L’Altaï, son histoire naturelle, ses mines et ses habitants

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L’Altaï son histoire naturelle, ses mines et ses habitants
A. de Quatrefages



L'ALTAÏ


SON HISTOIRE NATURELLE, SES MINES, SES HABITANS.




VOYAGE SCIENTIFIQUE

dans l'Altaï Oriental et les parties adjacentes des frontières de Chine,
par M. Pierre de Tchihatcheff [1]

RAPPORT SUR LA PARTIE GEOLOGIQUE DE CET OUVRAGE,

par MM. A. Brogniart, Duprenoy, Elie de Beaumont




I


A une époque où la civilisation, de plus en plus assurée de ses destinées, marche pas à pas à la conquête de l’univers, et, précédée de hardis pionniers, semble s’enquérir d’avance de toutes les ressources que lui gardent ses futurs domaines, les voyages dans l’Asie centrale présentent un intérêt des plus grands. Après s’être long-temps exercée dans le Nouveau-Monde et sur l’immensité des mers qui baignent les deux continens, notre curiosité semble aujourd’hui se concentrer sur l’Afrique. Cette terre, dont le nom seul glaçait d’effroi les explorateurs des siècles derniers, est aujourd’hui attaquée par les quatre points cardinaux. Au nord, la conquête de l’Algérie ouvre une porte qu’ont déjà franchie et nos braves escadrons et quelques négocians aventureux. Les premières plaines du désert ont été sondées, la constitution géologique en a été reconnue, et un habile ingénieur, M. Fournel, a proposé de les jalonner de puits artésiens qu’entoureraient bientôt de fraîches oasis, ports de refuge au milieu de ces mers de sable, plus périlleuses que le véritable océan. Au midi, les Anglais et les Hollandais refoulent chaque jour davantage vers l’équateur les peuples de la Caffrerie. A l’ouest, le Niger et ses affluens sont remontés par les bateaux à vapeur sortis des chantiers de Londres. A l’est enfin, l’Angleterre encore a planté son drapeau sur les rives de la mer Rouge, et s’apprête à suivre la voie que lui ont tracée nos aventureux compatriotes, MM. Combes, Tamisier, Lefèvre, Dabadie, Rochet d’Héricourt. Avant un siècle peut-être, ces apôtres guerriers ou pacifiques de la civilisation, partis de quatre points opposés, se rencontreront au centre de ces terres si long-temps inconnues ; avant un siècle, l’Afrique nous aura livré ses secrets vainement défendus par son climat brûlant, son ciel meurtrier, ses déserts et ses monstres.

Au milieu de cet entraînement général vers l’Afrique, l’Asie est négligée d’une manière vraiment inexplicable. Presque tout reste à découvrir dans cet antique berceau du genre humain. Malgré les renseignemens recueillis par notre infortuné compatriote Jacquemont, malgré le voyage plus récent de MM. de Humboldt, Ehrenberg et Rose, et les magnifiques résultats qui ont récompensé leurs fatigues, l’Asie centrale est à peine connue. Nous ne savons rien sur l’intérieur de l’empire chinois. Au midi, l’Inde proprement dite est seule ouverte à nos investigations, et bien qu’emportés par la nécessité ou l’entraînement des conquêtes, les Anglais envahissent chaque année quelque province, quelque empire nouveau, leurs possessions s’arrêtent à ces chaînes de montagnes que la nature a élevées comme de gigantesques remparts entre le sud et le centre du continent. Au nord, l’aigle moscovite couvre de ses ailes des régions sans bornes ; mais là même où son empire est le moins contesté se trouvent d’immenses contrées où ne pénétra jamais un seul de ces hommes d’Europe qui les gouvernent. Les cartes officielles de la Sibérie présentent de larges lacunes où des provinces entières ne sont figurées qu’en blanc.

Aujourd’hui cependant la Russie paraît s’occuper sérieusement de reconnaître les terres qui lui appartiennent. Chaque année, les steppes sans fin de la Sibérie et ses hautes chaînes de montagnes sont traversées par des voyageurs chargés d’explorer ces régions, d’en faire connaître la topographie, de découvrir les ressources de tout genre qu’elles peuvent offrir à l’agriculture, au commerce, à l’industrie. Chaque année aussi se multiplient des conquêtes pacifiques bien autrement profitables que celles de la guerre. Au milieu de ces déserts dont le nom ne soulève dans nos esprits que des idées de misère et de désolation existent de vastes plaines, de riches vallées où la terre récompense avec usure les moindres soins du laboureur, des pâturages immenses où d’innombrables troupeaux trouveraient une nourriture plus que suffisante, des forêts prêtes à livrer les matériaux nécessaires à l’établissement des colons, et le combustible indispensable pour braver les rigueurs des hivers. A ces élémens d’une exploitation agricole des plus fructueuses se joignent des richesses minéralogiques dont la valeur dépasse peut-être tout ce qu’on connaît des contrées les plus favorisées sous ce rapport. On dirait que la nature s’est plu à réunir en Sibérie les trésors qu’elle a disséminés dans le reste du monde. Tous les métaux usuels, et en particulier le fer et le cuivre, s’y rencontrent à côté de l’or, de l’argent, du platine, et comme pour assurer à jamais leur exploitation, de vastes amas de houille sont là prêts à remplacer le bois quand les forêts seront épuisées.

Au nombre des portions les moins connues de la Sibérie, se trouve une vaste contrée placée sur les confins de la Chine, entre les 49e et 56e degrés de latitude, et les 78e et 89e degrés de longitude. C’est cette région que M. de Tchihatcheff a été chargé d’explorer, et, nous devons le dire tout d’abord, ce voyageur s’est acquitté de sa mission avec un zèle et une intelligence dignes des plus grands éloges. Au reste, M. de Tchihatcheff n’en était pas à son coup d’essai. Quoique jeune encore, il a déjà parcouru la plus grande partie du globe. Il a sillonné en tout sens les divers états de l’Europe, séjourné pendant plusieurs années dans l’Asie méridionale, habité le Mexique, visité les îles de l’Océan Pacifique. Possédant cette généralité de connaissances si importantes pour tout voyageur qui veut être autre chose qu’un simple touriste, il a rendu aux diverses sciences de nombreux et importans services. Cependant M. de Tchihatcheff s’est occupé surtout de minéralogie et de géologie, et, dans le voyage dont nous allons indiquer les principaux résultats, il a trouvé une belle occasion pour se livrer à ses études favorites. Aussi le mémoire présenté par lui à l’Académie des Sciences sous le titre de Recherches sur la constitution géologique de l’Altaï offrait-il un haut intérêt. Dans un rapport remarquable qu’avaient signé avec lui MM. Ad. Brongniart et Dufrénoy, M. Élie de Beaumont en a parfaitement fait ressortir toute l’importance, et, sur les conclusions de l’illustre géologue, l’Académie a accordé à ce travail le plus grand honneur dont elle dispose, l’insertion au Recueil des savans étrangers.

Un suffrage aussi honorable est un sûr garant de la valeur scientifique de l’ouvrage publié par M. de Tchihatcheff : peut-être serait-il une assez mauvaise recommandation auprès des personnes qui cherchent dans la lecture d’un voyage autre chose que de l’instruction, et que retiendrait la crainte de ne trouver dans celui-ci que des dissertations techniques compréhensibles seulement pour les savans de profession. Heureusement, il n’en est pas ainsi. Dans la partie consacrée à l’itinéraire, M. de Tchihatcheff a prouvé qu’il savait faire autre chose que déterminer des roches et relever des inclinaisons de couches. Sans jamais cesser d’être un homme sérieux, il sait se montrer artiste ; il apprécie ce que les contrées qu’il traverse lui présentent de poésie tour à tour sombre ou riante ; il nous initie aux mœurs, aux traditions des peuplades qu’il rencontre ; partout son style est clair et animé. Peut-être le goût français pourrait-il y reprendre l’usage trop fréquent de la métaphore ; mais on pardonnera facilement ce défaut à un voyageur qui a passé plusieurs années dans l’Orient, qui en avait adopté le costume et appris le langage.

Toutefois nous adresserons à M. de Tchihatcheff un reproche que nous croyons fondé. La portion historique de son ouvrage est à chaque instant interrompue par des détails purement techniques qui embarrassent la narration. Il eût bien mieux valu séparer complètement ces deux parties. L’intérêt y eût gagné pour le lecteur, qu’il eût voulu s’instruire ou seulement s’amuser.

M. de Tchihatcheff n’a, du reste, rien négligé pour entourer son ouvrage de tous les accessoires qui peuvent en relever le prix. Un itinéraire relevé avec le plus grand soin nous fait connaître dans tous ses détails la route qu’il a suivie. Une carte géologique de l’Altaï résume tout ce que ses propres travaux et ceux de quelques rares prédécesseurs, parmi lesquels nous citerons surtout MM. de Humboldt et Gustave Rose, nous ont appris sur la constitution de ces lointaines contrées. Des dessins intercalés dans le texte présentent, tantôt des coupes de terrain et des croquis zoologiques, tantôt quelques-uns des incidens du voyage, et sont comme la traduction pittoresque de l’esprit de l’ouvrage entier. Enfin un atlas de dix-neuf planches lithographiées avec une rare perfection met sous nos yeux quelques-uns des sites les plus remarquables ou les plus caractéristiques de l’Altaï, et nous donne une idée de la physionomie de ces paysages si rarement contemplés par des yeux européens.

Parti de Saint-Pétersbourg le 12 mars 184.2, M. de Tchihatcheff eut bientôt traversé les vastes contrées qui le séparaient de l’Altaï. Son traîneau, ce véhicule inconnu à l’habitant des zones tempérées, glissait encore sur la neige durcie des steppes ou sur la glace des fleuves, et semblait, en les frôlant, narguer les navires immobiles sous la rude étreinte de l’hiver. Un mois après, notre voyageur était à Barnaoul, à près de huit cents lieues de son point de départ, à plus de cent cinquante lieues de Krasnoyarsk, terme extrême de sa course. Là il s’arrêtait trois semaines pour faire ses préparatifs, gagnait la ville de Biisk, d’où son œil pouvait apercevoir les cimes neigeuses qu’il allait explorer, et le 26 mai il quittait voitures et traîneau pour les chevaux kalmouks, qui seuls désormais devaient lui servir de monture. Ici seulement commençait le véritable voyage. Jusque-là M. de Tchihatcheff avait suivi l’itinéraire de ses prédécesseurs ; il pouvait encore quelque temps se diriger d’après les renseignemens fournis par les rares commerçans qui vont sur la frontière de Chine faire des échanges avec les soldats gardiens du céleste empire ; mais bientôt il ne devait avoir pour guide que la boussole et les vagues indications recueillies chez les hordes de Kalmouks.

