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L’Allemagne économique et financière au début de 1908

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L’Allemagne économique et financière au début de 1908
Raphéël-Georges Lévy

Revue des Deux Mondes tome 44, 1908


L’ALLEMAGNE ÉCONOMIQUE ET FINANCIÈRE
AU DÉBUT DE 1908


I

Le monde vient de traverser une crise financière d’une violence peu commune. Nous en avons, il y a trois mois, étudié les effets dans le pays où elle s’est manifestée avec le plus d’intensité, aux États-Unis[1]. La situation de l’Allemagne, au cours de l’année 1907, n’a pas été pour nous un sujet de préoccupation moindre : mais il n’y a point de comparaison à établir entre elle et l’Amérique. Il nous a paru particulièrement utile de chercher à donner à nos lecteurs un tableau fidèle de ce pays, au lendemain du jour où l’on a répandu tant de bruits inquiétans sur lui, et où l’on a été jusqu’à dépeindre la position de ses banques et de ses industries comme presque désespérée. Le contraste entre le calme relatif qui régnait à Paris et la nervosité de la bourse de Berlin, quelques faillites retentissantes, entre autres celles de la vieille maison Haller Soehle, à Hambourg, et d’un spéculateur berlinois engagé dans des affaires minières et immobilières, l’élévation anormale du loyer de l’argent sur les places allemandes, les offres multipliées à Paris d’effets de commerce, de traites de banque et même de bons du Trésor allemands à des taux très supérieurs à ceux qui se pratiquaient au même moment pour les valeurs françaises analogues, des rumeurs aussi vagues qu’inexactes répandues sur de prétendues demandes diplomatiques qui auraient eu pour but d’ouvrir, en quelque sorte de force, nos marchés aux fonds allemands, tout cet ensemble de circonstances, dans une atmosphère déjà chargée de courans orageux venus d’outre-Atlantique, détermina, durant quelques semaines, nous pourrions dire quelques mois, des jugemens erronés dans la presse et dans l’opinion françaises.

La crise de 1907 s’est développée aux États-Unis avec une violence extraordinaire, parce qu’à côté des facteurs pour ainsi dire naturels et réguliers de toute crise, des élémens imprévus, la politique du président Roosevelt d’une part, la malhonnêteté de certains créateurs d’affaires de l’autre, y ont amené des troubles exceptionnels. En Allemagne, au*contraire, elle a suivi un cours normal : elle n’a été que l’aboutissement d’une période prospère. En réalité, on pourrait presque dire qu’il n’y a pas eu, qu’il n’y a pas de crise allemande, en ce sens que la vitalité d’aucune des grandes entreprises de banque, de commerce, d’industrie n’est atteinte, et que l’activité générale, ralentie dans beaucoup de cas, n’est arrêtée sur aucun point : nous assistons simplement à l’évolution inévitable des sociétés humaines, qui passent par des époques de production et de consommation intenses suivies de périodes de calme et de contraction.

Pour bien comprendre la situation actuelle, il est nécessaire de remonter un peu en arrière, et de rappeler les étapes du développement rapide de l’Empire allemand, le dernier venu, mais non le moindre des grands États européens, né de nos fautes, de nos revers, et de la persévérance d’un Guillaume 1er, aidé par le génie d’un Bismarck. La Confédération germanique, que remplaça, en 1867, la Fédération de l’Allemagne du Nord, appuyée sur une Union douanière, ne comptait guère comme facteur économique. La Prusse, le principal de ses élémens, celui autour duquel tous les autres devaient s’agglomérer, était, vers le milieu du XIXe siècle, un État agricole plutôt qu’industriel. Mais, au lendemain de la guerre de 1870, la scène changea brusquement. Des industries puissantes s’organisèrent : les deux centres principaux en furent : la Silésie, à l’Est ; la Westphalie, le pays rhénan et le bassin de la Sarre, à l’Ouest. Les entreprises houillères et métallurgiques qui existaient se développèrent avec fougue ; de nouvelles créations surgirent de toutes parts. Les financiers allemands, enivrés eux aussi par les victoires militaires, éblouis par la pluie d’or des cinq milliards, se lancèrent à corps perdu dans le tourbillon qui aboutit au krach de 1873, aussi meurtrier à Berlin qu’à Vienne. Nombre de banques suspendirent leurs paiemens ; beaucoup d’usines qu’elles commanditaient fermèrent leurs portes. Il fallut des années pour réparer le désastre et rendre la confiance aux financiers et au public. Néanmoins, on se remit à la tâche. Le gouvernement prussien, tout entier à son programme d’unification, racheta presque toutes les lignes de chemins de fer existant sur son territoire, en construisit de nouvelles et constitua un réseau de plus de 30 000 kilomètres, auquel il chercha à donner le maximum d’efficacité pour stimuler de son mieux l’industrie nationale : d’une part, il poussait les embranchemens dans toutes les directions où les usines et les fabriques en avaient besoin ; de l’autre, il mettait en vigueur des tarifs habilement combinés en vue de faciliter l’arrivée des matières premières aux usines de transformation, de favoriser l’exportation des produits fabriqués et d’amener au plus bas prix possible dans les ports le fret destiné aux compagnies de navigation nationales, dont l’essor a été aussi rapide que celui des industries terrestres. Grâce à cette politique intelligente, les marchés allemands, celui de Berlin en première ligne, reprirent une grande importance : aux environs de 1880, ce dernier avait conquis une place éminente en Europe, notamment en ce qui concerne les émissions de fonds internationaux. Mais alors le parti agrarien, si écouté dans les conseils des Hohenzollern, fit sentir son influence sur l’orientation économique de l’Empire : ligué avec les grands industriels, il convertit Bismarck aux idées protectionnistes, et commença contre les marchés des valeurs mobilières une campagne acharnée, qui, en des étapes successives, a provoqué une législation de plus en plus hostile à la bourse, destructive des marchés à terme, et restrictive, par conséquent, des transactions. Depuis ce moment, les places de Berlin et de Francfort ont beaucoup perdu de leur suprématie au point de vue des affaires financières internationales, qui sont demeurées l’apanage de Londres et de Paris, de cette dernière ville surtout, après que la guerre du Transvaal eut ébranlé le crédit anglais et imposé au Royaume-Uni une épreuve, dont les effets désastreux commencent seulement à s’atténuer aujourd’hui. Ce n’est que tout récemment que le gouvernement allemand, ouvrant enfin les yeux à l’évidence, a reconnu le tort qu’il avait causé au pays par la campagne anti-boursière, et que le chancelier de Bülow a déposé un projet de loi qui supprime une partie des restrictions imposées maladroitement à la liberté des échanges.

Mais si le rôle financier de Berlin a diminué, la force économique de l’Allemagne n’a pas fait de même. Grâce au merveilleux essor de sa population, qui, en moins de quarante ans, a passé de 40 à 60 millions d’âmes, elle a mis en pleine valeur ses gisemens de houille et de fer, et organisé une industrie sidérurgique qui occupe le second rang dans le monde, après les États-Unis. A côté d’elle, l’industrie électrique sous toutes ses formes, celle des produits chimiques, de la soie, des tissus, et vingt autres se sont développées de la manière la plus remarquable, si bien que la production agricole est devenue insuffisante pour nourrir ces millions d’ouvriers, que les objets fabriqués de toute sorte, et non plus les céréales, forment aujourd’hui le fond de l’exportation, et que l’Allemagne est devenue une puissance essentiellement industrielle, avec les avantages et aussi les difficultés que comporte ce régime.

Ce sont ces dernières qu’il faut rappeler ici, parce qu’elles ont amené les phénomènes de 1907, identiques en grande partie à ceux qui étaient déjà apparus au commencement du XXe siècle, après la période brillante qui avait clos le XIXe et avait trouvé son apogée vers 1900, au moment, ou plutôt à la veille de l’Exposition universelle de Paris. Alors déjà, l’Europe avait connu la réaction inévitable qui suit les années de grande prospérité, la baisse des matières premières, des métaux, des actions de sociétés dont l’activité et les bénéfices dépendent précisément de l’état général des marchés. Les cours poussés au-delà des bornes raisonnables, aux heures où le public s’imagine que rien ne se mettra en travers de l’expansion indéfinie des forces productrices, s’abaissèrent à un niveau déprécié quand l’horizon sembla fermé et que tout le monde se laissa aller au découragement. L’Allemagne fut durement éprouvée en 1901 : les commandes se firent rares, des entreprises mal conçues et mal dirigées s’écroulèrent, entraînant même dans leur chute une banque importante de Leipzig. Cependant, la structure de l’édifice était devenue plus solide qu’en 1873 et la résistance opposée fut tout autre. Peu à peu le mal s’atténua ; les élémens de vitalité qui abondaient reprirent le dessus ; les entreprises viables fortifièrent leur situation, s’unirent dans certains cas. Les cartels, si persévérans dans leurs efforts pour syndiquer les producteurs des divers ordres, réglementer les prix et assurer les débouchés, aidèrent l’industrie à traverser les années difficiles : aussi, lorsque l’oscillation en sens inverse se dessina et que vers 1906 l’activité redevint intense dans toutes les directions, l’Allemagne se trouvait-elle armée de pied en cap et prête à profiter de ce que sa langue désigne du nom de « conjonction, » c’est-à-dire la réunion des divers élémens qui assurent et caractérisent une époque de prospérité. Beaucoup de ses entreprises d’ailleurs, il est essentiel de le remarquer, n’avaient pas cessé, même pendant la dépression, de travailler avec fruit et de distribuer des dividendes à leurs actionnaires. Celui de la « Laura, » grand producteur de charbons, de fer et d’acier en Silésie, n’est pas descendu au-dessous de 10 p. 100 depuis cinq ans. Celui de la Bochumer, l’une des principales sociétés westphaliennes, n’a pas été inférieur à 7 p. 100 depuis 1902, et a dépassé 16 p. 100 l’an dernier. Le Phœnix, autre entreprise minière et métallurgique, a distribué 17 p. 100. Nous pourrions multiplier ces citations. Nous constaterions que le nombre de compagnies puissantes, dotées de réserves considérables, ayant eu la sagesse de pratiquer de larges amortissemens, va en augmentant et que, dans son ensemble, l’Allemagne industrielle paraît de plus en plus capable de dominer les circonstances adverses : 1907 a marqué sous ce rapport un progrès sur 1901. Les défaillances ont été moins nombreuses, et, en dépit de sombres prédictions, le défilé parait franchi. Il est probable que, si le péril aigu est écarté, l’ère des difficultés n’en est pas moins ouverte et se prolongera ; mais il n’y a pas là autre chose qu’un phénomène régulier d’alternance. Les mesures les plus sages, les organisations les plus savantes peuvent en atténuer l’intensité ; elles ne sauraient le supprimer.


