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L’Amérique vivante/Chapitre 3

La bibliothèque libre.
Librairie Plon (p. 66-109).

CHAPITRE III
QUESTIONS ÉCONOMIQUES
Une crise du combustible aux États-Unis.
Boston, 6 mars.

On n’a pas dû apprendre sans étonnement, en France, que l’Amérique avait cet hiver manqué de charbon, que cette question du charbon avait pris une importance politique, qu’elle pourrait jouer son rôle dans la future élection présidentielle, et influer sur l’évolution de la législation sociale aux États-Unis.

Comment, ce pays est le plus gros producteur de charbon du monde ; ses gisements de charbon couvrent une superficie égale à une fois et demie la totalité du sol français ; il produisait à lui seul, en 1913, plus d’un demi-milliard de tonnes, contre 730 millions pour l’Europe entière, et il manque de charbon !

Le fait est là cependant. New York et la Nouvelle-Angleterre ont souffert d’une pénurie de combustible, d’un coal shortage, durant un hiver particulièrement froid et prolongé…

Comment cela s’est-il fait ?

Le 1er avril dernier une grande grève a suspendu tout travail dans les mines d’anthracite sans exception et dans toutes les mines de charbon bitumineux soumises au syndicat des mineurs unis. Ce que voulaient les United Mines Workers, c’était l’application stricte du principe de « l’atelier clos », du closed shop, c’est-à-dire l’interdiction d’employer les non-syndiqués. La lutte s’est poursuivie près de six mois, marquée par des atrocités semblables à celles d’une guerre moderne. Le résultat, c’est que les approvisionnements, qu’on a coutume de faire durant la saison d’été, n’ont pu être constitués, et que, depuis la reprise du travail, les industries consommatrices et le public ont vécu au jour le jour.

Est venue ensuite une grève des ouvriers de chemins de fer. Au moment où le charbon commençait à s’entasser sur le carreau des mines s’est donc produit un engorgement analogue à celui que nous avons connu dans la Ruhr. Notez que le nord de l’État de New York et les États de la Nouvelle-Angleterre sont assez loin des gisements : la question du transport est donc pour eux capitale. Les énormes chutes de neige, en faisant des retards de trains une règle sur certaines lignes, et l’insuffisance du matériel roulant ont aggravé cette situation. Quelques personnes accusent également les cheminots du New-York-New-Haven d’avoir prolongé la grève par une sorte de sabotage perlé. D’autres accusent les compagnies de faire des économies de wagons au détriment du public.

Les voies navigables ne pouvaient suppléer à cette insuffisance des voies ferrées. Le Barge canal, qui a remplacé le canal Erié devenu trop petit, était gelé. Des parties importantes des ports étaient prises. Le vent du nord-ouest et les glaces rendaient la navigation côtière très-difficile. Même la coupure qu’on a pratiquée dans le cap Cod était impraticable. Trois chalands remorqués, au lieu de faire en trois ou quatre jours le trajet de Philadelphie à Boston, en mirent dix-huit au milieu de février. Camions automobiles, chariots, traîneaux s’empressèrent de disperser cette précieuse cargaison à travers les rues et les routes aux ornières durcies.

Le charbon a-t-il réellement fait défaut ? Rien de comparable, assurément, aux vraies famines de charbon que nous avons connues pendant la guerre et quelquefois depuis. Cependant, chose étrange, obligation de recourir aux mesures de restriction du temps de guerre. L’Amérique possède actuellement une Commission d’urgence du Combustible, qui agit par l’intermédiaire d’un administrateur du Combustible, M. James Phelan. Dans le Massachusetts on a créé dans chaque ville des administrateurs locaux, pour assurer une équitable répartition du combustible.

Cette répartition, tout le monde ici la trouve insuffisante. Il faut dire que le citoyen de la Nouvelle-Angleterre se chauffe, se surchauffe extrêmement. Il est impossible à un Français moyen de supporter la température des maisons d’ici. Le principal souci du père de famille, après avoir ouvert un chemin dans la montagne de neige qui barre sa porte, c’est d’aller remplir sa « fournaise ». Il se plaint de n’avoir pas toujours de quoi nourrir ce dévorant foyer. Il a eu froid, cet hiver ; les enfants ont eu froid. Encore aujourd’hui, on voit telle réunion se tenir dans une autre salle que celle qui avait été prévue, faute de pouvoir la chauffer. Dans les petites localités, éloignées des communications, ce fut pire. On parla de morts causées par le froid. La population s’émut.

Les députés (ici aussi on les charge de faire les commissions) s’adressèrent à la Maison Blanche. Ils demandèrent qu’on établit des ordres de priorité pour le transport des charbons destinés à la Nouvelle-Angleterre. Ils demandèrent qu’on mît l’embargo sur le charbon envoyé au Canada, car on apprenait que le charbon de Pennsylvanie se vendait à Montréal moins cher qu’à Boston. Montréal est déjà honni comme la ville « humide » par excellence, la ville aux deux mille cabarets. Il ne lui manquait plus que d’être une accapareuse de houille.

Le président passe pour avoir eu des réponses malheureuses. Il aurait dit, ou à peu près : Il n’y a pas en Nouvelle-Angleterre une véritable disette de charbon, mais une peur de manquer de charbon. « C’est un phénomène psychologique, une sorte d’hystérie ». Ces paroles déchaînèrent une tempête. Le président fut traité, toutes proportions gardées, comme cet intendant qui disait au peuple, manquant de pain, de manger de la brioche. On lui demanda si la baisse du thermomètre était aussi un phénomène psychologique, et que l’on pourrait faire disparaître par auto-suggestion. C’était le temps des triomphes de M. Coué. Pour apaiser un peu l’orage, il fallut démentir les malencontreux propos du président, et mettre en scène d’autres conversations, où il assurait de sa sollicitude les populations réfrigérées. Mais bien des électeurs ne lui ont pas pardonné.

L’administration ne se tint pas pour battue. Elle reprocha aux plaignants de ne vouloir consommer que l’anthracite, au lieu d’accepter des substituts. Des Bostoniens de bonne foi m’ont dit qu’on leur avait livré, comme Ersatz, et parfois même sous le nom d’anthracite, des plaques d’ardoise. On parla plaisamment de ce charbon à l’épreuve du feu, fireproof coal. Hier encore le gouverneur du Massachusetts disait solennellement, devant la législature de l’État : « Aucun bon citoyen ne peut être contraint de payer des prix élevés pour un charbon qui ne veut pas brûler. »

On ne croit pas que la situation s’améliore réellement avant le milieu de mars, malgré la reprise des transports. Le Congrès, avant de se séparer, a cependant voté un crédit de 400 000 dollars et le ministre de la Guerre vient d’ordonner au commandant du 1er corps d’armée de mettre à la disposition de l’administrateur du combustible tous ses camions. On va donc avoir du charbon, d’autant que le dégel commence et que les rues se transforment en rivières débordantes.

En attendant, on cherche les responsables. Et de plusieurs côtés.

Les uns disent, et avec violence : les mineurs unis ont voulu « serrer à la gorge » le peuple des États-Unis. « Si New York et la Nouvelle-Angleterre ne sont pas morts de froid et de faim, ce n’est pas de leur faute… Législateurs, réveillez-vous !… L’Amérique n’est pas mûre pour le régime des Soviets. » Il faut s’attendre, dans les États sans mines de houille, à une levée de boucliers contre les syndicats. Le closed shop passera de mauvais quarts d’heure.

Mais, répondent les syndiqués, ce sont les producteurs d’anthracite qui, par l’organisation monopolisée de l’industrie, prélèvent sur le public une surcharge illégitime d’au moins 3 dollars 61 par tonne. Le bénéfice des six principales sociétés, de 8 800 000 dollars en 1912, est monté à 13 millions en 1920. Si les autres ont gagné dans la même proportion, cela fait 51 millions au lieu de 13. Les prix sont calculés sur le prix de revient des mines au plus faible rendement. L’avant-dernière grève n’a-t-elle pas été voulue par les compagnies ?

En outre, pour pousser à la production, le gouvernement autorisait les producteurs dits « indépendants », c’est-à-dire non groupés dans le trust, à faire pendant la guerre payer leur charbon 75 cents plus cher que celui de la compagnie ». Actuellement cette prime est de 6 dollars 25. Or, la Commission du combustible de Pennsylvanie, en fixant le contingent des États de la Nouvelle-Angleterre, ne s’est pas aperçu que la part du charbon « indépendant » montait de 5 à 14 pour 100 du total, ce qui a fait payer indûment au seul Massachusetts plus de 800 000 dollars.

Ce qui semble bien indiquer que ces accusations sont fondées, la Commission spéciale pour les choses nécessaires à la vie dénonce à la législature, en les nommant, 126 marchands au détail qui ont vendu leur charbon plus de 9 dollars 50, prix calculé à la mine. À Washington, le Congrès vient de décider une enquête d’ensemble.

Cette enquête aura-t-elle pour résultat de rétablir la situation charbonnière ? Pourra-t-on, cet été, rattraper le retard de l’an dernier ?

Ou faut-il croire que, même en dehors des causes occasionnelles de la récente crise, l’Amérique marche vers une disette de charbon ? N’oublions pas qu’elle a, jusqu’à ce jour, exploité ses mines d’après des formules qui relèvent du gaspillage le plus imprévoyant. On évaluait, avant-guerre, la vie des gisements américains tout au plus à cent cinquante ans. Mais l’accélération du mouvement industriel peut raccourcir cette période, si l’on ne trouve pas de substituts à la houille et à l’anthracite. Cela n’est pas sans préoccuper.