M. de Tchihatcheff n’atteignit la ville d’Omsk que le 18 octobre. Il avait donc été cinq mois en route. Près de moitié de cet espace de temps s’était écoulé dans les déserts les plus élevés de l’Altaï. Dans la course qu’il fit pour découvrir les sources de l’Akabane, il passa près de trois mois sur des plateaux glacés, au milieu de marécages dont le sol mobile semblait s’ébranler à chaque instant sous les pieds des chevaux, couchant sous une tente que la glace et la neige changeaient parfois en une cage sans issues, et n’ayant pour toute nourriture qu’un peu de riz, du biscuit brisé à coups de hache, et parfois seulement quelque oie sauvage que son malheureux sort amenait sous le fusil d’un des Cosaques de la caravane. Souvent, dans cette excursion pénible, M. de Tchihatcheff se vit menacé d’être obligé de revenir sur ses pas. Il traversa deux fois, sans s’en douter d’abord, la chaîne des monts Sayanes, et pénétra ainsi involontairement sur le territoire chinois, où il put observer les mœurs d’une tribu particulière de Kalmouks, désignés sous le nom de Soyons. Au milieu de ces déserts, M. de Tchihatcheff perdit l’un après l’autre tous ses instrumens ; il fut abandonné par plusieurs Kalmouks de son escorte, et ne ramena au poste cosaque de l’Akabane que quatre-vingt-quatre chevaux sur cent cinquante qu’il avait eu le soin de choisir avant de s’engager dans cette expédition.

C’est au milieu de ces régions lointaines, sur les bords de l’Alach, que le 8 juillet M. de Tchihatcheff observa la célèbre éclipse de soleil qui, à cette même époque, mettait en mouvement tout le monde savant européen. Des observations précises recueillies à une aussi grande distance auraient eu de l’intérêt ; malheureusement un chronomètre, le dernier des instrumens qu’on avait pu préserver jusque-là, s’était brisé la veille dans une chute de cheval. Ce qui servit sans doute à consoler M. de Tchihatcheff, c’est que toute observation eût été impossible : au moment du phénomène, la caravane était assaillie par un ouragan qui lui permit à peine d’entrevoir un instant le soleil en partie éclipsé sous la forme d’un croissant qui disparut bientôt derrière d’épais nuages. On voit que notre voyageur eut à supporter sur les frontières de la Chine un temps très semblable à celui qui, chez nous, fit pousser plus d’un soupir aux astronomes et trompa la curiosité de tant de bons Parisiens.

Pour faire connaissance avec les contrées parcourues par M. de Tchihatcheff, jetons maintenant un coup d’œil sur ces dessins dus au crayon de M. Mayer, son infatigable compagnon de voyage. Tracées sous le contrôle sévère d’un géologue, ces planches ont une importance tout autre que les croquis pittoresques trop souvent donnés comme l’expression de la nature. A eux seuls, ils attestent pour les yeux exercés la nature du sol. En contemplant cet amas de montagnes qui longent le Yeniseï ou entourent le lac Noir (Kara-Kol) et le lac de Kokorgo, en promenant ses regards sur les massifs de l’Oulouhane et du grand Alach, on est tout d’abord frappé de l’uniformité de ces contours adoucis, de ces lignes horizontales et sans vie qui doivent fatiguer la vue du voyageur. A peine les Alpes de Katoune montrent-elles une ou deux fois dans le lointain leurs cimes neigeuses à la coupe hardie et brisée. Cet aspect monotone semble caractériser les montagnes de l’Asie centrale ; car Victor Jacquemont, en parcourant les hautes régions de l’Himalaya, se plaignait aussi de leur uniformité, et regrettait ces magnifiques points de vue qui, dans nos Alpes européennes, frappent le voyageur à chaque pas et lui font oublier ses plus rudes fatigues.

La mollesse des contours de l’Altaï, la monotonie du paysage qui en est la suite, ont pour cause immédiate la nature même des roches qui composent ces montagnes. Les schistes, d’une structure peu solide, s’y trouvent en grande abondance, et entraînent aussi un des caractères orographiques les plus saillans de cette contrée, L’Altaï est presque partout composé de grands plateaux à sommets planes et déprimés, couverts de vastes nappes de marais, et rappelant sur une vaste échelle les fagnes de l’Ardenne et de l’Eifel. Des vallées profondes, à bords presque perpendiculaires, séparent ces sommités aplaties. La planche où sont reproduits les premiers contreforts des Alpes de Katoune donne une idée très nette de cette conformation remarquable. Toutes les hauteurs du Saldjar présentent l’aspect d’une plaine profondément crevassée comme elle l’aurait été si une force puissante, agissant à de grandes profondeurs, l’eût soulevée au-dessus de son niveau primitif sans y produire d’autre changement que de la fendre en divers sens.

Telle est en effet, selon toute apparence, l’origine des monts Altaï. On sait que notre globe présente sur mille points de sa surface des traces irrécusables de ces grands bouleversemens ; on sait que depuis les belles recherches des géologues de nos jours, et surtout de MM. de Buch et Élie de Beaumont, la formation des grandes chaînes de montagnes par soulèvement a été mise hors de doute. L’Altaï n’échappe pas à cette loi commune, et tout dans sa constitution donne raison à cette théorie admirable qui a permis de préciser l’âge relatif des montagnes, de reconnaître parmi ces pics sourcilleux, qui tous ont précédé sur la terre l’apparition du genre humain, quels étaient les aînés et les cadets. Bien plus, il présente avec plusieurs autres chaînes, avec nos alpes en particulier, cet autre trait de ressemblance, que la force de soulèvement a agi à deux reprises et dans deux directions différentes. Dans l’Altaï occidental, l’alignement général des chaînes est dirigé du nord-ouest au sud-est ; dans l’Altaï oriental, les crêtes montagneuses se dirigent, soit du nord au sud, soit du nord-est au sud-ouest. Ces deux directions se touchent aux Alpes de Katoune, et là comme dans nos Alpes, se trouve le pic le plus élevé de la chaîne. Dans l’Altaï, la Belouha, haute de près de 9,000 mètres, représente notre Mont-Blanc ; elle est, comme lui, entourée de vastes lacs dont les rives perpendiculaires plongent dans des eaux profondes, et de vallées cratériformes dont les cimes contournées portent l’empreinte irrécusable des forces opposées qui les ont arrachées aux entrailles de la terre.

Ces révolutions effrayantes qui ont si profondément bouleversé la surface du globe, élevé les montagnes et creusé les vallées, ont pour cause unique peut-être l’éruption de roches ignées analogues au granite. Dans les Alpes, dans plusieurs autres chaînes, ces roches se montrent presque partout à découvert, surmontant de leurs pointes aiguës les couches d’origine sédimentaires qu’elles ont rompues et redressées. Dans l’Altaï, il n’en est pas de même. Agissant à des profondeurs incalculables, elles ont soulevé en bloc tout ce pays aussi grand que la France, et dans cet ébranlement se sont produites ces fentes abruptes devenues aujourd’hui des vallées, ces entonnoirs dont de vastes lacs occupent le fond. Les granits, les syénites, les diorites, les porphyres, toutes ces roches aujourd’hui solides, alors masses fluides, ne se sont montrées à découvert que sur quelques points ; mais dans ce cas, on reconnaît sans peine qu’elles se sont frayé un passage à travers les couches préexistantes. C’est ainsi qu’on trouve en maint endroit, et surtout sur les rives de la Tchoultcha, des fragmens de roches sédimentaires empâtés dans le granite. Lorsque celui-ci sortit liquide de ses abîmes entr’ouverts, il enveloppa ces quartiers de la roche qu’il venait de briser, et les conserva enchâssés dans sa pâte comme un témoignage indestructible de ces antiques bouleversemens. Ailleurs, dans le voisinage du village de Sogra, on voit ce même granite former des filons réguliers dans des roches d’une nature toute différente dont il a rempli les fentes, comme le cuivre ou le plomb en fusion remplissent le moule d’un fondeur. Ailleurs encore on trouve, comme M. de Humboldt l’avait vu dans l’Irtysch, des couches redressées verticalement que recouvre une large calotte de granit. Après avoir soulevé la croûte solide qui l’emprisonnait, l’avoir brisée, et placée perpendiculairement, cette ruche a versé au-dessus ses vagues brûlantes qui, solidifiées bientôt en assises horizontales, attestent de nos jours leur mode de répartition.

L’action des masses ignées, qui ont soulevé et traversé parfois tout ; l’Altaï, ne s’est pas bornée aux phénomènes que nous venons de décrire. Elle a modifié dans beaucoup de circonstances la nature même des roches préexistantes, qui n’ont pu se trouver impunément en contact avec cet effroyable foyer de chaleur. Peu de contrées présentent sur une aussi grande échelle les phénomènes de métamorphisme. On désigne sous ce nom l’ensemble des transformations qu’ont subies certaines roches et qui reconnaissent presque uniquement pour cause le voisinage des grandes éruptions de matières fondues. On voit alors les calcaires terreux ou compactes revêtir le caractère de marbres cristallins, comme nos Pyrénées en offrent de nombreux exemples. D’autres fois, de durs et solides qu’ils étaient, ils deviennent friables et se fendillent en tout sens en passant à l’état de dolomie par l’addition de la magnésie. Des grès se changent en bancs solides de quartz, des argiles schisteuses, des matières arénacées durcissent et présentent l’aspect de jaspes divers, de schistes micacés ou talqueux. Ces métamorphoses, en faisant disparaître les caractères primitifs des terrains, en les fondant les uns dans les autres par des nuances insensibles, embarrassent souvent le géologue, et pour l’Altaï en particulier M. de Tchihatcheff s’est vu réduit à laisser sans les classer un grand nombre d’entre eux sous la dénomination commune de terrains anciens indéterminés.

Quelques-uns de ces phénomènes de métamorphisme paraissent dus uniquement à l’action de la chaleur. L’analyse retrouve alors dans la roche nouvelle les mêmes élémens que dans celle dont elle n’est qu’une modification. Dans bien des cas aussi, elle nous révèle l’apparition de quelque principe nouveau, par exemple de l’acide sulfurique, de la magnésie, de la silice. Ici l’explication semble devenir plus difficile. Comment concevoir la pénétration de ces corps au milieu de masses compactes qui ne paraissent avoir rien perdu de leur solidité ? Un fait qui se reproduit chaque jour dans nos usines permet de se rendre raison de ce phénomène. Pour changer le fer en acier, il suffit de le chauffer dans de la poussière de charbon. Bien que la température ne soit nullement à comparer à celle que possèdent les roches en fusion vomies par les fissures du globe, une petite quantité de carbone se volatilise et pénètre jusqu’au cœur du morceau de fer, qui se trouve avoir changé de nature, avoir acquis toutes les propriétés de l’acier. C’est en petit une expérience de métamorphisme.

