L’Acclimatement dans les colonies françaises

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Revue des Deux Mondes tome 77, 1886
L’acclimatement dans les colonies françaises


Les problèmes qui touchent aux grands intérêts des nations ne peuvent pas être abordés avec l’impartialité qu’ils exigent lorsque les passions politiques s’en sont emparées et que les partis en ont fait des armes de combat. Il faut attendre que le calme se soit fait dans les esprits et que l’indépendance y soit entrée. C’est pour cela qu’une étude sur les colonies françaises eût été inopportune il y a six mois. Aujourd’hui, la question n’a rien perdu de son importunée, mais on peut la traiter sans être contraint de prendre fait et cause pour une doctrine ou pour une opinion. Elle est assez complexe, assez mal élucidée pour qu’il y ait intérêt à l’étudier sous toutes ses faces, et il en est une qu’il faut, de toute nécessité, placer sous son véritable jour, c’est celle qui concerne l’acclimatement. Les personnes qui ont la passion des entreprises coloniales, ou qui ont intérêt à en prendre la défense, ne consentent pas à tenir un compte suffisant de l’influence du climat. On s’aperçoit qu’elle les gêne lorsqu’elles traitent cette question à la tribune ou dans la presse et qu’elles s’efforcent de l’écarter.

Les livres, les brochures, les articles de journaux consacrés à l’étude de nos affaires coloniales sont presque toujours écrits par des hommes qui ont pris une part active aux événemens dont ils parlent, ou qui aspirent à s’y mêler. C’est assurément une bonne condition pour bien connaître les choses que de les avoir vues de près et de les avoir dirigées ; mais ce n’est pas une garantie d’impartialité. Il est naturel de se passionner pour des intérêts qu’on a été chargé de défendre, de même qu’on se trouve porté, malgré soi, à s’exagérer l’importance des entreprises auxquelles on désire s’associer. On ne peut qu’applaudir aux sentimens qui dictent une pareille conduite, mais il serait dangereux de les prendre pour guides. Dans les affaires de ce genre, l’enthousiasme est un mauvais conseiller. La première condition pour les bien juger, c’est de les aborder sans parti-pris, ainsi qu’on peut le faire lorsqu’on a parcouru et habité les pays dont on parle, sans y avoir joué aucun rôle, quand on s’est tenu constamment au courant de leurs affaires sans avoir jamais été appelé à y prendre part. Ce sont là les conditions dans lesquelles a été écrit le présent travail.


I

L’insalubrité du climat a été, de tout temps, l’obstacle principal que les peuples colonisateurs ont trouvé sur leur route. C’est presque le seul aujourd’hui. Dans les siècles qui ont précédé le nôtre, la lenteur, la difficulté des communications apportaient de sérieuses entraves aux grandes entreprises d’outre-mer. Il était impossible de transporter au loin un personnel et un matériel suffisant pour vaincre, sans effort, la résistance des naturels, dont l’armement n’était pas sensiblement inférieur à celui de leurs conquérans, et que leur nombre rendait redoutables. Aujourd’hui on peut, à coup sûr, et en très peu de temps, porter d’un bout du monde à l’autre une armée munie de tous ses approvisionnemens, escortée d’engins de guerre d’une telle puissance que toute résistance est d’avance vaincue. Ce n’est plus qu’une affaire d’argent, et il suffit de savoir si la possession qu’on va conquérir vaut le prix qu’il faut y mettre ; mais la question de climat reste tout entière, et elle acquiert chaque jour plus de prépondérance parce que les peuples ne font plus, comme autrefois, bon marché de la vie humaine et que leurs conditions d’existence ont complètement changé. En dehors même de l’idée de conquête, ils sont en proie aujourd’hui à une véritable fièvre de locomotion dont la race anglo-saxonne a donné l’exemple, et devant laquelle il faut que toutes les barrières tombent. Ce besoin d’expansion a remplacé l’isolement systématique des anciennes nations et tend à mélanger les races dans des proportions inconnues jusqu’ici. Les grandes migrations des temps anciens n’étaient que des accidens dans la vie des peuples, des perturbations momentanées séparées par de longues périodes d’immobilité ; aujourd’hui, le mouvement devient une condition normale de leur existence, une nécessité de leur développement. La notion du climat ou du degré de salubrité des contrées vers lesquelles la navigation les emporte, intéresse donc au même titre les nations et les individus.

L’espèce humaine peut vivre sur tous les points du globe. On la rencontre, très inégalement répartie, il est vrai, depuis l’équateur jusqu’à une petite distance des pôles, et l’univers est son domaine ; mais "si l’homme, en tant qu’espèce, peut habiter partout, il ne s’ensuit pas qu’il puisse changer à son gré de latitude et de climat. La nature a mis quelques restrictions à l’exercice de ce droit, et les désastres que les tentatives de colonisation mal dirigées ont amenés à toutes les époques, montrent ce qu’il en coûte aux peuples pour méconnaître ses avertissemens.

Changer de climat, c’est naître à une vie nouvelle. Toutes les conditions hygiéniques sont changées à la fois, et la question se présente sous des aspects différens suivant qu’on l’envisage au point de vue de l’individu ou de la race. Il suffit à celui qui s’exile de pouvoir vivre dans sa nouvelle patrie ; mais, pour la race, il faut qu’elle s’y maintienne et s’y développe sans que de nouveaux contingens soient nécessaires pour remplir ses vides, sans qu’elle ait besoin de bras étrangers pour cultiver le sol qui doit la nourrir. Ces deux conditions sont difficiles à remplir. Elles dépendent avant tout de la latitude. L’émigration peut se faire dans le sens des parallèles terrestres sans rencontrer d’obstacles. L’acclimatement dans des zones comprises entre les mêmes lignes isothermes s’opère de lui-même, et il n’est soumis qu’à l’influence des localités. Il n’en est plus ainsi lorsque le déplacement s’opère en sens inverse. Toutefois, il est beaucoup plus facile quand le mouvement se fait vers les pôles que lorsqu’il se dirige vers l’équateur. Cette remarque, faite il y a deux mille ans par Vitruve, est tout aussi juste aujourd’hui. Tous les explorateurs des mers polaires ont reconnu que leurs équipages jouissaient d’une santé parfaite, tant qu’ils avaient les moyens de se réchauffer et de se nourrir. Les factoreries établies au Spitzberg par les Hollandais, au XVIIe siècle, ont permis de faire les mêmes observations, et chaque jour elles se vérifient à bord des baleiniers. Cette tolérance pour le froid le plus rigoureux est un privilège de la race caucasienne, et, chose étrange, les populations du midi la possèdent à un plus haut degré que celles du nord. La désastreuse campagne de Russie en a fourni un triste exemple. Toutes les nations de l’Europe étaient représentées dans cette armée sans égale, qui franchit le Niémen le 24 juin 1812 et qui se trouva bientôt aux prises avec un hiver si rigoureux, que les vieillards du pays ne se souvenaient pas d’en avoir vu de semblable. Cette expérience, faite sur 400,000 hommes, fut toute à l’avantage des méridionaux. Ce furent, dit Larrey, les Espagnols, les Portugais, les Italiens et les populations du midi de la France, même les créoles, qui résistèrent le mieux au froid pendant la retraite. Les Allemands, les Hollandais et les Russes succombèrent dans une énorme proportion, et l’hiver fit plus de victimes dans les rangs de l’ennemi que dans ceux de la grande armée, vaincue et dépourvue de tout. La même observation fut faite parmi les personnes transportées en Sibérie. Les gens du midi se portent très bien dans le nord, et les créoles eux-mêmes s’habituent parfaitement au climat de l’Europe.

La race éthiopienne ne possède pas la même facilité d’adaptation. Elle ne peut pas s’acclimater dans les régions froides et subit même très difficilement un petit déplacement vers le nord. Les nègres du Sennaar meurent par milliers lorsqu’ils viennent en Egypte ; ceux de l’intérieur de l’Afrique sont décimés par la fièvre et par la dyssenterie, quand on les transporte en Arabie ; et chacun sait qu’en France ils sont moissonnés par les maladies de poitrine. Boudin cite le fait d’un régiment anglais, composé de 1,800 noirs, qui fut envoyé en garnison à Gibraltar en 1817, et qui fut détruit par la phtisie pulmonaire en moins de quinze mois. Les Annamites subissent le même sort lorsqu’ils quittent la Cochinchine pour venir se fixer au Tonkin.

Cette souplesse d’organisation, qui permet à la race blanche de se déplacer vers le nord, ne lui confère pas le même privilège d’immunité lorsqu’il s’agit d’émigrer vers les régions intertropicales. C’est cependant dans cette direction que toutes ses aspirations l’attirent : les peuples du nord ont toujours marché vers le soleil. Tous les grands déplacemens se sont faits du nord au sud. Les barbares se tournaient vers l’Italie et l’Espagne ; les courans de l’émigration se portent aujourd’hui vers l’équateur, et pourtant les résultats n’ont pas été de nature à encourager ces tendances. Les régions intertropicales, dit Michel Lévy, ont dévoré plusieurs milliers de générations d’Européens. Les colonies les plus florissantes ont un lugubre passé d’épidémies et de désastres dont elles ont gardé le souvenir. Il est vrai que la plupart du temps elles ont été fondées dans des conditions déplorables. On est allé le plus souvent s’établir à l’embouchure des grands fleuves, au milieu des marais, des palétuviers : les fièvres paludéennes, les maladies de tout genre sont venues s’abattre sur les malheureux émigrans et les ont fait disparaître. De pareilles entreprises ne pouvaient aboutir qu’à des revers. En se plaçant dans de meilleures positions, sur des points mieux choisis, on n’aurait pas subi de pareils désastres ; mais il est certain, pourtant, qu’on ne serait pas parvenu à y donner naissance à une population valide, susceptible de se suffire à elle-même et de mettre en valeur le sol sur lequel elle serait venue s’établir.