On a pensé au pétrole. Et, durant le paroxysme de la crise, on pouvait lire partout d’ingénieuses réclames pour des appareils au combustible liquide, appareils dont le prix décourage d’ailleurs les consommateurs. Mais le gaspillage du pétrole a été encore plus irréfléchi et les besoins, par suite de l’extraordinaire multiplication des automobiles, croissent encore plus vite. Qu’importe que les États-Unis produisent les deux tiers du pétrole mondial, si le directeur du service géologique doit déclarer que les États-Unis, autrefois vendeurs de pétrole, deviennent acheteurs ? Il conseille donc de conserver le pétrole pour les usages où il n’a pas de remplaçants (par exemple comme lubrifiant) et de brûler d’autres combustibles, chaque fois qu’on le peut.

Reste, il est vrai, la houille blanche. Grande ressource, aux États-Unis comme en France.

Le complot du pétrole.
Boston, 24 mars.

« Les États-Unis victimes d’un complot du pétrole — victim of oil plot… La Grande-Bretagne, la France, l’Italie, les Pays-Bas barrent virtuellement la route aux compagnies américaines. »

Tels sont les titres flamboyants qu’on lit dans les journaux. Tel est, en somme, le thème d’un article très étudié, paru hier dans une revue toute nouvelle, mais destinée à jouer un rôle croissant dans l’éducation politique du peuple américain, la revue Foreign Affairs, qui en est à son troisième numéro. Disons tout de suite que cet article aurait plus d’autorité si, à sa haute compétence et à ses mérites d’écrivain, l’auteur, M. A.-C. Bedford, ne joignait la qualité de président de la Standard.

Y a-t-il en cette affaire plus qu’un nouvel épisode de la lutte gigantesque entre ces deux forces, Standard et Dutch-Shell, ou bien les États-Unis peuvent-ils se croire réellement victimes d’un complot mondial pour les priver d’huile minérale ?

On a versé sur cette question du pétrole des flots d’encre, notamment lorsque l’intervention de M. Child à Lausanne révéla une fois de plus l’intensité de la rivalité anglo-américaine. Il est cependant nécessaire d’en rappeler les origines si l’on veut comprendre la situation présente.

Lorsqu’en 1859 fut foré le premier puits de l’Ohio, ce fut une fièvre pareille à celle qui, dix ans plus tôt, avait suivi la découverte de l’or californien. Depuis, en Pennsylvanie, au Texas, en Californie, dans l’Oklahoma, la course au pétrole continua, éperdue, échevelée. Avec cette absence de prévoyance, ce génie du gaspillage, ces habitudes d’exploitation dévastatrice qui étaient les marques de l’industrie américaine, les sociétés rivales ont dilapidé follement le capital pétrolier de la nation. Qui fera le compte des quantités d’huile qui ont été ainsi perdues pour toujours, et qu’une exploitation plus rationnelle eût réservées pour l’avenir ? Bien des gens qui se plaignent de manquer de pétrole pourraient d’abord battre leur coulpe.

On puisait sans compter. L’essentiel n’était-il pas d’inonder de pétrole américain les marchés du monde ? En fait, en 1902, malgré l’existence de la concurrence russe, non seulement les États-Unis distançaient le Caucase, mais ils fournissaient déjà près des deux tiers de la consommation universelle. On calcule que, depuis 1859 jusqu’à ce jour, on a vu sortir des réservoirs des compagnies américaines plus de six milliards et demi de barils (de 190 litres). Ces six milliards et demi, il fallait les placer. De là ces combinaisons colossales, ces trusts, dont la Standard est le type le plus fameux, ces tractations avec les sociétés de transport, ces constructions d’immenses pipe-lines, ces flottes de bateaux-tanks, et aussi cette immense réclame et ces manœuvres financières qui devaient augmenter la consommation, faire découvrir de nouveaux emplois et assurer le rapide écoulement du pétrole américain. La question du pétrole, c’était en ce temps-là une question de débouchés. Verser sur le monde un océan de pétrole, les compagnies américaines n’avaient pas d’autre programme.

Déjà, avant la guerre, des signes précurseurs permettaient de prévoir le renversement de cette situation. Il eût été prématuré d’écrire, comme le fait aujourd’hui M. Bedford : « Notre ère industrielle serait complètement arrêtée, sans pétrole » ; mais déjà les usages industriels du pétrole, comme producteur de chaleur et d’énergie, comme lubrifiant, s’étaient multipliés. Et l’on s’était aperçu, un peu tard, que les ressources n’étaient pas inépuisables. L’énergie hydraulique, pratiquement, est infiniment renaissante, comme celle du vent. Les calculs des géologues sur l’époque où aura disparu le dernier morceau de charbon ne présentent qu’un intérêt purement académique. Au contraire, le nombre des poches de pétrole est limité, et l’on peut entrevoir l’heure où il n’y aura plus de nouvelles trouvailles à faire. Ces poches sont d’importance très inégale, et il est très difficile de déterminer à l’avance le temps pendant lequel elles produiront. Les capitaux énormes absorbés par les recherches, les travaux de forage, les installations, ne sont jamais sûrs d’être amortis. L’industrie pétrolifère est un jeu, comme la roulette. Elle a l’attrait et les dangers du jeu.

Déjà, par exemple, avant la guerre, les premières exploitations américaines, Ohio, Pennsylvanie, témoignaient d’un inquiétant vieillissement. Le Texas avait déjà achevé une existence aussi éphémère que tumultueuse. Seuls, la Californie et l’Oklahoma étaient encore en progrès. Pour combien de temps ?

Mais la guerre a brusquement souligné la gravité du problème. D’abord elle a consommé, pour les transports sur route, par mer et dans les airs, des quantités inouïes de l’huile devenue précieuse. Elle a poussé à des perfectionnements techniques qui, après avoir servi à des œuvres de guerre, se sont appliqués à des œuvres de paix, et qui ont fait du pétrole un succédané du charbon, tout en accroissant dans des proportions formidables la demande des lubrifiants. À l’heure où l’on constatait que les disponibilités en pétrole sont strictement limitées, les emplois du pétrole ont apparu comme illimités. Fâcheuse coïncidence.

Au même moment se manifestaient deux situations également anormales. Les deux plus gros producteurs après les États-Unis, la Russie et le Mexique, cessaient de fournir aux raffineries leur contingent accoutumé. La défaillance russe n’intéressait les États-Unis que d’une façon indirecte, en augmentant sur les marchés européens la demande de pétrole américain, particulièrement intense quand la fin du blocus des Empires centraux accrut d’une bonne centaine de millions le chiffre des consommateurs. Mais, pour le Mexique, les Américains y avaient investi dans les puits de pétrole un capital évalué à un demi-milliard de dollars. Or, depuis la révolution qui a mis fin à la rude mais efficace dictature de Porfirio Diaz, il n’y a guère plus de lois protectrices de la propriété étrangère dans la république mexicaine que dans le pays des Soviets. Les menaces de confiscation, les taxations arbitraires pèsent sur ces exploitations dont les sociétés américaines avaient cru faire un prolongement de leur domaine. Il est naturel qu’elles n’éprouvent aucune gratitude à l’égard des puissances européennes qui ont favorisé les révolutions mexicaines, surtout quand ces puissances ont acquis des puits mexicains.

Si l’on se contentait d’aligner des chiffres sans les interpréter, la situation des États-Unis apparaîtrait cependant comme satisfaisante. Ce n’est plus les deux tiers, mais 60 pour 100 de la production mondiale qui viennent de chez eux. Comptons un peu, les chiffres ont leur éloquence : sur un total universel de 760 millions de barils en 1920, les seuls États-Unis en ont fourni 470. Le Mexique ne tient plus que de loin le second rang, avec 195. La Russie, en cette même année 1920, ne dépassait pas 28 millions et demi. Notons tout de suite, pour nous servir de ces chiffres plus tard, que Bornéo et Sumatra donnaient 18 millions (j’arrondis tous ces chiffres), la Perse 16,7, la Roumanie 8, l’Inde moins de 7. Le reste valait tout juste l’honneur d’être cité, par ordre d’importance : Galicie, Pérou, Japon, Trinité, Argentine, Égypte, Venezuela dont les livraisons s’échelonnaient entre un et moins de quatre millions de barils. Puis les parents pauvres, France, Allemagne, Canada, donnant respectivement 400 000, 200 000, 100 000 barils. Cela ne compte pas.

Comment les États-Unis, dont la position est prépondérante, peuvent-ils se plaindre ? Comment le pays qui produit à lui seul 60 pour 100 (soixante pour cent) du total universel peut-il se dire et se croire victime d’un complot international pour le priver de pétrole ! Voyez-vous la France, dénonçant une conjuration pour la priver de fer ? Le monde éclaterait de rire.

Pourquoi, au contraire, le problème américain du pétrole est-il pris au sérieux ?

L’Amérique est le plus gros producteur de pétrole. Mais elle est aussi, de beaucoup, le plus gros consommateur. En 1922, elle consommait par jour 1 650 000 barils, contre un approvisionnement (importation comprise) de 1 875 000.

La marge est étroite.

Douze millions de voitures et de camions automobiles — c’est le chiffre de 1923 — soit un véhicule par dix habitants. Mais ajoutez-y un nombre énorme, inconnu, de tracteurs et machines agricoles, de bateaux, d’engins à bord des navires, d’aéroplanes, d’usines, de locomotives mus au pétrole ; et les usages du pétrole pour l’éclairage, le chauffage et pour les petites installations de force motrice. Supputez ce que représente le graissage de l’immense machinerie américaine… On s’attend pour cette année à une demande journalière de deux millions de barils.

