre que lui ?

En dehors de la peinture au surplus, il ne pouvait y avoir dans le travail du jury matière a équivoque ou à hésitation pour le jury lui-même, ni, dans les résultats de ce travail, occasion de surprise pour le public. Des dix grands prix destinés aux artistes, sept, il est vrai, furent décernés à des membres de l’institut par leurs propres confrères ; mais serait-il venu à l’esprit de personne de soupçonner dans les jugemens rendus quelque parti-pris de laveur, quelque arrière-pensée de camaraderie, alors que les membres de la quatrième classe récompensés étaient un musicien comme Méhul, un sculpteur comme Chaudet, un graveur comme Bervic ? Pour que les choses se passassent différemment, il eût fallu, — ou que les membres de l’Institut fussent, en raison de leur titre même, préalablement exclus du concours, ce qui en aurait infailliblement abaissé le niveau, — ou bien qu’ils n’eussent figuré parmi les concurrens qu’à la condition de ne pas siéger parmi les juges, ce qui n’aurait pas manqué d’affaiblir l’autorité morale de ceux-ci et les garanties qu’ils devaient offrir, au point de vue de la compétence et de l’expérience personnelles.

De nos jours, on a quelquefois dans des circonstances analogues, — à la suite de certaines grandes expositions par exemple, — essayé de faire prévaloir cette doctrine, plus démocratique que de raison, de l’inhabileté des maîtres à recevoir les récompenses qu’ils avaient eux-mêmes la mission de décerner. On a cru sauvegarder par là leur dignité, en même temps que les intérêts de la justice ; on n’a réussi en réalité qu’à servir la cause de la médiocrité ou, tout au moins, des talens secondaires, sur lesquels il a bien fallu se rabattre, à défaut des talens supérieure qui se trouvaient légalement mis en interdit. Les mesures prises pour l’organisation et le jugement des concours décennaux étaient à la fois plus larges et plus libérales. Elles procédaient d’une confiance plus fière dans l’indépendance des artistes, d’un respect plus judicieux des droits acquis, et il est permis de regretter que depuis lors on ait paru craindre d’en renouveler les témoignages et d’en continuer la tradition.

Quant à l’institution même des prix décennaux, on peut regretter aussi qu’elle n’ait pas été maintenue, à la durée près de l’intervalle entre les concours qu’il eût convenu peut-être de prolonger. A ne considérer ici que la fonction spéciale confiée à la quatrième classe et sans parler des tâches également utiles que les autres classes de l’Institut étaient appelées à remplir, il y avait dans cette consécration solennelle des plus belles œuvres produites en France depuis un certain nombre d’années, il y avait dans ces récompenses nationales décernées par des juges autorisés entre tous un puissant encouragement pour les artistes et, pour le public, un enseignement d’autant plus sûr qu’il était plus indépendant des petites querelles de parti ou des influences de la mode. Sans doute, les chefs-d’œuvre ne sauraient naître par ordre, à un moment donné ; aux années fécondes peuvent succéder les années stériles ; mais, dans notre siècle et dans notre pays, le risque n’eût pas été grand de ne se trouver, au terme du délai fixé, qu’en face de travaux d’une importance insuffisante ou d’une valeur contestable. Si le concours jugé en 1810 s’était, depuis cette époque, rouvert trois ou quatre fois, croit-on que, — sans compter les maîtres qui honorent présentement l’école française, — Prud’hon et Géricault, Ingres et Delacroix, plusieurs autres encore, depuis le peintre de l’Hémicycle de l’école des beaux-arts jusqu’au peintre de la Frise de Saint-Vincent-de-Paul et depuis celui-ci jusqu’à Baudry, n’eussent pas mérité à leur tour la haute distinction obtenue par quelques-uns de leurs devanciers ? Eût-il été plus difficile d’apprécier les titres et moins juste de couronner les ouvrages de Cherubini et de Boieldieu, d’Hérold et d’Auber ? de reconnaître dans Rude un sculpteur de premier ordre et d’inscrire successivement à côté de son nom ceux de Pradier et de David d’Angers, de Duret et de Barye ? Enfin, dans les monumens élevés à Paris par Huyot ou par Debret, par Lesueur ou par Duban, par Duc ou par Lefuel, et, en province, par Vaudoyer, Questel, Espérandieu, — dans les planches dues au burin de Desnoyers ou au burin, plus savant encore, de M. Henriquel, — n’aurait-on pas relevé sans peine des témoignages de talent assez solides pour qu’on dût les signaler publiquement, au grand honneur de l’architecture et de la gravure françaises ?

