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L’Amérique vivante/Chapitre 4

La bibliothèque libre.
Librairie Plon (p. 110-157).

CHAPITRE IV
L’ÉVOLUTION DE L’ESPRIT PUBLIC
L’opinion américaine.
Cambridge (Mass.), 6 février.

Plus les jours se suivent, et plus je m’aperçois qu’on ne saurait parler d’une opinion américaine. Il y a, dans cet immense pays — au vrai, dans ce continent — autant d’opinions que de régions et de milieux. Quand nous parlons en Europe des États-Unis, nous oublions toujours que, pour aller de New York à San Francisco, il faut quatre fois faire faire à l’aiguille de sa montre un tour de cadran. Nous oublions aussi qu’en ce même mois de février où la région des Grands Lacs subit des rigueurs polaires, où ici même, à Boston, le thermomètre descend au-dessous de -15° centigrades, on s’étend paresseusement sur le sable en Floride. Nous oublions aussi la distance morale qui sépare telle vieille famille de la Nouvelle-Angleterre, de pure souche anglo-saxonne, ou simplement mêlée d’éléments hollandais, canadiens, scandinaves, et tel groupement de Slaves orientaux, d’Italiens, de Syriens, hâtivement américanisés. Ce sont là des faits connus, mais que nous ne nous représentons pas.

Je sens très bien que je vis en ce moment, à tous les égards, dans un milieu très particulier. Boston, la grande ville voisine, s’enorgueillit encore d’avoir été le berceau des colonies puritaines et le premier foyer de l’indépendance. En son noyau central, elle a gardé quelque chose de son allure de jadis. On y trouve encore, conservés comme des fossiles, quelques petits édifices aux pignons à la flamande, qui font l’effet le plus bizarre à côté des buildings de fer et de béton ou des palais soi-disant à l’italienne qui, sous une attique venue en droiture de la place Farnèse, dressent impudemment leurs dix ou douze étages. On y voit encore, dans ce vieux Boston, des rues en pente, des rues qui tournent, bref des coins d’Europe. Pour se sentir en Amérique, il faut sortir de l’ancienne ville, suivre les interminables avenues qui réalisent le plan d’extension urbaine. Jetées à travers des terrains vagues, bordées sur des sections de leur parcours d’édifices des styles les plus variés, mais dont le type se répète identique à lui-même durant des kilomètres, elles sont bien américaines, avec leur Opéra de brique qui s’érige au bord d’une fondrière, et, là-bas, dans des terrains conquis sur les marais, le cyclopéen musée des Beaux-Arts.

Musées, bibliothèques, ce sont les monuments dont les Bostoniens sont le plus fiers. Leur grande bibliothèque, la seconde ou troisième d’Amérique, porte cette inscription, empreinte d’un légitime orgueil : « Construite par le peuple, pour l’avancement de la science. »

Là triomphe la sérénité aérienne de notre Puvis. Le musée n’est pas seulement riche comme il sied à un musée américain ; c’est un temple du goût. Rien de plus exquis, par exemple, que la section japonaise, le jardin de pagode où les plantes poussent autour des eaux fraîches et où, sur le sable fin, on voit, au pied des Bouddhas, la trace des pieds des fidèles.

Dans cette immense Amérique, la Nouvelle-Angleterre, surtout le Massachusetts, est un monde à part, un fragment d’Europe. Boston tient à garder ce caractère. « Boston, dit-on avec une nuance d’orgueil, Boston n’est pas un lieu ; Boston est un état d’esprit, a state of mind. » Mais il y a quelque chose de plus « vieux pays » que Boston, c’est Cambridge, la ville sœur séparée de la métropole par toute la largeur de la Charles River, en ce moment nappe de glace.

Cambridge, en plusieurs de ses quartiers, c’est le séjour du repos et du silence. Non seulement l’université Harvard y a groupé ses bâtiments dans une espèce de parc entouré de grilles et où ne pénètrent ni voitures, ni tramways, mais des avenues partent de là, bordées de vieux arbres. Les maisons ne s’y pressent, ne s’y serrent pas les unes contre les autres ; elles n’y montent point vers le ciel. Posées dans leurs jardins comme les maisons de poupée d’un joujou de Noël, ce sont des villas sans étages, à un, deux étages tout au plus, presque toujours construites en bois, rarement ornées de quelques briques. Elles s’ouvrent tantôt par un petit portique également en bois, imitant le devant d’un temple grec, tantôt par une colonnade semi-circulaire. Parfois des vérandahs ouvertes au vent rappellent les maisons scandinaves. C’est le style « colonial », c’est-à-dire qu’il date du temps où le Massachusetts était une colonie. Plusieurs de ces maisons remontent en effet à cette époque ; le rude chêne dont elles furent faites, apporté tout exprès d’Angleterre, abrita plus de cent années de liberté américaine — et il est toujours intact. En celle-ci, George Washington eut son quartier général, et elle fut la demeure de Longfellow. On montre avec piété telles autres, qu’ont habitées les anciens présidents de l’Université, de ce vieux collège qui s’ouvrit en 1636, l’année du Cid, l’année où naquit l’Académie. 1636, pour un homme de l’Ouest, c’est le haut moyen âge ! Cambridge est une ville antique. Sous tel orme séculaire s’abrita un jour presque toute la petite troupe qu’on appelait en ces temps l’armée continentale.

En cette studieuse retraite vivent des hommes, professeurs, gradués, anciens étudiants, dont l’éducation fut en grande partie européenne. Plusieurs ont été à Oxford, ou bien à l’autre Cambridge. Nombreux sont ceux qui connaissent la France, et, parmi les jeunes, beaucoup sont fiers d’y avoir mené, il y a quelques années, le bon combat. Il n’est pas rare d’entendre un père de famille, très ignorant du français, vous dire avec une charmante gaucherie que son fils, ou son gendre, a été grièvement blessé à Château-Thierry. Telle dame me conte combien furent douloureuses, pour elle et pour ses compatriotes de la Nouvelle-Angleterre, ces années 1914-1917 où ils avaient, comme nous, l’esprit de guerre, où ils auraient passionnément voulu être à nos côtés et où ils sentaient, au delà des Alleghanies, la masse lourde à remuer, indifférente, ignorante.

Donc, ces gens sont habitués à regarder au delà de l’Océan. Ils ont voyagé, quelques-uns jusqu’en Russie. Ils étudient l’histoire de la Pologne, celle de la Bohême. Ils se rendent compte des liens qui nous rattachent à l’Europe centrale. Certains ont pour la France mieux que de la sympathie, une sorte de dévotion adorante et attendrie. Ils aiment tout de la France : ses paysages, ses provinces — car ils savent qu’elle n’est pas enclose dans Paris et limitée à quelques « côtes » d’azur, d’émeraude ou d’argent ; ils en connaissent les diversités régionales. Ils en goûtent l’art et la littérature. J’ai rarement entendu parler de Michelet, de Renan, d’Anatole France comme dans certains clubs de Cambridge ou de Boston.

Qu’en ces milieux le Français soit accueilli avec une cordialité touchante, cela nous renseigne sur l’esprit du lieu, non sur celui de l’Amérique. À Boston, les clubs, les bibliothèques, les banques même arborent, dans leur vestibule, les drapeaux des principales nations alliées. Dans la magnifique bibliothèque érigée à Harvard par la piété d’une mère — en souvenir de son fils Harry Elkins Widener, mort dans le naufrage du Titanic — pas un étudiant, je dis pas un seul ne passe devant ces trophées sans se découvrir. En ce moment même, c’est un événement local que l’élection des jeunes ouvrières et employées invitées à visiter la France par le Comité d’aide aux régions dévastées, comité qui porte ce joli nom : « le Bon Vouloir ».

Quoi d’étonnant si mes interlocuteurs dévorent avec passion les nouvelles de la Ruhr, s’ils souhaitent ardemment notre succès — même ceux d’entre eux qui, en leur for intérieur, trouvent que nous avons tort. Car leur volonté est de trouver, ou de dire, que la France a toujours raison.

Mais quelques-uns, en ce mois de février, nous disent doucement qu’ils croient que nous avons tort.

Et puis, il y a eu l’affaire turque ! Quand nous nous inspirions uniquement du souci de la paix en Orient, de nos intérêts moraux et matériels dans l’empire ottoman et dans les régions qui en ont été détachées, de notre position comme puissance musulmane, quand nous croyions même rendre service à l’Angleterre en lui évitant une guerre sainte aux Indes, nous figurions-nous que nous allions soulever contre nous l’âme américaine ? Sur ce point, les Américains ont été à peu près unanimes. Le puritanisme, qui a cessé d’être une doctrine religieuse pour rester une habitude morale et une attitude de l’esprit, le puritanisme s’est trouvé d’accord avec le catholicisme des Irlandais, avec la religion solide et massive des fermiers de l’Ouest. Toutes les sectes — et le Christ seul peut en savoir le nombre — toutes ont cru voir en nous des traîtres à la chrétienté. Ce qu’on disait dans l’Europe du seizième siècle de François Ier envoyant sa bague à Sultan Suleyman, on l’a pensé de M. Poincaré négociant avec le gouvernement d’Angora. Une sorte de croisade arménienne (plutôt que grecque) s’est déchaînée sur ce pays. La France turcophile a été regardée par nos amis de l’Est avec un étonnement attristé, par les autres avec irritation. Aux premiers, il est encore possible de faire entendre nos très sérieuses raisons, et l’argument de la paix nord-africaine leur paraît d’une haute valeur. Mais les gens de l’Ouest, même les intellectuels, distinguent mal un Arabe ou un Kabyle d’un nègre et considèrent l’Islam comme une religion de sauvages, une sorte de mormonisme barbare. Pour ceux d’entre eux qui savent l’histoire, le pays de Charles Martel semble avoir fourni aux Musulmans l’occasion d’une revanche de Poitiers. Et, pour nous donner une idée de leur ignorance de nos affaires, de la simplicité un peu rapide de leurs jugements, l’un d’eux me disait : « Vous vous êtes séparés de l’Angleterre, à cause de la question de Mossoul. » J’ai dû lui apprendre qu’elle était réglée, en ce qui nous concerne, depuis 1919.

Aussitôt après l’explosion de cette agitation antiislamique contre la France, a débarqué la mission économique anglaise. Le moment était des plus opportuns, car les mêmes hommes qui venaient de parler religion étaient tout prêts à parler affaires. Leur pensée est faite de ces contrastes, sincère quand elle se passionne pour la croix, sincère aussi quand elle compte des dollars. L’argument économique doit toujours, si l’on veut entraîner les Américains, venir au secours de l’idéalisme sentimental. C’est une chose à ne jamais oublier.