II

Parmi les rouages de ce vaste mécanisme, il en est un qui doit nous occuper tout d’abord, parce qu’il a joué et joue un rôle primordial dans l’évolution contemporaine du pays : c’est la banque. Tout le monde parle, et atout propos, de ces établissemens, dont plusieurs rayonnent en dehors même des frontières nationales, après avoir grandi avec une vitesse égale à celle des industries auxquelles ils sont intimement liés. Dès le début de l’Empire, ils avaient mis leurs forces au service des sociétés nouvelles qui avaient besoin de capitaux et de crédit. Encouragés par le gouvernement impérial, qui sentait tout le prix de l’appui que les organismes financiers pouvaient et devaient donner aux créations de l’industrie et aux relations commerciales, ils évoluèrent avec une rapidité telle qu’il faudrait en refaire constamment l’histoire, à quelques années d’intervalle, pour tenir le lecteur au courant[2]. Les augmentations de capital se sont succédé, à de certains momens, pour ainsi dire sans interruption : elles ont été accompagnées d’un accroissement parallèle des réserves, dont une partie a été constituée au moyen de la prime payée par les souscripteurs d’actions nouvelles.

Au premier rang se trouve la Banque de l’Empire, fondée en 1875, le premier et principal institut d’émission du pays, destiné, dans un avenir plus ou moins prochain, à concentrer entre ses mains le monopole des billets de banque. Seules, les banques de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg et de Bade conservent encore, à côté d’elle, le droit de créer des billets ; mais la circulation des quatre établissemens réunis ne représente guère que le dixième de celle de la Reichsbank[3], qui est désormais maîtresse de régler à son gré les taux de l’escompte et de gouverner le marché monétaire, conformément au programme que lui a tracé sa charte constitutive. Son privilège, déjà deux fois renouvelé en 1890 et en 1900, ne lui est chaque fois consenti que pour dix ans ; et chaque fois le gouvernement exige une part plus grande dans les bénéfices, dont les actionnaires ne touchent actuellement que le quart. Avant partage, un modeste intérêt de 3 1/2 p. 100 leur est servi sur leur capital de 180 millions de marks, supérieur de 25 p. 100 à celui de la Banque de France. Le système d’émission de la Reichsbank est simple : elle est autorisée à créer trois fois plus de billets qu’elle n’a d’espèces en caisse, à condition que l’écart entre ces deux chiffres soit couvert par un portefeuille d’effets de commerce ; lorsque sa circulation dépasse le montant du métal augmenté d’une somme fixée par la loi qui s’appelle le contingent et qui est d’environ un demi-milliard de marks, elle paie un impôt de 5 p. 100 sur l’excédent. Le législateur a pensé, d’après l’expérience acquise, que cette faculté donnée à la banque d’avoir une circulation triple de son avoir métallique était suffisante pour les besoins du pays, et il a mis un frein à la création excessive de papier non couvert par des espèces en imposant la taxe de 5 p. 100 à partir d’un certain niveau. En effet la Reichsbank et les autres instituts d’émission ne sont amenés à créer et à maintenir en circulation des billets pour un montant qui dépasse leur encaisse et leur contingent, que si le taux d’escompte est d’au moins 5 p. 100, limite au-dessous de laquelle ils travailleraient à perte.

Ces détails sont importans à connaître, car la Reichsbank est le pivot des affaires en Allemagne, comme la Banque de France l’est pour les nôtres. Et, bien que le système démission et l’organisation des deux établissemens soient très différens, ils jouent l’un et l’autre un rôle primordial : c’est vers eux que tous les regards se tournent en temps de crise, c’est sur leur conduite que les autres banques du pays règlent la leur, c’est elles qui déterminent ou du moins qui indiquent, par la fixation de leurs taux d’escompte et d’avances, le prix du loyer des capitaux. Or toute crise se traduit par une élévation de ce loyer, qui est le baromètre de la situation économique.

La caractéristique de l’année 1907 a été en Allemagne, comme dans le reste du monde, un renchérissement extrême des taux d’intérêt. Ce renchérissement s’est marqué tout d’abord dans le prix des capitaux flottans, c’est-à-dire de ceux qui s’emploient en escompte de papier de commerce, en avances sur titres, en reports à la Bourse. Ces capitaux sont ceux dont le prix subit les oscillations les plus vives et traduit le mieux la situation générale. Le fait que les possesseurs ne s’en dessaisissent que pour une courte période leur permet de modifier incessamment les conditions auxquelles ils les prêtent ; au contraire, les taux des placemens faits à plus longue échéance ne sont pas susceptibles de variations aussi brusques : ils finissent cependant, lorsque la période de cherté des capitaux flottans se prolonge, par être influencés à leur tour, et cela dans l’ordre suivant. Les placemens en valeurs mobilières à revenu fixe, fonds d’État, obligations industrielles de toute nature, sont les seconds à se ressentir de la cherté de l’argent ; comme ces titres se négocient aisément sur des marchés considérables et donnent lieu à des échanges constans, ils subissent au bout de quelque temps le contre-coup de la hausse des taux d’escompte, c’est-à-dire qu’ils baissent. Les actions de banques et d’entreprises commerciales ou industrielles ne suivent pas aussi vite la même marche, parce que le revenu en est plus incertain et que, dans quelques cas, il peut même s’accroître par suite du renchérissement de l’argent. Quant aux placemens fonciers, ils sont les derniers à voir leur taux se modifier : faits en général pour une très longue durée, ils se règlent d’après la moyenne des probabilités d’une période de beaucoup d’années. Aussi voit-on, en temps de crise, le marché des immeubles moins affecté que celui des valeurs mobilières. Cependant, l’organisation moderne du crédit a mobilisé en partie ce domaine, particulièrement celui qui est constitué par les maisons urbaines, sous forme d’obligations hypothécaires : celles-ci étant des valeurs mobilières participent dans une certaine mesure aux fluctuations de ces dernières et traduisent alors, par leurs propres écarts, les changemens survenus dans le marché des capitaux.

Le taux d’escompte moyen de la Banque de l’Empire allemand s’est élevé de 3,14 pour 100 en 1895 par degrés jusqu’à 5,33 en 1900 : il est redescendu à 3,32 en 1902 et s’est relevé jusqu’à 5 pour 100 en 1906 et 6,03 pour 100 en 1907. Les variations de l’année 1907 ont été les suivantes : de7, puis fi pour 100 en janvier, le taux s’est abaissé à 5 et demi en avril, est resté à ce niveau jusqu’en octobre ; il s’est alors brusquement élevé à 6 et demi, puis à 7 et demi pour 100 en novembre. Ce n’est qu’en janvier 1908 qu’il est redescendu à fi et demi, puis à 6 pour 100. En même temps que les taux s’élevaient, la quantité des billets émis croissait. La limite au-delà de laquelle la Reichsbank paie à l’Etat un impôt de 5 pour 100, a été presque constamment dépassée en 1907. Le droit de timbre sur les effets de commerce, qui donne la mesure de l’activité des transactions, a augmenté de mois en mois ; les huit premiers mois de 1907 indiquent de ce chef une majoration de 9, 38 pour 100 sur la même période de 1906, qui avait elle-même dépassé la précédente de plus de 10 pour 100.

