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L’Afrique romaine - Promenades archéologique en Algérie et en Tunisie/03

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L’Afrique romaine – Promenades archéologiques en Algérie et en Tunisie


III. L’ADMINISTRATION ET L’ARMÉE [1]


I

Ce n’était pas tout de détruire Carthage, il fallait l’empêcher de renaître. Scipion, après l’avoir rasée, fît prononcer par des prêtres des imprécations solennelles contre celui qui se permettrait de la rebâtir. Mais les imprécations ne suffisaient pas. Pour décourager à jamais ce qui restait de Carthaginois en Afrique, on eut recours à des moyens plus efficaces : Rome dut se décider à occuper le pays qu’elle venait de conquérir ; il serait plus juste de dire qu’elle s’y résigna, car il semble qu’elle l’ait fait sans empressement et comme de mauvaise grâce. Elle ne prit pays du territoire ennemi tout ce qu’elle en pouvait prendre, et se restreignit autant que possible. La nouvelle province s’étendit seulement de Thabraca (Tabarca) à Thenæ (Henchir-Tina), et l’on eut soin de creuser un fossé entre ces deux villes, comme pour indiquer que c’était la frontière définitive des possessions romaines et qu’on était résolu à ne jamais aller plus loin ; ce qui restait fut abandonné à Massinissa. Ces demi-mesures soulèvent la colère de M. Mommsen ; il y reconnaît « l’absence de vues, l’étroitesse, l’absurdité du gouvernement républicain », et il est heureux d’opposer à cette conduite timide la politique hardie de l’empire, qui accepta si résolument la tâche de conquérir l’Afrique entière pour la civiliser.

Il est pourtant aisé de se rendre compte des raisons que le gouvernement de la république pouvait avoir pour se conduire comme il l’a fait. Et d’abord reconnaissons que l’on ne se fait pas toujours une idée juste des Romains. Nous les jugeons sur l’étendue de leurs conquêtes ; de ce qu’ils ont fini par soumettre à peu près toutes les nations, nous nous croyons en droit de conclure qu’ils avaient une ambition insatiable, qu’ils se sont jetés sur le monde avec le dessein arrêté de s’en rendre les maîtres, qu’ils agissaient d’après un plan concerté d’avance et qu’ils l’ont accompli jusqu’à la fin sans hésiter ni faiblir. C’est bien ce que laissent entendre, dans l’antiquité même, les admirateurs passionnés des Romains, comme Polybe, qui cherchent des raisons profondes et subtiles pour expliquer leur fortune. En réalité, ils n’avaient pas toujours des pensées si hautes ni une vue si claire de leur avenir. C’était un peuple sage, prudent, que les aventures ne tentaient pas ; s’ils en ont couru quelques-unes, c’est qu’ils n’ont pas pu faire autrement. Une guerre les a conduits à une autre ; ils ont été souvent amenés à faire une conquête nouvelle pour assurer une conquête ancienne. C’était au fond leur caractère et leur force de ne pas concevoir de projets démesurés, quoiqu’ils soient arrivés à posséder un empire hors de toute mesure. Peut-être est-ce cette modération et cette sagesse qui ont rendu leur domination si solide.

L’Afrique paraît les avoir encore moins tentés que tout le reste. C’était une terre lointaine, dont la mer les séparait, une mer terrible, mare sævum, balayée alternativement par le vent du nord et le vent d’ouest, qui poussent les navires sur les écueils. Les habitans aussi leur inspiraient peu de confiance. Ils avaient trop souffert des Carthaginois pour ne pas les détester ; c’était un proverbe chez eux qu’il ne fallait jamais se fier à la foi punique. Quant aux indigènes, ils n’avaient fait que les entrevoir, mais dès le premier jour ils avaient pris d’eux une très mauvaise opinion ; ils les jugeaient capricieux, changeans, ennemis du repos, toujours prêts à se jeter sur les terres du voisin et à vivre à ses dépens. Le pays non plus ne semble pas les avoir séduits. Sans doute les environs de Carthage durent leur paraître très fertiles et parfaitement cultivés ; mais il est probable que pour le reste ils éprouvèrent les sentimens qu’exprimait plus tard Salluste à la vue de ces plaines sans eau et de ces montagnes sans arbres. Appien imagine qu’une discussion s’éleva dans le Sénat, après la défaite d’Hannibal, pour savoir ce qu’on ferait de l’Afrique qu’on venait de vaincre, et que, comme on désespérait d’en tirer un profit certain, on laissa subsister Carthage. Quand elle eut été détruite, il fallut bien se résigner à la remplacer ; mais il ne manqua pas de politiques à qui cette nécessité parut fâcheuse et qui auraient bien souhaité qu’on pût répudier l’héritage. Cette opinion persista longtemps encore, et, sous Trajan, un historien latin, qui se croit un sage, se demande sérieusement s’il n’aurait pas mieux valu que Rome n’occupât jamais ni la Sicile ni l’Afrique, et qu’elle se fût contentée de dominer sur l’Italie.

Ces sentimens nous paraissent aujourd’hui fort extraordinaires, et cependant nous devrions les comprendre mieux que personne. Rappelons-nous l’incertitude, les hésitations, le désarroi qui ont suivi chez nous la prise d’Alger. Qu’allait-on faire de cette conquête qui dérangeait toutes les prévisions de la vieille politique ? Les avis étaient fort partagés, et l’on se disputait à ce sujet dans les Chambres françaises, comme autrefois au Sénat romain. Tous les ans, à propos de l’adresse ou du budget, on entendait des orateurs qui soutenaient les opinions les plus contraires : tandis que les uns s’étonnaient qu’on n’eût pas encore conquis toute l’Algérie, les autres ne pouvaient pas comprendre qu’on hésitât à l’abandonner. Placé entre des gens qui voulaient tout prendre et d’autres qui ne voulaient rien garder, le gouvernement, qui tenait à ne mécontenter personne, n’allait ni en avant ni en arrière. Il n’osait pas se charger d’administrer directement lui-même les pays qu’il avait soumis, et passait son temps à chercher des indigènes de bonne volonté qui voudraient bien être beys d’Oran ou de Constantine, sous la protection de la France. De peur d’être accusé de vouloir trop étendre ses conquêtes, il ne s’établissait nulle part solidement, ce qui le forçait à reprendre tous les ans Blida et Médéa. Et cela dura jusqu’au jour où Bugeaud fît comprendre à tout le monde « que la paix définitive de l’Algérie était dans le Sahara, » et que, pour posséder paisiblement les villes du littoral, il fallait être maître du reste.

Les Romains, avant nous, avaient commis les mêmes fautes, et elles avaient eu les mêmes résultats. Pour éviter la responsabilité et les dépenses qu’entraîne l’administration, d’un pays, ils trouvaient commode d’y établir un chef ou un roi appartenant à quelque ancienne race, qu’ils chargeaient de maintenir la paix et de gouverner sous leur autorité. C’est le système du protectorat. Ils l’ont employé très souvent dans les pays qu’ils avaient conquis, et souvent aussi ils s’en sont bien trouvés. On a vu qu’en Afrique ils donnèrent à Massinissa et à ses successeurs non seulement le royaume de Syphax, mais cette partie du territoire de Carthage qui longeait le désert. La Numidie ainsi constituée devait former une sorte de ceinture autour de la province d’Afrique, qui la protégerait contre les invasions des nomades et permettrait aux sujets de Rome de cultiver en paix leurs plaines fertiles. L’inconvénient de ce régime, c’est que les royautés sujettes ne servent de rien si elles sont faibles, et que, si au contraire elles sont fortes, elles peuvent être tentées de se rendre indépendantes et devenir un danger au lieu d’être une défense. En Afrique, elles causèrent de grands embarras aux Romains, et pourtant on a vu qu’ils eurent beaucoup de peine à y renoncer : c’est seulement sous Caligula que le dernier de ces petits rois disparut, et que, dans le pays entier, le protectorat fut remplacé par l’administration directe.

