L’Agitation allemande et la question danoise

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L’agitation allemande et la question danoise
Alexandre Thomas



QUESTION DANOISE.




L’Allemagne recommence depuis quelque temps, avec plus de vivacité que jamais sa controverse nationale sur l’avenir de la monarchie danoise. Une déclaration significative émanée de la cour de Copenhague, à la date du 8 juillet, a renouvelé tout le débat. La question ne doit peut-être pas recevoir de décision très immédiate, et la France, au premier abord, ne semble pas très directement intéressée ; mais il ne faut cependant pas resserrer si fort nos horizons pour vivre de mieux en mieux au jour le jour, et, d’autre part, la question en elle-même se trouve naturellement si confuse, elle se complique de tant d’incidens, qu’il est bon de l’éclaircir à l’avance. De toutes les affaires du Nord, il n’y en a pas une qui ait été chez nous moins étudiée ou plus ou mal entendue ; il est par exemple de certains libéraux français auxquels les politiques d’outre-Rhin ont dû savoir bon gré de la chaleur avec laquelle ils soutenaient les prétentions germaniques contre les prétentions du Danemark. Nous ne serions même pas étonné que nos voisins, suivant l’habitude, ne se fussent un peu moqués de la simplicité de ces généreux avocats qui croyaient voir des progressistes en armes pour l’émancipation là où n’apparaissent que des plaideurs aux prises sur un point de droit féodal : nous ne voudrions pas mériter la même ironie. Cherchant d’un côté comme de l’autre les témoignages sincères, nous tâcherons d’exposer avec pleine équité la nature et l’origine du litige, les intérêts en jeu, les torts réciproques des deux peuples, les dangers d’une solution extrême, les nécessités générales qui demandent un accommodement. La question est épineuse et longue ; notre constant effort sera d’être bref et net.

La monarchie danoise se compose de deux parties très distinctes : le royaume de Danemark, formé par le Jutland et les îles ; les duchés allemands de Schleswig, de Holstein de Lauenbourg, ces deux derniers membres du corps germanique, le premier mélange de sang danois dans une proportion assez considérable. Le Danemark proprement dit compte environ 1,400,000 ames ; il y en a 455,093 en Holstein, et 348,526 en Schleswig : ensemble, pour les deux, 793,619. Un gouvernement respectable, avec 2 millions de sujets, tombera-t-il à l’état de puissance inférieure en en perdant d’un coup 800,000, auxquels il commandait depuis quatre cents ans ? Tout le procès est là. Expliquons comment il s’est engagé.

Il faut d’abord reconnaître qu’il n’y a point entre la population danoise et la population germanique de ces insurmontables différences qui créent des antipathies nationales. Leurs langues, pour être distinctes, ne sont cependant pas très éloignées l’une de l’autre ; leurs territoires se touchent sans grandes barrières qui les séparent. Les mœurs, le génie, le caractère, se ressemblent en plus d’un point ; la race serait au fond la même, si l’on s’en rapportait aux théories conquérantes de l’histoire allemande Les Jutes et les Angles, qui descendirent en Bretagne avec les Saxons, étaient, dit-on, des Germains, et les Normands, qui les dépouillèrent et les domptèrent tous, étaient encore Germains comme eux ; c’est du moins la science germanique qui les a naturalisés : nous pensons nous rappeler que le roi de Bavière a mis le sage Alfred dans sa Walhalla, et, si le duc Rollon n’y a point de place, c’est probablement pour s’être mésallié en épousant une femme française. Des relations plus positives unissent d’ailleurs de toute antiquité les duchés de Schleswig et de Holstein au royaume de Danemark. Quels que soient les termes mêmes et les conditions de l’alliance, on ne saurait nier qu’elle n’ait en fait presque toujours subsisté ; la rompre maintenant d’une manière absolue, c’est renverser à tout hasard un équilibre accepté pendant des siècles. La situation de l’Europe n’est-elle pas déjà chargée de difficultés assez nombreuses, sans qu’il faille tant se hâter d’en provoquer de nouvelles en dissolvant une association qui avait été jusqu’ici l’un des pivots de la politique générale du Nord ?

Le plus succinct résumé suffit à prouver la permanence de ce pacte international, pacte tantôt forcé, tantôt volontaire, moins étroit pour le Holstein, plus primitif pour le Schleswig, tout-à-fait récent pour le Lauenbourg, mais au demeurant, et malgré ces diversités, consacré néanmoins par les claires convenances de l’Allemagne et de l’Europe.

Terre danoise d’origine, devenue plus tard marche allemande, le Schleswig fut bientôt repris par les rois de Danemarck ; donné comme fief héréditaire à la maison de Holstein, il a fait retour à la couronne lorsque les ducs d’Oldenbourg, derniers des comtes de Holstein, ont été appelés à la porter. Aliéné depuis lors pendant trois siècles, à titre d’apanage, au profit des branches cadettes de la famille royale le Schleswig a été définitivement réintégré par les armes en 1713, légitime avantage conquis sur des vassaux révoltés et sanctionné d’ailleurs soit dans la paix générale de 1720, soit dans le traité russe de 1773.

Terre tout allemande, le Holstein a toujours été pour ainsi dite juxtaposé au Danemark mais, à la différence du Schleswig, il ne lui a point été incorporé ; il lui a fourni ses rois, mais les rois de la maison d’Oldenbourg ont gouverné le Holstein parallèlement avec le Danemark, comme les princes de Brunswik ont gouverné le Hanovre parallèlement avec l’Angleterre. Aliéné en partie comme le Schleswig, il n’a peut-être pas été si péremptoirement réintégré. Un instant il est vrai, fondu dans le royaume, en 1806, après la chute du saint-empire, le Holstein a ressaisi et devait ressaisir cette sorte d’indépendance en 1815 après la chute de l’empire français de nouveau distingué du royaume, il n’a pas cessé de lui être agrégé.

Quant au Lauenbourg, on sait comment le congrès de Vienne, dépouillant Frédéric VI de la Norwége, finit pat lui accorder ces deux petits bailliages en guise d’indemnité Le congrès aurait encore fait beaucoup moins pour le Danemark et beaucoup plus pour la Suède, s’il se fût prêté aux intentions d’Alexandre et aux convoitises de Charles-Jean. La diplomatie européenne prévit par bonheur les fâcheux résultats d’une spoliation trop radicale. Solennellement installée dans la possession exclusive des pays allemands qu’elle s’était à si grand’peine ou associés ou soumis, la monarchie danoise se consola de ses revers en pensant qu’ils pouvait encore lui coûter davantage. Elle ne s’attendait pas alors aux complications qui menacent maintenant de lui ôter une moitié de cette moitié qu’on lui laissait en 1815.

