L’Amphisbène/Première partie

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Société du Mercure de France (p. 7-130).

PREMIÈRE PARTIE



C’est après-demain le 1er janvier, et j’ai eu hier trente-trois ans.

J’aurais laissé passer inaperçu ce double événement sans la visite que m’a faite, ce matin, mon ami Pompeo Neroli, natif de Sienne et relieur de son état. Oui, sans la venue inopinée de Pompeo Neroli, j’oubliais que l’année nouvelle est sur le point de commencer et que, pour la trente-quatrième fois, je vais assister à son cours, à moins que le ciel ne m’interrompe en cette occupation, ce qui, en somme, me serait assez indifférent, bien que j’aime la vie, à ma façon. D’ailleurs, ma disparition hors de ce monde n’y causerait pas de grands regrets. Sauf ma mère, je n’ai guère de parents et que peu d’amis, en y comprenant l’honnête Pompeo Neroli.

Ma mère ni moi ne sommes très attentifs aux anniversaires et nous ne recourons guère à ces prétextes. La tendre union de nos cœurs n’en a pas besoin, aussi le 1er janvier n’est pas pour nous une date particulièrement remarquable. Elle ne motive entre nous aucune manifestation exceptionnelle. Il s’ensuit donc que le recommencement de l’année ne me préoccupe pas extrêmement et que je laisse volontiers au hasard le soin de m’apprendre que le moment fatidique approche où les gens éprouvent le besoin de se congratuler de leur durée et d’échanger des vœux et des offrandes. Le plus souvent, une certaine animation des rues, la parure des magasins, l’affairement des passants suffisent à m’annoncer que le temps est venu où je dois me munir des objets et des paroles d’usage. À défaut de ces indications, les soins plus empressés de mon valet de chambre ou le sourire plus affectueux de mon concierge me rendent le service de ne pas me laisser trop ignorer ce qu’ils attendent de moi. Alors, j’obéis docilement à leur injonction et je me prépare à me soumettre sans résistance à l’annuelle cérémonie. Une dizaine de petits paquets, un dialogue avec le confiseur, quelques cartes me mettent en règle avec les exigences de la politesse et de l’amitié.

Cependant, il y a des années — et celle d’après-demain en est une — où je risquerais fort de demeurer insensible aux suggestions habituelles et où je manquerais aisément aux bienséances les plus élémentaires. Sans une intervention plus explicite du hasard, je serais fort capable d’oublier tous mes devoirs, et je le regretterais, car je ne me sens aucun droit de m’en affranchir. Je ne suis qu’un monsieur quelconque et qui doit, par conséquent, se conformer à la discipline commune, tout en remerciant les Dieux de ne pas la lui avoir rendue trop pesante. Oui, ne suis-je pas tout simplement un brave garçon comme tant d’autres et même presque un vieux garçon, puisque je viens d’avoir trente-trois ans ? D’ailleurs, je ne me plains pas de cette situation. Si elle m’astreint à quelques corvées, il en est qu’elle m’épargne, et si elle implique certaines visites à rendre, elle m’évite du moins d’en recevoir. Le premier de l’an se passe tranquillement dans mon modeste logis de la rue de la Baume. La sonnette, ce jour-là, n’y retentit pas au poing naïvement ganté des petits neveux ou des jeunes cousins, venus m’apporter leurs vœux indifférents ou leurs remerciements hypocrites pour une santé dont ils s’inquiètent fort peu ou pour un cadeau qui n’est point à leur goût.

Et, pourtant, ne disons pas trop de mal des visites ! Sans Pompeo Neroli, les bibelots obligatoires seraient demeurés à la devanture du marchand et les bonbons réglementaires seraient restés dans l’officine du confiseur. Les cartes n’auraient pas pris leur vol hors du portefeuille, et leurs destinataires n’auraient pas le plaisir d’y lire, une fois de plus, sur un bristol corné, le nom de Julien Delbray. Et, de cet oubli, Julien Delbray n’aurait nulle excuse valable, aucune occupation sérieuse ne le soustrayant à l’obligation d’une coutume séculaire. Comme il ne remplit aucune fonction et n’exerce aucun métier, il n’a pas la ressource d’invoquer quelque affaire absorbante ou quelque travail urgent. Bien plus, Julien Delbray, en ce moment, n’ayant pas de maîtresse, il ne pourrait trouver à sa faute le prétexte toujours honorable de l’ignorance où nous tient l’amour de tout ce qui n’est pas lui-même. Donc, Julien Delbray aurait été seul responsable d’un pareil manquement aux lois amicales et sociales, et, le pire, c’est qu’il n’en eût pu avouer la véritable cause. Comment, en effet, lorsque l’on n’a plus vingt ans, convenir que l’on souffre du vide de son cœur, de solitude, d’ennui ?

C’est pourtant dans une de ces méditations moroses, auxquelles je me laisse aller trop souvent depuis quelques mois, que m’a surpris, ce matin, mon valet de chambre Marcellin. Marcellin est un serviteur intelligent. Il a tous les défauts de sa condition, mais il a une qualité rare et qui le rend précieux. Il excelle à décourager les importuns. Il comprend fort bien que, pour ne rien faire, on ait besoin de tranquillité. Il se rend compte qu’il n’est amusant de fureter dans une bibliothèque, de feuilleter un livre, de regarder des gravures, de déplacer et d’assortir des bibelots que si l’on est sûr de n’être pas dérangé ; il sait que, pour fumer avec agrément un paquet de cigarettes, il faut un loisir assuré ; aussi, quand il me voit livré à quelqu’une de ces occupations, ou même lorsqu’il constate que je me borne à rester étendu sur mon divan, en faisant passer devant mes yeux les images de ma rêverie, il est plein de respect pour ma paresse et ne souffrirait pour rien au monde qu’on la troublât.

