L’Affaire Dreyfus/Une soirée de trahison

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                         UNE SOIRÉE DE TRAHISON

… — Vraiment ! s’écria le conseiller Bard, en se levant de table lourdement, on ne dîne bien qu’ici !… C’est épatant !… Et quelle argenterie !

Avec une adresse que l’habitude du cambriolage judiciaire et autre rendait merveilleusement prestidigitatrice, il subtilisa un couvert de vermeil et deux aiguières d’argent ciselé qu’il mit dans sa poche.

— La vie est belle ! fit-il, d’une voix dont je ne pus m’empêcher d’admirer le cynisme véritablement supérieur.

Et, sentencieux, mais toujours sympathique, je crus devoir exprimer :

— Il est vrai que tu as une façon de l’embellir qui pourrait te mener loin !

À quoi mon ami répliqua :

— Autrefois c’étaient les journalistes qui avaient la spécialité de rafler les couverts dans les maisons où ils allaient dîner… Aujourd’hui, ce sont les magistrats… Les mœurs ne changent pas, elles se déplacent, voilà tout… La vie est belle !

Puis, s’étayant sur mon bras, car ses jambes étaient molles et mal assurées, il me conduisit dans le salon où, déjà, la maîtresse de maison, la délicieuse princesse Espionne, offrait le café à ses hôtes. Loew y était déjà, et aussi Dumas, et Atthalin pareillement. Leur tenue était indiciblement répugnante et, comme dit M. Rochefort, d’une outrageante obscénité. Tous les trois, figure luisante, ventre réjoui, ils se vautraient, parmi les femmes, sur les coussins d’un large divan et ils répétaient, d’une voix exagérément avinée et turpide, en branlant la tête, selon des rythmes d’ivrognes :

— La vie est belle !… La vie est belle !…

— Nom de Dieu ! jura Bard, je le crois que la vie est belle ! Ah, je me félicite, je me congratule tous les jours d’être entré dans la magistrature de Dupuy et de m’être fait conseiller à la Cour de cassation de Lebret ! Il n’y a plus que là qu’on sait rigoler… il n’y a plus que là que la vieille gaieté française… Ah ! ah ! ah ! ohé ! ohé !…

S’interrompant brusquement et promenant dans le salon son fameux et criminel regard d’inquisiteur, il demanda :

— Mais où est Chambareaud,… Je ne vois plus Chambareaud !… Où est-il, ce vieux zigue ?…

Tous, nous le cherchions des yeux. Vainement. Chambareaud avait disparu. Et Bard commençait à s’impatienter, lorsque la délicieuse princesse Espionne, avec un sourire discret, ironique et charmant, nous dit :

— Rassurez-vous !… M. Chambareaud n’est pas loin… Il est aux cabinets !… Il croit toujours rencontrer Picquart !… C’est une manie !…

— Ce sacré Chambareaud !… s’esclaffa le joyeux conseiller, en faisant une pirouette élégante… Allons, la vie est belle !…

Il alluma un gros cigare, m’entraîna dans un coin du salon et, là, devenant grave, tout d’un coup il parla ainsi :

— Mon vieil ami, je crie à tue-tête que la vie est belle… Eh bien non, elle n’est pas belle : du moins, elle ne l’est plus… Et il faut que tu saches pourquoi… Figure-toi que, hier encore, je dînais chez Münster !… Il y avait là Schwartzkoppen, Reinach, Sébastien Faure, Casimir Perier, Clemenceau et quelques autres traîtres d’importance… Le dîner fut très mauvais… Moi, du reste, par une anomalie mystérieuse, je ne digère pas la cuisine allemande… je ne digère que l’or allemand… Par exemple, je le digère bien !… À un moment donné, Münster, qui avait eu avec Clemenceau une conversation fort animée, me prit à part et, sans transition : « Combien la Champagne ? me dit-il… J’ai besoin de la Champagne dans huit jours… Voyons, combien ?… Le dernier prix ? » «  — Ma foi ! répondis-je, vous me prenez de court… Je n’ai pas fait les comptes… Mais à vue de nez, et l’un dans l’autre, je pense que trois millions, c’est pour rien ! » Münster hurla : « Trois millions !… Est-ce que vous êtes fou ?… Mais Clemenceau, qui n’est pas donnant, me la donne pour huit cent mille francs ! » J’expliquai avec des gestes acrimonieux : « Clemenceau n’est pas un patriote… Il vend sa patrie au rabais… Il gâte les prix… Ce n’est pas bien !… » Et j ’ajoutai, sarcastique : «  D’ailleurs, il peut vous vendre la Champagne, huit cent mille francs, il n’y perd pas… puisqu’il l’a déjà vendue, il y a beau temps, aux Anglais ! » Münster parut déconcerté : « Comment, aux Anglais ?… fit-il… Quelle est cette blague !… Et Norton ?… Vous ne vous souvenez donc de rien, triple ambassadeur que vous êtes ?… » Münster réfléchit durant quelques minutes ; puis, soudain, emporté par une grande colère : « Vous êtes tous des crapules ! vociféra-t-il… des stellionataires ! Comment ! vous avez le toupet de me vendre des patries que vous avez déjà vendues à d’autres !… Mais c’est une honte, une infamie !… Esterhazy, lui, me vendit la France loyalement… C’était un honnête homme, lui !… Vive l’armée ! » J’essayai de le calmer. Il ne voulut rien entendre. « Non, non ! répétait-il, tout est rompu entre nous !… Vous n’êtes que des crapules ! » Voilà l’histoire… Qu’en penses-tu ?

— S’il n’y a plus l’Allemagne… il y a l’Angleterre ! insinuai-je avec un accent méphistophélique.

— J’y avais d’abord songé… Mais Clemenceau lui a déjà tout vendu !…

Il y eut un silence plein d’angoisse tragique.

— Alors ?… dis-je.

— Alors, nous sommes fichus ! répondit Bard, qui ralluma son cigare à la flamme d’une bougie rose…

À ce moment précis, Chambareaud rentrait dans le salon. Il était très pâle et chancelant… À grand-peine, il gagna un fauteuil, dans lequel il s’effondra comme un paquet… De toutes parts, on lui cria :

— Qu’y a-t-il ?… Que vous est-il arrivé ?

Et Chambareaud, d’une voix faible, tremblante, gémit :

— J’étais allé aux cabinets… Il y avait quelqu’un… Naturellement, je crus que c’était Picquart… j’avais emporté des dossiers… des pièces secrètes… « Mon cher Picquart, dis-je à quelqu’un qui était là… en voici encore, en voici toujours ! » Et je bourrai ses poches de ces dossiers, de ces pièces secrètes… Alors, une voix glapissante se fit entendre… Ce n’était pas la voix de Picquart… c’était…

— Parlez… parlez !… criâmes-nous, étranglés par une peur horrible.

Chambareaud fit un suprême effort et il dit, dans un râle :

— C’était… la voix… de Ques… de Ques… de Ques… nay…

Et il s’évanouit !

Octave Mirbeau, L’Aurore, 9 février 1899