Dites-vous aussi que la Standard et ses émules, devant la carence à peu près complète du producteur russe, sont les gros fournisseurs de la France, de l’Italie, de l’Allemagne, même les fournisseurs partiels de la Grande-Bretagne et de l’Extrême-Orient. Liées par des contrats avec les syndicats de raffineurs, créatrices de tout un réseau de sociétés filiales, ces Sociétés doivent livrer, c’est-à-dire trouver du pétrole.

En 1922, elles n’auraient pu satisfaire aux besoins et maintenir une petite réserve si, aux 470 millions de barils nationaux n’était venue s’ajouter, tout de même, une importation mexicaine de 132 millions. Mais en dehors même des circonstances politiques, les puits du Mexique, tout comme naguère ceux du Texas, se révèlent épuisables. On a dû abandonner l’exploitation des deux tiers de la surface primitivement envisagée. Or, le Mexique voisin est, avec leur propre territoire, leur seul domaine pétrolier, tandis que leurs rivaux ont cette supériorité de posséder des gisements répartis sur tous les chemins de la terre.

Voilà comment la question du pétrole s’est transformée à la lutte pour la conquête des débouchés se substitue la lutte pour le contrôle des gisements. Il ne s’agit plus de trouver des consommateurs, mais des produits.

Quand les peuples — qu’ils soient d’Europe ou d’Amérique — se sentent atteints dans un intérêt vital, ils invoquent les principes sacrés. Altérée de pétrole, l’Amérique a subitement découvert ce principe, que la France a vainement essayé de faire triompher en mars 1919 et l’Italie depuis, à savoir que les matières premières indispensables à l’industrie, surtout quand elles sont rares, sont le bien commun de l’humanité. Quel dommage que cette théorie ne s’applique pas au charbon, au coton, au cuivre, à la laine, au blé, à la viande !

Particulièrement, insinue-t-on, les industries minières, avec leur aléa et les grosses dépenses qu’elles exigent, ne peuvent s’enfermer en un seul territoire. Elles ont besoin de la collaboration de tous, de la répartition entre tous des intérêts, des bénéfices et des risques.

Comment les États-Unis ne s’en avisèrent-ils point au temps où ils ont fait, avec les profits de leur pétrole, le plus clair de leur fortune ? Ils s’en avisent aujourd’hui, et c’est un ancien secrétaire de l’intérieur (quinze jours après avoir quitté le ministère) qui dénonce « un mouvement gigantesque, international en son essence, mené avec l’aide et l’assistance de certains gouvernements étrangers, pour épuiser les approvisionnements des États-Unis en refusant à leurs prospecteurs le droit d’en chercher ailleurs ». Invoquant l’autorité de notre compatriote Delaisi, les Américains parlent de « ce grand monopole du pétrole dont les Américains seront exclus. C’est le plus grand trust que le monde ait jamais vu, un trust modelé sur le plan originel de la Standard, mais élargi à la mesure de l’univers ». Précieuse diversion, soit dit en passant, pour la Standard, que l’on accusait d’avoir tourné la loi contre les trusts, et qui voit se détourner ainsi contre d’autres, contre des étrangers, les passions américaines.

Elles se tournent en premier lieu, naturellement, contre l’Angleterre. L’Anglo-Persian (plus de 16 millions et demi de barils en 1921) donne déjà 2,2 pour 100 de la production mondiale, et la concession couvre 500 000 milles carrés. Quant à la Mésopotamie, l’enfant chéri de M. Child, ses dépôts sont de puissance inconnue, et il faudra des dépenses énormes pour les mettre en valeur. Les États-Unis réclament ici l’égalisation des risques — et des profits. Si l’opération britannique de « domination du monde » réussissait, disent-ils, « les États-Unis paieraient à la Grande-Bretagne, durant les prochaines années, plusieurs fois le total consolidé de la dette anglaise ». Nigeria, Guyane, se ferment aux Américains. Le gouvernement anglais se défend de leur avoir fermé la Birmanie.

Mais l’Angleterre n’est pas seule visée. La combinaison de la Royal Dutch avec la Shell Transportation a créé un intérêt anglo-néerlandais. Ce groupe n’a pas seulement dans son domaine les puits des Indes néerlandaises, il étend sa domination plus ou moins exclusive sur Bornéo, la Roumanie, l’Égypte, la Trinité, le Venezuela. Au Mexique, il a quatre raffineries qui produisent 155 000 barils par jour. Bien plus, aux États-Unis même, cinq raffineries d’une capacité de 65 000 ! Nous y reviendrons tout à l’heure. — Contre la concession par le gouvernement néerlandais des gisements de Sumatra à des compagnies strictement néerlandaises (en fait à la Bataafsche, filiale de la Royal Dutch), Washington a déjà protesté en 1920.

Mais prenons garde que la France est mêlée à l’affaire, en raison de l’arrangement de San Remo. On nous accuse même d’hypocrisie, parce qu’en apparence nous accordons des concessions sans distinction de nationalité, mais en exigeant que l’administration soit pour deux tiers en mains françaises. « Pratiquement, gémit une corporation américaine, la France et les colonies françaises sont plus complètement closes aux compagnies américaines que nulle autre partie du monde. »

En résumé, les États-Unis entendent réclamer pour leurs nationaux « les mêmes droits et opportunités qui sont accordés aux nationaux des autres pays dans les États-Unis ». Une loi fédérale de 1920 interdit l’acquisition de biens domaniaux aux nationaux de pays qui refusent la réciprocité.

Or, nous l’avons dit, les étrangers ont pris pied, non seulement dans ce Mexique que les Américains considéraient comme une chasse gardée (en quel château perdu au fond des bois dormait donc, en ce temps, la doctrine de l’égalité des chances ?), mais sur le territoire de l’Union. L’Union Oil Company de Delaware, celle de Californie, la Shell Company du même État, sont accusées d’être des filiales du groupement Dutch-Shell. L’accusation pourrait bien n’être pas injustifiée.

Et voilà qu’un nouveau cas se présente, celui de la Roxana Petroleum Corporation. La Roxana (quel beau nom racinien !), « ostensiblement une compagnie américaine, est en réalité sous un contrôle étranger ; la majorité des actions donnant droit au vote appartient au groupe Royal-Dutch ». Seulement il y a, grâce à des complicités américaines, une compagnie américaine interposée. Aux hommes de paille ont succédé les compagnies de paille, les holding companies.

La Roxana jure qu’il n’en est rien, tout comme les sociétés Standard du Texas ou de l’Indiana jurent qu’elles n’ont aucun rapport entre elles ni avec celle de New Jersey, avec le groupe dont M. Bedford est le porte-parole. Mais on profite du cas de la Roxana pour demander à la Commission fédérale du commerce une enquête générale sur les compagnies soupçonnées d’avoir du capital étranger, sur l’étendue de leurs concessions, sur leurs plans d’extension. Déjà, dit-on, la Shell Union Oil Corporation contrôle trois et demi pour cent de la production américaine en huile brute. Le groupe Dutch-Shell contrôlerait onze pour cent du total mondial.

Cette politique de représailles n’est évidemment qu’un procédé tactique. Mais il faut s’attendre à ce que la question soit de plus en plus souvent posée sur le terrain international. Cette propagande réussit à imprimer ces deux idées dans les cerveaux américains : l’Amérique va manquer de pétrole, malgré son énorme production ; l’Amérique est exclue, injustement, de la participation aux ressources pétrolières du monde.

Le jour où les États-Unis imposeront à l’Angleterre la réunion d’une conférence internationale du pétrole, l’occasion ne sera-t-elle pas propice pour demander que cette conférence ne borne pas son activité aux seules huiles minérales, mais qu’elle envisage en son entier le problème de l’équitable répartition de toutes les matières premières ? Tant qu’il ne sera pas résolu, il n’y aura pas de paix économique, c’est-à-dire point de paix durable entre les hommes.

Une crise de prospérité.
Avril 1923.

Habitués que nous sommes à raisonner sur la crise anglaise, nous avons une certaine tendance à croire que cette crise est générale dans tous les pays anglo-saxons. Quand nous souhaitons de voir les États-Unis rentrer dans le cercle des nations européennes, nous admettons qu’ils seront forcés de venir en aide aux pays pauvres pour éviter les maux dont gémit l’Angleterre : l’arrêt des exportations, l’invasion des produits à bon marché, le chômage.

Mais si notre hypothèse était fausse ? s’il n’y avait pas de crise américaine ?

Depuis que je suis ici, je la cherche, cette crise, sans la pouvoir trouver. Ce que je vois, ce sont des ports qui regorgent de marchandises. Quand, par les journées claires du glacial printemps, on les aperçoit du haut d’un elevated, avec leurs voies ferrées innombrables lancées sur des jetées en bois pour aller cueillir ou porter jusqu’au bateau les marchandises, avec leurs files de wagons, leurs appareils de chargement, leurs chantiers de constructions navales, on n’a pas l’impression d’une crise. On ne l’a pas non plus dans les gares, où ce n’est pas la marchandise qui manque aux wagons, mais le matériel roulant aux marchandises.

Il y eut, après la paix, une crise américaine, et c’est à ce moment que l’on put croire à une réplique de la crise anglaise. Mais cette heure est passée, et ce pays n’a pas coutume de s’attarder en réflexions sur l’histoire d’hier.

