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L’Allemagne à la fin du moyen âge : l’instruction populaire et la science, d’après un livre de Jean Janssen

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L’ALLEMAGNE À LA FIN DU MOYEN AGE[1]

L’instruction populaire et la science.


L’Allemagne et la Réforme de Jean Janssen est un ouvrage d’histoire polémique. Il s’agit de montrer que la révolution religieuse du seizième siècle n’était point nécessaire, qu’elle a apporté au pays où elle s’est produite des désastres et non des bienfaits, qu’elle a détruit aveuglément un état social où presque tout méritait d’être conservé. « Le livre de Janssen, dit dans l’introduction mise en tête de la traduction française M. Heinrich, est pour la Réforme précisément ce que le livre de M. Taine est pour la Révolution française. » L’auteur décrit, avec une ampleur magistrale, une copieuse érudition et aussi avec une complaisance non dissimulée, la situation politique, religieuse, morale, économique de l’Allemagne au quinzième siècle. Si à une ère de prospérité, de foi paisible, de paix sociale et religieuse, ont succédé des époques troublées, remplies de calamités, de désordres et de misères, à qui la faute, sinon aux hommes de la Réforme ? « Cette apologie de la civilisation catholique a pour conséquence fatale de faire envisager dans la Réforme non seulement une immense perturbation de toutes les relations religieuses et sociales, mais encore un abaissement du niveau intellectuel aussi bien que des mœurs, une diminution du bien-être général, un appauvrissement de tous, aussi bien de ceux qui répandaient les bienfaits que de ceux qui étaient appelés à les recevoir. » On voit quelle est la thèse et combien elle est contestable. Les abus auxquels s’attaquaient les réformateurs étaient-ils donc imaginaires, quand, depuis plus d’un siècle et dans l’Église même, il n’y avait qu’une voix pour en dénoncer le scandale ? Les maux dont l’Allemagne fut si cruellement éprouvée aux seizième et dix-septième siècles, elle en avait souffert bien avant qu’il fût question de Luther, en plein moyen âge, au temps du saint empire romain germanique, et plus récemment pendant l’anarchie du grand interrègne, alors qu’aucune scission n’avait rompu l’unité de l’Église. Janssen admire avec raison la fécondité intellectuelle du quinzième siècle, mais d’autres historiens n’ont-ils pas vu tout justement dans cette activité des esprits, dans l’éveil de la curiosité scientifique, dans la gravité religieuse de la Renaissance allemande, la cause la plus directe et la préparation même de la Réforme ?

N’entrons pas plus avant dans ce grand débat. Nous savons maintenant dans quel esprit est conçu le livre de Janssen et sommes avertis de ne pas nous livrer à lui sans réserve. Quels que soient le savoir, le talent, la bonne foi même d’un historien, il faut s’armer de défiance, s’il a en vue autre chose que la pure recherche de la vérité. L’Allemagne à la fin du moyen âge est comme un vaste répertoire de faits où l’on peut puiser, mais avec précaution. Nous allons y rechercher ce qui peut intéresser davantage les lecteurs de cette Revue, en essayant de nous faire une idée de ce qu’étaient, dans l’Allemagne du quinzième siècle, la science et l’enseignement.

I

L’imprimerie s’est d’abord appelée « l’art allemand ». C’est en Allemagne qu’elle se répandit aussitôt après qu’elle eut été inventée, pour se propager ensuite dans le reste de l’Europe. Presque au début, dans la période des incunables, Mayence comptait déjà cinq ateliers de typographie, Ulm six, Augsbourg vingt, Cologne vingt-un. À Nuremberg, antérieurement à l’an 1500, vingt-cinq imprimeurs reçoivent le droit de bourgeoisie ; l’un d’eux, Koburger, occupait vingt-quatre presses et plus de cent compagnons, il faisait travailler encore dans d’autres villes, à Bâle. à Strasbourg et à Lyon. À la fois imprimeur, éditeur et libraire, il publia plus de deux cents ouvrages pour la plupart in-folio ; il avait des magasins ou des dépôts dans les principales villes de l’Europe et des agents dans tous les pays. Les maisons des Froben à Bâle, des Binkmann à Cologne n’étaient pas moins considérables. Le commerce des livres se faisait pour une bonne partie par échange, les libraires des différents pays se rencontraient chaque année à la foire de Francfort. On évalue à un millier le nombre des ouvrages qui furent imprimés avant la fin du quinzième siècles c’étaient surtout des livres religieux. La Bible fut rééditée plus de cent fois en quelques années, l’imitation de Jésus-Christ cinquante-neuf fois.