Voici en effet ce qui se passe et comment, après cette longue communauté d’existence, les duchés de Schleswig et de Holstein, le Lauenbourg lui-même, leur récente annexe, semblent à la veille de se séparer du Danemark. La branche régnante d’Oldenbourg touche à sa fin ; l’extinction de la dynastie paraît sinon très prochaine, du moins très assurée ; la descendance lui manque. Le fils unique de Christian VIII, Frédéric-Charles, prince royal, n’ayant point eu d’enfant de sa première femme, Wilhelmine de Danemark, s’est remarié en 1841 avec la princesse Caroline de Mecklembourg-Strelitz, sans avoir été jusqu’ici plus heureux ; la princesse est même retournée dans son pays et elle a signifié l’intention d’y rester. Des intrigues et des raisons de toute sorte ont empêché jusqu’ici un nouveau divorce et une troisième alliance. A défaut d’héritiers dans la ligne directe, ses collatéraux arriveraient ainsi à la succession : c’est là que naissent les difficultés. Lorsque la révolution de 1660 eut fondé le gouvernement absolu en Danemark, une loi constitutionnelle, promulguée en 1665 sous le titre de Loi royale (Kongelovew), déclara la couronne héréditaire pour toute la descendance de Frédéric III, soit masculine, soit féminine, conformément à la rigueur du droit de primogéniture et de représentation. Selon cet ordre, inscrit réellement, quoi qu’en en dise, dans le droit public du royaume, la ligne féminine se trouverait aujourd’hui la plus proche du dernier prince régnant de la dynastie qui s’éteint. La ligne masculine représentée en premier lieu par le duc d’Augustenbourg ne viendrait donc point à la succession royale ; l’héritier présomptif serait le prince Frédéric de Hesse, cousin germain par les femmes du prince royal Frédéric-Charles ; encore faudrait-il compter avant lui sa propre mère, sœur du roi Christian VIII ; mais le Holstein, fief allemand de la maison d’Oldenbourg, n’a pu tomber sous le coup de la loi danoise de 1665, il est resté régi par son par son droit propre qui n’admet point les femmes à succéder : en tant que fief masculin, il appartiendrait nécessairement au duc d’Augustenbourg, le même que la parente plus rapprochée de la ligne féminine écarterait cependant du trône de Copenhague. Ce n’est pas tout. Des ambitions plus exaltées et moins justes voudraient imposer au Schleswig une semblable destinée, sous prétexte qu’il est domaine des princes d’Oldenbourg et non point partie intégrante du Danemark ; enfin il n’est pas jusqu’au Lauenbourg qui ne dût, dans ce système, retourner à l’Allemagne. De la sorte, les pays allemands échapperaient pour toujours à la monarchie danoise, et la nouvelle dynastie, couronnée en vertu du droit de primogéniture de la ligne féminine, n’aurait pas même la chance de recouvrer jamais les duchés inféodés à la ligne masculine. Tristement renfermés dans l’extrémité septentrionale de la péninsule cimbrique, rejetés presque au voisinage du Lim-Fiord, plus au nord que le petit Belt, les souverains hessois devraient voir sans y rien gagner bien des maîtres se remplacer dans les anciennes possessions du Danemark, puisque celles-ci pourraient être successivement occupées par les ducs d’Augustenbourg et de Glücksbourg, par l’empereur de Russie, par les membres de la famille de Wasa, par les ducs actuels d’Oldenbourg, tous descendans plus ou moins indirects de cette ligne masculine à jamais investie de la terre germanique.

Telle est la perspective, telles sont les éventualités qui réjouissent aujourd’hui les cœurs allemands. On ne saurait exprimer avec quelle vivacité cet espoir s’est comme emparé de l’opinion publique ; on dirait moins encore avec quelle ardeur on proteste contre les mesures qui sembleraient le déranger. Les mouvemens du gouvernement danois, déjà surveillés de près depuis deux ans, sont épiés depuis deux mois par les passions les plus ombrageuses. La guerre s’est engagée dans la presse et dans la science ; les érudits et les publicistes ont pris parti dans chacun des camps. En face de toute l’Allemagne savante qui l’attaquait, le Danemark a défendu comme il a pu l’intégrité de la monarchie danoise : on a fait une question de texte d’une question de bon sens pratique Les écrits se sont multipliés à l’infini dans un sens ou dans l’autre, et comme il convenait naturellement en pareil cas et avec de pareils jouteurs, les considérations politiques ont tenu bien moins de place que les dissertations sur le droit féodal [1] Quoi qu’il en soit, le peuple allemand, ses universités, ses journaux, ses représentans, tous délaissent en ce moment les intérêts plus positifs dont ils étaient hier préoccupés et je jette sur ce nouveau débat avec cet entrain singulier, avec cette véhémence inquiète, qui depuis quelques temps sont au fond des esprits. Ce bruit unique domine les mille bruits qui couraient dans la foule : princes et sujets s’entendent ; il faut arracher à la domination danoise les frères qu’on a dans les duchés. D’autre part, les Allemands des duchés répondent de leur mieux à ces démonstrations enthousiastes ; l’université de Kiel affecte, vis-à-vis de la cour de Copenhague, une ferme attitude de résistance, les états provinciaux donnent le branle aux résolutions énergiques, et, si quelques décision effective du cabinet danois heurtait plus rudement qu’on ne l’a fait encore cette universelle pensée d’émancipation, l’on ne peut savoir aujourd’hui ce qui s’ensuivrait. Au seul aspect des duchés, on se croirait à la veille d’un jour de violence. D’où vient donc cette soudaine excitation de l’Allemagne, qui la distrait si prodigieusement de tant d’autres ? D’où vient aussi, chez les habitans du Schleswig et du Holstein, cette antipathie si profonde pour un état de choses dont ils s’accommodaient encore il y a douze ou quinze ans, et qu’au dire des Allemands eux-mêmes ils avaient pris alors en grande affection ? Il faut éclaircir ces deux points ; c’est en les saisissant bien qu’on tient le nœud de toute l’affaire.


I.

L’empressement de l’Allemagne au sujet de la succession danoise s’explique par les différentes causes que voici une raison de droit féodal, qui n’est qu’un prétexte érudit ; une raison de nationalité, prétexte sentimental, une raison ici mal entendue d’intérêt européen, la crainte des Russes ; une raison très positive d’intérêt exclusif, l’intérêt suprême du Zollverein.

Au-delà du Rhin, l’érudition prend toujours beaucoup de place dans la politique, surtout dans la politique conquérante. On remonte volontiers le cours des âges jusqu’à ce que l’on y trouve le texte ou l’événement favorable aux ambitions germaniques ; on sait par exemple négliger tout ce qui les contrarie. Nous ne suivrons point la polémique allemande sur ce terrain où les Danois ont trop vite accepté la lutte. Quel que soit le sérieux avec lequel les deux partis se passionnent pour cette controverse de feudistes, nous ne faisons pas grand cas des argumens qu’ils vont chercher si loin. Le Danemark a découvert dans ses archives que le Holstein étant pays de droit lombard et non pas de droit saxon, les femmes y pouvaient régner : belle invention aussitôt bafouée par l’Allemagne ! L’Allemagne, de son côté, pour s’autoriser à mettre la main sur le Schleswig, s’empare d’une pragmatique de 1460 qui déclare le Schleswig inséparable du Holstein ; elle n’oublie qu’une chose, c’est d’ajouter que dans cette pièce même le Schleswig est qualifié de fief danois.. L’Allemagne a contre elle un acte de 1721, qui prouve l’incorporation formelle des parties apanagères du Schleswig à la couronne ; qu’importe ? Cette couronne qui se complète, ce n’est point, vous dit-on, la couronne de Danemark ; c’est la couronne indépendante des ducs de Schleswig, rois par hasard à Copenhague, mais au fond bons princes allemands plus appliqués à leur patrimoine qu’à leur état.