La stabilité de certains élémens tels que la- silice ou la magnésie ne doit pas faire rejeter cette explication. M. Laurent a prouvé, par des expériences directes, que sous l’influence d’une température élevée les corps les moins volatiles en apparence, comme l’oxide de fer, pénètrent dans la masse des corps qui les environnent. M. Gaudin, en employant la flamme développée par un mélange d’hydrogène et d’oxygène, a fondu et volatilisé la silice, la magnésie, la chaux. Ainsi rien ne s’oppose à ce que nous regardions comme étant de la même nature les faits de cémentation que nous produisons tous les jours et ceux de métamorphisme que nous présente la nature. Il n’y a d’autre différence que dans la nature des substances, la grandeur des appareils et des résultats.

Le terrain houiller présente dans l’Altaï un remarquable développement et se rattache peut-être, selon M. Élie de Beaumont, à la vaste formation carbonifère dont quelques voyageurs intrépides nous ont révélé l’existence au milieu de l’Asie centrale. La houille elle-même a été trouvée sur plusieurs points. Dans le bassin de Kouznetzk en particulier, ce combustible forme probablement un dépôt de 250 kilomètres de long sur 100 kilomètres de largeur moyenne. Si cette délimitation est exacte, ce serait là un des plus immenses amas de houille que l’on connaisse, et bien qu’ici cette substance se rapproche de l’anthracite par sa composition, bien qu’elle soit par conséquent d’une qualité inférieure à nos bonnes houilles de France, elle n’en offrira pas moins des ressources précieuses aux populations futures de ces froides régions.

Les roches du terrain carbonifère et des formations voisines contiennent en général de nombreux fossiles animaux ou végétaux. L’Altaï n’a pas manqué de fournir son tribut de renseignemens sur ces créations antiques, et parmi les échantillons recueillis par M. de Tchihatcheff, il s’est trouvé quelques espèces nouvelles. L’examen des végétaux a surtout fourni une remarque importante à M. Gceppert, que notre voyageur avait prié d’examiner ses richesses botaniques. Le savant professeur de Breslau a reconnu que la structure des bois fossiles de l’Altaï était presque entièrement semblable à celle des araucaria de la Nouvelle-Hollande et s’éloignait de celle de tous nos arbres ordinaires. Ce fait avait déjà été reconnu vrai pour les bois fossiles recueillis en Europe : il semble, d’après le travail de M. Goeppert, acquérir une véritable généralité, et l’on peut en tirer la conclusion qu’à l’époque de la formation des houilles, des espèces végétales presque entièrement semblables, peut-être identiques, couvraient nos climats tempérés et les déserts de la Sibérie, tandis qu’aujourd’hui ces mêmes espèces n’ont plus d’analogues que dans les régions australes. Ce que nous savons sur les conditions de la végétation nous autorise donc à conclure que pendant cette période une température uniforme et élevée enveloppait tous les points du globe, et que les différences de climats, si tranchées de nos jours, n’existaient pas encore.

L’Altaï renferme de nombreux gîtes métallifères presque tous placés dans des formations neptuniennes ou d’origine aqueuse, mais tous voisins des granites, comme si leur présence tenait à l’action de cette roche même. Parmi ces mines, il en est de cuivre et de fer dont l’exploitation est rendue des plus faciles par la nature du minerai. Les deux usines de Tomsk et de Salaïr produisent annuellement à elles seules plus de 500,000 kilogrammes de fer pur.

On trouve dans l’Altaï un grand nombre de mines d’argent. M. de Tchihatcheff en a visité treize. Quelques-unes sont très productives. Celle de Zméeff, dont la découverte fit connaître, il y a une cinquantaine d’années, les richesses cachées de ces régions, donnait, dans les premiers temps de son exploitation, près de 1 kilogramme d’argent pour 16 kilogrammes de minerai. Aujourd’hui qu’elle est épuisée, on fouille religieusement les déblais qu’au temps de l’abondance on avait dédaigneusement rejetés, et on en tire encore 4 à 5 grammes d’argent sur 16 kilogrammes de matière brute. Les mines de Rydersk et de Krukof donnent de 34 à 47 grammes de métal pour 16 kilogrammes de minerai. Enfin, les mines de Salaïr, que nous avons vu donner du fer, fournissent aussi par année près de 900 kilogrammes d’argent. Cette exploitation va, du reste, recevoir de grands développemens. L’usine doit être montée de manière à pouvoir fondre tous les ans 500,000 poudes de minerai, ce qui donnera au moins 1,500 à 1,800 kilogrammes d’argent pur.

Considérées dans leur ensemble, les chaînes de l’Altaï se présentent comme un massif formant un demi-cercle irrégulier, dont la concavité est tournée à l’ouest. Cette partie du pays dont nous parlons peut être considérée, a dit M. de Humboldt, comme un cap énorme, tenant par son extrémité méridionale au continent des terrains anciens de l’Asie centrale, et entouré de tous les autres côtés par une vaste mer de dépôts diluviens. Ces derniers pénètrent dans les anfractuosités des districts montagneux, et y forment comme autant de golfes. Quelquefois aussi on les trouve dans l’intérieur, étendus comme des lacs solides au fond de quelques bassins particuliers. Partout la composition de ces dépôts est la même. Ils consistent uniquement en fragmens et débris plus ou moins triturés appartenant aux roches qui constituent la charpente solide du grand édifice dont ils enveloppent et recouvrent la base.

C’est dans ces dépôts que gisent les plus grandes richesses de l’Altaï, richesses tellement considérables, qu’elles ne tarderont peut-être pas à opérer dans l’Europe entière une révolution analogue à celle qui résulta de l’importation des trésors du Pérou. C’est au milieu de ces détritus, arrachés aux roches voisines par des courans dont l’origine est inconnue, qu’on trouve ces sables dont un simple lavage extrait des monceaux d’or. Ce métal précieux semble disséminé dans presque toute la contrée. M. de Tchihatcheff cite dix-sept localités différentes où l’exploitation de l’or est en pleine activité, et lui-même en a découvert plusieurs autres où peut-être s’exercera bientôt cette industrie lucrative.

Nous possédons encore trop peu de données pour essayer de résoudre le problème de la formation des sables aurifères en général ou de ceux de l’Altaï en particulier. Cependant M. de Tchihatcheff a réuni quelques faits d’où il paraît résulter que l’or semble affectionner ou fuir certaines roches, bien que les unes et les autres aient une même origine et appartiennent également au groupe des roches ignées. Ainsi, dans l’Altaï, dans l’Oural, les dépôts aurifères se trouvent toujours dans le voisinage des diorites, tandis que la présence du granit est de mauvais augure pour celui qui cherche un nouveau gîte de minerai. M. de Humboldt nous a appris qu’à Haïti la trituration artificielle de cette même diorite met à nu les parcelles d’or disséminées dans la masse, mais qu’on n’y trouve jamais ce métal en filon. A Bornéo, d’après M. Horner, les dépôts aurifères se trouvent également dans le voisinage de roches analogues à la diorite. Là aussi le granite est très rare, et quand il se montre, il revêt quelques-uns des caractères de cette roche privilégiée. Ces exemples, et bien d’autres encore, pourraient faire supposer que, lors de leur irruption en masses incandescentes à travers les couches solides du globe, certaines roches ont été imprégnées d’or par une action analogue à celle dont nous avons parlé plus haut. Au reste, le phénomène dont nous parlons n’est pas particulier à ce métal ; on l’observe également pour le platine dans les monts Oural, où les roches composées en partie de serpentine semblent avoir de même servi d'agent platinifère.

Comme nous l’avons dit plus haut, le nombre des exploitations d’or dans l’Altaï est considérable. La ville de Krasnoyarsk peut être regardée comme un des chefs-lieux de cette industrie, et c’est là que M. de Tchihatcheff a recueilli les renseignemens les plus circonstanciés à cet égard. En 1842, les seuls districts de Kaïnsk et de Yeniseisk avaient fourni près de 500 poudes ou 6,150 kil. d’or pur. Les orpailleurs ou propriétaires des mines estiment à 100 pour 100 le minimum d’intérêt que puisse rapporter une mise de fonds engagée dans ces lavages productifs. Un bénéfice de 800 ou 850 pour 100 est regardé par eux comme représentant le taux ordinaire. Bien souvent cette limite est dépassée. On en jugera par l’exemple suivant. M. de Tchihatcheff cite un orpailleur, M. Miasnikoff, dont l’exploitation ne datait que de trois ans. La première année produisit seulement 10 poudes d’or (163 kilogrammes environ) ; la seconde rapporta 36 poudes (587 kilogrammes) ; avant la fin de la troisième année, bien que la campagne ne fût pas terminée, M. Miasnikoff avait déjà recueilli plus de 80 poudes (1,300 kilogrammes) d’or pur, représentant une valeur d’environ 4,500,000 francs. Les frais d’exploitation réduisent, il est vrai, ce produit brut à 2,400,000 francs ; de plus, les 20 pour 100 prélevés par le gouvernement le diminuent encore de 480,000 francs. Néanmoins, toute déduction faite, M. üliasnikoff n’en avait pas moins obtenu, pour le seul été de 1842, un bénéfice net de 1,920,000 francs.

On comprend que des gains aussi énormes doivent stimuler puissamment l’esprit d’entreprise. Aussi l’industrie du lavage des sables aurifères de la Sibérie a-t-elle marché avec une rapidité sans exemple. Dans l’espace de quatorze ans, ses produits se sont accrus dans la proportion de 1 à 200. En 1830, elle ne fournissait que 95 kilogrammes d’or représentant une valeur de 3,230,000 francs. Aujourd’hui, elle rapporte plus de 18,000 kilogrammes d’or ou 61,200,000 francs. Ces chiffres sont énormes, et pourtant ils deviendront chaque jour plus considérables à mesure que le nombre de bras, venant à augmenter, permettra d’exploiter sur une plus grande échelle. Tous les orpailleurs répétaient à M. de Tchihatcheff que le manque d’ouvriers les empêchait de doubler ou de tripler leurs bénéfices. Ainsi, l’augmentation de la population est à elle seule un élément infaillible d’accroissement pour cette industrie en se bornant aux localités actuellement connues ; et comme les limites du domaine aurifère reculent tous les ans devant chaque nouvelle exploration, comme elles semblent n’avoir d’autres bornes que les glaces éternelles du pôle, il est impossible de prévoir où s’arrêteront les gigantesques développemens de cette véritable récolte d’or.