Toutes les indications étaient concordantes, et la seule inspection des bilans que la Reichsbank public quatre fois par mois avertissait le monde des affaires de la situation. Celle-ci ne pouvait évidemment se prolonger : bien qu’on n’ait pas payé à Berlin les taux extravagans que les câbles de New-York nous annonçaient à chaque instant avoir été pratiqués sur les places américaines, l’escompte s’y maintenait à des hauteurs que personne n’eût osé prédire il y a une dizaine d’années. Un point à noter a été la hausse des changes étrangers ou, ce qui revient au même, la baisse du papier allemand sur les autres places : ainsi à Paris on a pu acheter un effet de 1 000 marks au prix de 1 224 francs, alors que 1 000 marks de monnaie allemande contiennent 1 234 francs d’or. La confiance de l’étranger dans le maintien de l’étalon d’or en Allemagne, ou plutôt dans la possibilité d’y obtenir à tout moment le paiement de ses créances en or, a donc paru atteinte. Cependant la Banque impériale est légalement obligée de rembourser ses billets en or ; ce métal est la seule monnaie libératoire : mais la crainte qu’éprouvent les autres banques de déplaire à l’établissement central en lui demandant du métal jaune empêche l’exportation de numéraire, qui serait cependant le vrai moyen de ramener les changes à leur niveau normal.

Ce côté monétaire de la crise méritait d’être signalé, car il a joué un rôle en augmentant la perplexité des capitalistes étrangers, qui hésitaient à envoyer leurs fonds en Allemagne pour deux raisons : la première, qu’ils éprouvaient des doutes sur la solidité de leurs débiteurs, et la seconde qu’ils se sont demandé en outre si, à un moment donné, les paiemens en or ne seraient pas suspendus. Il s’est passé en 1907, quoique à un degré moindre, quelque chose d’analogue à ce dont nous avions été les témoins en 1893 aux États-Unis : les dispositions du Congrès de Washington, qui semblait vouloir à tout prix persévérer dans sa politique argentiste et relever le cours du métal blanc, avaient alors fait craindre à l’Europe que le dollar ne cessât d’être un poids déterminé d’or. Beaucoup de porteurs de valeurs américaines se hâtèrent de les vendre, pour échapper à la dépréciation de l’étalon monétaire dont ils se croyaient menacés. En 1907, malgré les discours prononcés au Reichstag par certains agrariens toujours entichés de bimétallisme, il n’a pas été sérieusement question de porter atteinte à la qualité du mark impérial, qui, plus que jamais, demeure un lingot d’or : mais, au cours de la panique, ce doute est venu s’ajouter aux autres et redoubler, vis-à-vis de l’Allemagne, la méfiance déjà grande des capitalistes mal renseignés.

Comment se comportaient en même temps les autres établissemens de banque, comment leur situation apparaissait-elle au milieu de la tourmente, dans quelle mesure pouvaient-ils continuer à rendre service à leur clientèle ? C’est ce qu’il convient d’examiner maintenant.


III

Les banques particulières ne jouent pas dans la vie économique de l’Allemagne un rôle inférieur à celui de la Reichsbank. Celle-ci a pour fonctions essentielles de régulariser la circulation fiduciaire, de veiller à l’intégrité de l’étalon monétaire et de faciliter aux diverses parties de l’Empire le règlement de leurs comptes : elle constitue une vaste chambre de compensation qui, avec ses 500 succursales et bureaux, donne à chacun le moyen de verser gratuitement toute somme au crédit d’un autre client. Elle dispense aussi dans une certaine mesure le crédit, puisque, au moyen de ses billets, elle escompte des traites et consent des avances ; elle vient enfin en aide au Trésor dont elle a presque constamment, depuis quelques années, des bons à court ternie en portefeuille. Mais les véritables réservoirs du crédit sont les banques, que la terminologie allemande désigne très : justement du nom de Kredîtbanken, les distinguant ainsi des banques d’émission (Zettelbanken) et des banques foncières (Hypothekenbanken). Ces établissemens sont en contact direct avec les commerçans et les industriels, dont ils prennent le papier : leurs ressources proviennent de leurs capitaux de fondation, de leurs réserves et de leurs dépôts. Ces derniers n’ont pas encore atteint en Allemagne de chiffres comparables à ceux des Etats-Unis ni de l’Angleterre : ils seraient cependant assez considérables pour justifier l’existence de banques dont la fonction exclusive serait de les recevoir et de les faire fructifier, comme les Joint stock banks anglaises, ou le Crédit lyonnais à Paris. Néanmoins nous ne voyons pas encore les établissemens de dépôts former une catégorie spéciale dans la classification des banques d’outre-Rhin.

Cela tient surtout à ce que, dans la rapidité de leur croissance, celles-ci n’ont pas eu le loisir de se spécialiser. Les hommes éminens qui les dirigent ont appliqué leur énergie à la création de l’outillage économique, et ils ont eu besoin d’avoir directement sous la main le plus de ressources possible, qu’ils préféraient ne pas voir se détourner vers des caisses, où elles auraient été moins directement sous leur contrôle. Ce sont donc, en dehors des caisses d’épargne gouvernementales, les banques dites de crédit qui reçoivent les dépôts du public : à la fin de 1906, les 45 principales en avaient pour 1 811 millions de marks ; en outre, elles devaient à des créanciers en compte courant 3 453 millions. Cet ensemble imposant de ressources avait reçu des emplois dont le tableau ci-joint, qui résume les chiffres essentiels des bilans des 9 grandes banques de Berlin et des 36 plus importantes du reste de l’Empire, indique la nature :


ACTIF Millions de marks PASSIF Millions de marks
Encaisse 694 Capital actions 2 199
Effets de commerce 2 087 Réserves 542
Titres 607 Dépôts 1 811
Reports et avances 1 227 Créditeurs 3 453
Participations 342 Acceptations 1 607
Commandites 369 Divers 20
Débiteurs 4 306
Total 9 632 Total 9 632

Les chiffres mettent en relief d’une façon saisissante le rôle joué par les banques de crédit. Ils appellent diverses observations. Tout d’abord, on est frappé de la grandeur du capital et des réserves, ainsi que de la proportion de ces dernières, qui représentent le quart des capitaux versés : toutes les actions sont d’ailleurs entièrement libérées, contrairement à ce qui se passe en Angleterre où, sur la plupart des actions des banques de dépôt, il n’a été versé qu’une fraction par les actionnaires, toujours responsables du solde. Plusieurs de nos sociétés de crédit françaises, notamment la Société générale et le Crédit industriel et commercial, sont organisées sur la même base, c’est-à-dire avec des actions libérées partiellement. Le chiffre du capital et des réserves des banques allemandes dépasse de 50 pour 100 celui des dépôts proprement dits ; il représente plus de la moitié des sommes dues aux créanciers de diverse nature, et 40 pour 100 de la totalité des engagemens de ces établissements, si l’on y comprend leurs acceptations, c’est-à-dire leurs promesses d’acquitter à échéance déterminée les traites fournies sur eux par leurs cliens. Les emplois faits par les banques des ressources mises à leur disposition consistent pour un sixième à peu près en titres, participations et commandites. Ce sont là, dans une certaine mesure, des immobilisations ; cependant, certains titres pourraient être réalisés plus ou moins aisément à la bourse. Les cinq autres sixièmes sont représentés par l’encaisse, c’est-à-dire le métal, les billets et aussi les sommes dont chaque établissement est créditeur à vue à la Reichsbank ou chez des confrères ; par un portefeuille d’effets de commerce qui peuvent, en partie tout au moins, être réescomptés à la Reichsbank, laquelle donnerait des billets en échange du papier à échéance plus ou moins courte, et enfin par les débiteurs, qui absorbent près de la moitié de l’actif. Ces derniers comptes forment le point délicat du bilan des banques allemandes, qui avancent des milliards à des sociétés et à des particuliers dont elles deviennent, sous cette forme indirecte, quelque peu les commanditaires.

L’accroissement considérable des dépôts est d’autant plus significatif que parallèlement ceux des seules caisses d’épargne prussiennes se sont élevés à plus de 8 milliards de marks. En présence de chiffres pareils, on est mal venu à parler de la pauvreté de l’Allemagne et de l’absence d’esprit d’économie chez ses habitans. Ce qui est vrai, c’est qu’au cours des deux dernières années, la position des banques ne s’est pas améliorée sous le rapport des disponibilités immédiates. Les comptes débiteurs ont grossi, non seulement absolument, mais relativement aux autres élémens de l’actif, et, comme nous l’avons expliqué, ils ne représentent pas une ressource liquide. La plus grande partie de ces comptes, les trois quarts environ, sont couverts par des gages, mais ceux-ci ne sont pas toujours aisément réalisables. L’augmentation des reports indique que les banques ont étendu l’appui qu’elles donnent aux bourses, qui ont d’autant plus besoin d’elles que les lois allemandes interdisent, dans beaucoup de cas, les négociations à terme, et que les acheteurs an comptant demandent des avances qui les aident à lever leurs titres. Dans l’ensemble, les bilans de fin 1906 indiquaient l’excessive activité de la vie économique et donnaient un avertissement qui, joint au renchérissement de l’argent, signalait l’approche des temps difficiles.

Les relations entre les banques et les sociétés industrielles sont particulièrement intimes et suivies. Autour de chacune des principales banques gravitent une série d’entreprises minières, métallurgiques, électriques et autres qu’elle a fondées, appuyées, ou développées, et à la vie desquelles elle est étroitement liée. Elle leur fournit le fonds de roulement nécessaire, assure, le cas échéant, leurs augmentations de capital, le placement de leurs obligations : si le public n’est pas disposé à acquérir ces litres, la banque intéressée augmente ses avances en compte courant. Ces diverses opérations se font sur une grande échelle, d’autant plus que les banques, si puissantes déjà par elles-mêmes, — une d’entre elles, la Deutsche Bank, a 200 millions de marks de capital et 100 millions de réserve, ensemble 37" » millions de francs, soit 25 de plus que le Crédit lyonnais, — ne sont pas restées isolées et se sont presque toutes groupées, de façon à centraliser plus fortement encore ce que les Anglais appellent la puissance bancaire, banking power.

