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L’Amérique vivante/Chapitre 1

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CHAPITRE PREMIER
PREMIERS CONTACTS AVEC L’AMÉRIQUE
En cinglant vers l’Amérique.
À bord du la Bourdonnais, janvier 1923.

« L’une partie du monde, disait le sage Commynes, ne sait comme l’autre vit. »

Ce mot me revient en pensée, quand, sur le bateau qui me porte, j’essaie de classer les questions que je voudrais poser à la réalité américaine. D’avance j’ai l’impression d’une incompréhension mutuelle. Ce n’est pas seulement la distance qui nous sépare, c’est ce fait géographique immense auquel nous ne prêtons d’ordinaire qu’une attention distraite : l’Océan.

Assurément il s’est rétréci depuis les temps de Colomb et de Jacques Cartier. Nous avons beau, depuis que nous avons passé les Sorlingues, ne plus rencontrer d’autres êtres vivants que les mouettes et les marsouins ; à travers l’Océan vide nous sentons cheminer à nos côtés des compagnons invisibles que nous révèle à tout instant la chanson mystérieuse de la sans-fil. La Terre aussi nous appelle, et nous envoie tous les jours les nouvelles d’Europe, les débats des Chambres, les incidents qui se sont produits dans la Ruhr. Nous ne sommes pas tout à fait retranchés de l’humanité.

Cependant on ne mesure pas la profondeur de l’abîme entre l’Europe et l’Amérique si l’on n’a pas vu se fermer autour de soi le cercle de ce désert liquide et mouvant. Que d’étrangetés en ce court voyage, même quand on bénéficie, comme c’est le cas en ce moment, d’une traversée exceptionnellement tranquille ! La tranquillité, sur cette mer hostile à l’homme qu’est l’Atlantique septentrionale, c’est encore la houle, la lutte des courants contraires, les violents et soudains changements de température. Hier, nous traversions, au large de Terre-Neuve, les champs de glace. Les eaux lourdes et calmées, noires d’encre, se déploient au loin comme une moire ; elles sont semées de taches blanches, qui s’élèvent et retombent avec le mouvement régulier des larges ondes. Le navire les écarte, les rejette le long de ses bords. Légèrement creusées à la surface, couronnées d’une bordure neigeuse, on dirait des vasques flottantes ou mieux, de grands nénuphars qui voguent autour de nous, à l’infini. On sort de ce champ magique, mais c’est pour apercevoir à l’horizon, sous le ciel gris et pâle, des chaînes de blancheurs qui, de loin, paraissent au-dessus de la mer. Ces continents inconnus sont d’autres champs de glace où nous allons entrer tout à l’heure… Il semble qu’on n’en pourra plus sortir.

Comment deux mondes que séparent de tels obstacles pourraient-ils penser de même ? Comment le fermier du Minnesota pourrait-il comprendre les préoccupations de celui de la Brie ? Ni l’un ni l’autre, peut-être, n’ont traversé l’Océan. Ils sont loin, très loin l’un de l’autre.

À l’arrière du bateau, les troisièmes sont presque vides. Au lieu de centaines d’hommes, de femmes, d’enfants, elles n’en abritent pas une quarantaine. Cela, déjà, est un enseignement : le premier de mon voyage d’Amérique. Les États-Unis cessent d’être un pays d’immigration. Les quelques échantillons de l’Europe orientale (Polonais surtout) qui sont ici ne sont pas des plus pauvres. Quelques-uns même sont assez à leur aise pour s’installer dans les secondes. L’Amérique du Nord se ferme aux masses européennes. Elle n’est plus le grand refuge.

Elle exige de tous les passagers l’affirmation qu’ils possèdent au moins cinquante dollars. Elle leur impose, pour le visa de leur passeport, une taxe énorme, comme n’oserait en prélever aucun des États qui ont leurs finances à refaire et leur change à relever. Elle nous fait signer à tous des déclarations compliquées et étranges : « Êtes-vous polygame ? Avez-vous fait de la prison ? Avez-vous été déporté ? Êtes-vous anarchiste ? » Et ceci, qui est d’un humour exquis : « Avez-vous des idées violentes contre le gouvernement ? » J’ai envie de riposter : Lequel ? On me demande encore si je suis « Bohémien (sic), ou Morave, ou Slovaque » — car la statistique américaine connaît ces trois « nationalités » ou, comme elle dit, ces trois « races ». Elle connaît des Bosniens, distincts des Serbes, tandis qu’un Belge est pour elle Français ou Flamand ; un Suisse est Français, Allemand ou Italien. Des diverses nationalités baltiques elle ne connaît que les Finlandais et les Lithuaniens. Les autres sont inexistantes et ne figureront pas au prochain Census.

