L’Amérique vivante/Chapitre 2
Ce n’est pas tout, pour connaître un peuple, d’écouter et de lire. Il faut voir et regarder.
Me voici en bas de Broadway, en face de Wall street, au centre de ce prodigieux quartier des affaires qui détient, à l’heure qu’il est, la moitié au moins de l’or du monde. Au dixième étage, dans le bureau d’un des directeurs d’une grande banque, à côté d’autres bureaux tous pareils en leur simplicité, portant sur la vitre dépolie le nom de l’occupant. Aux murs, des bibliothèques, et non pas seulement des livres de finance, ou même d’économie politique, mais des livres de géographie, et d’histoire, de psychologie des peuples…
Par la fenêtre, le plus extraordinaire spectacle : la tourmente de neige. Cela est venu ce matin, tout d’un coup, entre le moment très calme où j’ai descendu l’escalier du subway, au coin de la 103e rue, et le moment où l’express souterrain m’a déposé dans Wall street : près d’une douzaine de kilomètres en un peu plus d’un quart d’heure. Sur les marches déjà couvertes d’une blancheur gluante, je suis assailli par un tourbillon non pas de flocons, mais de petites boules dures et violentes, qui me battent le visage. Aux coins des énormes buildings — c’est le quartier des trente, des quarante étages — les courants d’air sont chassés en des sens inverses : les petites boules, deux rideaux ennemis, se heurtent en une danse sauvage. — Des lambeaux de neige sont, tout d’un coup, arrachés des marquises, et jetés en poussière sur le trottoir.
De mon dixième étage, c’est dans un brouillard mobile que j’entrevois les cubes géants, percés de petites fenêtres qui les font ressembler à des dominos, et les tours monstrueuses, sur lesquelles s’érigent tantôt des clochers ou des lanternes, tantôt de pharaonesques pyramides. Autour de ces piliers qui semblent crever le ciel, le vent enroule les spirales d’une écharpe blanche, les déroule, les enroule encore, comme s’il voulait envelopper la tour, la jeter à terre. C’est un spectacle vraiment fantastique, et que nul pinceau ne rendra jamais.
Au milieu de ces gratte-ciel, quelques édifices rappellent que nous sommes dans la partie la plus anciennement habitée de la presqu’île. Là fut Nouvelle-Amsterdam. Wall street, la rue du Rempart, ce fut longtemps l’extrême limite de la ville, qui maintenant s’étend à plus de trente-cinq kilomètres de là, sans parler des faubourgs de l’extrême Nord. On découvre à Wall street, entre deux banques colossales, un édifice néo-grec, un temple dorique. Ce n’est pas qu’il soit très ancien : il occupe la place où s’élevait le Federal Hall ; une statue de Washington rappelle que le héros y prêta serment à la Constitution. Quoique dressé sur un socle d’une vingtaine de marches, ce temple fait l’effet d’un de ces modèles réduits que l’on voit dans nos musées. En face, il y a mieux : une façade grecque positivement collée au bas d’une tour de vingt étages.
Étrange quartier, plus somptueux que la Cité de Londres, et où se pressent, autour du Stock Exchange, les bureaux de toutes les compagnies de navigation du globe, celles de la Baltique aussi bien que celles du Pacifique. À côté d’un édifice moderne, de proportions par hasard assez harmonieuses, — la Nouvelle Douane, — l’œil entrevoit, à travers le brouillard, les grêles silhouettes des arbres de Battery Park. Nouvel et violent contraste que cette note de nature au milieu de cet amoncellement d’artifices, vrai défi à la nature.
À ma fenêtre montent les rumeurs le bruit sourd des automobiles, qui roulent presque sans avancer dans des épaisseurs ouatées, et qu’arrête à chaque coin de rue l’impérieux et prudent sifflet des agents ; le tapage trépidant de l’Elevated, de l’L, comme on dit ici ; le cri strident des sirènes, car la mer, invisible et cruellement présente sous les espèces de la neige et du vent, est à deux pas, la mer avec ses vaisseaux ; et par-dessous tous ces bruits, la basse continue, obsédante, que chantent toutes les métropoles.
Dans la rue, la neige m’assaille de nouveau ; j’y enfonce jusqu’aux chevilles, elle m’enveloppe, elle me pousse. Aucun service d’enlèvement ne peut commencer à travailler tant que le vent pulvérise la masse fraîchement tombée, qui grossit sans cesse, et ne se tasse pas, de plus en plus épaisse et molle.
Le subway me mène à la gare souterraine, aussi fatigante que celle de la Concorde, de Times square. En face, les vingt-six étages de la tour où s’abrite le puissant journal new-yorkais ; une annexe a reçu les services que l’énorme bâtisse ne pouvait plus contenir. En bas, pour que les contrastes soient plus marqués encore, un de ces petits centres de commerce qui tiennent à la fois du bar et du bazar, qui rassemblent en une salle unique ce qui s’éparpille tout le long de nos passages parisiens : parfumerie, papeterie, pâtisserie et confiserie pour les midinettes, si friandes de candies, et surtout la précieuse « fontaine » de soda sans laquelle l’Américain de la rue ne saurait concevoir le luxe ; et autour du soda, le café, le thé, le bouillon, le lait pur. Tout cela entre les bureaux d’abonnement et les ascenseurs qui, sans cesse, montent et descendent ; non pas enfermés en une cage obscure, mais passant à travers les « offices » où travaillent, sous les yeux du voyageur ébahi, les rédacteurs, les dactylos, les collecteurs de fiches… Toute la vie du grand journal — ailleurs ce sera celle de tel magasin — est là exposée aux regards, à toute heure, dans une maison ouverte à tous, et qui n’est même pas de verre. Une armée entière élabore ces feuilles de trente-deux, de trente-six pages, de cent-vingt le dimanche, où les annonces vont servir de support non seulement à la politique et aux nouvelles mondaines, mais à une prodigieuse accumulation de pâtures littéraires, géographico-historiques, artistiques, scientifiques, jetées chaque jour, pour deux ou trois cents, à des millions de lecteurs.
Dans la neige toujours mouvante, je veux arpenter la Cinquième avenue. J’avoue être peu touché par ces palais où il y a trop de marbre, par ces magasins où les marchandises s’entassent plus qu’elles ne s’étalent. Mais au milieu de ces banalités somptueuses, et presque au pied d’un gratte-ciel, s’allonge la ligne sobre, élégante, d’une façade Renaissance directement inspirée de la Grèce. Elle fait un effet un peu piteux sur sa montagne de neige, et avec la neige sur ses terrasses. N’importe, c’est un repos pour les yeux, et je suis enchanté d’apprendre que Baedeker la trouve laide. C’est la grande bibliothèque publique, asile de science et d’art élevé par des milliardaires au centre même du pays des milliards, au point précis où s’arrêtent, sur un signal, les luxueuses automobiles, les taxis jaunes, les autobus et les quelques malheureux chevaux qui, vraiment, commencent à gêner la circulation.