Dans le présent, les usines marchent et grandissent. Je visitais naguère, à Boston-Sud, la Centrale électrique, Edison Electric Illuminating Company, installée sur le port même. Un vaste terre-plein reçoit son charbon, qui lui est assuré par un contrat avec une mine de la Virginie occidentale ; elle en a toujours pour trois mois d’avance, elle se soucie peu, par conséquent, de la crise du combustible.

On me mène d’abord dans la vieille usine, vieille de vingt ans, dont les machines servent encore. Mais on lui a superposé, depuis trois ans, une usine neuve, dont les turbines sont si puissantes que chacune d’elles fait plus de besogne que toutes les anciennes chaudières ensemble. Immense chute d’eau artificielle dont la force, actionnant les dynamos, dessert non seulement la grande ville de 800 000 âmes, mais presque tout le sud du Massachusetts. Notez que la traction électrique, en surface, aérienne ou souterraine ne dépend pas d’elle, mais d’usines particulières. Celle-ci ne fournit que la lumière, et la force pour les ateliers, à ses nombreuses sous-stations. Rien de plus curieux que la chambre du tableau, où les lignes noires ou de couleur tracées sur la plaque vernissée et les petites lampes qui s’allument permettent de suivre le travail de ce prodigieux réseau. Les quelques ingénieurs qui sont là, comme des officiers dans la chambre aux cartes d’un navire, commandent la vie de plusieurs millions d’hommes. D’un coup de téléphone ils avertissent d’un fléchissement ou d’une pointe l’homme qui, dans la chambre des « aiguilles », dirige le courant sur telle sous-station aussi sûrement qu’un aiguilleur oriente un train sur une voie.

À toute minute, des lampes dessinent, en lettres rouges, le chiffre de la production de l’usine. Je lis 45, puis 43,5, c’est-à-dire 43 500 kilowatts. Actuellement, l’usine approche de sa limite de productivité. On va, d’ici 1924, en construire une autre, deux fois plus puissante, loin, en dehors de la ville. L’expérience a enseigné aux Américains qu’une usine de ce genre double ses ventes de courant en trois ans. Tous les trois ans, il faut donc doubler l’usine si, en la construisant, on n’a point prévu cette extension. De plus, la guerre en multipliant les usines mues électriquement, puis la hausse du charbon et la difficulté de s’en procurer ont accru le nombre des consommateurs de courant ; le coût de la production s’est abaissé si bien que, de toutes les marchandises, le courant électrique est peut-être la seule dont le prix, loin d’être plus élevé, soit un peu plus bas qu’avant la guerre. À son tour, cette baisse des prix appelle de nouveaux consommateurs dont l’arrivée diminue encore les frais généraux…

À l’usage de plus en plus répandu de l’énergie électrique correspond une demande croissante d’appareils. Allez voir à Lynn la General Electric Company. Ce n’est pas une usine, c’est une ville industrielle aux rues bordées d’immenses usines en ciment armé. Elles sont déjà insuffisantes, puisque sous nos yeux s’élèvent les montants de bois, les murs légers provisoirement couverts de carton bitumé qui, demain, seront des halls énormes ou des édifices à six ou huit étages.

D’une usine à l’autre, ou des usines à la mer toute proche, circulent les trains électriques. Les conducteurs aériens tendent les mailles serrées de leur filet sur les rues où l’auto nous emmène. Partis de la Direction, un quart d’heure de marche rapide ne nous permettra pas de parcourir cet Essen de l’électricité. En deux heures de visite, nous n’aurons un aperçu que de deux ou trois ateliers : dynamos pour automobiles, turbines pour la marine et pour la compression de l’air dans les hauts fourneaux.

C’est le triomphe du travail en série. Des salles immenses ne s’emplissent que de moyeux ébauchés. À ces moyeux, grâce à un ingénieux dispositif, une seule cuillerée de soudure va fixer, d’un coup, huit rayons… Ailleurs, des centaines de femmes, chez qui le type slave domine, ne font pas autre chose que d’attacher et d’emmêler des fils. En bas, cet homme doit manier des plaques de tôle où se creusera une rigole. Pendant que, sur la première plaque, la presse fait son office, l’ouvrier en prépare une seconde, et plonge dans un bain protecteur celle qui vient d’être estampée ; la presse se relève, l’ouvrier met de côté la pièce faite, et présente la pièce à faire ; puis il plonge celle qu’il avait réservée, et prépare déjà la suivante… Trois mouvements, pas davantage, rythmés sans fatigue et sans hâte. L’homme travaille doucement, et le travail va vite. Les pièces finies s’entassent, toutes pareilles… Cela s’entasse, donc cela s’enlève, cela se vend.

Des milliers, des milliers d’ouvriers et d’ouvrières… trente-cinq, quarante dollars de salaire hebdomadaire, plus les heures supplémentaires, payées cher. Une organisation intérieure qui associe les ouvriers à la vie de l’usine : conseils d’ateliers et, au sommet, trois délégués du personnel, siégeant avec trois délégués de la Direction, dans une sorte de Conseil supérieur du management, où l’on prend toutes les décisions intéressant la marche de l’affaire. Restaurants, dispensaires — avec salle de radiographie et cabinet de dentiste — tout est conçu dans le même style. Sous des hangars s’alignent des centaines d’autos. Elles appartiennent à des employés et ouvriers qui, tout à l’heure, s’en serviront pour rentrer chez eux, à plusieurs milles — consommateurs eux-mêmes de ces appareils d’allumage qu’ils fabriquent.

Non, rien de tout cela ne sent la crise. Et la General Electric n’est pas tout Lynn, qui est surtout la ville des fabriques de chaussures. Et que de villes pareilles à Lynn ! J’aurais vu des usines électriques encore plus puissantes si j’avais été à Schenectady. On en voit dans les trois régions où la force hydraulique remplace le charbon comme source d’énergie, Niagara, Caroline du Sud, Californie.

Où donc chercherons-nous la crise ? De chômeurs, il y en a si peu que, s’il y a une crise, c’est une crise de main-d’œuvre. Les lois restrictives de l’immigration commencent à être gênantes aux industriels. Si, à certains moments, on essaie d’apitoyer le public américain sur les infortunées populations que pourchassent les terribles agents d’Ellis Island, si l’on réclame le relèvement du pourcentage tantôt des Grecs, tantôt des Arméniens, c’est en partie parce que l’usine américaine manque de matériel humain.

Cette philanthropie d’usiniers n’est pas le signe d’une stagnation industrielle. Nous interrogerons les statistiques pour voir si elles confirment cette impression.

L’état de l’industrie américaine.

Depuis le mois de janvier, il est évident que l’industrie américaine est entrée dans une ère de prospérité qui rappelle les jours les plus brillants de 1920. Tous les signes concordent. Le nombre des wagons chargés de marchandises, pour l’avant-dernière semaine de janvier, atteignait 871 000, c’est-à-dire 131 000 de plus que dans la semaine correspondante de l’année précédente, et même 68 000 de plus que dans la même semaine de 1920. Pour l’ensemble de ce mois de janvier, la production de la fonte était de 2 230 000 tonnes, c’est-à-dire environ le double de la production de janvier 1922. La Steel Corporation travaillait à 90 pour 100 de sa capacité de production, et cependant elle avait déjà 165 000 tonnes de commandes non satisfaites.

Depuis, ce mouvement a continué. En février, le bureau du travail admettait que l’ensemble des industries nationales travaillaient aux trois quarts de leur capacité de production. Car le cas de la sidérurgie n’était pas isolé. Le « roi coton », King Cotton, donnait les mêmes indices. C’est en janvier pour la première fois dans l’histoire de l’Amérique que plus de 35 millions de broches ont été en action. En février ce chiffre a été dépassé de plus de 300 000. De là une énorme consommation de coton, une consommation moyenne de 600 000 balles par mois, balles de 233 kilogrammes. On estime que jusqu’à la fin de la saison ce chiffre se maintiendra. Et ce sont les usines du Sud, celles qui sont installées sur les lieux de production de la matière, qui sont surtout responsables de cet accroissement, et qui, par conséquent, ont bénéficié de l’augmentation de production des filés. On sait en effet que jadis le coton, produit dans le Sud, se manufacturait exclusivement dans la Nouvelle-Angleterre. Mais maintenant c’est en partie dans le cotton belt lui-même que s’opère la transformation.

Les stocks diminuent. Évalués à près de 7 millions et demi de balles il y a un an, ils n’atteignent pas 3 millions et demi. On estime qu’au 31 juillet ils ne seront plus que de 600 000 balles. Quant aux étoffes de coton, nous voyons que l’exportation de janvier atteignait presque 39 millions de yards carrés, contre 31 en 1922. Attendons-nous, à Liverpool et au Havre, à payer le coton cher.

Passons-nous à la grande industrie de l’Ouest, celle des conserves de viande ? Armour nous fait savoir qu’elle a connu, en mars, une activité sans précédent depuis la guerre. La demande des produits est considérable et le personnel est employé au grand complet dans les packing yards de Chicago. Je ne crois pas qu’une seule industrie se plaigne.

Aussi l’optimisme est-il la note dominante. La situation semble même bien meilleure qu’en 1920, parce que la position financière des affaires est plus saine et que les banques sont moins chargées de crédit. Le rapport, qui vient de paraître, de la Federal Reserve Bank de Boston sur l’activité industrielle du mois de mars dans la Nouvelle-Angleterre, est nettement favorable, et laisse entendre qu’il en est de même dans l’ensemble du pays. Il estime que l’on s’approche à pas rapides de la limite même de la capacité industrielle, et qu’il faudra bientôt recourir aux heures supplémentaires. Les indices fournis par vingt-deux industries typiques conduisent tous à cette conclusion. Cependant le temps très froid et les nombreuses tempêtes de neige de cet hiver (les jours de Pâques le thermomètre touche — 12° centigrades) ont nui au commerce de détail en raréfiant la clientèle. Malgré cela les ventes des magasins n’ont pas été inférieures à celles des mois correspondants de la dernière année. On en conclut que la valeur moyenne des achats est plus élevée, c’est à savoir ou que les prix montent ou que la clientèle achète des produits plus chers.