Le système de l’occupation restreinte n’a pas eu plus de succès chez les Romains que chez nous. L’expérience leur montra vite qu’il ne leur était pas possible de se tenir dans les frontières étroites qu’ils s’étaient tracées. Au temps d’Auguste, les Gétules ayant attaqué la province furent vigoureusement refoulés dans leurs montagnes ; mais alors on s’aperçut qu’ils étaient aidés par les Garamantes, qui habitaient derrière eux : qu’on le voulût ou non, il fallut avoir raison des Garamantes pour être sûr que les Gétules resteraient tranquilles. Vers la même époque, Cornélius Balbus, le neveu de cet Espagnol dont l’amitié de César fit la fortune, franchissant la frontière, sans doute aussi pour punir quelques pillards, pénétra, jusqu’à Cidamus (Ghadamès) et traversa les oasis du Fezzan. A son triomphe, il fit porter sur des écriteaux, devant le peuple ébahi, les noms de vingt-six tribus, villes, rivières et montagnes inconnues, qu’il avait visitées et soumises, parmi lesquelles le mont Gyrus, « où naissent les perles ». Sous Claude, les Maures de l’Ouest s’étant révoltés, on envoya contre eux un général qui savait bien son métier, Suetonius Paulinus, celui qui plus tard conquit la Bretagne. Il n’était pas homme à se contenter d’un demi-succès. Il se mit à la suite des Maures, qui fuyaient devant lui, osa se jeter après eux dans des pays qu’on ne connaissait pas, pour les empocher de recommencer, et poussa, dit-on, jusqu’à ce fleuve du Maroc qu’on appelle l’Oued-Guir. Son successeur, Hosidius Géta, recommençant la campagne, pénétra si loin dans le désert qu’il faillit y périr de soif avec son armée et ne fut sauvé que par un miracle. On voit que les Romains prirent bravement leur parti, et qu’une fois convaincus qu’il leur fallait rompre avec la pratique timide des premiers conquérans, ils allèrent en avant sans hésitation. Et ce n’étaient pas là seulement quelques pointes hardies pour effrayer les pillards, des expéditions de quelques semaines ou de quelques mois, après lesquelles ils s’empressaient de rentrer chez eux : ces pays où la guerre les avait conduits, ils entendaient en rester définitivement les maîtres, et ils y faisaient des établissemens solides. Chaque fois qu’ils poussaient leurs conquêtes en avant, une ligne de places fortes leur en assurait la possession : aujourd’hui encore on en retrouve les restes. Ils s’étaient contentés, au premier siècle, d’occuper le versant septentrional de l’Aurès, de Theveste (Tébessa) à Lambèse, en passant par Mascula et Thamugadi, et ils y avaient construit des villes qui gardaient les défilés de la montagne. Au siècle suivant, par une initiative hardie, la frontière est reportée de l’autre côté. On la recule résolument vers le sud, on la protège par des châteaux forts partout où des accidens naturels ne la mettent pas à l’abri d’un coup de main. A partir de Gafsa, c’est-à-dire à l’endroit où cessent les chotts de la Tunisie, nous relevons les débris de postes qui s’appelaient Ad Spéculum, Ad Turres, Ad Majores (près de l’oasis de Negrin), Ad Médias (Taddert), puis Thabudei (Sidi Okba), Bescera (Biskra). Tous ces postes, qui sont encore très reconnaissables, défendaient l’approche de l’Aurès. D’autres, dont la trace est moins apparente, placés au pied des monts du Zab et le long de l’Oued-Djedi, protégeaient le Hodna. C’était donc, de l’est à l’ouest, comme une ceinture, derrière laquelle les peuples soumis à leur domination respiraient en paix. De là, ils pouvaient s’élancer, quand il en était besoin, sur toutes les routes du désert.

Où se sont-ils définitivement arrêtés ? quelle fut, dans ces régions du Midi, la limite exacte de leur domination ? On le saura, quand on les aura mieux explorées. Ce qu’on peut dire en attendant, c’est qu’il ne se rencontre guère de pays, dans nos possessions africaines, si lointain, si sauvage qu’il soit, où l’on puisse assurer qu’ils ne se sont pas établis avant nous. Presque partout où nos soldats se sont hasardés, ils ont trouvé, non sans surprise, quelques traces de leurs vaillans devanciers. Le général Saint-Arnaud écrivait à son frère, le 7 juin 1850, qu’il venait désengager dans une des gorges les plus inaccessibles de l’Aurès, « une sorte d’entonnoir, entouré de rochers à pic, de cinq cents mètres de haut, qu’on pourrait appeler la fin du monde. » Il comptait bien inscrire sur une des parois de la montagne le numéro des régimens, le nom des chefs, et la date du jour où, pour la première fois sans doute, une armée s’était montrée dans ce site sauvage. Mais, quelques jours après, il est obligé de changer de langage : « Nous nous flattions, dit-il, cher frère, d’avoir passé les premiers dans le défilé de Kanga : erreur ! Au beau milieu, gravée sur le roc, nous avons découvert une inscription parfaitement conservée, qui nous apprend que, sous Antonin le Pieux, la sixième légion romaine avait fait la route à laquelle nous travaillons seize cent cinquante ans après. Nous sommes restés sots [2]. »

C’est ainsi que la domination romaine, après s’être quelque temps cantonnée dans le territoire de Carthage, avait débordé de tous les côtés le petit fossé de Scipion. A l’époque la plus florissante de l’empire, sous les Antonins et les Sévères, elle s’étendait en longueur à toute l’Afrique du Nord, depuis les sables de Cyrène jusqu’à l’Atlantique : en largeur elle s’était avancée dans le désert aussi loin qu’on y pouvait aller. Elle occupait donc la Tripolitaine, la Tunisie, l’Algérie et une partie du Maroc.


II

Un territoire si vaste, habité par des races guerrières, mal soumises, souvent peu civilisées, n’était pas d’une administration facile. Aussi les Romains n’ont-ils pas trouvé du premier coup le meilleur moyen de le gouverner. Comme nous, ils tâtonnèrent, ils hésitèrent longtemps entre divers systèmes. Ce n’est qu’à partir du règne de Claude que le problème fut résolu, et le gouvernement de l’Afrique définitivement organisé.

Scipion, on vient de le voir, fit une province romaine de ce qu’il avait pris aux Carthaginois. On l’appela plus tard l’Afrique vieille (Africa vetus) ; elle comprenait à peu près la Tunisie d’aujourd’hui. César, après la victoire de Thapsus, y ajouta la Numidie, qui devint une sorte d’Afrique nouvelle (Africa nova), à côté de l’ancienne. Comme le pays était encore agité, on y laissa des troupes, qui naturellement résidèrent dans la partie la moins tranquille, c’est-à-dire en Numidie. On sait que quelques années plus tard Auguste, en réorganisant l’empire, imagina de partager avec le Sénat l’administration des territoires que Rome avait conquis. Il lui abandonna les provinces entièrement pacifiées et se réserva celles où la turbulence des habitans et le voisinage des frontières rendaient indispensable la présence des légions. De cette façon, il gardait toute l’armée dans sa main, ce qui était pour lui d’une grande importance. Cependant l’Afrique, où une légion séjournait, n’en fut pas moins placée parmi les provinces sénatoriales. Il est difficile de comprendre quel fut le motif de cette exception qui était si contraire à la politique de l’empereur ; elle n’en dura pas moins pendant plus d’un demi-siècle, et c’est seulement Caligula qui la fit cesser. Il ordonna que la légion d’Afrique ne serait plus aux ordres du proconsul, mais qu’elle dépendrait directement de l’empereur. Ce n’était encore qu’une demi-mesure : on la compléta en décidant que la Numidie, où la légion campait, serait séparée de l’Afrique proconsulaire. On en fit une province impériale, et elle fut administrée, sous l’autorité directe du prince, par le chef de la légion, qui s’appelait legatus [3]. Le légat réunissait donc dans sa main l’administration du pays et le commandement des troupes.

C’est ainsi que les Romains tranchèrent une question qui nous a beaucoup divisés. On a longtemps discuté chez nous, à propos de l’Algérie, pour savoir ce qui valait mieux du gouvernement civil ou du gouvernement militaire. Jusqu’en 1870 toute l’autorité était aux mains d’un général, ce qui soulevait beaucoup de plaintes. Aussi le premier acte de la révolution fut-il d’enlever au chef de l’armée le pouvoir souverain et de placer en dehors de lui un gouverneur civil. Les Romains ont résolu la difficulté d’une autre manière. Comme ils craignaient que, si l’autorité était partagée, elle ne fût affaiblie, ils se décidèrent à séparer le territoire civil du territoire militaire ; mais dans chacun des deux le pouvoir fut laissé tout entier dans la même main. L’Afrique proconsulaire, riche, florissante, paisible, groupée autour de Carthage, qui venait de renaître, était gouvernée par un grand seigneur, un homme du monde, qui n’avait besoin que de quelques soldats pour maintenir le bon ordre ; au contraire, la Numidie, qui de tous les côtés faisait face à des tribus remuantes, fut mise sous les ordres du général qui commandait la légion. De cette façon tous les tiraillemens étaient évités, et, ce qui plaisait beaucoup aux Romains, les deux gouverneurs, le magistrat civil et le militaire, restaient maîtres chez eux. On choisissait comme proconsul d’Afrique un personnage important, qui possédait d’ordinaire une grande fortune et portait un nom connu. Il devait résider à Carthage, qui était en train de devenir une des plus belles villes du monde, et y tenir une sorte de cour. Il était nommé par le Sénat, pris parmi les consulaires et, selon un ancien usage, désigné par le sort. Il ne restait jamais qu’un an en fonction. Auguste ayant réglé que tous les fonctionnaires recevraient, hors de Rome, un salaire en argent, à la place de ces prestations en nature, qui donnaient lieu à tant d’exactions, les appointemens du proconsul d’Afrique furent fixés à un million de sesterces, c’est-à-dire à un peu plus de deux cent mille francs. Sans avoir autant d’importance apparente, le légat de Numidie tenait aussi un rang très considérable. Il était pris dans le Sénat, ancien préteur, quelquefois désigné consul. L’empereur le choisissait lui-même, et il devait rester à son poste tant qu’il plairait au prince de l’y laisser. On comprend qu’il ne fût pas nommé dans les mêmes conditions que le proconsul : il avait une tâche moins brillante peut-être, mais plus difficile. C’est sur lui que reposait la sécurité des deux provinces, et il était chargé d’arrêter les ennemis à la frontière. On ne pouvait donc pas le prendre au hasard, comme l’autre, et il eût été dangereux de l’enlever trop tôt à ses fonctions, quand il les remplissait bien.