Sous terre, les trains, express ou locaux, roulent toujours. Et à cette heure les quais s’emplissent de masses humaines, dont Paris même n’a pas l’idée. Mais ne croyez pas que des grappes humaines s’accrochent aux portières ; la fermeture automatique, impitoyable et rapide, briserait le bras de l’imprudent qui voudrait violer la consigne[1].
Que pensent ces masses de peuple, disons ces peuples, que le train souterrain, le train aérien, le tramway de surface, l’autobus roulent et roulent en tous sens jusqu’à l’heure où, par les rues étrangement illuminées de réclames multicolores, ils se précipiteront dans les théâtres où tournent les movies, les images du cinéma ? Quelles sont leurs idées sur la vie, sur le monde, sur l’Europe ?
Le grand événement d’hier, c’était celui-ci : un homme, surnommé la « mouche humaine », avait entrepris l’ascension d’un hôtel de Broadway. Vingt étages. Belle affaire, direz-vous ? Pas par l’ascenseur, ni par l’escalier. Non, par le dehors, par la façade. Posant ses pieds sur les ressauts de la pierre, s’agrippant des mains aux balcons, aux ferrures, il allait son chemin vers le ciel, d’étage en étage. Et dans Broadway des milliers de personnes en oubliaient l’heure du lunch. Cinquième, sixième étage… La « mouche humaine » est au neuvième, et l’homme, la toute petite figure qu’on aperçoit là-haut, se tourne vers la foule haletante, qui aime les émotions brutales. Il reprend sa marche, il va toucher le dixième… Horreur ! il a lâché prise, il tombe comme une flèche et il y a là, en bas, un petit tas de boue sanglante… Il n’a fait que la moitié de sa tâche.
La police organise un barrage… Des cris, des femmes qui se trouvent mal… Puis les curieux se lassent, se dispersent.
L’heure du lunch est passée depuis longtemps. En hâte, celui-ci court à sa banque, et celle-là vers son magasin. « Harry Young, dira la note de police, 411 Est 142e rue, vingt-cinq ans, dit la Mouche humaine. Escaladait l’hôtel Martinique ; arrêt de circulation, publicité pour un nouveau movie. Apparemment saisi par un coup de vent au dixième étage et précipité dans la rue. Crâne fracturé et les deux jambes cassées. »
Ainsi, ce petit tas de boue sanglante, c’était pour les movies. On lui avait promis, à Harry Young, cent dollars. Pour le vingtième étage.
Ah ! j’oubliais… Parmi les cris, au moment où l’homme tomba la tête la première, il y eut un cri plus perçant, plus déchirant que les autres. La note de police nous l’explique « Sa femme, parmi les spectateurs, l’a vu mourir. »
Tout cela pour les movies. Cent dollars… Vingt-cinq ans… Une femme… Une voiture d’ambulance… Puis la circulation, arrêtée, reprend. Trompes d’automobiles, sifflets d’agents… c’est Broadway, 32e rue… Ce matin la neige aura lavé le sang.
Il faut voir les villes, comme les paysages, en des saisons diverses. Les villes aussi ont leur rythme de vie.
New York l’hiver, sous les tourbillons de neige, c’est la formidable machine qui, à la manière d’une gigantesque meule, broie tout ce que lui envoie le monde. Dure, sinistre impression.
Revenez-y maintenant. Promenez-vous, dans la splendeur matinale d’un ciel qu’on dirait du Midi, le long de l’Hudson. Sur près de cinq kilomètres, un parc — un vrai parc verdoyant, ombragé, fleuri — borde le fleuve. C’est Riverside Drive, la « chaussée du bord de l’eau ». D’un côté, de belles demeures, maisons de hauteur modérée ou somptueux hôtels, devant lesquels s’étalent des pelouses ; de l’autre, en bas des berges où les grands arbres entourent de leurs racines les blocs usés de granit, la large, la profonde rivière, toute bleue, où reposent à l’aise des navires de mer, des torpilleurs, des croiseurs : on y fait tenir parfois, me dit-on, toute la flotte des États-Unis. Un incessant mouvement, de petits vapeurs qui vont d’une rive à l’autre, anime ces eaux majestueuses. Ici Fulton lança son premier esquif. Et, à côté des navires à turbines les plus modernes, on y voit encore les vieux vapeurs à aubes, mus par une machine à balancier ! En face, nettement découpée dans l’azur, se dresse, toute droite, la côte du New Jersey.
La falaise en est si escarpée que l’on n’y a, pour ainsi dire, pas construit. Les maisons s’érigent là-haut, sur le plateau. Quelques usines en bas, mais qui n’arrivent pas à troubler l’atmosphère lumineuse. Entre deux, la pente verdissante. — Arrêtez-vous sur le promontoire où une coupole d’un sobre et viril dessin célèbre la mémoire du général Grant, près des vieux canons sur lesquels les pommiers laissent tomber leur neige odorante, au milieu des enfants qui jouent — et, à moins d’être atteint d’un incurable snobisme européen, vous sentirez la souveraine beauté du lieu. Riverside Drive peut supporter la comparaison avec les plus célèbres perspectives urbaines du vieux monde. De la chaussée jusqu’à la rive s’étagent quatre ou cinq « Cours-la-Reine » superposés.
Je ne vous promets pas une égale sensation d’art quand vous traverserez le Parc central. Assurément ce fut une grande idée que d’ouvrir, au cœur même de ce désert de pierres, de briques et de fer, une oasis de verdure, longue de près d’une lieue, large de près d’un kilomètre. Pas de tramways ni d’elevated ; pas d’autres voitures que les automobiles des promeneurs qui tournoient sur des pistes goudronnées ; des rochers, jadis polis par les glaciers, des réservoirs auxquels on a donné l’aspect de pièces d’eau ; des belvédères sur les hauteurs ; de la paix surtout, du calme, des familles, des enfants. Celui-ci, un morceau de craie à la main, trace sur l’asphalte des poésies allemandes. À cet autre, sa jeune mère parle en un pur français… Mais les arbres ne sont pas assez hauts, ni assez serrés ; il n’y a pas de ces fourrés, de ces broussailles qui donnent à certains coins de notre Bois de Boulogne des airs de mystère. On admire ; on n’éprouve pas le besoin de s’égarer, de s’arrêter sous les ramures.
Descendons au bas de la ville — si loin que le voyage égale celui de Saint-Cloud à Vincennes. Asseyons-nous sur un des bancs de Battery Park. Le « parc » lui-même est un square sans beauté : maigres pelouses entourées de grilles ; une rotonde rouge, vieux fort, puis théâtre, qui abrite maintenant l’aquarium ; quelques pontons et magasins des compagnies de navigation ; et, passant au-dessus de tout, les ferrures de l’Elevated. Le dimanche, on y voit grouiller toute la population des quartiers de l’Est, Italiens, Juifs de l’Europe orientale, Levantins et Jaunes ; les gamins, sordides et tapageurs, y forment des groupes dignes de Murillo, cependant que le nègre, posant à terre sa boîte sale, sollicite impérieusement l’honneur de cirer vos chaussures : Shine, sir !