Il n’y a pas, à proprement parler, d’acclimatement pour l’Européen dans les régions intertropicales. On ne s’habitue pas aux maladies qu’on y rencontre. Elles récidivent presque fatalement après une première atteinte et le temps ne fait que les aggraver. La fièvre jaune seule fait exception, parce qu’elle est au nombre des maladies qu’on n’a qu’une fois. Les gens qui l’ont eue ou qui ont traversé impunément une ou plusieurs épidémies peuvent se considérer comme à peu près indemnes, à la condition toutefois de ne pas s’éloigner trop longtemps du pays. Ils ont, sous ce rapport, une supériorité marquée sur les nouveau-venus ; mais là s’arrête leur immunité ; et, en fin de compte, la mortalité, en dehors des épidémies, va croissant à mesure que le séjour se prolonge. C’est une observation qui a été faite, sur les troupes, dans les colonies anglaises, comme dans les autres. Elle a conduit, chez nous, le département de la marine à réduire notablement le temps de service de nos soldats dans les contrées malsaines. Il n’est plus que de deux ans au Sénégal, à la Guyane et en Cochinchine. C’est le maximum de ce que nos hommes peuvent supporter, sans payer à la mort un tribut trop considérable. Dans les pays chauds mais salubres, le séjour peut se prolonger beaucoup plus longtemps ; cependant les forces s’épuisent peu à peu, et l’Européen, qui se faisait remarquer à son arrivée par son activité, son ardeur au travail, son insouciance pour la fatigue et le soleil, voit peu à peu sa vigueur décliner, son teint pâlir, ses forces décroître. Il est envahi par l’anémie des pays chauds, qui ne lui laisse plus que tout juste la force de vivre, à moins qu’il ne puisse aller se refaire sous un ciel moins brûlant. Les habitans de Bourbon et des Antilles vont chercher un refuge dans leurs montagnes ; les Anglais du Bengale, sur les pentes de l’Himalaya, ceux des côtes de Malabar et de Coromandel dans les Nilghéries ou au cap de Bonne-Espérance. Nos nationaux reviennent en France, et c’est encore le moyen le plus sûr pour rétablir leur santé. Un pareil état de faiblesse est incompatible, on le conçoit, avec tout travail un peu fatigant et à plus forte raison avec la culture du sol ; aussi est-il reconnu aujourd’hui, par les hygiénistes et les médecins de toutes les nations, que les races européennes ne sont pas propres à cultiver la terre dans les régions intertropicales et qu’elles ne peuvent s’y maintenir qu’à la condition de recevoir constamment du renfort de la mère patrie. Cette règle, ai-je besoin de le dire, ne s’applique pas aux régions montagneuses. En s’élevant en altitude, on passe par une succession de climats échelonnés dans le sens vertical, et l’impression est la même que si on marchait vers les pôles. On a même calculé que cent mètres d’ascension équivalent à un déplacement d’un degré vers le nord. En même temps que la température s’abaisse, la végétation change, l’air devient moins dense et plus pur, parce que les émanations des marais ne s’élèvent pas à une grande hauteur. A partir de 1,000 mètres on trouve des conditions météorologiques sensiblement analogues à celles de l’Europe centrale, et, par conséquent, la race blanche peut y vivre, s’y maintenir et se livrer à la culture. C’est ce qui arrive à Bourbon, où les petits blancs vivent et travaillent sur les hauteurs, ainsi qu’aux Antilles, où quelques colons cultivent eux-mêmes leurs propriétés au pied des pitons. Les Européens prospèrent sur les hauts plateaux de la Bolivie. La race espagnole se maintient et se développe sur celui de l’Anahuac, au centre duquel s’élève Mexico et où la température moyenne de l’année est de 19° 7 seulement. Cette nation, du reste, constitue une exception au point de vue de l’acclimatement dans les pays chauds. C’est la seule qui ait pu fonder des colonies prospères entre les tropiques. A Cuba, d’après Ramon de la Sagra, la population blanche s’est élevée, en moins d’un siècle, de 96,440 habitans à 793,484. A Porto-Rico, elle a presque doublé en dix ans. Au Pérou, au Chili, dans les républiques du Pacifique, comme au Mexique, on la retrouve florissante par suite de son mélange avec l’élément indien. Cette facilité d’acclimatement, cette aptitude à se croiser partout avec les indigènes, tient à ce que la race espagnole est une des plus mélangées de l’Europe. C’est très probablement, dit Bertillon, un mélange complexe de plusieurs rameaux indo-européens, avec la race primitive ibérienne, avec le rameau syro-arabe, et enfin, avec les Maures d’Afrique, qui ont possédé l’Espagne, pendant plusieurs siècles, avec un éclat et une puissance favorable aux croisemens. Par ces origines, ajoute le savant démographe, on peut affirmer que le sang africain a été, par trois fois, largement infusé dans les veines espagnoles, et la température élevée de la Péninsule a dû conserver à ce sang sa facile adaptation aux climats tropicaux, ainsi que sa propension à se mêler avec celui des races colorées. Les autres nations du Midi de l’Europe, sans jouir d’une flexibilité aussi grande, ont cependant plus d’aptitude à s’acclimater dans les pays chauds que les races du nord. Celles-ci n’y parviennent pas. Les Anglais supportent très mal le climat des régions équatoriales. Aux Antilles, leurs garnisons sont affligées d’une mortalité quadruple de celles qu’elles subissent en Europe. Il en est de même dans l’Inde et c’est encore pis dans leurs possessions africaines. D’un autre côté, la race anglo-saxonne n’est pas propre au croisement. Tandis que le mulâtre espagnol est vigoureux et vivace, le métis anglais est débile et sans postérité durable.

Les Allemands supportent tout aussi mal le climat des colonies. En Algérie, ce sont eux qui ont la plus forte mortalité et la natalité la plus faible. On se rappelle encore la triste fin de mille émigrés allemands transportés au Brésil par une société d’émigration et casés à Santa-Leopoldina, Monitza et Théodora. En 1874 il ne restait plus qu’une centaine de ces malheureux épuisés par les maladies et manquant de tout, qui attendaient à Bahia leur rapatriement. Ceux de leurs compatriotes qui ont fait partie, en mai 1874, du convoi de 15,000 agriculteurs que Bento-José da Corté avait obtenu l’autorisation de transporter à Alagoas, ont eu exactement le même sort. Ils n’ont trouvé au Brésil que la ruine et la mort. Il est à craindre que l’Allemagne n’éprouve des mécomptes semblables si elle cherche à coloniser dans l’Afrique centrale.

Pour nous, nous n’en sommes plus à compter les expériences désastreuses de ce genre. Il serait inutile d’en réveiller le lugubre souvenir, mais il est indispensable d’en tirer un enseignement dont les autres peuples doivent profiter comme nous : c’est qu’à notre époque, les nations de l’Europe doivent y regarder à deux fois avant d’aventurer dans de pareilles entreprises leurs capitaux et la vie de leurs enfans. Cette fièvre de colonisation qui s’empare d’elles à certaines époques et dont elles viennent d’avoir tout récemment un accès, ne trouve pas son explication dans des motifs d’intérêt bien entendu. Le sentiment qui les pousse est fait de préjugés, d’illusions et de souvenirs. C’est l’esprit de conquête transformé, avec ses passions et son aveuglement.

Dans les siècles qui ont précédé le nôtre, les nations, en élargissant leur domaine colonial, voyaient s’accroître leur prépondérance et leur prestige ; elles pesaient alors d’un poids plus lourd dans la balance des intérêts internationaux, et puis, il s’agissait pour elles d’ouvrir à leurs industries et à leur commerce des débouchés certains, en imposant leurs produits à des peuples asservis et soumis à leur domination. Cela ne s’accomplissait pas toujours sans violences et sans sacrifices ; mais enfin, une pareille ligne de conduite avait alors sa raison d’être. L’a-t-elle encore aujourd’hui ? C’est ce qu’il convient de rechercher.

Depuis un demi-siècle, les lois économiques et les intérêts qui règlent les rapports des nations entre elles se sont profondément modifiés. Pour comprendre cette évolution, il est indispensable de reprendre les choses d’un peu plus haut, et d’étudier ce mouvement colonial depuis la découverte de l’Amérique, qui leur a servi de point de départ.

Lorsque Christophe Colomb partit pour aller à la recherche du Nouveau-Monde que ses calculs lui avaient révélé, il fit route à l’ouest et les vents alizés conduisirent tout naturellement ses caravelles vers les Antilles. Ces îles furent donc découvertes les premières. De là les Espagnols étendirent leurs conquêtes à la partie la plus voisine de la terre ferme ; leurs premiers établissemens se fondèrent ainsi dans la zone intertropicale de l’Amérique. Ces régions convenaient admirablement à leurs convoitises, car ce n’était pas la nécessité qui les poussait vers le Nouveau-Monde, c’était l’esprit d’aventure et le zèle religieux. Ils allaient chercher de l’or et propager la religion catholique. S’ils ont créé des établissemens durables, c’est grâce à la flexibilité de leur race et parce qu’ils ne pouvaient asseoir leur domination sur le pays qu’à la condition de s’y maintenir par la force.

Les Portugais, dans leurs entreprises sur la côte d’Afrique et dans l’Inde, obéissaient aux mêmes sentimens ; mais il venait s’y joindre un peu de cet esprit mercantile que le spectacle de la prospérité de Venise avait excité chez les nations moins guerrières que le peuple espagnol. Aussi ont-ils créé plus de comptoirs commerciaux que de colonies proprement dites. Ils n’allaient pas aux grandes Indes pour s’y établir, mais pour les exploiter et pour en rapporter, avec les épices, les riches produits d’une industrie avec laquelle l’Europe n’était pas encore en état de rivaliser. Pour s’assurer le monopole du trafic, ils établirent des forteresses dons leurs comptoirs, y envoyèrent des garnisons, firent le commerce avec des navires de guerre et entrèrent en lutte avec les naturels. Cette façon de trafiquer, ruineuse et tyrannique, ne tarda pas à porter un coup fatal à leurs possessions.