Par contre, Marcellin déteste le spectacle démoralisant de la mélancolie, des sombres pensées et des regrets inutiles. À ces moroses chimères, il est impitoyable et il leur cherche obstinément une diversion. Il ne tolère pas que l’on s’y abandonne, et il emploie tous les moyens de les disperser. À ces fins, il est d’une ingéniosité et d’une astuce admirables. La diversité des ruses qu’il invente est incroyable. Il mêle les plus sournoises aux plus naïves. Ses expédients vont du bavardage le plus intarissable aux nettoyages les plus bruyants. Lui qui, d’ordinaire, est silencieux, jacasse alors sans mesure et sans répit. Il claque les portes, ouvre les fenêtres, remue les meubles, vient demander des ordres inutiles et rapporter des réponses à des questions imaginaires. Une fois, même, que la tristesse où il me voyait lui était trop insupportable, il est allé jusqu’à me casser un vase de Chine. Et ce n’est pas tout encore. Marcellin, dans sa serviable haine contre la mélancolie, se porterait aux dernières extrémités. Il en arrive ainsi à oublier ses principes les plus sacrés. Il n’hésite pas à introduire auprès de moi les raseurs les plus avérés et les quémandeurs les plus éhontés. Ma colère lui semble un dérivatif. Il est sans pitié pour mes humeurs noires.

Mais, cette fois, je n’ai pas eu à me plaindre de lui. Il est parvenu à me distraire sans m’horripiler. J’avais eu cependant quelque méfiance en le voyant, ce matin, ouvrir la porte de ma bibliothèque d’un air patelin et satisfait. Heureusement, je me trompais dans mes prévisions. Marcellin venait seulement m’annoncer que M. Pompeo Neroli souhaitait de moi un moment d’entretien, et cette nouvelle me fut plutôt agréable. J’ai de la sympathie pour ce brave petit Siennois. Il est toujours accompagné dans mon souvenir des belles images que j’ai conservées de sa ville guerrière et féodale, de sa ville aux durs palais et aux fraîches fontaines, où j’ai été jadis presque heureux.

Et Pompeo Neroli bénéficie de ces circonstances déjà lointaines. C’est à elles qu’il dut les petits services que j’eus plaisir à lui rendre, quand il vint chercher du travail à Paris. D’ailleurs, Pompeo Neroli mérite l’intérêt qu’il m’inspire. Il est habile dans son métier et ne manque pas d’un certain goût. Certes, je n’aurais peut-être pas toute confiance en lui pour ce que l’on appelle maintenant des « reliures d’art », mais il excelle à vêtir un volume d’un bon parchemin souple ou à le couvrir de ces papiers, aux couleurs vives et aux dessins amusants, qui font de gentilles robes aux ouvrages que l’on veut habiller à peu de frais. Ces reliures sans prétention, Pompeo Neroli les réussit fort bien ; aussi me fut-il facile de lui procurer quelques clients, de telle sorte que le brave garçon me considère un peu comme son patron et son protecteur. Ce sentiment, du reste, ne va pas, de sa part, sans quelque familiarité, si bien que Neroli n’hésite guère, lorsque le travail lui manque, à venir me demander si je n’en ai pas à lui donner, ce qui ne l’empêche pas de l’abandonner avec un aimable sans-gêne pour satisfaire à des tâches nouvelles et plus urgentes.

Tel est Pompeo Neroli, et il le faut prendre comme il est. Sans doute, il venait aujourd’hui chez moi pour chercher de l’ouvrage, et, quand Marcellin m’annonça qu’il désirait me parler, je tournai machinalement les yeux vers le rayon des livres brochés pour y chercher ceux que je pourrais bien lui confier. Pompeo Neroli a ses privilèges et j’ai un faible pour mon Siennois !

Je me trompais. Neroli ne venait pas solliciter une commande. Du reste, il n’était pas en costume de travail et il était vêtu avec plus de soin qu’à l’ordinaire. Décidément, depuis un peu plus d’un an que Neroli a quitté Sienne, il s’est parisianisé. Il ne garde plus guère d’italien que ses beaux yeux noirs et caressants dans une figure intelligente et contractée. Sans la cravate cocasse et multicolore qui serre le col de sa chemise et qui me rappelle celles que l’on peut admirer aux devantures milanaises, florentines ou vénitiennes, Neroli n’aurait presque plus rien de transalpin. Car Pompeo Neroli parle fort bien le français. On dirait qu’il l’a appris en quelque sorte par contagion, et que le contenu des livres qu’il relie s’est communiqué à sa cervelle. Les mots français s’y sont logés comme des abeilles dans une ruche.

Aussi fut-ce en excellents termes que Neroli, une fois introduit par Marcellin dans ma bibliothèque, m’exposa le but de sa visite. Neroli prenait prétexte de la fin de l’année pour venir m’exprimer sa reconnaissance et m’adresser ses vœux et ses remerciements. Grâce aux clients que je lui avais procurés, ses affaires prospéraient. Les premières difficultés vaincues, il gagnait maintenant honnêtement sa vie, et il tenait à m’en dire toute sa gratitude, en y joignant ses souhaits de bonheur et de santé. Tout en parlant ainsi, Pompeo Neroli dénouait la ficelle d’un assez gros paquet. Y parvenant difficilement, il la coupa avec ses dents de jeune loup, puis il débarrassa l’objet des papiers qui l’enveloppaient. Je le regardais faire avec intérêt, car je comprenais que Neroli allait joindre à ses paroles un petit présent d’amitié, et j’avoue que cette attention me touchait. Mais le cadeau de Neroli était de conséquence, et je le vis me tendre, d’un geste gracieux, un fort volume relié en parchemin.