Tantôt plusieurs banques ont fusionné ; tantôt une banque de la capitale a absorbé un certain nombre d’établissemens provinciaux ; parfois elle les a commandités, de façon à en être maîtresse, tout en laissant subsister, en façade, leur autonomie apparente ; souvent, dans les derniers temps, des établissemens, déjà très puissans par eux-mêmes, ont établi entre eux une communauté d’intérêts, en s’assurant par exemple un partage réciproque de bénéfices, en échangeant des administrateurs et en convenant de s’intéresser l’un l’autre aux affaires conclues par chacun deux.

Parallèlement, les industries se sont agglomérées ; il y a eu surtout réunion de forges, fonderies, hauts fourneaux avec des houillères. La nécessité de s’assurer les tonnages formidables de combustible qu’exigent les usines modernes et, dans beaucoup de cas, le désir d’échapper au joug du syndicat des charbons et des cokes, ont poussé un grand nombre de fabricans à fusionner leurs entreprises avec celle des producteurs de houille. Ils ont ainsi organisé des entreprises mixtes (gemischte werke) qui se suffisent à elles-mêmes, puisqu’elles possèdent le charbon, le minerai et les installations nécessaires pour fondre, laminer et souvent transformer le fer en acier.

Les administrateurs des banques sont aussi à la tête des affaires industrielles, et, si, dans certains cas, des abus ont été signalés, si on a constaté par exemple la présence d’une même personne dans une vingtaine de conseils, il n’en est pas moins vrai que cette liaison intime des deux facteurs a contribué efficacement à l’essor du pays. Une industrie gigantesque n’aurait pu se créer en un quart de siècle sans l’appui qu’elle a trouvé chez les financiers, sans une collaboration de chaque jour qui permettait aux directeurs des banques, responsables de l’emploi des capitaux de leurs actionnaires et de leurs déposans, de suivre pas à pas les travaux des mines, les constructions d’usines, l’organisation des débouchés, et la conclusion de traités entre les divers groupes. On sait l’importance capitale que ces ententes ont prise : l’Allemagne est la terre classique des cartels, c’est-à-dire des arrangemens entre industriels qui réglementent la production, en particulier du charbon, du coke, du fer et de l’acier : l’intervention des financiers dans ces négociations en a plus d’une fois assuré le succès.

L’examen de la situation des banques allemandes de crédit permet de comprendre ce qui s’est passé au cours de l’année dernière et d’expliquer le phénomène en apparence bizarre du commerce et de l’industrie prospérant, alors que les capitaux se raréfiaient et que les valeurs mobilières ne cessaient de baisser à la Bourse. Au moment même où forges, aciéries, houillères, publiaient des bilans réjouissans et distribuaient de gros dividendes, leurs bailleurs de fonds éprouvaient de vives inquiétudes et se demandaient, dans beaucoup de cas, comment ils continueraient à leur venir en aide. Quant au public qui avait acheté les actions de ces entreprises sur la connaissance ou dans l’attente des résultats brillans de leur activité, il n’avait pas, dans beaucoup de cas, les ressources nécessaires pour payer ce qu’il avait acheté, et il était obligé de se défaire à tout prix de valeurs d’un revenu satisfaisant, et qui, pour un capitaliste véritable, eussent constitué de bons emplois.

On ne saurait donner une idée complète du système de banque allemand sans parler des banques hypothécaires, qui ont pour mission de distribuer le crédit foncier, c’est-à-dire de faire des avances aux propriétaires d’immeubles urbains et ruraux. Leur rôle a été considérable, en particulier dans les villes, qui ont pris depuis 1870 un développement si rapide. L’Allemagne est le pays d’Europe qui possède le plus de grands centres : elle comptait, au 1er décembre 1905, 41 villes de plus de 100 000 habitans ; il a fallu construire sans relâche pour loger une population qui se multipliait et qui se groupait autour des mines et des usines. Le capital nécessaire a été fourni en grande partie par des établissemens spéciaux. Contrairement à ce qui se passe chez nous où, en dehors des particuliers, une seule grande société, le Crédit foncier de France, offre aux emprunteurs sur hypothèque les sommes dont ils ont besoin, c’est une nombreuse catégorie de caisses qui sont ici à leur disposition. Nous ne ferons que mentionner les associations de grands propriétaires qui, sous le nom de Landschaften, ont organisé depuis longtemps le crédit territorial mutuel, et les Landbanken et Landkassen qui fournissent des ressources à la propriété moyenne en créant des lettres de gage. Nous mentionnerons plus spécialement les banques par actions, qui, sous le nom de Hypothekenbanken, sont constituées avec des capitaux considérables et se procurent ensuite, au moyen de l’émission d’obligations, les milliards qu’elles avancent aux propriétaires[4]. Au 31 décembre 1906, les 37 principales banques hypothécaires, dont le capital atteignait près de 800 millions de marks, soit un milliard de francs avaient des créances pour 9092 millions de marks et pour 8775 millions d’obligations en circulation. Ces chiffres représentaient un progrès d’environ 20 pour 100 en quatre ans et le triple à peu près de ceux qui leur correspondent dans le bilan du Crédit foncier de France.


IV

L’industrie allemande a été, plus encore que la banque, le facteur déterminant des progrès réalisés par nos voisins ; elle a fixé l’attention du monde et provoqué la jalousie des Anglais, qui ont trouvé en elle leur plus redoutable concurrent européen. Nous avons déjà, dans les pages qui précèdent, indiqué à grands traits l’évolution rapide qui, en un quart de siècle, a fait de l’Allemagne le second État industriel du globe, au moins en ce qui concerne l’industrie sidérurgique, laquelle sert en général de point de comparaison. Elle produit en ce moment environ 12 millions de tonnes de fer et 175 millions de tonnes de charbon, c’est-à-dire la moitié à peu près de ce que fournissent les États-Unis. Déjà, en 1903, la production de fer avait dépassé celle de l’Angleterre ; elle est supérieure à celle du reste du monde, Amérique et Royaume-Uni exceptés. L’Allemagne exporte beaucoup ; elle obtient ainsi les moyens d’acquitter les énormes importations qu’enregistrent chaque année les douanes impériales, et qui se sont élevées de 4 milliards 3/4 de marks, en 1897, à 7 milliards et demi, en 1906. Dans la même période, les exportations ont passé de 3 600 millions à 6 120 millions, croissant ainsi de 69 pour 100. Parmi les exportations, nous relevons celles de fonte, de minerai de fer, de charbon, de cimens, de produits chimiques. Pour ces derniers toutefois, des plaintes s’élèvent parmi les intéressés au sujet des nouveaux tarifs et des traités de commerce, qui, disent-ils, ne la protègent pas assez contre la concurrence étrangère ; mais cela n’a pas empêché les fabriques de cet ordre, réunies en trois groupes principaux et fortes de leur entente, de continuer à réaliser des bénéfices formidables. D’une façon générale, les dividendes répartis pour la dernière année ont été, dans beaucoup de cas, les plus élevés que les actionnaires aient jamais touchés. En voici quelques exemptes : parmi les houillères et fonderies, la Bismarck Hutte a distribué 25 contre 22 pour 100 l’année précédente, l’Union de Bochum 16 2/3 contre 15 ; la Harpener, 12 contre 11 ; Hösch 18 contre 15 ; Phénix 17 contre 15 ; les aciéries rhénanes 15 contre 12 ; les usines à tuyaux de Mannesman 12 contre 5 ; les houillères Frédéric 16 contre 10 ; les usines Mannstädt 20 contre 14 ; les Vanderzyften 16 au lieu de 13. L’industrie des machines n’a pas été moins brillante : Archimedes distribue 11 au lieu de 7 et demi ; Egestorff 25 au lieu de 20 ; Kappel 24 au lieu de 16 ; Kirchner 15 au lieu de 12 ; la fabrique de wagons de Dusseldorff 22 au lieu de 19 ; la fabrique de matériel de chemins de fer de Görlitz 20 au lieu de 18. Dans le département électrique, nous voyons la Société générale d’électricité répartir 12 au lieu de 11 pour 100 ; Siemens et Halske et la Société d’électricité de Berlin passer chacun de 10 à 11. Les statistiques indiquent des résultats analogues pour les industries textiles et les cimens, à l’exception de ceux de Silésie.

Cette prospérité explique pourquoi, alors que les bourses accusaient déjà une lassitude extrême, les industriels n’en continuaient pas moins à recueillir de nouveaux capitaux. Au cours des onze premiers mois de 4907, il a encore été créé pour 1 222 millions de titres de cette nature, c’est-à-dire un dixième de moins seulement que pendant la période correspondante de 1906. Les émissions d’autres titres n’ont guère porté que sur des emprunts d’État et de villes, qui avaient besoin de fonds à tout prix pour équilibrer leurs budgets et qui ont dû les céder à des conditions d’intérêt relativement élevées ; même les obligations hypothécaires, dont le débit est, en général, si large en Allemagne, n’ont été admises sur le marché qu’en quantité modique, 51 millions de marks au lieu de 151 millions en 1906.