Voilà comme l’Amérique connaît l’Europe, et c’est muni de renseignements de cette qualité que « l’observateur » américain va, conseiller irresponsable, donner son avis à la Commission des Réparations ou à la vingt-septième ou trente-deuxième conférence de la paix. Décidément, la profondeur de l’Atlantique est insondable.

Si, après votre fortune on tient à connaître votre race, c’est que les États-Unis veulent limiter, pour chacune d’elles, le nombre des immigrants à un certain pourcentage de son chiffre d’avant-guerre. L’Amérique ne veut plus servir de déversoir aux Europes surpeuplées, aux nations atteintes par le chômage ; les Unions ouvrières ne veulent plus de la concurrence des populations pauvres, qui abaisseraient le standard of life au pays du dollar. L’Amérique finit par où l’Australie avait débuté, par le protectionnisme humain.

Politique dangereuse, dont l’Australie commence à comprendre qu’elle fut insensée. Avec ses cent à cent vingt millions d’habitants, la grande république américaine est encore un continent à moitié vide, et ce n’est pas sa très faible natalité qui le remplira. Or elle enferme dans son sein une population de couleur considérable et croissante, aussi prolifique que la blanche est quasi-stérile. Vous ne voulez pas d’une Amérique galicienne, ou lithuanienne, ou ruthène ; vous risquez, en rompant l’équilibre entre les races, d’enfanter une Amérique noire. Il est contradictoire de conserver vis-à-vis des nègres ou des gens de couleur la traditionnelle politique d’inégalité sociale qui les pousse à se donner une conscience « noire », à nourrir je ne sais quels rêves d’éthiopianisme, il est contradictoire de renouveler les mystérieuses et sauvages exécutions du Ku-Klux-Klan, et de renoncer à ce très simple moyen de combattre la puissance de l’élément nègre : accroître l’importance numérique de l’élément blanc.

Commencerait-on, à Washington, à le comprendre ? On le croirait à voir la leçon que certains Américains tirent des fameuses persécutions dont les Grecs seraient victimes en Thrace et en Asie-Mineure. Le pourcentage des immigrants grecs aux États-Unis, dit la Review of Reviews de décembre dernier, est déjà plus qu’atteint pour cette année. Ne pourrait-on modifier les lois sur l’immigration en faveur des réfugiés grecs, quelque vingt-cinq mille ? Les Turcs eux-mêmes n’ont-ils pas suggéré, à Lausanne, à l’observateur américain, que l’on pourrait créer un « home » arménien… en Amérique ?

Prendra-t-on ce masque de la philanthropie chrétienne pour faciliter une reprise de l’immigration blanche ? Il le faudrait d’autant plus que, d’elle-même, elle est de nature à décroître dans la mesure où les anciennes populations émigrantes de l’Europe monarchiste et quasi-féodale d’avant-guerre trouvent maintenant un « home » et du travail chez elles, dans les États nationaux que la paix du droit a tout de même appelés à la vie. Il y aura, sur la liste des émigrants, de moins en moins de Slovaques, de Ruthènes ou de Bosniens. « Comment, dira l’inspecteur de l’immigration, comment peut-on être Bosnien ? »

Et ce n’est pas suffisant, pour défendre l’Amérique blanche, que de demander aux passagers : « Êtes-vous Africain (noir) ? ». — Car la statistique américaine ne connaît pas d’Africains blancs !

Tout cela, sans parler du péril jaune… Si la Californie a peur d’être envahie par les Japonais, qu’elle ne laisse pas se créer chez elle de ces vides qui attirent les races exubérantes, qu’elle s’empresse de garnir ses vergers de paysans européens. Mais elle est si loin de nous ! Il y a aussi loin de San Francisco à New York que de New York à Brest et, entre ces deux dernières villes, il y a l’aveugle Océan.

L’Amérique qui se ferme.

L’Amérique se ferme aux hommes ; elle se ferme aussi aux produits.