À cette vue, je m’exclamai avec une surprise à demi feinte : « Comment, Neroli, c’est pour moi, ce beau volume ? Ah ! ça, c’est gentil ! » Neroli s’était mis à rire. « Permettez-moi, monsieur Delbray, de vous offrir ce modeste souvenir. J’ai bien pensé à relier pour vous quelque exemplaire de Dante ou de Pétrarque, mais je me suis dit : « M. Delbray aime trop à lire pour ne pas aimer aussi à écrire. » Alors, j’ai trouvé mieux de n’enfermer sous couverture que des feuilles blanches. Comme cela, vous mettrez dessus ce que vous voudrez, j’espère beaucoup de bonheur et de plaisir. »

J’ai secoué vigoureusement la main de Pompeo Neroli et nous avons causé quelque temps très amicalement, après quoi Neroli a pris congé. Grâce à lui, je savais que l’année nouvelle commençait le surlendemain et que je venais, la veille, d’avoir trente-trois ans. Je demeurais, en outre, possesseur d’un cahier de beau papier blanc, relié en parchemin, fermé par des cordonnets de soie, et dont les plats portaient, gravés en noir sur la peau fauve, l’un, la Louve qui sert d’emblème à la ville de Sienne, l’autre, un bizarre serpent à deux têtes, ailé, d’un fort bon aspect ornemental, et que l’ingénieux Neroli avait dû emprunter à quelque antique figure de bestiaire.

Eh bien ! chose singulière, il me semble que ce cahier blanc ne sera peut-être pas pour moi un de ces objets inutiles que l’on relègue dans un coin et auquel on ne touche plus jamais. Je lui trouve, au contraire, je ne sais quoi d’opportun. Il y a, en effet, dans la vie, des moments de solitude et de réflexion où l’on a besoin de voir clair dans ses pensées et d’occuper ses incertitudes. Pourquoi le cahier de Neroli ne me rendrait-il pas le service de m’aider à surmonter cette période de trouble, d’ennui, d’oisiveté sentimentale, de dépression morale dont je souffre actuellement ? Certes, je ne veux pas dire que les trois cents pages de Neroli vont faire de moi un écrivain et un auteur ! Non, je n’ai pas l’intention de presser la tétine de la louve littéraire. Elle dévore les imprudents. Je n’ai non plus aucune envie de me laisser emporter par le vol du serpent ailé et bicéphale qui orne la reliure de mon Siennois et qui peut, à la rigueur, symboliser la poésie. J’aime trop les livres pour ne pas me sentir incapable d’en faire un. Et cependant, il y a, dans le fait d’écrire, une satisfaction et un soulagement que je ne nie pas et que j’ai éprouvés comme d’autres. Quelquefois déjà, j’ai confié ma pensée au papier ; j’ai tenté de la formuler avec des mots. Si je fouillais dans mes tiroirs, j’y découvrirais bien quelques anciens griffonnages, dont les feuillets jaunis attesteraient la date déjà lointaine. Pourquoi n’essayerais-je pas de reprendre cette habitude ? Le gros cahier de Neroli m’y invitait… J’ai obéi…


3 janvier 19… — Depuis trois jours, j’ai employé la plus grande partie de mes journées à des courses indispensables. Me voici donc en règle avec autrui. Par un hasard dont je ne me plains pas, je n’ai rencontré aucune des personnes chez qui je me suis présenté. Cependant, j’eusse aimé à serrer la main de Jacques de Bergy. L’absurde mélancolie, à laquelle je m’abandonne depuis deux mois, m’a fait négliger cet ami, qui est un ami charmant. Aussi, ai-je ressenti une déception, quand le domestique m’a dit que M. de Bergy était absent ; mais, au bout d’un instant, cette déception s’est changée en plaisir. Jacques de Bergy ne quitte son atelier et ne s’éloigne de Paris que lorsqu’il a ce qu’on appelle « une nouvelle passion ». Car, dès que Jacques change de maîtresse, son premier soin est de mettre la clef sous la porte et d’aller se terrer quelque part, pour un temps plus ou moins long, avec l’idole du moment. C’est dire que Jacques de Bergy ne choisit guère ses maîtresses que dans un monde où les femmes jouissent d’une entière liberté et peuvent suivre sans contrainte leurs caprices les plus soudains. En effet, je n’ai jamais connu à Jacques de liaisons mondaines. Il n’aime que ce qu’il nomme : les « indépendantes ». C’est, chez lui, plus qu’un goût, c’est un principe, et il le justifie par des considérations qui n’ont rien de déraisonnable.

L’amour, selon Jacques de Bergy, est une occupation qui exige, de ceux qui s’y livrent, tout leur temps et toute leur attention. Il demande autant de continuité que de liberté. Pour aimer agréablement, il ne faut avoir rien à faire d’autre, qu’on ne soit ni attaché à des convenances, ni soumis à des devoirs. Il faut pouvoir se donner à l’amour entièrement. Ce n’est qu’à cette condition que l’on y trouve un plaisir véritable et complet.

