L’Affaire Dreyfus/Le Cadavre récalcitrant

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                       LE CADAVRE RÉCALCITRANT

Il y a des gens dont la destinée est d’une déconcertante logique.

Tel M. Millevoye.

Ce véritable homme d’État , et même de coup d ‘État, apparaît un jour sur la scène politique, si je puis m’exprimer ainsi. À peine a-t-il fait quelques pas qu’il trébuche contre un faux. Il est allé à ce faux d’instinct, tout droit, la narine haute, comme les chiens vont à la charogne dont ils ont humé l’odeur dans le vent.

On se rappelle cette stupéfiante aventure qui se passa au pays des nègres... M. Millevoye débutait dans la carrière du faux ; il n’y était pas très d’aplomb... Il tombe sous l’indignation des uns et la risée méprisante des autres :

De la dépouille de Millevoye

Norton avait jonché la chambre.

On le ramasse, on l’emporte, on ne le voit plus.

Et voilà que, dix années plus tard, il reparaît... Norton est mort, lui !... mais les faux sont plus vivants que jamais. Seulement, ils ont changé de ministère et d’uniforme. Ils portent des képis galonnés et des culottes rouges... Ils n’écrivent plus avec des plumes d’oie, mais avec des sabres. Et c’est toujours le même amour sacré de la Patrie qui les inspire... L’odeur de ces faux que M. Millevoye avait flairée, un des premiers, le ramène donc à la politique, si je puis dire.

Alors il gesticule, crie, dénonce, menace et triomphe. Jamais, je crois, un homme n’accepta aussi résolument l’abjection de la sottise... Trahison !... Complot !... Les Allemands prêts à envahir la France, sous la conduite de Scheurer-Kestner, Trarieux, Reinach !... Il brandit les faux comme un glaive de justice, et comme un drapeau : « La France aux Faussaires ! » réclame-t-il avec des grimaces furieuses d’épileptique... C’est le cri qui, désormais, pendant plus d’un an, remplacera le « Montjoie et Saint-Denis ! » de nos pères. Ce cri se répète de Drumont à Arthur Meyer, de Pollonnais à Rochefort, du forçat Alphonse Humbert à Judet, dont le nom sinistre commence en Judas et finit en gibet... On dirait que la France est devenue un bagne en révolte. C’en est le langage et c’en est les mœurs !...

Puis, brusquement, un matin, le drame éclate ! ce n’était pas assez de la honte, il leur fallait du sang !... Et c’est la déroute, l’affolement !... La plupart, ils ne savent plus que faire, et ils tremblent !... Ils comprennent que ce sont les dernières convulsions de la bête, mortellement atteinte... Et déjà ils entrevoient les responsabilités, le châtiment...

Vous croyez peut-être que M. Millevoye va trébucher contre le cadavre du colonel Henry et disparaître, pour toujours cette fois, emporté dans le même linceul d’infamie et de malédiction ; car ce n’est pas seulement sa propre gorge que le faussaire galonné a tranchée d’un coup de rasoir, c’est la gorge de Millevoye, de Meyer, de Judet, de Drumont, de Cavaignac, de tous leurs pareils, complices du crime qu’ils ont couvert, qu’ils ont imposé, par la terreur, à la France, du crime abominable et lâche , au nom de quoi ils réclament le massacre de tous ceux qui ne voulaient pas s’incliner devant la loi du Faux !

Eh bien ! pas du tout... M. Millevoye ne bronche point à ce cadavre ; ses pieds ne glissent pas dans le sang... Aujourd’hui, il a les jambes plus fermes, le cœur plus solide, la peau tannée par l’expérience du crime.

Avec une admirable inconscience, qui n’étonnera que ceux-là à qui la physiologie si caractéristique de M. Millevoye n’est pas familière, il nous annonce qu’il va interpeller le ministre, demander la déportation, la fusillade, je ne sais quoi encore de nationaliste, non contre les faussaires, mais contre les victimes des faussaires.

M. Millevoye est de la famille morale de ce curieux assassin qui, après avoir tué et taillé en rouelles une vieille dame, s’aperçut que celle-ci, en se débattant sous le couteau, lui avait cassé une belle pipe d’écume et déchiré le pantalon. Il porta plainte et réclama des dommahes-intérêts... Ce fut le bourreau qui régla l’affaire.

Laissons donc M. Millevoye déposer son interpellation. Laissons donc croire à M. Millevoye qu’il est encore député, qu’il est encore quelque choe, et que Cavaignac n’est pas mort !... L’heure prochaine de la nécessaire expiation n’en sera que plus terrible.

Et je lis dans les journaux de vendredi : «  Le Président de la République est reparti hier, par l’express d’une heure vingt-cinq, pour Le Havre. Il commencera dès dimanche ses réceptions de chasse. Ensuite, le Président se rendra à Rambouillet, où l’on a reçu l’ordre de tout préparer pour le recevoir avec sa famille. »

Colonel Picquart

Il y a au bagne – et quel bagne ! – un innocent que M. Félix Faure sait innocent et qui, depuis quatre ans, subit la pire des tortures et le plus épouvantable des martyres ; pour l’avoir défendu, pour pouvoir le défendre encore, Émile Zola s’est condamné aux tristesses de l’exil ; pour avoir dénoncé à l’Humanité le crime sans nom, le colonel Picquart, pur héros, est en prison... Depuis mercredi, où M. Cavaignac, en préparant le suicide du colonel Henry, accomplissait le sien, la France, tout entière enfin réveillée, est dans une angoisse inexprimable !... Et M. Félix Faure commence ses déplacements de chasse... Il a un fusil nouveau à essayer, de nouvelles guêtres à inaugurer... Il va s’en aller de villégiature en villégiature, le brave homme ! C’est toujours le : « Madame, il fait grand vent et j’ai tué six loups ».Après Rambouillet, ses intimités charmantes, ses joies douces et les récits de M. Hugues Le Roux, Fontainebleau, peut-être, et l’éclat de ses réceptions !... Car enfin, on est souverain, n’est-ce pas ?... On est de l’Histoire...

Comment peut-il dormir, peut-il chasser, peut-il vivre avec ce poids affreux sur le cœur de savoir tout, et de tout laisser faire ?... Et comment ne sent-il pas que, bientôt peut-être, un immense cri de colère accueillera son nom, dans les rues, et viendra battre, contre les murs de cet Élysée, où il protégea, où il cacha le plus grand crime du siècle !... »

Mais ne troublons pas encore ses plaisirs, et son repos... Et même, mettons-le généreusement en garde contre Fontainebleau, où le souvenir de certains adieux pourrait sans doute jeter une ombre importune sur... l’absence de son remords.

Octave Mirbeau, L’Aurore, 5 septembre 1898