Nous avons peu de goût pour ces discussions trop rarement sincères ; il n’a jamais eu de plaideur qui manquât de pièces. Nous doutons que la science gagne beaucoup à s’aventurer au milieu de ces défilés, de la diplomatie ; elle y prend trop souvent deux poids et deux mesures. Le mieux qu’elle fasse en pareil cas, c’est de justifier au nom du passé les vraies convenances du présent. Il serait plus droit et plus sage de les accepter tout de suite pour elles-mêmes ; on ne risquerait pas du moins de les combattre. L’Allemagne qui lutte aujourd’hui si honorablement pour s’instruire dans la pratique des institutions modernes, n’apprendra-t-elle donc jamais à laisser du passé ce qu’il en faut laisser ? Ou bien, en la voyant tellement acharnée depuis deux ans à équivoquer sur une déclaration de 1460 et sur une charte de 1721, faudrait-il peut-être se demander si elle obéit là au pur amour de la vérité historique ; s’il n’y a pas quelque mobile moins désintéressé dans cette patience d’antiquaire avec laquelle ses doctes maîtres fouillent la poussière des titres ?

Ce qu’il y a d’abord sous toute cette érudition, plus laborieuse qu’exacte, c’est l’égoïsme de la nationalité, l’exaltation germanique par excellence. Là où l’Allemand pose une fois le pied durant la suite des siècles, la terre est à lui ; lisez plutôt les pamphlets de M. Arndt [2]. Nous acceptons la grandeur future de l’Allemagne, nous comptons sur son avenir, et nous nous en réjouissons ; mais, nous osons pourtant le dire, le commencement de la sagesse, ce sera chez elle d’abdiquer tout-à-fait cette nationalité accaparante et jalouse qui met les autres peuples au ban de son orgueil, et trouve partout son bien à reprendre. Nous espérons que la vie politique, dont les Allemands pénètrent chaque jour davantage les réalités, leur ôtera insensiblement cette opiniâtreté étroite et querelleuse ; nous regrettons ces visées rétrospectives qui leur viennent encore parfois dans de soudains accès d’humeur triomphante. La question danoise a malheureusement eu le privilège de réveiller ce mauvais esprit. Rien ne saurait mieux le faire connaître que quelques feuilles livrées à la presse par M. Arndt au commencement de 1845. Un Holsteinois lui avait écrit pour l’engager à « dire une bonne parole dans une bonne cause. » Le vieux poète de 1813 n’a pas besoin qu’on le prie bien fort. « Dieux merci, répond-il, voici le temps allemand qui recommence un peu ; je devrais cacher ma tête blanche devant mon noble et grand peuple, si j’avais peur de cette libre parole qu’on me demande, si je ne croyais pas qu’avec mes braves Holsteinois, une bonne parole, selon le proverbe, trouve toujours une bonne place. » M. Arndt établit donc à sa façon la gravité du litige. « Où furent jadis nos frontières ? où sont-elles maintenant ? Il y a trois cents ans toute la mer du Nord était à nous et on l’appelait la mer allemande. Alors aussi nous avions tout le sud de la Baltique depuis Kiel jusqu’à Narva. Devenus maintenant des étrangers, les Belges, les Hollandais et les Anglais règnent sur notre mer du Nord ; si l’on nous enlève aujourd’hui le Holstein et qu’on resserre nos côtes entre l’Oder et la Vistule, nous perdons de ce coup-là tout espoir de recouvrer jamais la Baltique, notre propriété. » Aussi faut-il voir comment on traite les Danois, auteur de tout ce péril. Les Danois sont «  un pauvre petit peuple d’une vanité vraiment grotesque ; » ils se permettent de dire : La grande nation danoise ! Ils s’imaginent qu’ils prendront de force les Allemands des duchés, et il n’est pas de ridicules bravades que « cette petite grande nation ne jette à la face du puissant peuple allemand. » Que les Danois n’appellent point la Russie à leur aide, et « les gens des duchés les auront bientôt précipités à la mer et poursuivis dans leurs îles. » – Voilà de la vraie politique teutonne.

Au fond pourtant, s’il y a jamais eu nationalité compromise, ç’a été celle du Danemark sous la longue pression des influences germaniques. Le Danemark a successivement tout reçu de l’Allemagne : le catholicisme et la réforme, le système féodal, et le servage rustique, l’organisation militaire et la culture des lettres. Il est même allé prendre la lignée de ses rois sur le sol d’où lui était arrivée la civilisation. Ceux-ci ont le plus souvent épousé des princesses allemandes, et leur cour a toujours été remplie d’Allemands. C’est seulement en 1784, lorsque Frédéric VI, encore prince royal, gouverna comme régent à côté de son père Christian VII, que la langue danoise fut employée pour les affaires d’état ; jusqu’alors elle était reléguée parmi les basses classes, et l’on vit siéger dans le conseil plus d’un ministre qui ne la parlait pas. La prépondérance allemande eut son moment glorieux avec le comte de Bernstorff, l’hôte et l’ami de Klopstock, le ministre du sage Frédéric V, qui, de concert avec ce grand roi, fonda la prospérité du Danemark ; mais elle eut ensuite son moment critique et son terme avec Struensée, qui périt victime de ses dédains pour le sentiment danois.

Comme le médecin Struensée, moins brillans et moins malheureux que lui, beaucoup d’aventuriers allemands venaient alors chercher fortune à Copenhague ; l’armée, mise sur le pied de permanence depuis le XVIIe siècles était leur refuge naturel ; ils introduisirent bientôt le système prussien le soldat danois, commandé en allemand par des officiers allemands, plia sous la discipline et sous la canne allemandes. L’esprit national blessé par la brutalité fanfaronne de ces maîtres étrangers, se vengeait à moitié dans les farces populaires de Holberg ; jusqu’au jour de la réaction, il ne se garda pur et sans mélange que sur la flotte, chez les matelots, ces rudes représentans de la vieille fortune du Danemark. La réaction se produisit enfin ; que l’on dise maintenant si elle n’était pas juste ! Elle s’est peu à peu développée sous le règne de Frédéric VI, et le roi Christian VIII, aujourd’hui régnant, a proclamé solennellement, en montant sur le trône, « qu’il était Danois de toute sa personne et de toute son ame. » Que ce mouvement ait peut-être été trop loin dans ces derniers temps, en présence d’éventualités chagrinantes ; que l’esprit danois se soit fait à son tour agressif au moment où la monarchie danoise est menacée d’un démembrement on doit peut-être l’avouer, et la prudence comme l’équité veulent assurément qu’on se méfie de pareilles exagérations ; mais la nationalité allemande des duchés est-elle vraiment assez compromise pour motiver cette croisade improvisée tout à la fois sur les bords du Neckar et de l’Oder, pour que les Allemands de l’Allemagne crient si haut à la délivrance de leurs frères persécutés du Schleswig et du Holstein ? Nous ne le croyons pas. Nous croyons, au contraire (et nous imaginons bien que, dans cette veine d’enthousiasme, on ne nous pardonnera guère notre hérésie), nous croyons que cet enthousiasme lui-même, ce teutonicus furor est la plus dangereuse passion qui puisse détourner la pensée publique des voies salutaires ou elle était engagée : nous craignons que certains gouvernemens n’exploitent à propos une diversion si favorable au maintien de leurs idées les plus chères. Ces beaux jours d’exaltation triomphante en l’honneur de l’unité allemande n’ont-ils pas été jusqu’ici les sûrs avant-coureurs des plus mauvais jours par où les libertés aient passé ? Qu’est-il arrivé au lendemain de 1815 ? Où sont les gallophobes de 1840, qui n’aient pas confessé leur duperie ? Sur cette affaire des duchés, nous dit-on, expirent toutes les différences de partis ; tout le monde est libéral, et les cabinets ne se fâchent pas qu’on le soit ; il n’y a plus là ni gens de la droite, ni gens de la gauche, ni radicaux, ni absolutistes : l’accord est précieux Nous savons surtout un endroit où l’on doit le trouver bien touchant, c’est à Francfort, au sein de la diète.