Peut-être ne trouvera-t-on pas maintenant exagéré ce que nous disions tout à l’heure en comparant l’influence qu’aura un jour l’exploitation de la Sibérie sur le commerce des métaux précieux à celle qu’exerça la découverte de l’Amérique et de ses trésors. Dans son dernier ouvrage de minéralogie, M. Beudant évalue à 24,000 kilogrammes la quantité d’or extraite annuellement sur tous les points du globe. Ce poids de métal représente une valeur de 82 millions. Dans ce total, l’Amérique équatoriale figure pour 64 millions, la Sibérie pour 8 millions seulement ; mais nous venons de voir que la production de cette dernière rivalise aujourd’hui avec celle de l’Amérique. Nous avons pu nous convaincre par les progrès accomplis dans le court espace de quatorze ans que cette exploitation prendra dans le nord de l’Asie une importance croissante. Qu’elle suive deux ans encore la même progression, et la Sibérie fournira à elle seule plus d’or que tout le reste du monde : dans vingt ans, elle mettra annuellement en circulation une quantité d’or au moins double de celle que nous consommons aujourd’hui.

Ici nous devons cependant, avec le célèbre minéralogiste que nous venons de citer, faire une réflexion rassurante pour la stabilité de la fortune publique. L’influence des métaux précieux est loin d’être aujourd’hui ce qu’elle fut autrefois, et une énorme quantité d’or versée tout à coup dans le commerce ne saurait amener des secousses semblables à celles que produisirent en Espagne les trésors du Mexique et du Pérou. Dans notre siècle d’industrie, le charbon de terre et le fer remuent plus de capitaux que l’or et les diamans. La houille produit annuellement près de 180 millions, et le fer plus de 500 millions.

Quoi qu’il en soit, la Russie favorise autant que possible l’industrie des orpailleurs. A l’exception des districts de Kolyvane et de Nertchinsk qui appartiennent au gouvernement, les immenses dépôts de la Sibérie sont ouverts aux entrepreneurs de toutes les nations. Il suffit d’adresser au ministère des finances une demande formelle à cet égard pour obtenir la concession du terrain qu’on désire exploiter. Cependant cette concession ne s’accorde que pour douze ans, et n’assigne à chaque particulier qu’un lot d’environ 5 kilomètres de long sur 250 mètres de large.

Le lavage des sables se fait sous la surveillance de divers agens du gouvernement chargés de prévenir et de juger les contestations qui peuvent surgir entre les concessionnaires sur leurs limites respectives, de régler les relations entre les maîtres et les ouvriers, de prélever sur les produits ce qui revient à l’état. Grace à ces mesures, il règne dans ces contrées une sécurité bien remarquable. Chaque jour, on voit des milliers d’ouvriers, presque tous condamnés par la loi, remettre entre les mains d’un inspecteur, fort seulement de son ascendant, les trésors qu’ils ont recueillis. Au milieu de quelque chétive cabane, on entasse des monceaux d’or, qui plus tard, répartis sur des chariots, se rendent tranquillement à Barnaoul et franchissent plusieurs milliers de kilomètres, marchant à petites journées, et n’ayant pour escorte qu’un cosaque qui fume tranquillement sa pipe sans même s’embarrasser d’armes qu’il sait devoir être inutiles.

L’exploitation des sables aurifères de l’Altaï est généralement des plus faciles. Le plus souvent ces dépôts sont à fleur du sol ou recouverts seulement d’une mince couche de terre végétale qu’on enlève pour exploiter à ciel ouvert. Si cette couche acquiert une épaisseur trop considérable, on ouvre une tranchée, puis on attaque le minerai directement, et les ouvrages souterrains qu’entraîne cette manière d’opérer ne sont jamais bien compliqués, à raison du peu d’épaisseur des dépôts exploitables. Il est cependant quelques localités qui nécessitent des modifications dans le mode d’extraction des sables. Sur les rives de la Biroussa, on a découvert une couche aurifère dont l’épaisseur est au moins de 6 mètres ; mais on ne peut creuser à cette profondeur à cause de la hauteur de la rivière, dont les eaux envahissent sans cesse les travaux. Après avoir vainement tenté de refouler la rivière au moyen de digues, on a eu recours à un expédient très ingénieux : on a pris le parti de n’exploiter que pendant l’hiver. À cette époque, la rivière gèle en entier. On taille alors la glace de manière à découvrir les parois verticales de la berge, et par cette tranchée on enlève à peu de frais le minerai qu’on désire.

Les richesses minérales de la Sibérie semblent avoir été connues dès la plus haute antiquité. Partout, dans ces vastes contrées, on rencontre des traces d’un peuple mystérieux, désigné par la tradition sous le nom de Tchoudi, et qui, bien avant les mineurs russes, avait trouvé l’art de séparer l’or et l’argent de leur gangue sans valeur. C’est là un nouveau trait de ressemblance qui rapproche ces régions hyperboréennes des provinces intertropicales du Nouveau-Monde. Au Mexique aussi, les Azthèques avaient précédé les Espagnols dans l’exploitation des mines. De même que ces derniers, les Tchoudis paraissent avoir ignoré les usages du fer, avoir eu recours au cuivre et à l’étain pour se procurer des instrumens tranchans, et cette circonstance, en rendant presque impossible l’exploitation des filons en roche, nous explique pourquoi à ces époques reculées, au Mexique comme en Sibérie, l’or était beaucoup plus commun que l’argent.

Peut-être les recherches archéologiques permettront-elles un jour de rattacher l’une à l’autre les traditions locales qui conservent le souvenir des Tchoudis et les croyances grecques qui placent dans les régions boréales le siège d’immenses trésors. Hérodote parle des Arimaspes comme d’un peuple qui savait arracher aux griffons gardiens de ces richesses l’or qui parvenait jusqu’en Grèce par l’entremise des Issédons. Dans le magnifique ouvrage sur l’Asie centrale où M. de Humboldt s’est montré tour à tour profond naturaliste, historien érudit et archéologue plein de sagacité, cet illustre savant place ce dernier peuple dans la steppe des Kirghiz, entre Karkarali et Semipalatinsk. Il est probable que les procédés d’exploitation employés par ces nations éteintes ne différaient pas de ceux qui sont en usage de nos jours. S’il en est ainsi, la fable de la toison d’or recevrait une interprétation bien naturelle. On sait que la dépouille de divers animaux est employée dans le lavage des sables aurifères pour retenir plus facilement les parcelles de métal que leur pesanteur spécifique plus grande laisse déposer sur le fond des appareils. N’est-il pas permis de voir dans cette circonstance toute technique l’explication de cette toison symbolique dont la renommée attira sur les rivages de Colchos l’élite des héros de la Grèce mythologique ?

Les contrées que baigne le Pont-Euxin conservent encore des traces de leurs antiques trésors. Les fouilles entreprises par ordre du gouvernement russe dans l’ancienne Tauride mettent chaque jour à découvert des tombeaux dont la richesse contraste d’une manière frappante avec la pauvreté des sépultures grecques. Dans les parages où florissaient jadis Phanagoria, Hersonèse, Olbia, Tynas, l’or est bien plus abondant que dans aucune autre des localités d’Europe et d’Asie explorées de nos jours comme pouvant présenter quelques restes de l’industrie ou du luxe des peuples qui les habitèrent. A Kertch surtout, l’ancienne Panticapée, ce métal est répandu avec une magnifique profusion dans les demeures sépulcrales. La moitié des objets qu’on y trouve sont en or pur ou en electrum, alliage d’or et d’argent. Ici comme au Pérou, l’or est souvent employé à des usages secondaires qui en attestent l’abondance. Souvent un camée, une pierre de peu de valeur, sont enchâssés dans un encadrement d’or massif d’une valeur bien supérieure. Jamais cependant il n’a existé de mines d’or en Tauride. Il est donc très probable que les colonies grecques placées dans le voisinage des barbares ne firent que tirer parti de leur position, et, pour employer l’expression du voyageur russe, amenèrent dans leur enceinte le fleuve d’or de l’Oural et de l’Altaï.

La flore de l’Altaï, à en juger par le nombre de plantes qu’a recueillies M. de Tchihatcheff, n’est pas très riche, et ne compte qu’environ deux cent cinquante espèces. Plusieurs d’entre elles se retrouvent dans nos Alpes européennes, et les arbres surtout donnent à ces contrées éloignées un aspect général très semblable à la physionomie sévère que le sapin imprime au paysage dans nos gorges élevées. Cette observation s’accorde, du reste, avec une des lois que la nature semble s’être imposée dans la production des êtres organisés. Le froid semble restreindre le nombre et la variété des manifestations de la vie. Dans toutes les régions glacées, on trouve beaucoup moins d’espèces, soit animales, soit végétales ; mais, généralement, cette diminution dans le nombre des différences spécifiques est compensée par la multiplication plus grande des individus. La faune ou la flore des contrées boréales est bien plus uniforme que celle des régions plus chaudes ; elle n’est peut-être pas moins nombreuse. Cette proposition, au moins dans ce qu’elle a de général, est confirmée par un très beau travail que M. Brandt, membre de l’académie impériale de Saint-Pétersbourg, a publié sur la faune de Sibérie, et qui forme un appendice important à l’ouvrage de M. de Tchihatcheff. Il résulte des recherches de ce célèbre naturaliste que l’Europe renferme 143 espèces de mammifères terrestres, 451 espèces d’oiseaux, 94 espèces de reptiles, tandis qu’en Sibérie on ne trouve que 92 mammifères, 323 oiseaux, et 21 reptiles.

Une telle disproportion s’explique sans peine par les circonstances topographiques et climatologiques qui distinguent la Sibérie de l’Europe. Cette dernière forme une grande presqu’île étendue vers le couchant, exposée du côté du sud aux vents chauds qui lui arrivent d’Afrique, baignée à l’ouest par une mer constamment attiédie par les eaux que le gulf-stream amène du golfe du Mexique. Aussi ses hivers sont-ils courts et peu rigoureux. La Sibérie, au contraire, profondément enfoncée dans les terres, séparée de nos régions tempérées par de hautes chaînes de montagnes, enserrée du côté du nord par une ceinture de glaces éternelles, est largement ouverte à toute la violence du souffle boréal, tandis que la chaude haleine des vents du sud ou de l’ouest ne peut pénétrer jusqu’à elle. Aussi, à la même distance du pôle, les hivers y sont-ils bien plus longs, bien plus rigoureux qu’en Europe, et l’on doit s’attendre à voir subsister la supériorité de cette dernière pour ce qui touche au nombre des espèces animales, lors même qu’on aurait exploré à fond les vastes steppes de la Sibérie.