Les Hollandais, lorsqu’ils vinrent à leur tour réclamer leur part dans le commerce du monde, ne commirent pas les mêmes fautes. Ce peuple industrieux, économe et surtout navigateur, avait depuis longtemps accaparé le cabotage dans les mers de l’Europe. A l’époque où les Portugais firent de Lisbonne le grand marché des produits de l’Inde, ce furent les Hollandais qui se chargèrent de porter ces marchandises aux autres nations, et, quand Philippe II, après avoir réuni le Portugal à la couronne d’Espagne, en ferma l’accès aux marchands des Pays-Bas, ceux-ci s’en allèrent chercher les produits des Indes dans les contrées où ils naissent, et firent concurrence aux Portugais. Seulement ils se gardèrent bien de procéder de la même façon : ils se présentèrent aux princes et aux populations comme des commerçans uniquement occupés de leur trafic et profitèrent habilement de la haine que leurs prédécesseurs avaient inspirée. Plus tard, lorsqu’ils furent devenus les maîtres absolus du commerce des épices et qu’ils eurent fondé leur célèbre compagnie des Indes, celle-ci ne tarda pas à prendre d’autres allures. Pour conserver son monopole, elle ne recula devant aucune injustice, devant aucun acte de barbarie. Elle s’engagea dans des guerres ruineuses. Bientôt les exactions, la fraude et la corruption, à tous les degrés de la hiérarchie administrative, amenèrent sa décadence et sa ruine, qui furent consommées en 1795. C’est ainsi, comme le fait observer M. Paul Leroy-Beaulieu dans ses remarquables Études historiques [1], que les Hollandais, malgré toutes leurs qualités nationales et leur esprit de colonisation, n’ont rien fondé de grand et de durable, parce qu’ils avaient donné pour base à leurs entreprises une forme économique que l’intérêt et la justice condamnent également : le monopole. J’ajouterai que le climat ne s’y prêtait pas : chacun sait que leur comptoir principal, Batavia, a été, pendant longtemps, le tombeau des Européens.

Les Anglais, qui sont entrés plus tard que les peuples précédens dans la voie des entreprises lointaines, ont été le peuple colonisateur par excellence, et cela parce qu’au lieu de se laisser guider par l’esprit d’aventure et de trafic, de courir après des bénéfices considérables et immédiats, ils ont fondé la prospérité de leurs établissemens sur le défrichement et la culture du sol. Ils ont créé des colonies agricoles, mis en rapport d’immenses territoires et fondé ainsi, de l’autre côté de l’Atlantique, un des états les plus riches et les plus puissans du monde. Grâce à cette sage direction, une nation de 50 millions d’habitans, parvenue au plus haut degré de la civilisation, s’est substituée, en moins de deux siècles, à quelques tribus d’Indiens qui parcouraient, du nord au sud, cet immense territoire, en chassant le bison et en se faisant la guerre entre elles. C’est en restant fidèles aux mêmes principes que l’Angleterre a fondé ses belles colonies du cap de Bonne-Espérance et de l’Australie. Cette différence dans la manière de coloniser tient sans doute au caractère national ; mais elle a été puissamment aidée par le choix du pays à occuper.

L’Amérique du nord est située sous les mêmes parallèles, elle a le même climat que l’Europe, et la race anglo-saxonne a pu s’y établir et s’y multiplier sans le moindre effort d’acclimatement. Il en a été de même au Cap, dans la Nouvelle-Galles du sud, la Tasmanie et la Nouvelle-Zélande, qui sont situées dans la zone tempérée de l’hémisphère sud, tandis, qu’il lui a été impossible de s’implanter dans l’Inde et de s’y approprier le sol. Comme la Hollande, elle s’est bornée à y rechercher des avantages commerciaux ; comme la Hollande aussi, elle en a livré l’exploitation à une compagnie, qui, après avoir commis les mêmes fautes et les mêmes exactions, a fini de la même manière.

En résumé, les Espagnols, les Portugais et les Hollandais avaient choisi pour les exploiter les contrées riantes, fécondes et riches, situées sur la zone torride ; ils n’ont pas pu s’y maintenir, parce que le climat ne convenait pas à leur race ; les Anglais, mieux inspirés ou mieux servis par le hasard, sont tombés sur des régions moins séduisantes, en apparence, mais beaucoup plus en rapport avec leur tempérament et leur constitution ; ils y ont fondé de puissantes colonies, dans lesquelles ils se trouvent aussi à l’aise que chez eux.

C’est donc tout simplement une affaire de climat et de race, et nous allons voir que, dans nos entreprises coloniales, nous nous sommes trouvés aux prises avec les mêmes influences et qu’elles ont produit le même résultat.

Les Français se sont lancés les premiers dans la voie des découvertes. Dès le XIVe siècle, sous le règne de Charles V, des marins dieppois commerçaient aux Canaries, sur les bords de la Gambie et descendaient jusqu’à la côte d’Or. C’est en 1535 que Jacques Cartier prit possession des deux rives du Saint-Laurent au nom de François Ier et fit du Canada une terre française.

Depuis lors, notre domaine colonial est allé toujours croissant jusqu’à l’heure de nos désastres, et, pendant deux siècles, nous avons lutté avec l’Angleterre à armes égales. Toutefois, si vastes qu’aient été nos possessions, nous n’avons jamais été bien solidement installés qu’au Canada et aux Antilles. Notre établissement du Canada a été lent à se former. Ce rude pays, avec ses forêts immenses, ses lacs, ses fleuves glacés, n’avait pas, pour nos ancêtres, la même force d’attraction que le ravissant climat des Antilles. Le commerce des pelleteries ne donnait pas d’aussi beaux revenus que les plantations de cannes à sucre. Cependant, en 1608, Champlain fonda Québec et y attira quelques agriculteurs. Vingt ans après, une compagnie se forma sous le patronage de Richelieu, et la colonie commença à se peupler. Toutefois, elle n’avait encore que 3,418 colons en 1666 ; et, lorsque, un siècle après, en 1763, Louis XV céda le Canada aux Anglais, il ne comptait encore que 60,000 habitans. Aujourd’hui, il en renferme plus de 1,500,000, sans compter ceux qui ont passé le Saint-Laurent pour aller s’établir aux États-Unis et plus particulièrement dans la Nouvelle-Angleterre. Le nombre de ceux-là dépasse 500,000. Les Canadiens sont demeurés Français par les sentimens comme par les mœurs ; ils ont conservé la langue, le costume, la religion et même les lois de leur pays. Le culte de la mère patrie a résisté chez eux au temps, à la distance, à l’absence de relations et s’est accru par nos malheurs et nos revers.

Il n’est donc pas vrai de dire que notre race est inapte à la colonisation et qu’elle ne s’est jamais développée loin de la patrie. Lorsqu’elle a trouvé des conditions climatologiques qui lui convenaient, elle a pris, au contraire, un merveilleux essor, et le Canada en est la preuve. Lorsqu’elle a tenté de s’établir dans la zone intertropicale, elle a échoué malgré tous ses efforts, comme les autres peuples du nord de l’Europe.

Jamais colonies n’ont été plus florissantes que les Antilles françaises depuis la fin du XVIIe siècle jusqu’au commencement de celui-ci. Elles s’étaient peuplées beaucoup plus rapidement que le Canada et avec des élémens bien autrement énergiques. Ses colons étaient, pour la plupart, des gentilshommes ruinés ou désireux de s’enrichir ; d’autres fuyaient leurs créanciers, la justice, ou les lettres de cachet. Tous ces gens étaient braves, entreprenans et instruits ; ils étaient secondés par un clergé actif, intelligent et animé de la fièvre de la colonisation. La prospérité rapidement croissante de ces îles y attira bientôt les commerçans, les petits capitalistes, et, enfin, de pauvres artisans, des paysans las de la corvée et de la taille, des domestiques sans place qui venaient chercher à vivre aux Antilles. Le recrutement de ces travailleurs se faisait à Dieppe, au Havre et à Saint-Malo, et le courant établi entre ces ports et les Antilles dura jusqu’au moment où les engagés blancs, furent remplacés par des esclaves noirs. Cette substitution, comme le démontre M. Leroy-Beaulieu, fut nécessitée par la culture de la canne, qui détrôna rapidement toutes les autres. De grandes habitations exploitées par des milliers d’esclaves couvraient le pays ; les petits blancs refluèrent dans les villes et les Antilles ne furent plus que des colonies de plantation, que de vastes fabriques de café, de sucre et de tabac. Elles atteignirent alors un haut degré de richesse, mais cette prospérité, fondée sur l’esclavage et sur le pacte colonial, devait s’écrouler avec ces deux institutions aussi condamnables l’une que l’autre.

Il résulte de ce rapide aperçu que la race blanche n’a jamais pu s’établir solidement et s’approprier le sol sous la zone torride. Elle n’y a créé que des comptoirs commerciaux et des plantations ; or, les colonies de plantations ne peuvent subsister qu’avec la traite et la protection à outrance ; elles ne sont donc plus possibles aujourd’hui. Quant aux colonies de peuplement, comme M. de Lanessan les appelle, elles n’ont plus leur raison d’être pour des motifs d’un ordre différent. En admettant que les puissances européennes trouvent encore, sur le globe, de grands territoires fertiles et inoccupés, elles n’ont plus d’excédent de population à y déverser. La plupart de ces nations ne s’accroissent plus que dans la proportion rigoureusement nécessaire pour faire face au progrès régulier de l’agriculture et de l’industrie, qui réclament partout un nombre croissant de travailleurs. L’Angleterre et l’Allemagne sont les seules qui voient encore augmenter d’une manière notable le nombre de leurs habitans, mais elles n’ont pas besoin de s’en préoccuper. Leurs nationaux trouvent d’eux-mêmes à s’employer à l’étranger sans qu’il soit nécessaire de leur y chercher une place. Les Anglais regardent le monde entier comme leur domaine, et les Allemands ont depuis longtemps choisi leur terrain d’émigration. Leur gouvernement vînt-il à s’approprier tout le bassin du Congo, qu’ils ne seraient pas tentés de l’y suivre. Ils continueraient à s’étendre dans l’Amérique du nord, où les appellent des relations établies de longue main, où leurs compatriotes les attendent, où ils trouvent, sous un climat semblable au leur, l’emploi de leur activité et de leurs aptitudes.

On ne dirige pas plus les courans d’émigration que les courans commerciaux, et les gouvernemens ne les détournent pas au gré de leurs fantaisies. Ils s’épargneraient bien des mécomptes s’ils avaient la sagesse de suivre le mouvement au lieu de vouloir l’imprimer. Il ne reste donc plus à l’expansion des vieilles nations d’autre aliment intérieur que les colonies commerciales, mais elles ne doivent pas s’attendre à y trouver les bénéfices qui rendaient ces spéculations si productives dans les siècles précédens. Il y a toujours avantage sans doute à nouer des relations avec les peuples qui commencent ; mais il n’est plus aussi facile de les exploiter qu’autrefois. D’une part, on n’a plus besoin d’aller chercher les produits exotiques dans les pays de production, car ils se rendent d’eux-mêmes sur nos marchés et les encombrent quelquefois ; de l’autre, lorsqu’on cherche des débouchés à son industrie, il ne faut plus compter sur le monopole. Toute nation qui ouvre un marché nouveau est certaine d’y rencontrer la concurrence des puissances rivales, et il faut qu’elle soit sûre de l’emporter sur elles par la qualité ou par le bon marché de ses produits. Sans cela, elle travaille pour les autres, et les sacrifices qu’elle fait profitent à ses concurrens.