Étrange aveuglement ! cette même Allemagne libérale qui réclame avec tant de violence l’intervention de la diète germanique dans le début de la succession danoise, c’est elle cependant qui proteste à toute occasion contre les empiétemens de l’autorité fédérale, et pose en principe absolu l’indépendance intérieure des états particuliers. La confédération instituée en 1815 sur les débris de l’ordre de choses établi en 1806 n’est pas et ne continue pas le saint-empire ; elle n’a point à s’appuyer sur les antécédens de l’histoire impériale ; les seuls droits qu’elle doive légalement exercer sont inscrits dans les actes de Vienne ; et restaurer l’intégrité primitive de ces actes fondamentaux, ce serait déjà beaucoup gagner pour la cause constitutionnelle. Est-ce donc le moyen d’y parvenir, que d’ajouter un nouveau privilège à tous ces droits subreptices que la diète s’est arrogée aux dépens des puissances secondaires ? Où donc est-il dit, dans le pacte de Vienne, que les questions d’hérédité seront soumises au tribunal fédéral ? À quel titre les suprêmes arbitres de Francfort jugeraient-ils d’une succession en litige dans un des pays fédérés, pure question de souveraineté nationale parfaitement étrangère à leur compétence ? Mais, s’ils n’ont pas droit d’intervention directe dans ce démêlé qui s’agite entre la couronne de Danemark et ses sujets, ils peuvent toujours s’immiscer indirectement dans l’affaire ils sont armés de l’article 26 de l’acte final de 1820. Si cette effervescence que l’Allemagne provoque amène des troubles sérieux, si la paix publique est compromise sur l’étendue des possessions danoises incluses dans la confédération, l’article 26 autorise la diète à faire occuper provisoirement le territoire, non pas en tant qu’héritage contesté, mais en tant que pays insurgé. Or, qu’est-ce que cet article 26, sinon l’objet des justes craintes, de l’indignation plus juste encore des patriotes allemands, sinon le frein avec lequel les cabinets absolus arrêtent le développement des libertés publiques en Allemagne ? Grace à cet article, il n’y a plus de frontière assez sûre pour protéger les petits états contre les grands, il n’y a plus d’indépendance véritable ni pour les souverains ni pour les sujets ; tous les démêlés intérieurs des peuples peuvent être tranchés par les troupes fédérales, et les princes eux-mêmes sont dans le cas de recevoir ces dangereux secours sans les avoir demandés. Voilà pourtant sur quel pied l’Allemagne veut aujourd’hui traiter avec le Danemark, et elle ne pense pas qu’elle perd ainsi tout droit de se plaindre, si demain l’on agit de même avec elle. Voila jusqu’où la poussent ces funestes emportemens de l’orgueil et du préjugé : elle ramasse et met aux mains de ses maîtres la verge qui la frappe.

Parlons maintenant d’un sentiment meilleur que soulève aussi cette grave question, et qui contribue pourtant à la faire mal entendre : l’Allemagne voit un progrès russe, derrière les prétentions de la couronne danoise. Il faut sans doute se féliciter, dans l’intérêt de la sûreté européenne, de cette aversion que rencontrent partout, au-delà du Rhin, les approches moscovites ; qu’on prenne garde seulement de se tromper, ce serait le moyen de les servir. Les desseins de la Russie au sujet du Danemark, son envie très arrêtée d’avoir un pied sur le sol allemand par Kiel, et une voix dans la confédération par le Holstein, tout cela est vrai et ne date pas d’hier « J’ai trouvé la Russie rivière, je la laisse fleuve, a dit Pierre-le-Grand ; mes successeurs en feront une grande mer destinée à fertiliser l’Europe. » Si cette mer doit jamais couvrir l’Allemagne, il est très certain qu’elle y entrera par les duchés danois. Mais qu’on se rappelle seulement les leçons que Pierre laissait à ses descendans pour guider ces flots envahisseurs ; celle-ci en était une « Prendre le plus qu’on pourra à la Suède, et savoir se faire attaquer par elle pour avoir prétexte de la subjuguer, pour cela, l’isoler du Danemark, et le Danemark de la Suède, et entretenir avec soin leurs rivalités. » C’est en divisant ainsi les deux royaumes scandinaves qu’on a enlevé la Finlande ; c’est en reproduisant ces divisions dans l’intérieur même de la monarchie danoise qu’on pourrait trouver l’occasion de quelques nouvelle conquête. M. Arndt lui-même ne se trompe pas à ce jeu perfide, et dénonce l’ennemi qu’il aide en pensant le combattre. Le témoignage est d’autant moins suspect, qu’il est peu gracieux pour la France. « Le Russe est toujours à filer, ourdir et tisser quelque trame ; c’est dans sa nature, bien plus encore que dans la nature inquiète, insinuante et parjure du Français. Partout où perce une maladie politique, une crise politique, le Russe est déjà là, se donnant comme médecin, et apportant cent mille remèdes ; on dit même le médecin très habile dans l’art de procéder les maladies. »

Nous le demandons à M. Arndt, lequel est donc le plus sûr pour se défendre contre ces artisans d’embûches : de conserver au Danemark l’unité de ses forces, ou de les armer les unes contre les autres, de maintenir en respectant l’honneur et les droits de tous, cette unité qui a duré des siècles, ou de la briser en morceaux pour livrer carrière à toutes les rancunes qui naissent d’une succession contestée ? La Russie a toujours affecté de regarder le traité signé par le grand-duc Paul en 1773 comme une convention particulière ; le tzar s’attribue même, suivant les Allemands, le nom de duc de Schleswig-Holstein. Il a tout au moins refusé plusieurs fois de céder les droits éventuels qu’il suppose tenir encore de son degré dans la descendance masculine d’Oldenbourg ; il n’a jamais oublié qu’il était le chef de la maison de Gottorp. Si la mort n’eût pas enlevé la grande-duchesse Alexandra, femme du prince de Hesse, héritier présomptif du Danemark suivant la proximité du sang et d’après le Kongelovew, le tzar eût été assuré, par cette alliance, d’une influence très directe à Copenhague ; aujourd’hui qu’il a perdu cette ressource si habilement ménagée, ira-t-on lui fournir l’occasion d’une intervention encore plus personnelle à force de remettre en jeu la propriété des duchés ? Nous savons qu’on accuse le gouvernement actuel du Danemark de grandes complaisances envers la Russie ; il lui promettrait assure-t-on, des indemnités bien onéreuses afin d’obtenir qu’elle garantît au prince de Hesse un héritage qui pourrait cependant tomber en des mains plus hostiles. On va même jusqu’à interpréter dans ce sens tout un passage du manifeste royal publié le 8 juillet. Nous voulons croire l’interprétation trop malintentionnée pour quelle soit juste et sincère ; le roi Christian évitera sans doute autant que possible de transformer la question danoise en question européenne : introduire les Russes à Kiel, c’est peut-être là ce que le tzar appellerait conclure l’affaire en famille ; ce serait singulièrement émouvoir toutes les diplomaties.