Au de la de la Numidie, du fleuve Ampsaga (Oued-Kébir) à l’Atlantique, s’étendait la Mauritanie. Quand le roi du pays, Ptolémée, eut été tué par Caligula, ses Etats furent réunis à l’empire. On en fit deux provinces : d’abord la Maurétanie césarienne, qui comprenait notre département d’Oran et la plus grande partie de celui d’Alger, avec Césarée, la ville de Juba II, pour capitale ; puis la Maurétanie tingitane qui tirait son nom de Tingis (Tanger), qui en était la ville la plus importante. Ce furent deux provinces impériales, c’est-à-dire de celles dont l’empereur se réservait de nommer les gouverneurs ; seulement, comme elles étaient fort imparfaitement connues et très peu civilisées, il n’y envoya pas des légats pour les gouverner, mais de simples intendans (procuratores), et ce nom montre qu’il les traitait comme ses domaines propres et qu’il entendait les tenir tout à fait sous sa main. Ces procurateurs étaient pris parmi les chevaliers ; ils recevaient le titre de vir egregius, et touchaient un traitement de deux cent mille sesterces (40 000 francs). Ainsi que les légats, ils étaient chargés à la fois de l’administration civile et du commandement militaire ; mais ils ne commandaient pas, comme eux, à des soldats des légions, c’est-à-dire à des citoyens romains : ils n’avaient sous leurs ordres que des troupes auxiliaires, levées parmi les nations vaincues.

Ainsi, pendant la plus grande partie de l’empire, les possessions des Romains dans l’Afrique du Nord ont formé quatre provinces : l’Afrique proconsulaire, la Numidie et les deux Maurétanies. Il est à remarquer que l’importance et la civilisation de ces provinces diminuaient à mesure qu’on s’avançait vers l’Océan. La Proconsulaire rivalisait de richesses, d’éclat, de culture littéraire, avec l’Italie ; la Numidie était déjà plus rude, moins paisible ; quant aux Maurétanies, surtout à la Tingitane, elles étaient en partie barbares.


III

Le premier devoir de celui qui gouverne un pays est d’y maintenir la paix : c’est ce qui n’était pas facile en Afrique, au milieu de populations guerrières et peu disciplinées, en face de ces tribus errantes qui parcouraient le désert et les hauts plateaux. Les Romains le savaient bien, et voilà sans doute pourquoi ils témoignaient si peu d’empressement à s’y établir. Ils n’ignoraient pas qu’il faudrait y entretenir une armée, et qu’une occupation militaire coûte cher. Les empereurs, tout maîtres du monde qu’ils étaient, ont toujours éprouvé beaucoup de peine à payer leurs légions, ou, comme on dirait aujourd’hui, à mettre leur budget de la guerre en équilibre : aussi les voit-on fort occupés à réduire le nombre des soldats qui gardaient les provinces. Ils ont fait en Afrique comme ailleurs, et il est intéressant et instructif pour nous de chercher comment ils sont parvenus, avec aussi peu de troupes et au moins de frais possible, à y assurer leur domination [4].

Mais pour mieux comprendre quelle fut leur politique dans cette province, il faut donner d’abord quelques explications plus générales. Souvenons-nous qu’à la mort d’Auguste l’armée romaine proprement dite, ce qu’on pourrait appeler l’armée de ligne, se composait de vingt-cinq légions ; il y en avait trente sous Vespasien et trente-trois sous Septime Sévère, c’est-à-dire près de 200 000 hommes. C’était peu de chose quand on songe à l’étendue de l’empire ; mais en réalité les légions ne formaient guère que la moitié de l’armée ; elles ne devaient contenir que des citoyens romains, et à côté d’elles d’autres corps de troupes furent organisés dont les rangs étaient ouverts à ceux qui ne jouissaient pas encore du droit de cité. Parmi les peuples que Rome avait soumis, il s’en trouvait d’énergiques, qui ne s’étaient pas laissé vaincre sans résistance, et qu’elle avait appris à estimer en les combattant. Comme elle avait cette science de savoir tirer parti de tout, il était impossible qu’elle négligeât un élément de force que la victoire lui mettait dans la main ; elle prit donc à sa solde les plus braves parmi les vaincus. Laissés libres, ils auraient pu devenir ses ennemis ; elle en fit ses soldats. Les uns formaient des troupes de cavalerie, qu’on appelait des ailes (alæ) ; d’autres, des cohortes de fantassins [5]. En général on leur donnait le nom des pays où elles avaient été levées (ala Thracum, cohors Lusitanorum), ou celui de l’arme particulière à laquelle elles appartenaient (sagittarii, funditores). Dans les premiers temps, on leur avait laissé leurs chefs nationaux ; mais après la révolte des Bataves sous Vespasien, on mit généralement des officiers romains à leur tête, comme nous le faisons pour nos tirailleurs indigènes. C’étaient surtout les ailes qui étaient utiles aux Romains ; comme leurs légions se composaient presque exclusivement de fantassins, ils n’avaient de cavalerie véritable que celle que leur fournissaient les provinces. Les ailes et les cohortes formaient ce qu’on appelait l’armée auxiliaire (auxilia). On les employait quelquefois seules, mais le plus souvent elles servaient à côté des légions, et alors on avait soin en général que leur nombre ne fût pas plus considérable que celui des légionnaires.

Revenons maintenant à l’Afrique, et cherchons quelles étaient les troupes chargées de la défendre et comment on les y avait distribuées. Les inscriptions nous le font parfaitement savoir ; il n’y a pas de question sur laquelle nous ayons plus de lumière. L’Afrique proconsulaire, étant une province sénatoriale, n’avait d’autres soldats que la garnison de Carthage [6]. La Numidie possédait une légion, la troisième Augusta, qui campait à Lambèse, et les troupes auxiliaires qu’on adjoignait ordinairement à la légion, ce qui devait faire à peu près 12 000 hommes. Les deux Maurétanies, qui obéissaient à des procurateurs de rang équestre, ne pouvaient pas avoir de légionnaires dans leurs garnisons, puisque les légions étaient toujours commandées par des légats de rang sénatorial : elles étaient donc gardées par l’armée auxiliaire toute seule. En faisant le compte, aussi exact que possible, des ailes et des cohortes qui paraissent y avoir séjourné en même temps, M. Mommsen arrive à un total de 15 000 hommes. C’est donc une armée de 27 000 hommes à peu près que les Romains entretenaient en Afrique, et ce chiffre paraîtra bien peu élevé, si l’on songe que nous ne possédons ni la Tripolitaine, ni le Maroc, et qu’il nous faut 48 000 hommes, en temps de paix, pour garder l’Algérie et la Tunisie.

Comment faisaient donc les Romains pour suffire à une tâche plus lourde que la nôtre avec des forces moins considérables ? Il vaut la peine de le savoir.

D’abord ils savaient fort bien les employer ; ils les avaient très habilement réparties sur ce vaste territoire : c’est un mérite que tous ceux de nos officiers qui ont servi en Afrique sont unanimes à leur accorder. Chaque troupe était placée dans le poste qui lui convenait le mieux, et où elle pouvait rendre le plus de services. Quand une fois elle s’y était solidement établie, on l’y laissait ; elle prenait l’habitude d’y vivre et s’y familiarisait de plus en plus avec le pays et les habitans. L’oasis d’El-Kantara est bien connue des voyageurs. C’est l’endroit où, après avoir longtemps suivi une route triste et monotone, entre des montagnes dépouillées, on aperçoit tout d’un coup, par une déchirure de roche, l’immensité du désert : à ce spectacle inattendu le voyageur éprouve un éblouissement dont les yeux ne se lassent pas. Les anciens racontaient qu’Hercule, d’un coup de pied, avait fendu en deux la montagne, et, en mémoire de cet exploit, ils appelaient ce lieu Calceus Herculis : c’était la porte du Sahara, et, pour la garder, on y avait mis une compagnie de soldats auxiliaires levés à Palmyre (numerus Palmyrenorum), qui, accoutumés aux ardeurs du désert de Syrie, devaient presque s’y trouver chez eux. Ils y sont restés sans doute assez longtemps, car on y retrouve des traces de leur séjour, et notamment des autels qu’ils avaient élevés à Malagbal, leur dieu national. Ce qui prouve que l’emplacement des postes romains était bien choisi, c’est qu’il est rare que nous n’ayons pas été forcés de nous y établir aussi, ou d’en construire d’autres dans le voisinage. En général ils commandent les passages dangereux et surveillent les routes par lesquelles les pillards peuvent déboucher. Ces castella ou burgi, comme on les appelait, sont à peu près tous bâtis de la même façon. Ils se composent d’une enceinte rectangulaire percée de quatre portes, comme les camps romains, et flanquée de tours rondes ou carrées. Les paysans des alentours, dans un danger imprévu, s’y réfugiaient avec leurs familles. A l’abri de ces solides murailles, quelques soldats déterminés pouvaient tenir plusieurs jours, comme nos 123 zéphyrs à Mazagran. L’important était d’avertir au plus vite les chefs de l’armée de la situation où l’on se trouvait. On y avait pourvu par une invention ingénieuse, dont nous avons retrouvé le secret il y a juste un siècle. D’ordinaire les castella sont reliés entre eux par des tours isolées dont il reste quelques débris. Ces tours devaient être en général assez étroites. Quelques-unes possèdent une porte et un escalier qui conduit au sommet ; d’autres n’étaient accessibles que par une échelle placée extérieurement et qu’on retirait quand on était monté. Elles étaient destinées, selon M. Cagnat, à faire parvenir les nouvelles d’un fort à l’autre. Souvent, pour annoncer l’approche de quelque péril, on y allumait un grand feu dont la flamme pendant la nuit et la fumée pendant le jour s’apercevaient au loin ; cette sorte de signal est encore en usage chez les Arabes. D’autres fois on avait recours à un procédé plus compliqué, que Végèce nous a décrit : « Sur les tours des châteaux ou des villes, dit-il, on élève des poutres ou on les abaisse, et de cette façon on transmet au poste voisin ce qu’on veut faire savoir. » C’est le télégraphe aérien, seize siècles avant l’époque où nous croyons l’avoir inventé.