Aux hommes, elle oppose des formalités, elle impose des taxes. Pas un étranger ne met le pied sur le sol des États-Unis sans avoir payé au fisc américain, en droits multiples, plus de trente dollars. On explique formalités et taxes par la peur du bolchevisme. Comme si les « rouges », au cas où ils voudraient entrer, ne se procureraient pas trente dollars et des papiers en règle !

Contre les produits, le tarif. — On se rappelle quel beau tapage ce fut aux États-Unis lorsque le président Wilson parla d’abaisser (c’est la troisième des quatorze propositions) les barrières commerciales entre les peuples. Les républicains accusèrent le président démocrate de machiner je ne sais quelle ténébreuse conspiration libre-échangiste. Le président vit le danger et s’expliqua : il n’avait pas dit qu’il fallait abaisser le tarif, mais bien qu’il fallait appliquer à toutes les nations le même tarif, haut ou bas, high or low. Il ne s’agissait pas d’abaisser les barrières, mais de les rendre égales pour tous. On pouvait les hausser tant qu’on voudrait, pourvu qu’à ces murailles il n’y eût ni créneaux ni fenêtres.

Les républicains les ont relevées, jusqu’au ciel. À l’heure même où les États-Unis réclament à l’Europe le paiement de ses dettes et où leurs économistes proclament que tout grand transfert de capitaux n’est possible que sous forme de marchandises, le tarif empêche les marchandises européennes de passer l’Atlantique… Comprenne qui pourra.

Heureusement, contre le tarif, travaille la hausse du dollar, dont la sans-fil nous permet, tous les matins, de marquer les étapes. Grâce à elle, le navire, vide d’émigrants, n’est pas vide de marchandises. Il emporte des soieries, même des soies grèges, des cuirs, du caoutchouc, des articles de Paris. Le tonnage transporté serait très voisin de celui d’avant-guerre, s’il n’y manquait un élément essentiel, qui faisait autrefois une grosse part de la cargaison sur nos lignes d’Amérique : à savoir les liquides. Que de caisses de champagne ou de bordeaux emplissaient les cales ! Il n’en passe plus que quelques-unes, pudiquement armées de cette étiquette : for medicinal purpose. La médecine couvre bien des choses.

Boit-on moins en Amérique, surtout boit-on moins d’alcool ? Ni les Américains qui sont à bord, ni les Français qui connaissent l’Amérique ne me laissent à cet égard la moindre illusion. Je tâcherai de voir, par mes yeux, ce qu’il en est. Si j’en crois mes compagnons, jamais l’alcoolisme n’a été plus dangereux que depuis qu’il s’est fait hypocrite. La fraude « médicinale » joue d’abord son rôle. Plus considérable est celui de la contrebande : contre-bande par la Havane, par les Bahamas, par le Canada ; contrebande par les vaisseaux étrangers auxquels les États-Unis n’ont tout de même pas pu imposer un droit de visite d’un nouveau genre. Comme, autrefois, l’unique « vaisseau de permission » qui, se remplissant et se vidant sans cesse, permettait aux Anglais de ravitailler les Indes espagnoles, certains navires jouent le rôle d’entrepôts flottants. Et l’on dit que les inspecteurs de la prohibition, sous prétexte de se documenter, ne dédaignent pas de venir à bord déguster les échantillons les plus variés. On me conte des histoires effrayantes de collèges où les bouteilles s’entassent plus vite que les livres. Telle mère de famille, dans l’État de New York, a dû visiter maintes écoles avant d’en trouver une où son fils ne risquât point de se trouver en compagnie de piliers de cabaret. Pour être clandestins, ces cabarets n’en sont que plus dangereux. Et après… Parce que les démocrates ont gagné des sièges aux élections de novembre, bien des Français voient déjà par terre le tarif républicain. Parce que la question de la prohibition a été soulevée durant ces élections, parce que certains États se sont prononcés en faveur de la bière et des « vins légers » — ce que nous appelons les boissons hygiéniques — on se figure que Bordeaux va de nouveau envoyer outre-mer ses caisses et ses barriques. Et parce que tels ou tels hommes d’État américains ont applaudi aux courageux efforts de M. Clemenceau, parce qu’ils font entendre, même au Sénat, des paroles de sympathie pour la France et de juste sévérité à l’égard de l’Allemagne[1], nos gens croient déjà voir l’Amérique sortant de son trop splendide isolement, reprenant sa place à la Société des Nations, bref, passant une seconde fois l’Atlantique.

