L’Affaire Dreyfus/Mon ami Dupuy

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                                MON AMI DUPUY

Comme Laguerre, j’ai mes petites, moyennes et grandes entrées chez Dupuy... Dupuy me reçoit le matin, le soir, à toutes heures du jour et de la nuit, soit publiquement, soit clandestinement, par les portes officielles ou les escaliers dérobés, selon les circonstances qui m’amènent chez lui. C’est vraiment un homme bien accommodant. Bureau, chambre, cabinet de toilette, salon, water-closets, tout est bon pour nos entrevues si cordiales, ah ! si cordiales !... De tous ses vieux amis, je suis peut-être le seul en l’âme de qui ce diable de bon garçon aime à déverser, tel le sable des tombereaux, ses plus intimes, ses plus secrètes confidences... Ce qu’il refuse aux autres familiers, même à Mercier, même à Esterhazy, même à Mazeau, par une faveur spéciale et ignominieuse et dont je ne suis pas très fier, il me l’accorde avec une facilité surprenante... Par exemple, je ne vous dirai pas au moyen de quel chantage nationaliste et drumontesque j’ai su capter sa confiance... Qu’il vous suffise de savoir que je l’ai captée beaucoup mieux que les ingénieurs les sources de l’Avre. Et, je puis m’en vanter, ça n’était pas facile, car si Dupuy est une source, parfois bourbeuse, c’est aussi une source extraordinairement méfiante et qui fuse en tous les sens, et qu’il est, par conséquent, très dur de saisir, de ramasser, de canaliser.

Ah ! je sais bien ce que vous allez me dire ; vous allez me dire :

— Parbleu !... Ça n’est pas très malin. Et il y a encore une photographie là-dessous !...

Allez !... Allez toujours, mes mignons !...

Le soir de l’élection de M. Loubet, je dînais, dans un cabinet de restaurant, avec Dupuy. Cornély était dreyfusard. Si Dupuy se montra soucieux, je vous le laisse à penser... Plus que soucieux, embêté... Oui, Dupuy était immensément embêté... Dès le potage, il me dit :

— C’est embêtant !... Et je n’ai vraiment pas de chance. Non, là, vrai, ma destinée a quelque chose de constamment ironique, qui m’agace et à quoi je ne comprends rien !... Comment ! voilà trois présidents de la République que je tue sous moi... Et je ne suis pas fichu de l’être moi-même !... Ce Loubet !... Je te demande un peu !... D’où sort-il encore, celui-là ?... Loubet !... Mais c’est fou !... Ça n’a aucun sens !...

Au nom e Loubet, il y eut sur sa physionomie une lutte entre la mauvaise humeur et la joie. La joie l’emporta. Et, se frottant les mains :

— c’est égal !... fit-il. Je lui ai proposé une entrée de choix dans sa bonne ville de Paris !... ces clameurs, ces hurlements, ces matraques levées, ces poursuites autour du landau, Panama !... Démission !... tout cela a dû lui réjouir l’âme, à ce Loubet de malheur !

Je ne pus m’empêcher de lui adresser un amical reproche :

— C’était raide, tout de même, tu sais ! déclarai-je.

À quoi Dupuy, bonhomme et gouvernemental, répliqua :

— En politique comme en amour, on n’est jamais trop raide !...

Et, avec un geste débraillé, il ajouta :

— Et puis Loubet... c’est pas mon père !

Je lui demandai :

— Enfin, il te garde ?

— Parbleu !... Où veux-tu qu’il aille, en ce moment, trouver des ministres qui consentiraient à se charger de toutes nos saletés, petites ou grandes ?... Il est bien forcé !...

— Voilà un président qui va s’amuser ! Et toi, que comptes-tu faire ?

Dupuy esquissa un geste vague de la main.

— Ma foi ! je n’en sais rien encore... Toujours la même chose, sans doute !... à moins que ce ne soit le contraire...

Il rêva quelques secondes, puis il soupira :

— Ah ! mon plan était vraiment admirable. Je te l’ai confié, plusieurs fois... Esterhazy, Mazeau et Quesnay de Beaurepaire m’y encourageaient !... D’abord, faire écraser les dreyfusards par les nationalistes ; ensuite, écraser les nationalistes, et, sur tous ces débris, installer une bonne petite république à moi, avec de la proscription, de la relégation autour, et des assommades, des lois scélérates, des associations de malfaiteurs !... Le grand jeu, quoi !

— Eh bien ?

— Oui, mais voilà !... Il faut voir maintenant... Ça n’est plus tout à fait la même chose !...

Il s’emporta tout d’un coup et, frappant sur la table avec violence, il s’écria :

— Les nationalistes sont des chiffes !... Oui, parbleu !... Ils gueulent, ils hurlent, ils aboient !... Mais, au fond, rien !... J’ai beau leur dire : « Je vous livre la rue, elle est à vous, et ma police aussi !... tout est à vous !... Marchez, tapez ferme et frappez dur !... » Ah ! bien oui !... Et il suffit, parfois, de quelques hommes déterminés pour mettre leurs bandes en déroute !... Ça n’est pas sérieux ! On ne peut vraiment pas travailler avec ça !

En ce moment, des clameurs montèrent de la rue, molles et grêles :

— Panama ! Démission ! À bas Loubet !

— Tu les entends ! Fit Dupuy, avec découragement... Pas de nerf, pas de haine !... Ils s’en fichent... ils gagnent leur argent... et, demain, peut-être, ils crieront : Vive Loubet !... Comment veux-tu que je gouverne avec de tels auxiliaires ?... Il n’y a plus d’hommes !... Il n’y a plus de rue !... Il n’y a plus de rien !... Pauvre France !...

Alors, négligemment, j’insinuai :

— Si tu essayais, tout bonnement, de gouverner avec la vérité ?

Dupuy haussa ses fortes épaules et, riant d’un rire amer qui remplit le cabinet d’un bruit de bourrée :

— Ça n’est pas mon genre !... regarde-moi... Ai-je l’air d’un Dupuy d’où sort la vérité ?... Oh ! là... là !... Non, vois-tu, je compte sur autre chose...

— Mais sur quoi, puisqu’il n’y a plus rien ?

— Je compte sur Coppée ! dit-il fermement.

Et, comme je ricanais :

Jules Lemaitre

— Vois-tu, ajouta-t-il, on ne sait pas ce que c’est qu’un Coppée enragé, un Coppée qui a pris contact avec la foule, et qui a respiré, avec Forain et Lemaitre, l’âpre odeur de l’émeute !... Qui te dit que ce cataplasme n’est pas le volcan, cette seringue, l’explosif ?... Qui te dit que Coppée n’a pas la fistule guerrière, et le lait de poule décembriseur ?... Qui te dit que ce bonhomme couvert d’ouate phéniquée n’a pas l’âme formidable de Celui qui doit reprendre la Bastille ?... Et que, jeudi, aux obsèques...

Dupuy s’exaltait. Je l’interrompis doucement :

— Hélas ! murmurai-je... je crois que Coppée ne prendra que l’omnibus... Bastille...

Je servis une large part de charlotte russe à mon ami qui, revenu, tout à coup, à un sens plus net de la situation, soupira :

— De la marmelade, alors ? Toujours de la marmelade !

Octave Mirbeau, L’Aurore, 23 février 1899.