N’importe. Ce parc est à l’extrême pointe de la presqu’île de Manhattan, au point même où abordèrent les fondateurs de la Nouvelle-Amsterdam. L’Océan est là, et les deux côtes qui enserrent la baie, et les îles. Marseille, Naples, on évoque malgré soi les belles « marines » de la mer latine. Et l’on s’étonne à peine d’entendre un grand-père dire à sa petite-fille, en lui montrant la statue de Bartholdi : Guardi la Madonna, com’è bella ! Ô Liberté, que dit ton nom sacré à ces échappés du vieux monde ? Ô problèmes angoissants de l’immigration !
Surtout, on jouit de voir, sur la mer calme, aux tons de turquoise liquide, le glissement ininterrompu des bateaux : les fins voiliers, qui rappellent le temps où l’Amérique fut la patrie des hardis et rapides clippers ; les petits vapeurs qui mènent les promeneurs aux îles ; les masses imposantes des transatlantiques entrant en rade sous le vol des mouettes. Et surtout les grands bacs, traînés par des remorqueurs, et qui, d’une rive à l’autre, portent sans arrêt des trains entiers. C’est une chose étrange que ces longues masses rougeâtres qui, en tous sens, marchent ainsi sur les eaux.
Montez vous-même sur un des bateaux qui, chaque demi-heure, font le service de l’île de la Liberté. Ou mieux, embarquez-vous, au lieu de prendre le banal chemin de fer, sur l’un des navires qui relient New York à la Nouvelle-Angleterre, à Providence ou à Boston. Comme ils sont amarrés à l’Ouest, dans l’Hudson, et qu’ils pénètrent ensuite dans la rivière de l’Est, vous aurez l’avantage de doubler la pointe, de voir de la mer New York même, et d’en faire le tour.
Là encore, sachons regarder avec des yeux non prévenus, et confessons que cela est beau. Même les odieux gratte-ciel prennent ici l’aspect féerique d’architectures aériennes ; c’est un entassement de Babylones ; et, comme au temps où les pâtres de Chaldée dressaient vers les étoiles l’orgueil de leurs tours, c’est aussi une splendide affirmation du vouloir humain. Ces terrasses en retrait les unes sur les autres, ces flèches légères avec leurs quarante étages, elles semblent posées là, comme des amers, pour guider les navigateurs vers l’une des capitales du monde.
Je sais la vérité. Je sais qu’à deux pas, le Bowling green, le petit carré de verdure où la statue d’un Hollandais marque la place même où naquit la ville, maintenant c’est un vrai puits sans soleil, une sorte de caverne dantesque ceinte d’infranchissables murailles. Je sais que, sur cette place, le beau monument de la Douane, qui passerait ailleurs pour grandiose, est écrasé sous le poids des cubes de béton, que percent d’infinies fenêtres… Je sais qu’à neuf heures du matin, en plein été, une buée bleuâtre, impénétrable à la lumière, emplit les rues de ce quartier mort qui, tout à l’heure, va bouillonner d’une vie tumultueuse. Je le sais, mais, de la mer, je ne le sens plus, et je n’en veux même pas à cette tour neuve que l’on édifie sur l’une des terrasses : figurez-vous, à la hauteur du vingtième étage, une cage de fer, immense volière, attendant de fabuleux oiseaux, qui n’a encore ni planchers, ni parois. Aux barreaux perdus dans le ciel s’accroche la grêle silhouette des grues d’acier… On dirait l’un de ces jouets qui sont aujourd’hui en faveur chez nos garçons. Irrésistiblement, on pense à des jouets devant ces immensités.
Le bateau tourne, et passe sous les ponts de Brooklyn. Tout là-haut, à plus de quarante mètres au-dessus de nous, roulent les trains, les trams, les autos. Encore des jouets. Ce sont, à n’en pas douter, des joujoux mécaniques, et les piétons qui circulent sur le tablier, et l’homme qui, du milieu du pont, nous signale la route à suivre, je vous assure qu’ils sortent de quelque boîte de Nuremberg.
Nous cheminons ainsi, entre les docks de la rive new-yorkaise et les immenses usines de Brooklyn, moulins, usines électriques, forges, énormes chantiers de constructions navales. Puis les ponts succèdent aux ponts, tous portés à des hauteurs vertigineuses par des faisceaux de fils d’araignée. Les eaux se heurtent à des îles rocheuses où l’on a construit des casernes, des prisons, des hôpitaux, des sanatoriums, où s’allongent des terrains de jeux. Peu à peu, la rivière s’élargit en bras de mer ; les verdures de Long Island remplacent les étouffantes architectures ; des saules argentés, des ormes se mirent dans les eaux ; on se croirait en Hollande, mais dans une Hollande plus accidentée, car les villas, assises au sommet de la colline, laissent descendre jusqu’au bord du flot la robe verdoyante de leurs pelouses…
Terre variée, changeante, attachante, dont j’essaie de dire, comme je le sens, le bien et le mal — de la terre et aussi des hommes. Au reste, si l’Américain se cabre devant la plaisanterie acide de l’Européen qui ne veut pas comprendre, de plus en plus nombreux sont ici les hommes qui vous savent gré d’une franche critique, impartiale et nuancée de sympathie. Les intelligences de ce pays commencent à être écœurées de la fadeur de certaines littératures, continûment et éperdument laudatrices. L’éloquence continue ennuie ; la louange perpétuelle fatigue. Sachons voir et dire l’Amérique telle qu’elle est, avec ses beautés et ses tares. Ni la « blague » boulevardière, ni le dithyrambe ne peuvent nous aider à la pénétrer.
Cette fois m’y voici, en Amérique.
Vingt-deux heures environ depuis Boston, et par l’un des trains américains les plus rapides, qui répond au nom prometteur de Vingtième siècle. Je devrais dire vingt-trois heures, puisque j’ai dû retarder ma montre de soixante minutes.
Que c’est loin de l’Europe ! Je le sentais déjà le soir, en passant par Syracuse. Assez jolie ville d’ailleurs, aux rues bien dessinées, et éclairées avec goût. Mais quelle étrangeté que cette voie ferrée qui traverse la ville à la façon d’un tramway, sans barrières d’aucune sorte, le train longeant les stations d’autos et risquant de renverser les vastes cylindres de fer blanc qui servent de boîtes à ordures. Nous manœuvrons longuement en pleine rue, refoulant le wagon-restaurant sur une voie de garage. Pas d’autre protection que des employés, postés aux carrefours avec des lanternes rouges. Dans une grande et belle voie perpendiculaire à celle que nous empruntons, la file des autos grossit, attendant que nous ayons fini. Imaginez-vous, toutes proportions gardées, la rue de Castiglione pendant qu’un train rapide circulerait rue de Rivoli. Syracuse, que cela rappelle peu la Grande-Grèce !