Mais à côté des ouvrages théologiques, des livres de piété, catéchismes, examens de conscience, paroissiens, on publiait aussi des écrits populaires, des recueils de proverbes, des calendriers, des traités de médecine, des ouvrages classiques. Les œuvres pédagogiques de l’Alsacien Jacques Wimpheling eurent trente éditions en vingt-cinq ans. L’édition était ordinairement de 1,000 exemplaires ; l’Éloge de la folie d’Erasme, dont le succès était certain, eut un premier tirage de dix-huit cents.

En même temps que l’imprimerie multipliait les livres et les mettait à la portée de tous, le goût de l’instruction, le désir de savoir se communiquaient à toutes les classes de la société. Dans un catéchisme imprimé en 1470, le frère mineur Dederich Coelde recommande aux parents comme un devoir d’envoyer de bonne heure leurs enfants à l’école. Un autre écrivain, Sébastien Brant, dans la Nef des Fous, donne avec insistance le même conseil, « car le commencement, le milieu et la fin d’une vie honorable, c’est une bonne éducation » ; aussi les écoles populaires étaient-elles en assez grand nombre, les villages mêmes avaient les leurs, au moins dans certaines régions comme la Saxe et le pays de Clèves. Il existait des écoles de filles dans quelques villes, à Spire, Xanten, Siegen ; à Xanten l’institution que dirigeait Aldegonde de Hortsmar recevait quatre-vingt-quatre jeunes filles. Les services rendus par les maîtres étaient prisés très haut ; on leur devait, suivant le chapelain Jean Wolff, le même respect, le même amour, la même obéissance qu’à ses parents selon la chair. « Le maître qui t’a instruit pendant tes jeunes années, écrivait-il, est devenu ton père spirituel par les soins et l’instruction qu’il t’a donnés. » Le traitement des instituteurs variait selon les localités ; il se composait le plus souvent d’allocations en argent et en nature fournies par la commune et de rétributions scolaires payées par les familles des élèves. À Weeze, village du duché de Clèves, indépendamment de la rétribution scolaire, l’instituteur recevait de la commune 4 florins, 48 boisseaux de seigle, 32 de froment, 48 d’avoine, 60 bottes de paille ; il avait la jouissance d’une maison, d’un potager et d’un pré ; on lui donnait en outre deux à trois florins pour le service de l’église. À Goch, il avait, outre la rétribution scolaire, 8 florins et le logement ; ailleurs, à Eltville 24 florins, à Kiderich 30. Ces chiffres paraîtront relativement élevés, si l’on sait qu’avec un florin on pouvait acheter de 90 à 100 livres de viande de bœuf, ou de 110 à 120 livres de viande de porc, et qu’un foudre de vin ne valait pas plus de 9 florins. À la même époque un jeune gentilhomme de Francfort, envoyé à l’université d’Erfurt, dépensait en une année 26 florins pour lui et pour son gouverneur, tous frais payés. À Goch, le greffier de la ville ne touchait pas plus de 5 florins ; à Francfort, les honoraires annuels payés à l’architecte de la cathédrale variaient de 10 à 15 florins.

