L’Affaire Dreyfus/Le Guet-apens de Toulouse

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              LETTRE À M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL
Charles Dupuy, Président du Conseil

C’est purement pour la forme que nous attirons votre attention sur les actes de sauvagerie policière et les tentatives d’assassinat nationaliste commis hier, 22 décembre, à Toulouse, actes et tentatives imprévus pour tout le monde, sauf pour vous, qui les aviez apparemment ordonnés et conseillés.

Nous étions venus sur la demande des étudiants républicains – ni étudiants, ni républicains ne vous agréent, à vous qui avez coutume d’assommer les uns et les autres –, nous étions venus pour parler sur l’affaire Dreyfus, où vous avez été complice, en 1894, avec M. Félix Faure, de la forfaiture du général Mercier, sur l’affaire Picquart, où, avec M. Félix Faure et M. de Freycinet, vous êtes encore complice de l’attentat du général Zurlinden  ; et enfin sur les lois scélérates, dans la confection et dans l’exécution desquelles vous avez assumé, avec M. Félix Faure, la plus odieuse des responsabilités.

Dès le 25, des appels menaçants étaient insérés dans la presse réactionnaire et nationaliste de Toulouse  ; et, le soir, une manifestation antisémite avait lieu sous les fenêtres de l’hôtel où nous étions descendus.

Votre préfet était donc, dès ce moment, averti. En outre, le 22 au matin, des affiches tricolores convoquaient « tous les amis de l’armée » à protester, drapeau en tête, contre les traîtres et les vendus que nous sommes et à se réunir à huit heures du soir devant le Théâtre des Variétés.

Parfaitement décidés à exercer notre droit élémentaire de tenir des réunions publiques, nous avons ouvert la séance à l’heure dite, au milieu du calme le plus parfait, avec un bureau composé d’étudiants et d’ouvriers révolutionnaires, en signe de l’alliance désormais indestructible entre ceux qui travaillent et produisent par le cerveau, et ceux qui travaillent et produisent par les muscles.

Octave Mirbeau disait la haine de l’antisémitisme quand, à la suite d’un incident sans importance, le commissaire de service manifesta l’intention insolente de dissoudre la réunion. Aussi couard que stupide, il nous obéit et la laissa continuer, à contre-cœur, mais craignant plus les citoyens présents qu’un maître absent, fût-il vous.

Mais du renfort lui survint. Depuis quelque temps, les bandes antisémites vociféraient du dehors leurs hurlements ordinaires de « Vive l’armée ! Mort aux Juifs ! », et des pierres tombaient sur le toit de la salle. Vos amis n’étaient pas loin. Ils envahirent bientôt la salle, où l’on n’accède que par un couloir étroit et long qui donne sur les allées Lafayette et qui débouche dans un jardin intérieur. Il eût été facile d’interdire l’accès du couloir à la meute des assassins.

Selon vos ordres, il en fut autrement : les assassins entrèrent, précédés d’une drapeau, et soufflant à pleine gueule dans un clairon national. Ils occupèrent, devant le commissaire de service et le commissaire central, les gradins du fond, qui avaient été laissés libres, toujours selon vos ordres, en vertu des seules combinaisons stratégiques où excellent les chefs actuels de l’armée et qui ont pour unique objet de massacrer sans péril de paisibles citoyens dans l’exercice de leur droit.

Au lieu de faire expulser les hordes – après avoir saisi ce prétexte pour dissoudre la réunion –, le commissaire de service les engageait du geste à faire l’assaut de la tribune. Mais la lâcheté naturelle des défenseurs de l’armée est telle que nous trois, résolus à continuer la réunion et à parler, nous avons pu traverser seuls les cinquante mètres de l’hémicycle et aller affronter les bêtes féroces qui se déclaraient disposées, non à discuter, mais à nous supprimer.

Comme nous entendions discuter, nous avons repris notre place à la tribune et annoncé, d’après un protocole historique, que la séance continuait. Elle continua, en effet, par l’irruption sur l’estrade de la police, qui laissa les nationalistes en possession paisible de leur repaire et toléra l’exhibition séditieuse de leur véritable drapeau, le drapeau blanc. Cet emblème ridicule leur fut du reste arraché une première fois par une femme héroïque, la femme du compagnon Narcisse, qu’ils rouèrent de coups.