Les deux faunes que nous comparons ont un grand nombre d’espèces communes. Cependant chacune d’elles est caractérisée par la présence d’espèces qui ne se retrouvent pas dans l’autre. Ainsi la Sibérie possède en propre vingt-six mammifères et quarante-trois oiseaux qu’on ne trouve pas en Europe. Au reste, les résultats que nous énonçons ici d’après M. Brandt ne sont applicables qu’à la Sibérie occidentale, c’est-à-dire à la portion de cette immense c6ntrée qui est placée à l’ouest du Yeniseï, et qui renferme l’Altaï. La Sibérie orientale, située à l’est du même fleuve, doit présenter dans sa faune des caractères bien plus prononcés. Elle doit se rapprocher sous ce rapport de l’Amérique septentrionale, dont elle n’est séparée, on le sait, que par le détroit de Behring ou des mers qui, transformées en plaines de glace par les froids excessifs de l’hiver, offrent un passage facile aux animaux des deux continens et favorisent le mélange des espèces.

En parlant des productions animales de la Sibérie et de l’Altaï, nous devons une mention particulière aux cousins, à ces insectes si justement désignés par l’épithète de sanguinaires. En pénétrant dans les régions boréales, le voyageur pourrait se croire à l’abri de leurs morsures. Il n’en est rien. Les cousins sont un des fléaux des vallées de l’Altaï. Dès que la température s’adoucit, aux premiers jours d’un printemps bien tardif, ils envahissent l’air par myriades, et attaquent l’homme avec fureur, comme s’ils voulaient profiter d’une proie que le ciel leur envoie si rarement. Souvent M. de Tchihatcheff se vit assailli par leurs essaims affamés, alors même que la neige et la glace craquaient encore sous ses pieds. Au reste, ces parasites, émules des mousquites des pays chauds, pénètrent jusqu’aux latitudes les plus froides. L’amiral Wrangel nous apprend qu’à Nijni-Kolimsk, trois degrés au-delà du cercle polaire, pendant les deux mois que dure l’absence des fortes gelées et qu’on y appelle l’été, le ciel est obscurci par des nuées de cousins. On ne parvient à se garantir de leurs attaques qu’en vivant au milieu d’une fumée suffocante. Triste destinée de l’homme du nord, qui rencontre auprès du pôle presque tous les fléaux des pays chauds sans la moindre compensation ! Dans ces régions désolées règnent comme sur les bords du Nil les ophthalmies, le typhus, les épizooties ; mais il y manque la brise du soir, si douce après une journée brûlante, les acacias avec leurs fleurs embaumées, les dattiers avec leurs fruits. Dans ces déserts de glace, il n’existe point d’oasis.


II.

La population indigène de l’Altaï se compose presque uniquement de tribus errantes appartenant à la race mongolique, et désignées sous le nom générique de Kalmouks. On peut la considérer comme partagée en deux grandes familles, dont l’une habite à l’est, l’autre à l’ouest de la Katoune, un des principaux affluens de l’Ob. Ces peuples reconnaissent eux-mêmes cette division, et se désignent par des expressions correspondantes à celles que nous venons d’employer. Au reste, entre ces deux branches d’un même tronc il n’existe pour ainsi dire aucune différence. Langage, mœurs, usages, tout leur est commun. Seulement les tribus de l’est présentent à un degré bien plus prononcé les caractères de leur race, et en considérant les portraits, donnés par M. de Tchihatcheff, de deux zaïzanes ou chefs des environs de la Tchouya, on ne peut méconnaître à ces pommettes saillantes, à ces yeux étroits et obliques, le type chinois dans toute sa pureté.

Les Kalmouks de l’Altaï paraissent être les descendans de ces hordes qui, sous l’impulsion puissante de Tchingis-Khan, s’élevèrent à la fin du XIIe siècle jusqu’au rôle de conquérans, s’emparèrent de la Chine, de la Corée, et, sous le nom de Tartares ou de Mongols, vinrent jusque sur les bords du Volga et de la mer Caspienne porter le nom de leur maître et la terreur de ses armes. Expulsés plus tard de l’empire chinois, ces peuples se replièrent de plus en plus sur l’Asie centrale, et inondèrent sous différens noms jusqu’aux contrées qui font aujourd’hui partie de la Sibérie. Plusieurs de leurs tribus se réunirent et parvinrent même à fonder dans l’Asie centrale des états assez puissans ; mais bientôt ces empires éphémères tombèrent sous les coups des Chinois. Mongols et Tartares furent en partie exterminés. Un grand nombre de tribus cherchèrent un asile dans l’Altaï et implorèrent la protection de la Russie, qui les admit au nombre de ses sujets ; quelques autres restèrent sur les limites des deux empires, et reconnurent à la fois les deux souverainetés de la Chine et de la Russie. Encore aujourd’hui, elles paient l’impôt à la cour de Pékin aussi bien qu’à celle de Saint-Pétersbourg, et sont en conséquence désignées sous le nom de peuples à double tribut.

Presque partout où la race victorieuse des Mongols venait s’établir, elle trouvait la contrée occupée par des tribus d’origine turque. Du croisement de ces deux races naquirent d’un côté les Tatars ou Tartares qui habitent la Russie européenne, chez lesquels l’élément turc est resté prédominant, et les Kalmouks de la Sibérie, dont le type mongol s’affaiblit à mesure qu’ils ont avancé davantage vers l’ouest. Le langage a subi les mêmes influences, et dans toute la vaste étendue de pays occupé par ces deux grands peuples, on parle une espèce de jargon turc plus ou moins corrompu.

Cette opinion sur l’origine des Kalmouks est justifiée par deux faits rapportés par M. de Tchihatcheff. D’un côté, en franchissant la chaîne des Sayanes et en pénétrant ainsi dans l’empire chinois, il a pu observer de près les Soyons, qui ne différaient presqu’en rien des Kalmouks de son escorte. D’autre part, il signale en plein Altaï, sur les rives de l’Akabane, l’existence de quelques tribus kalmoukes désignées sous le nom commun de Sagaïs, bien distinctes de toutes les autres et dont les traits rappellent presque complètement le type de la race turque. La langue de ces tribus diffère sensiblement de l’idiome kalmouk. Quoiqu’elle ne soit qu’un dialecte turc très corrompu, elle se rapproche bien plus de la langue mère et est incomparablement moins mélangée d’expressions mongoles.

Les Kalmouks sont essentiellement des peuples nomades. Groupés en tribu sous la direction d’un zaïzane, ils promènent d’une vallée à l’autre leurs troupeaux et leurs tentes ou yourtes, qu’ils recouvrent quelquefois de morceaux d’écorce d’arbre. Les tribus de l’Altaï surtout n’ont aucune idée de notre manière de vivre à l’européenne. Ils ne connaissent même pas l’usage des chariots. Les individus qui accompagnèrent M. de Tchihatcheff jusqu’au poste cosaque de l’Akabane témoignèrent le plus grand étonnement à la vue des ornières qui annonçaient le voisinage de ce centre de civilisation, et les méprises plaisantes qu’amena leur ignorance de nos usages, la naïve manifestation de leur surprise à la vue des objets les plus simples, égayèrent bien des fois les pénibles journées passées dans ces déserts par notre voyageur.

Si les Kalmouks de nos jours ont conservé les habitudes errantes de leurs ancêtres, ils ont bien dégénéré de cette ardeur guerrière qui, sous la conduite de Tchingis-Khan, leur valut l’empire de l’Asie et fit trembler l’Europe elle-même. Rien de plus timide et de plus inoffensif que ces peuples qui, devant la moindre apparence de danger, ne connaissent d’autre ressource que la fuite. Aussi leur rencontre dans ces vastes solitudes est-elle presque sans danger pour l’Européen, dont la seule vue semble les écraser comme s’ils reconnaissaient en lui un être d’une nature supérieure. Faibles et de petite taille, ils sont surtout terrifiés par l’aspect martial et les formes athlétiques des Cosaques à qui sont confiées la garde des frontières et la police du pays. Aussi ces derniers les traitent-ils avec le plus profond dédain. Lorsque M. de Tchihatcheff manquait de chevaux et ordonnait à l’un de ses Cosaques d’en aller chercher dans quelque tribu voisine, celui-ci ne prenait jamais la peine de remplir lui-même la commission. Il se contentait de remettre son sabre à un Kalmouk qui, plaçant avec respect sur ses épaules ce redoutable talisman, allait le montrer à la tribu en formulant sa demande. S’il éprouvait un refus ou des délais, il déposait le sabre au milieu des récalcitrans et se retirait sans rien dire. L’effet de cette tactique ne tardait guère à se manifester. La nouvelle qu’un sabre de Cosaque venait d’arriver répandait une alarme générale, et le messager était à peine de retour qu’on voyait arriver au galop les chevaux demandés, suivis d’un Kalmouk portant le terrible dépôt. Pour rien au monde, un Kalmouk ne voudrait conserver chez lui un sabre de Cosaque. Il passera des journées à cheval pour le rendre à son propriétaire, non pas qu’il craigne précisément les réclamations de ce dernier, mais il n’oserait laisser au milieu de sa famille cet instrument redoutable, qu’il croit doué de la faculté mystérieuse d’agir au nom de son maître absent.

La plupart des Kalmouks sont idolâtres. Ils reconnaissent et adorent le koutaï ou principe du bien, et le chaïtane ou principe du mal. Les sacrifices qu’ils font à ces deux déités consistent en chevaux, bœufs et moutons, qu’ils immolent soit en les écartelant, soit en leur fendant la poitrine et en y introduisant la main pour comprimer le cœur. L’animal est ensuite placé sur le feu, et après en avoir subi l’action quelques instans, il fait les frais d’un repas auquel prennent part tous les assistans, ainsi que les prêtres ou abysses. Ces derniers ne jouissent d’aucune prérogative, et en dehors des cérémonies religieuses fort simples qu’ils sont chargés de diriger, ils ne se distinguent en rien du reste de la nation. Le fanatisme est inconnu chez ces peuples. Les Kalmouks changent très facilement de religion ; mais on ne saurait avoir grande confiance en leur conversion, presque toujours amenée par des considérations toutes terrestres et un intérêt purement matériel.