Les chefs ainsi avertis, les troupes se mettent aussitôt en marche. On leur avait fait, d’un bout de l’Afrique à l’autre, des routes superbes, avec des citernes et des hôtelleries, ou, comme on dit là-bas, des fondouks. Plusieurs de ces routes existent encore ; pendant des kilomètres, de distance en distance, le voyageur foule ce lit de ciment indestructible sur lequel reposaient de larges dalles bombées. En certains endroits, les routes romaines sont presque intactes. « On les retrouve, dit Tissot, telles que les ont parcourues les derniers courriers des gouverneurs byzantins de Carthage et les premiers éclaireurs de l’invasion arabe. » Sur ces grands chemins, merveilleusement entretenus par la prévoyance des empereurs, les ailes de cavalerie, les troupes légères, archers et lanciers, s’élançaient contre un ennemi qu’il était encore plus difficile de saisir que de vaincre. Ses attaques, on le sait, ne sont en général qu’une pointe hardie. S’il trouve les gens sur leurs gardes, s’il n’enlève pas du premier coup le poste qui les protège, il s’en retourne chez lui plus vite qu’il n’est venu. Mais d’ordinaire les Romains ne l’y laissent pas tranquille : il faut lui donner une leçon qui l’empêche pour quelque temps de recommencer. On se met à sa poursuite, on va le chercher dans ses montagnes, jusqu’au fond de ses steppes. Au besoin même on s’engage derrière lui dans le désert. C’était une grande audace, car on n’avait pas alors les ressources que nous possédons pour le parcourir. Les Romains ne paraissent s’être servis qu’assez tard du chameau en Afrique ; nous ne voyons pas qu’ils aient jamais songé à y former, comme en Syrie, des corps de cavaliers montés sur des dromadaires (dromedarii) : ils se contentaient de ces braves chevaux numides qui portaient non seulement l’homme et son bagage, mais des outres pleines d’eau sous leur ventre : avec eux, ils bravaient le vent de feu et les tempêtes de sable ; ils faisaient des marches forcées, et finissaient par rattraper les pillards et reprendre le butin qu’ils avaient emporté.

Les alertes de ce genre, dans un pays incomplètement soumis, devaient être assez fréquentes ; heureusement, ce n’étaient d’ordinaire que des alertes. De tout temps les tribus des indigènes ont été divisées par des rivalités intérieures ; il leur était encore plus difficile de s’entendre entre elles que de s’accorder avec les Romains ; la haine même de l’étranger n’était pas toujours capable de les réunir. Ils attaquaient isolément et se faisaient battre en détail. C’est ainsi que Rome n’a eu presque jamais à combattre en Afrique qu’un ennemi à la fois, ce qui lui rendait la victoire plus aisée. Si cependant il arrivait qu’un chef plus important, plus populaire, fît cesser pour un temps les défiances et les inimitiés parmi les nomades des hauts plateaux et du Sahara, et réunît sous son commandement ces foules indisciplinées, si les frontières étaient menacées de plusieurs côtés, et qu’on prévît une guerre longue et difficile, on avait la ressource d’appeler des troupes des pays voisins. Nous avons la preuve que, dans les circonstances graves, il est arrivé des légions non seulement de l’Espagne et de la Cyrénaïque, mais même de la Syrie et des bords du Danube. C’était un puissant effort et une grande dépense ; mais les Romains étaient convaincus avec raison que ces sortes d’insurrections devaient être arrêtées promptement, et qu’en Afrique surtout une répression vigoureuse et rapide pouvait seule les empêcher de s’étendre et de se renouveler. C’est par ces mesures habiles, l’aménagement heureux de leurs forces, la rapidité de leurs mouvemens, leur énergie, leur décision dans les momens critiques, leur connaissance du pays et des peuples qui l’habitaient, enfin l’appui que se prêtaient entre elles les troupes des diverses provinces, que les Romains suppléaient à la faiblesse de leurs effectifs, et qu’avec des armées qui nous semblent insuffisantes, ils ont dominé et gouverné l’Afrique pendant cinq siècles.

Il faut dire pourtant que les troupes que je viens d’énumérer ne sont probablement pas les seules qu’ils aient employées dans leurs provinces africaines. M. Cagnat pense qu’ils en avaient d’autres, dont on ne parle guère, et qui pouvaient leur rendre de grands services. On a remarqué que, parmi les cohortes et les ailes de l’armée auxiliaire établies en Numidie et en Maurétanie, il n’y en a que trois ou quatre dont le nom nous apprenne qu’elles avaient été levées dans le pays [7]. C’est ce qui est de nature à nous causer quelque surprise. Nous venons de voir que les Romains enrôlaient volontiers dans leur armée les bons soldats qu’ils trouvaient dans les États qu’ils avaient soumis : pourquoi auraient-ils négligé de le faire en Afrique ? Elle leur pouvait fournir des fantassins invincibles à la fatigue, et surtout, ce qui leur était plus utile, une cavalerie incomparable. Il faut donc croire que, s’ils n’en ont pas formé des ailes et des cohortes, comme ils faisaient ailleurs, c’est qu’ils les employaient d’une autre façon. Tacite, nous parlant d’un général qui commandait aux deux Maurétanies, nous dit qu’il avait sous ses ordres dix-neuf cohortes et cinq ailes de cavalerie, « avec une troupe de Maures que les courses et le brigandage rendent très propres à la guerre. » Ce numerus Maurorum devait, être une réunion de soldats irréguliers, qui représentaient assez bien ce qu’on appelle aujourd’hui « les goums ». Les Romains en avaient donc comme nous, et comme nous ils les recrutaient parmi ces gens d’aventure qui s’étaient fait la main dans leurs querelles intérieures, en pillant sans merci les tribus voisines. Nous voyons qu’ils leur laissaient leurs chefs nationaux. L’un d’eux, qui s’appelait Lusius Quietus, parvint, à force de courage et de talent, à se faire une grande renommée. Il venait de loin, s’il faut en croire Themistius, de ces pays de frontière, sur les limites du désert, qui reconnaissaient à peine l’autorité de Rome. Il leva parmi ses compatriotes un corps de cavalerie, avec lequel il se rendit si utile à Trajan, pendant la guerre des Daces, que l’empereur le nomma consul, et que plus tard, voulant laisser l’empire au plus digne, il songea, dit-on, un moment à le faire son successeur. On a cru retrouver, sur la colonne Trajane la représentation des cavaliers de Lusius. « On les voit, dit M. Cagnat, charger l’ennemi sur leurs petits chevaux, qu’ils montent sans selle et sans bride, à l’africaine. Ils ont pour tout vêtement une pièce d’étoffe enroulée autour du corps, de façon à former une sorte de tunique courte, attachée à chaque épaule par une agrafe et serrée à la taille : c’est le costume que les Arabes de la campagne portent encore aujourd’hui. Mais ce qui les caractérise surtout, ce sont les boucles de cheveux frisés qui retombent tout autour de leur tête [8]. Pour arme, ils n’ont qu’une lance, peut-être autrefois peinte sur le marbre de la colonne, aujourd’hui effacée, et un petit bouclier. Tels étaient assurément les « goumiers » que l’empire employait en Maurétanie. »


IV

Parmi les corps de troupes qui résidaient en Afrique, il y en a un qui nous intéresse plus que les autres : c’est la légion de Numidie, dont nous avons retrouvé le campement à Lambèse. Aucune autre, dans aucun pays du monde, n’a laissé d’elle des souvenirs aussi nombreux : les inscriptions, les monumens qui nous en restent nous permettent de suivre l’histoire non seulement de la légion elle-même, mais de l’armée romaine sous l’empire. Résumons aussi brièvement que possible ce qu’ils nous apprennent d’essentiel.