Le règlement de la dette anglaise.
Cambridge (Mass.), 8 février.

Nous aurions tort de ne pas prêter la plus grande attention au message du président Harding. Il l’a présenté de la façon la plus solennelle, en personne, et devant une assemblée conjointe des deux Chambres. Le texte de ce document (du moins de toute la partie relative aux dettes) est approuvé par des Américains de tous les partis. On pense à peu près unanimement que le bill acceptant l’arrangement anglo-américain sera voté sans difficulté d’ici peu de jours, en tout cas avant que le Congrès actuel ait vu expirer ses pouvoirs (vous saurez bientôt si je me suis trompé). Nous avons donc sur un point ce que nous cherchons et ce qu’il est si difficile de trouver : l’opinion de l’Amérique.

Les dépêches vous ont fait connaître sans aucun doute les détails financiers de l’arrangement : la dette anglaise fixée en principal à un peu plus de 4 milliards de dollars, les intérêts non payés à moins de 630 millions. Compte tenu des payements déjà faits et de 4 millions de dollars qui seront payés en espèces, c’est un total de 4 milliards 600 millions de dollars que le gouvernement britannique remettra sous forme de bons au gouvernement des États-Unis. Le principal sera payé par acomptes annuels (ou triennaux), dont le montant ira croissant : 23 millions de dollars dans les premières années, pour atteindre 175 millions dans la soixante-deuxième année, avec faculté d’anticipation. Les intérêts aussi croîtront avec le temps : 3 pour 100 jusqu’au mois de décembre 1932, et 3 et demi de juin 1933 jusqu’à paiement final. Pendant les cinq premières années, l’intérêt pourra être joint au principal.

Pourquoi cet échelonnement des paiements, où les échelons s’élargissent à mesure que l’échelle monte ? Parce que la commission admet que c’est à l’heure actuelle que la Grande-Bretagne doit faire face aux plus grandes difficultés, le chômage et les impôts très lourds. On estime donc « équitable et désirable que les paiements durant les toutes prochaines années soient établis sur une base telle et avec une telle souplesse qu’ils puissent encourager le relèvement économique non seulement dans les pays directement intéressés, mais dans le monde entier ».

Cet arrangement dépasse donc, aux yeux de ceux qui l’ont préparé, le cadre déjà suffisamment large des relations anglo-américaines. C’est, dit encore la commission, « le premier grand pas effectué pour le règlement des obligations intergouvernementales nées de la guerre ».

Le premier pas… Cela signifie qu’il y en aura d’autres. Ainsi l’entend bien le message présidentiel. « Il ne faut pas se dissimuler, déclare-t-il, que la rupture des engagements britanniques aurait répandu à travers le monde un découragement politique et économique, et qu’il s’en serait vraisemblablement suivi une répudiation générale des dettes. » L’arrangement anglo-américain ne doit pas être seulement considéré en soi. Dans l’esprit des Américains, il pose un précédent et indique des règles.

« Le monde, continue le message, réclame aujourd’hui le respect des accords, la sainteté des conventions, la validité des contrats. » La France n’enregistrera pas sans satisfaction ces paroles. Nous avons dans nos archives tant de morceaux de papier qui débutent par ces mots : « L’Allemagne s’engage… Germany undertakes… » Il y en a même où l’Allemagne s’engage « sans conditions ni réserve ». Oui, la validité des contrats, voilà qui ferait bien notre affaire. En ce sens, l’accord récent, avec le commentaire qu’en donne le président, est bien « la première éclaircie d’un ciel obscurci par les nuages de la guerre dans un monde écrasé de dettes, et le sincère effort d’une grande nation pour confirmer ses engagements financiers et pour s’acquitter de ses obligations avec le sens le plus élevé de l’honneur ». La France a donné, il y a cinquante ans, la preuve qu’elle possédait à un rare degré ce sens de l’honneur financier.

Non seulement, pour le président, l’accord règle définitivement une question née de la guerre, mais il a une portée plus haute. M. Harding y voit « une garantie contre la guerre et les dépenses de guerre, un triomphe pour cette politique de production et d’économie qui fortifie la stabilité dans la mesure où elle liquide les obligations ». Il ajoute, dans un élan presque mystique : « C’est un pacte, un covenant, de paix et de reconstruction, de respect mutuel et de coopération. »

En quoi ce pacte financier est-il une garantie de paix, nous ne l’apercevons pas du premier coup. Assurément l’Angleterre, obligée de débourser chaque année des sommes qui pourront dépasser 150 millions de dollars, et cela pendant au moins soixante-deux ans, ne pourra augmenter ses dépenses militaires et navales. Mais qui nous garantit que l’Amérique ne fera de ces formidables rentes qu’un usage pacifique ? Cent cinquante millions de dollars, plus de sept cent cinquante millions de francs-or…

Et les économistes qui nous enseignaient gravement : 1° qu’il est impossible de transférer de nation à nation, autrement que par des exportations de marchandises, des sommes d’un certain volume ; 2° qu’il est vain de parler d’une dette dont les paiements s’échelonnent sur un trop grand nombre d’années ! L’Angleterre va faire passer l’Atlantique à près de 24 milliards de francs-or, et les échéances de ses bons pèseront sur deux générations !

Ceci, nous le répétons, est un précédent. L’exposé des motifs du bill présenté à chacune des deux Assemblées, en approuvant le projet déposé par le président, ajoute : « Est autorisée la conclusion d’engagements analogues en leurs termes, avec d’autres gouvernements débiteurs des États-Unis. »

Voilà qui est clair. On laisse d’ailleurs entendre que, dans chacun des cas tout comme dans le cas anglais, les États-Unis s’inspireront, pour fixer les modes de paiement, la durée des obligations, le calcul des intérêts, de la position des États débiteurs. Sur ce terrain, des négociations sont possibles qui amèneraient, comme dans le cas anglais, « à la stabilité dans les échanges et au développement du commerce entre les deux pays ». Mais on enlèvera difficilement de la tête des Américains l’idée que le règlement des dettes est une condition essentielle du retour de la paix, bien mieux « un pacte de paix ».

Attendons-nous donc à les voir soutenir cette thèse, en espérant qu’ils voudront bien l’appliquer également à toutes les dettes, de toutes les nations. Mais ne croyons pas nous en tirer par cette réponse, spirituelle peut-être, assurément irritante pour nos amis, qu’ils nous réclament notre argent pour distribuer le bonus aux Sammies mobilisés. Le président Harding, qui a opposé son veto au bonus, a bien soin de réclamer du Congrès « un vote franc, exclusif et direct, sans y mêler aucune mesure relative à l’affectation des sommes que le programme de règlement mettra à la disposition de la Trésorerie fédérale ». Le président triomphera-t-il aussi sur ce point ? En tout cas, ce n’est pas cela qui empêcherait le bill de passer.

Ne nourrissons pas davantage l’illusion qu’une administration démocrate sera plus coulante. Au contraire, le seul reproche que les chefs du parti démocrate fassent au projet de bill, c’est que, « pour les autres règlements, il ouvre la porte à des conditions encore plus libérales que celles qui ont été convenues avec la Grande-Bretagne, et qu’il soustrait ainsi au contrôle du Congrès le reste de la dette, qui monte environ à 6 milliards de dollars ».

Nous voilà donc dûment avertis. Sur cette question des dettes nous connaissons, et sans aucune équivoque possible, l’opinion américaine[1].

La propagande allemande.
Cambridge (Mass.), février.

Elle est, comme toujours, multiforme et insinuante.

Elle procède rarement par attaques directes ; elle vise surtout à faire considérer la France comme une quantité négligeable. C’est une vieille tradition. Ouvrez, par exemple, le Baedeker des États-Unis, édition en anglais (la dernière parue, je crois) de 1909. Vous y lirez (ceci est à la page XXXI) un résumé historique où l’on a réalisé ce tour de force de raconter la guerre de l’Indépendance sans même mentionner les noms de La Fayette et de Rochambeau. On dit seulement, après avoir relaté la capitulation de Saratoga, ceci, qui est délicieux : « Les fruits de la victoire furent la reconnaissance de l’indépendance des États-Unis par la France et le traité d’alliance avec la France… » Voyez-vous ces vaillants Français qui volent au secours de la victoire ! À la page suivante, la paix de Versailles devient « le traité de paix », sans mentionner le lieu. Pourtant, en 1909, le nom de Versailles n’était pas encore en exécration à tout bon Allemand. Mais déjà il n’était pas bien de rappeler le grand rôle joué par la France.

Tous les prétextes sont bons. Hier c’était le retour du millier de soldats américains revenant du Rhin. Ils arrivaient cependant sur un bateau baptisé glorieusement le Saint-Mihiel. Mais on les a laissés trop longtemps là-bas, ils ont trop vécu avec la population locale, pour laquelle on ne peut leur demander de nourrir des sentiments de haine. Ils ont épousé — c’est-à-dire que soixante-cinq d’entre eux ont épousé — des Allemandes, et certains ramènent non pas seulement leurs femmes, mais des enfants. La sensibilité américaine s’est donné, à ce propos, libre carrière. Les journaux de toutes nuances nous ont abondamment parlé des fiancées allemandes, des German brides, qui s’appliquent naïvement à prononcer l’anglais. Ils nous ont peint, en termes touchants, le petit né là-bas et qui se jette, au débarqué, dans les bras de sa grand-mère. Et puis, les reporters ont fait causer les soldats, les « braves gars », comme on dit, les doughboys. Et les doughboys de répondre : « Après tout, on était bien à Coblentz. Sûr, je ne regrette pas de revoir les États. Tout de même, la paie était bonne ; pour mes dollars, j’avais des marks à la pelletée. Avec cela, logé comme un prince, pour un cent de la bonne bière, tandis qu’en ce sacré pays sec… Ce n’est pas pour dire, je suis content de revoir le pays, mais il y avait là-bas de bonnes gens, very nice, témoin la femme que j’ai prise… Ah ! on se disputait ferme, quelquefois, avec les camarades français, à propos de la Ruhr… »

Voilà à quoi servent les German brides. Il est vrai que les difficultés opposées par l’administration formaliste de la Guerre à ces héros mariés, la lenteur avec laquelle on liquide leur solde, l’inquiétude où ils sont au sujet des frais de subsistance et de voyage de leur nouvelle famille, tout cela n’est pas sans calmer l’enthousiasme du début. Mais le résultat, ce sera la formation de comités pour fournir du lait à ces petits enfants nés de mères allemandes, et sans doute aussi aux petits Allemands de Coblentz. Pensez donc ! des journaux de la vallée du Mississipi ont imprimé gravement que les officiers français faisaient mourir de faim des enfants dans la Ruhr, et que chaque officier exigeait pour son ordinaire cinq litres de lait par jour. Cinq litres, vous avez bien lu ! On boit cependant du vin et de la bière, là-bas.