L’amour a besoin de ses aises. Tout ce qui l’entrave, l’interrompt, le rend furtif et intermittent, est contraire à sa vraie nature. L’amour est égoïste. Il ne souffre aucune circonstance qui le contrarie. Cette conviction, bien arrêtée chez Jacques de Bergy, l’éloigne de toutes les femmes à qui leur genre d’existence ne permet pas d’aimer à leur guise et qui subordonnent leur passion à des considérations étrangères. Quelque adroites qu’elles puissent être à éluder les entraves familiales ou mondaines, Bergy ne les admet pas à lui prouver leur habileté. Il écarte systématiquement de sa vie sentimentale ou sensuelle toutes celles qui ne sont pas en situation de satisfaire ce qu’il attend d’elles. Il s’adresse ailleurs, et s’en vante. Jamais je ne l’ai vu faire la cour à une femme mariée. Bergy n’a aucun goût pour désunir les ménages, ni même pour profiter de leur désunion, et il lui est arrivé de se dérober aux avances les plus marquées. Il dit volontiers qu’il n’a que faire d’une maîtresse obligée de combiner son existence en partie double, quand il y a tant d’aimables filles, libres de leur temps et de leurs actes, et qui ne demandent pas mieux que de se conformer à des habitudes auxquelles il entend bien ne pas renoncer.

D’ailleurs, par le métier qu’il exerce et par le genre de vie qu’il mène, Jacques de Bergy est fort bien placé pour ne point manquer d’occasions à mettre en pratique ses théories. Sculpteur de talent et noctambule convaincu, il fréquente le milieu le plus propice à ses aspirations. Bohème élégant et viveur aimable, il a un pied dans le monde des arts, un autre dans celui de la galanterie. Dans tous deux, il rencontre en abondance ces indépendantes qu’il prise tant et qui lui paraissent réaliser la perfection dans l’amour. Elles ne demandent pas mieux que d’accueillir un garçon gai et vigoureux qui, sans être riche, peut néanmoins, à l’occasion, se montrer gentiment serviable. Mais, à quelque catégorie qu’appartienne la personne sur laquelle Jacques de Bergy jette son dévolu, il procède toujours avec elle de la même façon. Après les ententes préliminaires, Jacques de Bergy, un beau jour, laisse là sa glaise et son ébauchoir et disparaît de Paris pour un temps plus ou moins long, en emmenant sa nouvelle conquête. Généralement, cette fugue ne dure guère plus d’un mois ou six semaines, pendant lesquels personne n’entend plus parler de lui ; après quoi, on le rencontre, un soir, au théâtre ou au cabaret, vous vantant les agréments de la forêt de Fontainebleau, des petits ports normands ou bretons, ou de quelque point particulièrement pittoresque de la Côte d’Azur. Quant à la compagne du voyage, il n’en est pas plus question que si elle n’avait jamais existé.

Et cependant l’aimable Jacques de Bergy est loin de faire un secret de sa méthode, s’il est peu bavard au sujet de la personne qui lui a servi à l’appliquer. Bien au contraire, il discute volontiers de ces questions, quand on va le voir à son atelier de l’avenue des Ternes, où, dans la fumée des cigarettes, les petites figurines qu’il modèle avec un art charmant disent son goût voluptueux et patient de la femme. Alors, il ne vante pas seulement l’agrément de son système, il en proclame la sécurité.

À l’entendre, en effet, ce qui favorise le mieux les attachements, dangereux pour la liberté qu’un homme doit toujours tâcher de garder, ce sont les difficultés que ces attachements rencontrent, ou à leur début, ou au cours de leur durée. La contrainte et les empêchements piquent au jeu notre vanité. Il en résulte que nous risquons de nous prendre de passion pour les objets de notre fantaisie et que nous leur demeurons liés, même quand cette passion est fort décrue et que nous en devrions convenir. Il arrive ainsi que nous nous obstinons sur un malentendu qui a souvent beaucoup de peine à se dissiper et dont nous souffrons, sans nous en rendre compte exactement.

C’est à ces inconvénients que remédie, selon Jacques de Bergy, la possession rapide, complète, libre à toute heure et à tout moment, de la personne que nous désirons. Grâce à ce procédé, rien ne vient fausser la notion de sa valeur amoureuse. Tout en l’appréciant à son prix, nous n’y apportons point de surenchère. Nous évitons la duperie fâcheuse à laquelle sont trop enclins les amants et qui les amène à une mutuelle équivoque, souvent prolongée en pénibles débats, aucun des deux ne voulant convenir de son erreur. Donc, en abordant l’amour avec netteté et en le traitant avec réalisme, il y a chance de s’épargner bien des ennuis, sans compter qu’une saine appréciation de l’amour n’empêche nullement de jouir de ce qu’il a d’agréable ou d’intense, et d’autant, ajoute Jacques de Bergy, que cet agrément et cette intensité ne sont pas faits pour durer. Laissé à ses vraies ressources, dépouillé de ses vains mirages, il s’épuise assez vite.