Les programmes d’enseignement n’étaient pas surchargés : la lecture, l’écriture, le calcul et le chant d’église, avec quelques notions de religion et de morale pratique. Les corrections manuelles étaient d’un usage général. Jean Wolff, dans son Examen de conscience, recommande au pénitent de bien se demander « si par exemple il n’aurait pas gardé rancune au maître des coups qu’il a reçus ». Une gravure d’Albert Dürer datée de 1510 représente une école ; les élèves sont rangés sur des escabeaux, l’écritoire à la ceinture, les yeux fixés sur le maître ; celui-ci a pour attributs un livre ouvert, sur lequel s’appuie sa main gauche, et un bâton qu’il tient de la main droite. Sur le sceau scolaire de la ville de Hoxter, on voit l’instituteur, coiffé d’un bonnet rond et vêtu d’une robe à grands plis, tenant par le menton un enfant agenouillé devant lui et brandissant une verge. La « procession des verges » est caractéristique ; à chaque été les écoliers sous la conduite de leurs maîtres allaient au bois couper les verges et rentraient, chargés de l’instrument de leur supplice. Il y avait des chansons pour la circonstance :

Vous nos pères, vous nos bonnes petites mères,
Regardez, voici que nous rentrons,
Chargés de bois de bouleau.
Il nous sera très utile
Et nullement dommageable.
Votre volonté et l’ordre de Dieu

II

Dans le courant du quatorzième siècle, un disciple du moine mystique Ruysbroeck, Gérard Groote, avait fondé dans les Pays-Bas la congrégation des Frères de la vie commune. Fidèles à leur nom, ils vivaient dans une sorte de communisme évangélique, sans rien posséder en propre ; ils visitaient les pauvres, les malades et les orphelins, prêchaient dans les villes et les campagnes ; mais, à la différence des moines de ce temps, avec lesquels ils ne se confondirent jamais, ils ne mendiaient point ; pour subvenir à leurs modestes besoins ils travaillaient de leurs mains, copiaient des manuscrits ou s’adonnaient à l’éducation de la jeunesse. L’enseignement devint bientôt leur occupation principale ; leurs écoles, gratuites pour les pauvres, étaient fréquentées par des enfants de toute condition ; ils avaient 1000 élèves à Zwolle, 1,200 à Bois-le-Duc, 1,600 à Liège, 2,200 à Deventer. C’est dans leur maison de Deventer qu’avait étudié le fameux Thomas a Kempis, l’auteur présumé de l’Imitation. À côté de l’enseignement religieux, d’ailleurs plutôt moral que dogmatique, ils faisaient une large part aux études littéraires et même scientifiques ; les élèves étaient répartis dans huit classes ; dans la première ils apprenaient à lire, à écrire, à dessiner et à conjuguer ; dans les trois suivantes on leur enseignait la grammaire latine, on leur faisait expliquer quelques auteurs et s’essayer aux exercices de style. En quatrième on les mettait aux éléments du grec ; ils achevaient la grammaire grecque en cinquième, et dans cette même classe commençaient les leçons de rhétorique et de dialectique ; elles étaient continuées en sixième et complétées par l’indication de la ratio imitandi, c’est-à-dire des règles à suivre dans l’imitation des auteurs classiques. En septième on expliquait l’Organon d’Aristote et quelques traités de Platon, on donnait d’après Euclide des notions de mathématiques et l’on y ajoutait les éléments du droit. Dans la huitième enfin on préparait les élèves à l’étude de la théologic. Des exercices de composition, de discussion, de déclamation occupaient une partie des leçons dans les classes supérieures.

Des Pays-Bas, les écoles des Frères de la vie commune gagnèrent de proche en proche dans toute l’Allemagne. On en trouve jusqu’en Souabe et à l’extrémité orientale jusqu’à Culm en Prusse. Dans les villes où ils n’avaient pas d’établissements, les Frères intervenaient cependant pour fournir des maîtres aux écoles, payer la rétribution des étudiants pauvres, leur procurer des livres. Ils formèrent les Rodolphe Agricola, les Hégius, les Langen, les Dringenberg, les Wimpheling, humanistes instruits et pédagogues habiles qui furent les éducateurs de l’Allemagne. Tous ces hommes étaient profondément chrétiens ; dans l’étude des auteurs classiques, ils voyaient surtout le moyen de mieux entendre les saintes écritures « selon lesquelles il faut diriger sa vie… pour bâtir son salut sous leur direction bénie ». Ils professaient, et ce n’était pas de leur part une précaution de langage, que « la fin et le but des études ne peut être que la connaissance et la gloire de Dieu ». Mais partout ils bannissaient les anciens livres scolaires, en composaient ou en faisaient adopter de nouveaux ; ils faisaient des langues et des littératures classiques le fond même de l’enseignement, recommandaient la lecture des philosophes, des historiens, des poètes, des orateurs de l’antiquité, substituant, aux exercices barbares où s’étaient si longtemps stérilisés les esprits, le commerce vivifiant des chefs-d’œuvre. Ils avaient foi dans la puissance moralisatrice de l’instruction, et attendaient d’une meilleure éducation de la jeunesse la réforme de l’Église, celle de la famille et de la société.