On sait qu’Auguste changea tout à fait les conditions du service et le caractère de l’armée. D’abord, il la rendit permanente. Auparavant on levait des troupes pour chaque expédition qu’entreprenait le peuple romain ; l’expédition finie, les soldats rentraient chez eux, et se reposaient jusqu’à la guerre prochaine. Auguste les retint sous les drapeaux, qu’on fut en guerre ou en paix, pendant un temps déterminé. La première conséquence de cette mesure fut de donner à la légion, qui auparavant se reformait à toutes les campagnes nouvelles, pour se dissoudre quand elles étaient terminées, une durée persistante. Elle se rajeunissait tous les ans par les recrues qui remplaçaient les soldats vieillis ou disparus, mais elle continuait d’exister. Dès lors chacune eut son état civil, son histoire, son nom. Celle de Numidie s’appelait « la troisième légion auguste » (legio tertia augusta), et cette désignation un peu longue était nécessaire pour qu’on pût la reconnaître. Comme Auguste avait incorporé dans son armée les légions de ses rivaux, il s’en trouva, dans le nombre, qui portaient des numéros semblables ; il les leur laissa de peur de les contrarier ; il y eut, par exemple, trois légions troisièmes ; seulement chacune d’elles prit un surnom différent pour se distinguer des autres. Celui que reçut la nôtre semble indiquer qu’elle avait donné des preuves particulières de son dévouement à l’empereur et qu’il voulait lui en témoigner sa reconnaissance.

Mais en donnant aux Romains des armées permanentes, Auguste n’avait pas l’intention d’entreprendre des conquêtes nouvelles : son empire lui semblait assez vaste ; il voulait seulement y maintenir la paix et le faire respecter des voisins. Dans la plupart des provinces, la tranquillité intérieure lui sembla suffisamment assurée par les milices municipales, et encore plus par la confiance qu’inspirait le gouvernement impérial. A l’exception de quelques villes importantes, comme Lyon et Carthage, qui reçurent des garnisons, il n’en laissa pas dans les autres, et presque toutes les légions furent distribuées le long des frontières, pour faire face à l’ennemi du dehors. Elles y vivaient dans des camps, où l’esprit militaire se conserve mieux qu’au milieu de la corruption des grandes villes, et en général ne s’éloignaient guère du pays où d’abord on avait fixé leur résidence.

La troisième légion ne paraît pas avoir jamais quitté l’Afrique. Elle y était à la mort d’Auguste ; elle y est restée jusqu’à l’époque où Dioclétien donna aux provinces et à l’armée une organisation nouvelle [9]. Nous la trouvons d’abord établie à Theveste (Tébessa) ; elle y était fort bien placée tant qu’il s’agit de défendre la province proconsulaire contre les Gétules et les Garamantes, c’est-à-dire contre les barbares du Sud-Est. Lorsque la domination romaine s’étendit vers l’Ouest, et qu’il fallut arrêter les incursions des gens de l’Aurès et du Sahara, la légion fut transportée à Lambèse. Elle venait d’y arriver et commençait à construire son camp, lorsqu’elle reçut la visite de l’empereur Hadrien. Cet infatigable voyageur, qui passa sa vie à parcourir son empire, voulut se rendre compte par ses yeux de l’état de son armée d’Afrique. Il fit manœuvrer les légionnaires devant lui ; il les vit travailler à des fortifications de campagne, construire des murs, creuser des fossés ; il assista à des simulacres d’attaque et de défense de places fortes. Il inspecta aussi les auxiliaires, et fut ravi de l’aisance avec laquelle les cavaliers de la sixième cohorte des Comagéniens faisaient leurs conversions, chargeaient l’ennemi en rangs serrés, et tour à tour maniaient la fronde ou lançaient les traits. L’inspection finie, il témoigna sa satisfaction aux troupes dans une sorte d’ordre du jour de forme oratoire, dont la légion dut être très fière, et que nous avons conservé [10].

Le camp de la troisième légion, que l’on était alors en train de bâtir, n’est pas tout à fait le même que nous avons sous les yeux. Il semble que certaines parties aient eu besoin assez vite d’être restaurées ou reconstruites. On y travaillait dès le règne de Marc-Aurèle, et nous voyons la légion occupée alors à consolider des tours qui sans doute menaçaient de s’écrouler. Il dut souffrir beaucoup des troubles qui désolèrent toutes les provinces au troisième siècle et qui firent tant de ruines. Et même, en dehors des réparations de détail, que le malheur des temps devait rendre souvent nécessaires, on ne peut douter qu’on n’ait été forcé d’en remanier plus d’une fois l’ensemble pour l’approprier aux changemens que l’armée a subis sous l’empire. Ces changemens ne se sont pas accomplis d’un seul coup. Les réformes d’Auguste, dont ils étaient la suite naturelle, ont mis du temps à produire tous leurs effets, et c’est peu à peu, par degrés, qu’elles sont arrivées à modifier tout à fait le caractère de l’ancienne armée romaine.

Voici, par exemple, une innovation qui s’est produite assez tard et dont les résultats ont été très graves. On comprend qu’il fût interdit aux soldats de se marier quand ils ne servaient qu’une saison, et que même on empêchât les femmes de rôder autour des camps, quoiqu’il ne fût pas toujours facile de l’obtenir. Les généraux sévères y tenaient la main, tant que dura la république. Scipion, à Numance, éloigna d’un coup deux mille femmes dont la présence avait fort affaibli la discipline militaire dans son armée. Mais quand le service devint permanent, et que les soldats restèrent sous les drapeaux pendant les meilleures années de leur vie, il fut très difficile de les empêcher de s’y faire une famille, ou quelque chose qui y ressemblât. On laissa donc des femmes s’établir en grand nombre dans ces amas de maisons dont les camps étaient entourés. Cette tolérance en amena bientôt une autre. Du moment qu’on autorisait ces unions irrégulières [11], il n’était guère possible de se montrer rigoureux pour les suites qu’elles pouvaient avoir. Les enfans qui en naissaient furent inscrits dans une tribu particulière (la tribu Pollia), qui n’était pas celle où l’on inscrivait les enfans illégitimes (la tribu Spuria), et il faut bien croire qu’ils reçurent le titre de citoyens, puisqu’on les admit à servir dans les légions. Septime-Sévère poussa la complaisance encore plus loin : « Il permit aux soldats de son armée, dit Hérodien, d’habiter avec leurs femmes. » On a beaucoup discuté sur la portée de ce texte. Willmans pense qu’il faut le prendre à la lettre, et qu’à partir de ce moment les soldats eurent, en dehors du campement de la légion, une demeure qui devint leur domicile véritable et celui de leur famille. — C’est ce qu’une visite au camp de Lambèse achève de démontrer.

Ce camp est construit d’après les règles que les Romains appliquaient ordinairement aux ouvrages de ce genre, sur la pente d’une colline, à proximité d’un cours d’eau, et de façon à commander à toute la plaine environnante. De quelque distance, la forme en apparaît assez nettement dessinée. C’était un grand rectangle, qui avait 500 mètres de long et 120 de large, entouré d’un mur arrondi aux angles, et flanqué de tours qui présentent cette particularité que leur saillie est tournée en dedans ; Quand Léon Renier le visita pour la première fois, les murailles s’élevaient encore à près de quatre mètres au-dessus du sol : il n’en reste plus rien aujourd’hui. Dans l’intérieur du camp, deux larges voies se coupent à angle droit et se terminent par quatre portes dont l’une, celle du Nord, est encore visible. A l’endroit où les deux voies se rencontrent, un monument se dresse, qui de tous les côtés, quand on approche, attire les yeux sur lui : c’est une grande bâtisse de 30 mètres de long sur 23 de large, dont la conservation est assez remarquable. La façade du Nord, qui est la principale, est percée de trois portes, dont une, monumentale, est ornée de colonnes corinthiennes. Des deux côtés de la porte, de grandes niches, aujourd’hui vides, devaient contenir des statues ; au-dessus on distingue ou on devine des Victoires portant à la main des palmes, des aigles, des enseignes militaires que le temps a fort maltraitées. Du côté du Midi, en avant de la muraille, deux colonnes isolées, dont l’une est restée debout à sa place, portaient sans doute des statues ou des trophées. L’édifice est d’une assez basse époque ; une inscription, dont il ne reste que quelques mots, mais que Willmans a fort adroitement complétée, indique qu’il a été construit en 268, sous l’empereur Gallien, après un tremblement de terre, qui sans doute avait ravagé le pays. A ce moment, l’art romain était en pleine décadence : les débris des sculptures informes qui décoraient les murailles ne le prouvent que trop. Cependant l’architecture s’était mieux défendue. Jusqu’à la fin elle conserva quelques-unes de ses anciennes qualités : elle a de bonne heure perdu l’élégance, mais il lui reste la majesté. À la veille même des invasions, Rome, construisait encore des édifices qui ont grand air. Celui-ci, quoique bâti dans des temps de malheur public, quand le trésor était vide et l’empire à moitié disloqué, n’en produit pas moins un bel effet, et l’on ne peut se défendre d’une très vive impression quand on voit ce grand mur presque nu, que le temps a revêtu d’une couleur merveilleuse, s’élever au milieu des ruines. Sur le nom qu’il faut lui donner et l’usage auquel il devait servir, aucun doute n’est possible : c’était le prætorium, c’est-à-dire la résidence du chef de la légion. Comme le commandement (imperium) était chez les Romains une chose sacrée, le prétoire est une sorte de temple. Devant la porte principale se trouvent l’autel, où le général sacrifie et prend les auspices au nom de l’empereur, le tribunal, d’où il rend la justice, et ce tertre de gazon du haut duquel il harangue ses soldats.