Ces journaux, ce sont les fameux journaux Hearst, qui demeurent très puissants. Hearst fournit à une multitude de feuilles locales leurs éditoriaux, leurs suppléments illustrés du dimanche. Pour des journaux qui paraissent sur vingt, trente pages, cette aide est infiniment précieuse. Hearst a entre les mains une grande agence d’informations, l’United Press. Il « contrôle » deux sociétés cinématographiques, et toujours dans les représentations de ces sociétés se glisse un film déplaisant pour la France, où le Français est un être léger et cruel, la Française infailliblement une dépravée. Or la presse de Hearst domine le Middle West, le monde des fermiers, des marchands de porcs, etc., qui ont vu se fermer devant eux le marché allemand, et qui ont d’ailleurs au milieu d’eux ces villes à moitié allemandes, Milwaukee, Chicago, Saint-Louis… On a pu faire à M. Clemenceau, à Chicago même, un grand succès personnel, d’abord parce que tous les Américains ont admiré le courage, l’endurance, le patriotisme du grand vieillard et puis aussi parce que, dans une ville aussi énorme, on peut toujours grouper dix, vingt mille personnes pour acclamer une thèse qui n’est pas celle de la majorité. Mais cette campagne, si elle a, je le répète, valu au vieux Tigre l’admiration à peu près unanime de ses auditeurs, elle n’a rien changé à rien, ni dans l’Ouest, qui nous est resté hostile, ni dans l’Est, où nos amis travaillent pour nous.

Quoique nous ne fassions pas grand chose pour les aider, que nos services d’information soient médiocres, beaucoup des journaux de l’Est essaient de nous soutenir. Du moins publient-ils sans commentaires les longues tartines qui leur viennent de Berlin. Ils sont bien obligés de dire à leurs lecteurs que nos officiers dans les rues d’Essen promènent leurs cravaches sur le dos des pauvres Allemands, mais ils le disent entre guillemets, sans en prendre la responsabilité. Nous, nous ne leur fournissons pas d’articles, peu d’interviews ou de longues dépêches. Nous croyons avoir tout fait quand nous avons, dans un journal parisien, écrit un bel article à l’usage des Américains. Cet article, les Américains ne le liront jamais. Mettons-nous bien ceci dans la tête : le journal étranger n’arrive pas en Amérique ; il ne se vend pas dans la rue, il n’est lu que par le groupe des intellectuels, dont l’opinion est à peu près faite d’avance. N’oublions pas non plus que la communauté de langue confère au journaliste anglais une immense supériorité, à un moment où la propagande anglaise ne suit pas toujours des voies agréables à la France. Or les Allemands envoient ici des journalistes allemands, qui savent l’anglais. Que ne faisons-nous de même ?

À côté des journaux, les revues. Tous les intellectuels, même dans l’Est, ne sont pas avec nous. Certains se piquent de libéralisme, voire de radicalisme, et croient à la légende de la France réactionnaire et impérialiste. Il y a, dans chaque université, parmi les innombrables clubs d’étudiants, un Liberal club. Ces Liberal clubs, ne nous y trompons point, sont des milieux de culture pour les idées anti-françaises. Ils ont pour organes la New Republic et The Nation. Lit-on ces revues à Paris, dans nos bureaux de rédaction ? Si non, l’on a tort. Nulle part la haine de la France ne s’étale plus magnifique. Le dernier numéro de The Nation ne se contente pas de nous dénoncer comme les ennemis de la paix, le grand obstacle à la reconstruction du monde. Il propose sérieusement d’organiser le boycottage économique de la France. Le blocus de la faim, que ces mêmes esprits trouvaient criminel contre l’Allemagne en guerre, ils le projettent contre la France, en pleine paix. Et la revue arbore, en première page, des noms de collaborateurs français.

Comme ces revues, sur bien des points, soutiennent des thèses réellement libérales et humanitaires (contre l’antisémitisme, contre l’inégalité des races, etc.) elles captent la faveur des éléments généreux de la jeunesse universitaire.

Quel effet cette propagande produit-elle sur la masse des lecteurs ?

Une partie assez intéressante des journaux américains, c’est leur « boîte aux lettres », où ils reproduisent les nombreux envois de leurs lecteurs, souvent des lectrices. Très souvent ces lettres roulent sur la politique franco-allemande, la question des responsabilités de la guerre, celle des atrocités, des réparations, celle de la Ruhr. Trop nombreuses sont les lettres où l’on pleure sur la misère des Allemands innocents, mais nombreuses également celles où l’on oppose à la douceur des méthodes françaises d’occupation les méthodes suivies par les Allemands à Lille pendant la guerre et, pendant cinquante ans, en Alsace ; celles où l’on rappelle avec quelle dignité la France a payé l’indemnité de 1871, sans abaisser la valeur de sa monnaie, sans troubler l’équilibre économique de la planète. Beaucoup, dans l’affaire de la Ruhr, nous souhaitent bon succès, et souscrivent à ce mot tout récent du vieil Edison : « Les Français ont raison de faire aux Allemands une visite d’affaires, a business’call. »

En ce moment, l’élection, dont j’ai parlé, des déléguées dans les régions dévastées sert de prétexte à plusieurs journaux pour republier d’utiles statistiques sur les destructions dont nous avons été victimes et sur l’effort de la reconstruction, pour décrire ces régions telles qu’elles étaient il y a quatre ans.

Ce monde américain est si vaste, si divers, qu’il est bien malaisé de conclure. Un de nos compatriotes qui revient du Sud me dit qu’au-dessous de la latitude de Washington le pays est très chaud pour nous, aussi chaud que le bloc du Middle West nous est hostile. Là-bas on a unanimement approuvé le sénateur Reed qui a eu le courage de proclamer, avec une réelle éloquence, le droit de la France. Là-bas des journaux paraissent avec cette manchette : « La cause de la France est juste. »

Faut-il conclure avec l’un des représentants les plus éminents de la presse américaine, M. Frank H. Simonds, dont l’article du dimanche est reproduit par plusieurs très grands journaux ? « Le sentiment public aux États-Unis est avec la France », tel était le titre de son article de dimanche dernier, 11 février. « Il est clair, disait-il, que si, dans les cercles officiels de Washington, la désapprobation de l’action franco-belge demeure constante, un insensible changement est en train de se produire dans le pays. Il y a une semaine, je remarquais ici que le sentiment, à Washington et dans le pays, était hostile à la politique française. Mais depuis lors, j’ai reçu plusieurs lettres significatives, provenant de partout, de Boston à Saint-Louis, toutes déclarant que j’étais dans l’erreur et que le sentiment public était avec les Français. Cette impression, j’ai pu le savoir, commence à atteindre les cercles officiels… Si le sentiment national très largement répandu continue à se développer, il deviendra de plus en plus difficile à l’administration de tenter une intervention qui ne serait pas bien accueillie par les Français. »

Ces mots, venant d’une telle plume, sont pleins de sens. La propagande allemande, comme il arrive, dépasse le but. Toutes les femmes de professeurs allemands ont reçu la consigne d’écrire à leurs collègues américaines pour leur dépeindre la misère allemande, la dernière fête de Noël sans arbre orné de petites bougies et sans gâteaux, le tramway qui coûte trop cher pour faire les courses les plus indispensables, les souliers qui s’usent, et le pain sec… Les Américains n’aiment pas beaucoup les « pleurards », pour reprendre un mot d’Edison. Ils savent que d’autres nations souffrent, et cachent leurs souffrances par dignité. Ils rient de celles qui les étalent.

Tout de même, ce n’est pas une raison pour nous laisser oublier. Nous ne pouvons négliger l’opinion d’un peuple de plus de cent millions d’âmes et qui détient près de la moitié de l’or du monde[2].

De l’américanisme et de ses variétés.
Boston, 19 février.

De tous les courants d’idées qui traversent en ce moment les États-Unis, il n’en est pas de plus général que celui-là, ni sans doute de plus puissant.

Ce serait définir insuffisamment l’américanisme que de l’appeler un nationalisme américain. Il peut coexister, dans certains esprits, avec un chauvinisme agressif, hostile aux autres nations. Mais on le rencontre aussi dans des âmes très élevées, animées de vives sympathies pour telle ou telle des nations européennes, et cependant passionnément désireuses de fonder la nation américaine sur des bases purement américaines.

Plus qu’une théorie politique et sociale, l’américanisme est un phénomène intellectuel, disons même un sentiment.

Pour se rendre compte de ce sentiment, il faut se représenter ce qu’a été l’histoire des États-Unis depuis le jour où le premier vapeur traversa l’Atlantique. Les petites communautés de planteurs du Sud, de petits propriétaires, de marchands et d’artisans du Nord s’ouvrirent tout d’un coup à l’immigration européenne, d’abord lente et assez régulière, puis de plus en plus rapide.

Donc, à tout moment depuis 1820, le peuple des États-Unis s’est trouvé composé de deux éléments : d’une part, les Vieux-Américains, descendants des familles « coloniales », accrus des fils d’immigrants ou de ceux des immigrants qui s’étaient franchement, complètement adaptés au milieu, disons le mot américanisés ; d’autre part, la masse croissante des nouveaux arrivants, dont les idiomes, la mentalité, les mœurs, les habitudes de vie, n’avaient rien de commun avec ceux des habitants anciens ou assimilés. À tout moment donc se posait le même problème : comment ces nouveaux venus se fondront-ils dans le peuple des États ?

La solution, pendant longtemps, sembla facile. Outre que tous les problèmes disparaissaient devant ce problème essentiel peupler un continent vide, le volume de l’immigration n’était pas tel que la masse préexistante ne pût l’absorber. De 1821 à 1850, l’Union n’a reçu en tout que deux millions et demi d’étrangers, pour une population qui était, à la première de ces dates, de près de 10 millions, à la seconde de plus de 23. Mais, dans les premières années du vingtième siècle, c’est souvent par plus d’un million, parfois par près d’un million et demi que se chiffraient les arrivages annuels. Même pour un peuple de cent millions d’âmes, c’est une rude tâche que d’assimiler un million d’âmes nouvelles par an. D’autant plus qu’en raison même de la marche accélérée de l’immigration des années antérieures, la proportion des Vieux-Américains allait en diminuant dans la masse même qui devait digérer les nouveaux venus. Ceux-ci trouvaient de plus en plus, sur le sol américain, des groupes organisés de leurs propres congénères. Englobés à leur arrivée dans ces groupes, ils se défendaient mieux contre l’ambiance américaine.

