L’Affaire Dreyfus/Inquiétudes

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                                   INQUIÉTUDES

Le hasard a voulu que je rencontrasse, hier, dans la soirée, M. Arthur Meyer... Il était en habit, comme de coutume, et fort abattu.

— Je n’y comprends rien !... me dit-il. Je ne comprends plus rien à la France, ni à l’Allemagne, ni au patriotisme, ni à l’antisémitisme, ni à rien de rien !... Depuis samedi, où le criminel Brisson ne craignit pas de déchaîner sur la patrie tous les malheurs que j’avais prédits et qui ne sont pas venus, je suis dans un coma prodigieux !... Que notre cher Paris, le vieux Paris de notre cher Drumont, ne soit pas à feu et à sang... et que les Allemands, ainsi que je l’avais si explicitement prophétisé, ne soient pas encore installés à Versailles... je n’en reviens pas ! Ah ! nous n’avons pas de chance, et ce pays est bien malade !... Un pays qui subsiste après une telle infamie, et qui n’est pas mort, est un pays perdu !... Ou alors les mots n’ont plus de sens !...Avouez pourtant que la campagne était rudement menée et que, en ce qui me concerne, moi, Arthur Meyer, directeur du Gaulois, j’ai eu des plans de bataille admirables !...

— Vous êtes un grand politique ! déclarai-je, pour le consoler un peu.

— Je suis un un grand politique, c’est vrai... expliqua M. Arthur Meyer... Et pourtant rien ne me réussit...Est-ce inconcevable !... Il suffit que j’entre dans un parti pour qu’il s’effondre... Voyez le boulangisme !... Qui donc eût jamais pensé que ce mouvement... de fonds, si populaire au début, pût finir dans un gâchis de néant ?...

— En effet... C’est à ne pas croire !...

— Et l’antisémitisme, cette noble fleur de la réaction, si j’ose dire ?... Vous ne nierez pas que l’antisémitisme fut une cause vraiment élégante et superlativement héroïque ?... Un parti qui réunit sous le même drapeau tout un État-Major, les jésuites, le Beau Blond, la Guiche, le Béret, Pollonnais et Jean Béraud, c’était quelque chose de formidable et de bien français !... Le cri de « Mort aux Juifs ! » proféré par moi et par toute la rédaction du Gaulois, cela avait de l’allure, de l’originalité, de la mondanité !... Et nous avions tout pour nous : l’armée, la magistrature, le clergé, la presse, le Parlement, l’aristocratie, la bourgeoisie, le peuple, et même les Juifs les plus notoires !... Comment admettre que nous ne triompherions pas ?... Et maintenant, je m’en rends compte, tout est perdu.

— Même l’honneur !...

— Même l’honneur !... répéta machinalement M. Arthur Meyer... puisque Paris est tranquille et toujours debout, et que la France n’a pas été livrée aux cent mille soldats ivres de notre cher commandant Esterhazy !...

Il était si triste, si patriotiquement triste, que je me sentis ému. J’essayai de lui donner un peu d’espoir...

— Enfin, tout n’est pas fini encore... Vous pouvez toujours lutter, que diable !... Vous avez un ministre de la Guerre, sur qui déverser, au nom de l’armée, des tombereaux d’injures... Et je ne parle pas de la commission de la révision, que vous devez menacer de toutes les fureurs antisémites... Enfin, il reste pas mal d’escarpes que l’on peut charger de faire des diversions amusantes sur des personnalités dreyfusardes.

— Sans doute !... sans doute... répliqua faiblement, sans conviction, M. Arthur Meyer... mais tout cela serait pour l’amour de l’art... Car... je dois vous le dire... je n’ai plus confiance !...

Il se tut et, durant quelques minutes, soucieux et songeur, il sembla se livrer à un examen de conscience approfondi. Je respectai son silence.

— Dans les circonstances actuelles, il me faudrait Cornély... Cornély me manque beaucoup, aujourd’hui... Il a un tour de main dans la plume, ou , si vous aimez mieux, un tour de plume dans la main, qui me serait fort utile... Certainement, il arrangerait les choses !... Vous ne vous doutez pas combien ce Cornély est précieux !...

Il était tard et M. Arthur Meyer devait retourner au Gaulois... Nous sortîmes ensemble, et je l’accompagnai, quelques minutes, dans la rue...

La rue était tranquille... Les promeneurs allaient, venaient, d’un air béat, sans hâte et sans fièvre... M. Arthur Meyer s’écria tout d’un coup :

— Et pas de massacre dans la rue !... pas l’ombre d’un massacre dans la rue !... C’est incroyable !... décidément, ce pays n’a plus de sang dans les veines !... Il est pourri !... Quant à l’armée allemande, qui ne bouge pas... vraiment, elle est au-dessous de tout !...

Puis, me forçant de m’arrêter, soudain il me demanda :

— Que diriez-vous... que dirait Scheurer-Kestner... que dirait le syndicat de trahison si, au retour de Dreyfus, j’organisais une représentation de gala, en son honneur, et si, dans les colonnes du Gaulois, j’ouvrais une souscription nationale, pour lui élever une statue... comme à Bizet ?...

Et il me quitta, enchanté de son idée...

Octave Mirbeau, L’Aurore, 19 septembre 1898