Bientôt il n’y eut plus guère de ville importante en Allemagne, excepté pourtant dans le Brandebourg, qui n’eût une ou plusieurs écoles secondaires. Hégius dirigeait comme recteur le gymnase de Wesel, Laegen attirait à Münster des étudiants venus de la Poméranie ; à Emmerich 450 élèves se livraient en 1510 aux études latines, Cologne avait onze écoles latines, Xanten un cours de grec professé dès 1496 par Adam Potkeu, Nuremberg quatre collèges latins et jusqu’à une école de poésie ; l’école de Schlestadt, la « perle de l’Alsace », où enseignait Dringenberg, était fréquentée par 700 à 800 élèves.

Cvs écoles étaient entretenues par des fonds particuliers, rétributions scolaires apportées par les élèves, dons et logs offerts par des nobles, des ecclésiastiques, ou de simples bourgeois, l’instruction de la jeunesse comptant parmi les « œuvres de miséricorde ». Elles dépendaient des autorités municipales, et aussi du clergé qui fournissait une partie du personnel enseignant et exerçait son contrôle sur les études. On ne voit pas qu’au quinzième siècle du moins il se soit opposé aux innovations pédagogiques. Il y avait dans ce sens un courant puissant auquel tous se laissaient emporter. Les programmes et les méthodes étaient à peu près les mêmes que chez les Frères de la vie commune. Pour ne pas rompre tout à fait avec la tradition du moyen âge, on apprenait la dialectique dans Pierre d’Espagne et on sait les poésies de Battista de Mantoue. Mais on s’accoutumait de plus en plus à remonter aux sources, à chercher dans les Pères de l’Église et dans la Bible l’érudition théologique et dans les grands écrivains de l’antiquité les leçons de philologie et de goût. Adam Potken lisait à ses élèves l’Énéide et les discours de Cicéron. Le Suisse Henri Bullinger, élève de l’école d’Emmerich entre 1516 et 1519, décrit ainsi les occupations scolaires : « Tous les jours on faisait des exercices en classe et à la maison ; chaque matin nous devions décliner, comparer, conjuguer ; on lisait à haute voix les lettres choisies de Pline, les épîtres de Cicéron, puis des fragments de Virgile et d’Horace, quelques poésies de Baptiste Montuanus, des lettres de saint Jérôme… Une fois par semaine nous devions composer une lettre en latin ; on parlait habituellement latin dans la maison, les professeurs du collège enseignaient aussi les principes du grec et de la dialectique. Une ferme discipline y régnait et l’on apportait une grande attention aux exercices religieux. » Quant aux moyens par lesquels on obtenait cette discipline, nous les connaissons d’ailleurs : c’étaient les mêmes qu’on employait dans les petites écoles, dont on faisait usage aussi dans les collèges de Paris, et qui excitèrent l’indignation de Rabelais. En Allemagne personne ne les trouvait mauvais. La verge et le bâton jouaient un grand rôle dans l’éducation de famille, même chez les princes. « L’empereur Maximilien lui-même reçnt dans sa jeunesse des coups bien appliqués de la main deson maître, et le margrave de Brandebourg, dans un voyage qu’il fit en 1474, annonçait à sa femme qu’aussitôt après son heureux retour, il se proposait de « poivrer » avec la verge elle, son jeune fils le petit Albert et les demoiselles. »