A la vérité, depuis la suppression des concours décennaux, plusieurs prix d’une importance exceptionnelle par le chiffre de la somme attribuée aux lauréats ont été fondés au nom de l’Etat, notamment sous le second empire. Plus récemment, d’autres donations faites par des particuliers sont venues augmenter les ressources dont l’Académie dispose pour encourager les efforts des jeunes artistes ou pour honorer des talens déjà mûrs : mais, quelle qu’en soit l’utilité, ces diverses fondations ne remplacent pas celle dont Napoléon avait eu la pensée. Elles n’ont pour effet que de récompenser des entreprises toutes spéciales, isolées les unes des autres, accidentelles pour ainsi dire, au lieu de comporter, comme l’institution des prix décennaux, une comparaison d’ensemble entre les chefs-d’œuvre en tout genre, une sorte de récapitulation publique de tous les progrès accomplis. — Mais c’est trop anticiper sur ce qui n’appartient pas à la période dont nous avons à résumer l’histoire : il convient de revenir au moment où les juges du grand concours clos en 1810 ont achevé de remplir leur fonction temporaire pour reprendre leurs fonctions accoutumées et les exercer, sans interruption comme sans trouble, jusqu’à la fin du premier empire.

Les dernières années du règne de Napoléon, en effet, n’amenèrent pour la quatrième classe ni changemens dans les lois qui la régissaient depuis 1803, ni difficultés intérieures ou extérieures dans le règlement des affaires de son ressort. Rapports officiels lus dans les séances publiques annuelles, non-seulement sur les travaux de la classe, mais sur ceux du dehors qui avaient mérité son attention [22], — direction et jugement des concours pour les prix de Rome, examen périodique des travaux envoyés par les pensionnaires de l’Académie de France, — tout se continua, tout s’accomplit avec une régularité et une méthode dues en grande partie au zèle et à l’influence de Lebreton. En outre, sur l’initiative de celui-ci, certaines mesures avaient été prises, certaines coutumes s’étaient introduites qui, en resserrant les liens de la confraternité académique, avaient aussi ce résultat d’associer le public aux affaires privées en quelque sorte de la compagnie, à ses deuils tout au moins, et au renouvellement de son personnel. Ainsi, depuis 1807, l’usage s’était établi d’employer une partie des séances annuelles à la lecture de Notices sur la vie et les ouvrages des membres récemment décédés, lecture suivie de la proclamation des noms de leurs successeurs. Haydn, que Paisiello venait de remplacer, avait été l’un des premiers (en 1810) l’objet de ces hommages posthumes : quatre ans plus tard, c’était à la mémoire d’un autre grand musicien qu’ils étaient rendus. Les funérailles triomphales que la population de Paris tout entière avait naguère faites à Grétry recevaient à l’Institut leur complément et comme leur consécration suprême dans la séance publique du 1er octobre 1814.

De tous les artistes appartenant à l’Institut depuis l’époque de sa fondation, Grétry était celui dont la foule connaissait le mieux le nom et les ouvrages, celui qui, pour elle, représentait avec le plus d’éclat les progrès accomplis en France vers la fin du XVIIIe siècle et au commencement du XIXe. Ni Houdon ni Méhul, malgré leur célébrité déjà longue, ni David lui-même, malgré le prestige de son rôle de réformateur et l’étendue de son influence, n’étaient arrivés à posséder une gloire aussi populaire. De là l’émotion universelle à la nouvelle de la mort du maître et les honneurs sans précédens, au moins dans notre pays, dont on entoura son cercueil. Peut-être faudrait-il remonter jusqu’au souvenir des pompes déployées à Home, lors des obsèques de Raphaël, ou, à Londres, le jour où les restes de Garrick reçurent dans l’abbaye de Westminster une sépulture quasi royale, pour trouver à l’étranger l’équivalent de ce qui se passa chez nous à l’occasion de la mort de Grétry. En tout cas, notre propre histoire ne fournirait pas à une date antérieure l’exemple d’un deuil aussi unanime, des témoignages aussi solennels de vénération pour un homme qui n’avait été ni un grand de ce monde par la naissance ou par les fonctions, ni un de ces héros que Dieu suscite à son heure pour la défense du territoire ou des institutions de leur pays.