La courbe de l’immigration, ascendante dans l’ensemble, n’était cependant pas une courbe régulière. Suivant que la misère — une disette, des troubles populaires, des persécutions politiques ou religieuses — chassaient d’Europe un plus ou moins grand nombre d’individus, la courbe subissait de brusques soubresauts. L’assimilation en devenait plus malaisée.

Ce n’est pas seulement la quantité qui variait, mais la qualité. En 1820, l’Europe du Nord-Ouest, l’Europe centrale et l’Europe du Nord fournissaient les 93 pour 100 des Néo-Américains ; en 1910, elles n’en fournissaient plus la moitié. Les Italiens, qui apparaissent pour la première fois dans la statistique de 1878, devinrent un torrent : 286 000 en 1907. Puis les populations orientales, Galiciens, Slovaques, Ruthènes, Polonais, Roumains, Juifs de Russie fuyant les progroms, puis les Arméniens, les Syriens, etc., tout un flot de peuples bigarrés se précipita sur l’Amérique. Peuples très éloignés, de toute façon, du primitif noyau anglo-saxon et par conséquent bien plus réfractaires à l’américanisation que ne l’avaient été les Français et Canadiens, les Scandinaves de l’époque primitive, les Allemands de 1848 et même ceux des Allemands qui vinrent avant la fondation du Reich.

Ajoutez à ces éléments nouveaux qui entraient dans le creuset (le melting pot) américain, ajoutez la constante croissance de l’élément noir et la redoutable menace de l’élément jaune.

Contre ces arrivants de niveau inférieur se manifesta d’abord la réaction, économique et sociale, des ouvriers organisés. L’Amérique de la fin du dix-neuvième siècle était déjà un pays industrialisé, un pays de hauts salaires, de journées courtes à grande intensité de production, un pays de « confort » pour les classes ouvrières. Les immigrants, gens miséreux et de peu de besoins, pesaient de tout leur poids sur le taux des salaires et tendaient à abaisser le niveau de vie de l’ouvrier américain. C’est ce protectionnisme social qui fut l’origine, en Californie surtout, du mouvement d’exclusion des Jaunes.

Mais l’américanisme est autre chose encore que la colère des grandes blanchisseries, des tailleurs, des épiciers, des coopératives contre le petit blanchisseur chinois qui affiche à toutes les fenêtres ses prix, même dans la Nouvelle-Angleterre ; contre le tailleur chinois ou juif, contre les pauvres paysans lithuaniens, jetés dans les puits des mines de Pittsburgh ou entassés dans les abattoirs de Chicago tels que les a dépeints la Jungle célèbre d’Upton Sinclair.

Non, cela n’est pas tout. Sous la pression des événements historiques, le patriotisme américain prenait une allure nouvelle. S’il est vrai, suivant le mot de Renan, qu’une nation est faite des grandes’choses que l’on a réalisées en commun, de souffrances communes et de communes espérances, une nation américaine naissait. La guerre contre l’Espagne, les interventions américaines en Europe et en Asie, même au Maroc, furent ses premiers pas. À la vieille théorie washingtonienne du fier isolement, à la théorie purement continentale de Monroë se substituait la conception d’une Amérique qui fait partie du monde, qui a des devoirs envers le monde, qui doit prendre des responsabilités. C’est dans la plus noble partie du peuple américain, dans les plus consciencieusement américanisés de ses citoyens, dans l’élite formée par ses universités que ce sentiment prit corps.

La crise morale de 1914-1917, puis l’entrée de l’Amérique dans la guerre mondiale firent de cette aspiration une réalité. Les Américains ont maintenant conscience d’avoir fait de grandes choses en commun. Et si beaucoup estiment qu’ils n’ont plus qu’à se reposer et à se désintéresser de nos frasques européennes, d’autres — les meilleurs, les plus fidèles en somme au vieil esprit puritain d’où est née l’Amérique — d’autres pensent qu’ils ont encore de grandes choses à faire ensemble.

Ils veulent, disent-ils, réaliser les « idéaux américains ». American ideals, c’est un des mots magiques dont on analyserait difficilement les sens multiples. Comme chez nous « la mission de la France » ou, au delà du détroit, le Rule, Britannia, the waves, ou, pour les Italiens, la primauté de Rome éternelle — c’est un de ces mots à la fois vagues et tout gonflés d’avenir qui, à certains moments, secouent en son fond l’âme d’un peuple. Or, c’est une question, pour les Américains amoureux des American ideals, de savoir si ces idéaux sont accessibles au paysan ukrainien ou au mercanti de Jaffa.

De là un état d’esprit très curieux chez des hommes d’ailleurs très libéraux et de tendances humanitaires. Ces jours derniers, en voyant se détacher, sur la blancheur de la neige, les couleurs vives des drapeaux qui célébraient l’anniversaire d’Abraham Lincoln, je me demandais ce que le grand Américain penserait même : dans la Nouvelle-Angleterre, même en ce Boston qui fut le grand foyer de l’anti-esclavagisme, les idées de Lincoln sont en recul. Je connais des Bostoniens authentiques qui n’aiment pas à prendre le tramway ou le chemin de fer souterrain, de peur de s’y trouver assis à côté d’un nègre. Parlez-moi du Sud, où les gens de couleur ont leurs propres voitures ! Si les nègres ne sont pas exclus de la vénérable université Harvard, ils y sont, en fait, peu nombreux, et l’an dernier le président de l’Université a dû faire aux préjugés blancs cette concession : les étudiants de première année, qui d’ordinaire couchent dans de grandes maisons communes (ou dormitories) ne sauraient être obligés à occuper un lit dans une maison où ils auraient pour voisins des condisciples de couleur. « Boston, me dit un Bostonien de vieille souche, Boston ne se passionnerait plus aujourd’hui pour l’amendement qui a établi le droit des noirs ».

Dans ce même État de Massachusetts, berceau des libertés américaines et des American ideals, on a, l’an dernier, sérieusement agité, et l’on agite encore, un autre projet, qui semble venir en droite ligne de la Russie tsariste limiter, à un pourcentage déterminé, le nombre des étudiants juifs admis à l’Université. On ne leur en veut pas, il n’est pas question ici d’un antisémitisme agressif ; on craint que, sous leur nombre, ils n’étouffent, ils ne submergent l’idéal américain. On établit une distinction entre le Juif de vieille souche locale, le Juif américanisé, qui vit avec ses camarades dans les mêmes clubs, les mêmes fraternités, les mêmes sociétés d’athlétisme, et le Juif nouvellement arrivé, étranger ou rebelle aux traditions, aux habitudes, aux conceptions des universités américaines. En certaines universités, ils représentent un contingent formidable.

Après le tour des Juifs, viendra le tour d’autres groupements, et d’abord celui des Irlandais. Leur nombre est tel qu’ils sont en train de faire du Massachusetts, l’État puritain, un État catholique. Comme les nègres, ils votent en bloc. Les nègres (c’est le grand grief qu’on a contre eux dans le Nord-Est), votent pour qui les paie. L’Irish vote obéit au mot d’ordre des agitateurs irlandais. En somme si l’Amérique a désavoué Wilson et a refusé d’entrer dans la Ligue des Nations, c’est parce que les Irlandais ont interdit à leurs élus d’accepter l’article 10 du pacte de Versailles, qui eût garanti à l’Angleterre la propriété de l’île-sœur.

Hier, dans la ville voisine de Providence, un Américain me disait : « Nous avons, en notre État de Rhode-Island, trop d’étrangers, surtout trop d’Italiens. » Le tour des Italiens viendra après celui des Irlandais. Quant aux Slaves, aux Orientaux et aux Jaunes, on s’en remet, pour les écarter, aux lois sur l’immigration, qu’il est question de renforcer encore.

Les violences sauvages du Ku-Klux-Klan ne sont donc, en somme, que l’expression brutale d’un sentiment beaucoup plus général, dont la contagion atteint les esprits les plus élevés. « Nous sommes, disent-ils, des États unis ; nous ne sommes pas des États unifiés. Nous n’arriverons à ce stade que si nous interdisons l’accès de notre communauté nationale aux éléments qui en troubleraient la pureté, que si au moins nous ajournons l’entrée de ces éléments jusqu’au jour où ils auront cessé d’être dangereux. »

Qu’ils prennent garde. Si les American ideals sont autre chose qu’une formule, ils proclament la liberté de tous les hommes, le droit de tout homme à risquer sa chance, à faire sa vie. Exclure telles ou telles races de la communauté américaine pour préserver l’idéal américain, c’est là une contradiction. Comme Ugolin dévorant ses fils pour leur conserver un père, l’idéal américain pourrait bien se vider de son contenu à force de vouloir se garder pur de toute atteinte[3].

L’oncle Sam va-t-il repasser l’Atlantique.
Boston, 28 février.

Nous l’avons dit : le sentiment le plus répandu chez tous les Américains nés de père et de mère américains (54 pour 100), c’est l’américanisme. Mais il est un autre sentiment presque aussi fort : celui des responsabilités de l’Amérique.

Ce sentiment est fait de beaucoup de choses. D’orgueil, d’abord. D’un orgueil immense, dont on n’a pas l’idée quand on n’est pas venu ici. La conviction naïve que l’Amérique est le premier pays du monde, que ses institutions sont les meilleures du monde et que les oranges de Floride sont les plus grosses du monde, elle éclate en exclamations naïves dans les milieux populaires ; elle existe, sous le voile discret d’une courtoise urbanité, même dans les âmes les plus distinguées. Au mépris de l’Europe puérilement turbulente s’ajoute — et en une certaine mesure s’oppose — l’idée que l’Amérique seule est capable de rétablir l’ordre en cette « maison de fous » et que, le pouvant, elle le doit.