Si les États-Unis traversent une crise, c’est donc une crise de prospérité. Et cette situation est favorable à la classe ouvrière. 1921 avait été une année de fortes réductions des salaires, et ce mouvement avait continué. Mais depuis l’été dernier le mouvement a pris un sens inverse et, depuis janvier, il est très nettement marqué. La hausse des prix devait fatalement entraîner la hausse des salaires, sans quoi le pouvoir d’achat de la classe ouvrière aurait décru, et les industriels auraient été les premiers à s’en plaindre.

D’ailleurs, devant l’insuffisance de la main-d’œuvre, force est bien de la payer cher, et de donner à un maçon, à un charpentier plus qu’à un professeur de Harvard. Une grande compagnie lainière vient d’augmenter ses salaires de 12 et demi pour 100, et elle est suivie par d’autres. Des menaces de grève ont converti les usines qui hésitaient à suivre ce mouvement. Une sérieuse grève du textile n’a été évitée que par le triomphe des exigences ouvrières.

Cette prospérité sera-t-elle durable ? Après le sévère avertissement qui suivit le boom de 1920, on est devenu très prudent. On cherche à se garantir contre l’éventualité d’une crise brusque. Le gouvernement fédéral, en particulier, ajourne très sagement tous les travaux publics non absolument urgents pour mettre ces projets à exécution quand viendra la période de dépression. Le système des Federal Reserve Banks, qui a fait maintenant ses preuves, est une sauvegarde contre les excès d’une politique industrielle d’inflation.

Le seul danger, c’est que le mal ne sorte de l’excès du bien. L’activité industrielle, correspondant à une demande croissante, a entraîné la hausse des prix ; celle-ci, à son tour, a déterminé le relèvement des salaires ; on touche au moment où les salaires vont à leur tour réagir sur les prix. On espère que ce nouveau relèvement mettra du temps à se produire et que par conséquent le pouvoir d’achat des masses restera considérable. Cependant, si de nouvelles hausses se produisent, elles auront pour effet de diminuer la consommation, et par conséquent de ralentir la production, chose grave, quand on constate l’augmentation de l’outillage.

Là est le danger pour un pays monté comme une formidable machine. Les usines Ford de Détroit sortent actuellement deux mille voitures par jour. Mais quand tout citoyen américain (toute citoyenne aussi, car les femmes conduisent avec une maestria étonnante) aura sa voiture, que deviendront les autres voitures ? Que ferait-on même si la hausse de l’acier empêchait Ford de maintenir ses prix assez bas pour que les deux mille voitures trouvent par jour deux mille acheteurs[1] ?

Si la production venait à se restreindre, c’est alors que les grèves seraient à craindre. Elles pourraient être terribles avec ces populations ouvrières qui ne sont pas exclusivement américaines, et dont les éléments très divers échappent au contrôle de l’American Federation of Labor. Le vieux Gompers, que la pneumonie a failli enlever le mois passé à New York, n’est pas le maître de ces gens-là. Le roi des Unions ne peut rien sur ces éléments fraîchement débarqués.

Deux procès passionnent en ce moment l’opinion : celui du « massacre de Herrin », de cet épisode sauvage de la dernière grève minière, où les briseurs de grève ont été assassinés, tués à bout portant malgré une capitulation en règle, et parfois atrocement mutilés par une foule furieuse ; celui de Foster, qui s’était donné la tâche de soviétiser l’Amérique, et qui s’en vante devant le tribunal[2]. Dans cette terreur du bolchevisme qui explique certaines démarches de la politique extérieure américaine et certaines sévérités des lois sur l’immigration, il entre pour une large part la peur des « rouges » de l’intérieur — de ceux qu’on appelle ici, par une expression dont le sens s’est bien atténué chez nous, les « radicaux ». Membres des I. W. W. ou agents de Moscou officiellement chargés de révolutionner les États-Unis, ces gens inquiètent non seulement les autorités fédérales ou celles des États, mais les Unions ouvrières organisées, qui veulent évoluer dans les cadres de la Constitution.

Voilà pourquoi certains Américains sont un peu effrayés par le rythme désordonné de la vie américaine. Même les vagues de prospérité, en ce pays, procèdent à la façon des vagues de froid qu’un terrible vent du Nord-Ouest étend tout d’un coup sur des régions entières. Mais, pour le moment, la prospérité est indéniable. Et si les États-Unis, un beau matin, s’occupent des affaires de notre pauvre Europe, ce ne sera pas pour éviter à leurs populations des souffrances analogues à celles qui attristent l’Angleterre. Ils peuvent continuer à croire, peut-être pendant longtemps, qu’ils n’ont pas besoin de l’Europe.

Les « farmers ».
Cambridge, mai.

J’écris farmers, et non fermiers, car ce sont des propriétaires. Je ne dis pas non plus « paysans », car on ne rencontre guère en Amérique de type qui corresponde à notre petit propriétaire rural, pas plus qu’on n’y trouve d’agglomérations qui rappellent nos villages.

Il y a bien, en fait, des localités qui portent le nom de « villages ». Mais, imaginez une route ; à droite et à gauche, tantôt sur le bord, tantôt assez loin de cette route, des maisonnettes, généralement de bois, parfois de briques, dispersées, entourées de pelouses et d’arbres ; quelque part sur la route, un noyau un peu plus dense : une ou plusieurs églises, car le plus petit village peut abriter des croyants de très nombreuses « dénominations » ; un cimetière, avec de simples stèles ; l’école, et toujours la bibliothèque publique ; le poste de police et celui des pompiers ; des magasins, une station de gazoline pour l’alimentation des autos ; presque toujours un cinéma ; très souvent un monument aux héros de l’Indépendance, à ceux de la guerre civile, ou à ceux de la grande guerre ; statue, canons, tas de boulets ou d’obus. C’est là un village américain, et la petite ville en diffère à peine. J’oubliais les auberges, parfois soigneusement conservées dans le style du dix-huitième siècle — avec la chambre où couchèrent La Fayette ou Washington, ou tous les deux — et dont les façades parées de lierre, de vigne vierge ou de glycines s’élèvent sur la place carrée, ombragée, gazonnée et fleurie.

Quant aux bâtiments d’exploitation, ils sont dans les terres mêmes. Le village de chez nous, avec ses maisons de pierre jalousement serrées autour du clocher, ses rues étroites, ses habitations qui sont en même temps des fermes, ses greniers, ses celliers, ses caves, ses cours où boit le bétail et où s’ébat la volaille, avec ses tas de fumier, ces traits caractéristiques du village européen sont inconnus ici. Il y a longtemps que le maréchal-ferrant du village de Longfellow est mort, même dans les pays de l’Est.

Le « farmer » passerait chez nous pour un grand propriétaire. Il n’y a guère de morcellement que dans les régions, à très vieux peuplement, de la Nouvelle-Angleterre. Le puritain était un cultivateur. Les vieux livres qui décrivent la primitive Nouvelle-Angleterre nous montrent une population rurale très semblable à celle de l’Angleterre de ce temps-là. Mais, ceci est à noter, ces petites fermes se vident ; leurs propriétaires viennent de plus en plus à la ville, dans l’industrie. Dans le Nord-Est, la population urbaine l’emporte de plus en plus sur la population rurale, encore que beaucoup de ces fermes abandonnées soient reprises par des Canadiens-Français. Un glissement se produit ainsi à travers la frontière, et certains villages, certaines petites villes du Massachusetts ou du Vermont deviennent de langue française.

Ceci est spécial au Nord-Est. Mais déjà dans le nord de l’État de New York, près des Grands Lacs, commencent les grands terroirs agricoles, les Beauces démesurées. Là aussi a sévi ce fléau, le massacre des arbres. Vers Buffalo par exemple, seuls quelques bouquets isolés, ou encore des troncs que l’on ne s’est pas même donné la peine d’arracher disent encore la splendeur des forêts détruites. C’est bien pis dans l’Ouest, dans l’ancienne Prairie. Entre Milwaukee et Chicago, à l’ouest du lac Michigan, c’est la steppe, complètement nue. Là, il n’y a même plus de villages, mais seulement les grands bâtiments d’exploitation semés par l’étendue déserte, où passe à toute vitesse le tramway électrique. Les plateaux de Sétif ne sont pas plus africains. Terre prête à souhait pour la culture en grand, pour la machine, pour la production uniforme et massive.

Les traits essentiels du paysage, ce qui remplace les arbres et les collines, ce sont les élévateurs où s’entassent les grains. La vie agricole, économiquement, se concentre chez nous autour du marché, de la foire ; ici, autour des nœuds de voies ferrées, où les wagons s’alignent au pied des édifices géants, ou bien autour des ports, où les vaisseaux des Grands Lacs viennent se remplir de maïs ou de blé.