De nos jours seulement, au lendemain de la mort d’un autre grand artiste, on a vu les mêmes empressemens se produire, les mêmes enthousiasmes en apparence précipiter la foule à la suite du char funèbre qui portait la dépouille de Victor Hugo ; mais, — sans parler de l’absence ici de toute cérémonie religieuse, de tout appel par conséquent à la foi spiritualiste et aux espérances qu’elle comporte, — pourrait-on dire que dans ces manifestations extérieures du deuil et de la gratitude publics, tout s’adressait au génie de celui qui n’était plus ? Des souvenirs fort étrangers à la poésie ne se mêlaient-ils pas à l’admiration pour le poète, tandis que, soixante-douze ans auparavant, au convoi de Grétry, il n’y avait eu place dans le cœur de chacun que pour des sentimens d’un ordre unique ? En un mot, parmi ceux qui accompagnaient Victor Hugo jusqu’au seuil du Panthéon, combien entendaient surtout promener par les rues leur adhésion aux doctrines politiques qu’il avait professées dans les dernières années de sa vie ! l’auteur de Richard Cœur-de-Lion, de Zémire et Azor, et de tant d’autres bienfaisans chefs-d’œuvre n’avait dû les hommages rendus à sa mémoire qu’au charme que, dans le pur domaine de l’art, il avait de tout temps exercé.

Grétry était mort, le 24 septembre 1813, dans cette petite maison de l’Ermitage, près de Montmorency, que Jean-Jacques Rousseau avait autrefois habitée. C’était de là que, bien peu de jours avant celui dont il ne devait pas voir la fin, il avait adressé aux membres de la quatrième classe une lettre d’adieu qui se terminait ainsi : « J’attends maintenant le résultat de mes souffrances. Je suis résigné ; mais je sens qu’en quittant cette vie, un de mes plus vifs regrets sera de ne plus me réunir à mes chers confrères que j’aime autant que je les honore… Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur. « Il va sans dire que, en réponse à cette lettre, les confrères de Grétry étaient accourus à l’Ermitage et que beaucoup d’entre eux ne l’avaient quitté que pour y revenir les jours suivans ; mais quand Grétry eut succombé, tous comprirent qu’ils avaient envers lui de nouveaux devoirs à remplir et que leur deuil particulier ne pouvait, sans une sorte d’usurpation, s’isoler de celui de la nation elle-même. Aussi, de concert avec les représentans officiels du gouvernement, prirent-ils les mesures nécessaires pour que, au bout de cinq jours (29 septembre 1813), une solennité dédiée à cette illustre mémoire rassemblât sans distinction ni privilège tous ceux qui avaient à cœur de l’honorer.

Rapporté de l’Ermitage et exposé pendant quelques heures au seuil de la demeure du maître, à Paris [23], le corps de Grétry fut placé sur un char où s’amoncelaient les palmes et les couronnes, et qu’entouraient les membres au grand complet des quatre classes de l’Institut. Derrière eux et derrière la famille, des députations du Conservatoire et d’autres établissemens publics, des sociétés musicales ou littéraires de Paris et de la province, du personnel des divers théâtres, etc., s’avançaient entre deux haies doubles chacune et formées, d’une part, par les troupes de la garnison immobiles le long de la chaussée, de l’autre par les élèves du Conservatoire et des Ecoles, marchant un à un sur les flancs du convoi. Deux cents musiciens partagés en deux corps, dont l’un dirigé par Persuis, l’autre par Kreutzer, exécutaient alternativement la marche funèbre que Gossec avait composée pour les obsèques de Mirabeau ; et lorsque, après avoir parcouru les boulevards jusqu’à la hauteur de la rue Montmartre, le cortège se fût détourné pour s’arrêter devant le théâtre Feydeau, dont la façade tout entière était tendue de noir, les artistes de ce théâtre, groupés sur les marches du péristyle autour du buste de Grétry, firent entendre, au milieu de l’émotion générale, l’air admirable de Zémire et Azor : Ah ! laissez-moi la pleurer ! transformé en chœur pour la circonstance. Devant le théâtre de l’Opéra, situé alors rue de Richelieu, nouvelle station et nouveaux chants, nouvelles couronnes ajoutées à celles sous lesquelles disparaissait le cercueil ; puis, à l’église Saint-Roch, trop petite pour contenir à la fois la foule qui, depuis le matin, en assiégeait les portes et la totalité de ceux qui composaient le convoi, le Requiem de Mozart fut exécuté, sous la direction de Lesueur, par l’orchestre et les chanteurs de la chapelle impériale. On n’atteignit que vers la fin de la journée le cimetière de l’Est, où « plusieurs milliers de personnes », dit un journal du temps, attendaient l’arrivée du cortège. Méhul, au nom des membres de l’Institut, Bouilly, au nom des auteurs dramatiques, prononcèrent chacun un discours ; des chœurs de jeunes filles chantèrent le trio de Zémire et Azor sur des paroles adaptées par Marsollier à la musique : après quoi le corps de Grétry fut, sous une pluie de fleurs que versaient les mains des mêmes jeunes filles, déposé dans la sépulture préparée pour le recevoir auprès de la tombe de Delille et à quelques pas de l’emplacement où devait s’élever un peu plus, tard le monument à la mémoire de Molière.