III

Dans l’espace de cinquante ans neuf universités nouvelles se fondent en Allemagne, Greifswalde 1450, Bâle et Fribourg 1460, Ingolstadt 1472, Trèves 1473, Tubingue et Mayence 1477, Wittenberg 1502, et Francfort-sur-l’Oder 1506 ; avec celles de Prague, Vienne, Heidelberg, Cologne, Erfurt, Leipzig et Rostock, qui existaient déjà antérieurement, le nombre des hautes écoles se trouvait porté à seize. Deux de ces créations étaient dues à l’influence d’une princesse lettrée, Mathilde, fille du comte palatin Louis III. Son fils Ebrard de Wurtemberg fonda l’université de Tubingue ; son second mari, l’archiduc Albert d’Autriche, l’université de Fribourg. Ebrard de Wurtemberg, l’électeur palatin Philippe, l’evèque de Worms Jean de Dalberg et, si l’on remonte à la génération précédente, le cardinal Nicolas de Cusa, figurent au premier rang parmi les protecteurs des sciences et des lettres. L’empereur Frédéric II, malgré son indolence, s’était intéresséà la prospérité de l’université de Vienne ; son fils Maximilien fut un véritable souverain de la Renaissance. Il avait été élevé avec soin, parlait sept langues, écrivait avec élégance le latin et l’allemand. Presque tous ses conseillers étaient des littérateurs ou des savants ; il fit de l’érudit Peutinger son ami personnel. Il était surtout curieux de recherches historiques ; ses historiographes exploraient l’Allemagne. la France et l’Italie à la recherche de documents. Une fois qu’il était à court d’argent, ce qui lui arrivait assez souvent, il mit en gage un de ses joyaux pour rendre possible la continuation d’un voyage scientifique entrepris sous ses auspices.

Les universités allemandes du quinzième siècle n’étaient pas des institutions d’État. Elles jouissaient d’une entière indépendance : « Nul prince, nul chancelier n’a rien à voir dans nos privilèges et nos libertés, disait dans un discours public, prononcé devant le duc de Saxe, le professeur de Leipzig Jean Kone. L’université se gouverne elle-même, elle change et améliore elle-même ses statuts selon ses besoins. » Elles n’étaient soumises qu’à leur propre juridiction, n’avaient à payer ni contributions ni droits. Tout docteur ayant le droit d’enseigner, le nombre des professeurs était considérable, presque autant quelquefois que celui des élèves. À Vienne, où il y avait en tout 700 étudiants, la seule faculté de théologie comptait 103 professeurs et docteurs ; à Ingolstadt, où étaient inscrits 800 étudiants, on avait 80 professeurs ou docteurs en philosophie. Chaque université avait la prétention de donner un enseignement complet et d’embrasser l’ensemble des connaissances ; mais déjà des tendances très diverses se manifestaient et allaient en s’accentuant. Cologne, la « Rome allemande », attirait surtout les théologiens ; l’ancienne méthode scolastique y régnait en souveraine ; de mème à Ingolstadt, où l’université avait pour recteur Jean Eck, le futur antagoniste de luther. À Heidelberg, sous l’influence de Reuchlin, de Dalberg ’et de Wimpheling ; à Bâle, le « séjour favori des muses », c’était l’humanisme qui l’emportait ; à Fribourg, c’étaient les éludes juridiques avec Zasius ; à Vienne, les sciences exactes, mathématiques, astronomie. Quelles que fussent les préférences et les méthodes, on travaillait partout avec ardeur ; une seule contrée, le Brandebourg, ne prenait point sa part dans ce puissant effort intellectuel. Berlin « restait encore au dernier échelon ». Cette ville n’a eu son premier imprimeur qu’en 1539 et sa première librairie que cent vingt ans après. « On trouve rarement ici, écrivait de Berlin l’abbé Jean Trithème, un homme qui montre quelque intérêt pour les sciences ; le manque d’éducation et de savoir-vivre est cause que les gens aiment mieux boire, bien manger et ne rien faire, que de s’instruire. » Et le prince électeur Joachim convenait « qu’un homme remarquable par son savoir est aussi rare dans son pays qu’un corbeau blanc ».