Ou encore autour du moulin. Mais qu’est-ce qu’un moulin ? Chassez de vos mémoires, je vous en prie, vos souvenirs européens moulins de Néerlande, ou celui de Sans-Souci, dont les ailes virent au vent ; frais ruisseaux où la roue moussue tourne en accompagnant la chanson du meunier ; bateaux noirs amarrés, aux rives hongroises ou slovaques, le long de l’impétueux, du bruissant Danube… Imaginez, aux bords du Mississipi, où la jolie reine du Nord-Ouest, la cité jumelée de Minneapolis-Saint-Paul a mis le sourire de ses parcs, de ses ruisseaux, de ses lacs et de ses cascades, imaginez des rapides domestiqués, ceinturés de pierre et d’acier, asservis à la volonté du technicien. C’est là, aux chutes Saint-Antoine, que les vieux découvreurs français, le Père Marquette, Nicolet, Radisson, s’émerveillaient devant les beautés de la création. Aujourd’hui le « Père des Eaux » n’est plus qu’un ouvrier d’usine ; les chutes sont remplacées par des barrages, par des plans inclinés sur lesquels glissent les eaux porteuses d’énergie. Il faut descendre en aval, jusqu’aux belles avenues dont nous parlions, aménagées par une municipalité qui a de la sagesse et du goût, pour retrouver la fraîcheur sauvage des gorges profondes que Chateaubriand n’a vues qu’en rêve. Ce Breton était de Marseille !

Aux chutes, se dresse le moulin, un château-fort de huit étages. Directement, par-dessus la rivière, un énorme tuyau — fonctionnant comme le tube pneumatique de nos « petits bleus » — déverse dans les flancs du moulin les grains de l’élévateur. Du sommet à la base, le grain va descendre, farine de plus en plus fine, d’étage en étage, de « moulin » en « moulin ». Plus de meules grinçantes, ni de blanche poussière, mais des boîtes closes en bois verni, munies de fenêtres de verre, et où tournent des cylindres. Il y a, dans ce seul édifice, deux cent cinquante de ces moulins, et tout juste cinquante « meuniers » pour s’en occuper. Mais peut-on appeler « meuniers » ces ouvriers mécaniciens qui surveillent le mouvement des cylindres ou des appareils de triage, qui assurent le remplissage automatique des sacs de papier ou de toile, des caisses ou des barils — et qu’on voit, aux heures de repos, jouer au football devant l’usine ?

L’élévateur, le moulin, enfin l’abattoir-monstre, l’usine à viande de Chicago ou de Kansas City, ce sont là les pôles d’attraction du farmer, les foyers de sa vie économique, ses capitales.

Du moins, pour les régions que j’ai vues. Au Sud on classe dans la population agricole, dans les farmers, des variétés sociales très différentes, le planteur de tabac, le planteur de canne, surtout le planteur de coton. Mais je ne suis pas entré dans le domaine du roi Coton. C’est en pensant au farmer du Middle West que j’essaie de comprendre la situation, la mentalité, les tendances de la classe agricole, élément sans doute essentiel de la vie politique américaine.

La question agraire.

La richesse industrielle des États-Unis ne doit pas nous faire illusion. La plus grande industrie américaine, c’est encore l’industrie agricole. C’est pourquoi le « farmer » est l’élément capital ou, comme on dit ici, la colonne vertébrale de la nation. N’est-ce pas la première nation agricole du monde ?

Eh bien ! cet élément est en décroissance. Non seulement, dans la Nouvelle-Angleterre, on peut s’offrir à peu de frais, comme villégiature, une ferme abandonnée ; mais, dans l’ensemble, la terre perd une partie de sa population. Les gens des campagnes ne sont plus, depuis le dernier recensement, la moitié du total.

De quoi se plaignent les « farmers », qui représentent encore 30 pour 100 de la population active et qui produisent environ 18 pour 100 du revenu total de la nation ?

Ils se plaignent de ne pas trouver pour leurs produits un écoulement suffisamment rémunérateur. On a peine à le croire, quand on voit le prodigieux mouvement de denrées agricoles — fruits, légumes, lard, etc. — dans les ports et autour des marchés des grandes villes. L’estomac américain est doué d’une énorme capacité. Ce qu’il absorbe de sucre, par exemple, est déconcertant, et il suffit d’une mauvaise récolte pour hausser les prix. Inutile, comme on l’a fait, de proposer le boycottage. Je me trouvais à New York, devant l’Hôtel-de-Ville, le jour où trois mille mères de famille avaient annoncé qu’elles viendraient jurer de restreindre leur consommation en sucre : elles étaient bien deux cents, pas beaucoup plus que les forces de police.

Mais, sucre mis à part (et de plus en plus le coton), les produits agricoles dépendent beaucoup plus que les produits industriels des marchés extérieurs, particulièrement des marchés européens. L’Amérique peut absorber, à la rigueur, toutes les automobiles de Ford, mais non tous les saindoux de Chicago, ni tout le blé, ni tout le maïs, toutes les farines de la vallée du Mississipi. La question de l’exportation est ici primordiale.

Que les hauts tarifs amènent, par réciprocité, le rétrécissement de certains débouchés ; que la hausse du dollar détourne du produit américain certaines clientèles, cela n’arrête pas une broche dans les immenses usines à coton de la Nouvelle-Angleterre ou de la Caroline du Sud. Mais l’agriculteur ne voit pas les choses avec la même philosophie. Il arrive donc que, plus loin de l’Europe, plus ignorant aussi des choses européennes, il est cependant plus sensible aux mouvements des marchés européens. Politiquement, on l’émeut davantage en lui décrivant l’état troublé de l’économie européenne. Cela explique bien des traits de la politique des sénateurs de l’Ouest.

Le rural trouve qu’on n’a travaillé que pour les industriels. À eux les bénéfices d’un tarif ultra-protectionniste.

À eux aussi les facilités de crédit. La profonde réforme qui a créé le solide système des Federal Reserve Banks ressemble beaucoup à celle qui a, chez nous, constitué la Banque de France. Le papier négociable à quatre-vingt-dix jours, c’est du papier commercial ou industriel, ce n’est pas du papier paysan. D’autre part, cette réforme, en assainissant la situation monétaire et en faisant du dollar la monnaie-type du monde actuel, a complètement arrêté l’inflation. Or l’agriculteur, ici comme ailleurs, a ou croit avoir intérêt à l’inflation.

Il ajoute que son revenu est inférieur à celui des mineurs, des employés de chemins de fer, des ouvriers d’usine. Le seul effet du tarif sur sa situation, c’est la hausse du prix des articles qui lui sont indispensables.

Aussi les fermiers ont-ils mené une vive agitation à la veille de la clôture du Congrès. L’administration résista, se plaçant au point de vue du billet de banque, que la théorie économique interdit de gager sur des revenus agricoles, nécessairement à long terme. Mais à côté de la théorie il y a la réalité politique, à savoir le bloc des représentants agricoles qui parle en maître à Washington. Il a bien fallu capituler devant lui.

On avait déjà, dans le Federal Reserve Act de 1913 prévu l’acceptation à l’escompte d’un papier agricole ne dépassant pas six mois. Mais toutes les banques des États n’ont pas encore adhéré à ce système, ce qui a pour effet de rendre, en certaines régions, le crédit trop étroit. Et puis, qu’est-ce que six mois en matière agricole ? On a également rendu service aux producteurs de coton, de lin, de grains, de tabac, de laine par la loi de 1916 sur les entrepôts, qui crée des reçus négociables comme collatéraux pour les emprunts. En cette même année on avait même prévu la création de douze banques fédérales de crédit agricole.

Enfin, durant la guerre, la War Finance Corporation a aidé les exportateurs agricoles comme les autres. Après suspension de ses opérations en mai 1920, la Corporation a même été rétablie en janvier 1921, et elle a été autorisée à consentir des avances aux banques agricoles et aux coopératives. Mais on ne peut faire fonctionner indéfiniment une institution de guerre, et la cessation définitive du service était prévue pour le 30 juin de la présente année. Il était temps d’agir.

C’est dans ces conditions qu’en mars dernier le Bloc agricole a emporté le vote de la loi créant définitivement les douze Banques fédérales agricoles. Le capital de chacune d’elles — cinq millions de dollars — sera fourni par la Trésorerie des États-Unis, et la loi autorise en outre la création de corporations de crédit agricole, particulièrement pour les éleveurs, au capital minimum de 250 000 dollars. Ces corporations privées pourront contracter des emprunts, escompter et réescompter du papier agricole à neuf mois, ou du papier sur bétail à trois ans.

Il y aura donc maintenant une séparation complète entre les Federal Reserve Banks, qui ne recevront que du papier à trois mois, et les nouvelles banques, qui recevront du papier à neuf mois ou même à trois ans. Elles joueront, vis-à-vis des agriculteurs, le rôle d’intermédiaires de crédit que les banques fédérales de réserve jouent à l’égard des industriels et des commerçants. Les nouvelles banques sont présentement en train de s’organiser.

Le « farmer » est-il satisfait ? Non. Il dit que l’essentiel pour lui c’est de pouvoir vendre ses produits, et à un prix qui lui permette de vivre. S’il ne tire de son travail qu’un revenu de 5 pour 100, mieux vaut pour lui, dit-il, placer son argent en valeurs de tout repos. Tout de même, on vient de lui donner une grosse satisfaction. On lui en donnerait une autre si on lui fournissait la main-d’œuvre, qui se fait chez lui de plus en plus rare.

L’Amérique sèche : Apparences et réalités.
Cambridge (Mass.), mars.

La question est capitale pour notre commerce, en particulier pour l’avenir de notre change. Comment se pose-t-elle ?

Entrez dans un grand restaurant, dans un club, dans un de ces modestes lunch rooms où les gens pressés viennent choisir eux-mêmes leurs plats sur le comptoir ; allez dans les petits débits populaires, partout vous ferez la même constatation : pas de vin, pas de bière, pas d’alcool. C’est à peine si l’on cite quelques restaurants italiens où, sans trop de peine, on peut se faire servir du vin rouge, parfois pudiquement versé dans une tasse. Partout ailleurs, l’eau, le thé, le café, le lait, le soda sont les seules boissons. L’Amérique est sèche.