En présence d’un ensemble d’indications favorables à l’industrie, on doit se demander pourquoi, depuis de si longs mois, il était question de crise et quels symptômes avant-coureurs d’un changement ont pu justifier le pessimisme du monde financier, précisément en ce qui concerne l’avenir de cette industrie. En voici quelques-uns. Les Allemands tiennent une statistique minutieuse de ce qu’ils appellent le marché du travail, qui note, pour chaque centaine d’emplois vacans, le nombre correspondant de demandes. Nous empruntons au Journal de Francfort le tableau qui donne, pour les onze premiers mois de 1906 et de 1907, le relevé de ces demandes pour 100 vacances :


Janvier Février Mars Avril Mai Juin Juillet Août Sept. Octob. Nov.
1906 139 125 102 99 101 102 105 98 91 107 138
1907 126 106 94 97 100 94 115 106 101 123 149

On voit avec quelle rapidité, à la fin de l’année dernière, les demandes de travail ont augmenté : c’est là un signe du ralentissement de l’industrie. D’autre part, les prix fournissaient une indication analogue : depuis la fin de 1902, la moyenne des prix des 22 principaux articles de consommation, relevés par l’Economist de Londres, avait passé de 2 003 à 2 342 fin 1905, à 2 499 fin 1906 et à 2 601 fin mars 1907. Mais alors la courbe change de sens : fin juillet, nous sommes à 2 571 ; fin août à 2 519 ; fin septembre à 2 457 ; fin octobre à 2 414 ; fin novembre à 2 360, ce qui nous ramène à peu près au niveau de l’été 1906. Cette moyenne, bien que significative, n’est d’ailleurs pas une démonstration complète. La chute des cours d’un métal comme le cuivre, qui a été précipité en peu de mois de 2 700 à 1 500 francs la tonne, entre pour une forte part dans le recul. En ce qui concerne l’Allemagne, les prix de la plupart des objets qu’elle produit ont été soumis à de moindres fluctuations qu’ailleurs et que dans son propre passé : l’action régulatrice des syndicats, qui avait empêché les hausses violentes, s’est opposée avec succès à tout effondrement. Les consommateurs se plaignent d’ailleurs de ne pas profiter de l’abaissement des prix, qui, dans le reste du monde, est la caractéristique des époques de réaction, et font observer que les ententes ont jusqu’ici profité presque exclusivement aux producteurs.


V

Il est difficile de présenter un tableau complet de la situation économique de l’Allemagne, sans parler de ses finances publiques, bien que la question budgétaire soit loin d’être en première ligne parmi celles qui occupent l’opinion, et que les impôts soient infiniment moins lourds chez nos voisins qu’en France. Il n’en est pas moins certain que le budget impérial croît d’année en année, et que ceux des États confédérés, dont la réunion forme l’Empire, suivent la même marche. Nous n’en voulons d’autre preuve que les emprunts à jet continu des divers gouvernemens ; l’Empire et la Prusse en particulier grossissent pour ainsi dire régulièrement chaque année leur dette, dont le chiffre dépasse 4 milliards de marks pour le premier, et 8 pour la seconde. Il est vrai que la valeur des chemins de fer prussiens peut être considérée comme étant au moins double du capital des emprunts, dont le service n’exige pas plus de la moitié du produit net de l’exploitation ; mais un État qui possède et administre 32 000 kilomètres de voies ferrées, ne peut jamais clore son compte de premier établissement ; et c’est là, soit dit en passant, un des argumens les plus forts à opposer au système des chemins de fer d’État. Quant à l’Empire, ses dépenses militaires et surtout navales ne s’arrêtent pas ; on sait avec quelle énergie l’empereur Guillaume veut mettre la flotte allemande au second, peut-être au premier rang parmi celles du monde : les crédits de l’office de la marine augmentent sans cesse. D’autre part, la contribution de l’État aux rentes d’invalidité et de vieillesse est chaque année plus forte. De tous les côtés, les dépenses s’enflent. Le fonds des invalides, constitué, après la guerre de 1870, au moyen d’une partie de l’indemnité payée par la France, a beau être entamé tous les ans de façon à ne plus guère représenter qu’un tiers de ce qu’il était au début : l’équilibre n’est pas obtenu. La constitution permettrait bien de l’établir au moyen de contributions, dites matriculaires, c’est-ù-dire proportionnelles à la population, versées au trésor central par les États confédérés : mais le chancelier n’aime pas à faire sentir trop lourdement à ceux-ci le poids des charges impériales, et il préfère créer des rentes dont les coupons seuls s’inscrivent au budget ordinaire, tandis que le capital réalisé couvre les besoins du budget dit extraordinaire, et qui ne l’est que par la façon dont il est alimenté, mais non par la nature de ses dépenses : celles-ci réapparaissent chaque année avec une régularité inquiétante pour le contribuable. Il faut, malgré tout, de nouvelles ressources aux finances impériales, et depuis quelques années, la préoccupation des secrétaires d’État qui se succèdent à l’office du Trésor est de trouver des impôts qui comblent, au moins en partie, les déficits chroniques.

L’Empire a trois sources de revenu : celui qu’il tire de son patrimoine, les taxes prélevées en vertu de lois votées par le Parlement, enfin les contributions que la Constitution de 1871 l’autorise à demander aux royaumes, principautés, duchés et villes, dont la réunion forme l’Allemagne. Le patrimoine impérial, très inférieur à celui de plusieurs des royaumes confédérés, ne se compose que des chemins de fer d’Alsace-Lorraine ; l’exploitation de ces lignes, jointe à celle du réseau luxembourgeois qui, en vertu de traités, est assurée par la direction générale de Strasbourg, laisse en ce moment un excédent net d’une trentaine de millions de marks ; il faut y joindre les 3 millions de bénéfices que donne l’imprimerie impériale, une centaine de millions d’excédent des recettes sur les dépenses de l’administration des postes et télégraphes, une vingtaine de millions qui représentent la part du Trésor dans les bénéfices de la Banque de l’Empire, et la taxe prélevée par lui sur la circulation de billets. L’ensemble de ces revenus s’élève à plus de 150 millions et dépasse ainsi la somme requise pour le service annuel de la Dette. On pourrait y faire figurer les revenus du fonds des invalides. Mais les sommes provenant des intérêts et de la réalisation successive du capital de ce fonds ayant une destination spéciale, il vaut mieux ne pas les comprendre dans le compte budgétaire général.

La seconde catégorie des revenus impériaux, de beaucoup la plus considérable, est celle qui est tirée des impôts. Jusqu’ici, ces impôts ont été exclusivement de la catégorie de ceux que nous nommons indirects, et qu’il est plus exact d’appeler impôts frappant la consommation et la circulation des biens. C’est l’aliment principal du budget, à qui, pour l’exercice en cours, il fournit 1 200 millions de marks, soit 1 milliard et demi de francs. La moitié de cette somme provient des douanes, qui ont un caractère à la fois fiscal et protecteur : les taxes sur un certain nombre de produits étrangers, comme le thé, le café, le pétrole, rentrent dans la première catégorie ; les droits très élevés qui frappent d’une part les objets fabriqués et certaines matières premières, d’autre part le bétail, la viande, les céréales, affirment la politique protectionniste à laquelle l’Allemagne s’est nettement ralliée depuis la fameuse évolution de M. de Bismarck en 1879, et qu’elle n’a cessé depuis lors d’accentuer. Sous le gouvernement du chancelier de Caprivi, des traités de commerce furent conclus avec presque toutes les puissances, ce qui donna à la politique douanière, entre 1890 et 1904, échéance de la plupart de ces conventions, une stabilité et une modération relatives ; mais depuis lors, le relèvement des droits paraît être le programme, dont on s’écarte d’autant moins qu’il aide à alimenter les caisses publiques ; il contribue singulièrement au renchérissement de la vie, et soulève des plaintes très vives parmi les ouvriers et les paysans.

En dehors des recettes douanières, l’Empire perçoit des taxes intérieures sur le tabac, le sucre, le sel, l’alcool, la bière, dont le total atteint un demi-milliard de francs environ. C’est ici que se trouve pour le fisc une sorte de réserve latente, qu’une comparaison de la situation de nos voisins avec la nôtre, si étrangement chargée en ces matières, met bien en lumière. Pour ne parler que du tabac et de l’alcool, ces deux objets ne fournissent guère à l’Allemagne que le tiers des ressources que la France en obtient. Mais de l’autre côté du Rhin on ne paie pas l’impôt aussi aisément que chez nous : les tentatives faites, à diverses reprises, pour établir le monopole des tabacs ou même pour augmenter dans une proportion notable les droits existans, ont échoué.

Les autres impôts impériaux frappent les titres, les effets de commerce, les opérations de bourse, les connaissemens, les lettres de voiture, les automobiles, les tantièmes des administrateurs de sociétés anonymes, les billets de loterie, et, depuis 1907, pour la première fois, les successions autres que celles qui sont dévolues aux enfans ou aux conjoints. L’établissement de cette taxe successorale marque une évolution importante dans la politique financière allemande. Jusque-là l’Empire ne percevait pas d’impôts directs, réservés par une sorte d’accord tacite, aux États particuliers, qui ont, pour la plupart, établi un impôt sur le revenu, augmenté parfois d’un impôt complémentaire sur le capital. Certains théoriciens estiment que l’impôt sur les successions ne doit pas être rangé parmi les impôts directs : il n’en est pas moins au premier chef une charge sur la propriété et se distingue donc nettement des autres taxes qui jusqu’ici alimentaient le Trésor impérial.