Aussi regrettons-nous que la déclaration du 8 juillet puisse sembler un encouragement pour les prétentions moscovites, grace à cette réserve équivoque inséré au sujet du Holstein. Nous sommes sûr que le roi Christian, ami scrupuleux de l’équité, ne continuera pas encore bien long-temps ce strict examen de tous les droits en conflit sans avoir reconnu le néant des titres invoqués par la maison de Gottorp du haut de son trône impérial. On dit que ces titres ont déjà été avoués par le Danemark en 1806 : peu importe, si originairement ils n’étaient pas fondés. On dit que les traités de 1767 et de 1773 n’ont cédé l’apanage de Gottorp qu’aux hoirs mâles de la branche aînée d’Oldenbourg ; c’était la seule forme en laquelle on pût céder un fief masculin, et l’on ne saurait contester la réalité du droit de succession masculine en Holstein : ce qu’il faut contester, c’est que ce droit entraîne réversion au profit de la Russie. Plus on étudie les traités de 1767 et de 1773, les circonstances qui les ont amenés, le but qu’on s’y proposait, les résultats qu’on a obtenus, plus il est clair que la cession souscrite par le grand-duc Paul a été complète et définitive. Conclus par la Russie au moment où elle avait besoin de la neutralité du Danemark, ces traités ont eu pour premier effet l’irrévocable échange de la partie grand-ducale du Holstein contre les comités d’Oldenbourg et de Delmenhorst, aujourd’hui domaines inviolables des grands-ducs d’Oldenbourg. Le tzar pourrait-il, en droit, mettre la main sur le Holstein sans qu’on rendît au Danemark les territoires dont celui-ci a payé son acquisition ? Le tzar pourrait-il se prévaloir du droit de masculinité, quand l’ordre de succession réglé pour la maison impériale en 1788 est absolument incompatible avec l’ordre de succession dont il voudrait bénéficier en Holstein ? Ces prétentions tomberaient évidemment du premier coup devant la résistance de tous les cabinets, et néanmoins il est certain qu’élevées par un état aussi puissant vis-à-vis d’un état aussi faible, elles ont une influence très grave sur situation. C’est là comme une inquiétude continuelle pour le Danemark, et la Russie voudrait, bien entendu, la prolonger, ou vendre au prix qu’il lui plairait l’espoir d’un désistement. N’est-ce donc pas alors la vraie politique du Danemark et de l’Allemagne elle-même de mettre un terme à cette fausse position ? N’est-ce pas le bien commun que l’intégrité de la monarchie danoise soit enfin proclamée pour tous et par tous ? Les Teutons, si mal à propos ressuscités, s’obstineront-ils à fermer les yeux ?

Il est enfin un dernier motif qui pousse l’Allemagne dans cette discussion, et celui-là certes est le bon ; mais, à vrai dire, il ne regarde qu’elle. Ce n’est plus ici question de droit, question de sentiment, question de politique générale ; c’est purement et simplement une question de politique allemande, de commerce allemand. De ce point de vue-là, l’Allemagne a raison de se mettre en colère contre le Danemark ; elle ne peut que gagner à lui faire peur ou à le faire céder. L’avenir du Zollverein est réduit à néant, s’il ne parvient à s’assurer des débouchés maritimes plus larges que ceux qu’il possède aujourd’hui : l’ouverture de la succession danoise a semblé l’occasion providentielle de cet agrandissement. On serait sans doute bien triste de voir à Kiel les vaisseaux de guerre de la Russie, aussi triste, écrit le correspondant de M. Arndt, qu’on peut l’être de voir les canons français sur les murs de Strasbourg ; mais il y aurait pourtant un désespoir plus vif, ce serait de lâcher, au moment où l’on croit les saisir, ces ports du Schleswig et du Holstein si magnifiquement placés pour servir les destinées de l’union douanière, pour permettre aux Allemands d’avoir une force navale et de toucher enfin la mer, le seul endroit où se batte encore le monde. Les ports prussiens de l’est sont une maigre fortune ; les séparatistes de l’ouest ne veulent point venir à résipiscence ; au centre de ce vaste littoral, objet d’une si ardente convoitise, Hambourg et Lubeck maintiennent leur indépendance malgré la petite guerre qu’on leur fait et les grosses injures qu’on leur jette. Cette lutte des deux cités marchandes contre toute l’ambition nationale de l’Allemagne est l’un des épisodes les plus curieux de l’histoire du Zollverein ; aujourd’hui même elle se continue à propos de la crise danoise, et il faut voir avec quelle amertume on reproche à ces traficans sans cœur de garder la neutralité : ce sont des gens qui ne prennent d’intérêt à rien dans le monde, si ce n’est au taux de leurs écus et à la liberté de leur commerce ; ils n’ont point de patrie : Hambourg est anglais et Lubeck est russe.

En attendant, il sera toujours peu probable que Lubeck et Hambourg sacrifient les bénéfices de leurs libres échanges aux sévères nécessités du régime protecteur de l’industrie allemande, et la meilleure menace qu’on pût leur adresser, ce serait bien d’élever dans les mêmes régions la concurrence redoutable des ports du Holstein et du Schleswig, devenus les ports du Zollverein. Aussi l’Allemagne est-elle, appliquée maintenant à compter, à décrire les places où elle voudrait aller s’asseoir ; il n’y a jamais eu de géographie passionnée comme le dénombrement de ces conquêtes si essentielles qu’on les croit justes, si désirées qu’on les croit faites. On aurait sur la Baltique Fleusbourg et Kiel, deux ports, militaires et commerciaux de premier rang, Kiel ! le plus beau de toute la côte allemande ; sur la mer du nord, Glückstadt, « où la nature semble avoir créé un autre Rastatt eu face du Strasbourg anglais qu’on appelle Heligoland ; » entre Gluckstadt et Kiel, la forteresse de Rendsbourg pour assurer les communications de terre ferme et relier ces débouchés nouveaux ; enfin on pourrait tout espérer contre Hambourg du voisinage d’Altona. A cheval sur les deux mers, le Zollverein narguerait ainsi tous les tarifs du Sund ; il défierait la Russie, qui aspire toujours à les tenir dans sa main, et il se passerait du roi de Hanovre, auxiliaire désormais impuissant des jalousies anglaises. L’avenir est magnifique : nous ajouterons qu’il n’est point invraisemblable ; mais, si grandiose soit-il, on ne peut en conscience accuser très durement le roi de Danemark de ne point se dévouer au plus vite pour le hâter encore. Les sympathies de la France à l’égard de ses voisins d’outre-Rhin, ne sauraient aller non plus jusqu’à former les vœux les plus pressans pour ce succès qu’ils rêvent si proche, et qui nous coûterait probablement si cher. Devons-nous d’ailleurs oublier que, lorsqu’on démembra la monarchie danoise en 1815, ce fut pour la punir de la fidélité qu’elle nous avait gardée dans nos malheurs. Serait-ce donc la dédommager des siens que de lui en souhaiter encore d’autres ? Nous avons assez expié cette indifférence avec laquelle nous avons vu partager la Pologne : qui sait si nous ne paierions pas à plus haut prix l’ingratitude avec laquelle nous laisserions mutiler le Danemark ?


II.