Cette indifférence en matière de religion paraît avoir régné chez les Kalmouks à l’époque même où régnaient les successeurs immédiats de Tchingis-Khan. Elle seule peut expliquer, comme elle les a rendues possibles, les pérégrinations de quelques moines du XIIIe siècle. On sait que Rubruquis et Carpini entre autres pénétrèrent jusque dans les cours mongoles, qu’ils y furent bien accueillis, mais ne parvinrent à exciter qu’une curiosité semblable à celle qu’auraient fait naître des baladins et des jongleurs. On les promenait couverts de leurs habits sacerdotaux, on leur enjoignait de déployer toute la pompe de leurs cérémonies, d’entonner les hymnes sacrés, puis on les renvoyait. On les traitait d’ailleurs sans façon, et Rubruquis raconte naïvement comment un jour qu’il expliquait à Mangou-Khan les vérités de la religion chrétienne, il se vit interrompu dans sa harangue par les ronflemens sonores du prince. Cette tolérance dédaigneuse contraste étrangement avec le fanatisme farouche inspiré par les doctrines de Mahomet, avec le zèle trop souvent cruel qui régnait alors chez les populations chrétiennes. Certes, si un sectaire étranger se fût ainsi présenté chez un prince catholique, il est peu probable qu’on se fût contenté de le trouver ennuyeux ou divertissant, témoin les nestoriens, qui, à cette même époque, étaient contraints, pour fuir le glaive de l’orthodoxie, de se réfugier dans ces villes lointaines, où le pieux Rubruquis les trouva, à son très grand scandale, suivant tranquillement leurs doctrines à l’abri de l’indifférentisme des princes mongols.

On doit distinguer soigneusement des peuples dont nous venons de parler les Kirghiz, qui habitent les steppes étendues au pied de l’Altaï, au sud-ouest de ces montagnes. Ces derniers, résultant du mélange de la race turque avec quelques rameaux indo-germaniques, sont bien supérieurs aux Kalmouks. En revanche, ils sont aussi turbulens et enclins au brigandage que leurs voisins sont doux et inoffensifs. Aussi, pour maintenir la sécurité dans ces steppes que leur position désigne comme la grande voie commerciale entre la Chine et la Russie, cette dernière puissance s’est vue obligée de multiplier les établissemens militaires et les piquets de Cosaques. Ces établissemens ont déjà amené un résultat utile et d’un heureux augure pour l’avenir de ces contrées. Frappées des avantages et du bien-être que la civilisation entraîne après elle, les populations nomades commencent à se grouper autour des villages cosaques, et déjà quelques familles ont échangé leurs yourtes ambulantes pour des maisons immobiles, mais plus comfortables.

Parmi les qualités qui distinguent éminemment les Kirghiz, il faut compter surtout le développement extraordinaire du sens de l’ouïe et de celui de la vue. M. Ivanine, officier très instruit qui a vécu longtemps parmi eux, assure avoir vu des Kirghiz qui, à plus d’un kilomètre de distance, découvraient un homme caché en embuscade. Les Cosaques, chez qui les sens dont nous parlons sont aussi très exercés, prétendent que les Kirghiz voient la nuit aussi bien que le jour. Cependant ils paraissent être inférieurs sous ce rapport aux Yakoutes, peuples qui ont probablement la même origine et qui habitent les parages inférieurs de la Léna. L’amiral Wrangel, dans son Voyage le long des côtes septentrionales de la Sibérie, cite à ce sujet un fait presque incroyable. Un jeune Yakoute lui assura avoir observé dans le ciel une grande étoile de couleur bleuâtre qui en dévora successivement plusieurs autres de moindre dimension et les rendit ensuite. En comparant les époques, le savant voyageur acquit la conviction que cet homme avait bien réellement observé les éclipses des satellites de Jupiter.

Un trait de mœurs commun aux diverses peuplades dont nous parlons consiste en ce qu’elles ignorent toutes l’usage du café. Cette boisson, considérée chez les populations arabes et persanes comme étant presque indispensable à l’existence, est remplacée chez les peuples d’origine mongole par le thé ; mais ce que les habitans des monts Altaï ou des steppes de la Sibérie désignent sous ce nom ne ressemble guère au liquide parfumé que nous avons emprunté aux mandarins chinois. C’est une véritable soupe dont la base est fournie par un mélange de feuilles grossières et de fragmens de tiges vendus dans ces contrées sous le nom de thé de briques. On avale ce potage après l’avoir fait bouillir avec du beurre et du sel. Le thé pris de cette manière est très nourrissant, propriété qu’il doit sans doute à la grande quantité de substance azotée qui entre dans sa composition. D’après M. Péligot, cette quantité s’élèverait jusqu’à 20 ou 30 pour 100, proportion énorme qu’aucun autre végétal connu n’a encore présentée.

La Russie, en étendant son empire sur toutes ces populations à demi sauvages, les a soumises à des règlemens dont nous devons reconnaître la douceur et l’équité. Tous les peuples de race non slave habitant la Sibérie sont désignés sous le nom commun de payeurs de yassak ou de peuples hétérogènes. Ils sont divisés en trois catégories 1° les peuples sédentaires, où se trouvent compris tous les individus fixés dans des villes, des villages, ou qui cultivent la terre ; 2° les peuples nomades, qui se servent d’habitations susceptibles d’être transportées d’un lieu à l’autre ; 3° les peuples errans, comprenant les tribus essentiellement vouées à une vie vagabonde et qui se livrent surtout à la chasse, à la pêche et à l’élève des bestiaux. Quelques peuplades forment en outre des catégories particulières, et de ce nombre sont surtout les hordes à double tribut du gouvernement de Tomsk.

Les peuples de la première section jouissent de tous les droits des sujets russes et sont de plus exemptés à perpétuité du recrutement et des charges militaires. Chaque oulouss (village) comptant quinze familles a le droit d’organiser une administration nationale composée d’un starosta (ancien) et de deux aides. Un nombre déterminé d’oulouss constitue un arrondissement administratif. Ces arrondissemens sont ensuite groupés en districts (voloste). A ces divers degrés, l’administration reste toujours nationale. Toutes les personnes qui la composent sont indigènes et élues par leurs concitoyens de même race.

Pour faciliter les relations entre les autorités locales russes et ces chefs nationaux, la loi autorise ces derniers à choisir selon leur gré la voie de l’écriture ou des communications orales. Elle accorde également et dans tous les cas une exemption complète de l’emploi du papier timbré.

L’organisation administrative des peuples nomades ou de la seconde section est entièrement semblable, sauf que les ressorts en ont encore été simplifiés. Quant aux peuples errans, ils sont presque entièrement livrés à eux-mêmes. On ne trouve plus chez eux que de faibles traces de ces dispositions administratives, et l’action des autorités russes se borne à prendre les mesures indispensables à la conservation des droits respectifs des peuples limitrophes. Tous les peuples d’origine étrangère sont jugés d’après leurs propres usages et coutumes. L’application des lois russes n’a lieu que dans les questions capitales, à l’occasion de crimes graves, ou bien dans les cas non prévus par les institutions nationales. Les peuplades comprises dans la troisième section sont exemptes de tout impôt et redevance. Les deux autres paient un faible impôt nommé yassak, consistant en un certain nombre de fourrures. On leur a d’ailleurs accordé le droit de payer ce tribut soit en nature, soit en argent, comme aussi d’employer le produit de leur chasse pour acheter aux bureaux du gouvernement la poudre, le plomb et autres objets de première nécessité.

Chaque tribu possède en propre un territoire dont les limites sont déterminées par le gouvernement. L’immensité de l’étendue permet de consacrer à cet usage des lots infiniment supérieurs à ce qu’exige l’entretien des peuplades, et qui dépassent même ce que leur industrie peut exploiter. Néanmoins il est expressément défendu aux colons russes de s’établir sur les domaines concédés aux peuples de race étrangère. Ceux-ci, au contraire, jouissent du droit d’entretenir avec les Russes, sans réserve ni restriction aucune, toutes les relations de commerce qu’ils sont en mesure de former. Par là, on évite l’envahissement de leurs terres en même temps qu’on facilite les transactions, et par suite la fusion de ces peuples d’origine diverse. Une seule exception est posée à cette liberté illimitée. Le commerce des boissons spiritueuses est sévèrement prohibé. C’est là une mesure pleine à la fois de moralité et de prudence, car les populations de ces contrées ont un penchant invincible pour l’ivrognerie, et l’introduction chez elles de nos liqueurs alcooliques ne manquerait pas d’entraîner les suites funestes dont les exemples ne sont que trop multipliés chez les nations sauvages qui ont reçu des Européens ces poisons lents, mais d’une action si inévitable.

Ce qui distingue surtout l’organisation sociale de la Sibérie, c’est l’absence de tout servage proprement dit. On sait qu’en Russie, les paysans, propriété des seigneurs, sont attachés à la glèbe ou à la maison de leur maître. En Sibérie, il n’en est pas ainsi. Les cultivateurs appartiennent à la catégorie des paysans de la couronne, c’est-à-dire que, moyennant une redevance fixe de 11 roubles ou environ 11 fr. par tête, ils peuvent donner à leur industrie toute l’étendue dont elle est susceptible. Sous ce rapport, les peuples de race étrangère sont assimilés aux colons russes. Ceux de la première catégorie ont en outre le droit, en se livrant au commerce, de se faire inscrire dans celle des trois guildes dont ils peuvent payer l’impôt. Ceux de la seconde catégorie ne peuvent atteindre qu’à la seconde guilde.