L’Atlantique, nous le répétons, est large et profond, plus malaisé à franchir qu’on ne pense.

Nous avons, déjà une fois, payé cher notre méconnaissance des institutions et surtout des mœurs politiques américaines. Ne recommençons pas. Il est vrai que la majorité républicaine au Congrès a été réduite : elle reste suffisante pour être une majorité. Et surtout qu’est-ce que ce Congrès, où les démocrates représenteront une force ? Il a été élu en novembre 1922, ce qui, chez nous, signifierait qu’il doit entrer en fonctions dès maintenant. En droit, les pouvoirs de l’ancien Congrès, où les républicains sont les maîtres incontestés, ne viendront à expiration qu’au début de mars. Mais rien n’empêche l’administration Harding de faire voter par ce Congrès, avant mars, toutes les lois dont elle a besoin pour gouverner d’ici à la fin de l’année. Elle pourra ainsi, suivant un usage à peu près constant, reculer jusqu’en décembre la convocation du nouveau Congrès. L’effet des élections de novembre 1922 ne se fera sentir qu’en décembre 1923.

Il peut nous paraître étrange que, dans un pays qui se proclame le plus démocratique de l’univers, la représentation nationale puisse être de dix à onze mois en retard sur l’expression de la volonté populaire. Chez nous, qu’un candidat désagréable au gouvernement soit élu conseiller municipal dans un quartier turbulent de Paris, le ministère chancelle. Mais l’Amérique n’est pas la France. Le verdict populaire y est soumis à la loi de sursis.

Donc, prenons-en notre parti. Les attaques contre le tarif républicain et contre la « sécheresse », ne se produiront pas au Congrès avant décembre. Et, pour que la forte minorité démocrate devienne une majorité, il faudra attendre les élections de novembre 1924, c’est-à-dire une Chambre dont les pouvoirs seront inaugurés en mars 1925, dont la vie réelle ne commencera peut-être qu’en décembre 1925. Prenons patience.

À côté de cette Chambre, le Sénat. Nouveau sujet de méditations pour les logiciens que nous sommes. Comme chacun des États, grands ou petits, nomme deux sénateurs, ni moins ni plus, la majorité peut changer dans le peuple sans changer dans le Sénat. Il faut, pour obtenir un changement du Sénat, que change l’opinion de la majorité des États. Supposez un instant que la majorité des Américains, voulant vendre leurs grains et leur lard, soient partisans d’un tarif moins prohibitif, il suffira que les États agricoles soient moins nombreux d’une unité que les États industriels protectionnistes pour que les hauts tarifs soient maintenus. Tant que nous n’aurons pas vingt-cinq États (sur quarante-huit) de notre côté, le Sénat sera contre nous.

Enfin ne nous faisons-nous pas illusion sur les conséquences que pourrait avoir, à notre égard, la substitution des démocrates aux républicains ? Nous nous figurons à tort que la politique étrangère tient en Amérique, dans les luttes entre les partis, la place qu’elle occupe chez nous. Parce que nous nous figurons toujours que l’Amérique a les yeux tournés vers l’Europe, nous nous croyons le centre du monde. Mais l’Amérique, à tort ou à raison, considère qu’elle est son centre à elle-même. Que le fermier de l’Ouest ou le planteur de coton du Sud fasse triompher les démocrates, cela ne suffira point pour que leurs pensées, comme en 1917, franchissent l’Atlantique.

Et pourtant… Un symptôme à noter, c’est le succès remporté par Albert Thomas, adhésion de l’Amérique au Bureau international du Travail. Bon gré mal gré, l’Amérique vient de signer une des sections du traité de Versailles ; elle va siéger dans un des organismes de la Société des Nations. La voilà dans l’engrenage. S’y laissera-t-elle engager plus avant ?

C’est ce que je compte aller lui demander.

Comment on entre dans la libre Amérique.
New York, 30 janvier.

Il n’était pas permis à tout un d’aller à Corinthe. À New York pas davantage.

