L’Affaire Dreyfus/Vers la Guyane

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                                VERS LA GUYANE

Arthur Meyer restait silencieux et, la tête inclinée, le crâne blessé, il tapotait nerveusement, de sa paume, à petits coups, ses favoris célèbres et ignominieux. Tout à coup :

— Je suis fort inquiet, murmura-t-il. Et même si je n’étais pas l’homme correct que vous connaissez, j’emploierais une expression plus énergique... Je suis fort inquiet.

— Il y a de quoi, répondis-je, d’un ton bref et si froid que sa nuque eut un frémissement, come s’il eût senti passer sur elle le vent du couperet..

Il dit encore :

— Vous exagérez, mon cher... Je suis inquiet, c’est vrai... Mais je ne suis pas perdu... Car j’ai, dans l’infamie, des ressources merveilleuses, que vous ne pouvez pas soupçonner... Et puis, n’avons-nous pas trouvé une excellente plaisanterie, qui nous met à couvert de toutes conséquences fâcheuses... Dreyfus ou les grands chefs !...

Il n’était pas sincère, et sa voix tremblait.

— Vous nous croyez trop bêtes, mon cher Meyer... répliquai-je, et votre erreur est grande si vous pensez pouvoir rejeter sur les grands chefs seuls, un crime qui fut vôtre autant qu’il fut leur !... Les grands chefs, qui donc les soutint, les encouragea dans cette résistance impie ? Qui donc les aida dans cet empoisonnement journalier, dans cet assassinat quotidien de la patrie ?... S’ils n’avaient pas été poussés par vous, peut-être eussent-ils reculé, je ne dis pas devant l’horreur, mais devant l’impossibilité de ce crime !... Non, non, l’heure est venue, pour eux et pour vous, de payer !... Il faut payer !...

Un nouveau silence, durant lequel je savourai la forte joie de voir l’angoisse, la cruelle, torturante et vengeresse angoisse, crispant les traits de son visage – son visage, ô humanité ! – et prenant possession de ses yeux – ses yeux, ô miroirs, ô sources, ô ciel ! – dont les paupières arrondies s’ourlaient de rouge et suintaient l’épouvante... Arthur Meyer reprit :

— Alors ?... Le complot ?... Vraiment ?... On y songe ?...

– Dame !

Les coins de ses lèvres se débandèrent et sa bouche en cœur eut une expression hideuse, dont j’eus peine à supporter la répulsion et le dégoût qu’elle provoquait ! Dieu sait, pourtant, si j’en ai vu, depuis deux ans, des bouches hideuses !... Il balbutia :

— S’ils veulent... ce serait un beau coup de filet !...

Puis il se leva, marcha dans la pièce avec agitation, disant, à plusieurs reprises, et comme pour se suggérer de la confiance :

— Ils n’oseront pas... Ils n’oseront pas... d’ailleurs, j’irai voir Waldeck-Rousseau. Je traiterai avec lui... je lui promettrai l’appui mondain du Gaulois... Et j’aurai mon pardon... et des fonds secrets, par-dessus le marché !... Il igore tous les services que je peux lui rendre !...

Et comme je restais muet, implacablement muet, il compléta sa pensée ainsi ;