Mais, même avec cette ressource nouvelle, le budget ordinaire est loin de s’équilibrer, et 300 millions de marks sont demandés, à titre de contributions matriculaires, aux États confédérés, parmi lesquels la Prusse paie 180 millions et Schaumburg-Lippe 217 000 marks. Ces contributions sont la pomme de discorde perpétuelle entre l’Empire et ses suffragans. A plusieurs reprises, il a été question de les supprimer et d’abandonner à l’Empire la totalité des impôts de consommation, parmi lesquels il répartit encore aux États particuliers ceux qui frappent l’alcool elles droits de timbre. Une des raisons qui ont empêché cette réforme d’aboutir intégralement est que les États particuliers craignent que, le jour où il n’aurait plus à leur demander aucun concours direct, l’Empire ne se lance encore plus dans la voie des dépenses excessives, et que, pour y subvenir, de nouveaux impôts ne soient inévitables.

D’ailleurs aujourd’hui déjà les revenus patrimoniaux, les impôts et les contributions matriculaires réunis ne suffisent pas à couvrir les dépenses : pour les équilibrer, il faut user de l’expédient suprême qui joue un rôle si fâcheux dans les finances des États modernes, l’emprunt. C’est ainsi que le budget allemand 1907-1908 (l’année budgétaire va du 1er avril au 31 mars) n’est bouclé que grâce à une émission de rentes pour un montant de 254 millions de marks, destinés à couvrir le déficit du budget extraordinaire. Celui-ci se compose de dépenses dont la plupart n’ont pas un caractère exceptionnel, et qui, notamment en ce qui concerne la Guerre et la Marine, se représentent chaque année. Mais comme, de par la Constitution, l’Empire n’a le droit d’emprunter qu’en vue de besoins extraordinaires, il classe sous cette rubrique l’excédent de dépenses qu’il ne veut pas alimenter par l’impôt, de peur d’exciter de trop graves mécontentemens. Aussi l’emprunt est-il, dans ses budgets, à l’état endémique : chaque année presque, depuis l’origine, a été marquée par une opération de crédit. La dette contractée ainsi en pleine paix dépasse 5 milliards de francs : elle se compose de rentes perpétuelles 3 et demi et 3 pour 100, et de bons du Trésor à cinq ans, émis récemment au taux de 4 pour 100, sans compter une Dette flottante, c’est-à-dire des bons à court terme dont le chiffre varie constamment. Ce capital relativement considérable a dû être prélevé sur l’épargne indigène, car les porteurs étrangers de rentes allemandes ne sont pas nombreux : de plus, le système d’émissions à jet continu, arrivant sur le marché à des époques souvent très inopportunes, a contribué à empêcher le classement des titres dans les portefeuilles, en tenant toujours les capitalistes sous la menace d’un afflux nouveau de rentes, dont l’offre vient déprécier le cours de celles qui ont été antérieurement souscrites. Aussi le 3 pour 100 est-il coté aux environs de 83, alors que le nôtre est à 96. Pour n’omettre aucun élément de la question, il faut ajouter que la valeur du capital, ou, en d’autres termes, le loyer de l’argent, n’est pas identique dans les deux pays, et que le simple rapprochement du cours de leurs fonds publics ne suffit pas à donner la mesure de leur crédit. L’Allemagne, pour les raisons que nous avons exposées plus haut, a par le fait de son activité économique plus intense, un besoin de capital supérieur à celui de la France : de ce chef seul, un écart entre les cotes s’explique.

Il est d’autant plus nécessaire de mettre ce point en lumière que l’impartialité nous fait un devoir de reconnaître que, si 5 milliards sont un gros chiffre pour une dette aussi jeune, ils ne constituent pas un fardeau bien lourd pour 60 millions d’habitans. Les revenus patrimoniaux de l’Empire, joints à ceux qu’il retire de ses exploitations industrielles, suffisent à eux seuls à couvrir le service de cette dette ; d’autre part, il lui serait aisé de trouver, dans l’élévation de certaines taxes existantes ou dans l’établissement d’impôts nouveaux, des ressources additionnelles considérables. Si donc on peut critiquer l’endettement rapide de l’Allemagne, on ne saurait mettre en doute sa parfaite solvabilité, ni par suite l’excellente qualité de ses engagemens.


VI

Si nous venons de rappeler l’organisation des finances publiques et d’en indiquer à grands traits la physionomie, c’est que dans aucun pays elle n’est sans influence sur la marche générale des affaires et sur l’économie industrielle, agricole et commerciale de la nation. En Allemagne, la situation quelque peu précaire du budget, qui est toujours en équilibre instable, pèse sur les marchés financiers. Comme, de plus, une très mauvaise législation de bourse y restreint les opérations, et y a supprimé, pour beaucoup de valeurs, les négociations à terme, les fonds publics, dont le débouché est restreint, y viennent à de fréquentes reprises faire concurrence aux entreprises particulières. La nature et l’assiette des divers impôts, — et nous ne devons pas seulement considérer ceux de l’Empire, mais aussi ceux des États particuliers, — jouent leur rôle en gênant le développement de certaines activités. Mais, tout bien considéré, on ne saurait dire que les finances publiques soient ici une cause de perturbation pour la communauté des affaires. Nous avons vu, d’autre part, que l’organisation de la Reichsbank, des banques de crédit et des banques hypothécaires, sous réserve de la séparation qui reste à établir entre les banques d’affaires et les banques de dépôt, est bien adaptée aux besoins et à l’état d’avancement économique du pays. Quel jugement devons-nous donc en fin de compte porter sur la situation de l’Allemagne ? Les inquiétudes qu’elle a causées vers la fin de 1907 sont encore présentes à toutes les mémoires. Beaucoup de prophètes prédisaient alors les pires catastrophes ; à les entendre, la position des banques était compromise par les crédits exagérés qu’elles avaient consentis aux entreprises industrielles. Les taux excessifs de l’escompte et des avances qui se pratiquaient avaient contribué à accroître l’anxiété générale ; les nouvelles de New-York amenaient les financiers européens, en particulier à Londres et à Paris, à établir involontairement certaines analogies, et à redouter des surprises semblables à celles dont ils avaient été les témoins, et dans certains cas les victimes, au cours de l’automne.

Il n’en a rien été ; et cela ne devait pas être. Les grandes affaires du pays sont entre les mains d’hommes sérieux et respectables, qui n’aventurent en général ni leur fortune ni celle de leurs actionnaires dans des entreprises inconsidérées. Le fait que c’est parmi eux que l’empereur Guillaume II a tout récemment été chercher un ministre des Colonies, et qu’en ce moment on en cite plus d’un qui pourrait être appelé à la succession de M. de Stengel à l’office du Trésor impérial, indique mieux que tout commentaire la supériorité d’intelligence et de caractère qui se rencontre dans ce milieu. Nous avons essayé d’en donner un tableau aussi exact que possible, sans parti pris, en nous efforçant de démêler à travers les agitations et les inquiétudes du présent les élémens durables sur lesquels l’avenir peut se fonder. Il serait puéril de nier la puissance d’une nation nombreuse, disciplinée, appliquée au travail, hardie dans ses conceptions et persévérante dans leur exécution. Ces vertus, qui aident à faire les bonnes armées, font aussi les bons agriculteurs, les bons commerçans, les bons industriels. La qualité générale des affaires allemandes, s’il est permis de s’exprimer ainsi, est donc plutôt rassurante ; nous avons donné assez d’exemples de la façon dont elles sont organisées, pour écarter l’hypothèse, si souvent agitée dans les derniers temps, d’un effondrement général. Les sociétés modernes sont beaucoup trop portées à juger l’ensemble d’une situation économique d’après les cours de la Bourse, et à croire tout perdu parce que les actions des sociétés commerciales ou industrielles baissent. La facilité peut-être excessive avec laquelle toute propriété, on pourrait presque dire toute idée humaine, peut être mise en société anonyme, fait que bien des choses sont aujourd’hui sur le marché, qui jadis restaient aux mains de particuliers, se perpétuaient dans les familles et changeaient rarement de maître. Elles n’avaient pas de valeur vénale, tandis que maintenant, divisées en mille parcelles, émiettées aux mains d’une foule d’actionnaires, elles se transmettent à chaque instant du vendeur à l’acheteur et subissent à chaque minute des fluctuations de prix. Celles-ci sont gouvernées par des motifs propres à chaque entreprise, mais dépendent aussi dans une large mesure de l’état général du marché, de l’abondance ou de la rareté des capitaux. Il peut donc arriver, et il arrive fréquemment que la cote d’actions de sociétés prospères recule violemment sans qu’il faille en conclure que des changemens radicaux se soient produits dans leur situation.