Nous avons donné les raisons purement allemandes de cette grande contestation ; les populations des duchés ne l’ont point provoquée, ne s’y sont point associées avec tant d’énergie sans avoir des motifs qui les touchassent plus directement. Les partisans de la monarchie danoise ont été souvent répété que c’était là seulement un tumulte d’avocats ; ceux-ci, réunis en corporation, beaux parleurs de langue allemande et grands experts en droit allemand, possèdent sans doute une autorité réelle dans le pays, et très probablement ils ont mis la querelle en train ; mais il fallait autre chose qu’une agitation factice pour ramasser les vingt mille signatures des soixante-quinze adresses présentées en 1844 aux états de Holstein par les défenseurs de l’indépendance du duché. Nous savons bien aussi que l’université de Kiel est un foyer très ardent de propagande germanique : étudians et professeurs se soutiennent là comme devant l’ennemi mais ces doctes influences, descendues dans la vie publique, ne lui auraient pas imprimé tout de suite un mouvement si actif, sans quelques circonstances décisives. Les circonstances existent ; elles sont à la charge du Danemark, du gouvernement danois, de l’opposition danoise. Les deux partis, ou, pour employer la langue politique du pays, le parti dynastique et le parti scandinave, se sont donné des torts dont ils portent la peine ; ils doivent chercher maintenant à les réparer, s’ils mettent l’intérêt général de la monarchie au-dessus des opinions particulières qu’ils affectionnent.

A dater de la réunion du Holstein en 1806, les deux duchés reçurent une administration pareille, et cette administration fut en principe tout-à-fait distincte de celle du Danemark. Ils eurent chacun leur gouverneur (stathalter), et une chancellerie spéciale, dite chancellerie allemande, représenta leurs intérêts à Copenhague. Dès-lors cependant ils se trouvèrent sur plus d’un point confondus avec le royaume ; les dures nécessités de ces temps-là les obligèrent à porter une lourde part des charges financières et militaires du Danemark. On tenta même, avec assez de succès et dans une mesure assez pacifique, des essais d’assimilation ; on demanda que tout employé allemand dans les duchés sût la langue danoise ; on fonda pour cette langue une chaire à l’université de Kiel ; on multiplia les fonctionnaires danois en Holstein ; la flotte et l’armée furent commandées en danois sans aucune exception pour les Allemands qui y servaient ; dans le Holstein même, les ordonnances et arrêtés parurent à la fois en allemand et en danois. Comme rien de tout cela ne se faisait par système ou pas violence, comme les sujets du roi n’y voyaient pas d’arrière-pensée menaçante, puisque personne n’imaginait un terme à l’union, il n’y eut jamais de résistance, et le sentiment germanique, plus ou moins engourdi, s’effaçait beaucoup.

Peu à peu cependant les tendances philosophiques et littéraires du siècle avaient pénétré jusqu’en Danemark même. Le goût des origines et le culte des races primitives s’étaient transmis là comme partout ; l’amour de la nationalité s’y développa bientôt à la façon allemande. Ce furent d’abord ses meilleurs fruits qu’il donna. Quelques personnes isolées et studieuses se dévouèrent à la recherche des antiquités scandinaves ; elles célébrèrent les vieilles œuvres poétiques nées sur le sol danois, et s’affligèrent que le public danois les oubliât pour des œuvres étrangères ; il n’était point encore question de politique. Le bruit de 1830 tira seul le Danemark de l’indécision stérile où il s’endormait malgré lui sous l’immuable régime de 1660. il fallut alors octroyer des états provinciaux dans chacune des grandes divisions de la monarchie, à Schleswig et à Itzehoe, à Viborg et à Roeskild ; mais ces états n’avaient en somme qu’une voix consultative, et naturellement il se forma tout aussitôt une opposition dans le sens des idées françaises. Celle-ci fut d’abord combattue par les amateurs du passé scandinave, qui professaient le respect de la loi royale à titre d’obligation patriotique, comme si le despotisme eût été d’invention danoise. Les libéraux finirent pourtant par se concilier et par dominer leurs adversaires, par en tirer de puissantes ressources. Ennemis acharnés de la bureaucratie officielle, qui reconnaissait toujours la suprématie nécessaire de la langue allemande dans les duchés, ils s’étaient avisés de réclamer en faveur de la langue danoise ; c’était de leur point de vue propre une garantie démocratique pour les pauvres gens qui la parlaient ; ce fut, aux yeux des vieux Danois, un trait qui méritait toute gratitude, et les deux camps n’en firent plus qu’un. Voilà ce que c’est que le parti scandinave tel qu’il est aujourd’hui composé, voilà comment il prêche à la fois les idées constitutionnelles et les souvenirs prétendus nationaux de l’union de Calmar : assemblage forcé de doctrines incohérentes où se révèle toute l’inexpérience d’un début politique ; il suffit, pour en juger, de lire les discours de M. Orla Lelimann, le publiciste et l’orateur du scandinavisme.

L’action de ce parti sur les duchés a néanmoins été considérable ; il s’en faut qu’elle ait été très heureuse. Les scandinaves ont imaginé qu’il n’y avait d’institutions représentatives possibles qu’à la condition d’une inflexible unité nationale, et, pour premier tort, ils ont commencé par retrancher le Holstein de la sphère politique du Danemark. Que leur importait, d’ailleurs, puisqu’ils espéraient déjà réunir par adoption les familles royales de Danemark et de Suède, traverser le Sund, s’attacher, malgré toutes les répugnances et tous les souvenirs, la Suède et la Norwége, enlever même à la Russie sa vieille conquête de Finlande ? Qu’était-ce que la possession du Holstein à côté de cette glorieuse restauration ? Une gêne dont ils se débarrassaient. Les Allemands les ont pris au mot. Quant au Schleswig, ce fut bien autre chose le parti avait commencé sa fortune en embrassant la cause des paysans danois de ce duché qui ne pouvaient point parler allemand ; il en vint à vouloir que les propriétaires allemands parlassent, uniquement danois. Ces grands libéraux ne reculèrent devant aucun moyen pour bannir le germanisme d’une terre scandinave, et harcelèrent sans cesse le gouvernement pour le pousser aux mesures les plus rigoureuses. En même temps, afin de séparer les deux races avec encore plus d’énergie, ils en appelaient aux préjugés vulgaires, aux antipathies les moins raisonnées de la multitude ; ils conviaient le Danois à la haine de l’Allemand. Ainsi sont arrivées des scènes déplorables qui ont produit le plus violent effet dans les duchés, des rixes populaires comme celles de Hadersleben, des discours injurieux comme celui du pasteur Grundtwig, disant dans un banquet national qu’il ne fallait pas craindre les Allemands, que la force des Allemands est celle des bêtes de somme, qu’ils ne sont bons qu’à porter et traîner tous les fardeaux. N’était-il pas cruel pour la civilisation allemande de se savoir si outrageusement reniée là où elle commandait jadis ?

Qu’a fait de son côté le parti du gouvernement, le parti dynastique ? Il a presque aussi bien réussi à s’aliéner des provinces dont il désirait tant la conservation. Garder le Schleswig et le Holstein, les garder sans condition et surtout sans changement dans le système monarchique de 1660, rester chez soi et maître absolu chez soi, c’est là son ambition, tout le contraire des ambitions scandinaves. Les dynastiques ont indisposé le Holstein par leurs empiétemens tracassiers comme les scandinaves par leurs dédains ; ils ont voulu ou même pratiqué dans le Schleswig cette propagande aveugle qui croit supprimer les mœurs et la langue d’un pays en un trait de plume ; ils ont essayé de conduire les provinces allemandes à peu près comme le roi Guillaume conduisait la Belgique. Ils n’ont d’ailleurs entendu à aucun arrangement ; ils ont demandé hardiment l’abolition de ces différences administratives qui semblaient toujours une garantie pour les duchés ; ils ont énoncé très rudement leur foi systématique dans l’indivisibilité perpétuelle des pays danois ; les adresses de M. Ussing à ce sujet sont de véritables remontrances. Enfin ils ont repoussé jusqu’ici de toutes leurs forces l’établissement des institutions libres, seul moyen pacifique d’assurer au Danemark une sage unité.