Le vide que la mort de Grétry laissait dans la classe des beaux-arts était certes difficile à combler. Quels que fussent les mérites des artistes qui se portaient candidats, — Berton, Martini et Cherubini, — aucun d’eux ne paraissait jouir, auprès du public, d’un crédit assez sûr et assez étendu pour que la succession d’un musicien populaire entre tous pût lui être dévolue, sans donner lieu à des rapprochemens fâcheux entre l’immense renommée du défunt et la notoriété personnelle de l’héritier. Afin d’éviter ce danger, on s’avisa d’aller chercher dans la retraite où il vivait depuis près de quarante ans, un devancier de Grétry lui-même, et un devancier resté célèbre, — l’auteur, entre autres ouvrages qui n’avaient pas cessé d’occuper la scène, de Rose et Colas et de la Belle Arsène, du Déserteur et de Félix. Ce dernier opéra avait été représenté en 1777, et Monsigny, depuis lors, n’avait plus écrit une seule ligne de musique [24]. C’était donc, en réalité, le passé, et un passé déjà lointain que la classe des beaux-arts entendait honorer dans sa personne ; mais du moins elle satisfaisait ainsi aux exigences particulières de la situation en même temps qu’elle accomplissait un acte de justice, presque de réparation, envers un artiste trop facilement oublié, à ce qu’il semble, lors du recrutement primitif de l’Institut.

Les trois candidats de la première heure n’hésitèrent pas à s’effacer devant le vieux maître devenu maintenant leur compétiteur. A la nouvelle de la candidature de Monsigny, ils écrivirent chacun aux membres de la quatrième classe une lettre de désistement. Celle de Berton se terminait par ces mots : « Mon respect pour l’âge et pour le caractère de M. Monsigny, mon admiration pour son grand talent, m’imposent la loi de cesser, pour le moment, de prétendre à l’honneur de siéger parmi vous : trop heureux de pouvoir donner à l’auteur divin de Félix, du Déserteur et de tant d’autres chefs-d’œuvre, ce témoignage de ma vénération. » Martini exprimait en termes différens des sentimens identiques, et il ajoutait : « C’est incontestablement à M. Monsigny qu’appartient le droit d’occuper la place de Grétry. » Enfin, le plus important des trois candidats par l’élévation de son talent et, à ce titre, le mieux autorisé à solliciter pour lui-même les suffrages de la compagnie, Cherubini, avait signé une lettre ainsi conçue :

« N’ayant pas la présomption de croire que mon nom porté sur la liste des candidats qui aspirent à la place vacante dans la section de musique puisse nuire à la nomination de M. Monsigny, je ne demanderai pas à être rayé de cette liste ; mais comme il est aussi loin de mon cœur que de ma pensée de vouloir lutter contre un artiste respectable par son âge, ses vertus et son talent, je prie Messieurs les membres de la classe qui pourraient avoir l’intention de m’accorder leurs suffrages de les réunir sur le doyen des compositeurs français, afin qu’il soit élu comme il le mérite, c’est-à-dire à l’unanimité. »

Ce fut en effet par un vote unanime que les anciens confrères de Grétry lui donnèrent pour successeur Monsigny, alors âgé de quatre-vingt-quatre ans. Pour la dixième fois, depuis la réorganisation de l’Institut en 1803, la classe venait de pourvoir au remplacement d’un de ses membres [25] ; mais des neuf élections antérieures à celle de Monsigny, aucune n’avait eu lieu à la suite du décès d’un compositeur. Les vacances s’étaient produites : dans la section de peinture, par la mort de Vien et par la suppression, au profit de cette section, de la place qu’occupait Monvel dans la section de musique et de déclamation ; dans la section de sculpture, par les pertes qu’elle avait faites presque coup sûr coup de Julien et de Pajou, de Chaudet et de Moitte ; dans la section d’architecture, par la mort à quelques jours d’intervalle, au mois de janvier 1811, de Raymond et de Chalgrin ; enfin, dans la section de gravure, par celle du graveur en médailles Dumarest.