Ils arborèrent une seconde loque de même couleur, tandis que le commissaire de service nous accusait d’être des perturbateurs et prétendait que « cela ne le regardait pas ». Quand le second drapeau blanc fut capturé, il s’opposa patriotiquement à son incinération. À ce moment, les chaises, les bancs, les projectiles de toutes sortes volaient dans la salle ; plusieurs des nôtres furent blessés, et la police, impassible contre les assassins, devint menaçante à notre égard. Le commissaire central et le commissaire de service, que nous traitions comme il convient, de serviteurs du drapeau blanc et d’assassins, puisque, disaient-ils, « nous violions l’ordre », s’écriaient : « Nous ne vous arrêterons pas, nous vous ferons partir ». Phrase ambiguë que les événements interprétèrent. Vos bandits donnèrent en effet aux gendarmes l’ordre de « nous faire partir ». Les gendarmes se ruèrent sur nous avec une férocité particulière, nous précipitèrent de la tribune, haute d’un mètre vingt, séparant Octave Mirbeau, arraché par le bras droit, de Pressensé, plus spécialement visé, et de Pierre Quillard qui put ne pas quitter le bras de Pressensé.

Pierre Quillard, par Félix Vallotton

Ce fut un écroulement dans les bancs et les chaises, on espérait nous briser bras et jambes ; et, tandis que, par fortune, Octave Mirbeau sortait, malgré les gendarmes, par une porte de derrière, Francis de Pressensé était jeté à travers la salle, de mains en mains, au milieu des projectiles, vers le jardin. Là les coups de canne portés par derrière brisèrent son lorgnon sur ses yeux, lui contusionnèrent le front, en même temps qu’ils lui enlevaient son chapeau pour mieux désigner sa tête presque blanche aux coups de vos assommeurs. Même scène dans les couloirs. Mais, à la sortie, le guet-apens criminel devint plus manifeste : vos gendarmes à cheval nous refoulèrent systématiquement vers la foule hostile et, à trois mètres des bandes forcenées qui poussaient des cris de mort et brandissaient leurs matraques dans les allées Lafayette, un coup de revolver, destiné à Pressensé, fut tiré ; la balle passa entre Pressensé et Quillard, qui lui tenait toujours le bras. La grappe humaine se replia contre le mur, derrière les gendarmes qui essayèrent de l’y écraser avec les croupes de leurs chevaux. Quelques citoyens – plus que courageux –, un compagnon anarchiste, assesseur du bureau, un conseiller municipal socialiste, un étudiant révolutionnaire et aussi un adversaire loyal et indigné, nous ouvrirent le chemin au milieu des coups de canne, des ordures lancées, des crachats, par le côté gauche des allée Lafayette. Nos adversaires, mille fois plus nombreux, n’osaient pas faire face ; mais un faux pas nous aurait perdus. Après cinquante mètres d’une marche où notre vie fut en danger à chaque pas, nous avons pu entrer au café, peu hospitalier d’ailleurs, des Américains.

Pendant ce temps, Mirbeau, à qui vos mouchards avaient fait croire que F. de Pressensé et P. Quillard étaient arrêtés, allait chez le commissaire de police les réclamer ou demander à être arrêté comme eux. Il lui fut répondu avec la goujaterie de style. Puis, pendant que vos gens allaient boire ou se coucher, nos amis, redevenus maîtres de la rue, venaient, en foule compacte, acclamer sous les fenêtres de l’Hôtel Tivolier ceux à qui vous aviez si habilement fermé la bouche. Mirbeau, seul rentré alors, leur lança du haut du balcon le cri qui demeurera le nôtre de « Vive la Révolution ! » et ils se répandirent dans la ville en répétant ce cri que vous entendrez demain à Paris si vos provocations continuent.

Car, sachez-le, j’ai encore eu récemment la bonté, peut-être naïve, de protéger M. Déroulède à la salle Chaynes, et, hier même, à Toulouse, un personnage aussi grotesquement nationaliste que lui. Ceux-là ne sont que des fantoches, mais vous tenez les ficelles. Vous avez porté les premiers coups ; vous avez donné l’exemple du recours à la force. Si, par votre criminelle duplicité, il y a du sang versé, nous vous avertissons que nous vous en tenons pour personnellement et matériellement responsable.

Vous avez rendu le service d’ouvrir les yeux de tous les hommes de bonne foi sur la pourriture profonde des institutions pseudo-républicaines et l’infamie des politiciens, députés, ministres, chef d’État, qui en profitent.

Prenez garde de nous obliger à nous protéger nous-mêmes contre les conséquences de vos crimes.

Octave Mirbeau, Francis de Pressensé et Pierre Quillard, L’Aurore, 24 décembre 1898.