En réalité, la colonisation se borne aujourd’hui à administrer et non à exploiter les pays qu’on occupe. La puissance colonisatrice assure aux indigènes la sécurité pour leurs personnes, et pour leurs biens. Elle les protège contre leurs ennemis du dehors. Elle prélève des impôts dont le produit se dépense dans le pays, pour assurer tous les services publics et créer des ressources nouvelles. Il n’en revient rien à la métropole. Elle garde à sa charge l’entretien de ses fonctionnaires, de ses troupes et de ses navires. Ce n’est pas là ce qui peut enrichir un pays ; encore les colonies qui peuvent se soutenir par elles-mêmes sont-elles rares, et il n’y en a que deux qui rapportent de sérieux bénéfices à la mère patrie : c’est Cuba pour l’Espagne et Java pour la Hollande. Il en est enfin qui sont de véritables charges, mais que la métropole est obligée d’entretenir, dans l’intérêt de sa sécurité et de sa marine ; ce sont les positions stratégiques et les points de ravitaillement. Les premières n’ont pas l’importance qu’elles avaient autrefois, alors qu’une escadre pouvait s’abriter sous les canons d’un fort ou dans le fond d’une rade ; quand on pouvait, avec des batteries établies à terre, interdire l’entrée d’un détroit. Les navires d’aujourd’hui, avec leur grande vitesse, leurs puissantes machines, leur artillerie et leur blindage, n’ont plus à tenir le même compte des défenses de terre que par le passé ; mais celles-ci sont encore respectables pour les navires de guerre d’un plus faible échantillon. Les points de ravitaillement sont devenus, au contraire, absolument indispensables pour les navires à vapeur. Ces bâtimens ne peuvent pas embarquer au départ la quantité de charbon qui leur est nécessaire pour tenir la mer, ni pour atteindre une destination un peu éloignée. Il faudrait pour cela leur donner des dimensions démesurées, et ce serait au détriment de leur vitesse et de leur chargement. Il est donc indispensable qu’ils trouvent, de distance en distance, des approvisionnemens de houille, et chaque nation doit avoir les siens, pour ne pas se trouver à la merci de ses rivales, pour ne pas voir ses forces navales paralysées par un simple refus de concours. C’est ce qui a failli nous arriver pendant notre guerre avec la Chine. L’Angleterre a menacé un instant de refuser le charbon à notre escadre de l’extrême Orient. Nous devons nous mettre en garde contre le retour de telles éventualités. C’est dans ce dessein que nous avons fondé le petit établissement d’Obock, à la côte orientale d’Afrique, en face d’Aden et sur la grande route maritime qui conduit de Suez à nos possessions d’Orient. Le territoire qui nous a été concédé est assez vaste et pourra donner naissance un jour à une colonie. Il serait facile de nouer des relations commerciales avec l’intérieur, mais le climat est sec, brillant et inhospitalier, comme celui de l’Afrique équatoriale. Il n’est question, pour le moment du reste, que d’y créer un port de relâche, un dépôt de charbon pour ceux de nos navires qui se rendent en Cochinchine ou au Tonkin.

Réduites à ce rôle modeste, les possessions coloniales ont encore des avantages. Une nation maritime ne peut pas s’en passer. Les intérêts de son commerce et ceux de sa marine marchande les lui rendent indispensables, mais du moment où il ne s’agit plus que d’établissemens commerciaux, ces relations exigent une bonne volonté réciproque ; il faut donc s’attacher à vivre en bons termes avec les naturels et ne pas débuter par leur déclarer la guerre. Le temps n’est plus où on s’en allait, le mousquet sur l’épaule, conquérir et convertir des royaumes, à la façon des Fernand Cortez et des Pizarre. Le moment même est passé de traverser l’Afrique comme un boulet de canon, à la manière de Stanley. En opérant ainsi, on ne récolte que des haines, on ne laisse derrière soi que des défiances, et des difficultés pour l’avenir. Ce qui importe aujourd’hui, c’est de se présenter aux populations avec des intentions et des allures pacifiques, de leur inspirer de la confiance d’abord, de la sympathie ensuite. On ne doit recourir à la force qu’en présence d’une trahison, ou d’un refus de tenir ses engagemens ; mais il faut alors le faire avec vigueur. Cette ligne de conduite serait facile à suivre pour les Français, grâce à l’aménité de leur caractère national et elle produirait de meilleurs résultats que ceux que nous avons obtenus jusqu’ici. Je vais essayer de le prouver en jetant un coup d’œil sur l’état actuel de nos colonies.


II

De toutes les puissances de l’Europe, la France est, après l’Angleterre, celle qui possède le plus beau domaine colonial. Il a passé, comme le pays lui-même, par des alternatives de splendeur et de décadence ; mais, depuis un demi-siècle, il s’est considérablement accru. Chaque génération doit compte à celle qui la suit de l’héritage qu’elle va lui transmettre ; la nôtre n’a rien à redouter du jugement de ses descendans en ce qui concerne les possessions d’outre-mer. Elle a trouvé dans son berceau les traités de 1815 : ils ne nous avaient laissé que d’insignifians débris de notre grand empire colonial. En Amérique, où nous avions jadis possédé le Canada, la Nouvelle-Ecosse, la Louisiane, Saint-Domingue et la plupart des petites Antilles, il ne nous restait plus que Saint-Pierre et Miquelon, la Martinique, la Guadeloupe et ses dépendances, la Guyane avec ses marécages et ses forêts. Dans l’Inde, où presque tout l’Hindoustan nous appartenait au temps de Dupleix, nous conservions Pondichéry et son territoire grand comme le Champ de Mars, Chandernagor, où les navires ne peuvent remonter qu’en passant sous les canons du fort William ; les postes insignifians de Karikal/ de Mahé et d’Yanaon. Dans les mers où notre pavillon avait si longtemps flotté en maître, nous n’avions plus que l’Ile de Bourbon, qui n’avait pas un port pour abriter les navires et l’îlot de Sainte-Marie à la côte de Madagascar. Sur le littoral africain, il nous restait le Sénégal, c’est-à-dire Saint-Louis, les postes du fleuve et la petite île de Gorée.

Voilà ce que la pitié de nos ennemis nous avait laissé. En moins d’un demi-siècle, nous y avons ajouté l’Algérie, la régence de Tunis, sur laquelle nous avons étendu notre protectorat ; la Nouvelle-Calédonie, Taïti et les îles Marquises ; la Cochinchine avec le Tonkin auquel le Cambodge et le reste de l’Annam viendront sans effort s’adjoindre un jour, si nous savons nous y conduire avec sagesse. Ce domaine colonial suffit pour satisfaire notre amour-propre national, et pour donner carrière à tous nos besoins d’expansion. Peut-être dépasserait-il même les exigences de notre situation actuelle, si nous ne tenions compte que des intérêts de la métropole, mais toutes les parties qui le composent sont loin d’avoir la même valeur, de se prêter au même régime et au même mode d’administration. Rien de plus dissemblable, en effet, que le climat, les productions et les conditions économiques de ces possessions éparses sur tous les points du globe, présentant dans leur ensemble une étendue trois fois plus grande que celle de la France et une population qui n’est inférieure que d’un tiers à celle de la mère patrie [2]. Aussi, lorsqu’on veut se rendre compte des avantages qu’elles procurent au pays, des charges qu’elles lui imposent et de la ligne de conduite qu’il convient de tenir à leur égard, il est impossible d’arriver à une formule générale et il faut, de toute nécessité, les passer successivement en revue.

L’Algérie n’est plus pour nous une colonie, c’est maintenant une partie de la France, qui n’est séparée du reste que par un bras de mer, et qui peut rivaliser avec les plus belles contrées du midi de l’Europe. L’étendue de son territoire, la richesse de ses cultures et leurs rapides progrès, le mouvement commercial qui y a pris son essor, tous ces élémens de prospérité réunis font de notre grande possession africaine la plus belle conquête qu’une nation européenne ait pu réaliser. Elle nous a coûté cher en argent et en hommes ; mais nous ne devons pas regretter ces sacrifices, et lorsqu’on voit ces campagnes en plein rapport, cette plaine de la Mitidja, qui ressemble à un jardin fleuri, ces voies ferrées, ces routes bien entretenues, et cette merveilleuse ville d’Alger ; lorsqu’on pense qu’il y a cinquante ans à peine que nous y avons mis le pied, qu’il a fallu quinze ans de luttes pour nous assurer la possession de la majeure partie du territoire et que nous y comptons aujourd’hui 375,000 Européens dont 166,000 Français, on se demande quelle est la nation qui aurait pu mieux faire en aussi peu de temps. On s’étonne que l’élément français n’y soit pas plus fortement représenté, mais on oublie qu’au début l’émigration n’a pas été encouragée. Tant que le pays n’a pas été tranquille, le gouvernement y a mis des entraves. En 1835, on n’y comptait encore que onze mille deux cent vingt et un Européens. A cette époque, l’Algérie n’était pas salubre comme elle l’est aujourd’hui. La fièvre paludéenne et la dyssenterie y faisaient de grands ravages, même aux portes d’Alger. Il a fallu dessécher les marais, assainir le pays, et tout cela ne s’est pas fait sans coûter la vie à un grand nombre de nos compatriotes. Enfin, la prépondérance de l’armée en éloignait nécessairement l’élément civil. Les généraux, les officiers et les soldats eux-mêmes, avaient plus de sympathie pour la race belliqueuse, mais irréconciliable des Arabes, que pour les petits colons du Var et de l’Hérault qui venaient pourtant là faire les affaires de la France. Si on réfléchit de plus à ce fait que la population française ne s’accroît plus que par l’addition d’élémens étrangers et qu’elle ne peut trouver nulle part un plus beau pays que le sien, on cessera de s’étonner de la lenteur avec laquelle l’émigration a marché jusqu’ici ; mais le mouvement commence à s’accentuer, l’Algérie est en grand progrès, et il suffirait d’une bonne direction et d’un peu moins d’entraves administratives pour qu’elle prît le plus brillant essor, pour que les Français qui partent chaque année pour l’Egypte, le Chili, le Brésil ou les bords de la Plata, prissent la route de notre belle possession africaine, qui leur offrirait les mêmes ressources, avec une distance beaucoup moins grande à parcourir.