Il ne reste aujourd’hui du prétoire de Lambèse que les quatre murs ; l’intérieur est rempli de décombres de toute sorte. En les parcourant, on a été frappé de voir qu’on n’y trouve aucun de ces débris de tuiles ou de briques qui se rencontrent si souvent ailleurs. C’est ce qui a fait tout d’abord soupçonner que l’édifice ne devait pas être couvert, et l’examen de ce qui en reste a confirmé de tout point cette supposition. On arrive donc à conclure que l’intérieur du bâtiment ne consistait qu’en une vaste cour, une sorte d’atrium à ciel ouvert pour les réunions et les solennités militaires : l’habitation et les bureaux du général devaient donc être ailleurs. On les a cherchés dans les autres parties du camp, mais sans pouvoir les rencontrer. Ce qu’on y trouve, ce sont des monumens dont les débris laissent deviner la destination, des bases qui portaient des statues consacrées aux empereurs ou à leur famille, les thermes destinés aux légionnaires, qui occupent un espace très considérable, surtout des salles où se réunissaient les associations d’officiers ou de sous-officiers qui s’étaient formées en si grand nombre dans la légion ; mais de logemens particuliers il n’y a pas la moindre trace. Et ce n’est pas seulement la demeure du général qui est absente ; dans cet entassement d’édifices de toute sorte, il ne reste aucune place pour loger les soldats. On se souvient alors du texte d’Hérodien que j’ai cité plus haut, et l’on est confirmé dans la pensée qu’à l’époque où le camp fut réparé pour la dernière fois et mis on l’état où nous le voyons, ni le général ni les soldats n’y habitaient plus : ils profitaient de la permission qu’on leur avait donnée pour vivre ailleurs en famille. « La situation des légionnaires, dit Willmans, après le décret de Sévère, ressemblait à celle de la milice indigène de l’Algérie française sur la frontière de la Tunisie : les spahis, à une petite distance du camp fortifié, ont leurs tentes, ou plutôt leurs cabanes réunies en douars ; ils y habitent avec femmes, enfans, bestiaux, et ne paraissent au fort que pour faire l’exercice. »


V

Puisque les soldats ne logeaient pas dans le camp, peut-on savoir où ils demeuraient ? Rien de plus facile [12].

Sortons du camp par la porte de l’Est, nous rencontrons devant nous les amorces d’une grande voie romaine qui inclinait à droite, vers le midi. Nous en savons le nom : c’est la Via Septimiana. Elle passe d’abord à côté d’un mamelon pelé, qui est tout ce qui reste de l’amphithéâtre ; elle se perd ensuite sous des jardins qui la recouvrent pendant près d’un kilomètre, puis elle reparaît et aboutit à un arc de triomphe à trois portes, qui, tout ruiné qu’il est, conserve un air d’élégance et de grandeur. A partir de là, les décombres s’amoncellent de tous les côtés ; aussi loin que l’œil s’étend, on ne voit que des ruines : ce sont, à chaque pas, des monticules de terre, des amas de pierres brisées, avec des tronçons de colonne, des blocs de marbre et des fragmens de mosaïques. Nous sommes à Lambèse : c’est là qu’à deux kilomètres du camp, habitaient avec leurs familles les officiers et les soldats de la troisième légion.

Comme toutes les villes qui sont nées dans les mêmes conditions, Lambèse eut sans doute des débuts fort modestes. Ce ne devait être à l’origine qu’une de ces réunions de baraques de vivandiers et de fournisseurs, auxquelles on donnait le nom de canabæ legionis. Au bout de quelques années, ces baraques formèrent un village (vicus) ; sous Marc-Aurèle, c’est un municipe, qui possède une administration régulière, et s’appelle magnifiquement lui-même : Respublica Lambæsitanorum. On y avait bâti deux forums, entourés d’une colonnade, avec un capitole dont il reste de très beaux débris, et qui, comme celui de Rome, était consacré à Jupiter, à Junon et à Minerve. La ville a dû s’agrandir et s’embellir très vite : chaque génération tenait à y ajouter des ornemens nouveaux. Par exemple, les pères s’étaient contentés de capter la source qui s’appelle aujourd’hui Aïn-Drin et de la canaliser ; les fils, à l’endroit où elle sort de terre, construisirent un temple à Neptune ; les petits-fils, non contens de le réparer, l’entourèrent d’un portique : c’était entre eux une émulation de magnificence. Parmi les édifices qui ne sont pas tout à fait en ruines, c’est le temple d’Esculape qui m’a paru le plus curieux. Il ne ressemble pas à ce qu’on voit d’ordinaire, et c’est un grand mérite en Algérie, où les monumens paraissent presque tous construits sur le même modèle. Le temple proprement dit, un temple petit et coquet, est bâti, au fond d’une sorte de cour ou de parvis, sur une terrasse qui s’élève de quelques marches au-dessus du sol. L’inscription qui en couvrait le fronton, et qui est aujourd’hui à terre, nous apprend qu’il a été construit sous Marc-Aurèle, et qu’il était consacré à Esculape et à la Santé, ou, comme disaient les Grecs, à la déesse Hygie [13]. Mais le temple lui-même n’est qu’une petite partie de l’édifice. La terrasse sur laquelle il est construit s’avance à droite et à gauche, de manière à former avec la ligne du fond une sorte de trapèze ; elle portait une colonnade, qui encadrait le parvis, et se terminait des deux côtés par deux chapelles circulaires, soutenues aussi par des colonnes, et dédiées à Jupiter (Jovi valenti) et à Sylvain. Rien ne devait être plus élégant, plus gracieux, que ce mélange de lignes droites et de formes rondes, si harmonieusement fondues ensemble. Par malheur ce charmant monument est dans un déplorable état : le temps avait commencé à le détruire ; les hommes l’achèvent, et les hommes sont bien plus terribles que le temps : il avait mis des siècles à endommager l’édifice ; en quelques années, ils n’en ont presque plus rien laissé subsister. J’ai cherché dans une des chapelles latérales la mosaïque que Léon Renier y avait vue, et sur laquelle était écrite cette phrase si belle, si religieuse, qu’un chrétien pourrait placer sur le seuil d’une église : Bonus intra, melior exi : elle a disparu ; il est probable que quelque entrepreneur de travaux publics l’aura détruite pour caillouter une route du voisinage. Quoique Lambèse fût en apparence un municipe comme les autres, administré par un conseil de décurions, par des édiles, des questeurs, des duumvirs, il devait avoir un caractère particulier : c’était une ville toute militaire, habitée surtout par des soldats, en activité ou à la retraite, et des officiers de tout grade. On avait longtemps défendu aux fonctionnaires romains, proconsuls, légats ou procurateurs impériaux, de se faire suivre de leurs femmes dans les pays qu’ils allaient gouverner ; mais avec l’empire on se relâcha de cette sévérité. Tacite nous a conservé le récit d’une discussion qui eut lieu à ce sujet dans le Sénat, sous Tibère ; un sénateur rigoureux, Cécina, demanda qu’on revînt aux anciens usages, sous prétexte que les femmes se mêlent de tout quand on les laisse faire, qu’elles sont un grand embarras par leur luxe, pendant la paix, par leurs frayeurs pendant la guerre. On répondit que, s’il y avait quelque inconvénient à les emmener avec soi dans les provinces, il y en avait bien plus à les laisser seules à Rome. « C’est à peine, disait-on, si, sous les yeux de leurs maris, elles se conduisent toujours honnêtement : qu’arrivera-t-il quand elles ne seront plus surveillées ? et comment pourront-elles supporter cette sorte de divorce, qui dure quelquefois plusieurs années ? » Ces raisons parurent convaincantes, et nous ne voyons pas que la discussion se soit renouvelée depuis cette époque. Ce qui est sûr, c’est qu’à Lambèse les femmes des légats de la légion accompagnent leur mari, et que nous les trouvons quelquefois associées dans les honneurs que les soldats rendent à leurs chefs. Naturellement les officiers suivaient l’exemple que leur donnait le général, et les soldats encore plus. Les inscriptions nous les montrent adressant des prières aux dieux, et leur élevant des autels, avec leurs femmes et leurs en fans. Ces enfans, en général, suivent la profession de leur père ; de même qu’on est marin dans les ports de mer, on voulait être soldat à Lambèse. On y a trouvé de longues listes de légionnaires qui se sont réunis, à diverses époques, pour témoigner leur reconnaissance au prince ou au légat. D’ordinaire ils ajoutent à leur nom la mention de leur pays d’origine [14], et l’on voit, dans les plus récentes, que la bonne moitié d’entre eux est née aux alentours du camp. Ainsi la légion, à ce moment, se recrutait parmi les enfans de troupe ; on était soldat par tradition, de père en fils, et il tendait à se former une sorte de caste militaire où se recrutait la meilleure partie de l’armée et la plus saine. Les empereurs le voyaient avec plaisir, car c’était leur tendance d’enfermer tout le monde dans sa profession. On sait qu’ils finirent par décider que le fils d’un soldat serait soldat, comme son père ; mais les inscriptions de Lambèse nous montrent que les choses se passaient ainsi avant qu’ils ne l’eussent ordonné, et leur loi ne fit que confirmer une habitude plus ancienne qu’elle.