Nous ne cachons rien, nous exposons avec sincérité la situation pénible des partis et des nationalités aux prises ; on doit voir comment la question a grossi tout de suite en Danemark aussi bien qu’en Allemagne. Les griefs des duchés contre le royaume sont certainement fondés en raison, mais ces griefs sont-ils irrémédiables, sont-ils suffisans pour écarter à jamais les sujets allemands du gouvernement dont ils relèvent depuis quatre siècles ? En vérité, non. Serait-ce donc une si belle fortune aux yeux des Holsteinois d’aller faire au sein de la confédération un nouvel état de quatrième ou cinquième ordre ? Pensent-ils y gagner beaucoup d’indépendance ? pensent-ils ne se repentir jamais ? ou bien s’estimeraient-ils si heureux des chances presque immédiates qui pourraient les soumettre à la Russie ?

Tels sont les motifs, telle est la substance du débat engage maintenant entre le Danemark et l’Allemagne. Nous n’insisterons pas sur les faits par lesquels il s’est produit depuis deux ans ; nous avons essayé d’expliquer le sens et la portée des choses ; les choses elles-mêmes n’ont eu ni plus d’éclat ni plus de grandeur que ne le permettaient les dimensions du théâtre où elles s’accomplissaient. L’agitation a commence vers 1842, lorsque l’on a douté du succès de la seconde alliance contractée par le prince royal, cependant il est bon de rappeler que dès 1839, quand on cherchait des dédommagemens qui compensassent pour la diète la perte accomplie des cantons wallons du Luxembourg, la diplomatie eut un moment l’idée de réunir le Schleswig à la confédération au même titre que le Holstein. Les tentatives criées aujourd’hui sur les toits ont-elles donc été préméditées dans l’ombre des cabinets ? En 1844, le mouvement allemand était devenu assez pressant pour motiver la proposition faite par M. Ussing aux états de Roeskild, et acceptée par cinquante-neuf voix contre deux, on demandait instamment au roi qu’il déclarât sous forme péremptoire l’unité l’indivisibilité de la monarchie danoise. En 1845, M. Ussin a renouvelé la même adresse au nom et comme bourgmestre de la ville de Copenhague. D’autre part, les états et les populations du Schleswig et du Holstein n’ont cessé de présenter des pétitions et des contre-adresses toujours résumées sous trois chefs principaux : les duchés sont pays indépendans ; la descendance masculine règne seul sur les duchés ; les duchés sont inséparables l’un de l’autre. La lettre royale du 8 juillet dernier est la réponse décisive du gouvernement mis en demeure des deux côtés à la fois. Le roi se prononce affirmativement pour l’intégrité de sa monarchie, et, sauf ses réserves fâcheuses à l’endroit du Holstein, il parle à peu près comme avait parlé M. Ussing. L’agitation surexcitée par ce manifeste s’accroît tous les jours : démonstrations populaires, dissolution spontanée des états, appel public à la diète germanique, rien ne manque pour échauffer les esprits. Qu’arrivera-t-il, et le prince de Hesse doit-il ceindre paisiblement toutes les couronnes danoises qu’on lui rassemble à si grand’ peine ? C’est évidemment le but particulier de cette sorte de coup d’état frappé dans un état absolu. La disgrace affichée du duc d’Augustenbourg montre assez qu’on a voulu ruiner toutes les prétentions de la descendance masculine, non-seulement sur le Schleswig, où elles ne sont pas fondées, mais sur le Holstein, où elles le sont [3].

S’il fallait, en cette rencontre, qu’il y eût des titres écartés et des intérêts sacrifiés, nous ne pensons pas cependant que le sacrifice eût dû tomber de ce côté-là. Nous tenons le manifeste royal pour juste et décisif, tout en attendant des explications plus positives au sujet du Holstein ; nous croyons néanmoins qu’un compromis pourrait seul terminer le différend avec toute sûreté comme avec tout avantage, et le compromis semblait plus facile dans la personne du duc d’Augustenbourg que dans celle du prince de Hesse.

L’intérêt particulier du Danemark est d’accord ici avec celui de l’Europe ; la question est une et simple ; le seul but à poursuivre, c’est le maintien du royaume tel qu’il a été constitué par les traités qui ont fondé l’ordre européen Il ne s’agit point de rien changer aux rapports spéciaux du Schleswig ; le roi proteste officiellement contre de pareils desseins ; il s’agit de conserver l’intégrité nécessaire de la monarchie danoise sous ces formes fédératives avec lesquelles elle s’est constituée. Nous ne savons pas s’il serait encore temps pour les grandes puissances de délibérer en congrès sur une solution qui les intéresse toutes ; nous ne savons pas jusqu’à quel point il leur serait possible d’exercer par leur concert une médiation assez efficace pour rattacher solidement les duchés au Danemark, comme elles ont jadis consacré la séparation de la Hollande et de la Belgique ; nous redoutons toujours l’intervention des protocoles étrangers dans les destinées intérieures des peuples ; mais du moins faut-il que les peuples arrangent eux-mêmes leurs affaires, s’ils ne veulent pas que cette intervention extérieure devienne une nécessité d’ordre général. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’en l’état où sont les choses, les Danois et les gens des duchés ont encore toute liberté pour s’entendre, et rien n’empêche qu’ils y réussissent : les désirs opposés des puissances se neutraliseront les uns par les autres ; l’Allemagne contiendra la Russie, la diète même ne sera certainement pas très unanime pour protéger les visibles ambitions du Zollverein. On comprend que la Prusse s’associe au mouvement de l’opinion publique ; elle a le goût de ces aventures, elle, soupçonne qu’il y a toujours là du profit pour elle. L’Autriche, qui ne trouve pas dans l’agitation les mêmes bénéfices, aurait bien peut-être quelques velléités de suprématie impériale, quelque envie d’évoquer au nom de sa prérogative antique ce grand débat de succession ; mais elle souhaite avant tout le maintien du statu quo, et telle est son aversion pour tout changement dans l’état actuel de l’édifice européen, qu’elle ne serait pas éloignée, dit-on, de prendre l’acte de 1806 pour base constitutive de 1806 pour base constitutive de la monarchie danoise dans ses rapports avec les duchés. Si même la question devait se résoudre dans une conférence, si, comme il est sûr, la France et l’Angleterre y marchaient d’ensemble, il est très probable que pour beaucoup de raisons l’Autriche se joindrait à elles. L’Autriche ne voudrait pas les laisser agir toutes seules dans une affaire allemande ; elle ne serait pas fâcher non plus de couvrir l’intérêt particulier qu’elle a là contre la Prusse de cet intérêt général évidemment servi par l’alliance anglo-française. La Prusse et l’Autriche, ne s’accordant pas dans une conférence européenne, s’accorderont-elle davantage au sein de la diète, et la diète ainsi divisée pourra-t-elle agir ?