— Mais non !... Je vous affirme qu’ils n’oseront pas...Du moins ils n’oseront pas m’englober dans l’affaire... Déroulède, Drumont, Rochefort, Millevoye, Judet, et ce lamentable Pollonnais... à la bonne heure !... Et je n’y verrais aucun inconvénient !... Au fond, je me demande, le moment venu, qu’à les lâche, et même qu’à le dénoncer, à les accabler de tous les crimes qu’on voudra !... Je sens en moi, je sens grandir en moi, aux heures de péril, l’âme de ce héros admirable et méconnu : Judas !... La vérité est que ces gens ne m’intéressent pas... Ils n’ont aucune importance parisienne... Ils ont des tailleurs déplorables et de ridicules bottiers... C’est un peu humiliant de conspirer avec Drumont, dont les vêtements sont aussi dégoûtants que mon âme !...Moi, c’est différent... Je suis une force !... je suis nécessaire à Paris, à la vie élégante de Paris... Comment concevoir sans moi une première représentation... une fête de charité... un bal chez Boni de Castellane ?...Et que deviendraient Liane de Pougy, le Café Anglais, la loge de Carré et celle de Gailhard, et les chasses à courre, et les commandes de sculptures de la duchesse d’Uzès sans moi ?... Et qui donc, je vous prie, pourrait désormais recevoir l’amiral Avellane et mêm l’empereur Guillaume, s’il vient à Paris ?... Est-ce Jaurès ?... Est-ce Clemenceau ?... Reinach ?... Cornély ?... Ce serait un éclat de rire dans les salons et les grands bars !... Et qui enfin organiserai les cabinets de toilette des filles à la mode ?... Est-ce Duclaux ?... En me déportant, Paris se suiciderait !... Paris sans Arthur Meyer, mais c’est fou !... Pais ne serait plus Paris.. Ce serait on ne sait quoi !... une ville quelconque de province... un endroit anonyme, incorrect... quelque chose de découronné qui ne peut se comprendre !... Je suis sûr que Waldeck-Rousseau lui-même n’y consentirait pas... Il a une certaine branche, des relation.. Il va aux premières... Il doit sentir que je puis compléter son éducation parisienne... Allons donc !... Ce sont des craintes chimériques, et qui n’ont pas le sens commun... Et puis, en tant qu’Arthur Meyer, je ne suis pas compromis, ou si peu !... C’est Desmoulin dont l’affaire n’est pas claire. S’il faut absolument déporter quelqu’un, ils ont ce brave Teste, ou cet excellent Mitchell, qu’ils peuvent envoyer à la Guyane en mon lieu et place !... Je me figure Teste à l’île du Diable, longeant les palissade, ou couché sur le lit de torture, les fers aux pieds... Ce serait très parisien !

Dreyfus Ile du diable 96.jpg

Il parla encore longtemps, essayant de couvrir de sa voix la voix de la peur qui était en lui... Quand il eut fini, j’éclatai de rire, d’un rire si aigu qu’il le fit sursauter, et que son crâne devint une boule livide.

— Mon pauvre Meyer, lui dis-je, vous vous agitez en vain... et vous vous leurrez étrangement... Retenez bien ceci... Tous ceux qui furent dans l’affaire Dreyfus, les organisateurs et les complices conscients du crime, ont la este. Beaucoup déjà en sont crevés... et tous en crèveront, quoi qu’ils fassent !... Vous comme les autres, vous plus ignoblement que les autres... Comment, pendant deux années, vous auriez pu mentir, exalter le faux, le chantage, faire appel à l’assassinat, couvrir la France d’une boue si fétide qu’il lui faudrait des années de terreur expiatoire pour s’en laver... Vous auriez pu être l’impudent et lâche gredin que vous fûtes, le vil tortionnaire, le dénonciateur ignominieux, le meurtrier de votre race... Vous auriez pu être celui qui recula les limites du dégoût humain, celui dont le nom seul est un déshonneur, la synthèse de tout ce qu’il y a de bas, de tout ce qu’il y a d’innommable dans l’homme... Et vous espèreriez esquiver le châtiment avec une pirouette ?... Mais ce serait d’une immoralité déconcertante !... D’ailleurs, pour votre repos, souhaitez la déportation... Elle vous serait plus douce que l’impunité... Dites-vous bien que, si vous restiez à Paris, et libre, vous seriez dans une prison plus douloureuse... Car, comment admettre qu, au théâtre, au restaurant, dans n’importe quel lieu public, votre présence ne soulève pas d’unanimes protestations, et qu’il ne se trouve pas des citoyens indignés pour vous prendre par les épaules et pour vous crier : « Hors d’ici, misérable ! Tu n'as plus le droit de vivre parmi les hommes ! »

Arthur Meyer songeait... Des impressions diverses faisaient se succéder, sur sa physionomie, diverses sortes de laideur... Il dit enfin :

— Soit !... vous avez peut-être raison... Mais une chose me rend perplexe...

— Quelle ? demandai-je.

— Je n’ai aucune idée de la tenue que je dois avoir, là-bas !... Et pourrai-je me mettre, au bagne, tous les soirs à sept heures, en habit ?...

Et il ajouta, héroïque :

— Question très parisienne !... Je vais faire un bloc-notes là-dessus... D’ailleurs...

— D’ailleurs ?...

— Divonne, où je vais tous les ans, n’est pas loin de Genève...

Octave Mirbeau, L’Aurore, 13 juillet 1899