L’Affaire Dreyfus/Le Rasoir et la Croix

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                           LE RASOIR ET LA CROIX

Personne, dans notre parti, n’attaqua jamais Mme Henry. Tout le monde, au contraire, respecta sa douleur ; mais tout le monde éprouva ce sentiment de tristesse poignante, qu’exprimait avec tant de noblesse d’âme le colonel Picquart, en apprenant, dans son cachot, le drame du Mont-Valérien.

— Oh ! la pauvre femme ! Oh ! le pauvre enfant !

Exclamation admirable, par où, répudiant pour un instant, ses justes haines contre le misérable faussaire, artisan de la condamnation de Dreyfus, le colonel ne songeait, à cette heure tragique, qu’à plaindre deux victimes innocentes, mais, par une loi affreuse de la vie, gardant sur leur nom la flétrissure éternelle du plus terrible des crimes.

Depuis, il n’est pas un seul d’entre nous qui n’ait formellement, et avec une correction parfaite, tenu Mme Henry en dehors de nos luttes et de nos polémiques... Qu’on nous montre une ligne, une seule ligne, qui témoigne, envers cette veuve, autre chose que de la pitié ! Et que l’on compare le ton de notre presse à l’égard de Mme Henry avec le ton de la presse militariste, chaque fois que celle-ci parle de Mme Alfred Dreyfus et de Mme Émile Zola !

Oui, souvenons-nous !... Il n’est pas de boue, pas d’infamies, pas d'outrages brutaux ou voilés, il n’est pas d’insinuations mensongères et lâches qui aient été épargnés à ces deux nobles femmes, dont les maris souffrirent les pires tortures, déchaînèrent les pires huées de la haine et de la mort, Dreyfus pour n’avoir pas été le faussaire et le traître que fut, peut-être, Henry ; Zola, pour avoir voulu, dans un héroïque élan d’humanité, la justice.

Dans cette course à l’ordure, dans cette démence du plus bas espionnage, deux personnages surtout se distinguèrent, au-dessus des autres : Judet et Arthur Meyer... Judet, le détrousseur de morts, le piétineur de cadavres, le falsificateur de cercueils... Arthur Meyer, l’homme du monde, l’homme des salons prostitués et des convenances de théâtre, celui-là même qu’il me fut donné de voir, il n’y a pas deux ans, d’une platitude si humiliée et d’une servilité si répugnante envers Émile Zola.

Et c’était juste, et c’était écrit, que ce fussent ces deux-là qui montrassent, contre des femmes malheureuses, une pareille goujaterie, un tel cynisme de dénonciation ; car, dans cette bande, où l’on ne peut plus compter les menteurs, les immondes mouchards, les maîtres-chanteurs, les professionnels de l’assommade et de l’assassinat, il n’est personne qui soit descendu plus bas, dans l’abjection humaine, que le Judet et le Meyer.

Caricature de H.-G.'Ibels sur le projet de monument au colonel Henry

Il est donc naturel que ce soient encore ces deux-là qui, avec Rochefort, l’éternel insulteur de femmes, protestent violemment contre des injures qui ne furent jamais adressées à Mme Henry et, sous le prétexte de ces inexistantes injures, travaillent à la réhabilitation, à la glorification d’un faussaire par une souscription publique déshonorante, criminelle, et qui est bien le plus insolent défi que, dans aucun pays, des misérables et des fous aient porté à l’honneur national... Nous croyions avoir touché le fond de l’ignominie cléricale et militariste... Eh bien, non ! Grâce à cette souscription, il nous a été donné de connaître des choses que nous ne connaissions pas encore, de descendre dans des ténèbres où nous n’étions pas encore descendus. Soyez assurés, bonnes gens qui assistez d’un cœur indifférent à cet effrayant spectacle, que Mme Henry et son cas particulier, émouvant, et toute la pitié qu’il peut exciter dans les âmes tendres, ne sont pour rien dans cette souscription. Ce n’est pas à elle, ce n’est pas à son enfant, ce n’est pas à son honneur que vont l’hommage de ces signatures et les bienfaits de cet argent ; c’est au seul Henry, à l'Henry faussaire, à l'Henry suspecté de trahison ; c’est au crime qu’il représente, entendez-le bien, autant au crime avoué qu’au crime soupçonné, que l’on tresse des couronnes sacrilèges... Et ce qu’elles disent clairement, audacieusement, ces listes où tant de noms de prêtres se mêlent à tant de noms de soldats, ce qu’elles vocifèrent, ce qu’elles hurlent, le savez-vous, le sentez-vous ?... Ce sont les cris abominables de : « Vivent les faussaires !... Vivent les traîtres !... Vivent les assassins !... À bas la patrie ! »

Les véritables, les seuls insulteurs de Mme Henry, ce sont ceux-là qui, spéculant sur une fausse pitié, sur un faux attendrissement populaire, viennent se jeter dans son silence et dans ses larmes, l’obligent aujourd’hui à sortir de son deuil et à entrer dans la lutte, dans les dernières convulsions de leur lutte impie, au risque de toutes les éclaboussures qu’elle peut en recevoir, au risque de toutes les blessures qui feront davantage saigner son cœur... De cette veuve, qu’ils vont désormais traîner dans les procédures et dans les polémiques, dans les prétoires et dans la rue, ils n'hésitent pas à faire l’instrument hypocrite et sentimental de leurs haines redoublées, de leurs vengeances compromises, de leurs espoirs insensés ; ils ne reculent pas devant cette honte, de la dresser comme le drapeau de leur révolte, elle qui ne pensait qu’à pleurer, qui ne pensait qu’à cette douceur consolante de pleurer !...

Colonel du Paty de Clam

Allons, pauvre créature douloureuse, c’est fini de pleurer maintenant, car vos larmes silencieuses ne peuvent servir à ces maîtres, les assassins de votre mari... Il vous faut marcher aujourd’hui, marcher avec eux et pour eux, les Boisdeffre, les Pellieux, les Gonse, les du Paty, les Lauth, toute la bande criminelle, dont, par une inconcevable aberration, vous êtes devenue, tout d’un coup, la dernière espérance de salut... Ils vous forceront à gravir un nouveau calvaire, à gravir toutes les marches d'un nouveau calvaire, dussent vos genoux ployer de fatigue et dût votre âme succomber à la honte !... Et il vous faudra boire aussi le nouveau calice qu’ils vous tendront, et au fond duquel vous reconnaîtrez, pour la deuxième fois, le sang encore tout chaud de votre mari...

Je vous plains... Ah ! certes, je vous plains, de tout mon cœur !... Mais, en vous plaignant, je ne puis pas oublier qu’il est, quelque part, une autre femme que vous, plus douloureuse que vous, et que, si cette femme épuisa, depuis quatre ans, toute la souffrance humaine, ce fut pour avoir rencontré, un jour, sur sa route, en plein bonheur, un bourreau, le plus féroce et le plus lâche des bourreaux !... Ah ! redites-vous son nom, quelquefois, avec humilité !...

Octave Mirbeau, L’Aurore, 20 décembre 1898