Les parties en cause n’auraient donc point à craindre de tiers survenant, leur indépendance est complète, pourquoi n’en useraient-elles pas ? pourquoi quelque arrangement solennel ne viendrait-il pas réconcilier au Danemark et le Schleswig, qui proteste à tort contre un droit acquis, et le Holstein, qui défend justement le sien ? Le Danemark serait-il trop épuisé par cette caducité naturelle aux vieilles monarchies absolues pour trouver en lui la forte et l’élan nécessaires à cette régénération politique ? Les mouvemens qui se prononcent aujourd’hui dans tous les sens démontrent assez le contraire, et par quelle preuve plus certaine gouvernans et gouvernés pourraient-ils révéler les ressources vitales de leur pays, lorsque le pays lui-même aurait été appelé à organiser volontairement une existence nouvelle ? Le meilleur moyen d’en finir avec cet antagonisme factice des deux nations, ce n’est pas de les éloigner l’une de l’autre dans des assemblées à part, où tous les griefs s’enveniment ; il faut bien plutôt les rapprocher dans l’usage des mêmes libertés publiques, dans l’enceinte d’un même parlement ; il faut leur donner ce qu’elle désirent toutes deux avec une même passion, des libertés et non des privilèges, une constitution politique et non des droits provinciaux. Pense-t-on que les députés allemands et danois rassemblés exprès par la confiance royale ne cédassent point réciproquement beaucoup pour demeurer tous ensemble un état respectable parmi les états européens ? Les Holsteinois ne sont pas sans comprendre les motifs plus ou moins cachés de ce grand amour que l’Allemagne leur a voué ; les Danois n’ont pas précisément de passion pour la descendance féminine et pour la loi royale, l’œuvre capitale de cet absolutisme si vivement combattu par le parti scandinave ; enfin le parti dynastique ne réclame guère la monarchie pure qu’en vue de l’union. La monarchie pure a fait son temps comme l’aristocratie féodale avait fait le sien en 1660 ; la loi royale sera toujours de plus en plus impossible, et, si on l’exécutait rigoureusement, le prince de Hesse lui-même ne pourrait arriver au trône, puisqu’elle en exclut les calvinistes.

Supposez maintenant les représentans des deux pays entrés avec franchise dans la voie des transactions, est-ce que le duc d’Augustenbourg, plus réellement danois, moins probablement russe que le jeune prince de Hesse, ne serait pas, sur le trône de Copenhague, un meilleur garant des engagemens nouveaux du Holstein envers le Danemark ? Le pacte ne serait-il pas à tout jamais confirmé par cette justice faite aux Allemands sans qu’il en coûtât ni à l’amour-propre ni aux inclinations des Danois, affranchis en retour du régime despotique ? La volonté nationale a fondé, en 1660 ; la succession féminine dans la famille royale de Danemark pour le plus long avenir de la monarchie absolue : la volonté nationale ne pourrait-elle, au XIXe siècle, fonder la succession masculine, pour le plus certain établissement d’un gouvernement libre ? Si opiniâtres que fussent les prétentions du prince de Hesse, il faudrait bien qu’elles cédassent devant les manifestations persévérantes d’un pouvoir constitutionnel. Si onéreuse que fût l’indemnité qu’il exigeât, le Danemark pourrait-il acheter à trop haut prix la jouissance de ces droits qui font les sociétés vivantes, de cette harmonie intérieure qui unirait ses populations sous un même sceptre ?

L’adhésion définitive du Holstein, grace à l’accession de son héritier légitime au trône de Danemark, cet avènement lui-même, consenti par le Danemark, en égard à l’adhésion du Holstein, tel est le moyen terme auquel se sont déjà fixées beaucoup de bons esprits. Ce ne sont assurément ni les Teutons du Zollverein, ni les Scandinaves de l’union de Calmar, ce sont de vrais citoyens qui ne demandent qu’une chose : qu’on leur rende les états-généraux de 1660, avec le même patriotisme et la même sagesse, pour employer l’une et l’autre dans l’esprit de ce temps-ci, comme ces courageux devanciers firent jadis dans l’esprit du leur.

Il serait fort à regretter que le prince éclairé qui règne en Danemark s’effrayât hors de propos d’exigences si naturelles, et crût sa dignité compromise par des innovations. Il y a plus d’embarras et de péril dans le maintien obstiné d’institutions incomplètes que dans le progrès légitime de la vie publique. Ces états provinciaux au moyen desquels on essaie en Danemark, aussi bien qu’en Prusse, de retarder l’avènement du gouvernement représentatif, sont tout autrement dangereux pour la royauté que de grandes assemblées délibérantes. La tête du monarque est sans cesse à découvert ; les députés ne sont point suffisamment autorisés pour parler au nom du pays ; les ministres, dépourvus de toute responsabilité, n’ont ni l’honneur ni le droit de faire face aux attaques dirigées contre le pouvoir ; il ne reste plus que des individus aux prises et non point des institutions en jeu. Le roi converse avec ses sujets, comme Frédéric-Guillaume par exemple, avec les municipalités prussiennes : il est très grave pour la royauté d’avoir tort en personne. Telle est au contraire la beauté d’une constitution tout-à-fait sincère, qu’il y a bénéfice pour tout le monde à la pratiquer loyalement ; loin de s’affaiblir en passant par le mécanisme représentatif, l’autorité monarchique y revêt un prestige nouveau quand elle en a compris et observé les lois. C’est là ce que la France devrait toujours prêcher en Danemark comme en Prusse ; c’est par là vraiment que la question danoise nous touche. On dit sans doute à Copenhague que Paris est bien loin et Pétersbourg bien près ; mais rapprocher les politiques, c’est rapprocher les distances, et le jour où la France aura convaincu les gouvernemens absolus du Nord de tous les mérites de la sage liberté, la France aura fait ce jour-là plus qu’avec vingt armées contre cette formidable puissance qui menace l’équilibre européen sur la Baltique en même temps qu’au Bosphore.


ALEXANDRE THOMAS.


  1. Nous citons ici les ouvrages à consulter : d’abord le texte des débats parlementaires de 1844, où le droit de succession dans les duchés fut pour la première fois officiellement mis en cause ; — puis les écrits d’hommes distingués comme Dahlmann l’historien, le juriste Michelsen, Falk, Samwer, tous dévoués à la cause germanique ; — enfin, dans le sens danois, une brochure déjà plus ancienne et publiée en français : Essai shistorique sur la question de succession du royaume de Danemark, et analyse de droit quant aux duchés de Schleswig et de Holstein, par le baron de Dirkink Holmfeld.
  2. Celui-ci notamment, qui, date de février 1831, se retrouva de mode en 1840 : Die Frayen uber die Niederlund ; und die Rheinlande.
  3. On ne peut trop le répéter, soit l’Allemagne, soit au Danemark : autant il est nécessaire en politique de sauver l’intégrité de la monarchie danoise, autant il est équitable de préserver les droits anciens et légitimes du Holstein. Si la dissolution du corps germanique, en 1806, ne permet pas d’invoquer le vieux droit public de l’empire pour régler de semblables questions, qui ressortissent exclusivement aujourd’hui du droit de souveraineté inhérent à chaque état, il n’en est pas moins vrai qu’il faudrait les considérations les plus graves pour faire fléchir le droit public intérieur dont le Holstein est en possession. « La déclaration du 9 septembre 1806 porte, il est vrai, que le Holstein doit dorénavant faire partie indissoluble de la monarchie, mais il parait toujours douteux qu’on ait pu par là, ou même voulu changer l’ordre de succession sans le consentement des agnats et des états de la province. »
    SCHLEGEL. — Aperçu sur la liaison politique entre les duchés de Schleswig et de Holstein, 1816.)