L’orgueil conduit ainsi à un sentiment religieux du devoir de l’Amérique. Là encore, dépouillons-nous de nos idées européennes pour comprendre la place que tient la religion dans la vie sociale de ce pays. Entendons-nous bien : j’ai dit la religion, je n’ai pas dit la croyance. Le plus incrédule des Américains est embrigadé dans une des innombrables « dénominations », fût-ce dans cette Église unitarienne qui reçoit tout le monde et qui n’enseigne pas la divinité du Christ, fût-ce dans une communauté d’agnostiques. Il a son Église, comme il a son club et sa société de sport ; il va même volontiers dans plusieurs églises, car les églises sont surtout des endroits où l’on chante et où l’on parle plus que des endroits où l’on prie. Le prêche n’y est pas toujours fait par un pasteur ; celui-ci cède souvent sa chaire à un professeur, à un voyageur, à un personnage influent. Mais quel que soit l’orateur, le sermon ressemble rarement à ce que nous appelons ainsi, dans le pays qui a donné au monde et Calvin et Bossuet. Ce que l’on « prêche » dans les églises américaines, c’est ceci : l’Amérique doit-elle être sèche ou humide ? La France a-t-elle bien fait d’entrer dans la Ruhr ? Dimanche dernier, un pasteur des faubourgs, ardent admirateur de la France, demandait à un Français de venir parler sur ce thème. La prédication n’a rien ici de spécifiquement ecclésiastique. Elle est morale et sociale.

Or, depuis quelque temps, on prêche surtout sur ceci : l’Amérique a-t-elle le droit de se désintéresser des choses d’Europe ? Les consciences, troublées, s’interrogent. C’est la vieille semence puritaine qui, vidée de son primitif germe religieux, n’en continue pas moins à fermenter. Ces crises de conscience, voilà, je crois, le grand honneur de l’Amérique. Comme ils se sont demandé, entre 1916 et 1917 : « Avons-nous le droit de laisser triompher Satan sous les espèces du Kaiser et de l’Allemagne ? », beaucoup d’Américains, chaque jour plus nombreux, se demandent : « Avions-nous le droit, la guerre finie, d’abandonner l’Europe à elle-même ? » Et la figure de Wilson, un moment honnie, grandit à nouveau. Politiquement, l’ancien président n’existe plus. On parle de lui comme on parlerait d’un mort. Mais que raconte-t-on des morts, sinon leurs vertus ? Plus d’un Américain se pose cette question : N’est-ce pas Woodrow Wilson qui avait raison ?

Entendons-nous bien encore. Parmi les milliers de lecteurs qui, chaque matin, écrivent à leur journal que l’Amérique, après avoir ramené du Rhin son dernier million d’hommes, doit repasser moralement l’Atlantique, il n’y a pas que des amis de la France. À côté de ceux qui disent : « Retournons en Europe pour faire respecter le traité de Versailles, seule garantie des victimes de l’agression allemande », il y a ceux qui disent : « Rentrons-y pour abolir l’abominable traité de Versailles. » N’oublions pas que le nombre est grand — trop grand au gré de l’américanisme — des Américains à « trait-d’union » et que, parmi des hyphenates, il y a beaucoup d’amis de nos ennemis. Pour ceux-là, rentrer dans l’arène européenne, ce serait répondre à l’appel de Lloyd George, briser la volonté française.

Mais les uns et les autres sont d’accord sur ce point : réagir contre la politique d’isolement absolu que les gens de l’Ouest, surtout, avaient imposée à l’Union. C’est pour donner satisfaction à ce sentiment de plus en plus répandu que le Président vient de lancer son dernier message.

Là encore, sachons voir les faits sans rien exagérer. Arrivant moins de huit jours avant la clôture de la session, le message du Président et la lettre explicative, d’ailleurs assez confuse, du secrétaire d’État, ne peuvent avoir d’effet pratique pour le moment. C’est seulement en décembre, et devant le nouveau Congrès, que la question se posera. Ce que le Président et son conseiller ont voulu, c’est la poser devant le pays. Pendant ces dix mois, elle va être le sujet de toutes les conversations, elle va être débattue dans les réunions politiques, discutée dans les journaux, exposée dans les églises de toutes les confessions.

Sur cette question, les partis devront prendre position. Que les démocrates et surtout les anciens wilsoniens, approuvent l’initiative du président républicain[4], il n’y a rien là qui puisse nous étonner, et peut-être a-t-il pensé, par un jeu de politique intérieure, à plaire à la grosse minorité démocrate qui siégera au futur Congrès. Mais les républicains sont loin d’être délibérément et unanimement hostiles. L’irascible M. Borah peut continuer à vitupérer contre tout ce qui vient de la Ligue des Nations, contre ses petits tout aussi bien que contre leur mère. Mais M. Lodge est plus prudent. M. Lodge est une grosse personnalité ; il mène, au Sénat, le Comité des affaires extérieures ; mais il est sénateur du Massachusetts, et le Massachusetts semble bien réprouver la politique d’isolement ; la majorité de ses citoyens est d’ailleurs désireuse de voir l’Union rentrer en Europe pour y aider la France. Une chose est désormais acquise : on ne traitera pas la nouvelle proposition de M. Harding comme on a traité son projet de la marine marchande ; on ne l’étouffera pas par l’obstruction : ici, on appelle cela la flibuste, filibustering.

Le Président a pris toutes les précautions pour distinguer la Cour de la Ligue, dont cependant elle émane. Les États-Unis ne siégeront au Conseil ou à l’assemblée de la Ligue que pour participer à l’élection des juges de la Cour permanente. Comme le dit très joliment un sénateur : « Nous sommes complètement hors de la Ligue. Nous sommes dans une partie de la Ligue. Par les réserves, nous sommes hors de la partie de la Ligue dans laquelle nous sommes. » Cela, pour être américain, n’en est pas moins quelque peu chinois.

N’importe, c’est le premier pas. En décembre, les États-Unis, vraisemblablement, repasseront l’Atlantique. Depuis Versailles, ils vivaient sur la fameuse formule qu’on allait chercher dans le message d’adieu de Washington : « Pas d’alliances embarrassantes. » Mais voici que, pour l’anniversaire de Washington, une revue américaine, le Collier’s Weekly, découvre que le Père du pays n’a jamais dit cela ! C’est Jefferson qui l’a dit, en 1801, et il n’est même pas resté fidèle à cette politique, puisqu’il a proposé ensuite de s’allier à l’Angleterre pour s’opposer aux ambitions antillaises de Bonaparte.

L’isolement va donc cesser d’être un dogme américain. À nous de faire, d’ici le mois de décembre, que les Américains se persuadent de plus en plus que notre cause est celle de la justice. L’Outlook disait hier encore : « Nous ne devons avoir ni une politique pro-anglaise, ni une politique pro-allemande, ni une politique pro-française, mais une politique pro-américaine. Nous pensons qu’une politique pro-américaine est une politique pour la justice, et que la justice est du côté de la France. »

Le jour où la grosse majorité des consciences américaines ratifiera ce jugement, nous pourrons saluer la rentrée — même partielle — des États-Unis dans les assemblées européennes. En attendant, la pire des maladresses serait d’accueillir l’annonce de cette rentrée avec mauvaise humeur[5].

L’évolution du sentiment américain.
Boston, 23 février.

Il est visible que le sentiment américain évolue. Et dans un sens favorable à la France.

Il y a encore des pasteurs pour déclarer que la France se déshonore en faisant occuper la Ruhr par « des troupes noires ». Il y a encore des journaux pour imprimer une interview de M. Pierpont Noyes, ancien membre de la Commission rhénane, où nous sommes censés réclamer à l’Allemagne la bagatelle de 57 milliards de dollars… Il y a aussi, même dans le monde universitaire, des économistes (il y en a bien chez nous) pour dire que notre politique est folle, politique du créancier qui ruine son débiteur, unsound policy.

Mais de plus en plus on voit que ce grand journaliste, Frank H. Simonds, avait raison il y a douze jours de dire que le sentiment public était de plus en plus avec nous. M. Lloyd George, s’il visait l’Amérique, a fait complètement fausse route en proposant au Cabinet britannique d’intervenir de concert avec les États-Unis pour faire évacuer la Ruhr. Quelle que puisse être l’opinion intime du Président et de M. Hughes, la majorité du pays ne tolérerait plus une intervention non acceptée, je dirai même non sollicitée par nous. On dit très clairement : « Intervenir, oui, si la France le demande. Mais pas à la demande de l’Angleterre, encore moins à celle de l’Allemagne. »

Je ne sais — les choses vont si vite en ce pays de blizzards et de « vagues » de froid ou de chaud — où nous en serons quand ces lignes arriveront à Paris. Aujourd’hui, nous en sommes là. On peut penser chez nous ce qu’on voudra de l’opération de la Ruhr, de sa légitimité ou de son efficacité. Mais un fait que je dois objectivement noter, c’est qu’on ne fera rien, de Washington, pour l’arrêter. Pas de jour où, soit au Congrès, soit au Sénat, on ne dise que la France, même si elle se trompe, a le droit de faire ce qu’elle fait, et qu’il faut lui laisser « courir sa chance ».

Que de chemin parcouru depuis le comminatoire discours de Newhaven, en décembre dernier !

Un député, humoristique autant que germanophile, proposait de contraindre par la force la France à payer sa dette : on nous aurait rendu la monnaie de la Ruhr. La Commission a estimé qu’il ne suffisait pas d’étouffer cette proposition sous le dédain, comme c’est ici la courante pratique parlementaire. Elle l’a écartée par un vote, afin que la France ne pût se méprendre sur le jugement des États-Unis, sur les dispositions du créancier américain à notre égard.

L’Allemagne a fait, au point de vue de sa propagande ici, une sottise en achetant avec de bonnes devises du charbon anglais. Elle en a fait une autre en rachetant du mark et en relevant cette monnaie sur le marché de New-York. Les banques américaines en rapport avec la finance allemande ne cachent pas que leurs coffres sont bondés de disponibilités allemandes. Les Américains notent que Stinnes met à la disposition du Reich, pour lutter contre nous, des crédits à l’étranger, dont il niait l’existence quand il fallait les faire servir aux réparations. L’emprunt en dollars est une autre maladresse : il sera souscrit non en marks, mais en devises « nobles ». Il en restait donc à Berlin, à Leipzig, à Francfort. La légende d’une Allemagne insolvable s’évanouit davantage tous les jours.

Hier, à New-York, au Madison Square Garden, se tenait un immense meeting, de 14 000 personnes, pour protester contre l’occupation de la Ruhr. Il était convoqué par un Comité des Cent que personne ne connaît. Tout ce que l’on a pu savoir, c’est que le numéro du téléphone retenu pour la réunion était celui d’une Compagnie allemande de produits chimiques. On a prononcé là, contre nous, de furibondes harangues. Mais le président désigné — rien de moins que M. Borah — et le principal orateur inscrit s’étaient prudemment fait excuser. Et voici qui troubla la fête : un avocat de grand renom, M. Martin Littleton avait été prié d’envoyer un télégramme de cinquante mots — ceci est bien américain[6] — pour appuyer la protestation. Au lieu d’un télégramme, il a envoyé une longue lettre, qui est un plaidoyer chaleureux en faveur de la cause française. Les organisateurs ont dû plaindre les dollars de leurs télégrammes. Ces déconvenues se font fréquentes.