Nos colonies proprement dites n’offrent ni les mêmes séductions ni les mêmes avantages. A l’exception des petites îles de Saint-Pierre et Miquelon, toutes sont situées dans la zone intertropicale et ne se prêtent, par conséquent, ni à l’expansion de notre race ni à la formation de colonies agricoles ; mais elles sont, pour la plupart, le siège d’un mouvement commercial qui n’est pas sans intérêt, et, malgré l’insalubrité de la plupart d’entre elles, elles nous rendent de réels services. Les Antilles sont, comme je l’ai dit, les îles les plus séduisantes qu’on puisse habiter. La beauté du ciel, la richesse de la végétation, l’aspect pittoresque des mornes et des savanes, le charme et la douceur du climat, tout y attire les Européens et les ravit au premier abord. Elles ne sont pas insalubres ; les maladies endémiques y règnent comme dans toute la zone intertropicale, mais la mortalité n’y est pas élevée, en dehors des épidémies de fièvre jaune qui sont le fléau de ces latitudes. Les blancs peuvent y vivre, à la condition de ne pas cultiver le sol, sauf dans les montagnes.

Elles ont été riches et prospères tant qu’elles ont été cultivées par des esclaves et tant que le placement de leurs produits sur le marché français a été assuré par le monopole ; elles ont commencé à décliner quand le sucre indigène est venu faire concurrence à la canne, et l’émancipation leur a porté un coup plus fatal encore. C’est en vain qu’on a fait appel à l’immigration, qu’on s’est efforcé de remplacer les noirs par des travailleurs indiens et chinois. La Martinique et la Guadeloupe n’ont pas recouvré leur prospérité d’autrefois ; il est même à craindre qu’elles ne la retrouvent plus. L’élément noir est aujourd’hui prépondérant dans ces deux îles, et ce n’est pas un élément de progrès. Depuis que les colonies ont été admises à se faire représenter à la chambre des députés et au Sénat, les noirs, étant de beaucoup les plus nombreux, sont devenus les maîtres des élections. Leurs mandataires sont voués à leurs intérêts, et l’administration des colonies est dans leurs mains. Or cette race a peu de besoins, et elle est guidée par deux sentimens également impérieux : l’horreur du travail et la haine des blancs. Elle est en grande partie parvenue à expulser ceux-ci. Il y a longtemps que les Européens ne vont plus se fixer aux Antilles, et les créoles qui ont encore des propriétés dans ce pays, tâchent de les vendre pour venir vivre en France. Les métiers, les petites industries, le commerce de détail sont entre les mains des mulâtres et des Chinois, qui ont tous déserté les campagnes. Quant aux Indiens, au nombre de 36,000 environ pour les deux îles, ils sont répartis sur les habitations et ne comptent pas. Les noirs, affranchis de la tutelle des blancs, tendent à retourner à cet état de demi-sauvagerie qui parait convenir à leur race et dont l’île de Saint-Domingue nous offre le spectacle navrant. On ne peut pas mettre le pied dans cette colonie, que nos ancêtres avaient faite si florissante, sans éprouver un serrement de cœur.

Il en sera vraisemblablement ainsi de la Martinique et de la Guadeloupe, si nous les abandonnons à elles-mêmes ; mais nous n’en avons pas le droit. C’est une partie de la France que nous ne pouvons pas séparer du grand tout. Les convertir en départemens, comme elles le désirent, serait pour la métropole assumer inutilement une lourde charge ; mais nous devons continuer à les administrer. Elles ont encore de grandes ressources. On y a compris qu’il fallait renoncer à planter exclusivement de la canne, qu’il était nécessaire de varier et d’alterner les cultures, d’améliorer l’outillage et de consacrer une partie du sol à la production des denrées alimentaires qui viennent encore du dehors. La division de la propriété, qui a été la conséquence de l’abolition de l’esclavage, a rendu cette transformation facile. La métropole, de son côté, a donné aux colonies la liberté presque absolue du commerce et la disposition entière de leurs revenus. C’était le point principal, et maintenant elle ne doit plus y avoir d’autre rôle que celui de maintenir l’ordre, la sécurité pour les personnes et pour les biens ; de tâcher de faire l’apaisement entre les différons élémens de la population en maintenant la balance égale entre elles ; et de les diriger de son mieux dans l’évolution qu’elles doivent inévitablement subir.

A part la ville de Cayenne et les petites îles du Salut, la Guyane tout entière n’est qu’un grand marais de 500 kilomètres de longueur, borné par des montagnes, par des forêts presque inaccessibles et dont les limites sont inconnues. Ce terrain d’alluvion, avec sa température moyenne de 28 degrés, ses pluies diluviennes qui tombent pendant six ou sept mois de l’année, est le type des pays palustres. Les fièvres intermittentes, les affections du tube digestif y sont à l’état endémique, et la fièvre jaune y fait de temps en temps son apparition. Il est inutile d’ajouter que la race européenne ne peut ni s’y développer ni s’y livrer à la culture du sol. On a toujours confondu la ville de Cayenne, qui s’avance dans la mer, et que les vents du large balaient en tout temps, dont le sol a été assaini, et dans laquelle les Européens jouissent habituellement d’une bonne santé, avec le reste de la Guyane, où les maladies les déciment. On conçoit que l’émancipation ait été mortelle pour une pareille colonie. Elle n’a jamais été l’objet d’une exploitation bien importante ; la population n’a jamais dépassé 17,000 âmes pour une superficie évaluée à 150,000 kilomètres carrés ; mais elle vivait dans un état de prospérité satisfaisante, au temps de l’esclavage. En 1838, quand je l’ai visitée pour la première fois, on y voyait encore des habitations en plein rapport, quelques routes bien entretenues et un petit mouvement commercial suffisant pour faire vivre la population. Depuis cette époque, les habitations et les routes ont disparu sous le flot montant de la végétation équatoriale ; l’herbe pousse dans les rues de Cayenne et le commerce y est devenu presque nul. Depuis le mois de juillet 1855, époque à laquelle les mines d’or ont été mises en exploitation, tous les bras valides ont émigré vers les placers et toutes les cultures ont été abandonnées. Ce pays, d’une fertilité inouïe, ne peut plus aujourd’hui nourrir ses habitans. Toutes les denrées alimentaires y sont apportées du dehors, et coûtent tellement cher que les fonctionnaires sont dans l’impossibilité de vivre avec leurs appointemens. On ne peut pas désespérer d’une manière absolue de l’avenir de cette colonie, en présence de la prospérité des possessions anglaises et hollandaises qui l’avoisinent. La fécondité du sol, la richesse des mines, les admirables bois de construction que renferment les forêts, sont des ressources qu’on pourra peut-être utiliser un jour, mais jusqu’ici la France n’en a pas tiré grand parti.

Quant à la valeur de la Guyane comme colonie pénitentiaire, elle est jugée par les tentatives désastreuses qu’on y a faites à diverses reprises, et dont la dernière est trop récente et trop décisive pour qu’on puisse la recommencer. L’expérience a duré vingt-six ans. Sur 21,906 transportés qui sont arrivés à la Guyane, du 10 mai 1852 au 1er janvier 1878, il en est mort 10,837 et 2,452 ont disparu. La mortalité annuelle a été, en moyenne, de 88 pour 1,000 ; la durée de la vie probable était, pour tout arrivant, de sept ans six mois et sept jours. On a vainement tenté d’atténuer la portée de ces statistiques ; elles sont irréfutables, et le témoignage de tous les médecins en chef qui se sont succédé dans la colonie depuis trente ans, est venu confirmer l’exactitude des faits sur lesquels elles s’appuient. Depuis 1868, les Arabes et les indigènes des colonies sont seuls transportés à la Guyane. Sur dix-sept pénitenciers, on n’en a plus conservé que quatre : Cayenne, les îles du Salut, Kourou et le Maroni. Ce dernier est le plus important de tous. Sur 2,700 transportés de toutes catégories, il en renferme 1,100. La mortalité moyenne est tombée à 56 pour 1,000. Au Maroni, elle n’est même que de 24. Réduite à ces proportions, ne s’appliquant plus qu’aux races colorées, qui supportent beaucoup mieux que les Européens le climat de la zone torride, la transportation à la Guyane peut être maintenue sans inhumanité.

Nos colonies d’Afrique sont les plus malsaines de toutes. L’insalubrité du Sénégal est légendaire. Les maladies endémiques des pays chauds y sont à leur summum d’intensité, et la fièvre jaune y est souvent importée. Les épidémies sont extrêmement meurtrières : celle de 1878 a enlevé près de la moitié de la population européenne et coûté la vie à vingt-deux médecins de la marine. Le climat est extrêmement désagréable et le pays d’une aridité sans pareille. Il faut de puissans motifs pour conserver une colonie semblable. Le commerce qu’elle fait avec la France, et en particulier avec Marseille, se chiffre par une somme annuelle de 47 millions ; mais il est évident qu’il est appelé à se développer dans l’avenir. L’Afrique centrale ne sera jamais un pays de grand rapport ; mais elle a une très grande étendue et ses productions sont assez variées pour devenir un jour l’objet d’échanges importans avec les nations civilisées. Elles commencent, du reste, à entrer en relations avec elle par tous les points où elle est abordable, et nous devons tenir à développer un des plus anciens courans commerciaux qui se soient établis à la côte occidentale, le long d’un fleuve dont tout le cours nous appartient. On peut même espérer, dans un avenir lointain, de voir nos deux grandes possessions africaines se tendre la main à travers le désert. Ce rêve est plus réalisable que celui que la France a fait, il y a quelques années, lorsqu’elle a entrepris d’établir un chemin de fer entre le Sénégal et le Niger pour amener dans notre colonie le commerce du Soudan occidental, avec tout ce que produit la vallée du grand fleuve africain, et pour accaparer le marché de Tombouctou en détournant à notre profit le courant qui se porte de cette ville vers le Maroc. Les hommes qui ont conçu cette pensée et qui ont entrepris de la réaliser connaissaient pourtant bien le pays : leur bonne foi et leur loyauté sont aussi incontestables que leur compétence ; mais ils ont obéi à ce sentiment si commun chez nous, et qui consiste à prendra les espérances pour des réalités, à se laisser séduire par le côté aventureux et grandiose d’un projet sans calculer les difficultés d’exécution, sans faire la balance des sacrifices certains et des avantages problématiques qui pourront en résulter.