Au matin, je me réveille dans l’Ouest. L’Ouest, c’est la plaine. Non pas précisément la plaine plate, mais plutôt le sol ondulé, bosselé de mamelons surbaissés, creusé de dépressions molles. Surtout, le sol nu. Il y eut ici des arbres, aux temps préhistoriques de la Prairie — voici tantôt cinquante ou soixante ans — car on en voit encore par endroits les troncs sauvagement coupés, et même quelques rideaux de forêts apparaissent à l’horizon. Mais, dans l’ensemble, ces grandes croupes dénudées ont la désespérante monotonie des terres à blé ou à maïs. Les débris de la dernière récolte jonchent encore le sol. Car en ce pays qui n’a pas besoin d’épargner, aucune Ruth ne passe en glanant derrière la moissonneuse-lieuse, le harvester d’un moderne Booz.
Mais voici des arbres. Oui, des arbres fruitiers, surtout des pommiers, alignés en vergers sur de vastes espaces. Ni fleurs, ni feuilles, en cette saison extraordinairement tardive, à la veille d’une nouvelle tempête de neige, 13 avril.
Le sol devient plus mouvementé. Nous traversons une immense sablière, une sablière large comme la Beauce. Les eaux, qui, tout à l’heure, s’accumulaient dans les fonds de cette plaine aux reliefs indécis, ont maintenant disparu. La végétation (plantes sèches et rudes, quelques pins) rappelle celle des côtes flamandes. On se croirait dans des dunes, les dunes d’un océan disparu.
C’est dans ce paysage sans grâce que nous avons la première révélation de Chicago.
Des voies, des voies, des voies ! L’éventail s’élargit, s’élargit encore, à perte de vue. En aucun lieu du monde il n’y a autant de rails, et si peu serrés. La place ne coûtait rien ; on n’a pas ménagé les intervalles. Et sur la plaine s’alignent des myriades de wagons, les Pullman-cars dont chacun porte bizarrement un nom sur sa lourde panse — Mithras, Harte, Tephon ou Rosalinde — les wagons à charbon, disposés pour faire basculer leur charge dans les bateaux ou dans les cours d’usine. Il y a là, je crois, dormant sur ces voies, autant de charbon que l’Allemagne nous en livre en un an, et qui vient de Pennsylvanie, de l’Ohio, de Virginie, du Nord-Ouest ; demain, dit-on, il en viendra de l’Alaska. Puis des wagons blancs, des trains entiers de wagons blancs, wagons réfrigérateurs qui transportent le lait et les produits de ferme. Wagons jaunes, trains entiers de wagons jaunes ; ce sont les porteurs de fruits, chacun avec le nom de la société auquel il appartient. Wagons-tanks des compagnies pétrolières de l’Oklahoma ou de la Pennsylvanie. Enfin la masse des wagons rouges qui servent au commun des marchandises. C’est une gare de triage planétaire.
À droite, à gauche — à droite surtout, parce que c’est le côté du lac — un formidable entassement de charpentes métalliques, de ponts roulants qui travaillent sous le ciel gris, un enchevêtrement d’acier. Une bande calcaire apparaît-elle dans le sable ? Aussitôt des cimenteries, vastes comme le sont les usines d’Essen, dressent vers les nuages leurs batteries de dix, de douze cheminées. La fumée lourde et visqueuse envahit l’atmosphère. Nous passons devant une fabrique de tubes. Par l’énorme porte du hall, largement ouverte, la flamme de la fournaise s’échappe à l’air libre, poussée par un vent formidable, semant des lueurs sinistres d’incendie, retombant en gerbes d’étincelles. La flamme d’un chalumeau qui serait manié par des géants.
Tout d’un coup, par-dessus les voies, on aperçoit le lac, le Michigan. C’est une étendue vert-jaunâtre, qui se perd là-bas dans une brume aux reflets de nacre. C’est une mer comme sont, en un jour mauvais, nos mers du Nord. Sous le tournoiement des pétrels, contre les rochers qu’on a dressés sur le rivage, elle renouvelle sans cesse l’assaut de ses vagues écumantes. Et sur les eaux traînent toujours ces fumées lourdes, jaunes, que l’on sent visqueuses.
Le lac disparaît. Nous traversons des quartiers qui naissent ou vont naître ; le long des rues garnies de leurs trottoirs, les terre-pleins ne portent encore que de rares maisons, tantôt de bois, tantôt de briques. Elles se serrent ; elles nous présentent leur dos, et cela n’est pas beau. Pauvres demeures lépreuses dont les bardeaux pourris ne sont pas remplacés, dont les balcons et les escaliers extérieurs sont usés — déjà usés — et branlants. On pense à la petite maison où le romancier Upton Sinclair a placé de misérables paysans lithuaniens, perdus en cette ville monstrueuse comme des animaux paisibles dans la jungle où rôdent les fauves.
Pauvres gens, venus de tous les coins du monde, comment vivent-ils ? On a beau lire les belles statistiques publiées par les services municipaux, la brochure distribuée gratuitement, où un maire qui s’entendait en matière de réclame vantait les résultats obtenus par son administration : l’eau pure, le lait pur, l’hygiène répandue à flots…[2]. On se dit qu’en ces cités américaines, où il est très vrai que les services d’hygiène sont supérieurement organisés, les épidémies ont une violence, une généralité que notre Europe ne connaît plus. Que de misères humaines, de toute race, de toute couleur, venues de quels climats ?
Voici une heure que la machine nous conduit à travers Chicago sans que nous soyons encore arrivés à la gare qui porte le nom de notre compatriote La Salle, le découvreur des routes entre l’Illinois et le Mississipi. Encore cette gare n’est-elle pas au milieu de la ville ; des quartiers aussi longs s’étendent vers le Nord, de plus longs encore vers l’Ouest. Il y a cinq ou six autres gares dans Chicago.
Que de temps, maintenant, pour sortir de cette gare colossale ? Dans la cour basse où arrivent à toute vitesse les taxis jaunes, c’est un encombrement, un tapage d’enfer. Pendant un quart d’heure ma voiture trépide sur place. Elle n’ira guère plus vite dans la rue, où l’impérieux sifflet des agents la fera stopper à chaque coin. La police américaine s’entend comme personne à organiser l’arrêt de la circulation.
Car il est arrivé ceci : à force de multiplier les engins de communication ultra-rapide, on a, par l’engorgement, empêché la rapidité. Le progrès, à force de s’exagérer, se retourne contre lui-même et le meilleur moyen pour aller lentement, c’est d’être en automobile. Chacun, bientôt, aura la sienne. Mais qu’importe, si la vitesse a tué la vitesse.
Ajoutons qu’on passe par des rues obscures en plein midi le tablier de l’Elevated recouvre la chaussée entière, déborde sur les trottoirs. Comme en cette fantaisie de Wells où les hommes, redevenus des animaux des cavernes, ont fini par vivre à l’abri de l’air extérieur et de la lumière du jour, les habitants de ces rues étranges circulent dans de demi-ténèbres, sous le perpétuel fracas des ferrailles roulantes.
C’est Chicago. C’est, décidément, l’Amérique.