Dès les premières heures du matin, par un radieux jour d’hiver où il semble que le soleil de Naples veuille rire sur les glaçons de l’Hudson, nous apercevons la côte américaine. Je vous épargnerai les descriptions classiques des collines qui se dressent des deux côtés de la large baie, et que la dernière tempête a faites toutes blanches ; je ne vous ferai pas deviner, dans la brume couleur d’ardoise, la verticale de lumière qui sera tout à l’heure la statue de Bartholdi, verte sur son piédestal blanc ; je n’aiderai pas vos yeux à démêler, comme en un tableau de Carrière, les fantastiques architectures qui, de loin, semblent s’entasser les unes sur les autres pour monter à l’assaut du ciel ; je ne vous dirai ni le mouvement des navires charbonniers, ni l’incessant va-et-vient des ferries, ni, là-bas, ce fil d’araignée tendu en l’air qu’est le pont de Brooklyn… Tout cela, on vous l’a dit cent fois.

Je vous dirai seulement qu’il n’est pas neuf heures quand, après avoir passé les forts qui ferment la baie, nous stoppons à la Quarantaine, en face d’Ellis Island. Longtemps après, une vedette — pavillon américain à l’arrière, fanion jaune à l’avant — contourne notre navire par la poupe, puis accoste, et laisse sortir un médecin militaire, deux infirmières enveloppées dans leurs manteaux khaki, et un servant. Poignées de main échangées avec le médecin du bord, nos hôtes vont d’abord prendre le café. Cependant la plage arrière s’emplit d’un bruit de sabots : tout l’équipage est là, en tenue de travail, pour passer la visite. Le médecin les compte par files, pour s’assurer que personne ne manque. S’il regardait les poitrines maigres dans les chemises entr’ouvertes, s’il démêlait les traits sous les « gueules noires » des chauffeurs, il se dirait peut-être que ces gens-là — des vainqueurs — n’ont pas plus que les vaincus leur juste compte de calories. Mais déjà il est en face, à passer la revue plus réjouissante du personnel du bord, cuisiniers, sommeliers, garçons de cabine.

Au tour des passagers maintenant. Ordre de nous ranger à la queue-leu-leu le long du bordage, sous un beau rayon de soleil qui réchauffe l’air glacé. Mais non, changement de programme à la salle à manger. Entre nos rangs le médecin passe à toute vitesse, faisant claquer dans sa main, à chaque voyageur, son compteur automatique… Puis à l’arrière va se passer plus lentement, plus mystérieusement aussi, la visite sanitaire des troisièmes. Pensez donc, ces gens viennent surtout de Pologne ! Dans la géographie transatlantique, la Pologne, c’est bien près de la Russie, pays des soldats rouges et des poux, des soviets et du typhus.

Enfin le médecin et les nurses, casquées d’opulentes chevelures acajou, ont sauté dans la vedette. Une seconde vedette accoste : c’est la douane qui vient vérifier la cargaison. Puis une troisième, et celle-là nous quitte aussitôt, car ceux qu’elle apporte vont nous accompagner jusqu’à New York ; ce sont les redoutables commissaires de l’immigration. Nouveau rassemblement des voyageurs, au salon cette fois, et par catégories : Américains, étrangers. Le passeport ne suffit pas : on nous a remis, d’avance, une carte numérotée que nous devons faire poinçonner par le commissaire, non sans avoir d’abord répondu à ses questions. Quelles questions ? Les mêmes auxquelles vous avez répondu au consulat des États-Unis avant de prendre votre billet, les mêmes qui vous ont été posées au Havre, les mêmes encore que l’on vous a posées par écrit pendant la traversée. Gare à ceux qui s’embrouillent ! Qu’ils sachent bien que leur passeport et le visa qui leur a coûté la bagatelle de 150 francs ne leur garantissent nullement la libre entrée dans la libre Amérique. Quand un Américain aperçoit les blancheurs de Sainte-Adresse, il sait à quelle heure il prendra son train et il peut, par radio, donner un rendez-vous à Paris. L’Européen qui est déjà depuis deux heures dans le port de New York, qui voit défiler devant lui les premiers docks, celui-là ne sait ni à quelle heure il arrivera, ni même s’il arrivera… Qu’il n’invite personne à déjeuner ou qu’il ne s’invite pas chez des amis de New York. Il était neuf heures quand nous avons reçu notre première visite ; il faudra que notre excellent maître-queux improvise un déjeuner de plus, car nous ne débarquerons qu’après midi. Et ceci n’est point un conte. Du moment où l’on voit New York à celui où l’on accoste, il s’écoule trois heures, quand tout va bien. Non, il n’est pas permis à tous d’aller à Corinthe.