M. de Lanessan, dans l’important ouvrage qu’il vient de faire paraître [3], a traité cette question avec une ampleur et un talent remarquables. Il approuve complètement la politique que nous avons suivie au Sénégal depuis 1854, et pour laquelle je ne partage pas son admiration. Il convient, pourtant, que l’entreprise du haut fleuve est difficile à mener à bonne fin ; que le chemin de fer, avant d’être achevé, coûtera une centaine de millions et ne transportera pas grand’chose. Il reconnaît qu’il est impossible de continuer à dépenser 2 millions 1/2 tous les ans pour ravitailler les postés échelonnés sur la route du Niger, mais il ne peut pas se résigner à en proposer l’abandon : « Reculer, dit-il, ce serait enlever à notre drapeau tout son prestige. La moindre faiblesse de notre part aurait les plus graves conséquences, et nous perdrions toute notre autorité si nous manifestions, par notre abandon de la région du Haut-Sénégal et du Niger, notre impuissance à conserver cette conquête. » Alors, s’il est si difficile d’y rester et si périlleux d’en sortir, il aurait été beaucoup plus sage de n’y pas aller. Et puis, des raisonnemens comme ceux qui précèdent peuvent conduire un peuple bien loin. Pour moi, qui ai vu commencer cette entreprise avec inquiétude et qui en ai suivi les phases avec douleur, je serai plus logique que M. de Lanessan, et, dût-il en coûter quelque chose à noire prestige dans le Soudan, je n’hésiterais pas, si j’étais chargé de la direction de ces affaires, à envoyer une dernière colonne pour ramener les garnisons des forts, avec l’intention de n’y plus retourner. On pourrait conserver la partie du chemin de fer déjà construite et même l’exploiter, si elle en vaut la peine ; mais je crois qu’il faut attendre des temps plus prospères pour le pousser plus loin et qu’il faut laisser aux générations de l’avenir le soin d’exploiter le commerce du Soudan occidental.

Si l’on entrait dans cette voie politique et sage, on ferait bien du même coup de diminuer autant que possible le nombre des postes du fleuve et de la côte d’Or, à cause de leur insalubrité, de ne développer, pour le même motif, notre établissement du Gabon que dans la mesure indispensable et de tâcher de vivre en bonne harmonie avec les gens du pays. Cela nous serait facile, en nous montrant moins ombrageux dans nos relations avec les indigènes et en n’intervenant dans leurs querelles que pour les apaiser. Nous éviterions ainsi ces expéditions meurtrières qui se sont si fréquemment renouvelées, depuis quelques années, au grand détriment de notre commerce et de nos véritables intérêts. On pourrait ainsi réaliser des économies sérieuses et les appliquer au développement du point le plus important de la colonie. Dakar, par sa position au sommet du triangle que forme le cap Vert, par son accès facile et la sûreté de son port, est devenu le point de relâche des paquebots des Messageries maritimes. C’est la tête de ligne du chemin de fer du Cayor et le centre de la station navale. On y a créé un dépôt de charbon et fondé les établissemens les plus indispensables ; mais il reste encore beaucoup de travaux à exécuter pour que les nombreux navires qui y font escale trouvent le moyen de se réparer et pour qu’on puisse y transporter le chef-lieu de la colonie, ainsi que tout le monde le désire, Saint-Louis n’étant accessible qu’aux navires d’un très faible tirant d’eau et lorsque la barre est praticable. Je n’ai rien dit du Congo français et de l’entreprise que M. de Brazza poursuit depuis dix ans, parce que son œuvre, ainsi qu’il le déclare lui-même, est encore à l’état embryonnaire ; mais toutes les sympathies du pays doivent être acquises à ce courageux explorateur, qui n’a jamais fait appel à la force, qui par sa patience et sa douceur est parvenu à nous concilier la sympathie et la confiance des populations et à nouer avec elles des relations qui pourront un jour être utiles à la prospérité de notre pays.

Si la nécessité d’une conduite prudente et d’une sage réserve s’impose à la côte occidentale d’Afrique, elle est bien plus indispensable encore à la côte orientale. Nous n’y possédons, il est vrai, que quelques petites îles malsaines et sans importance : Sainte-Marie, Mayotte et Nossi-Bé ; mais nous y avons de grandes convoitises. Madagascar nous attire et maintes fois déjà la pensée nous est venue de nous en emparer. Elle n’est peut-être pas encore complètement écartée, car nous venons d’étendre notre protectorat sur tout le groupe des Comores. Or l’occupation de la grande île africaine serait, pour notre pays, une entreprise bien autrement sérieuse que nos expéditions du Niger. Madagascar est un des points les plus insalubres du globe. Le massif montagneux qui enferme le centre-est entouré par une triple zone de forêts impénétrables, de marécages et de palétuviers. Tous les Européens qui séjournent sur le littoral contractent la fièvre. C’est l’ennemi contre lequel nous avons à lutter dans toutes nos expéditions. La dernière vient de nous prouver une fois de plus à quel point la côte est malsaine. Nous n’y avons pas perdu beaucoup de monde, mais presque tous les hommes qu’on a débarqués ont été malades. Il fallait incessamment les envoyer se refaire à la Réunion ou les diriger sur la France, et ceux qui les remplaçaient contractaient la fièvre à leur tour. Ce serait bien autre chose, s’il s’agissait d’une grande expédition dans l’intérieur de l’île. Les hauts plateaux du centre sont très probablement salubres, comme tous les points élevés ; mais pour y parvenir il faut traverser la zone palustre du littoral. Il n’y a point, à Madagascar, de cours d’eau navigables qui permettent à des troupes d’arriver au centre du pays, comme au Sénégal, en Cochinchine et au Tonkin. Il n’y a pas de routes pouvant livrer passage à un corps d’armée. A l’époque où je m’y trouvais, il était défendu sous peine de mort d’en établir de la côte vers l’intérieur. Je ne sais s’il en est encore de même, mais, aujourd’hui comme autrefois, les communications ont lieu par des sentiers tracés dans les forêts, et les transports se font à des d’hommes. Ce serait donc une laborieuse entreprise et dans laquelle il ne faudrait pas s’aventurer à la légère. J’ai été comme un autre, plus qu’un autre, fanatique de la conquête de Madagascar. Cette entreprise était la chose la plus simple et la plus naturelle du monde, aux yeux de tous les officiers qui ont pris part à l’occupation de Mayotte et de Nossi-Bé. Lorsque nous étions réunis dans la paillotte du commandant particulier de la dernière de ces lies, et qu’il nous exposait son plan pour marcher sur Tananarive, par le pays des Antankares, personne ne faisait d’objection et nous étions prêts à nous mettre en route ; mais l’âge et l’expérience sont venus montrer aux jeunes enthousiastes de 1841 la difficulté de réaliser ces rêves qu’on fait quand on a la fièvre et qu’on a vingt ans.

La grande île malgache coûterait bien des millions et bien des milliers d’hommes, avant de se laisser conquérir. Les Hovas le savent bien. En 1846, lorsqu’on apprit à Ranavalo-Mantjaka que les Français s’apprêtaient à diriger contre elle une formidable expédition : « C’est bien, répondit la reine, je leur enverrai le général Tako » (c’est ainsi qu’on nomme la fièvre en langue malgache). Le général Tako est toujours là. En donnant à l’expédition des proportions suffisantes, nous parviendrions, sans nul doute, à nous emparer de Tananarive et à nous y maintenir ; mais on n’occupe pas une île grande comme la France, dont le centre est difficilement accessible et dont le littoral est inhabitable, en présence d’une population hostile, guerrière, habituée à nous résister. Conservons nos droits sur Madagascar : ils sont incontestables et nous ne devons pas souffrir qu’on les méconnaisse. Protégeons nos nationaux de tout notre pouvoir, défendons les Sakalaves, comme nous en avons pris l’engagement ; soyons fermes avec les Hovas comme avec les Anglais : c’est le moyen le plus certain de vivre en bonne intelligence avec les uns comme avec les autres, et laissons à nos descendans la conquête de la grande île malgache. Ils auront peut-être pour la réaliser des moyens d’action qui nous manquent encore et des ressources dont nous ne disposons plus.

La France aurait depuis longtemps oublié ses droits sur Madagascar s’ils ne lui étaient pas incessamment rappelés par la plus sympathique de nos colonies. L’Ile de la Réunion a les yeux constamment tournés vers cette grande terre, qu’elle considère comme sa propriété, et insiste pour que nous l’ouvrions à tout prix à son commerce. Sa cause est défendue avec tant d’autorité par les hommes qui représentent ses intérêts dans nos assemblées qu’il est bien difficile de leur résister, et pourtant il est des entraînemens contre lesquels il faut savoir se tenir en garde. La Réunion, comme les Antilles, a dû sa prospérité passée et sa décadence actuelle à la culture exclusive de la canne. L’abolition de l’esclavage lui a été moins fatale qu’à nos colonies américaines, en raison du voisinage de l’Inde et grâce à la prévoyance de ses habitans. Ils n’ont pas attendu le dernier moment pour se procurer de l’extérieur les bras qui allaient leur manquer. Lorsque l’émancipation est arrivée, l’île comptait déjà 5,629 travailleurs, dont 4,631 Indiens. Aujourd’hui, le chiffre des immigrans s’élève à près de 50,000. Ce ne sont donc pas les bras qui manquent, c’est le placement avantageux de l’unique produit de la colonie. La canne, pour laquelle on a arraché les magnifiques plantations de café, de girofle, de muscade, qui faisaient le charme du pays, la canne ne donne plus aujourd’hui de produits rémunérateurs. Elle ne rapporte pas plus de 1 pour 100, et les habitans n’ont plus les fonds nécessaires pour opérer une transformation qui pourrait être leur salut. La plupart des propriétés sont grevées d’hypothèques considérables ou tombées aux mains du Crédit foncier, qui ne trouve pas à les vendre. Les institutions de crédit elles-mêmes sont dans la situation la plus précaire. Enfin, le déboisement des hauteurs opéré par les noirs qui ont quitté les habitations aussitôt après l’émancipation, l’abandon des cultures arborescentes qui retenaient les eaux, ont déterminé la formation de petits marais, et cette île au climat enchanteur, à la salubrité sans égale, est maintenant devenus presque malsaine. Nous venions autrefois nous y rétablir en sortant de Madagascar, et cas un de nous n’a perdu le souvenir de cet accueil si cordial que les Européens étaient sûrs, de trouver dans les villes, comme sur les habitations. Pour ma part, je garde à cette population créole, si élégante, si bonne, si hospitalière, une reconnaissance et une affection que le temps n’a pas affaiblies. La France tout entière partage cette sympathie. Elle est prête à tout faire pour rendre à l’île de la Réunion sa prospérité des anciens jours, tout jusqu’à la conquête de Madagascar exclusivement.