Chicago est un phénomène spécifiquement américain. Boston la puritaine, New York, qui fut d’abord une Nieuw-Amsterdam, la Philadelphie des quakers, la Baltimore des lords planteurs de tabac, ces cités se perdent, à côté de Chicago, dans la nuit du moyen âge.
Il y a cent ans, il y avait, au milieu des marais aujourd’hui transformés en parcs, tout juste un fort élevé par les États-Unis — la toute petite Confédération de ces temps lointains — pour défendre contre les Peaux-Rouges la route de l’Ouest. La petite garnison avait même été massacrée en 1812, et il avait fallu reconstruire le fort deux ans après, juste un siècle avant l’explosion de la grande guerre. Au temps où Louis-Philippe devenait roi des Français, le village de Chicago comptait cent habitants. En 1837, il était promu au rang de cité, car il avait dépassé 4 000 âmes. En cette année 1837, Boston comptait déjà ses siècles par deux, Paris ou Londres par près de deux dizaines. En 1860, la ville-champignon dépassait la centaine de mille, à une date où les villes de ce volume étaient rares encore, 300 000 en 1870. Le terrible incendie de 1871 n’arrête pas cette croissance ; au contraire, il en précipite les étapes. Le premier million est dépassé en 1890, le deuxième en 1907. Nous sommes au troisième. Dans les huit dernières années, Chicago a gagné plus de 400 000 âmes, les quatre cinquièmes de la population de Lyon.
Chicago entend bien n’en pas rester là. Son rêve, à l’heure actuelle, c’est de battre New York. Ce qu’il faudrait, et cela suffirait, c’est un canal à grande section qui mettrait en communication le lac Michigan et l’Atlantique, amenant les grands navires au lieu où les Peaux-Rouges détruisirent le fort en 1812. On comprend que New York, investi d’une sorte de monopole du commerce des États-Unis avec l’Europe, ne soit pas très chaud pour ce projet. Mais Chicago tiendra bon. Il ne faut même pas presser beaucoup ses habitants pour leur faire dire que leur ville, la plus jeune des grandes villes du monde, doit en devenir la plus grande.
Très sérieusement, il y a trois jours, le professeur de géologie à l’Université enseignait, dans une conférence, que si les glaciers canadiens, il y a des milliers et des milliers d’années, ont raboté le sol de la prairie, s’ils ont laissé comme un témoin, en se retirant, le lac Michigan, c’était afin de marquer la place où s’élèverait la cité-reine. Les sorcières des temps glaciaires ont dit : « Chicago, tu seras roi. » Peu d’habitants de la ville qui n’en soient persuadés. Chicago est, pour eux, un décret de la Providence, s’ils sont religieux, une volonté de la nature, s’ils sont incroyants.
Car il est, si bizarre que cela nous semble, un patriotisme chicagoan. De notre côté de l’Océan, le patriotisme, même municipal, est une œuvre où le temps collabore. Mais déjà des poètes, en des vers d’un lyrisme éperdu, ont chanté la beauté de Chicago, crié leur amour pour cet amas de briques, de fer et de béton, pour ces palais à vingt ou trente étages, pour ces murailles neuves plaquées de marbre, pour ces parcs où n’errent, le soir, les ombres d’aucun passé.
Mère, mère et reine, belle, forte et vigilante…
Phénomène, avons-nous dit, spécifiquement américain… Et pourtant nous pourrions dire, tout aussi bien : Chicago, c’est une Amérique sans Américains. Pas un habitant sur douze qui soit né de parents nés eux-mêmes sur le territoire de l’Union. Lorsque, devant des Américains de vieille souche, on parle de l’esprit de Chicago, la réponse est facile : Chicago n’est pas une ville américaine.
Comment, de quelle chair, l’étrange cité s’est-elle faite ? Il y a ici plus de Tchèques et de Slovaques que dans nulle ville au monde en dehors de Prague, et l’on dit que c’est la troisième des villes suédoises, la troisième des villes norvégiennes, la quatrième des villes polonaises, la cinquième des villes allemandes. On y parle quarante idiomes dont dix ont leurs journaux. L’italien résonne sur les lèvres du personnel dans le couloir de mon hôtel. Hier on me contait un conflit domestique qu’il avait fallu trancher, dans un club, entre un garçon lithuanien et deux servantes polonaises : voyez-vous la guerre de Vilna recommençant de la cuisine à l’office ? Aujourd’hui, je visitais les fameux stockyards. Je voyais, maniant le couteau et piétinant dans le sang, des Chinois, des nègres et des faces sinistres d’Indiens du Mexique. Parmi les femmes innombrables qui rangent les viandes en de petites boîtes de fer blanc, je pouvais dénombrer sans peine les Slaves sémillantes, les Irlandaises aux rouges tignasses, les négresses, les mulâtresses de toute nuance à la bouche lippue, et aussi quelques squaws, sœurs d’Atala. Et parmi les visiteurs, je démêlais moins d’Américains pur-sang que d’Allemandes à peine transformées, des Levantins et jusqu’à des Turcs. Une usine de Chicago, ou même une banquette de l’Elevated à midi, c’est un musée ethnographique. La rue est un musée d’architecture.
J’avoue que cet amoncellement de choses neuves n’est pas sans quelque beauté. Malheureusement, les auteurs du plan ont laissé échapper, pour l’éternité, l’occasion de faire de l’avenue du Michigan une des choses les plus réussies d’Amérique. S’ils avaient mis cette avenue au bord du flot, avec une vue continue sur le lac aux eaux verdâtres, même les gratte-ciel auraient eu leur excuse : vus du large, ils auraient rappelé ceux de New York. Mais l’avenue est séparée du lac par un fouillis de voies ferrées, de magasins, de fumées. Or Chicago, toute plate, ne pouvait pas, comme Alger, se payer le luxe d’installer ses architectures sur le toit de ses entrepôts. C’est seulement vers le sud qu’on a ménagé un immense terre-plein, où, pour l’instant, le Musée d’histoire naturelle — un Erechtheion gigantesque — se dresse tout seul en un désert de boue. On essaie ainsi, à l’est des voies et des docks, de construire, par des emprises sur le lac, un nouveau Chicago, le Chicago qui sera au bord de l’eau.
Le grand boulevard continue à travers l’océan des bâtisses, uniformément large, bordé de rectangles de gazon que bordent elles-mêmes des contre-allées. Un Berlinois pourrait se croire à Charlottenbourg. Pourquoi faut-il, qu’en traversant ces parcs sans différences de niveau, sans perspectives, je pense au Thiergarten ?
C’est dans ces parcs que la munificence de Rockfeller et de ses émules a bâti, à coups de dollars, la grande université de l’Ouest. Monuments gothiques — bizarre imitation de l’Angleterre médiévale — bibliothèque à l’allure de château-fort, laboratoires, dormitories pour les étudiants de l’un et de l’autre sexe, tennis, terrains de jeux, de la place pour construire encore et, en face, derrière une avenue, un second espace où l’on pourra bâtir deux fois autant de palais. Cependant circulent dans les allées les jeunes athlètes et les jeunes filles en cheveux, les bras chargés de livres. Des créatures heureuses de vivre.