N’exagérons rien. La partie n’est pas gagnée. Il y a encore bien des hésitants. On ne nous a pas encore pardonné Angora. Et la question des dettes, réglée avec l’Angleterre, est désormais posée pour nous. N’allons donc pas nous dire, à notre habitude, que nous pouvons nous endormir, laisser parler les faits, et attendre que les exagérations de nos adversaires nous servent. Non, l’opinion américaine reste mal informée. Il y a ici des journalistes qui ne savent ni le chiffre de nos morts, ni celui de nos mutilés, ni l’étendue de nos ruines, ni l’histoire de notre libération en 1871-73. Il faut redire cela tous les jours. N’oublions pas que ce pays est prisonnier d’agences télégraphiques qui ne sont pas nôtres, qu’il lit, comme journaux étrangers, surtout des journaux anglais, qu’il est à la merci de nouvelles fausses ou faussement présentées.

Le point acquis, c’est celui que je vous indique : Washington, même sollicité par Londres, ne se risquera pas à une démarche qui ne serait pas sérieusement souhaitée par Paris et Bruxelles. C’est déjà beaucoup. Ce n’est encore que cela.

Les « vagues » d’idées aux États-Unis.
Cambridge (Mass.), mai.

Je dis « vagues », et non courants. Un courant est quelque chose qui commence, qui se développe, s’élargit… Les idées ne se propagent point de cette manière en ce pays. De même qu’une vague de froid, partie du Canada ou des Montagnes Rocheuses, fait en quelques heures descendre le thermomètre, brusquement, sur d’immenses territoires et va quelquefois brûler des arbres fruitiers jusqu’en Floride, de même les idées se répandent tout d’un coup, annihilant celles qui semblaient assurées d’un long règne.

Quand je suis arrivé ici, déferlait partout la vague Coué. On était surpris, et peut-être un peu scandalisé, qu’un Français fût très mal renseigné sur celui qu’on appelait « le petit pharmacien de Nancy ». M. Coué parti, les fonds recueillis pour son Institut, on publia bien des livres sur lui et sur sa méthode, mais on se mit à l’oublier. Ce fut, alors, la vague Tut-ank-amen. L’Amérique se mit, tout d’une haleine, à découvrir l’Égypte. Les salles égyptiennes ne désemplissaient pas dans les musées, les bibliothèques ne pouvaient fournir aux demandes des égyptologues improvisés, la mode « égyptienne » commandait la forme des chapeaux et le dessin des cravates, et les journaux du dimanche — dans leur Rotogravure section — reproduisaient les splendeurs de Louqsor. La tombe du Pharaon refermée, on parla d’autre chose, et c’est tout juste si l’on prit garde à la mort déplorable de lord Carnarvon.

Maintenant, une autre vague est venue. Les Américains se sont aperçus qu’ils ignoraient à peu près tout de la politique étrangère — et spécialement de la politique européenne. Certains journaux (la presse hearstienne) cherchent à les enfermer dans cette ignorance, à leur en faire une vertu, pour mieux tourner leur attention vers la politique intérieure et les entreprises démagogiques. Mais la conscience, qui est très exigeante chez beaucoup d’Américains, est plus forte que la démagogie.

La guerre a été pour eux une leçon, plus profonde et plus durable que nous ne le croyons en Europe, où nous jugeons trop les États-Unis d’après les milliardaires américains, lesquels viennent étudier la France dans les cabarets de Montmartre ou dans les salons de Monte-Carlo. Comme le disait hier même, avec sa haute autorité, le président de l’Université Harvard, M. Lowell, en présentant au public de Boston lord Robert Cecil : « Avant notre entrée dans la guerre, on disait généralement que nous ne pouvions pas y être entraînés. Nous y sommes entrés sans préparation tout comme maintenant nous sommes impréparés pour la paix. »

Beaucoup d’Américains entendent se préparer désormais. Tâche nécessaire. — Ne nous scandalisons pas trop de ce que, tout récemment, les journaux les plus sérieux de l’Est donnaient une nouvelle russe, via Riga, sous cette rubrique « Riga (Esthonie) ». Nous commettons de telles erreurs, et de pires, ès-choses américaines. Mais il est certain que l’ignorance de l’Europe est un mal grave, et de plus en plus nombreux sont les Américains qui s’en veulent guérir. C’est un signe que de grands journaux servent à leurs lecteurs, en guise de feuilleton, les lettres où Walter Page, ambassadeur à Londres avant et pendant la guerre, gourmandait l’indifférence, la nonchalance, l’irrésolution des hôtes de la Maison Blanche. Lettres clairvoyantes, courageuses, prophétiques, d’un ami passionné du droit et de la liberté. Excellente lecture pour un peuple qui cherche à comprendre l’Europe.

J’ai déjà dit que des intellectuels s’étaient groupés pour fonder une revue consacrée à la politique extérieure, Foreign Affairs, laquelle s’est tout de suite classée parmi les premiers périodiques de ce genre. Avec une haute impartialité, elle a demandé des articles à toutes les personnalités marquantes. Le second numéro donnait, par exemple, un article dû à un Français — à un ancien président du Conseil — qui conseillait à l’Angleterre et à l’Amérique de ne pas faire payer l’Allemagne, d’employer des mesures coercitives pour empêcher la France de se faire payer, enfin de rétablir en Europe les anciennes frontières, au moins économiques. À côté un article américain, du professeur Haskins, le plus magnifique éloge que l’on puisse faire de notre administration dans la Sarre. Cette revue a publié une étude anonyme consacrée aux deux premières années de politique étrangère du gouvernement Harding ; étude sévère, impitoyable. L’auteur montre très bien comment le discours de Newhaven (décembre 1922) menait tout droit la nation dans les ornières lloydgeorgiennes, à la rescousse du chariot embourbé de l’Allemagne, et comment la nation, en se cabrant, a forcé le cabinet à rebrousser chemin. Peut-être y lirons-nous demain, en réponse, l’apologie du secrétaire d’État Hughes.

D’autre part, s’est formée à New-York une Société pour l’étude des questions de politique étrangère, Foreign policy Association, avec des sections dans quelques grands centres[7]. Pour comprendre le fonctionnement de cette association, il faut être familier avec les habitudes américaines. Représentez-vous une salle à manger d’hôtel : tantôt la salle égyptienne, mystérieuse comme une tombe ; ou la salle pompéienne, ou la vénitienne, ou, quand l’affluence est grande, l’immense « salle de bal de cristal » du douzième ou du vingtième étage. Une table de milieu, parfois sur une estrade surélevée, reçoit le bureau de la Société et les deux principaux orateurs. Des tables rondes, chargées d’un lunch léger, réunissent en groupes sympathiques, cinq, six cents personnes ou même davantage. Les dames, souvent élégantes, sont en majorité. Que cela ne vous étonne point. De plus en plus, en ce pays, ce sont les femmes qui donnent le ton à la politique. Elles votent, très sérieusement, et elles font voter. Les hommes, absorbés par les affaires, ne s’occupent de la politique que dans ses rapports avec les affaires. C’est dans les clubs de femmes, extrêmement nombreux et actifs, que s’élaborent les idées politiques et sociales. Pour avoir avec soi l’Amérique, il faut maintenant agir sur les femmes.

À l’heure du café, le président, — généralement un homme d’âge et respecté[8] — indique le sujet du débat et présente les deux principaux orateurs. On parlera pour ou contre la Turquie, pour ou contre l’occupation de la Ruhr, pour ou contre la Ligue des Nations. Vingt-cinq minutes seront accordées aux défenseurs des deux thèses. Cinq minutes leur seront ensuite attribuées pour rétorquer les arguments de l’adversaire. Puis viendront, parlant de leurs places, quelques orateurs « de cinq minutes » ou « de trois minutes » — et ensuite la discussion ouverte.

Ainsi se fait l’éducation diplomatique du peuple américain. Ainsi, autour des plats et des tasses, les idées s’affrontent et se heurtent.

Paroles d’hommes d’affaires.
Boston, mai.

On reproche en général aux Français de traiter la question des réparations comme une question politique, non comme une question économique. Même dans les pays où le monde politique conserve des sympathies pour la France, les hommes d’affaires considèrent la politique française comme maladroite, inopérante, ruineuse non pour l’Allemagne seulement, mais pour la France, pour l’Europe, pour tout le monde. La France, répète-t-on, tue la poule (en anglais on dit l’oie) aux œufs d’or ; il n’y aura plus d’œufs pour personne.

C’est ce qu’on a pensé d’abord à Wall street comme ailleurs. Mais l’Américain aime à voir par lui-même ; à toutes les phrases il préfère un « fact » ; il a donc traversé l’Atlantique pour aller recueillir des « facts », et il a aussi regardé ceux qu’il apercevait chez lui… Il a comparé les uns et les autres.

Les Américains qui sont venus récemment en Europe appartiennent à trois catégories. Les touristes milliardaires viennent observer la vie européenne dans les « dancings » et les salles de baccara. Les politiciens emportent une idée fixe dans leur valise et la rapportent sans l’avoir sortie de sa cachette, de peur de la déflorer ; qu’un sénateur « irréconciliable », un Hiram Johnson ou un La Follette, vienne ou ne vienne pas en Europe, le résultat est le même ; son siège est fait d’avance ; pour lui, l’Europe est une maison de fous, dont il n’y a pas à s’occuper. Mais les financiers, les industriels, les commerçants regardent et, après avoir vu, parlent.

Que disent-ils ?