Tel a été le cas en Allemagne l’année dernière. Le loyer de l’argent s’étant élevé rapidement, les mêmes dividendes se sont capitalisés sur un pied différent. Il est possible et même probable que, dans un certain nombre de cas, ces dividendes baisseront pour l’année en cours et même pour 1909, quoique beaucoup d’entreprises aient constitué des réserves et procédé à des amortissemens qui les ont singulièrement fortifiées et leur permettent d’envisager avec sang-froid quelques années de moindre prospérité. Néanmoins, il serait puéril de contester que l’Allemagne, comme le reste de l’univers et plus que d’autres nations européennes, doit ressentir le contre-coup du ralentissement général des affaires. Elle l’éprouvera précisément en raison de l’importance industrielle qu’elle a prise, du besoin qu’elle a de produire et d’exporter des objets fabriqués, pour payer la nourriture d’une partie de sa population qu’il lui faut faire venir du dehors.

D’autre part, les vices de la politique protectionniste qui renchérit la vie n’éclatent pas tous aux époques de grande activité, parce que les salaires sont alors très élevés et qu’ouvriers, paysans et bourgeois ne s’aperçoivent pas trop cruellement des sacrifices imposés à leur budget par les taxes douanières. Quand les temps redeviennent plus calmes, comme c’est le cas aujourd’hui, le mal apparaît dans toute son étendue. C’est là une des principales difficultés contre lesquelles nos voisins vont avoir à lutter. Mais de là à croire que ces difficultés seront insurmontables, il y a loin. Des richesses minières considérables, un sol fertile dans ses parties occidentale, centrale et méridionale, une multitude de hauts fourneaux et d’usines de toute sorte, un réseau très développé de voies ferrées, de fleuves et de canaux, une flotte commerciale qui ne le cède en qualités nautiques à aucune autre, sont des facteurs puissans de vitalité et de succès. Certes, la nécessité d’opérer des échanges de plus en plus nombreux avec les nations étrangères met, jusqu’à un certain point, l’Allemagne dans la dépendance de celles-ci : mais c’est aussi la preuve de la place prise par elle dans le commerce international. De nos jours, plus un pays a de force d’expansion et rayonne au dehors, plus il dépend des autres, qui, à leur tour, dépendent de lui. C’est le propre du monde moderne de créer ainsi des courans incessans entre les parties les plus reculées du globe. La meilleure politique à suivre n’est pas l’isolement. Le progrès nous apparaît comme une œuvre de spécialisation, qui permet à chaque pays de produire certaines denrées ou certains objets dont les débouchés au dehors sont assurés. Dans ces conditions, on comprend fort bien que la crise américaine ait son contre-coup à Hambourg, à Berlin, à Francfort, à Essen, en Silésie, et dans les divers centres industriels allemands : mais le remède naît du mal lui-même. Les États-Unis, en restreignant leurs achats au dehors augmentent peu à peu leurs disponibilités à l’intérieur ; à New-York, l’argent est redevenu si abondant que les prêts au jour le jour s’y font à 2 p. 100 ; les réserves des banques, qui étaient tombées, au cours de l’automne 1907, bien au-dessous du minimum légal, lui sont de nouveau largement supérieures, le chiffre des exportations dépasse celui des importations dans une proportion rarement atteinte. Au bout de quelque temps, l’Amérique sera donc en mesure de reprendre ses achats au dehors ; la question pour les industriels allemands aura été d’attendre cette reprise et de traverser sans trop de dommage la période intermédiaire : or la plupart d’entre eux le peuvent.


VII

La conclusion de cette étude nous paraît devoir être l’examen d’une question qui a été maintes fois agitée dans les derniers temps et qu’il convient d’aborder nettement : c’est celle de la participation de la France, en d’autres termes, des financiers et des capitalistes français, aux entreprises allemandes.

Nous n’apprendrons rien à nos lecteurs en leur rappelant que déjà depuis longtemps les Français ont pris quelque intérêt dans plusieurs de cas affaires. Les rapports, qui étaient assez fréquens avant 1870, ont été naturellement suspendus à la suite de la guerre et n’ont recommencé à se manifester avec une certaine activité que vers la fin du XIXe siècle. Le problème a paru se poser avec une insistance plus marquée en 1907, lorsque la différence de situation entre les marchés s’est accentuée : d’un côté, l’engorgement produit par un excès de créations et d’affaires, de l’autre, une abondance de disponibilités qui maintenait le loyer des capitaux à Paris à un taux considérablement inférieur à celui qui se pratiquait à Berlin. Il était naturel que les banquiers de notre pays songeassent à faire fructifier une partie de leurs ressources liquides en les employant à des avances, des escomptes, des reports et même des acquisitions de titres dans un pays où le rendement en était très supérieur à ce qu’il est chez nous. Cela se faisait assez couramment avant les derniers événemens marocains, l’intervention inattendue et quelque peu théâtrale de l’empereur Guillaume, et la conférence d’Algésiras. À ce moment, les chefs de nos établissemens de crédit jugèrent et le public sentit qu’en présence de complications possibles sur le terrain politique, ils n’avaient pas le droit d’employer dans une mesure aussi large que précédemment une partie de leurs capitaux en Allemagne, et ils les rapatrièrent. Une détente ayant paru se produire l’année dernière, ces opérations ont été reprises ; mais alors, ce furent des considérations économiques qui rendirent les Français circonspects : on redouta, dans certains milieux, de voir éclater des événemens graves et on diminua, dans beaucoup de cas même on supprima les crédits ouverts.

Le problème se présente sous deux aspects qu’il convient d’examiner séparément : l’emploi par les banquiers de leurs disponibilités et les placemens définitifs des particuliers. En ce qui concerne le premier point, les grands marchés financiers du monde sont aujourd’hui en communication si étroite, si constante, qu’une sorte d’endosmose des capitaux flottans se produit incessamment entre eux. Les avances et reports sur titres, l’escompte du papier commercial ou de bons du Trésor présentent chez les principales nations civilisées une telle sécurité, sont organisés avec une telle perfection, que, dès que le taux de ces opérations sur une place est supérieur à celui des autres, celles-ci ne tardent pas à y envoyer une partie de leurs fonds pour profiter de cet écart. Il va de soi que des précautions doivent être prises, que l’analyse des crédits personnels et réels, c’est-à-dire l’étude de la valeur des signatures des traites et la qualité des titres donnés en gage, doit être faite avec plus de soin encore lorsqu’il s’agit d’expatrier son capital que lorsqu’on l’emploie chez soi. Les questions de change jouent également un rôle, puisqu’il faut tenir compte des pertes possibles lors de la sortie ou du retour des sommes prêtées à l’étranger. Tous ces points sont familiers aux banquiers, qui sont sur la brèche et savent profiter des occasions avantageuses, tout en s’entourant des garanties nécessaires. Ils opèrent d’ailleurs en pleine liberté, sans que les gouvernemens ni les corporations chargées de veiller à la police des bourses aient à intervenir : des correspondances postales, télégraphiques ou téléphoniques, suivies d’expéditions de titres, de numéraire, ou, dans certains cas, de simples viremens opérés entre quelques maisons, suffisent à remuer des millions et à faire mouvoir les capitaux selon une sorte de loi des vases communicans, qui attire le trop-plein d’un pays vers le vide du voisin.


D’autre part, quels sont les inconvéniens et les avantages de placemens permanens faits en valeurs étrangères ? Les inconvéniens sont l’absorption d’une partie de l’épargne nationale, qui est ainsi distraite des emplois en rentes ou valeurs indigènes. Mais est-ce de gaieté de cœur et par négligence de leurs devoirs patriotiques que les Français achètent des fonds étrangers ? N’est-ce pas parce qu’ils y trouvent un revenu plus rémunérateur que celui que leur fournissent les titres français ? C’est là la seule raison de ces achats ; cela a été démontré, et il suffit de comparer les taux d’intérêt des titres étrangers avec celui de notre rente pour comprendre en vertu de quelle loi ces acquisitions suivent une progression régulière. Si une guerre éclatait qui nécessitât l’émission d’emprunts français importans, on verrait aussitôt le courant de sortie de nos capitaux s’arrêter et se porter avec empressement sur des rentes dont le taux devrait évidemment s’élever en raison de l’ampleur des appels faits au crédit.

D’ailleurs, quand on parle de sortie de capitaux, on évoque une image qui est de nature à induire en erreur et à provoquer des appréciations fausses. Ceux qui s’emploient en actions ou obligations étrangères ne sortent pas en réalité de notre pays, puisqu’ils restent la propriété de Français : tous les ans, ceux-ci en perçoivent les revenus et, à tout moment, ils peuvent en recouvrer la disponibilité par la vente des titres eux-mêmes. Bien entendu, il faut supposer que la valeur n’en aura pas baissé ou disparu : mais ce risque est inhérent à toute espèce de titre mobilier, et le soin du capitaliste doit consister à choisir des créances sur des États solvables ou des parts d’association dans des entreprises bien gérées. À cette condition, la migration de fonds à l’étranger n’a que des avantages. On pourrait même soutenir. — ce qui ne laisserait pas que de sembler paradoxal au premier abord, — que les fonds étrangers dans le portefeuille de nos compatriotes constituent, au point de vue de la fortune nationale, un actif plus indiscutable que les rentes françaises, puisque après tout le débiteur de celles-ci est la nation tout entière : en effet, chacun de nous, pour sa quote-part de contribuable, n’est-il pas chargé d’assurer le service dos rentes qui entrent dans le patrimoine d’un nombre limité de nos compatriotes ; et ce qui remplit le porte-monnaie de quelques-uns ne sort-il pas de la poche de tous les autres ?