Tous ces artistes diversement considérables avaient plus ou moins emporté avec eux ce qui survivait encore de l’art et des traditions du XVIIIe siècle ; la plupart de ceux qui venaient de les remplacer, — Gérard, entre autres, Percier et Fontaine, Lemot et Cartellier, — représentaient au contraire l’école nouvelle, celle qui s’était formée sous la discipline même de David ou sous son influence indirecte, lui outre, à l’exemple du maître que son passé révolutionnaire n’avait pas empêché de devenir un des courtisans de l’empereur, mais sans avoir à se désavouer comme lui, presque tous avaient célébré dans leurs œuvres l’empire et ses gloires. Gérard devait surtout sa réputation au tableau qu’il avait peint de la Bataille d’Austerlitz et à ses portraits des membres de la famille impériale ; Percier et Fontaine avaient élevé l’arc-de-triomphe de la place du Carrousel et construit l’escalier du Musée Napoléon ; Lemot et Cartellier avaient exécuté sur les frontons du Louvre des compositions allégoriques en l’honneur du conquérant transformé, pour les besoins de la cause, en héros pacificateur ; d’autres sculpteurs de la quatrième classe quelques-uns des bas-reliefs qui décoraient la colonne de la Grande-Année. En un mot, la classe des beaux-arts, telle qu’elle était composée vers la fin de l’empire, avait à la fois dans les doctrines et dans les coutumes plus d’homogénéité qu’au début. Au point de vue esthétique, David n’y comptait guère que des coreligionnaires ou des disciples : et quant au soldat couronné qui, depuis près de vingt ans, éblouissait la France de son génie et de sa gloire, c’était avec le même bon vouloir, au moins en apparence, que, à l’Institut comme ailleurs, on en subissait l’ascendant.

Cependant le moment était proche où l’autorité de ce souverain tout-puissant lasserait, en raison de ses excès mêmes, la confiance et la docilité publiques ; où celui qui se disait et que l’on croyait le chef d’une dynastie allait disparaître, sans laisser derrière lui rien de plus que l’éclat de son nom et le souvenir de sa prodigieuse fortune. Encore quelques mois, et Louis XVIII prenait possession du trône d’où Napoléon venait d’être précipité.

L’Institut, tant que dura le gouvernement de la première restauration, ne se ressentit qu’extérieurement pour ainsi dire de la révolution accomplie. Devenu « Institut royal » « d’Institut impérial » qu’il était, il en fut quitte d’abord pour ce changement de titre, un peu plus tard pour quelques modifications dans la tenue de ses séances solennelles, ou tout au moins pour le renouvellement partiel du public qu’il y avait convié jusque-là. Le jour par exemple où cet Éloge de Grétry dont nous parlions tout à l’heure fut lu, au mois d’octobre 1814, dans la séance annuelle de la classe des beaux-arts, ce n’étaient plus les ministres de l’empereur ou les princes de sa famille qui figuraient aux premiers rangs des auditeurs : ce jour-là le neveu du roi, le duc d’Angoulême, assistait à la séance, ou plutôt il la présidait, car ce fut lui qui, au lieu du président de la classe et par une dérogation aux usages dont l’histoire de l’Académie des beaux-arts ne devait pas d’ailleurs offrir un second exemple, couronna de sa main les lauréats [26]. Il serait sans doute assez superflu d’ajouter que dans la salle où cela se passait, la place occupée naguère par la statue de Napoléon était vide, et que dans le discours consacré à la mémoire de Grétry la nomenclature des œuvres du maître ne comprenait naturellement ni le Congrès des rois, ni la Rosière républicaine.


HENRI DELABORDE.