Allez dans les familles, même spectacle. L’eau trône sur les tables les plus brillamment servies. Parfois un second verre est réservé, pour quoi ? Pour du vin sans alcool, mousseux ou non, un jus de raisin frais qui n’est pas toujours sans agrément, et dont nos vignerons pourraient s’assurer le marché ; ou une légère bière non fermentée, sorte de décoction amère, simplement stérilisée. Une ou deux fois, j’ai vu le maître de maison apporter cérémonieusement une bouteille de vin de Californie, lourd et noir comme du porto, ou même un scotch précieusement conservé depuis les temps antérieurs à la prohibition. On le déguste avec un respect ému.

Cela, c’est ce qu’on voit. C’est probablement la vérité pour une grande partie du pays, pour des classes entières. Des médecins, spécialisés dans le soin de la population ouvrière des grandes villes, constatent que l’usage des boissons alcooliques a totalement disparu dans leur clientèle, et que la santé physique, l’état mental et la bourse de cette clientèle s’en trouvent également bien. Que si vous leur dites : « Ne pouvait-on restreindre sans supprimer ? Surtout ne pouvait-on laisser subsister le vin et la bière, en proscrivant l’alcool ? — Vous ne connaissez pas, répliquent-ils, le tempérament américain, immodéré en tout, allant toujours aux extrêmes du mal et du bien. L’Américain ne buvait pas, comme le Français, pour goûter d’un crû ou d’une liqueur, mais pour boire jusqu’à l’ivresse totale et brutale. Il buvait pour le plaisir d’être ivre. Le seul moyen, c’était de l’empêcher de boire, de faire de cette défense une obligation civique, un principe inscrit dans la Constitution. Seule une mesure radicale pouvait être efficace. »

Efficace ? D’où vient alors que le soir, en rentrant sous les arbres de Harvard, sur les étroits chemins de planches qui permettent de circuler à travers les neiges, d’où vient qu’il m’est arrivé de croiser des étudiants, des gradués qui puaient le whisky ? D’où vient qu’au dernier bal costumé, un bal traditionnel fréquenté par la meilleure société de Cambridge et de Boston, on a pu m’affirmer que des jeunes filles étaient non pas ivres, mais saoûles ? Deux, trois, quatre cocktails n’effraient point ces suaves beautés.

D’où vient qu’hier, à Washington, on a saisi chez un marchand, non seulement un stock de spiritueux évalué à 4 000 dollars, mais une liste d’adresses — 500 noms alphabétiquement classés jusqu’à la lettre R — où figurent des officiers, dont une demi-douzaine des plus hauts gradés de la marine et un grand nombre de hauts gradés de l’armée, six membres du Congrès, des personnages considérables de l’un et de l’autre sexe ? La liste a été publiée, et les gens dont le nom commence par les lettres postérieures à R sont mal à leur aise. Les autres disent avec raison qu’un négociant peut mettre sur ses listes des gens à qui il envoie des prospectus, et qui ne sont point nécessairement des clients. Cela est vrai. Mais les employés de cette grosse maison avouent qu’ils manipulaient dans les deux cents caisses de whisky par semaine. Dans la capitale de l’Amérique sèche, à l’ombre du Capitole !

La prohibition, ceci est le fait, n’atteint donc pas les hautes classes. Elles boivent autant que jamais, en y mettant le prix. Une bouteille de rhum se vend, sous le manteau, jusqu’à cent dollars, pour la plus grande joie des intermédiaires. On boit même, m’assure-t-on, plus que jamais, parce que l’alcool a l’attrait du fruit défendu. C’est la prohibition qui est cause, dans les collèges, de l’extension de cette très vilaine forme de l’ivrognerie : l’alcoolisme juvénile.

On va très loin pour boire. On va au Canada. Montréal, en vertu de l’option locale qui est le régime canadien, est restée une ville « humide », ce qui lui vaut en ce moment une prospérité inouïe. Mais Montréal, avec ses 20 degrés de froid, n’est pas un séjour d’hiver. Qu’à cela ne tienne. À cent quatre-vingts milles de la Floride, à cinquante-trois heures de New York, les hasards de la politique et de la guerre ont conservé à l’Angleterre une colonie, l’archipel des Bahamas, celui-là même où débarqua, en 1492, Christophe Colomb. J’ai sur ma table un superbe prospectus qui me vante ce paradis terrestre, son éternel printemps, ses palmiers, ses bananes, sa mer bleue et tiède qui se joue sur des sables roses, ses hôtels somptueux… Ce que l’on ne me dit pas, parce que tout Américain le sait, parce qu’on me le laisse entendre en me rappelant que cet Éden est terre étrangère, c’est qu’à Nassau, la capitale, je trouverai toutes les liqueurs du monde. Voilà pourquoi la ligne des Bahamas a tant de succès, pourquoi ses luxueux steamers peuvent faire un voyage par semaine pendant l’hiver, deux par mois pendant le reste de l’année. De Nassau, ils poussent jusqu’à Cuba, autre asile des buveurs. Cuba est une république « indépendante » — et humide.

Mais tout le monde ne peut, tout de même, se payer une soixantaine d’heures de voyage pour aller tâter la dive bouteille. Alors intervient, sur place, le bootlegging.

Mot bizarre, dont voici l’origine. L’humble contrebandier d’autrefois mettait ses jambes, legs, dans d’énormes bottes, boots, où il dissimulait ses marchandises. Actuellement la botte est remplacée par un fond de cave, une automobile, des caisses de fruits, etc., mais le nom est resté. Les bootleggers sont tantôt de petites gens des faubourgs pauvres, des Irlandais, des Italiens, des Orientaux, des Juifs immigrés depuis peu. L’un des griefs du vieil Américain contre les Juifs de l’Europe orientale, c’est même qu’ils fournissent un gros contingent de bootleggers. Tantôt c’est un « honorable » commerçant, tel celui qu’on vient de saisir à Washington, qui tient ses livres en ordre et qui reçoit ponctuellement ses chèques. Tantôt, ajoute-t-on, c’est un agent de la prohibition, qui fait fortune en vendant aux richards les denrées mêmes qu’il est chargé de saisir !

Que fait la police ? Elle court les routes, la nuit, pour arrêter les voitures suspectes. Elle perquisitionne dans les maisons. Mais sa tâche est écrasante, et son personnel insuffisant. N’oubliez pas que la loi sur la prohibition est un article de la Constitution, donc une loi fédérale. Il y a, dans chaque État, un officier fédéral de la prohibition. Mais, pour que cette législation s’applique véritablement, il faut qu’elle soit confirmée — enforced — par des lois de police spéciales à chaque État. Or certains États se montrent assez mous à cet égard. Sont-ils moins absolument partisans que d’autres de la « sécheresse » ? Ont-ils, parmi leur population électorale, trop de ces catégories où se recrutent les bootleggers ? Ont-ils simplement des finances embarrassées et un médiocre désir de mettre sur pied une organisation coûteuse ? Malgré les prédications des pasteurs, malgré les objurgations de la ligue contre les cabarets — Antisaloon league[3] — ils ne font rien pour « enforcer » la loi. Ils laissent toute la besogne à la police fédérale. Besogne qui n’est pas sans danger, car les contrebandiers tirent, et parfois tuent les agents.

Mais, direz-vous, les magasins se vident. On fait bien, clandestinement, du whisky en Amérique, mais peu. Les brasseurs de l’Ouest se sont transformés en minotiers, en fabricants de pâtes. Les vignerons californiens font des vins sans alcool, concurrencent les raisins dits de Corinthe et de Malaga. D’où vient donc le flot de liqueurs qui se déverse sur l’Amérique, flot si abondant que — dit-on avec cette manie du chiffre qui est un travers américain — 44 pour 100 du temps des procureurs de district est absorbé par l’exécution de la loi de prohibition[4] ?

La guerre du rhum.
Cambridge (Mass.), mars.

C’est une très passionnante histoire, et qui rappelle les romans d’aventures les plus fameux.

Vous en connaissez sans doute, à Paris, les aspects pittoresques. Vous savez qu’on appelle la flotte du rhum — parfois, en style plus noble, l’armada du rhum — un groupe de bateaux qui croisent à quelque distance des côtes américaines, en dehors de la sacro-sainte limite des trois milles. Ces bateaux vont se ravitailler en rhum, en whisky, en champagne au Canada, à Saint-Pierre, aux bienheureuses Bahamas et aux Bermudes. Les forces navales de la prohibition voudraient bien les poursuivre, et elles ont essayé d’exercer une sorte de droit de visite au delà de la limite des eaux territoriales. Mais il s’en est suivi des démêlés avec l’Angleterre, démêlés qui ont eu leur écho, assez aigrelet, dans l’incident du consulat de Newcastle.

À l’abri de la ligne infranchissable, l’armada stationne en face de la côte du New Jersey, à proximité du grand centre consommateur et distributeur, qui est New York.

Elle est venue, avec une rare audace, s’embosser dans le chenal d’Ambrose, que connaissent bien tous les voyageurs, puisque c’est par là que vous fait passer le pilote quand vous entrez dans la baie. À certains moments elle est retenue par les glaces ; quand le temps s’améliore, elle s’approche. On la disait, il y a quelques jours, forte de onze navires, dont six vapeurs ; et déjà l’on notait sur la rive l’activité mystérieuse de personnes suspectes. On disait que cette flotte n’était encore qu’une avant-garde.