Déjà, le 17 mars, M. R. M. Bryan, manager de la grande société charbonnière The Black Diamond, racontait à Chicago, devant le Chicago Council of Foreign Relations, son récent voyage en Europe. « La France, disait-il, a le droit pour elle au point de vue légal et moral… La majorité de l’opinion dans ce pays, telle est ma conviction sincère, appuie la France sur ce double terrain. Quelques-uns seulement discutent sur l’opportunité de son action… » M. Bryan, lui, a vu. Il a vu nos mines détruites, et il décrit, comme nul Français ne le pourrait faire, l’œuvre de dévastation. Il sait que l’envahisseur n’a eu qu’une pensée, une pensée « diabolique : paralyser la vie industrielle de la France ». Il connaît le détail de l’immense escroquerie du mark, et comment, après l’échec de sa stratégie d’invasion militaire, le Reich a inventé la politique d’évasion financière, surtout d’évasion fiscale des riches. À son avis, les Français et les Belges n’avaient qu’une chose à faire : « Entrer dans la Ruhr pour assurer le paiement de justes réparations. Regardez la question comme il vous plaira. Discutez la du point de vue économique, légal, ou du point de vue que vous voudrez, le fait demeure que l’Allemagne doit à ces deux nations pour le dommage qu’elle leur a infligé durant la guerre, et que la conférence de Versailles leur a donné un jugement contre l’Allemagne pour ces réparations, jugement auquel l’Allemagne a essayé et essaie toujours d’échapper. Et dans cette évasion elle a été aidée et soutenue, elle est toujours aidée et soutenue par de nombreux politiciens d’Angleterre et d’Amérique. »

Mais, continue M. R. M. Bryan, la clarté se fait, malgré la nouvelle « guerre des gaz — le gaz du mark — gaz lacrymatoire » au moyen duquel les Allemands tentent d’empoisonner l’opinion. Malgré tout, malgré l’espèce d’anesthésie morale infligée aux détenteurs de marks, les revues, les journaux soutiennent de plus en plus la cause de la France : « La marée d’encre a définitivement tourné en ce pays. »

Ainsi parla R. M. Bryan. Et l’on s’en souvient encore, même à Chicago.

Dans deux numéros d’une revue très répandue, Saturday Evening Post, M. Garret Garrett, par exemple, dénonce avec vigueur ce qu’il appelle la plaisanterie — il faudrait, pour être fidèle, traduire « la blague » allemande du : l’Allemagne ne peut pas payer, the great « Germany-can’t pay » hoax.

Il montre que l’incapacité allemande de payer est une incapacité d’ordre psychologique, créée par l’Allemagne elle-même, apitoyée sur son propre sort et engagée dans la fameuse entreprise qui consiste à rejeter sur d’autres la responsabilité, mère des sanctions. « L’Allemagne, écrit-il, n’a pas le sentiment de sa culpabilité, la conviction de la dette, pas d’esprit de repentance, mais au contraire une obsession d’innocence. » D’où naît la volonté de ne pas payer.

Sur la richesse réelle de l’Allemagne, M. Garrett, en connaisseur, a fait maintes constatations. Il est intéressant d’entendre un Américain — non un Français — dire que l’inflation n’a pas détruit la richesse allemande, mais l’a simplement fait changer de mains ; que l’Allemagne s’est industriellement reconstruite depuis la guerre ; qu’elle a renouvelé et étendu son système de voies ferrées, creusé des canaux, reconstruit une flotte marchande, amélioré ses ports, bâti des maisons. Les biens des classes à revenu fixe ont fondu entre leurs mains, mais pour être convertis « en nouvelles usines, en nouveaux bateaux, banques, crédits dans les banques étrangères au compte des grands industriels allemands, en travaux publics, en moyens de vie luxueuse pour les nouveaux riches », etc.

Son opinion est que ces profiteurs pourraient payer les réparations, s’ils en avaient le vouloir. Il posait à un député socialiste cette question : « Si les réparations étaient fixées à cinq cents milliards de marks, combien de temps faudrait-il à vos industriels pour financer pareille somme ? » Réponse : « Ils pourraient le faire en une heure. » Cela n’empêche pas, conclut M. Garrett, la « blague » du « l’Allemagne ne peut payer », d’avoir triomphé avec l’appui de Lloyd George, de lord d’Abernon, de Keynes, de sir John Bradbury et du sénateur Borah. Mais, dit-il, l’illusion est dissipée. Nous n’en sommes plus au temps où le secrétaire d’État Hughes prononçait le discours de Newhaven (décembre 1922). L’Amérique sait ce que valent les lamentations de Cuno et de Stinnes. L’Allemagne est un débiteur que les Alliés doivent forcer à payer.

Maintenant, c’est un grand avocat d’affaires de Boston, M. Edgar O. Achom, qui donne son avis en rentrant d’Europe. Il considère que la politique de l’Allemagne est, autant que celle de la Russie, destructive de la notion de propriété ; seulement elle est plus hypocrite, car les Russes proclament leur doctrine. Il n’hésite pas à voir dans la dépréciation du mark ce que ni les économistes anglais ou neutres, ni beaucoup d’économistes français n’ont voulu y voir, un plan — il dit une deliberate conspiracy — pour ne pas payer ses dettes. Quant au règlement des actions ou obligations des sociétés industrielles, commerciales ou maritimes, transformées en papiers sans valeur, c’est un excellent moyen de ne pas tenir ses engagements.

L’Allemagne, affirme-t-il, est devenue par là une nation créancière, en position de dominer le reste du monde.

En fait, des « millions et des millions de solides dollars américains ont été échangés contre du papier que les Allemands n’ont jamais eu et n’auront jamais l’intention de racheter… » Malheureux acheteurs, c’est eux qui ont peur de la ruine de l’Allemagne et qui vitupèrent contre la France.

Mieux renseigné que personne, M. Achom sait qu’après avoir investi une part de leurs bénéfices en nouvelles créations industrielles et les avoir soustraits à l’impôt, les hommes d’affaires allemands en ont placé une plus grande partie à l’étranger, en Amérique, dit-il, en Angleterre, en Italie, en Hollande, en Danemark, en Suisse, et même en France. Ces dépôts sont estimés par des financiers et par des hommes qui croient connaître les choses dont ils parlent à environ deux milliards de dollars, entre deux ou trois milliards probablement aux États-Unis.

On lui demande comment de pareilles sommes peuvent être aux États-Unis ? C’est, dit-il, que les bénéfices réalisés dans le Sud-Amérique depuis la guerre ont été transférés pour plus de sûreté, dans les banques des États-Unis. Comment les reconnaître ? « Ces crédits, à ce qu’on m’a dit, ont été passés par la Suisse, par Londres, par New York, ou vice versa, et ils ont perdu en route leur individualité. » L’Allemagne, si elle est dispensée des réparations, va donc se trouver pourvue de larges crédits à l’étranger, et, déchargée en même temps de toutes ses obligations, des obligations privées de ses syndicats industriels aussi bien que de ses dettes comme État.

Quel jugement, alors, porter sur l’action de la France ? Je livre celui de M. Achom à ceux de nos amis neutres dont la conscience inquiète s’attriste à la pensée que la France, soldat du droit en 1914, fait souffrir l’Allemagne vaincue. Je le livre à ces « libéraux » américains de The Nation et de New Republic qui, mettant en parallèle ces deux dates : « 1914-1923 », estiment que le militarisme impérialiste a simplement changé de camp : « Lorsque l’Allemagne acceptera les conditions françaises, l’Angleterre et l’Amérique auront encore à remercier la France, comme elles eurent à la remercier pour avoir arrêté les Allemands à Verdun. »

M. Achom n’a qu’un reproche à faire à la France : c’est d’avoir attendu trop longtemps. On sait que la même opinion, qui prend de plus en plus corps en Amérique, vient d’être exprimée par un autre Américain, M. Clarence W. Barron, à la suite d’un voyage dans la Ruhr. M. Achom est d’accord avec M. Barron pour conclure : « De même que la France défendait la frontière de la civilisation pendant la guerre avec son armée, de même aujourd’hui elle défend notre civilisation dans les conditions de la paix : l’honneur et l’intégrité des promesses des gouvernements, la sainteté des contrats publics et privés, la protection des droits individuels. » Il ajoute qu’elle défend, contre les industriels qui échappent à l’impôt par la baisse du mark, les intérêts réels des ouvriers allemands. Je répète qu’on commence à lui reprocher de ne les avoir pas défendus plus tôt. Le célèbre M. Baruch ne va pas si loin. On ne l’accusera pas de favoriser à l’excès les thèses françaises. Il nous reproche volontiers de trop exiger de l’Allemagne, il nous conseille de la ménager. « Elle peut payer, dit-il, dans les 12 milliards de dollars. » Cela fait en gros, 50 milliards de marks-or. C’est à peu près le total des bons A, et nous voilà d’accord avec le sévère M. Baruch.

Je ne commente pas, je verse au dossier ces opinions américaines. Je puis, après un séjour dans la Nouvelle-Angleterre, et, chose plus significative, après un voyage dans l’Ouest, affirmer en toute conscience qu’elles se répandent de plus en plus en Amérique. Non pas encore dans l’Amérique des politiciens, au Capitole de Washington, ni peut-être à la Maison Blanche, mais d’abord dans l’Amérique intellectuelle, dans les universités, et maintenant dans l’Amérique des gens d’affaires, à Wall Street et dans les succursales de Wall Street. C’est un fait avec lequel il faut compter. Que la France ait soulevé contre elle — comme on le dit en Allemagne, chez quelques neutres et même chez quelques alliés — le sentiment moral de l’univers, cela peut être vrai de l’ancien monde. Cela n’est plus vrai du nouveau.

Memorial Day. Comment se forge l’âme d’une nation.

Le hasard me mène à New York. Memorial Day, c’est la fête civique des Morts. Sur la chaussée qui borde l’Hudson, dans ce merveilleux paysage que j’ai déjà décrit, le monument aux morts, sur son haut piédestal de granit, érige vers un ciel d’Italie, en face de la rivière où dorment les cuirassés, son temple athénien, rond comme le monument de Lysicrate.

La masse khaki défile, coiffée tantôt de la petite casquette plate à la visière de cuir fauve, tantôt du bonnet de police, ou du chapeau légendaire. La foule est là, sous les balcons fleuris et sous les arbres. Elle n’est pas si nombreuse, ni si animée que nos foules françaises. Pas d’échelles, ni de voitures à bras transmuées en tribunes ; peu de bruit. Tout ce qu’elle demande, cette foule, c’est qu’on laisse passer au premier rang les enfants. Car c’est ici le pays de l’enfant-roi, roi tout près d’être un tyran.

Tout cela se fait avec calme, avec bonne grâce et politesse. Parmi le lot de nos idées fausses sur l’Amérique, il faut placer la fameuse brutalité américaine. Il paraît que, le 4 juillet, c’est autre chose…

Que de changements depuis l’heure lointaine, l’heure d’angoisse où, du portail des Invalides, sortit le premier bataillon venu d’outre-mer, cohue que menait une musique un peu sauvage ! Ces hommes ont pris le pas alerte, l’air martial. Aux airs nègres vraiment trop « modernes », au Yankee Doodle se mêlent les sonneries, les batteries, les airs de chez nous.