Les principaux centres de haute culture étaient dans les pays rhénans, c’est-à-dire dans la partie de l’Allemagne qui touche à la France et aux Pays-Bas, et dans l’Allemagne du sud, à Nuremberg, Augsbourg, Vienne, où les relations avec l’Italie étaient plus faciles et plus suivies. Parmi les nombreux érudits de la région rhénane, les noms de Dalberg, de Trithème, de Zasius et de Reuchlin méritent surtout de retenir l’attention. Dalberg était de famille noble ; après avoir étudié à Erfurt et à Schlestadt, il avait voyagé en Italie et noué connaissance avec les savants grecs et italiens. De retour dans sa patrie, il devint la même année curateur de l’université de Heidelberg et évêque de Worms. Heidelberg lui dut sa première chaire de grec et sa bibliothèque, la fameuse Palatine ; lui-même possédait une bibliothèque fort belle dont il ouvrait libéralement l’accès. Sa maison, « où tout était esprit et vie », était le rendez-vous des lettrés et des savants ; on y représenta un drame latin de Reuchlin. Il présidait la société littéraire du Rhin, fondée à Mayence par Conrad Celtes et qui comptait parmi ses membres Trithème, Reuchlin, Wimpbheling, Zasius, Peutinger d’Augsbourg et Pirkheimer de Nuremberg. On s’y occupait de travaux littéraires et scientifiques, de recherches historiques. On échangeait des renseignements, des vues, des idées ; c’était entre les membres de cette sorte d’académie comme une collaboration féconde. Jean Trithème, du village de Trittenheim sur la Moselle, était abbé des bénédictins de Sponheim, près de Kreuznach. Aussi estimé pour ses vertus que pour son vaste savoir, il était en relations de correspondance avec un bon nombre des érudits de son temps. Le peuple le vénérait avec. une nuance de crainte : on le croyait capable de prédire l’avenir, de conjurer les démons, même de ressusciter les morts. Et pourtant il était loin de se donner pour un faiseur de miracles ; peu d’hommes de cette époque se sont prononcés avec autant de liberté sur la sorcellerie, l’alchimie et l’astrologie : « L’esprit est libre, il n’est point assujetti aux étoiles, il n’est nullement influencé par elles et ne suit pas davantage leurs mouvements. . Les astres n’ont aucun pouvoir sur nous. » Théologien, il recommandait cependant l’étude de la Bible et celle des auteurs classiques. Il a laissé des livres d’édification, des discours et lettres spirituelles, un Catalogue des hommes célèbres de l’Allemagne, les Annales de Hersau, préambule d’une histoire générale d’Allemagne qu’il se proposait d’écrire et dont il faisait rassembler les matériaux. On venait de toutes les parties de l’Allemagne et même de l’étranger pour visiter et consulter la magnifique bibliothèque qu’il avait créée à Sponheim. Elle renfermait deux mille volumes, parmi lesquels un grand nombre d’ouvrages rares et de manuscrits précieux.

Ulric Zasius enseignait la jurisprudence à l’université de Fribourg. C’était un écrivain et un professeur remarquable ; si l’on en croit un de ses élèves, « aucun de ses contemporains, ni en Allemagne ni en Italie, ne l’a jamais surpassé dans le don de la parole ». Appliquant aux études juridiques la même méthode qui renouvelait alors la théologie, il déclarait ne vouloir s’occuper que du texte des documents originaux. Il entendait faire sa place au droit romain, mais sans sacrifier complètement le droit coutumier des pays germaniques. En un temps où la plupart des juristes faisant assaut de servilité, ne cherchaient dans les textes qu’une justification de toutes les tyrannies, il définissait à sa manière les devoirs d’un docteur en droit : « On n’obtient pas ce grade pour s’inscrire parmi les serviteurs des cours, pour se laisser marquer au fer rouge de leur estampille, mais pour faire parler le droit, l’enseigner, résoudre les questions douteuses et diriger l’État. Voilà la vocation d’un véritable docteur. » Ce fier langage était digne de l’homme qu’Érasme appelait « un rare exemplaire des vieilles mœurs et des anciennes vertus ».

