L’Affaire Dreyfus/En province

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                                   EN PROVINCE
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On ne se doute pas combien peu la Vérité a pénétré en province.. La province – réserve inépuisable de forces nationales – vit, ou plutôt sommeille sous la domination spirituelle des Croix et du Petit Journal. Ce qu’elle sait de l’affaire Dreyfus, et, en général, de toutes choses, elle ne le sait que par les odieux et quotidiens manuels du mensonge clérical et de l’imposture militariste. Le Petit Journal et les Croix sont pareils à ce criminel qui, par les campagnes, les montagnes et les forêts, s’en allait, jetant du poison dans les sources. Pour la province, Dreyfus est coupable : il a vendu à l’Allemagne en bloc son pays que, nous autres dreyfusards, nous vendons, chaque jour, en détail, à l’Angleterre... À l’Allemagne et à l’Angleterre de s’arranger entre elles.

La province – trésor des antiques vertus françaises – ignore encore ce qui s’est passé à la Cour de cassation et comment fut proclamée l’innocence de Dreyfus. Car l’affichage de l’arrêt n’a été qu’un leurre. Tout le monde le commente selon Judet et selon Escobar, mais personne ne le lit. La pluie le soleil, l’éclaboussement des voitures, et la canne des passants en ont eu raison. De la Cour de cassation elle-même et de son œuvre de réparation, la province ne sait qu’une chose, c’est que cette assemblée de bandits a été achetée aussi par un peuple féroce qu’on ne connaissait pas jusqu’ici, qui doit vivre, géographiquement, quelque part entre la Huronie et la Loufoquerie et qu’on appelle : les Kosnpdqu... Ah ! il faut entendre toutes les mornes histoires qui se débitent entre braves gens, le soir, sur le pas des portes ou au fond des boutiques... C’est à pleurer !

Le plus étrange, c’est que, convaincue de l’abjection de Dreyfus et de son crime, la province ne se passionne pas. Impossible de le faire sortir de son calme pesant et de sa torpeur... Que Dreyfus soit vraiment un traître, ou qu’il soit innocent, et que, innocent, il ait subi l’indicible martyre sous les tenailles de Lebon et les brodequins de Chautemps, de même que l’élégant gentilhomme de Nion, la province « s’en fout ». Le conseil de guerre de Rennes acquittera ou condamnera, cela lui est totalement indifférent. La province « s’en fout ».

— Mais enfin, s’il est innocent ?... disais-je à un gros bonnet du pays... Vous ne sentez donc pas quel affreux crime ce serait ?...Et quelle tache à jamais ineffaçable sur l’histoire de notre pays ?... — Ah ! ces Parisiens !... répondit l’homme... quels bavards !... et comme ils se font de la bile pour peu de chose !...

— Innocent !... innocent !... ne cessai-je de répéter.

Alors le bonhomme haussait ses fortes épaules et me regardait d’un regard malicieux.

— Et puis après ?... fit-il... c’est-y ça qui fera vendre le blé plus cher, et qui donnera aux pommiers plus de pommes, et plus de viande aux bœufs, dans les herbages ?...

— Innocent, je vous dis !... Comprenez donc le sens terrible et auguste de ce mot... Et, à vous le répéter, ce mot, n’avez-vous pas un frisson qui vous secoue de la nuque aux talons ?...

— Eh bien, tenez !... J’ai à louer une belle villa, sur la côte, à deux pas d’ici. Si, après le conseil de guerre, Dreyfus voulait la louer... eh bien ! je ne dis pas non. Vous pouvez le prévenir, votre Dreyfus, car je ne suis pas un sans-cœur, moi... Il n’y a pas, dans le pays, une villa qui soit aussi bien meublée et qui ait une pareille vue. D’habitude, cette villa, je la loue cinq mille... L’année dernière encore il y avait là un général... pour Dreyfus ce sera quinze mille...

— Et pourquoi ?

Le gros homme ricanait ; la malice suintait de ses yeux, comme une légère sécrétion purulente :

— Dame ! répliqua-t-il... Un traître, comme lui... faut bien que ça profite au moins à quelqu’un.

Et la Vie marche, sous les molles caresses de la brise, la mer mollement se balance. Les prés sont gras et verts ; les moissons couvrent les champs de nappes dorées : la forêt s’écoute chanter un chant profond de ses harpes et de ses orgues. Mais, nulle part, je ne retrouve l’écho des angoisses qui me tenaillent le cœur. Et je n’aime plus à regarder la mer, ni les champs, ni les forêts, car il me semble que l’homme y a laissé quelque chose de sa laideur et de son impiété, et qu’il a désolidarisé la nature de mes anxiétés, de mes espérances, de mes enthousiasmes... Et j’éprouve une sensation accablante et douloureuse à penser que tant qu’on n’aura pas enlevé de la vie morale de notre pays ce poids horrible, cet entassement d’injustices, qui l’étouffe et qui l’écrase, la beauté elle-même ne sera qu’une amère souffrance.

Dans ces moments tragiques où se joue la destinée de tout un peuple, et où j’imagine que tous ceux-là qui sentent, qui pensent et qui aiment, ne devraient avoir qu’une pensée commune de défense, rien ne m’est plus pénible que cette indifférence lourde et vaseuse où le pays s’enfonce de plus en plus. Chaque jour, de la colère sauvage ou de l’erreur violente, on peut espérer des réactions salutaires... Qu’espérer de cette atonie, qui fait que chaque face humaine est un mur intraversable, où les mots d’appel et de pitié se brisent avant d’avoir été entendus, où les idées généreuses — même les idées de justice retombent en miettes, en poussières vaines que le vent emporte aussitôt ?... À Paris, du moins, les haines font illusion parce qu’elles sont organisées. L’antisémitisme sauvage et le nationalisme au front de taureau y ont créé des métiers de camelot. On crie : « Mort aux Juifs ! » et « Vive l’armée ! » comme on vend La Patrie, des chaînes de sûreté, des cartes transparentes ou des chiens volés... Ici, les haines sont silencieuses, inactives et inexpressives, et l’on ne connaît pas l’aiguillon qui les pourrait mettre en mouvement. La seule affaire, la grande affaire, est d’obliger les étrangers à payer deux francs ce qui vaut deux sous et, quand on le peut, à le payer deux fois. Car telle est l’œuvre de fraternité accomplie par le nationalisme que les Français sont, l’un pour l’autre, des étrangers dans leur propre patrie et que, dans un village, tout ce qui n’est pas du village – bêtes ou gens – est « l’étranger ». Partout où je vais je vois la méfiance dans tous les regards, et la haine dans tous les cœurs... Alors que nous caressons ce rêve magnifique d’abolir les frontières et de fraterniser avec les peuples, le stupide nationalisme multiplie les frontières, non seulement de peuple à peuple, de région à région, de village à village, mais d ‘homme à homme. C’est le retour à la barbarie, la régression aux époques de la force brutale , où l’homme fort, l’homme élu, celui qu’« ils » cherchent encore dans les ténèbres de la férocité humaine, était la brute horrible et sanglante qui avait le plus tué, le plus pillé, le plus massacré.

Ô Patrie, idole toujours gorgée de viande humaine, quand donc auras-tu fini d’accomplir, sur l’humanité, ta besogne sinistre ?

Octave Mirbeau, L’Aurore, 22 juillet 1899