Froncement de sourcils du commissaire, parce qu’à ces braves Suisses il a cru bien faire de parler allemand, et que mes Suisses, n’entendant rien au haut allemand, lui répondent en schwyzer dütsch. — « Avez-vous un engagement ? » Question captieuse. Si vous répondez non, vous êtes suspect de retomber un jour à la charge des États-Unis, donc indésirable. Si vous répondez oui, que venez-vous faire en Amérique, sinon enlever le travail aux citoyens américains ? Indésirable encore. La chose est arrivée à une dactylo qui se vantait, avec une aimable assurance, d’avoir un emploi à New York au service d’une compagnie française. On l’a bel et bien renvoyée. Autre passeport. « Mais, vous êtes né en Afrique. » « Évidemment, je suis né à Oran… L’Algérie, sir, est terre française. » Cette fois, le commissaire a le sourire. Il veut bien ne pas me prendre pour un « Africain (noir) », selon la terrible terminologie que le questionnaire officiel nous a révélée. Il paraît que j’ai de la chance de m’en tirer avec un sourire. Il y a peu de temps, un de nos compatriotes, né lui aussi au midi de la Méditerranée, a passé quarante-huit heures à Ellis Island, le temps de prouver que s’il était Africain, il n’était pas noir. La crainte du noir, pour l’Américain, c’est, après la crainte du bolchevik, le commencement de la sagesse.

Ne riez pas de ces anecdotes. Ne croyez point que j’aie gardé rancune à ce commissaire parce que son examen m’a fait manquer le moment le plus dramatique de l’entrée du port et a encore retardé la minute où, ayant suffisamment comprimé les glaces, le navire a pu recevoir la passerelle et nous livrer enfin, corps et biens, à l’œil soupçonneux et aux mains fureteuses des douaniers. Non, ce commissaire était bon enfant… N’a-t-il pas, avec une touchante insistance, essayé de faire entendre, en français, à une dame française peu familière avec l’anglais que, si elle n’avait personne au débarcadère, on l’aiderait, on la mènerait à la gare ? L’homme était parfait, c’est le système qui est absurde. À l’obstacle des flots il ajoute des barrières nouvelles ; il veut verrouiller l’entrée de ce pays. Et je pense à ces malheureux des troisièmes qu’on va, tout de go, ramener en arrière à Ellis Island, pour les soumettre à des examens et contre-examens, tout simplement parce que, dans ce pays démocratique, ils ont le malheur d’être des pauvres, trop pauvres pour se payer un voyage en seconde. Et si on les rapatrie, on ne remboursera ni à eux le prix du visa, ni à la compagnie le prix de leur voyage. Ainsi on refuse l’entrée du théâtre, un soir de gala, au monsieur qui n’a pas d’habit. À deux pas, au-dessus de la mer bleue, la statue de Bartholdi, d’un geste auguste, dresse vers le ciel sa torche libératrice.

Je vous le dis en vérité : l’Atlantique s’élargit ; malgré la vapeur, le mazout, les câbles et la T. S. F., l’Atlantique devient un fossé insondable. L’Europe est ici inconnue et méprisée.

Français, nous ne sommes pas plus méprisés que les autres, peut-être moins. Mais on me signale des symptômes graves. Hier soir, dans deux cinémas de New York, on a sifflé l’entrée des troupes françaises à Essen. Quoique le cinéma joue un grand rôle dans la vie publique de ce pays, il ne faut pas prendre ces incidents au tragique[2].

Ils permettent de mesurer le succès de certaines propagandes. Les journaux n’annoncent-ils pas que nous venons de fusiller vingt Allemands, que le général Weygand a échappé à un attentat… Le comble, c’est que l’un d’eux publiait récemment la photographie d’un escadron de nos chasseurs, parfaitement reconnaissables, avec cette légende qui en dit long sur la crédulité populaire : Les Sénégalais dans la Ruhr !

Ne fermons pas les yeux à cette vérité : l’Atlantique, en ces derniers temps, s’est démesurément élargi. Comment faire pour le rétrécir ?

  1. C’est à ce moment que le sénateur Reed, du Missouri, avait prononcé le courageux discours qui fut le commencement d’un mouvement d’opinion en notre faveur.
  2. Ni oublier qu’il y a, dans New-York, un million d’Allemands.