Une femme n’est pas matière à sensations infinies. Et il y a, entre toutes les femmes, de telles ressemblances amoureuses que l’on a assez vite goûté les particularités que chacune d’elles nous peut offrir. De plus, l’amour ne saurait être un état continu. Ce n’est dans notre vie qu’une série de crises momentanées auxquelles il convient de ne donner dans notre existence que la place qu’elles méritent…

Ces propos de Jacques de Bergy me revenaient à l’esprit en sortant de chez lui. Ce sont peut-être des paradoxes, mais jusqu’à présent Bergy y a conformé sa conduite scrupuleusement, si scrupuleusement même qu’il est parti, il y a quelques jours, pour une de ses fugues coutumières. Certes, je suis assez son ami pour lui souhaiter, dans ce déplacement galant, tout le plaisir possible, et cependant, je l’avoue, j’ai été contrarié de trouver sa porte close. J’aurais aimé à passer aujourd’hui une heure ou deux dans son atelier. Ce n’est pas pourtant que Bergy soit toujours un causeur disposé au bavardage. Souvent il est taciturne et distrait, mais ses silences mêmes ont leur charme. Je sais, d’ailleurs, qu’ils ne marquent point qu’on l’importune. Il me l’a dit plus d’une fois. Ma présence ne trouble ni son travail, ni sa rêverie. Nous demeurons, l’un en face de l’autre, à fumer ; lui, accroupi sur son divan ; moi, allongé dans un fauteuil à bascule. Quand il travaille, ma venue ne l’interrompt pas, car il sait que j’aime à le voir travailler. Tantôt, il couvre d’esquisses de grandes feuilles de papier gris, tantôt il modèle, dans la glaise ou la cire, quelque figurine. Je le regarde faire et je me tais. La blancheur de l’atelier, aux murs passés à la chaux, sa large baie vitrée, à travers laquelle se répand la lumière, me procurent une impression de repos que je ne trouve pas chez moi dans mon logis trop plein de mes pensées ordinaires. L’atelier de Jacques de Bergy est un lieu calme, retiré, où il me semble que je m’oublie un peu moi-même. Et puis, il a encore pour moi un autre attrait. N’est-ce pas là que sont nées, sous les doigts habiles du charmant modeleur qu’est Bergy, les innombrables petites figurines nues ou drapées, élégantes ou malicieuses, naïves ou mystérieuses, où il renouvelle l’art des anciens Coroplastes, ces statuettes exquises, ces délicats bas-reliefs d’un art si gracieux, si personnel ? Certes, beaucoup ont quitté l’atelier natal, mais il y en a toujours là quelques-unes qui attendent, sous le linge humide qui les recouvre, la dernière retouche qui leur donnera la perfection définitive et parachèvera la vie secrète qui les anime.

Eh bien, oui, aujourd’hui, j’aurais voulu soulever le voile de ces petites inconnues et, de l’une d’entre elles, faire la compagne de ma rêverie. Dévêtue, j’aurais admiré son corps fragile et souple. Puis, je l’aurais, à ma guise, habillée. J’aurais enroulé à ses hanches et à sa poitrine d’onduleuses étoffes, disposées en plis harmonieux. J’eusse, à son cou et à ses bras, passé des colliers et des bracelets et coiffé sa petite tête avec tous les artifices auxquels s’adapte une chevelure. Douce et savante, elle se fût prêtée à tous les jeux de ma fantaisie. J’aurais caressé ses épaules, touché son pied délicat, sa gorge ferme. J’aurais partagé son rire. Et puis elle m’eût confié ses pensées et raconté son histoire, ou bien j’eusse imaginé sa vie à mon gré. Quel plaisir de lui attribuer des sentiments, de lui inventer des passions, des regrets, des chagrins et des joies, tout en nous promenant dans quelque campagne solitaire, d’un caractère plutôt attique, parmi le frisson des peupliers et le murmure des platanes ! Nous aurions connu l’heure par l’ombre tournante des cyprès. Nous nous serions assis sur des tombeaux et nous aurions bu à des fontaines. Les cailloux de marbre auraient roulé sous les semelles de cuir de ses sandales. Nos pas eussent marqué sur le sable des plages leurs empreintes alternativement égales. Nous nous serions arrêtés pour voir le coucher du soleil et nous serions rentrés à la ville, au moment où s’allument les premières étoiles. Doucement, elle aurait ouvert la porte de sa maison, et nous nous y serions assis côte à côte, puis elle m’aurait montré ses bagues, ses peignes, ses miroirs et j’aurais essayé d’y lire sa destinée…

Mais, hélas ! la porte de l’atelier de mon ami Jacques de Bergy était close, et aucune des petites figurines d’argile qui y vivent en leur gracieuse beauté n’est venue m’ouvrir. Aucune ne s’est glissée au dehors pour m’accompagner. Il faisait d’ailleurs bien froid pour qu’elles s’aventurassent par les rues, et je suis rentré seul chez moi, où j’écris ceci, tandis que le vent d’hiver siffle, intermittent et narquois, comme s’il voulait railler ma rêverie.

5 janvier. — Il faisait, ce matin, un admirable temps d’hiver. À mon réveil, le ciel était si pur, si bleu, l’air si transparent, la lumière si neuve, le soleil si jeune, qu’instinctivement j’ai ouvert ma fenêtre. Soudain, la vivacité du froid m’a repoussé. Le froid, même le plus beau, a quelque chose d’hostile. Il écarte de lui, tandis que la chaleur nous attire à elle. La chaleur s’unit à nous en un contact intime ; le froid ne fait que nous environner. La plus radieuse journée d’hiver conserve je ne sais quoi de distant, de lointain. Plus tard, elle vit dans notre souvenir, sous une sorte d’émail translucide. Le plus clair visage de l’hiver est toujours aveugle et muet ; il nous regarde sans nous voir et ne nous parle pas, et cependant son aspect communique une sorte d’allégresse.