  1. Voyez la Revue du Ier et du 15 juillet.
  2. Bonaparte avait été élu président de la première classe, le 22 mars 1800.
  3. Correspondance de Napoléon, t. VI, p. 432.
  4. Les trois membres nommés par arrêté du gouvernement pour composer cette nouvelle section furent : Bervic, graveur en taille-douce ; Dumarest, graveur en médailles, et Jeuffroy, graveur en pierres fines.
  5. Molé, nommé par arrêté du Directoire exécutif au mois de novembre 1795, et Préville, élu quelques jours plus tard par l’Institut, n’existaient plus en 1803.
  6. Tel avait été, en effet, le chiffre déterminé par la loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795). Seulement, aucun de ces huit associés étrangers dont chaque classe de l’Institut devait faire choix dès lors n’avait été nommé encore quand le XVIIIe siècle prit fin. Ce ne fut qu’un 1801, qu’on se décida à se conformer sur ce point aux prescriptions de la loi. La classe de la littérature et des beaux-arts élut cette année-là même l’illustre Hayn, l’année suivante, le sculpteur Canova et les poètes Klopstock et Wieland. Lorsque, en vertu de l’arrêté qui réorganisait l’Institut, la troisième classe fut devenue, en 1803, la classe des beaux arts exclusivement, elle nomma aussitôt, pour compléter le nombre de ses huit associés étrangers : les peintres Appiani et Benjamin West, le sculpteur Sergel et l’architecte Calderici, le compositeur de musique Guglielmi et le graveur Morghen.
  7. Des six secrétaires perpétuels que l’Académie des beaux-arts a eus jusqu’à ce jour, quatre ont appartenu à l’Académie des inscriptions ; les deux autres ont été pris dans le sein de l’Académie même. Quant aux académiciens libres, depuis 1816, c’est-à-dire depuis l’époque où ils furent institués, quatre d’entre eux, — le comte de Choiseul-Gouffier, le duc de Richelieu, Charles Blanc et M. le duc d’Aumale, — ont fait partie à la fois de l’Académie des beaux-arts et de l’Académie française.
  8. Titre IV, art. 4.
  9. La place qu’il appartenait à l’Institut d’occuper en pareil cas avait été déterminée dès l’année 1798. Dans une fête que le Directoire avait eu l’idée, très fâcheuse d’ailleurs, de consacrer à la célébration du premier anniversaire du 18 fructidor, l’ordre du préséance pour les quarante-quatre groupes dont se composait la procession officielle avait été réglé de telle sorte que le groupe formé par l’Institut venait le trente-neuvième, n’ayant derrière lui que le tribunal de cassation, les ambassadeurs étrangers, l’état-major de Paris, les ministres et le Directoire. Aujourd’hui, c’est dans un ordre inverse que se forment les cortèges officiels. Les grands corps de l’État prennent la tête au lieu de marcher, comme autrefois, à la fin. Le Parlement (sénat et chambre des députés) passe le premier ; puis viennent le conseil d’État, la cour de cassation, la cour des comptes et l’Institut, qui précède immédiatement la cour d’appui.
  10. C’est ainsi que le tableau de David, les Sabines, fut exposé, du 21 décembre 1799 au mois de janvier 1801, dans la partie du Louvre où se trouvent aujourd’hui la salle dite des pastels et la première de celles qui renferment les objets provenant des collections de M. Thiers. On sait que, par une innovation qui lui fut vivement reprochée à cette époque et depuis lors, David, s’autorisant des usages admis pour les exhibitions anglaises, exigea de ceux qui venaient voir son tableau le paiement d’un droit d’entrée. La somme qu’il se procura par ce moyen s’éleva, dit son petit-fils, à 72,000 livres. » (Le peintre Louis David, p. 387.) Lorsque David eut ouvert cette exposition au Louvre, Regnault voulut en organiser une pour son propre compte sous le même toit et dans les mêmes conditions ; mais, loin d’attirer la foule comme les Sabines, ses tableaux, — Hercule délivrant Alceste, la Mort de Cléopâtre et les Trois Grâces, — obtinrent à peine les regards et les offrandes de-quelques curieux.
  11. Des ateliers à l’usage de David ou à celui des jeunes gens auxquels il donnait ses leçons, plusieurs se trouvaient dans ce qui forme aujourd’hui la cage du grand escalier, construit sous le premier empire à l’angle de la colonnade et de la face nord du Louvre. Un autre atelier, dans lequel David exécuta son tableau des Sabines, avait été pratiqué dans les combles de la partie du palais qui fait face au pont des Arts.