En Russie, où il n’existe rien qui rappelle notre classe moyenne non plus que la petite bourgeoisie de nos temps féodaux, on a de tout temps manqué d’intermédiaire entre le serf et le seigneur. Les guildes ou classes de commerçans peuvent être considérées comme tendant à combler un jour cette lacune. Leur organisation rappelle un peu celle de nos corporations du moyen-âge. Elles sont au nombre de trois, et jouissent chacune d’immunités et de privilèges particuliers. L’impôt qui pèse sur leurs membres augmente avec le degré de la guilde. Les plus riches négocians seuls sont en état d’acquitter les droits de la première, mais tout individu peut, en s’enrichissant, passer d’une guilde à l’autre. Les membres de la première guilde vont presque de pair avec la noblesse, et, dans ces dernières années, le gouvernement russe a dû déployer beaucoup de fermeté pour repousser les réclamations des nobles, qui protestaient contre cette espèce d’égalité. On voit que, grace à cette organisation, les familles de race étrangère peuvent, en se livrant au commerce, atteindre presque aux premiers rangs de la société russe . Dans l’ouvrage de M. de Tchihatcheff, les détails qu’on vient de lire sont accompagnés de citations qui paraissent ne laisser aucun doute sur l’authenticité de ces renseignemens. S’ils sont l’expression de la vérité, il faut bien reconnaître que la domination russe est un bienfait pour ces vastes contrées, qu’elle est cent fois préférable, pour ces peuplades à demi sauvages, à celle de certains peuples qui inscrivent en gros caractères sur leur drapeau le grand mot de philanthropie. Quelle différence dans les manières d’agir de la Russie et de l’Angleterre ! La première, laissant à ces peuples soumis leurs terrains de chasse ou de pêche, leurs lois, leurs mœurs, leurs coutumes, cherchant à les initier peu à peu aux bienfaits de la civilisation, facilitant leur fusion avec ses sujets plus avancés, les protégeant contre leur intempérance naturelle, ouvrant à une ambition qu’elle cherche à faire naître un libre accès dans les rangs de la société civilisée ; la seconde, se rendant maîtresse de la terre, en expulsant peu à peu les habitans dont la race semble disparaître à son brûlant contact, ne mélangeant jamais le sang breton avec celui de ces peuplades proscrites, ne s’inquiétant ni de leur présent ni de leur avenir que pour détruire par tous les moyens possibles, per fas et nefas, le moindre obstacle qui pourrait gêner son développement ! Quelle différence surtout entre la Russie se constituant le gardien des droits de ces tribus errantes, les protégeant contre ses propres sujets, contre ces colons envoyés par elle pour peupler ces solitudes lointaines, et les États-Unis brisant les sociétés établies, violant les traités librement consentis de part et d’autre, rejetant dans les forêts les Peaux-Rouges échappés déjà à la vie sauvage, puis traquant à la carabine comme autant de bêtes fauves ces hommes dont ils ont coupé les arbres et brûlé les maisons !

A côté des populations asiatiques dont nous venons de parler vivent et se développent peu à peu un nombre assez considérable de colonies européennes. Diverses d’origine, elles diffèrent aussi par leurs mœurs et présentent, sous ce rapport, des contrastes frappans. Le riche orpailleur que le désir de faire fortune retient dans ces contrées lointaines rêve sans doute parfois avec délices au temps où il pourra jouir de ses trésors au sein d’une société qui lui prodiguera tous les raffinemens du luxe. En attendant, ses plaisirs sont bornés. Presque toujours dénué d’éducation intellectuelle, il ne connaît que la bonne chère pour occuper ses loisirs, il s’y livre donc tout entier, et dans ce but il met à contribution les contrées les plus lointaines. Aux venaisons, au gibier de ses forêts, aux pâtés de Strasbourg, succèdent sur sa table, splendidement servie, les fruits de l’Europe tempérée, les oranges de Messine et du Portugal, arrivées sur les rives du Yeniseï en passant par Saint-Pétersbourg. Les meilleurs vins de Bordeaux et de Malaga, le champagne acheté à des prix énormes, pétillent dans les riches verres de la Bohème, tandis qu’un Kalmouk, coiffé de son bonnet de feutre, présente aux convives rassasiés le plus pur café de l’Arabie fumant dans la porcelaine du Japon, et qu’accompagnent les cigares parfumés de Manille ou de la Havane.

Les simples ouvriers suivent l’exemple de leurs maîtres. Presque tous nés dans la misère, ils dépensent follement le salaire élevé qu’ils touchent sans grande fatigue. Chaque année, les tavernes et les lieux de débauche engloutissent des sommes considérables, qui, sagement employées, eussent porté la richesse dans les familles et accru l’aisance générale de la population. Jusqu’à ce jour, l’industrie des lavages a servi seulement à créer des fortunes individuelles : elle n’a presque rien fait pour la prospérité générale. Elle contribue à entretenir, à accroître encore la dépravation des ouvriers qui s’y livrent, et qui presque tous appartiennent à la classe des exilés pour crimes ou délits. Ces tristes résultats d’une industrie si propre, en apparence, à répandre autour d’elle la richesse et le bien-être contrastent avec ceux qu’on observe chez les hommes de la même classe livrés aux travaux de l’agriculture. Ici, les travaux opiniâtres et soutenus exercent une influence éminemment salutaire, et amènent à leur suite des idées de progrès et de moralité. L’exercice des métiers et des travaux manufacturiers semble, sous le rapport qui nous occupe, tenir le milieu entre ces deux extrêmes. Ainsi se confirment, au fond de la Sibérie, les résultats fournis en Europe par les calculs de la statistique. Ici comme en Angleterre, comme en France, comme en Europe, nous voyons les vices de la classe manufacturière offrir le plus triste contraste avec l’état moral des populations agricoles.

Les Cosaques forment une classe à part au milieu de la population européenne de la Sibérie. Ils sont partagés en deux catégories distinctes par leur organisation et leur destination : les uns, appelés Cosaques de ligne, sont régis par les lois et règlemens militaires. Ils relèvent du gouverneur-général et remplissent toutes les fonctions des troupes régulières. Leur engagement dure vingt-cinq ans : ce terme expiré, ils peuvent regagner leurs steppes ; mais le gouvernement cherche à les fixer en Sibérie en leur donnant, outre leur solde et leurs rations, des terres qui leur appartiennent en propre, en leur permettant de se livrer à tous les genres de commerce ou d’industrie. Les troupes cosaques se recrutent toujours d’individus de cette race, et les enfans sont censés faire partie du régiment de leur père.

Les Cosaques de la seconde division portent le nom de Cosaques urbains. Ils constituent un véritable corps de police, une espèce de garde municipale permanente, et relèvent des autorités civiles. Les uns sont enrégimentés et remplissent à peu près les mêmes fonctions que nos gendarmes. Le gouvernement leur fournit les armes ; mais les chevaux et tous les frais d’équipement sont à leur charge. Chacun d’eux reçoit en toute propriété quinze arpens de terre labourable, ou l’équivalent en terrain de chasse et de pêche. Ces allocations sont inaliénables. Leur engagement dure vingt-cinq ans, et tout individu congédié est censé demeurer dans la localité où est cantonné son ancien régiment. Cette milice est également composée uniquement de Cosaques, et les enfans y entrent de droit à l’âge de seize ans.

A l’époque où l’on appliqua pour la première fois aux Cosaques de la Sibérie le principe de l’enrégimentation, le gouvernement jugea convenable de ne point y assujettir ceux qui se trouvaient établis dans des contrées éloignées. Il les organisa en colonies ou stations militaires. Celles-ci consistèrent dans le principe en réunions de cinquante à cent hommes au plus, et prirent le nom de stannitza. Ces Cosaques stationnaires ne reçoivent aucune subvention du gouvernement, qui leur accorde seulement des terres, l’exemption de tout impôt et le droit de se livrer au commerce ou à l’industrie. En revanche, ils doivent se fournir d’armes et de chevaux, veiller à la sûreté des frontières et des contrées où ils sont établis, tenir en état les routes qui traversent leur territoire, construire et entretenir les établissemens nécessaires pour leur administration, fournir des chevaux et le logement aux employés qui voyagent par ordre du gouvernement.

Ces colonies, disséminées sur des frontières lointaines ou des plaines sans bornes, nous semblent devoir exercer un jour une grande influence sur l’avenir de ces contrées. Quelques-unes ont déjà pris un développement considérable, et présentent l’aspect de villages dont tous les habitans jouissent de l’aisance que donne le travail. Placées ainsi sous les yeux des tribus nomades, elles constituent autant de centres qui doivent tôt ou tard les attirer et les fixer d’autant plus facilement que les Cosaques apprennent et parlent sans peine la langue des peuples qui les entourent. Déjà les Kirghiz commencent à reconnaître les avantages de la vie européenne. Après avoir servi comme ouvriers ces Cosaques qui les dominent, ils ont cherché à les imiter. Ces farouches enfans de la steppe dressent volontiers leurs yourtes à côté des stannitza, quelques-uns même ont remplacé leurs habitations ambulantes par de véritables maisons, et se livrent à l’agriculture, Sans doute, ces résultats sont encore peu de chose dans le présent ; mais c’est beaucoup pour l’avenir, et l’on peut prédire que le moment viendra où ces hordes errantes se métamorphoseront en peuples cultivateurs.

Les exilés forment en Sibérie la très grande majorité de la population russe. Parmi eux, il faut distinguer plusieurs catégories très distinctes, et avant tout les déportés pour crimes ou délits. La peine de mort n’existe pas en Russie ; elle y est remplacée par le knout et la déportation. Les condamnés pour crimes capitaux sont occupés aux travaux forcés, et correspondent à peu près à nos galériens. Quant à ceux qui ont encouru des peines moins sévères, ils sont partagés en cinq classes. La première comprend les individus qui ont subi la peine du fouet. Ils sont employés aux travaux les plus rudes dans les usines et les fabriques, et portent le nom d'ouvriers provisoires. La seconde renferme les condamnés destinés à divers métiers qui exigent une constitution robuste. On place dans la troisième ceux qui, moins propres aux travaux pénibles, sont employés comme domestiques. La quatrième est composée de ceux qui ont encouru la moindre peine, et qui sont propres aux travaux agricoles : ce sont les exilés colons, désignés sous le nom de pozélentsi (installés). Enfin la cinquième classe comprend les individus que leur âge ou leurs infirmités rendent impropres à tout travail, et qui sont entretenus aux frais de l’état.

Tout exilé peut, à l’aide d’une conduite régulière, passer d’une classe à l’autre, et arriver ainsi à la quatrième ou celle des exilés colons. Pendant le temps écoulé dans les classes précédentes, son travail lui est payé. Une portion du salaire est employée à son entretien. Le reste forme une masse qu’on lui remet lorsque, parvenu à la quatrième classe, il lui est permis de s’établir et de travailler entièrement pour son compte. A cette époque, le gouvernement lui alloue des terres, et, pendant trois ans, il est exempt de tout impôt. Les sept années suivantes, il paie la moitié de l’impôt perçu sur les paysans de la couronne. Ce terme expiré, il est mis sur le pied de ces derniers, et jouit des mêmes droits.

Débarrasser la société des criminels et des gens sans aveu, remplacer par la déportation la peine de mort, si terrible, parce qu’elle est sans remède, la peine de la prison, si lourde pour l’état ; ramener par le travail des hommes égarés à des idées de droiture et de moralité ; créer ainsi des colonies utiles, et semer au milieu de régions désertes les germes de populations pleines d’avenir, c’est là une belle pensée. Deux peuples ont essayé de résoudre ce problème, la Russie et l’Angleterre, et si nous comparons les résultats obtenus, il faudra bien le reconnaître, l’avantage reste à la première. Nous avons vu avec quelle facilité on maintient le bon ordre en Sibérie dans les circonstances les plus propres à réveiller les passions mauvaises. Ce résultat s’explique sans peine par ’les effets de l’organisation juste et sage dont nous venons d’esquisser les principaux traits. Le tableau que présentent les colonies pénitentiaires de la Nouvelle-Hollande est bien différent.