Ces inscriptions, dont le sol de Lambèse est couvert, nous aurions grand plaisir et grand profit à les étudier en détail ; rien ne nous ferait mieux connaître l’armée romaine dans son organisation et sa hiérarchie ; mais M. Cagnat a fait ce travail, et il n’est pas à refaire. Un autre intérêt, et plus grand peut-être, qu’elles ont pour nous, c’est qu’elles nous permettent de surprendre ce que d’ordinaire on ignore, ce que les livres ne nous apprennent pas, les sentimens véritables des soldats, ce qu’ils pensent de leur métier, les peines et les plaisirs qu’ils y trouvent. L’impression qui résulte des épitaphes de leurs tombes ou de ces dédicaces qu’ils inscrivent sur les monumens qu’ils érigent, c’est qu’en somme ils n’étaient pas mécontens de leur sort. Dans ce qu’ils nous disent, on ne retrouve jamais l’accent amer et menaçant que Tacite donne aux plaintes des légionnaires de Germanie dans les premiers temps de l’empire. Ceux de Lambèse paraissent aimer leurs chefs ; ils en parlent avec respect, ils se louent de leur justice et de leur bienveillance ; le service ne leur semble pas trop dur ; ils se plient sans murmurer aux exigences de la règle : il y en a même qui ont élevé des autels « à la discipline militaire ! » Lorsque, après vingt-cinq ans, le temps de la retraite arrive, ils ne quittent leurs camarades qu’avec chagrin ; avant de partir, ils aiment à dédier un petit autel au Génie de la légion ou de la centurie dans laquelle ils servaient, comme pour le remercier des jours heureux qu’ils lui doivent. Puis, quand ils le peuvent, ils ne s’éloignent guère du camp où ils ont passé leurs meilleures années ; ils s’établissent à Lambèse même, ou, si ce n’est pas possible, à Verecunda, à Thamugadi, à Mascula, dans le voisinage. Leur vieillesse est loin d’être sans ressources. D’abord ils reçoivent, avec leur congé, une somme qui est fixée pour les simples soldats à douze mille sesterces (2 400 francs) ; ils y joignent les économies qu’ils ont pu faire au service, et qui souvent ne sont pas sans importance. D’abord ils ont épargné sur leur solde, qui suffisait amplement à tous leurs besoins, comme ils le reconnaissent eux-mêmes, avec une sincérité peu commune [15]. Mais ce qui leur rapportait encore plus, c’étaient les dons que les empereurs leur faisaient en certaines circonstances. Auguste en avait donné l’exemple à ses successeurs : il leur était si important de s’attacher l’armée qu’ils se ruinaient en libéralités pour elle. De ces sommes que les soldats devaient à la munificence impériale, ils ne touchaient réellement que la moitié ; le reste était versé dans une sorte de Caisse d’épargne et placé sous la garde du drapeau. « Voilà pourquoi, dit Végèce, on choisit, pour être porte-drapeau, des gens qui non seulement soient honnêtes, mais qui sachent compter, car ils ont à la fois une caisse à garder et des livres à tenir. » La part de chacun lui était remise, quand il quittait le service, et s’ajoutait à ce qu’il touchait pour sa retraite, ce qui lui faisait quelquefois une petite fortune. Il la laissait, en mourant, à ses parens ou à ses amis, et ses héritiers reconnaissans lui bâtissaient une tombe sur laquelle ils avaient soin d’inscrire, avec quelques mots d’affection, la mention de ses états de service. Les pierres de ce genre se retrouvent à chaque pas le long des grandes routes qui entourent Lambèse.

Parmi les débris qui couvrent le prætorium, on a remarqué un certain nombre de monumens, d’une médiocre étendue, qui ont la forme d’un rectangle dont un des côtés est arrondi en abside. C’étaient les salles où se réunissaient les lieutenans (optiones), les joueurs de trompettes (cornicines), les sergens-majors (tesserarii) les éclaireurs (speculatores), à leurs momens de loisirs ; on appelait ces salles scholæ, nous dirions aujourd’hui des cercles. Les empereurs avaient autorisé diverses catégories d’officiers à former des associations, ou, pour employer le mot propre, des collèges, et ils laissaient ces collèges bâtir leurs scholæ au milieu du camp, ce qui était un moyen de les surveiller de plus près. Les associés versaient tous les ans à la caisse commune une certaine somme dont une partie leur était rendue quand ils quittaient le service, ou, s’ils mouraient avant leur retraite, servait à les faire enterrer convenablement. Le souci de la sépulture était, sous l’empire, le motif ou le prétexte de toutes les sociétés de ce genre ; elles ne semblaient exister que pour assurer à leurs membres une tombe et un convoi décens : toutes sont, au moins en apparence, des associations pour les funérailles (collegia funeraticia) ; mais ce n’était qu’une étiquette ; les nôtres paraissent avoir d’autres visées, et se moins préoccuper de la mort que de la vie. Dans toutes les armées du monde on souhaite avancer vite ; c’était le désir des officiers de la troisième légion comme des autres, et ils demandaient avant tout à ces collèges militaires auxquels ils étaient associés de les aider à faire leur chemin. Nous voyons le collège des lieutenans donner huit mille sesterces (1 600 francs) à l’un de ses membres qui travaille à devenir porte-drapeau ou centurion, La somme est forte et laisse croire que les démarches qu’il avait à faire pour « cultiver ses espérances, » comme il dit, devaient être assez dispendieuses. C’est que, pour devenir centurion, il ne suffisait pas d’adresser une pétition à l’empereur, comme semble le dire Juvénal [16], il n’était pas inutile d’aller solliciter à Rome en personne. Le voyage était long, et le séjour dans la capitale de l’empire coûtait cher ; cependant on bravait la dépense pour être plus sûr de réussir. On a trouvé à Lambèse, au milieu d’une assez belle mosaïque, qui sans doute, décorait la maison d’un homme riche, une base qui devait porter une statue de Bacchus. C’est un préfet du camp (sorte de major de la légion) qui l’avait élevée, et comme il était poète en même temps qu’officier, il y avait gravé quelques petits vers que nous avons conservés. Voici ce qu’il disait au dieu en finissant : « En récompense des présens que je t’offre, conserve mes enfans et leur mère ; accorde-moi de voir Rome et d’en revenir revêtu de l’honneur que je souhaite et couronné de la faveur de mes maîtres. » Espérons que ces prières ont été exaucées, et que, grâce à la protection de Bacchus, ce préfet du camp est revenu tribun militaire à Lambèse.


VI

L’histoire nous montre que, de toutes les armées que Rome entretenait dans les provinces, il n’y en a peut-être aucune qui ait mieux servi son pays et aussi bien accompli sa tâche que l’armée d’Afrique. Elle était peu nombreuse, nous venons de le voir, et avait à surveiller un territoire immense ; mais elle a suppléé au nombre par sa vigilance, sa fermeté, sa connaissance des lieux et des hommes. Elle a eu quelquefois à soutenir des guerres véritables, qui lui ont demandé de grands efforts. Sous Tibère, le chef numide, Tacfarinas, tint les Romains en échec pendant sept ans, et ne fut vaincu que par la trahison. Comme Jugurtha et Abd-el-Kader, il avait des réguliers, équipés et organisés à la romaine, et qu’il n’engageait que dans les combats sérieux. Sous ses ordres, un chef vaillant, Mazippa, conduisait des nuées de cavaliers qui se précipitaient dans les plaines, ravageaient les fermes, enlevaient les troupeaux ; pénétraient même dans les villes, les mettaient au pillage, et avaient disparu avant qu’on eût pu se réunir pour se défendre. Quand l’armée romaine parvenait à les atteindre, elle en avait facilement raison. Les généraux faisaient alors de beaux bulletins et recevaient les ornemens du triomphe. Mais pendant qu’à Rome on remerciait les dieux de ces succès et qu’on proclamait que la guerre était terminée, Tacfarinas, qui avait refait son armée, reparaissait sur la frontière, et c’était à recommencer. Il fallut, pour en finir, avoir recours à la tactique qui donna plus tard la victoire à Bugeaud, former des colonnes mobiles qui entourèrent l’ennemi de tous les côtés et se resserrèrent successivement sur lui, l’enfermer dans un cercle de plus en plus étroit, le poursuivre dans ces contrées inaccessibles où il avait ses réserves d’hommes et de provisions, jusqu’à ce qu’il fût abandonné et trahi par les siens, qui se lassaient de le suivre.