  12. Delécluze, Louis David, son école et son temps, p. 16.
  13. On sait que le collège des Quatre-Nations ou collège Mazarin, fondé par les héritiers de Mazarin en exécution d’une de ses dernières volontés, était destiné à recevoir soixante élèves originaires des provinces limitrophes de l’Italie, de l’Allemagne, de la Flandre et de l’Espagne conquises sous le ministère du cardinal. Le collège des Quatre-Nations conserva sa destination jusqu’à la Révolution. A cette époque, il fut converti en prison pour dettes ; un comité révolutionnaire y tint ensuite ses séances, et, lors de la réorganisation générale de l’instruction publique, une des écoles centrales supérieures créées par la Convention y fut momentanément installée. Enfin, après avoir été, en 1801, affecté à l’École des beaux-arts, l’ancien collège des Quatre-Nations fut attribué à l’Institut de France par un décret en date du 10 ventôse an XIII (1er mars 1805).
  14. Sans être, à proprement parler, un corps enseignant, comme l’avait été l’ancienne Académie royale de peinture, la quatrième classe de l’Institut ne se trouvait pas pour cela privée de toute influence sur l’éducation des jeunes artistes. Cette influence, elle l’exerçait par le choix même de ceux de ses membres qu’elle jugeait bon d’appeler à ces fonctions de professeur et que, jusqu’en 1863, elle continua de désigner aux ministres à qui appartenait le droit de nomination définitive : mais son rôle en matière d’enseignement officiel ne s’étendait pas au-delà de cette intervention indirecte. C’est donc bien à tort qu’on le confond assez ordinairement avec la fonction, indépendante en réalité, et les attributions toutes spéciales de l’École des beaux-arts. Cette école n’a jamais été et n’est pas plus une annexe de l’Académie des beaux-arts que l’École polytechnique ne relève de l’Académie des sciences ou l’École de droit de l’Académie des sciences morales. Seule, l’Académie de France à Rome est sous le patronage légal et sous l’autorité immédiate de l’Académie des beaux-arts.
  15. L’espace réservé au sanctuaire était celui qu’occupent aujourd’hui le bureau dans les séances publiques et la travée centrale du vestibule qui s’étend derrière la cloison à laquelle ce bureau est adossé. Aux deux côtés, — c’est-à dire dans la première et dans la troisième travée du vestibule actuel, — s’ouvraient deux chapelles qui devaient servir de lieu de sépulture aux membres de la famille Mazarin et dans l’une desquelles avait été érigé le tombeau du cardinal, par Coysevox. Ce monument magnifique s’élevait le long du mur de fond de la chapelle dont il s’agit à la place même où se trouve maintenant la statue de Napoléon Ier, sculptée, en 1807, par Roland. Transporté pendant la période révolutionnaire au Musée des Petits-Augustins, et, après la destruction de ce Musée, au Louvre, le tombeau de Mazarin orne aujourd’hui dans ce palais une des salles consacrées aux chefs-d’œuvre de la sculpture française.
  16. Le chiffre total des séances publiques de l’Institut, à partir du mois d’octobre 1806, se décompose ainsi : 82 séances tenues par les Académies réunies, 383 par ces Académies à tour de rôle, enfin 144 par l’Académie française pour la réception de chacun des membres successivement élus.
  17. A l’angle du Corso et de la via-Lata. Avant d’être installée en 1725 dans ce palais dit de Nevers ou palais Mancini, l’Académie de France occupait une partie du palais Capranica, aujourd’hui transformé en théâtre.
  18. Antérieurement à cette époque, il est vrai, plusieurs des jeunes architectes que le roi pensionnait à Rome avaient envoyé des restaurations. Ainsi Percier, qui avait remporté le prix cm 17.S0, fil pour son envoi de dernière année une Restauration de la colonne Trajane ; mais des travaux de ce genre n’étaient pas absolument obligatoires. Ils ne le devenaient pour les pensionnaires que dans le cas, — et ce fut précisément ce qui eut lieu pour Percier ; — où l’Académie d’architecture elle-même avait désigné le monument qu’il s’agissait de restituer.
  19. Aux termes des règlemens en vigueur de 1795 à 1803, le secrétaire était nommé pour une année seulement. Toutefois, il pouvait être réélu, pourvu qu’une année au moins se fût écoulée depuis le jour où il avait quitté ses fonctions. C’est ainsi que dans la classe de la littérature et des beaux-arts, Monges, de Fontanes et Villars furent élus chacun plusieurs fois ; les autres secrétaires de la classe, jusqu’à 1802 inclusivement, furent Andrieux, Collin d’Harleville, François de Neufchâteau, de La Porte du Theil et Sicard.