Nos récentes acquisitions dans l’extrême Orient ont plus d’avenir que nos anciennes colonies. Cela tient à leur étendue considérable, à leur fertilité, à leur population nombreuse, active et civilisée. Ce sont des pays en plein rapport et, sans être d’une salubrité absolue, ils sont habitables dans les conditions où nous devons y résider.

La Cochinchine, qui a été si meurtrière pour nous au commencement de l’occupation, alors que nos soldats vivaient sous des paillottes et buvaient l’eau des arroyos, est devenue moins malsaine depuis qu’on a construit de belles casernes, qu’on a creusé des puits et des citernes. C’est toujours un pays dont le séjour fatigue les Européens et leur interdit toute activité physique ; mais ils s’y maintiennent dans un état de santé suffisant pour remplir leurs fonctions, et, à la condition de ne pas y passer plus de deux ans de suite, ils n’y subissent que des pertes supportables.

Le climat est énervant dans ces plaines d’alluvion arrosées par d’innombrables cours d’eau. La température est toujours élevée et presque invariable. La moyenne des cinq dernières années a été de 27° 45, et il n’y a pas 3 degrés de différence entre le mois le plus chaud et le mois le plus froid. Il n’y a pas de saison fraîche ; les variations diurnes sont insignifiantes, les nuits brûlantes et sans rosée. La saison sèche coïncide avec la mousson de nord-est ; la saison des pluies avec la mousson de sud-ouest. La première commence à la mi-octobre, la seconde débute en avril : ce sont des torrens qui tombent alors sur tout le pays et l’inondent pendant sept mois. Car les pluies continuent pendant la lutte qui s’établit aux deux changemens de moussons. Tant qu’elles durent, le temps est couvert, l’atmosphère lourde, accablante, chargée de vapeur d’eau et d’électricité.

En dépit de son climat débilitant, la Cochinchine est aujourd’hui la plus recherchée de nos colonies. La vie y est facile, les rapports avec les naturels agréables. C’est un pays de ressource, et Saïgon est devenu une ville européenne. La vieille cité annamite avait été détruite par la conquête ; nous l’avons reconstruite en entier. On y a tracé de larges rues, bordées de beaux trottoirs et ombragées par des arbres magnifiques. Un réseau d’égouts que beaucoup de villes de France lui envieraient, conduit à la rivière les eaux et les immondices. Les édifices publics, les casernes, l’hôpital, les halles ont un aspect monumental, et l’hôtel du gouvernement est un véritable palais. Une population presque aussi variée que celle d’Alger donne à ses rues le mouvement et la vie. Des chemins bien plantés, des tramways à vapeur font communiquer Saïgon avec les localités voisines, qui ont elles-mêmes pris de l’importance depuis l’occupation. Près de 3,000 kilomètres de routes classées, un réseau télégraphique très complet et un service régulier de paquebots mettent cette grande ville en communication avec les différentes parties de la Cochinchine et du Tonkin, ainsi qu’avec la France et le monde entier. Lorsqu’on se rappelle ce qu’elle était à l’époque où nous nous y sommes établis, quand on songe que tous ces édifices ont été construits, toutes ces voies de communication créées, en vingt ans et que le service des travaux publics y a dépensé près de 65 millions, on ne peut pas s’empêcher de reconnaître que nous ne sommes pas devenus si inhabiles en matière de colonisation que beaucoup de gens se plaisent à le dire. Toutes ces dépenses ont été faites avec les ressources de la colonie, qui se suffit à elle-même, et parfois le budget des recettes y dépasse celui des dépenses [4].

Le Tonkin jouit d’un climat plus salubre et moins énervant que celui de la Cochinchine. Plus éloigné de l’équateur, il est la limite de la zone intertropicale et commence à présenter quelques-uns des caractères des zones tempérées. Il a comme eux une saison fraîche pendant laquelle Le thermomètre s’abaisse jusqu’à 7 degrés, tandis qu’en Cochinchine on ne l’a jamais vu au-dessous de 16 degrés. La température moyenne est de 23° 9 au Tonkin au lieu de 27° 45. Au mois de janvier, on aperçoit quelquefois le matin de la gelée blanche sur les premiers contreforts de la chaîne de Quan-Yen. C’est un véritable hiver, pendant lequel on éprouve le besoin de se couvrir et d’allumer du feu. La constitution des Européens se raffermit pendant cette saison ; ils prennent des forces pour supporter les chaleurs de l’été, qui sont aussi pénibles et aussi accablantes que celles de la Cochinchine.

Pour les habitans de Saïgon, le Tonkin est un pays plein de charme, et ils envient le sort de ceux qui sont appelés à y résider. A diverses reprises, même, on a songé à les envoyer s’y rétablir afin de ne pas être forcé de les diriger sur la France. Les maladies qui y règnent sont les mêmes qu’en Cochinchine, mais elles y présentent moins de gravité. Les fièvres paludéennes y sont d’une bénignité surprenante, pour un pays d’ail avion comme celui-là. On en observe quelques cas au printemps et en automne, à l’époque du labourage des rizières, mais on en a facilement raison. Il en est de même des affections gastro-intestinales. Les insolations sont plus à craindre. Quant au choléra, il est, on le sait, endémique dans l’extrême Orient, mais il y est moins redoutable pour les Européens que pour les Annamites, et, en dehors des conditions de guerre et d’épidémie, il fait peu de victimes dans nos rangs.

Il est impossible de déterminer d’après une statistique régulière le degré de salubrité du pays, mais les observations faites sur nos troupes, pendant l’occupation, fournissent quelques données à cet égard. Tant que celles de la marine y ont été seules engagées, elles n’ont jamais en plus de quarante malades sur 1,000 hommes d’effectif. Si l’armée a souffert davantage, cela tient à ce que ses régimens n’étaient pas habitués, comme les nôtres, à faire campagne sous les tropiques ; qu’ils n’étaient pas équipés pour cela ; qu’ils ont été forcés d’opérer dans la zone la plus insalubre du pays et qu’ils ont eu à subir une épidémie de choléra. Cette maladie a nécessairement fait de nombreuses victimes parmi ces jeunes soldats affaiblis par le climat et surmenés par des expéditions successives.

En résumé, lorsque nous aurons fait pour ce pays ce que nous avons fait pour la Cochinchine, il sera beaucoup plus agréable à habiter et beaucoup plus sain qu’elle ne l’est.

Les ressources du Tonkin sont considérables. Le delta est d’une fertilité sans égale et admirablement cultivé ; il rapporte deux récoltes de riz par an, et produit tout ce qui est nécessaire à l’entretien de la vie. Les montagnes renferment des mines dont on a peut-être exagéré la valeur, mais qui seront pourtant un jour susceptibles d’une exploitation fructueuse. Tout le pays est en plein rapport, et, comme il est extrêmement étendu, qu’il nourrit, d’après les documens officiels, une population de 9 à 10 millions d’habitans, il pourra devenir pour notre commerce une ressource précieuse ; seulement nous y trouverons la concurrence des Anglais et des Chinois. Ces derniers ne sont pas des adversaires bien redoutables sur le champ de bataille, mais ce sont des marchands incomparables. Partout où ils s’établissent, ils accaparent le commerce local. Sobres, économes, d’une finesse et d’une patience sans égale, ils ont sur les Européens, dans les pays de l’extrême Orient, une supériorité invincible. Ils sont là chez eux, ils ont les mœurs du pays, ils en parlent la langue ; ils vivent comme les-indigènes et à aussi peu de frais, tandis que les Européens, dépaysés, obligés de se servir d’interprètes, sont contraints pour vivre de dépenser en un jour ce qui suffirait à un Chinois pour subsister pendant un mois. L’Europe, du reste, aura dans l’avenir à compter avec la Chine sur un autre terrain que celui-là. Nous avons forcé le Céleste-Empire à nous ouvrir ses ports, nous le regretterons peut-être un jour, lorsqu’il prendra la route des nôtres et qu’il les inondera de ses produits à vil prix. L’Amérique, avec ses denrées alimentaires, nous fait déjà, sur nos propres marchés, une concurrence contre laquelle nous ne pouvons pas lutter ; l’Australie et l’Inde nous menacent ; la Chine entrera quelque jour dans le mouvement et l’équilibre économique du globe sera ébranlé. Les vieilles nations ont à supporter le poids de leur passé. Avec leurs dettes, leur sol épuisé, leur outillage en retard et leurs institutions rétrogrades, elles ne peuvent pas lutter contre les peuples plus jeunes qui commencent sur de nouveaux frais et profitent de l’expérience de leurs aînés. Quelque libre-échangistes que soient les états de l’Europe, il est possible qu’ils soient un jour contraints d’oublier leurs dissentimens, de renoncer à se faire la guerre à coups de tarifs ou à coups de canon, pour former entre eux une union douanière, un grand Zollverein, afin de se protéger contre les autres parties du monde qu’ils ont considérées jusqu’ici comme leurs tributaires et comme un terrain sans limites pour le placement de leurs produits.