Reuchln vint seulement en 1496 se fixer à Heidelberg ; il était déjà célèbre comme érudit et comme écrivain. Après avoir fait ses premières études en France, il avait voyagé en Italie où il connut Gémiste Plétho et Pic de la Mirandole, résidé et enseigné à Bâle où il s’était lié avec Wessel, un des précurseurs de la Réforme. À vingt ans il avait publié un dictionnaire latin qu’avaient suivi bientôt des traductions latines et allemandes d’auteurs grecs. Latiniste et helléniste, il devint le premier hébraïsant de son temps. D’autres que lui avaient appris l’hébreu, lui seul l’enseigna d’une manière scientifique ; il reportait sur cette langue « dans laquelle Dieu a parlé aux hommes » toute l’admiration que le grec avait d’abord inspiré à sa génération. Il fit paraître une grammaire et un dictionnaire hébraïques, étudia avec une ardeur passionnée non seulement le texte de la Bible, mais aussi la littérature rabbinique. Ce savant était mêlé aux affaires, et très apprécié comme jurisconsulte : le comte Ebrard de Wurtemberg avait eu recours à ses services, l’électeur palatin Philippe le nomma conseiller électoral, Maximilien l’anoblit et le fit comte palatin. À la fin du quinzième siècle, il n’avait en Allemagne que des admirateurs, même parmi les théologiens et les moines. Ce fut seulement lors de sa polémique avec l’inquisiteur de Cologne Hogstratten que des haines violentes se déchaînèrent contre lui. « Reuchlin, écrivait Basilius de Hersau, a ressuscité l’étude du grec ; il a tiré l’hébreu de la poussière où il était enseveli. La république des savants lui doit des remerciements infinis pour avoir pris un tel fardeau sur ses épaules, caril a rendu aux saintes écritures leur primitif éclat. »

Les Strasbourgeois Geiler de Kaisersberg et Sébastien Brant, avec Jacques Wimpheling de Schlestadt, forment ce qu’on peut appeler le groupe alsacien. Le premier, la « trompette retentissante de Strasbourg », exerça comme prédicateur en titre de la cathédrale une influence personnelle considérable. Bien que très attaché à la théologie scolastique, il favorisa les études classiques, attira à Strasbourg Brant et Wimpheling ainsi que Beatus Rhenanus, qui se rendit plus tard célèbre comme philologue et comme historien. Brant, longtemps professeur à Bâle, revint ensuite à Strasbourg, où il fut secrétaire de la ville et conservateur de Archives. Son ouvrage le plus connu est la Nef des Fous, poème didactique et religieux ; mais il avait travaillé à Bâle à des éditions savantes, celle des œuvres de Pétrarque, la première qui ait paru, celle de la Bible en six volumes in-folio. Il fut avec Wimpheling le fondateur d’une société littéraire où l’on s’occupait surtout d’histoire locale. Quant à Wimpheling, il est connu principalement comme pédagogue, mais il fut aussi publiciste et historien. Dans un de ses ouvrages, Germania ad rempublicam argentinensem, il s’efforçait d’établir que les pays du Rhin occidental ont de tout temps appartenu à l’Allemagne, et il déplorait qu’il y eût alors en Alsace « un nombreux parti… plus porté vers les Welches que vers le Saint-Empire ».