Les grandes guerres ne sont pas pourtant ce qui a coûté le plus de peine à l’armée et lui a fait courir le plus de risques. Les petites incursions, qui se renouvelaient sans cesse et finissaient par lasser la patience des soldats, étaient bien plus dangereuses. La situation de l’Afrique n’était pas tout à fait celle des autres provinces de l’empire. La Gaule, par exemple, une fois conquise, l’a été entièrement. La domination romaine s’est très vite étendue à tout le pays : il n’y a pas eu de montagne assez haute, de rivière assez profonde, de forêt assez épaisse pour en arrêter les progrès. Les légions qui surveillaient les bords du Rhin n’avaient à regarder qu’en face d’elles ; si elles empêchaient les barbares de passer, tout était tranquille ; par derrière, elles n’avaient pas d’ennemis. Il en était autrement en Afrique. La configuration du pays, qui place des contrées sauvages au milieu de contrées fertiles, le rend très difficile à garder. La nature semble s’être chargée d’entretenir la barbarie auprès de la civilisation, en lui procurant, au milieu même des terres les plus riches, des asiles à peu près inabordables. C’est ce qui a rendu la pacification de l’Algérie si difficile à nos troupes. Les Romains avaient eu les mêmes difficultés à vaincre, et il ne me semble pas qu’ils les aient aussi vite et aussi complètement surmontées que nous.

Après plusieurs siècles de domination, ils n’étaient pas aussi avancés que nous le sommes. Il y a déjà trente-cinq ans que nous avons conquis la Kabylie, et tous les jours nous la pénétrons davantage. Vers le milieu du troisième siècle, sous Dèce, les Romains n’étaient pas encore solidement établis dans le massif du Babor et du Djurjura. Cette citadelle de montagnes contenait une réserve de tribus barbares toujours prêtes à se jeter sur les villes qui bordaient la mer et sur les riches campagnes du Chélif. C’était bientôt fait à ces cavaliers intrépides de se glisser sans être vus entre deux postes romains, de faire une pointe dans le pays et de rentrer chez eux avec leur butin et leurs prisonniers ; une fois les prisonniers amenés dans ces montagnes qu’on ne connaissait pas, il était bien difficile de les aller reprendre, et quand la décadence de l’empire commença, vers le troisième siècle, on trouva plus simple de les racheter. Nous avons une lettre touchante de saint Cyprien qui adresse cent mille sesterces (20 000 francs) aux évêques de Numidie, pour aider à payer la rançon des chrétiens et des chrétiennes qu’ont enlevés les barbares. C’est le produit d’une quête entre les fidèles de Carthage, et il envoie leurs noms, avec leur argent, afin qu’on n’oublie pas de prier pour eux.

Il faut que ces brigandages aient été bien fréquens pour qu’il en reste tant de traces dans les inscriptions que nous avons conservées. Bien n’y est plus commun que la mention de ces vols ou de ces meurtres. A Simittu (Chemtou), où l’on exploitait les belles carrières de marbre africain, et qui devait être le centre d’un grand mouvement commercial, un vétéran est un jour assassiné traîtreusement sur la route, et ses camarades ne peuvent que lui élever une tombe à leurs frais. En Mauritanie, près de Césarée, c’est le fils d’un officier des troupes auxiliaires, un enfant, qui un beau jour est trouvé mort, avec les deux esclaves qui le gardaient. A Auzia (Aumale), nous lisons sur la tombe d’un jeune homme ces mots touchans : « Adieu, Secundus, fleur de jeunesse que les barbares ont moissonnée ! » Un vétéran de la troisième légion, architecte et arpenteur de son état (la légion, devant se suffire à elle-même, contenait des gens de toutes les professions), nous raconte qu’appelé à Saldæ (Bougie) pour la construction d’un aqueduc, il avait été attaqué par des brigands, sur une des routes les plus fréquentées de la province, dans un pays soumis depuis longtemps et pacifié ; que ses compagnons et lui avaient eu grand’peine à leur échapper, et qu’il ne s’était tiré de leurs mains qu’avec quelques blessures et sans son bagage.

Ainsi Rome, malgré tous ses efforts, n’est pas arrivée à dompter toutes les tribus indépendantes de l’Afrique. Il en est resté, le long des frontières, et même au cœur du pays, qui se sont tenues en dehors de la « paix romaine ». Jamais la sécurité n’y a été tout à fait complète ; la civilisation et la barbarie y ont souvent vécu côte à côte. C’était une inquiétude pour le présent et un danger pour l’avenir. Cependant nous allons voir que cette situation n’a pas empêché l’Afrique de devenir un des pays les plus riches et les plus civilisés du monde.


GASTON BOISSIER.

  1. Voyez la Revue du 15 janvier et du 15 février.
  2. Je prends cette intéressante citation dans le mémoire de M. Masqueray sur le mont Aurès.
  3. Ou, comme on disait autrefois chez nous, lieutenant général.
  4. J’emprunte presque tout ce que je vais dire au livre de M. Cagnat, professeur d’archéologie romaine au Collège de France, intitulé : l’Armée romaine d’Afrique (1 vol. in-4°, chez Leroux). Cet ouvrage est assurément l’un des meilleurs auxquels l’exploration scientifique de l’Algérie ait donné naissance jusqu’aujourd’hui. On peut y renvoyer tous ceux qui sont curieux de saisir dans ses moindres détails l’organisation de ces armées qui ont vaincu le monde et qui veulent les voir vivantes devant eux. M. Cagnat connaît l’Afrique à merveille. Il a parcouru à plusieurs reprises la Tunisie, quand il y avait quelque danger à le faire, et il en a rapporté une si abondante moisson d’inscriptions nouvelles, que l’Académie de Berlin l’a chargé de publier, avec M. Schmidt, le supplément du VIIIe volume du Corpus inscriptionum latinarum.
  5. Quelques-unes de ces cohortes contenaient aussi quelques cavaliers. On les appelait Cohortes equilatæ.
  6. M. Mommsen pense que cette garnison, outre un certain nombre de soldats détachés de la légion de Numidie, comprenait une de ces cohortes urbaines qu’on avait formées pour garder Rome, et dont on se servit plus tard pour maintenir l’ordre dans quelques grandes villes provinciales, comme Carthage et Lyon.
  7. Il ne s’en trouve pas non plus dans les autres provinces de l’empire.
  8. Strabon dit en effet que les Maures regardaient comme une parure de porter la barbe et les cheveux frisés.
  9. La troisième légion n’a subi dans son service qu’une seule interruption. Elle fut licenciée sous Gordien III pour avoir pris le parti de Maximin ; mais, quinze ans après, Valérien la reconstitua, lui rendit son nom et la renvoya servir en Afrique.
  10. Il est aujourd’hui au musée du Louvre.
  11. Cette union était-elle mise sur le même rang que le mariage légal, ou était-elle seulement regardée comme un quasi-mariage, auquel certains privilèges étaient accordés ? C’est une question qui est discutée entre les jurisconsultes.
  12. Les personnes qui, voyageant en Afrique, voudront visiter avec soin les ruines de Lambèse, feront bien de se munir du Guide que M. Cagnat vient de publier. En quelques pages il en fait l’histoire et conduit les touristes au milieu des ruines du camp et de la ville romaine. En lisant M. Cagnat, j’ai cru les visiter de nouveau.
  13. Dans les décombres on a retrouvé les statues des deux divinités. On peut les voir aujourd’hui dans le petit musée qu’on a installé dans le prætorium.
  14. Ces listes ont pour nous cet avantage de nous faire connaître une conséquence très importante des réformes militaires d’Auguste. Du moment qu’un corps de troupes ne changeait pas de garnison et séjournait toujours dans le même pays, il devait se faire qu’il finit par s’y recruter. C’est ce qui est arrivé à la troisième légion comme aux autres. Dans les plus anciennes des listes trouvées dans le camp de Lambèse, nous voyons que les soldats qui forment la légion viennent d’un peu partout ; les autres ne contiennent presque que des Africains, ce qui est très significatif. Ainsi les Romains n’avaient pas cru devoir prendre de précautions contre le réveil de l’esprit provincial. Ils n’éprouvaient pas le besoin, comme on fait aujourd’hui en Italie, de dépayser les soldats des diverses provinces et de les disperser dans différens corps d’armée, de peur que, s’ils étaient réunis, il ne leur revînt à l’esprit quelque souvenir et quelque regret de leur ancienne indépendance. Ils avaient pleine confiance dans la force de cohésion de leur empire ; ils savaient que ces Africains, comme les Espagnols et les Gaulois, étaient devenus Romains.
  15. Les lieutenans des centurions, faisant construire une salle pour leurs réunions et l’ayant ornée des images de leurs dieux protecteurs et de la famille impériale, nous disent qu’ils ont pu faire cette dépense grâce à la solde qui leur est très libéralement payée : ex largissimis stipendiis. Il n’est pas commun de trouver des fonctionnaires qui ne se plaignent pas de leurs appointemens.
  16. Et vitem posce libello.