Jetons avec M. Dupetit-Thouars [2] un coup d’œil sur l’état moral de ces contrées pendant la période de vingt-six ans écoulée de 1810 à 1836. Il résulte de documens officiels publiés par ordre du conseil de la colonie que, dans les huit premières années de cette période, le nombre des condamnations en cour criminelle a été au chiffre total de la population dans le rapport de 1 à 370. Pendant les trois années suivantes, ce rapport n’a guère varié ; mais de 1821 à 1825, la proportion a été de 1 à 223 ; enfin de 1831 à 1835, cette proportion s’est élevée au point que le chiffre des condamnations est à celui de la population comme 1 est à 120. Il ne s’agit ici que des condamnations pour causes criminelles. D’après M. Bannister, ancien attorney général, le nombre total des condamnations prononcées par les cours de justice, en 1825, a été de 6,000 sur une population de 16,000 convicts (déportés). En 1835, le chiffre des condamnations s’est élevé à 22,000 sur une population de 28,000 convicts, et dans ce nombre ne figurent pas les actions au criminel.

Ainsi, bien loin de s’améliorer pendant la période dont nous parlons, la population de la Nouvelle-Hollande s’est de plus en plus gangrenée. Les causes de cette démoralisation croissante, signalées avec raison par M. Dupetit-Thouars, sont multiples. Nous mettrons en première ligne avec lui l’absence de toute organisation parmi les convicts, et l’introduction prématurée du jury, qui, en soumettant les criminels au jugement d’hommes qui partagent tous leurs sentimens, leur assure l’impunité. Le célèbre marin à qui nous empruntons ces détails cite à ce sujet un fait révoltant qui s’est passé à Sidney sous ses yeux. Une douzaine de convicts employés comme domestiques sur les frontières de la colonie se réunirent un jour pour traquer quelques indigènes inoffensifs qui, sur la foi des traités, habitaient le voisinage. Ils les chassèrent, et les ayant réunis dans une hutte au nombre de vingt-huit, hommes et femmes, ils les lièrent avec des cordes et les traînèrent dans les bois. Là ils allumèrent un grand feu, et y précipitèrent ces malheureux, qu’ils retenaient avec des branches d’arbre au milieu des flammes, tirant à coups de fusil et de pistolet sur ceux qui cherchaient à échapper au supplice. Cet épouvantable crime fut connu. Ses auteurs comparurent devant la cour criminelle. L’attentat fut prouvé ; cependant après un quart d’heure de délibération, le jury rapporta un verdict de non culpabilité. Les assassins furent relâchés.

Nous trouvons indiquée dans l’ouvrage que vient de publier le capitaine Wilkes [3] une autre cause bien grave de corruption pour les convicts de la Nouvelle-Hollande : c’est l’absence de toute classification parmi les condamnés. Qu’ils soient conduits en Australie pour un crime ou pour une faute légère, un sort pareil les attend. Cette confusion, contraire aux principes les plus élémentaires de la justice, a pour résultat inévitable de mettre en contact les hommes les plus pervers avec ceux qui n’étaient qu’égarés, de donner aux funestes conseils des premiers une autorité que la loi semble sanctionner d’avance.

Dans quelque catégorie que le déporté russe doive être classé à son arrivée en Sibérie, la loi défend expressément de séparer les mères et les enfans de leurs maris et pères, à moins que les premiers n’aient manifesté officiellement le désir de ne point partager le sort de l’exilé. A Sidney, il n’en est pas ainsi. A peine débarqués, les convicts sont soumis à un véritable triage, et le capitaine Wilkes nous apprend que presque toujours les personnes mariées, données comme ouvriers aux habitans du pays, se voient séparées brusquement. D’ordinaire les enfans à la mamelle sont transportés au dépôt de Paramatta, tandis que les mères, entraînées chez leurs maîtres, les perdent de vue pour des mois, pour des années entières, et souvent pour toujours. Les scènes qui accompagnent ces actes de violence, dit le capitaine Wilkes, sont déchirantes ; on peut comprendre, mais non pas exprimer le désespoir de ces pauvres créatures. Cette conduite est aussi immorale qu’inhumaine. Détruire l’esprit de famille chez des êtres déjà vicieux, n’est-ce pas briser le dernier lien qui les attache à la vertu ? N’est-ce pas les pousser de vive force à lutter contre des lois qui se jouent des plus intimes affections ? Ici surtout, au point de vue de la régénération des convicts comme au point de vue des intérêts matériels des colonies, l’Angleterre, on en conviendra, est bien au-dessous de la Russie.

La classe des exilés colons de la Sibérie comptait, en 1840, 134,630 individus, dont 64,340 étaient établis dans la Sibérie orientale à l’est du Yeniseï, et 70,290 dans la Sibérie occidentale ; 11,000 environ étaient employés au lavage des sables aurifères. Le nombre des exilés incorporés directement dans cette classe a suivi, depuis quelques années, une marche ascendante assez rapide, à en juger par les chiffres suivans : en 1839, la Sibérie reçut 951 exilés colons ; en 1840, 1,184 ; en 1841, 1,482. Cet accroissement tient sans doute aux mesures adoptées par le gouvernement, qui cherche autant que possible à augmenter le nombre de ces colons en y incorporant tous les gens sans aveu et tous les serfs dont les seigneurs demandent l’éloignement. On sait que, dans ce dernier cas, le serf abandonné par son propriétaire revient de droit à la couronne, et au lieu de le garder en Russie, comme on faisait autrefois, on l’envoie aujourd’hui en Sibérie.

Cette manière d’agir paraît d’abord révoltante, mais ce qu’elle a d’odieux ne tient réellement qu’à l’arbitraire absolu qui sert ici de règle. En effet, le serf russe devenu exilé colon gagne immensément au change. Dans la maison de son maître, il n’avait rien à lui ; il était esclave dans toute l’étendue du mot. En Sibérie, il trouve un champ, une maison qui lui appartiennent en propre ; il peut se livrer librement à toute industrie. Quoique exilé, il n’est plus attaché à la glèbe, et il a pour prison un pays grand comme l’Europe, où il peut en toute liberté choisir son lieu de domicile. Aussi ces anciens esclaves, aujourd’hui cultivateurs, ouvriers ou marchands, apprécient-ils en général très bien leur nouvelle position, et se félicitent-ils d’avoir encouru un châtiment auquel ils doivent la liberté et le bien-être. Tels sont du moins, nous racontait un jour M. de Tchihatcheff, les sentimens que lui exprimait un colon qu’il avait connu esclave à Saint-Pétersbourg. « Autrefois, lui disait cet homme, je n’aurais pu que rester debout en votre présence ; aujourd’hui, nous voilà assis à la même table, causant sur le pied de l’égalité. C’est que je vous reçois chez moi, monsieur le comte. » - « Chez moi ! » répétait-il avec un sentiment d’orgueil. Cet homme avait raison : son rôle dans la société était tout autre. De propriété il était devenu propriétaire ; de chose il était devenu homme !

M. de Tchihatcheff ne nous apprend rien sur le sort des exilés politiques. Chambellan de sa majesté impériale, il a gardé un silence prudent sur un sujet qui aurait pu lui faire revoir la Sibérie autrement qu’en qualité de voyageur. Nous voudrions pouvoir suppléer à cette lacune, mais ici les documens manquent. On connaît la sévérité de la police politique des tsars. Qui saura jamais ce que les déserts de la Sibérie ont entendu de plaintes douloureuses, ont vu couler de larmes de désespoir, versées par tant d’hommes dont le seul crime fut souvent d’avoir obéi aux impulsions les plus généreuses ? Ah ! c’est ici qu’apparaît tout l’odieux de ce despotisme sans frein, étrange importation en Europe des institutions asiatiques. En Angleterre, en France, à l’époque de nos tempêtes politiques, il s’est trouvé des hommes qui se jouaient de la vie et de la liberté de leurs concitoyens, mais jamais ces mauvais jours n’ont eu longue durée. Là-bas, sous les glaces du pôle, il en est autrement. Qu’un peuple entier se lève et, au nom du droit des nations, revendique sa place au soleil, qu’après une lutte héroïque il succombe et couvre de ses débris l’Europe entière, ne croyez pas que le despotisme soit satisfait. Dix ans après encore, il ne se tiendra pas pour sûr de la victoire ; il prendra la moindre rumeur pour un bruit de fers qui se brisent, et dans sa terreur inquiète il proscrira les populations en masse, il les arrachera à ce sol qu’elles n’ont pu défendre, il les transportera à huit cents lieues de sa capitale, au-delà des déserts de l’Altaï.

Eh bien ! qu’il en soit ainsi. Un des braves de la Pologne, s’adressant à ses compatriotes dans un de ces anniversaires où ils se réunissaient pour parler de leurs frères morts, le disait avec raison : Peut-être, aveugle instrument de la Providence, Nicolas prépare-t-il l’avenir ; peut-être, en croyant servir sa vengeance et assurer le trône, des tsars, ménage-t-il à son empire ses plus redoutables ennemis. Dans les steppes de la Sibérie, sur les rives du Yeniseï, dans les vallées de l’Altaï et des Sayanes, les Polonais rencontreront les Cosaques, qui, eux aussi, eurent leurs jours de lutte, qui, eux aussi, firent trembler l’aigle moscovite dans son aire glacée. Encore quelques années, quelques siècles peut-être, car que sont les siècles dans la vie des nations ? -leurs enfans se reconnaîtront pour frères ; ils tendront la main aux fiers descendans de la race turque civilisés par le contact des Européens, aux paysans russes émancipés par le travail. De ces familles croisées naîtra une race énergique et intelligente, qui n’aura pas connu le servage, qui, fidèle au souvenir de ses pères, conservera comme un talisman le mot sacré de liberté. Ce peuple sera fort, car, en remuant la terre pour ensemencer ses champs, il en tirera de l’or et du fer, ces deux grands élémens de la puissance ; et quelque jour la Sibérie, vengeant la Pologne, brisera ce colosse informe qui, un pied sur l’Europe, l’autre sur l’Amérique, se croit inattaquable dans ses remparts de neige et rêve la conquête du monde.


A. DE QUATREFAGES.


  1. Un vol. in-4°, chez Gide, rue des Petits Augustins.
  2. Voyage autour du monde sur la frégate La Vénus, pendant les années 1836, 1837, 1838 et 1839, par Abel Dupetit-Thouars ; Paris, 1841.
  3. Narrative of the United-States exploring Expedition during the years 1838, 1839, 1840, 1841 and 1842, by Charles Wilkes ; London, 1845.