Que pense la ville immense ? Que pense-t-elle de nous, de l’Europe ? Au matin, dans le wagon-restaurant, on m’a remis, avec la bouillie d’avoine et le café, un journal de Hearst et aussi ce journal de Mac Cormick, plus perfide que ceux de Hearst, la Chicago Tribune, qui passe en France pour un journal très parisien. « L’Europe est folle… C’est un bedlam (traduisez un Charenton). Ne vous occupez pas de ces gens-là. Au lieu de venir nous prêcher à nous, Américains, l’Évangile de la Ligue des nations, lord Robert Cecil ferait bien mieux de prêcher l’Europe, de la convertir aux idées de paix, de travail, d’efficiency, de l’Amérique. Attendez, pour y rentrer, que l’Europe ne dépense plus pour ses armées l’argent qu’elle nous doit. » Ajoutez et attendez qu’elle nous achète de la farine et du lard. Ainsi parla William R. Hearst.
Hier encore, dans ce même journal, l’oncle Sam, en posture d’instituteur devant le tableau noir, expliquait doctement et rudement à une délégation d’amis de la Ligue que l’Amérique seule était, partout et toujours, au service de l’humanité. Et les défenseurs de la Ligue s’en retournaient tout penauds… Voilà de quelles images, et de quelles idées, Hearst nourrit le peuple de l’Ouest. Voilà de quelle matière, de quel orgueil et de quel égoïsme satisfait il essaie de pétrir le patriotisme nouveau de la grande métropole[3].
Y réussit-il ? Une chose certaine, c’est qu’il a « fait » les dernières élections municipales, contre le maire qui disait pourtant de si belles choses en ses brochures de propagande. La nouvelle municipalité est l’œuvre de Hearst, et il y a des gens, parmi les démocrates de l’Ouest, pour poser sa candidature à la présidence des États-Unis.
Non, je ne serai pas le mille et deuxième à décrire les stockyards de Chicago. On nous a trop promenés dans Packingtown. On nous a trop montré l’immense champ de foire, avec ses parcs clôturés de bois où s’entassent les bestiaux, avec ses ponts couverts, en bois aussi, dont les plans inclinés chevauchent les étables pour mener les victimes dans les usines à huit étages. On nous a trop voiturés, après des kilomètres d’elevated express, dans le petit elevated local — sorte de tortillard aérien — qui permet d’embrasser d’un coup d’œil ce vaste damier, et dont les stations portent bizarrement des noms de sociétés : Armour, Swift, Libby…
Ce que je voudrais, c’est dégager l’idée qui plane sur cette grande tuerie. Cette idée c’est que, si l’on gaspille tout en Amérique, il est du moins une chose qu’on y ménage à savoir, la main-d’œuvre humaine. Packing-town, c’est le miracle de la mécanique.
Cela commença de bonne heure. Vers 1860, dans l’Est, en plein Massachusetts, une homme eut l’idée, au lieu de charger à la vieille mode d’Europe un bœuf sur ses épaules, de le suspendre à une roue — une vulgaire roue de bois, une grosse roue de charron montée sur un arbre de couche et actionnée par des cordes. Il était ainsi, le bœuf, plus facile à dépouiller, à dépecer, à nettoyer. On conserve cette roue, comme une pièce de musée, dans l’énorme usine de Chicago où les descendants de cet ancêtre traitent deux cent cinquante bœufs à l’heure — sans parler des moindres pécores.
Quelqu’un a dit : « Vous mettez un cochon à l’entrée. Une demi-heure plus tard, à la sortie, on vous livre des saucisses et du jambon fumé. » Au vrai, pour retourner le mot de Mark Twain, il n’y a là qu’une très légère exagération. À partir du moment où le porc est entré dans le fatal couloir — deux planches — il appartient à la machine. L’homme n’est pas absent, mais il est rare : et il est presque immobile. Jamais il ne suit l’animal dans les cycles de son évolution. Le premier des ouvriers, le gardien du couloir, accroche un pied de derrière du cochon — pour un cochon, un seul pied suffit — à la dent d’un disque vertical. Le disque tourne ; quand le pied est en haut de sa course, il se meut le long d’une chaîne, et l’animal vient tout bonnement présenter sa tête — tête en bas — au poignard de l’exécuteur. Un simple coup, à peine quelques gouttes de sang… et les déchirantes lamentations de la pauvre bête cessent en une seconde. À un autre !
La chaîne, porteuse du cadavre, passe, comme un trolley, sur une sorte de rail conducteur qui, vingt fois replié, va conduire sa charge à travers la vaste halle. L’homme ne la touchera plus, cette charge, il n’aura pas à la transporter ; c’est elle qui viendra désormais s’offrir à lui. Le cochon, ou plutôt des dizaines, des centaines de cochons pareils, tous pendus par un pied de derrière, tous animés d’un même mouvement, une sorte de dandinement dont la lente cadence est savamment calculée, vont ainsi défiler en lignes presque parallèles, marionnettes grotesques et pitoyables. À chaque détour du rail, un homme est là, debout et paisible, qui accomplit le même geste, sauvagement rituel. Celui-ci, de son couteau acéré, fait simplement les entailles qui permettront de détacher la peau ; cet autre l’enlève ; un troisième fend la bête du haut en bas, comme un chevalier de la Table Ronde tranchait en deux le corps d’un païen ; le suivant arrache les entrailles, qui tombent dans un bac ; un autre détache la tête. Tout cela, je le répète, sans se déplacer. Ce n’est jamais l’homme qui va vers son travail ; c’est le travail qui vient à l’homme. Seulement, à mesure qu’elles avancent en se trémoussant, les marionnettes deviennent plus nues ; elles ressemblent de moins en moins à des animaux, de plus en plus à des pièces de viande. Jusqu’à ce que — une demi-heure après le dernier grognement — elles arrivent, propres et roses, dans la chambre froide.
En route, rien ne leur aura manqué, ni le flambage par les soins de l’ouvrier qui manie un lance-flamme à gaz comme on en vit dans les tranchées, ni la cérémonie de l’ébouillantage, ni l’examen que leur fait subir l’inspecteur fédéral des viandes. Lui non plus, le bon vieux nègre à lunettes, il n’a pas à se déranger : c’est tout spontanément, de son petit mouvement de bourgeois en promenade, que le porc éventré viendra lui présenter sa carcasse, et recevoir, j’allais dire : solliciter l’estampille.
Elles sont là, les carcasses, un millier dans la chambre froide, accrochées par les pieds, et sans têtes. Les crochets qui servaient à les conduire sont alors lancés d’une main sûre — l’invisible main du courant électrique — à l’autre extrémité de la salle, tout là-bas, où le tueur de porcs attend ses nouvelles victimes. Même pour transporter cet attirail, l’homme n’a pas à bouger.