Dans l’Allemagne du sud, la ville libre de Nuremberg était alors « le plus précieux joyau de l’empire, le centre où les peuples se rapprochent, le point de jonction des arts et de l’industrie ». Ses bourgeois opulents, amateurs éclairés, donnaient l’hospitalité aux savants, créaient des bibliothèques, fournissaient des fonds pour monter une imprimerie savante et construire un observatoire. Jean Pirkheimer se distingua parmi ces magnifiques protecteurs de la science ; sa fille, l’abbesse Charité Pirkheimer, fut une des femmes les plus remarquables de son temps : on admirait « son esprit pénétrant, sa science, son élévation d’âme » ; son fils Willibald, homme d’État, général d’armée, orateur, écrivain, philologue, est le type le plus achevé du patricien allemand de la Renaissance, aussi cultivé, aussi raffiné, mais beaucoup moins corrompu que l’aristocratie italienne. Willibald avait pour ami Conrad Peutinger, qui exerçait à Augsbourg une influence à peu près égale. Théologien, juriste, philologue, Peutinger doit surtout sa réputation à ses travaux d’archéologie et d’histoire : Propos de table sur les admirables antiquités de l’Allemagne, publication de la Chronique d’’Ursperg, de l’Histoire des Goths de Jornandès, de l’Histoire des Lombards de Paul Diacre, collection d’inscriptions romaines. Dans le même temps, Conrad Celtes, qui avait fondé à Mayence la Société littéraire du Rhin, organisait à Vienne une Société du Danube, présidait l’Académie des poètes, dirigeait la Bibliothèque impériale, professait à l’Université un cours d’histoire générale, sauvait de la destruction ou de l’oubli de précieux écrits du moyen âge et de l’antiquité.

Peuerbach, Regiomontan et Martin Behaim représentent avec éclat le mouvement scientifique dans l’Allemagne du quinzième siècle. Georges Peuerbach mourut à trente-huit ans, laissant un grand ouvrage sur les planètes et un autre sur les éclipses de soleil et de lune, que son disciple Regiomontan publia. Tous deux peuvent être considérés comme les fondateurs de l’astronomie moderne ; les premiers en Europe ils appliquèrent à cette étude des phénomènes naturels la méthode d’observation directe. « Ils furent pour beaucoup, dit Humboldt, dans ce développement hardi et grandiose de la pensée dont le système de Copernic fut comme le couronnement. » Regiomontan, de son vrai nom Jean Müller, enseigna d’abord à Vienne où il avait pris ses grades. Il parcourut ensuite l’Italie, se livrant, comme tous les autres érudits de ce temps, à la recherche des manuscrits latins et grecs ; mais en même temps il professait l’astronomie dans les universités et commentait l’astronome arabe Alfragan. De retour en Allemagne, il s’installa à Nuremberg en 1491, l’année même où naissait dans cette ville le grand artiste Albert Dürer. Avec l’appui des riches Nurembergeois, il organisa un grand atelier pour la fabrication des cartes, des globes terrestres et des instruments d’astronomie : il créa un observatoire d’où il étudia avec des instruments de son invention les comètes, dont il s’attacha à déterminer la hauteur, la grandeur et le temps d’évolution. Par ses travaux, pratiques il a sa part dans les grandes découvertes maritimes de la fin du siècle ; Colomb, Gama se servaient de son astrolabe perfectionné et de son bâton de Jacob ; c’est en consultant ses Éphémérides calculées pour trente-deux ans que Colomb put prédire aux Indiens cette fameuse éclipse de lune dont l’arrivée au jour dit produisit sur eux une si forte impression. Müller n’avait que trente et un ans lorsqu’il mourut à Rome, où Sixte IV l’avait appelé pour travailler à la réforme du calendrier julien. Martin Behaim, son meilleur élève, construisait des cartes et des globes terrestres qui étaient dans les mains de tous les navigateurs. Dès 1492 il indiquait la route que devait suivre six ans après pour parvenir aux Indes Vasco de Gama, et plus tard ce fut l’étude de ses cartes qui suggéra à Magellan la première idée de son voyage.


  1. L’Allemagne à la fin du moyen âge forme le premier volume d’un grand ouvrage entrepris par l’historien allemand Jean Janssen, L’Allemagne et la Réforme. La traduction française de ce volume, précédée d’une préface de M. Heinrich, doyen honoraire de la Faculté des lettres de Lyon, vient de paraître à la librairie Plon à Paris.