L’Affaire Dreyfus/Apologie pour Arthur Meyer

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                    APOLOGIE POUR ARTHUR MEYER

Ceci n’est qu’un trait de mœurs bourgeoises, mais il peint admirablement l’époque très spécialement hideuse, et la sorte de bouleversement social où nous sommes. Qu’il me soit donc permis, aujourd’hui, de dédier ces quelques lignes à M. Arthur Meyer, homme du monde. C’est même, si j’en crois les échos mondains, très bie porté, cet hiver, dans les salons de Pellieux et d’Esterhazy.

Samedi soir, à Rouen, après la conférence que Louis Havet, Francis de Pressensé et moi donnâmes dans la grande salle du Château-Baubet, nous rentrâmes à l ‘Hôtel d’Angleterre où nous étions descendus. Disons en passant à La Patrie et à La Libre parole, qui content notre fuite éperdue – fuir, toujours fuir ! – que nous rentrâmes fort tranquillement à pied, les antisémites étant occupés à assommer, dans sa voiture, un brave monsieur qu’ils avaient pris pour notre ami Pressensé et qui n’était autre qu’un de leurs plus fervents alliés... La sagesse des nations nous explique qu’on n’est jamais trahi que par les siens...Ce pauvre monsieur en a fait samedi la dure expérience. Il est vrai qu’il fut assommé selon les règles nationalistes, aux cris de « Vive l’armée ! », ce qui dut lui être une consolation et même un orgueil. Disons encore qu’il est fort heureux pour les antisémites que cette diversion soit arrivée à point et qu’elle ait empêché une collision entre eux et nos amis, bien résolus, dès la première provocation, à leur administrer, comme dit Jules Guérin, « une joyeuse raclée » dont le résultat ne pouvait pas être douteux.

Donc, nous étions rentrés à l’hôtel, sans encombres et fort gaiement, et nous avions faim. J’en appelle à M. François Coppée, rien n’aiguise l’appétit comme le parler franc, nous nous fîmes servir un peu de viande froide dans la salle du restaurant. Mme Louis Havet et ma femme étaient avec nous... Vous verrez tout à l’heure pourquoi je fais intervenir, en ce récit, la présence de ces dames.

Au premier étage de l’hôtel, juste au-dessus du restaurant, il y avait un grand bal organisé par des personnes de l’armée, de l’aristocratie et du haut commerce rouennais... Arthur Meyer aurait trouvé beaucoup de choses à redire au point de vue de l’élégance... Non, ça n’était pas très élégant, très smart, pour parler comme Le Gaulois... Ça ressemblait, mon Dieu, ça ressemblait un peu à une noce... Si ledit Arthur Meyer eût été là, il n’eût pas épargné les critiques, et il eût conseillé à ces jeunes gens de mettre beaucoup moins de moire aux revers, de beaucoup moins gros bouquets à la boutonnière de leur habit... Mais enfin, tel quel, en tenant compte de la latitude, on peut dire de ce bal qu’il était, en somme, assez convenable...

Il devait y avoir une grande foule dans ces salons, car de nombreux invités circulaient dans l’escalier et se promenaient dans le vestibule, dont les portes s’ouvrent sur le restaurant où nous étions. C’était, pour la plupart, espoir es dictatures prochaines et des restaurations futures, des jeunes gens... Si tant est qu’on puisse dire de ces gens qu’ils fussent jeunes, avec leurs faces pâles et fripées, leurs pauvres crânes étroits et fuyants, dont la conformation microcéphale s’accusait dans une calvitie précoce. Il y avait aussi parmi eux quelques officiers, les uns en civil, les autres en militaire, et qui ne déparaient pas du tout le spectacle anthropologique que nous avions devant les yeux... Et nous eûmes tout de suite, à la bonne éducation dont ils firent preuve, l’idée très nette du renouveau de politesse et de belles manières que serait une cour impériale ou royale...

Dès qu’ils eurent appris quels traîtres infâmes, quels ignobles vendus nous étions, ils vinrent se masser devant la porte du restaurant et nous regrdèrent manger, en faisant tout haut des réflexions qu’ils supposaient désobligeantes, les pauvres petits diables !... mais contre lesquelles, en vérité, l’habitude de les entendre, et par de telles bouches, nous a, croyez-le bien, cuirassés d’une triple armure d’indifférence, de pitié et de mépris !... Aes triplex !...

Nous n’avons pas été hués aujourd’hui, et personne ne nous a jeté de pierres, ni menacés de mort !... Est-ce dnc que nous n’avons pas fait notre devoir ?... Est-ce donc que nous n’avons pas, aujourd’hui, proclamé une vérité... pourrions-nous dire avec un étonnement douloureux, comme le philosophe antique.

Mais les beaux jeunes gens de Rouen nous évitèrent de nous poser ces mélancoliques questions. La soirée avait été bonne, sûrement :

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— Oh ! là ! là ! disait l’un.

— Quelles sales fêtes disait l’autre.

— Parbleu !... des Juifs !

— Des vendus !

— Des protestants !

— Les Juifs, les vendus, les protestants, c’est kif-kif !

— À bas les Juifs !

— Vive l’armée !

La joie d’injurier des femmes, ou plutôt de se montrer devant des femmes d’authentiques goujats rt de parfaits voyous, excitait leur verve bien nationaliste. Ils continuèrent ainsi longtemps. Vraiment nous jouissions de leur esprit et de notre conscience.

Pourtant, je dois reconnaître qu’ils ne poussèrent pas le patriotisme jusqu’à menacer de leurs gourdins ces deux dames, comme firent les admirables, chevaleresques et galants patriotes de Toulouse. D’abord, ils n’avaient pas de gourdins. Ensuite, là encore, il faut tenir compte de la latitude. En dépit de l’émulation antisémitique qui tend à unifier la France sous la loi de l’assassinat, la Normandie n’est pas le Midi, du moins pas encore. Il ne faut, cependant, désespérer de rien, avec l’aide de Dupuy, de Freycinet et de Quesnay de Beaurepaire...

Quand nous nous levâmes de table, les patriotes aux revers de moire trop brillants, aux gardénias trop gros, se dispersèrent comme une volée de moineaux... On ne les revit plus...

J’ai tenu à rapporter ce petit fait, insignifiant en soi, mais qui, pourtant, en dit long sur l’tat de l’âme française et sur les mœurs nouvelles. Il se reproduit, partout, avec plus ou moins de pittoresque grossier, plus ou moins d’intensité, plus ou moins de sauvagerie, avec des variantes, selon les coutumes du milieu...

Oui, la France sera belle quand Arthur Meyer, gentilhomme de la chambre, rincera les cuvettes et préparera le bain de la monarchie !...

Octave Mirbeau, L’Aurore, 16 février 1899