L’armada du rhum est armée en guerre. Car elle n’a pas seulement à redouter la police de la prohibition. Contre la flotte du rhum opèrent « les pirates du rhum », qui, eux, ne respectent pas la règle des trois milles. Faut-il croire toutes ces histoires de pirates ? Un navire arrive à Halifax avec un blessé. Le capitaine raconte qu’il était à l’ancre devant New York, avec une cargaison prise aux Bahamas. Il est abordé par un canot, détaché d’un grand vapeur. Six marins, armés jusques aux dents, tiennent son équipage en respect, lui prennent 600 caisses de whisky et 8 000 dollars, puis s’en vont en promettant de revenir… C’est très curieux ; j’ai lu cela quand j’étais petit, mais cela se passait dans la Malaisie, et les pirates arboraient des pavillons noirs à têtes de mort.

D’ordinaire, ce qui aborde les vaisseaux de l’armada, ce sont les barques des bootleggers. Profitant de ce que la police a été appelée ailleurs par une autre alerte, les canots se hâtent vers un coin de la côte où déjà ronflent les automobiles. Le 3 mars, jour idéal, on compte que six mille caisses furent ainsi débarquées par une centaine de petits bateaux, faisant la navette entre la côte et la flotte[5]. Quelques minutes après, tout était parti vers New York, Philadelphie, Newark, Jersey City. Courez maintenant, alguazils, courez !

Et cela n’est, paraît-il, qu’un début. Comme en toute guerre, les grandes opérations s’annoncent pour le printemps. La côte de l’Amérique sèche sera « attaquée par trois flottes convergentes » ! Vous ne serez pas étonnés d’apprendre qu’il y a des Allemands dans l’affaire. Un « magnat » allemand aurait financé une flotte de quatre ou cinq vaisseaux, enregistrés sous le pavillon de Panama — ô camouflage teutonique ! — et conduits par un ancien capitaine de la Hamburg-Amerika. Une autre flotte viendrait naturellement des Bahamas, et la troisième directement d’Europe, de Glasgow, patrie du scotch whisky.

Que faire ? L’Église méthodiste, qui n’y va pas de mainmorte, déclare que la limite des trois milles est une relique du passé, du temps où l’artillerie tirait à cette distance, tandis que les nouvelles « berthas » tirent à vingt milles. Elle demande que des torpilleurs soient chargés de capturer ou détruire « tout navire à rhum qui approche la côte américaine assez près pour permettre d’établir le contact ».

À défaut de torpilleurs, on demande une flottille plus nombreuse et plus rapide pour poursuivre les contrebandiers. On parle aussi d’organiser contre la flotte du rhum le blocus de la faim. Car ces bateaux, qui regorgent de boissons, leurs équipages ont besoin de manger et on se demande si les canots ou les remorqueurs qui les nourrissent ne doivent pas être considérés comme des complices. Couper les vivres aux bootleggers, ce serait peut-être le moyen, si on ne pouvait les alimenter de l’extérieur.

À la fin de février, au Congrès, on a fait le compte de ce que coûte la lutte contre l’alcool : 20 millions de dollars jusqu’à présent, et cela fera 40 à la fin de l’année.

On espérait que la prohibition, en réduisant le crime, diminuerait les frais de la justice. Mais un tiers du budget de la justice passe à la seule défense de la loi de prohibition. Et si l’on voulait agir efficacement, il faudrait, disent les prohibitionnistes les plus sévères, 100 millions de dollars par an. Un milliard six cents millions de francs : une des annuités que l’Allemagne se déclare hors d’état de payer.

Devant cette faillite de la prohibition, que fait l’opinion ? Les uns se révoltent franchement et demandent qu’on arrête les frais. Un député du Massachusetts disait récemment que les États où la répression est tiède (le sien en est un) ont moins de délits contre la loi de prohibition que ceux où elle est intense : l’argument est à double tranchant. Mais surtout il ajoutait : « Avant la guerre, nous tournions en ridicule les verboten de l’Allemagne, et nous expliquions la guerre par les règles impérialistes et bureaucratiques du kaiser. Aujourd’hui le développement de la bureaucratie dans ce pays a établi plus d’insensés verboten que n’en a jamais tolérés le peuple allemand. Une armée de directeurs de la prohibition, d’agents, d’inspecteurs, de commis voyagent à travers le pays, parfois sous un déguisement, mettent leur nez dans la boutique de chacun et dans la cuisine de chacune, tendant des pièges au pauvre monde ; cours fédérales et magistrats du parquet sont obligés de consacrer tout leur temps à ces poursuites, au détriment de toutes les autres affaires. » Et contre l’Antisaloon league se constituent des associations pour le rappel du dix-huitième amendement. On s’accuse réciproquement de manœuvres politiques et de tripotages financiers.

Ce qui est plus inquiétant, c’est que les boissons, dans les parties du pays où elles sont effectivement proscrites, sont remplacées par un mal bien plus dangereux, les drogues comme l’on dit ici, opium, cocaïne et similaires. Les adversaires de la loi constatent le très inquiétant accroissement de la consommation de ces drogues, et aussi l’accroissement de la criminalité et de l’insanité qui en est la conséquence.

Ils s’appuient sur les récentes déclarations du général Allen qui, revenant du Rhin, a déclaré qu’en laissant boire à ses hommes du vin et de la bière il les avait empêchés de boire de l’alcool. Il est vrai que son fils, le capitaine Allen, a épousé une Bourguignonne ! Le général répondait ainsi à ceux qui disent : « Si la prohibition n’avait pas existé, il y aurait eu, au retour des troupes, une orgie d’ivrognerie ! »

Les idées modérées font leur chemin. Déjà la législature de l’État de New York a demandé au Congrès de rendre légal l’usage des « vins légers » et de la bière. L’idée triomphera-t-elle sous cette forme ? Cela serait peu américain. C’est ici, nous le répétons, le pays du tout ou rien. Les prohibitionnistes font d’ailleurs valoir que la loi, dite loi Volstead, est en réalité le dix-huitième amendement à la Constitution. Il appartient au Congrès d’abroger, dans les formes constitutionnelles, cet amendement, mais non pas de rendre légal, même partiellement, ce que la Constitution défend.

On commence donc à dire que la question de la prohibition — la liquor issue — jouera un rôle prédominant dans les élections de 1924. Impossible de savoir qui l’emportera. Actuellement l’accord semble se faire sur cette formule pousser jusqu’à l’extrême les mesures d’exécution de la loi ; ou elles réussiront, et l’Amérique sèche sera une vérité, ou elles produiront un tel mécontentement que le Congrès devra y renoncer[6]. Comment se fera, sur cette question, le classement des partis ?

  1. En mai, Ford vendait des voitures à 298 dollars, payables d’après des procédés qu’il a copiés sur la maison Citroën. L’ouvrier à dix dollars par jour peut donc acquérir une auto avec son salaire d’un mois.
  2. Le procès de Herrin est renvoyé de juridiction en juridiction ; quant à celui de Foster, il s’est terminé par un acquittement.
  3. Les mauvaises langues disent — que ne disent-elles point ? — que la ligne est subventionnée par les bootleggers, désireux d’éviter une brusque dépréciation de leurs stocks.
  4. Cet article, soigneusement adressé par des Américains de Paris aux journaux de Boston, fut reproduit par eux suivant les méthodes d’information sensationnelle chères à la presse américaine : en première page, avec des titres flamboyants, les quelques lignes relatives à Cambridge ; à la page 19, ou même morcelés entre diverses pages, les passages où j’étudiais, en toute sincérité, les divers aspects de la loi. Reproduction, dans les journaux de New-York ou d’ailleurs, des premières pages de ceux de Boston. De là un petit orage, vite apaisé : interviews, émoi de certains groupes d’étudiants, lettres aux journaux, lettres dans les deux sens, de gens qui s’irritaient et de gens qui approuvaient. Ce qui dominait, c’était le sourire : le sourire de gens avertis qui me félicitaient d’avoir touché juste. Et souvent les confidences de ceux qui me disaient : « Vous n’en avez pas dit assez ! Vous n’avez pas frappé assez fort. » L’hypocrisie anglo-saxonne est une réelle maladie sociale. Quand on débride l’abcès, le malade crie ; mais, ensuite, il lui arrive de remercier l’audacieux qui a donné le coup de bistouri. J’ai vécu là quelques heures qui m’ont plus instruit que bien des livres sur la mentalité américaine.
  5. Le Memorial Day (31 mai), qui immobilisait les forces de police pour la surveillance des cortèges, fut une autre belle occasion.
  6. Depuis, plusieurs États, imitant ceux qui avaient refusé d’adopter une législation « renforçant » chez eux la loi fédérale (par exemple le Massachusetts et le Maryland, qui confine au district de Columbia) ont abrogé les lois qu’ils avaient d’abord votées. J’ai assisté à New York, à une réunion où l’on célébrait, à grand renfort de Volnay et de Bénédictine, les funérailles de la loi d’ « enforcement ». Depuis juin, la situation est la suivante dans cet immense État, qui s’étend du front de mer au front des lacs : la police fédérale continue à empêcher l’entrée de l’alcool, si elle le peut. Mais une fois entré, il échappe au contrôle de la police d’État. Et comme les lois anciennes contre l’alcoolisme ont été balayées par l’amendement Volstead, la situation est bien plus grave qu’au temps où l’État était humide. Rappelons enfin qu’un arrêt de la Cour suprême, déclarant la loi applicable aux navires étrangers, dans les eaux américaines, a entraîné le gouvernement fédéral en de graves complications internationales.