Mais vous n’aurez pas si vite que cela vos saucisses. Après le refroidissoir, ce sera la chambre à découper. La carcasse, ou plutôt la demi-carcasse, monte d’elle-même à un étage supérieur. Elle tombe sur un ruban d’acier, ruban qui tourne sans cesse, comme un trottoir roulant. Trois hommes seulement sont là, dont deux — à droite et à gauche — armés de terribles coutelas : un coup sur la cuisse, et elle tombe dans une trémie ; un autre coup à la naissance de l’épaule, et c’est la chute dans une autre trémie. Quant au tronc, porteur du lard des savoureux breakfasts, un homme muni d’un couteau demi-circulaire à double manche de bois en détache d’une seule secousse la colonne vertébrale. Et le morceau désossé roule en une troisième trémie.
Ils s’en vont, tous trois — jambon, épaule et demi-tronc — à la chambre à fumer. Et ils y marineront longtemps dans une solution aromatique à l’eau sucrée. Nous ne les reverrons plus que recouverts d’une belle peau brune, tannée et grasse, marquée du nom de la maison. Les plaques de lard reparaîtront sur une sorte de train de laminage. Avant de les laisser s’engager sur les cylindres mouvants, un homme les pique de quatre coups d’un couteau pointu, et porte vivement la pointe à son nez. Pourquoi ? Pour sentir. Si l’odeur est défectueuse, la pièce sera condamnée. Si elle poursuit son chemin, elle deviendra la proie des femmes. Armées de papiers qu’une autre machine découpe et leur présente, elles empaquèteront deux fois le précieux bacon — sans le toucher. Pas davantage, en dessous, à l’usine des sous-produits, les ouvrières ne toucheront en l’empaquetant le morceau de margarine. La propreté des opérations est rigoureuse.
L’histoire du porc est répétée par le mouton. Celle du bœuf est plus compliquée, et l’homme y tient tout de même plus de place. La mort est plus laide. Le coup asséné par un maillet sur la tête étourdit le puissant animal sans le tuer. Quand une trappe le fait basculer du couloir dans la salle, il est pantelant encore, et ce n’est pas sans peine que l’homme l’accroche — par les deux pieds, celui-là. Un ruisseau gicle de son artère… Mais après, les moitiés de bœuf s’en vont aussi, en procession, le long du rail qui tournoie… Une demi-heure aussi pour l’opération complète, deux cent cinquante à l’heure.
Dans cette boue sanglante, à l’odeur écœurante, piétinent des hommes étranges, aux tabliers de cuir, aux coiffures de cuir ou de caoutchouc : on se demande à tout instant s’ils ne vont pas glisser, tomber sur ces dalles visqueuses…
Ne vous inquiétez pas de voir ce fleuve rouge. De lui-même, par des rigoles, il descend à l’usine des sous-produits où l’on va en faire, quoi ? De l’engrais pour la terre, de la nourriture pour d’autres bestiaux, jusqu’à des produits à détacher. Rien ne se perd. Et, dans la halle sanglante, les viscères tombent dans d’énormes marmites roulantes, cependant que, sur un chariot, un ouvrier saisit une serpillière, en nettoie le demi-bœuf qui passe, et la jette dans une cuve bouillante où elle va se lessiver. Sans un moment de répit, sans un à-coup, sans un arrêt, l’immense chose marche avec ses rouages humains et ses rouages d’acier, mais les uns ne changent presque pas plus de place que les autres.
Si nous passons à la fabrication des conserves, même rareté de l’homme. Un grand tube vomit du hachis, infatigablement ; du récipient tournant où il tombe, des tubes plus petits le font descendre dans des boîtes rondes. Aussitôt pleines, elles grimpent toutes seules, ces boîtes, les échelons d’une échelle mouvante ; elles passent sous une pile de couvercles de fer blanc, et chacune de recevoir son chapeau, enfoncé par la presse. L’homme n’est là que pour les guider, les empêcher d’aller trop vite, puis les laisser courir, toutes seules toujours, vers la forge à souder — automatique — d’où elles descendront, toutes seules encore, aux autoclaves. Bien sagement elles vont, à la queue leu-leu.
Les choses ont bien changé depuis le temps où Upton Sinclair découvrait dans les boîtes de conserves des choses sans nom, des débris de chair humaine, et jusqu’à des doigts d’enfant. S’il y a du cannibalisme à Packingtown, c’est celui des malheureux bestiaux que l’on nourrit avec les sous-produits de leurs frères, avec la farine de sang. Mais les boîtes, personne n’y entre le doigt, sauf, dans les boîtes de saucisses, la contrôleuse qui en vérifie le contenu au passage.
Ces boîtes elles-mêmes sont faites à l’usine, mécaniquement. Une dent d’acier happe la plaque de fer blanc, y découpe les disques du fond ; un cylindre roule les boîtes ; le fond s’y ajuste, se soude et, au bout du chemin, la négresse n’a plus qu’à pousser les boîtes dans les caisses.
Oui, il y a dans ce spectacle étrange une philosophie. La seule richesse qui soit rare, aux États-Unis, c’est l’homme. Les lois sur l’immigration la rendent plus rare encore, et plus chère. Aussi faut-il lui faire donner son maximum de rendement, en lui imposant un minimum de fatigue. Voilà pourquoi ces femmes qui, d’une main alerte, dirigent les boîtes dans les glissières, gardent, sous leurs vêtements d’ateliers et sous le bonnet protecteur[4], un air de santé et d’élégance. Elles vont, tout à l’heure, aller au restaurant où l’usine fournira, à mille consommateurs, un repas à 25 cents. N’ont-elles pas, dans l’usine même, une salle de repos, un dispensaire, et jusqu’à des manucures !
Elles sont là, propres et coquettes, en corsage clair…
L’arrivée à Milwaukee est impressionnante. Le long du lac, et même à l’embouchure de la rivière Milwaukee, des vaisseaux de haut bord viennent se ranger au pied des grues, des ponts roulants, des élévateurs à grains. Ici comme à Chicago, on sent qu’il ne manque à ce grand port intérieur qu’une chose pour devenir un havre international : être relié à la mer par un canal à grande section, qui permette aux navires océaniques d’éviter les rapides du Niagara. Ce jour-là, Milwaukee sera près de Liverpool.
Dans le ciel gris se dressent les tours blanches des brasseries que la loi de prohibition a transformées en malteries et en fabriques de pâtes alimentaires. Au pied de quelques sky-scrapers — surtout des banques — la ville dessine le damier de ses rues, à peine dérangé par passage de la rivière aux eaux brunes. Rues larges, bien tenues, très fréquentées, où les magasins aux larges vitrines alignent leurs étalages. C’est la somptuosité brutale, l’accumulation des marchandises, la disposition massive qui caractérisaient, avant guerre, les magasins de Francfort ou de Leipzig. On se croirait dans une Zeil, dans un Brühl, ou dans quelque Kaiserstrasse. On s’étonne, sur une place en style « rococo », parée d’obélisques et de statues à la mode bavaroise ou autrichienne, de voir s’ériger un monument d’un tout autre ordre : un pilier de bois totémique, peinturluré de noir, de bleu, de jaune et de vermillon. Bizarrement placé devant une façade Louis XV, non pas au milieu du bâtiment, mais sur un des côtés, il entasse ses figures grotesques et effrayantes, que domine un colossal corbeau. C’est le totem des anciens Indiens qui, jadis, couraient le pays. C’est le fétiche de Milwaukee.