Nos possessions de l’Océanie n’ont ni les vastes territoires, ni les grandes populations industrieuses de l’Indo-Chine ; mais elles ont pour elles leur admirable salubrité et leur climat incomparable. Les maladies endémiques des pays chauds y sont inconnues. Les Européens peuvent y vivre, s’y multiplier, comme dans leur pays natal. Après un séjour de plusieurs années en Océanie, nos soldats reviennent en France aussi bien portans qu’au départ. Pendant les huit années qui ont suivi l’occupation, malgré les expéditions de guerre et les travaux nécessités par la colonisation, le chiffre de la mortalité annuelle ne s’est pas élevé à 1 pour 100 de l’effectif ; en 1850, il s’est abaissé jusqu’à 0.39 pour 100.

Cette facilité d’adaptation au climat de l’Océanie parait en désaccord avec ce que j’ai dit en commençant, au sujet de la zone torride, de l’impossibilité pour les Européens de s’y multiplier et d’y cultiver le sol ; mais je ferai observer que les îles que nous occupons dans ces régions privilégiées sont situées à la limite de cette zone inhospitalière, et que l’hémisphère sud est plus froid que l’hémisphère nord. La température moyenne dans cette partie de la Polynésie est de 24° 79, et parfois le thermomètre s’abaisse jusqu’à 14°.

La Nouvelle-Calédonie, la plus étendue de ces possessions, remplit toutes les conditions qu’on peut exiger d’une colonie pénitentiaire. Il est à regretter seulement que le sol montagneux de cette ile n’offre pas de plus grandes étendues de terre propres à la culture, car tout y vient à merveille. Il suffira, du reste, pour nourrir sa population lorsqu’il sera mis en rapport et mieux distribué. La Nouvelle-Calédonie, indépendamment des produits alimentaires, fournit du sucre, du café et du tabac. Ses forêts contiennent de fort beaux bois, et ses mines de nickel, de cuivre, d’antimoine et de cobalt sont déjà l’objet d’une exploitation avantageuse.

Tahïti, que les premiers navigateurs ont surnommée la « reine de l’Océan-Pacifique, » est un séjour d’un charme incomparable. Les chaleurs accablantes de la zone torride y sont inconnues. Son atmosphère lumineuse, sereine, est rafraîchie par les vents alizés. La température est inférieure de plusieurs degrés à celle des îles Philippines. Très accidentée, couverte de hautes montagnes volcaniques, elle offre aux regards, quand on approche du rivage, une série de vallées fertilisées par de nombreux cours d’eau et dans lesquelles tous les végétaux des régions tropicales croissent en abondance. La salubrité de Tahïti dépasse celle de nos colonies les plus favorisées. Les Européens y jouissent d’une santé parfaite, sans acclimatement préalable, malgré les imprudences et les excès contre lesquels il est si difficile de se prémunir, dans un pays où tout porte à la vie sensuelle, où la plus incroyable liberté de mœurs vient se joindre à l’action provocatrice du climat. L’île produit tout ce qui est nécessaire à la nourriture de ses habitans. On y cultive principalement le coton, la canne à sucre, le cocotier, la vanille, le maïs, le tabac et le café. Les orangers y croissent en liberté. Quelques usines s’y sont formées dans les derniers temps pour la fabrication du sucre et l’égrenage du coton ; mais il n’y a pas lieu d’espérer que le commerce y prenne jamais un développement considérable. La véritable importance de cette île au point de vue des services qu’elle peut rendre à la mère patrie consiste dans sa situation. Lorsqu’on aura percé l’isthme de Panama, elle deviendra le point de ravitaillement de tous les navires qui se rendront en Australie après avoir traversé le canal. Elle est à moitié route entre Panama et Sydney, et elle réunit toutes les conditions nécessaires pour devenir un point de relâche des plus agréables.


III

Dans cette course rapide à travers nos possessions d’outre-mer, j’ai laissé de côté celles qui n’avaient pas d’importance et je me suis borné à déterminer, à l’aide de documens officiels et plus souvent en faisant appel à mes souvenirs, quelles sont les conditions dans lesquelles les Européens peuvent y vivre, la somme de dangers qu’ils y courent, les avantages que le pays peut en retirer. Quelque incomplète qu’ait été cette revue, elle suffira cependant, je l’espère, pour justifier les conclusions que je vais en tirer.

Notre domaine colonial est assez vaste pour que nous ne devions pas songer actuellement à l’accroître et il faut, pour le moment, renoncer à toute entreprise, à toute aventure de ce côté-là. L’état de nos finances nous fait un devoir de gérer ce patrimoine avec économie, et notre intérêt nous conseille de l’administrer avec prudence. Il faut éviter, autant que faire se peut, les conflits et les expéditions militaires. On le peut presque toujours lorsqu’on ne les provoque pas. Se jeter au milieu de populations à demi sauvages pour leur imposer sa volonté par la violence, c’est commettre une injustice et une maladresse tout à la fois. La force n’a jamais rien fondé de durable, et quand on tient à faire respecter son droit, il faut commencer par respecter celui des autres. Les armes dont il faut se servir avec les peuples qui commencent, comme avec les enfans qui débutent dans la vie, sont la douceur, la patience et la justice unies à une fermeté inébranlable. Comme le père de famille, l’Européen doit savoir se faire aimer et craindre en même temps, par les populations primitives au milieu desquelles il vient se placer. Cette conduite est assurément plus difficile à suivre que celle qui consiste à les soumettre par la violence ; mais elle est plus digne, plus équitable et plus conforme aux véritables intérêts du pays.

L’entretien de nos possessions d’outre-mer n’est pas très dispendieux par lui-même. Tandis que leurs budgets locaux réunis s’élèvent à 55,238,737 francs, elles ne coûtent à la métropole que 37,294,325 francs. C’est à peine le prix de deux navires cuirassés, et l’Algérie seule coûte deux fois davantage. Les colonies françaises ne peuvent donc pas être considérées comme une charge par un pays qui dépense 3 milliards par an.

Nous pouvons, comme on le voit, sans nous imposer de grands sacrifices, conserver notre domaine d’outre-mer tout entier, à la condition de le gérer avec sagesse ; de ne pas chercher à l’accroître et d’éviter, autant que possible, les conflits et les expéditions de guerre. Les partisans des aventures et de la colonisation à outrance trouvent qu’une pareille conduite manque de prestige et n’est pas conforme au passé chevaleresque de la France. Ils estiment qu’il n’est pas digne de nous de reculer devant les difficultés et qu’il faut aller jusqu’au bout dans les entreprises commencées. A leurs yeux, le patriotisme exige que nous soumettions les Hovas comme les Toucouleurs. Le patriotisme est un sentiment de premier ordre, qu’il ne faut pas mettre en avant dans les questions où il n’est pas en cause. Il n’est personne qui songe à épargner l’argent ou les hommes lorsque les grands intérêts du pays l’exigent, ou quand l’honneur national le commande ; mais ces grandes choses-là n’ont rien à voir dans les petites questions coloniales. Il n’y a pas plus de gloire à vaincre des peuples qui se défendent avec des sagaies et des fusils de traite, qu’il n’y a de honte à quitter un pays parce qu’il est trop malsain pour qu’on puisse y vivre. La seule chose que l’honneur national exige impérieusement, c’est qu’on reste fidèle aux engagemens qu’on a contractés ; c’est pour cela qu’il ne faut pas les prendre à la légère. Nous ne pouvons pas abandonner nos anciennes possessions. Elles nous sont unies par un passé qui fut glorieux et prospère, par des dangers courus en commun ; ce sont là des liens qu’on ne brise pas. La mère patrie se doit surtout à ses enfans malheureux. Il ne nous est pas permis davantage de nous retirer des pays dans lesquels nous nous sommes récemment implantés, parce que nous nous y avons contracté des engagemens et signé des traités qui nous enchaînent. Nous ne pouvons pas, sans manquer à la parole de la France, abandonner des populations qui ont eu confiance en elle à la vengeance de leurs ennemis. Nous n’avons pas de ces choses-là dans notre histoire. On y trouve bien des légèretés, bien des erreurs, parfois même des fautes, mais on n’y voit ni trahisons ni infamies : ne commençons pas, et à défaut d’une situation plus prospère léguons au moins à nos enfans un passé dont ils n’aient pas à rougir. C’est encore le plus bel héritage qu’un père puisse laisser à ses fils, une génération à celle qui lui succède.

Pour conduire nos affaires coloniales avec cette prudence et cette habileté, il faudrait d’abord les bien connaître. Elles sont délicates, compliquées ; elles exigent une étude approfondie de toutes les questions économiques et commerciales, jointe à l’expérience personnelle de la vie des colonies ; à la notion parfaite du passé et des intérêts de chacune d’elles. Les administrateurs qui réunissent ces conditions sont rares. On en trouvait pourtant autrefois, lorsqu’on savait les choisir en dehors de la politique et qu’on les maintenait à leur poste pendant une longue suite d’années. Aujourd’hui, on place à la tête de cet important service des hommes d’état éminens sans doute, mais absolument étrangers aux intérêts dont ils prennent la charge. Ils n’ont pas le loisir de se familiariser avec eux, parce qu’ils ne font que passer à la direction des colonies. « On s’y arrête si peu, me disait récemment l’un d’eux, qu’on n’a pas le temps de recevoir de réponse aux lettres qu’on a écrites en arrivant. » Un pareil état de choses explique la façon dont nos intérêts coloniaux sont gérés ; mais, s’il se prolongeait, il ne tarderait pas à les compromettre d’une manière définitive. Il n’est que temps de revenir aux erremens du passé, de remettre la direction de nos affaires d’outre-mer à ceux qui en ont fait une étude sérieuse et de les y laisser à poste fixe, en les plaçant en dehors du courant de la politique, à l’abri de ses secousses et de ses fluctuations.


JULES ROCHARD.


  1. De la Colonisation chez les peuples modernes. Paris, 1874.
  2. La surface des colonies réunies est de 1,457,707 kilomètres carrés et celle de la France de 528,400. La population de la France est de 38,100,000 habitans, colle des colonies de 21,897,000. (Alfred Rambaud, la France coloniale. Paris, 1886.)
  3. L’Expansion coloniale de la France, étude économique, politique et géographique sur les établissemens français d’outre-mer, par M. de Lanessan, député de la Seine. Paris, 1886.
  4. En 1883, le budget de la colonie s’est réglé de la façon suivante :
    Recettes. 28,483,141 fr. 70
    Dépenses obligatoires 18,285,930 70
    — facultatives 8,141,136 25
    — extraordinaires 2,056,074 75
    Total des dépenses 28,483,141 fr. 70