Cette allégresse s’est traduite en moi par un besoin de mouvement. Pour rien au monde, je ne fusse resté à la maison, même si quelque occupation importante m’y eût retenu. En des jours comme aujourd’hui, j’éprouve un brusque désir d’activité physique. Si, au lieu d’être un citadin, j’étais un campagnard, il me semble que je ferais seller un cheval et que je partirais au galop pour respirer à pleine gorge l’air lumineux et glacé. Des idées d’exercices violents me traversent la cervelle. J’aimerais suivre quelque chasse hurlante et brutale, ou bien, sur un vaste étang glacé, décrire de rapides circuits de patineur. Mais, hélas ! depuis mes modestes exploits de collégien au manège, je n’ai ni tenu la bride, ni chaussé l’étrier, et je serais fort embarrassé si je me trouvais sur le dos d’un cheval. De même, je ferais piteuse figure sur la glace d’une pièce d’eau et je risquerais fort d’y donner le spectacle de quelque belle culbute. Mes patins sont accrochés dans le passé à côté de ma cravache de cavalier, et il est plus prudent de laisser en paix cette panoplie et de me contenter d’une longue promenade à pied par les rues.

C’est à ce parti que je me suis arrêté. J’ai annoncé à Marcellin que je ne déjeunerais pas et qu’il pouvait disposer de son après-midi. Il a accueilli cette nouvelle avec une satisfaction respectueuse. Depuis quelques mois, Marcellin me trouve, pour son goût, trop casanier. Sa liberté se ressent de ces habitudes, non pas que Marcellin fasse grand usage de cette liberté, car, quand je m’absente, il reste le plus souvent à la maison, mais l’idée que je n’y suis pas lui est agréable. Il ne dépend plus de mon coup de sonnette. Il est tranquille. À quoi s’occupe sa tranquillité ? Je l’ignore. Sans doute, Marcellin poursuit quelque humble rêve. Qui n’a les siens ?

Une fois dehors, je me suis demandé comment j’emploierais ma journée. Soudain, la pensée m’est venue d’aller la passer à Versailles. Je prendrais le train à la gare de l’Alma et je déjeunerais aux Réservoirs et, ensuite, une longue promenade dans le parc ! Ce froid clair, cet air léger et élastique seraient délicieux sur la terrasse de l’Orangerie, et le long du Grand Canal. Certes, c’est à l’automne, surtout, que j’aime Versailles, lorsque novembre dore les feuillages et noue sur les bassins de flottantes guirlandes. Comme l’on y respire cette odeur de terre humide, d’eaux immobiles, de feuilles mortes, d’une si puissante mélancolie, lorsque le pas que l’on entend derrière les charmilles semble le pas même du Souvenir et de la Destinée ! Mais, en hiver aussi, Versailles a sa beauté. Ses jardins dépouillés ont je ne sais quoi de systématique. On en découvre les raisons d’être architecturales. La sombre rigidité des futaies fait mieux ressortir leur grandeur ordonnée. Dans le froid, les bronzes semblent contracter leur emphase décorative ; les marbres, frileux, prennent des formes plus nettes et plus précises. Si le murmure des pas sur les feuilles mortes est une enivrante musique de mélancolie, le heurt des talons sur le sol durci sonne aussi de fiers échos. Et puis, rien ne vaut peut-être la solitude hivernale du parc, quand les derniers rayons du soleil caressent les statues refroidies. Et le Palais, comme il devient léger en sa pierre frigide et comme cassante ! Les grandes vitres des fenêtres émettent de la lumière gelée.

Je songeais donc à aller renouveler mes images du Versailles d’hiver, et c’est dans cette pensée que je descendais l’avenue d’Antin. Au rond-point, je me suis arrêté un moment. Les quatre bassins étaient couverts de glace. Soudain, cette vue m’a rappelé une certaine promenade à Versailles, un beau jour de janvier, comme celui-ci. Le froid était extrêmement vif, cette année-là, et, comme il durait depuis plus d’une semaine, le Grand Canal était pris. Je me souvenais que je m’en étais aperçu, encore dans le train, et je revoyais les deux jeunes filles qui étaient montées dans le compartiment où je venais de m’installer. Elles étaient charmantes. Dix-huit ou vingt ans, et coquettement habillées. De gentilles toques de fourrures les coiffaient. Elles portaient aux bras des patins d’acier qui figuraient le double croissant de ces jeunes Dianes parisiennes. Elles allaient à Versailles pour patiner. Elles parlaient entre elles du plaisir qu’elles se promettaient, des amis qu’elles devaient retrouver. Elles citaient des noms. Leur mère, une vieille dame à cheveux de neige, souriait, tandis que, de temps en temps, sur le tapis du wagon, frémissaient leurs petits pieds impatients. Parfois, les patins qu’elles balançaient tintaient avec un bruit clair, argentin, aigu, avec un bruit de jeunesse et de gaieté. J’aurais voulu les suivre sur la glace argentée, comme elles y glisser dans l’air vif. Et je me disais tout bas : « À laquelle des deux m’attacherais-je ? L’aînée est la plus jolie, mais la plus jeune a bien de la grâce. » Et j’étais hésitant et incertain, quand le train s’arrêta en gare. Les deux voyageuses avaient prestement sauté sur le quai. Trois jeunes gens les attendaient. Il y eut des poignées de mains, des rires rapides et frais. Les patins tintèrent de nouveau et la bande joyeuse disparut.

