L’Affaire Dreyfus/À M. Lucien Millevoye

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                           À M. LUCIEN MILLEVOYE

Il fait triste au dehors ; le ciel est tout gris, les façades des maisons semblent suinter de la suie. Et je pense à vous ; je veux dire que je ne pense à rien...

Ce n’est pas, pourtant, que vous me soyez indifférent ou antipathique. Je vous dois des heures gaies. Quand le découragement me prend, j’achète La Patrie, et cela me réconforte. Vous ne vous doutez pas, vous ne vous douterez jamais de la cocasserie énorme de vos articles. Vous avez surtout le secret de les terminer par des exclamations vraiment admirables, et qui n’appartiennent qu’à vous... Jamais vous ne saurez combien vos : « Vive la France, gredins ! », vos : « Au revoir, messieurs ! », vos : « À demain, traîtres  ! » m’ont souvent réjoui. Quand on doute de soi et qu’on vous lit, l’effet est miraculeux ; on a, tout de suite, une petite fierté de soi-même... Et c’est consolant !

Ah ! monsieur, il y a une chose qui m’étonne et que j’admire : c’est votre bêtise, c’est votre persistance, votre ténacité dans la bêtise ; de quoi vos amis s’amusent plus encore que vos adversaires... Comment cela peut-il arriver que vous n’ayez jamais de répit, jamais le moindre repos dans la bêtise ?... Je sais bien que, quand on est bête, c’est pour longtemps... Mais avoir, comme vous avez, cette tension extraordinaire, continue, éternelle, dans la bêtise, n’est-ce point un prodige ?... Je laisse de côté vos autres qualités. Elles sont nombreuses et profondes... Mais la bêtise les dépasse, et, pour ainsi dire, les annule. On ne voit qu’elle !... Mais comme on la voit bien et comme on la voit mieux !...

Tenez, hier, je lisais La Patrie ... Vous vouliez bien vous y occuper de nous... et j’ai passé une heure de gaîté charmante...

Il est avéré, par des documents authentiques, puisés sans doute au dossier ultra-secret que vous légua le nègre Norton , il est avéré que Francis de Pressensé, Pierre Quillard et moi, nous sommes, tout simplement, d’affreux poltrons – poltrons, je vous l’accorde, mais pourquoi affreux ? – et que notre vie se passe à fuir, constamment devant quelqu’un et devant quelque chose.

En ce qui me concerne personnellement, mon Dieu ! vous avez tort, tout en ayant raison, car si j’avoue que "j’ai fui" devant le ridicule à jamais inexpiable de me battre avec vous , c’est que, pas une minute, je n’ai considéré en mon âme et conscience que vous fussiez quelqu’un et que "votre épée" fût vraiment quelque chose. Je vous ai d’ailleurs, en son temps, expliqué pourquoi, dans une très courte lettre que vous vous êtes bien gardé de publier, car vous êtes un brave à trois poils, et même à trois bonnets à poils. Et puis, faut-il que je vous le dise ?... Vous avez de trop grandes jambes... Don Quichotte s’est battu avec des moulins à vent... Moi, je me suis battu avec M. Déroulède. Et j’ai juré de ne pas recommencer... Je n’avais pas la sensation de me battre contre un homme, mai bien contre une arche de pont... Je voyais entre ses jambes des paysages infinis, des forêts, des fleuves, des coteaux, d’immenses ciels... Qu’est-ce que j’aurais vu entre les vôtres, qui sont bien plus grandes que celles de M. Déroulède ?... Je ne veux pas y songer.

Soyons sérieux et revenons à votre article.

En ce qui me concerne, je vous ai fait des aveux complets, et néanmoins restrictifs ; en ce qui concerne mes amis et moi, c’est une autre histoire.

Henri Rochefort, par Nadar

Nous n’avons pas à vous le cacher plus longtemps. Si nous sommes lâches individuellement, nous le sommes bien davantage collectivement. Chaque fois que nous avons tenu une réunion publique – et Lebrun-Renault, qui sait tout, sait si nous en avons tenu quelques-unes  ! – nous avons été sans cesse battus, culbutés, rossés, et finalement mis en déroute ; tellement qu’il est incompréhensible que nous puissions être encore vivants. C’est là une obstination vraiment criminelle, dont vous nous annoncez charitablement que nous serons bientôt guéris de par la vertu de vos revolvers et de vos matraques, et dont s’indignent votre Patrie et L’Intransigeant de M. Rochefort — un brave, celui-là ! — et La Libre parole de M. Drumont, chaque fois que ces nobles feuilles, si patriotiquement véridiques, content, avec le charme qu’on leur connaît, le récit de nos défaites décisives et de leurs victoires.

À Orléans, par exemple, dont vous voudrez bien rappeler le souvenir, avec cette sûreté, cette délicatesse d’information qui caractérisent votre journal, je croyais que vos braves copains nationalistes et antisémites — qui pratiquent si allègrement la pince-monseigneur — avaient été déménagés, hors de la salle de réunion, dans un entrain merveilleux ?... Erreur ! Toute réflexion faite, et le saint-esprit de Norton étant descendu en vous, il paraît que c’est nous qui l’avons été, et combien ignominieusement !... Je ne suis pas fâché de le savoir, comme, par la même occasion, je suis heureux d’apprendre que, poursuivis par les héroïques gourdins des patriotes orléanais, et pour échapper à leur colère, nous fûmes obligés de nous enfuir, verts de peur, sous des déguisements de femme !

Paul Deschanel

Et moi, monsieur, moi qui, dans ma candeur stupide, m’imaginais que nous étions sortis du théâtre le plus tranquillement du monde, sans escorte, sans gendarmes, et que nous avions gagné, à pied, en nous promenant, la gare des Aubrais où nous attendait le dîner, ce fameux dîner que, à chaque déplacement, prépare à nos estomacs de traîtres le syndicat de la trahison ! ... Eh bien, il faut en rabattre !... Car, avec votre intelligence supérieure, et vos habitudes de critique historique, si fort appréciés de M. Deschanel, vous avez compris et prouvé que nous ne sommes pas seulement de pâles poltrons et de verts fuyards, mais aussi des traîtres et — ceci comporte cela — des vendus !

Avouez tout de même que nous sommes des vendus bien maladroits, et que, si nous sommes, comme tout l’indique, vendus à l’Angleterre, nous travaillons pour elle avec moins d’ardeur que les patriotes de La Patrie, dont il ne dépendrait pas que leurs fureurs stupides et leurs imbéciles provocations fussent un danger permanent, si La Patrie pouvait être un danger autre qu’elle n’est, je veux dire un danger contre la langue et contre l’intelligence nationales...

Et, sur ce, Monsieur, bien le bonjour à Esterhazy  !

Octave Mirbeau, L’Aurore, 19 janvier 1899.