Les magasins portent tous des noms allemands. Il y a, par chance, un Goldmann qui est orfèvre et un Schumacher qui vend des chaussures. Les Tietz, les Hermann, les Fischer, les Jungblut ne se comptent pas. À peine si, dans cette cohue germanique, on relève quelques noms slaves : un Dvorak, un Topic. De même, à côté de la Staatszeitung, on imprime un journal polonais. L’élément slave est presque seul à tenir tête à l’élément allemand.
Je ne puis dire cependant qu’on parle beaucoup allemand dans la rue, même le dimanche. Les grosses dames, à l’allure pesamment teutonique, échangent en un anglais rauque leurs réflexions sur les magnificences de la grande rue. Mais, si on ne parle pas ouvertement l’allemand, on l’écrit. Les petits restaurants vous invitent à venir goûter les douceurs de la cuisine allemande, deutsche Küche. Chez un libraire qui a besoin d’un garçon de boutique, l’annonce américaine : Boy wanted, est bravement remplacée par celle-ci, en beaux caractères gothiques : Fleissiger Junge verlangt : on demande un garçon travailleur. Décidément cette ville est bien une ville allemande.
Voici, au reste, le théâtre allemand, Deutsches Theater, appelé aussi Pabst Theater, du nom du richissime brasseur qui en a fait don à la cité. C’est aujourd’hui dimanche et les affiches annoncent, pour ce soir, la représentation dominicale, Sonntagsvorstellung : c’est une pièce de Sudermann. Je me demande, vraiment, si je suis en Amérique. Il le faut croire puisque, cet après-midi, le théâtre, rutilant d’or et de velours rouge, a été prêté à un conférencier qui nous présente en anglais et nous fait entendre des fragments de musique « peau-rouge ». Le pieu totémique est décidément plus ancien que les tours de la brasserie Pabst.
Mais une autre tour, une tour de gratte-ciel new-yorkais, se dresse au centre de la ville, près de la rivière aux eaux lourdes. C’est City Hall, le nouvel hôtel de ville. Dans le vaste passage voûté qui en forme le rez-de-chaussée, je copie, sur une plaque de marbre, cette inscription (en anglais) en lettres d’or :
Que ces noms sont donc anglo-saxons !
Cela produit un singulier effet de lire, à côté, le tableau d’honneur, roll of honor, la liste des morts de la grande guerre. En fait, m’assure-t-on, les Allemands de Milwaukee, malgré leur nombre et leur cohésion, malgré leur organisation en sociétés, clubs et Vereine, malgré leurs journaux, n’ont pas été, pendant la guerre, un élément particulièrement difficile à conduire. Ils ont généralement tenu à faire leur devoir de citoyens américains. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les ouvrages récemment publiés en Allemagne sur les États-Unis, par exemple les Vereinigte Staaten du géographe Kurt Hassert. Ce ne sont que lamentations sur ces fils infidèles du germanisme qui, à l’heure suprême, ont préféré à l’ancienne leur nouvelle patrie. Il paraît que des pangermanistes avaient sérieusement escompté un soulèvement, une sécession des Germano-Américains, comme ils espéraient une révolte des Musulmans de l’Afrique du Nord !
Le coup a manqué. Mais c’est maintenant que le danger renaît. De multiples efforts sont tentés pour regrouper les forces allemandes. Sous le nom de sociétés Steuben (Steuben, officier de Frédéric II, fut un des instructeurs de la jeune armée des insurgents ; il a, devant la Maison Blanche, sa statue symétrique de celles de La Fayette, de Rochambeau et de Kosciuzko) se constitue une légion de défenseurs de l’idée germanique. Pour agir sur les libéraux, on évoque le souvenir respecté de Carl Schurz, un des immigrés républicains de 1848. Enfin on agit par les Églises, surtout par l’Église catholique, dont beaucoup d’évêques, par exemple celui de Chicago, sont des Allemands. Ces évêques font venir des prédicateurs allemands célèbres, tel le cardinal Faulhaber. Ils les font prêcher sur les misères de la pauvre Allemagne ; ils lancent des quêtes en faveur des petits enfants allemands que les officiers français, aidés par « les Français de couleur », font méchamment mourir de faim. Ils entraînent derrière eux non seulement les masses allemandes, mais en partie les masses irlandaises. La haine de l’Angleterre, dans la presse des Hearst et des Mac Cormick, égale ou surpasse la haine de la France[5].
À cette action sentimentale se joint l’action économique. Durant la guerre, l’Allemagne impériale avait constitué à Kiel une sorte d’observatoire économique de premier ordre, sous la direction du professeur Bernhard Harms. Nulle part on ne fut mieux renseigné sur les publications, les créations, les tentatives des pays alliés. Eh bien ! Bernhard Harms vient d’arriver en Amérique. Un gouvernement qui se dit sans argent, mais qui ne sait pas lésiner pour des dépenses de ce genre, a mis à sa disposition des fonds de mission qui lui permettront de visiter tous les grands centres commerciaux d’Amérique, d’étudier les raisons pour lesquelles l’opinion américaine reste en grande majorité hostile aux Allemands, et de rechercher les moyens qui permettraient de rétablir entre les deux pays des relations plus cordiales. Comparez à la pauvreté, à la mesquinerie de ces « œuvres françaises » dont il faut, à tout moment, défendre le maigre budget !
Il sera intéressant de voir comment le professeur Harms opérera dans la ville allemande de Milwaukee, à Chicago et dans les autres « germanies » américaines. Il aura derrière lui bien des marchands de farine et de lard et aussi des armateurs comme ces Harriman qui ont remis sur quille, en les couvrant du pavillon étoilé, la Hamburg Amerika de feu Ballin et le Lloyd de Cuno.
- ↑ De même il est impossible, en toute ville américaine, de se livrer à ce sport bien parisien : monter dans un tramway ou en descendre en dehors des arrêts. La porte ne s’ouvre qu’aux points fixés, même si la voiture est matériellement arrêtée.
- ↑ Le maire n’a cependant pas été réélu.
- ↑ Un seul journal de Chicago est vraiment dévoué à notre cause, c’est l’Evening Post.
- ↑ Pour faire triompher cette coiffure, la direction n’a pas pris de mesures coercitives. Elle s’est contentée de mettre en chaque atelier cette affiche : « Qui a dit que le bonnet rendait laide ? » avec une jolie figure bien coiffée. C’est par des affiches analogues que le management, dans les usines américaines, lutte contre les accidents du travail, fait de la propagande en faveur de l’épargne, etc.
- ↑ Les comptes rendus de la conférence de Robert Cecil dans le Chicago American ont dépassé en grossièreté ce que nous pouvons imaginer. L’élément irlandais aime ce style.