Que Versailles était beau, ce jour-là, et, pourtant, il n’avait pas sa grande solitude mélancolique ! Le patinage y avait attiré trop de monde. Versailles n’était pas le lieu noblement désert qu’il est habituellement. Trop de promeneurs dans les allées, trop de curieux au bord du Grand Canal. Les bons Versaillais s’étaient réunis en foule pour admirer les ébats des patineurs qui évoluaient en nombre sur la vaste étendue miroitante. Ils n’y faisaient, pourtant, guère bon effet. On aurait dit un essaim de mouches noires, sans ailes. Il aurait fallu là des costumes éclatants et bigarrés. Nos sombres vêtements modernes manquent trop de pittoresque et de couleur. Leur triste uniformité était encore plus sensible dans ce beau décor opulent et calme. Et puis, parmi tous ces patineurs, si quelques-uns montraient de l’élégance et de la virtuosité, beaucoup n’étaient que des apprentis et des lourdauds. Leur inexpérience et leur gaucherie provoquaient l’hilarité des spectateurs, qui s’amusaient de leurs chutes grotesques et de leurs attitudes maladroites. Cette vue me donna quelque mauvaise humeur. En vain je cherchai mes jeunes filles et leurs compagnons. Ils s’étaient sans doute dispersés et s’exerçaient plus loin. Aussi eus-je bientôt assez de ce spectacle sans grand intérêt. Heureusement, il me restait la beauté de l’air et du ciel, et je me dirigeai vers des parages moins fréquentés.

Si le grand parc était trop populeux à mon gré, par contre, celui de Trianon était presque désert. Cette solitude se sentait dès l’abord, et j’en eus l’impression, à peine franchie la porte qui donne accès dans les jardins. Ils étaient, ce jour-là, étonnamment silencieux. Ils environnaient de leur vide le palais muet. L’hiver y avait je ne sais quoi de définitif. Les arbres semblaient nus à jamais, les bassins gelés pour toujours. Pas un promeneur, pas un gardien. J’étais le seul passant qui se fût hasardé jusque-là. Seul, un vieux chien rôdait mélancoliquement. À ma vue, il prit peur et s’enfuit. Trianon était vraiment à moi. Personne n’apparaissait au bout des allées droites. Déjà le soleil déclinait. Le froid devenait plus solide. L’air était comme gelé autour des choses.

Ce fut au moment où la vieille horloge du palais sonnait quatre heures que ma promenade me ramena sur la terrasse qui domine la croix du Grand Canal. Le soleil avait disparu. Le crépuscule venait rapidement. Sur la large étendue d’eau glacée, un dernier patineur s’obstinait. L’heure tardive semblait surexciter son ardeur. Il était, d’ailleurs, fort habile et il patinait avec une remarquable dextérité. À un moment, il se rapprocha assez pour que je reconnusse un des trois jeunes gens qui attendaient à la gare les jolies Parisiennes. Seul, maintenant, il se livrait avec frénésie à son agile passe-temps. Il s’enivrait solitairement de vitesse et de mouvement et profitait éperdument des dernières minutes de clarté. Et, toujours, il allait, vertigineux et sûr, presque indistinct dans le crépuscule, où il n’était plus qu’une ombre errante et passionnée.

Ah ! comme il était significatif et symbolique, cet inconnu ! On eût dit qu’il suivait à la piste une trace perdue et qu’il voulait à tout prix retrouver. Il semblait chercher à découvrir, sur cette glace perfide et polie, le nœud compliqué de quelque problème dont il inscrivait, en arabesques et en volutes, le mot énigmatique. Il l’encerclait de ses courbes souples. Tout à coup, il paraissait avoir trouvé et filait en ligne droite sur un point imaginé. Puis, il s’arrêtait, déçu, et repartait en grands élans désespérés. Soudain, il semblait savoir, mais sa conjecture le ramenait d’où il s’était élancé, et j’entendais, dans le silence, gémir le cri d’argent de ses patins. Et l’heure le pressait. Maintenant encore, il avait à ses talons le divin talisman, mais bientôt, quand la nuit serait tout à fait venue, il ne serait plus qu’un infirme piéton. Eurydice, Eurydice, comment aller vers vous sur l’autre bord de ce Strymon glacé !

Penché à la balustrade, j’assistais à un drame éternel et mystérieux. Cet humble patineur n’était-il pas le symbole de l’âme humaine qui se cherche éperdument dans une autre, ne figurait-il pas à mes yeux le tourment éternel de l’amour ?


6 janvier. — « Est-ce que monsieur déjeune, ce matin, à la maison ? »

Évidemment, Marcellin avait besoin de sa journée. Je n’ai pas eu le courage de le décevoir. Que m’importe ; ici ou là, je souffre de la même inquiétude et de la même mélancolie. Ma promenade d’hier, à Versailles, en fut la preuve, et je n’aurais qu’à en noter d’amères rêveries. Quand on est ainsi, à quoi bon écrire ses pensées, c’est en redoubler l’amertume. Peut-être ai-je vécu trop seul depuis quelques mois ? Aussi, à la demande de Marcellin, l’idée m’est-elle venue d’aller retrouver, au restaurant Foyot, M. Feller, qui y déjeune à peu près tous les jours depuis quarante ans. La compagnie de ce pittoresque vieillard me distrait. J’aime sa conversation malicieuse, abondante en anecdotes caustiques, son sourire sceptique, son accent tudesque. Je l’ai vivement goûté, du jour où Jacques de Bergy m’a présenté à lui. Le père de Jacques de Bergy est un des plus vieux amis de Feller, et c’est Feller qui a dressé le catalogue de sa collection de médailles grecques.