Il serait facile de critiquer les détails. Ce n’est point la rigide souplesse d’une parade française. N’essayez pas de poser votre canne en travers des baïonnettes. En cette troupe, se retrouve l’infinie diversité des races. Il y a même un régiment noir, et, ce que je note, la foule applaudit.

Même parmi les blancs, les superbes gaillards voisinent avec les courtauds, les Scandinaves avec les Italiens. Il y a des faces rondes, des gros ventres et des hanches oscillantes. Plus d’un commandant à lunettes a l’air d’un chef de bureau. D’accord, mais, sur ces poitrines bien ou mal faites, je vois mainte décoration alliée, les nôtres souvent. Et quelques-uns de ces drapeaux — le régiment américain a deux drapeaux, la bannière étoilée d’abord, puis le sien, à ses couleurs — quelques-uns sont troués, usés. Neuf, un drapeau n’est peut-être qu’un chiffon de couleur. Les glorieuses déchirures, de la loque font un symbole. On se découvre respectueusement, comme chez nous.

Je ne dirai pas que les conversions, au coin de la chaussée et de la 89e rue, se passent avec une parfaite correction. Trop souvent les hommes vont chercher leur nouvelle place au pas de charge — un pas de charge très individuel. Que voulez-vous ? Cette armée a été fabriquée tout exprès pour faire la guerre. Elle est passée du football à la formation des vagues d’assaut. Elle s’est instruite sous la mitraille.

Voici les petits obusiers montés sur plates-formes automobiles, puis l’artillerie attelée, puis la cavalerie. Le galop de ces robustes fermiers, sur de robustes bêtes, ce n’est pas non plus quelque chose de très « militaire », au sens qu’avait ce mot en 1913.

Enfin, pendant près de deux heures, se déroule l’interminable défilé des « vétérans ». Barbes blanches des vétérans de la guerre civile, la grande épreuve qui a cimenté les divers éléments de la nation. Beaucoup ont sorti leurs uniformes surannés, assez semblables à celui que portaient naguère nos zouaves. Leurs drapeaux aux couleurs pâlies sont parfois roulés, de peur qu’ils ne tombent en poussière. C’est un grand souvenir qui passe.

On éprouve plus d’embarras à voir défiler les vétérans de la guerre espagnole, la douteuse épopée cubaine. Mais bientôt arrivent les vétérans (le mot, ici, veut simplement dire ancien soldat) de la grande guerre.

Ah ! que les chroniqueurs boulevardiers pourraient collectionner de détails grotesques ! Je n’oublierai pas ces musiciens au dolman violet-évêque, barré de brandebourgs et bordé de galons jaunes : c’est la Subway Band, la musique du Métro. Ni ces habits de drap blanc, dignes de l’ancienne cour de Vienne, surmontés d’un bonnet à poil trois fois haut comme la tête qui le porte. Ces fantaisies cocasses ne choquent pas le goût new-yorkais. Il ne s’étonne pas non plus de voir mêlées à ces hommes des bandes d’enfants, ni les boys scouts, ni, ce qui paraîtrait plus grave aux farouches démocrates de chez nous, des « bataillons scolaires ». Oui-da ! avec des fusils, parfois de vieux fusils à pierre. Après tout, n’est-ce pas la pure tradition de notre grande époque :

Nous entrerons dans la carrière
Quand nos aînés n’y seront plus.

Tout de même un Européen, sceptique, ne retient pas un sourire. Ces orchestres de gamins de huit à douze ans nous semblent peu à leur place. Il y eut surtout un orchestre de petits négrillons, impayable !

J’accorde que tout cela fournirait d’excellentes caricatures pour le prochain Salon des humoristes. Prenez garde, avant de sourire. Sur les poitrines de ces « vétérans », en uniforme ou en civil, les croix sont encore nombreuses. Et je vous mets bien au défi de rire quand, sur les petits fanions qu’ils portent sur l’épaule, vous lirez ces noms : Soissons, Sedan, Cantigny, Château-Thierry, et ce nom, le nom du premier grand sacrifice : Belleau Wood.

Non, je n’ai pas envie de rire. Je songe à un poilu rencontré dans la gare de Troyes, le 15 juillet 1918, sous la pourpre du soleil couchant. Il en venait, du champ de bataille, et, d’une langue un peu alourdie par les rafraîchissements de la route, il me disait, cet inconnu : « Ah ! oui, monsieur, on les aura. Ça chauffe dur. Et puis, il y a les Américains. Ah ! c’est qu’ils y vont de bon cœur, ces gars-là. Y a pas à dire, ils y vont de bon cœur. »

De quel cœur y sont-elles allées, ces femmes, jeunes et vieilles, les unes ridiculement vêtues de satin blanc ; les autres, plus risibles encore dans leur costume de girl scouts, ou sous l’uniforme pseudo-militaire ? Ah ! oui, encore de quoi tenter le pinceau des humoristes. Mais que de fois, sur ces corsages, le petit ruban tricolore accroche notre médaille des épidémies, sans parler de quelques rubans rouges. Et je sais plus d’une famille de paysans, en Champagne ou ailleurs, que ces petites automobilistes américaines ont arrachée à la mort. Saluons ; ce n’est pas l’heure de rire. Nos paysans ne riraient pas.

La plupart de ces groupes qui défilent, ce sont les sections de l’American Legion. Le même jour, c’est la même chose dans toutes les villes, d’ici au Pacifique, du Golfe aux Grands Lacs. Il faut voir cela pour avoir une idée de la force que représente, dans l’opinion américaine, cette puissante association, partout présente, active partout. Et c’est une joie de penser que cette force travaille à rendre indéfectible l’amitié franco-américaine. Quel appui en ce formidable New-York où tant de forces nous sont peu favorables ! N’oublions jamais, quand nous parlons de l’Amérique, de tenir compte de l’American Legion. Moralement, politiquement, c’est une puissance.

C’est à son amicale intervention, disons mieux : à ses formelles exigences que les délégations alliées doivent de pouvoir défiler en ce cortège américain, avec leurs drapeaux respectueusement applaudis par la foule. Les nôtres sont là : quelques uniformes bleus, puis le bataillon de nos mobilisés, brassard à la manche.

J’entends la Marseillaise, suivie de l’hymne américain. Une partie de la foule s’est massée au pied de la statue de Jeanne Darc. Car Joan of Arc a ici sa statue, et elle entre dans la légende américaine, comme une sorte de tante lointaine de La Fayette et de Rochambeau. Une voix de femme, en français, rappelle qu’en ce jour aussi Jeanne fut brûlée à Rouen. Beaucoup ne comprennent pas, mais disent, en anglais : « Je suis venu pour suivre les Français. » I wanted to follow the Frenchmen. La dame, qui vient de déposer aux pieds de Jeanne une gerbe de lis, porte à la main la croix de bois noir et, sur ses cheveux blancs, très brave, le bonnet phrygien, oui, le bonnet rouge à la large cocarde. Ses compagnes l’ont aussi, ou la coiffe lorraine, ou les tresses d’Alsace. Autour d’elles, j’entends parler le français, et même ce dialecte, conservateur de la nationalité, que les oreilles mal averties prennent pour de l’allemand. Encore une force à ne pas négliger, les Alsaciens d’Amérique.

Et voilà que, du monument de Jeanne, sous le drapeau du « bataillon La Fayette », partent quelques « vétérans » de chez nous, de bons vieux qui traînent la jambe, mais qui se redressent sous leur vieil uniforme : l’uniforme d’autrefois de nos « petits vitriers »…

Ainsi se forge l’âme d’une nation. Quelle chance pour nous ― saurons-nous en profiter ? — que les souvenirs qui entrent dans l’histoire américaine soient si souvent des souvenirs français, de Saratoga et de Yorktown au Bois-Belleau ! Ne gâchons pas cette chance.

Voilà ce que fut, chez cette nation qui n’est pas militariste, mais qui n’a pas peur de ses gloires, la commémoration des morts, Decoration Day.

Et je n’ai pas trouvé cela si ridicule.

FIN
  1. Je ne dis pas qu’elle soit unanime ni que, depuis février, l’idée d’une annulation ou d’une atténuation de la dette française n’ait fait quelques progrès. Certains banquiers l’ont préconisée, pour des raisons économiques. Deux grands avocats, M. R. C. Leffingwell déjà dans la Yale Review d’octobre 1922, M. W. D. Guthrie dnas une adresse au barreau de Delaware le 22 juin 1923, soutiennent cette thèse pour des raisons morales et juridiques. Mais elle n’a certainement pour elle, à l’heure présente, qu’une minorité. Et le règlement de la dette anglaise lui enlève une part de sa force.
  2. Depuis, nos services d’information ont été organisés à New-York sur un plan nouveau. Nous n’entrerons point, en ce volume, dans le détail de cette organisation.
  3. Sur le terrain universitaire, l’université Harvard, dont la décision était attendue avec impatience par les autres universités américaines, a pris parti, après une année d’études. À la suite d’un remarquable rapport du professeur Grandgent, elle a déclaré solennellement qu’il serait contraire à toutes ses traditions d’introduire une limitation fondée sur des distinctions de race, de religion ou de couleur, les seules distinctions devant être d’ordre scientifique et intellectuel. On a cependant donné au sentiment public cette satisfaction : nul ne pourra être contraint de coucher dans un dormitory où logent des étudiants d’une autre couleur. Théoriquement cette règle semble établir l’égalité entre blancs et noirs…
  4. Parfois en lui reprochant de s’arrêter à mi-chemin.
  5. Nous avons déjà parlé de la courageuse campagne entreprise en mai par le président de Harvard, M. Lawrence Lowell, pour rappeler au président Harding son adhésion antérieure, avec les fameuses réserves, à la ligue des Nations. Le président Coolidge, homme de la Nouvelle-Angleterre, ancien gouverneur du Massachusetts, ira-t-il plus loin que son prédécesseur ?
  6. La night letter, télégramme envoyé le soir pour le matin, ne coûte pour cinquante mots que le prix d’un télégramme ordinaire de dix mots.
  7. Cette société a été fondée par des « libéraux », assez disposés à dénoncer « l’impérialisme français ». Mais il est arrivé, dans bien des centres, que les groupes se sont chaleureusement prononcés (à Cincinnati comme à Boston) en faveur de notre politique.
  8. J’ai vu, dans ces difficiles fonctions, le vénérable président honoraire de Harvard, le docteur Charles Eliot, entré dans sa quatre-vingt-dixième année. Sa verdeur, sa robustesse physique, sa présence d’esprit, sa haute impartialité, sa courtoisie souveraine résument ce qu’il y a de plus noble dans l’âme de la Nouvelle-Angleterre.