  20. Parmi les chefs-d’œuvre de l’art italien momentanément rassemblés au Louvre à la suite des campagnes du général Bonaparte, plusieurs n’ont échappé à une ruine imminente que grâce aux soins qu’ils ont reçus et à l’habile traitement auquel ils ont été soumis chez nous. C’est ainsi que la Vierge de Foligno, de Raphaël, arrivée à Paris dans un état déplorable, fut, en 1802, sauvée de la destruction au moyen d’un transport sur toile pratiqué par M. Hacquin, sous les yeux d’une commission composée de membres de l’Institut, et que la Sainte Cécile, aujourd’hui la gloire du Musée de Bologne, subit ici une opération analogue à la même époque et avec le même succès.
  21. La valeur de ces grands prix était de 10,000 francs pour les prix de première classe et de 5,000 francs pour les autres. Les dix-neuf grands prix de première classe, mis à la disposition de l’Institut, devaient être ainsi répartis : sept à décerner par la classe des sciences, cinq par la classe de la langue et de la littérature françaises, un par la classe d’histoire et de littérature ancienne, et six par la classe des beaux-arts, qui disposait en outre de quatre grands prix de deuxième classe.
  22. Pour donner une idée de la variété des questions examinées par la quatrième classe de 1810 à 1814, il suffira de citer parmi les découvertes techniques dont les rapports annuels contiennent des comptes-rendus détaillés : l’invention par les frères Érard d’un piano « infiniment plus sonore que les instrumens antérieurs du même genre, et celle de l’orgue expressif, par M. Grenié, — la composition d’un enduit pour la conservation des monumens, — les perfectionnemens introduits dans les procédés de transport sur toile ou sur un panneau neuf d’une peinture adhérente à un panneau détérioré, — et, parmi les principaux ouvrages sur les beaux-arts : le Traité théorique et pratique de l’art de bâtir, par Rondelet, l’Histoire de l’art par les monumens, de Séroux d’Agincourt, — les Monument français inédits, de Willemin, — les premières livraisons du grand ouvrage de la commission d’Egypte. — le Musée français, de Robillard et Laurent, — plusieurs recueils encore considérables à divers titres. Enfin, les plus importantes publications dues à des artistes ou à des savans étrangers étaient, aussi bien que les œuvres parues en France, mentionnées et appréciées dans ces rapports annuels de la quatrième classe, l’Histoire de la sculpture, par Cicognara. entre autres, et le Voyage de Humboldt aux régions équinoxiales du nouveau continent.
  23. Grétry habitait la maison sise à l’angle du boulevard des Italiens et de la rue de Grammont.
  24. A un certain moment pourtant, Monsigny avait paru tenté de faire trêve aux occupations que lui imposait sa double charge d’administrateur des domaines du duc d’Orléans et d’inspecteur-général des canaux, pour revenir à l’art qu’il avait si heureusement pratiqué jusqu’à l’âge de quarante-huit ans. Ce fut quand Sedaine, dont il avait été tant de fois le collaborateur, lui eut proposé d’écrire la musique de Richard Cœur-de-Lion. Monsigny avait d’abord accepté cette tâche, mais il ne tarda pas à la décliner, en conseillant à Sedaine de la confier à Grétry. Une lettre, aujourd’hui en ma possession, établit clairement le fait : « Ne doutez pas que Grétry ne fasse votre pièce, écrivait Monsigny à Sedaine, le 2 octobre 1784… Il aurait tort de se fâcher de la préférence que vous m’aviez donnée. Si elle ne m’était pas due pour le talent, je la méritais à un autre titre. Dans ce moment, ce n’est pas à mon refus que vous lui offrez l’ouvrage dont il s’agit, c’est au contraire moi qui vous dis : « Prenez M. Grétry…
  25. Parmi les membres de la classe nommés en 1795 par arrêté du Directoire exécutif ou élus dans le cours de cette même année ou des années suivantes, quatre seulement étaient morts et avaient été remplacés avant 1803 : les architectes Pâris, Boullée, Antoine et l’acteur Molé.
  26. Un de ceux-ci était Léopold Robert, encore graveur à cette époque, et qui, comme tel, avait remporté le second grand prix.