L’Affaire Dreyfus/Apologie pour Vacher

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                          APOLOGIE POUR VACHER

Ce qui se passe au Parlement, ce qui s’y tripote, ce qui s’y complote, ne nous intéresse généralement pas. De ce milieu servile et pourri, nous n’attendons point le triomphe de nos idées de justice. Ce triomphe est en nous, dans la constance de nos efforts, dans l’action de nos énergies individuelles : pas ailleurs. Tel qu’il est, recruté parmi toutes les déceptions et les rancunes de la vie provinciale, et tel qu’il fonctionne, le Parlement se trouve dans l’impossibilité absolue d’accomplir un acte de justice sociale, de convier à une œuvre de réparation humaine. Il ne le peut pas plus que le chardon ne peut produire des roses et que le nègre Norton ne peut faire à Millevoye une âme blanche. En plus de ces causes générales qui le vouent à l’impuissance, il est une cause particulière qui vient de son origine électorale, laquelle fut le mensonge. Tous ces gens furent élus sur cette base unique, et, comme ils disent dans leur jargon, sur cette seule « plate-forme » : le mensonge. Tous ces gens furent élus pour laisser au bagne un innocent. Ils ne peuvent qu’ajouter leurs propres infamies à l’infamie des gouvernants qui les mènent à la décomposition, à la pourriture finale, comme mène un morceau de viande puante le chien qui la flaire dans le vent... Et l’on se représente assez bien Dupuy sous la consubstantialité de cette viande et de cette odeur. Cette réunion d’hommes à tout faire, à tout vendre, qu’un même ignoble appétit pousse aux sales besognes et groupe autour des proies promises, nous est un spectacle édifiant et consolateur, car nous y apprenons la haine, de jour en jour plus vivace, de ce qu’on appelle le gouvernement et la politique. Il est bon, il est moral, que le peuple assiste à toutes ces échéances ignominieuses, et qu’il comprenne enfin que ce geste imbécile des jeter des noms dans des urnes n’est qu’une duperie, et qu’il en crève un peu tous les jours.

Pourtant une chose m’inquiète, en même temps qu’elle m'amuse.

Joseph Vacher, assassin et violeur d'adolescents des deux sexes, guillotiné le 31 décembre 1898

Au nombre des interpellations sensationnelles et si ridiculement inutiles, dont les journaux nous ont donné, hier matin, la longue énumération, je n’en vois aucune visant le cas spécial, et spécialement monstrueux, de ce futur forçat, Cavaignac. Ainsi, voilà un criminel plus authentiquement criminel que Troppmann, Vacher, Pranzini, non seulement un criminel d’État, mais un criminel de droit commun, un criminel qui, étant ministre, étant homme aussi, apporte à la tribune de la Chambre, pour établir la culpabilité de Dreyfus innocent, trois faux, et qui, sachant, en son âme et conscience de faussaire, que ce sont des faux, les fait afficher sur tous les murs de toutes les communes de France !... Et il n’y aura pas de sanction à ce crime audacieux, dont je ne vois pas dans l’Histoire, dans toute l’Histoire, qu’il s’en soit jamais rencontré un plus odieux, plus lâche, et qui outrage à ce point la conscience publique ! Et après un tel forfait, volontaire, calculé, M. Cavaignac va pouvoir revenir à la Chambre, s’y pavaner, comme Mercier et Gonse se pavanaient, l’autre soir, sur les tréteaux de « la patrie française », y parler, peut-être !... Et aucun, parmi ces députés si impudemment mystifiés, ne viendra arracher de son banc, ou chasser de la tribune, cet homme que l’Histoire s’apprête à charger de toutes ses malédictions ! Aucun même ne proposera que ce livide assassin du droit, ce chourineur de la justice, que ce violateur des antiques sépultures de la vérité, soit flétri, selon les rites parlementaires, par un de ces ordres du jour si prodigieusement comiques, et qui semblent rédigés par M. Courteline, le poète tragique du rire. Oui, je sais bien, mais puisque c’est leur seule arme de flétrissure !

Georges Courteline, par Charles Léandre

Notez bien qu’en constatant cette lacune, je n’ai pas exprimé le vœu qu’elle soit comblée aujourd’hui. Je pense qu’une telle situation parlementaire est faite pour nous réjouir, et pour nous servir. Il ne me déplairait même pas que, loin d’être flétri, M. Cavaignac fût acclamé par ses propres compères. Plus on outrage la raison, plus on insulte à la pitié, plus on précipite la justice dans les bas-fonds de la politique, plus on retarde l’heure des responsabilités nécessaires et des indispensables expiations, et plus on les rend lourdes et terribles !

Qu’ils déposent donc des couronnes sur la face obscène et tombale de Dupuy, que la justice guette aussi, si l’albuminerie qui le ravage ne l’arrache au châtiment... Qu’ils portent en triomphe infâme l’infâme Cavaignac, s’ils veulent et s’ils osent !...Ces couronnes et ces triomphes, et chaque minute qui s’écoule sans justice, créent un peu plus de besogne prochaine pour le prochain bourreau !

Ah ! ne nous pressons pas de la demander, la justice, pour l’avoir plus complète !

Godefroy Cavaignac

Hier, je l’ai rencontré dans la rue, Cavaignac. Vous avez vu ce pâle visage et ces yeux glacés qui gardent comme un reflet des guillotines ancestrales ? Il marchait sur le trottoir, d’une allure à la fois inquiète et provocatrice – ce n’était, vous le pensez bien, ni le remords, ni la crainte qui lui donnaient cette impression d’inquiétude –, car cet homme roule encore, dans sa tête obstinée, je ne sais quel monstrueux espoir de sang... Non, non, c’était l’arrêt de son ambition, la perte de son pouvoir, l’impuissance où il est de tuer encore quelque chose de l’âme du pays... Mais rien, ni sur son visage, ni dans ses yeux mornes, ni sur son dos de dégénéré, ni sur sa nuque d’assassin, ne marquait qu’il portât le lourd poids de ses crimes...

Des gens qui le reconnaissaient l’examinaient curieusement et sans haine. Cet homme, cette apparence d’homme, qui est une offense vivante à l’humanité, et qui fait, sur la nature dont il est l’opprobre, comme une tache de honte, quelques-uns même le considéraient preque avec admiration, avec cette admiration que Judet, fils de Judas, sut inculquer au lamentable et dérisoire troupeau des lecteurs du Petit journal.

Alors, je pensai à tous les pauvres diables qui peuplent les prisons et les bagnes, je pensai à tous ceux-là qui meurent comme des bêtes, sous le fouet des gardes-chiourmes... Je pensai aux pauvres fous qui heurtent leurs têtes sanglantes aux murs des cabanons... Et, par un défi de tout ce qui peut rester de justice, même au fond de l’obscure conscience de la brute, je pensai, avec un frisson de colère, que cet homme qui marchait devant moi était libre... Libre, ô doux voleurs, ô chers assassins, et vous toutes, leurs sœurs de misère, ô putains douloureuses et saintes !...

Octave Mirbeau, Le Journal du peuple, 3 mai 1899.