Le problème se réduit donc à décider si, parmi les valeurs étrangères qui forment une si large part de la fortune française, 30 milliards au moins sur 200, il convient de faire une place aux valeurs allemandes, ou plutôt d’agrandir cette place, en permettant plus largement l’accès de nos portefeuilles à ces titres. Certes, il ne s’agit pas d’ouvrir la porte à deux battans à toutes les actions de banque et d’industrie d’où Ire-Rhin ni de commencer par en pousser les cours à des hauteurs excessives, comme nous avons eu le tort de le faire, vers la fin du XIXe siècle, en nous jetant sur une série de valeurs industrielles russes, dont quelques-unes nous ont causé depuis de cruels mécomptes. La sagesse consisterait à en choisir un petit nombre, parmi celles qui présentent le plus de chances de durée et de prospérité, et à demander en échange de notre apport de capital une représentation dans les conseils qui les dirigent. C’est du reste ce qui s’est pratiqué dans les dernières années, notamment pour certains charbonnages. Il est probable que nous trouverions ainsi l’occasion de placer des sommes assez importantes, sans courir de risques déraisonnables et en restant maîtres de surveiller l’emploi de nos deniers. L’Allemagne n’est pas loin ; les voyages y sont faciles ; la propriété y est bien garantie : des placemens faits dans ces conditions comportent infiniment moins d’aléa que les aventures lointaines et chimériques auxquelles, malgré notre sagesse financière, nous nous sommes trop souvent laissé entraîner. Un charbonnage, une aciérie, une banque allemande nous paraissent présenter des garanties supérieures aux actions de mines situées aux antipodes ou même aux rentes de certaines républiques américaines. Donc, au point de vue de la qualité du placement, il n’y a pas d’hésitation à avoir. Reste l’objection souvent faite et qui est tirée de l’état de nos relations politiques avec nos voisins.

Convient-il de leur venir en aide en fournissant des capitaux à leurs entreprises, et en contribuant ainsi indirectement à leur prospérité ? Au premier abord, on reste perplexe : mais si on réfléchit qu’un choix judicieux des entreprises nous fera porter nos capitaux vers celles qui promettent, non seulement un revenu rémunérateur, mais une plus-value de capital, et, que de plus nous devons avoir soin de n’acheter que des titres ayant un large marché dans leur pays d’origine, de façon à pouvoir les y revendre en cas de besoin, on arrivera à la conclusion qu’il y a de bonnes raisons pour ne pas rayer l’Allemagne de la liste des pays où nous cherchons à faire fructifier une partie de notre épargne.


Plus nous réfléchissons et plus il nous apparaît que la crise de 1907 a été pour nos voisins une épreuve normale, provoquée par l’inévitable ralentissement des affaires qui suit une période exceptionnellement prospère, et qui n’a que de lointains rapports avec ce qui s’est passé à la même date dans d’autres pays, où des élémens malsains sont venus compliquer et aggraver la situation. L’expansion formidable de l’industrie germanique a tendu à l’excès les ressorts du marché monétaire ; elle a fréquemment abusé du crédit : mais le mécanisme dans son ensemble a bien résisté ; pas une société de crédit importante n’a été arrêtée dans sa marche, et la détente que les bilans de la Reichsbank accusent au début de l’année actuelle prouve que le cap des tempêtes est doublé. En dépit d’ailleurs des théoriciens de l’école de Malthus, nous ne pouvons considérer comme un danger pour nos voisins l’augmentation de leur population : nous la regardons au contraire comme un élément de force, non seulement au point de vue militaire, mais à celui de l’industrie pour laquelle une main-d’œuvre abondante est ainsi assurée. L’émigration elle-même, qui est très faible depuis que la prospérité s’est affirmée, mais qui pourra reprendre de l’importance si les temps deviennent difficiles et si la demande de bras persiste à se restreindre, est un excellent moyen de préparer au dehors une clientèle fidèle et de multiplier le nombre des consommateurs de produits allemands. Les sujets de préoccupation vraiment graves sont le problème des finances publiques, qui paraît toutefois susceptible d’être résolu par l’établissement d’impôts nouveaux ou le relèvement des taxes de consommation existantes, et celui du régime douanier et de l’organisation industrielle qui est en partie la conséquence de ce régime. Des industries qui font payer aux Allemands leurs produits à un prix supérieur à celui auquel elles les vendent une fois exportés à l’étranger ne sont pas dans un état d’équilibre normal. La meilleure preuve en est que, si ce régime était général dans le monde, des concurrens se ruineraient réciproquement en se renvoyant d’une nation à l’autre les excédens de production, rejetés sur les marchés étrangers. Ce trop-plein de la production, promené de pays en pays, rappellerait les romanichels, que les gendarmes français reconduisent à la frontière belge et que les gendarmes belges ramènent à la frontière française, sans que jamais ces malheureux puissent trouver un abri. Les cartels et les syndicats tendent au monopole et au renchérissement- : on l’a bien vu en 1901, avant la conférence de Bruxelles, lorsque l’union des raffineurs allemands réussit à tripler l’écart entre le prix du sucre brut et celui du sucre raffiné et à augmenter ainsi dans une énorme proportion leur marge de bénéfice. Le syndicat des cokes, qui les vend, pris à pied d’œuvre, aux usiniers français de Meurthe-et-Moselle au même prix qu’à leurs concurrens allemands dédommage ceux-ci en leur accordant une bonification, qui s’élève actuellement à environ 12 pour 100, sur le prix de la fonte exportée par eux.

Il y a dans un état de choses semblable un élément artificiel qui tôt ou tard’ doit disparaître. Il a disparu pour les sucres. Ce même changement s’opérera-t-il dans d’autres domaines, par une transformation lente ? Ou bien au contraire une secousse violente, qui pourrait être douloureuse, sera-t-elle nécessaire ? Malgré l’erreur économique de laquelle procèdent les organisations de ce genre, nous devons reconnaître qu’elles présentent en Allemagne une telle solidité, que les associés en observent les prescriptions avec une telle discipline, qu’elles ont si habilement combiné le système de primes à l’exportation avec celui des limitations de production, que leur durée nous paraît assurée pour bien des années encore. Que des difficultés de trésorerie soient probables pour quelques sociétés ; que plusieurs d’entre elles aient peine à trouver immédiatement les ressources nécessaires pour terminer certains travaux en cours : cela n’a rien d’invraisemblable, mais ne met pas en péril l’avenir du pays.

Que seront les affaires au cours de 1908 et de 1909 ? Il est évident qu’elles se ralentiront : mais cette allure plus calme ne sera pas sans porter ses fruits ; la fièvre des fondations et des agrandissemens est tombée ; chacun va étudier de plus près les conditions de sa production ; les ouvriers, si difficiles à conduire et parfois si injustes dans leurs exigences, se rendront compte des difficultés auxquelles se heurtent les entreprises ; la baisse de prix des matières premières contribuera à diminuer les prix de revient. Si les dividendes subissent des réductions et que les cours des principales valeurs, qui ont déjà payé un large tribut à la baisse, fléchissent encore, le moment sera propice pour nous : les époques de troubles politiques, a dit M. Paul Leroy-Beaulieu, sont celles où le capitaliste moissonne, parce qu’il obtient à bon marché les emprunts d’Etat. Les périodes de dépression industrielle, ajouterons-nous, sont celles où l’homme de sang-froid, qui ne se laisse pas troubler par l’apparence inquiétante du moment, doit engager ses réserves dans les entreprises fondées sur la production d’objets nécessaires à la vie moderne. Le monde ne s’arrête pas ; la courbe qui est descendue remontera. Nous ne pouvons prédire la date exacte à laquelle l’Allemagne, comme les autres peuples, reverra les jours brillans de 1899 et de 1906, les demandes multipliées de produits, les hausses de salaires et de prix, l’enthousiasme des centres industriels et des marchés financiers. Mais nous sommes certains du retour de ces phénomènes d’alternance qui se manifestaient déjà en Égypte, au temps de Joseph et des Pharaons, et qui doivent être toujours présens à l’esprit de ceux qui veulent s’élever au-dessus des agitations du moment et embrasser d’un coup d’œil expérimenté la marche assurée de l’évolution économique.


RAPHAËL-GEORGES LEVY.


  1. Voyez, dans la Revue du 15 décembre 1907, notre étude sur la Crise américaine.
  2. Voyez notre article sur les Marchés financiers de l’Allemagne dans la Revue du 15 novembre 1897.
  3. La moyenne de la circulation totale des cinq banques en 1906 a été de 1 531 millions de marks, dont 1 387 pour la Reichsbank et 144 pour les quatre autres.
  4. Ces établissemens sont mêlés d’une façon directe au mouvement financier du pays, parce qu’ils puisent sur le marché les sommes dont ils ont besoin pour les prêter à leur tour aux propriétaires, acquéreurs ou constructeurs d’immeubles. Nul plus qu’eux ne désire l’abondance des capitaux ni ne souffre de leur rareté ; c’est ainsi qu’en 1906 il a été admis à la cote de Berlin deux tiers en moins d’obligations hypothécaires qu’en 1905, ce qui indique la difficulté que les banques ont éprouvée à les vendre.