Arrivé chez Foyot, j’ai cherché en vain Feller à sa place accoutumée. Elle était occupée par une jeune femme qui découpait prestement une tranche de jambon. Évidemment, Feller ne devait pas venir aujourd’hui. Le garçon me renseigna. M. Feller était à l’enterrement du baron Dumont, de l’Académie des Inscriptions. L’absence de M. Feller ne m’étonna plus. Je le connaissais assez pour savoir que rien au monde ne lui eût fait manquer cette cérémonie. Le baron Dumont était sa bête noire, et, tout en m’asseyant à une table, je me remémorais quelques-unes des historiettes plutôt piquantes que Feller débitait volontiers sur celui qu’il appelait « le Paron ». Le « Paron », son infatuation, ses colères, ses naïvetés, étaient un sujet sur lequel Feller ne tarissait pas. Je comprenais pourquoi Feller avait rompu ses habitudes.

Elles lui composent une vie singulière et je pensais à la bizarre existence de ce vieillard sans famille, qui ne sort guère de chez lui que pour ses travaux et qui, la plupart du temps, dédaigne de les publier. Malgré cette méprisante négligence, Feller jouit, dans le monde savant, d’une considération universelle et craintive. Sa merveilleuse érudition y fait autorité. De cette autorité, Feller n’a voulu tirer ni honneurs, ni profit. Tout à sa passion exclusive, il a retranché de sa vie toute préoccupation étrangère à ses études. Elles lui procurent des satisfactions spéciales et il semble être insensible à nos joies aussi bien qu’à nos chagrins et à nos soucis. Et cependant, avant d’en arriver à ce détachement absolu, il a dû connaître nos anxiétés et nos tourments. Étrange bonhomme, a-t-il souffert, désiré, regretté, aimé, comme nous ?

Tout en réfléchissant, je regardais la jeune femme assise à la place de M. Feller. Je ne distinguais pas son visage, mais sa tournure élégante me frappa. Elle avait fini de déjeuner et, lentement, elle remettait ses gants. À un mouvement qu’elle fit, je jugeai qu’elle était sur le point de se lever. Puis elle se ravisa et but une gorgée d’eau dans le verre à demi plein posé devant elle. Je la considérai avec plus d’attention. Elle semblait hésiter. Soudain, elle se décida. Toute sa personne disait une résolution nette. De quoi s’agissait-il pour elle ? Vers quelle action importante ou futile se dirigerait-elle en quittant le restaurant ? Que se passait-il dans la vie de cette inconnue dont je n’avais même pas vu distinctement la figure sous l’épaisse voilette qui la dissimulait et sous le grand chapeau qui l’abritait ? À quels événements était-elle mêlée ? Était-elle préoccupée d’ambition, d’intérêt, d’amour ?

Que de fois n’ai-je pas cédé au plaisir d’imaginer des existences et de les mêler à la mienne ! Que de fois j’ai joué au jeu décevant et passionnant des conjectures ! Que de fois je me suis intéressé à des visages entrevus et ai-je tâché d’interpréter leurs destinées secrètes ! Souvent, même, il me semblait que ces rencontres ne devaient pas finir là et que ce n’était, entre moi et ces passantes ou ces passants, qu’un premier contact du hasard.

Et, cependant, jamais encore ces pressentiments ne se sont vérifiés. Jamais une de ces « rencontrées » n’a reparu dans ma vie. Ce qui se produit dans les romans ne m’est jamais arrivé, mais mon goût pour ces suppositions imaginatives n’en a pas diminué. Malgré tout, je reste sensible à ces appels. Et quelle ville plus propice que Paris à ce jeu ! Il n’est pas de jour où l’on ne croise dans la rue quelques-unes de ces figures captivantes. C’est même pour moi un des derniers attraits que m’offre Paris. Je n’aime ni son architecture, ni ses couleurs, mais j’y demeure toujours sensible à la multiplicité passionnante des visages, à ce flot de destinées qui y circule continuellement.

Lorsque j’eus achevé mon repas, je m’aperçus qu’il était près d’une heure et demie. La salle du restaurant était presque vide. Au lieu de demeurer là, à rêvasser, n’eût-il pas mieux valu profiter du beau soleil d’hiver ? J’ai appelé le garçon, réglé ma note et je suis sorti. Le froid vif et clair m’engageait à aller faire un tour au Luxembourg, mais, avant de gagner le jardin, je voulais rôder un instant sous les galeries de l’Odéon. En passant devant l’affiche du théâtre, j’y jetai machinalement les yeux. Le programme de la semaine n’annonçait rien de bien attrayant, mais, en matinée, on donnait aujourd’hui l’Étourdi, de Molière, et les Atrides, de Maxence de Gordes, précédés d’une conférence de Lucien Gernon.

J’ai lu les ouvrages de Gernon et j’ai souvent entendu parler de lui par Feller, qui l’admire tout en ne l’aimant guère. Comment diable Gernon avait-il accepté de devenir conférencier et par quel sortilège l’astucieux Antoine était-il arrivé à le déloger de son trou de hibou pour l’exhiber au public, derrière les chandelles ? Si Feller avait été chez Foyot, il m’aurait expliqué ce mystère. En tout cas, c’était bien là une idée d’Antoine. N’a-t-il pas annoncé que les représentations de Turcaret seraient accompagnées d’une causerie de Meyersen, le financier bien connu ; que Polyeucte serait commenté par l’abbé Géry, récemment condamné en cour de Rome, et que le Cid serait précédé d’une harangue militaire du général Renou ? Telle est sa manière de redonner de l’intérêt aux classiques ! Il a peut-être raison, car moi qui vais rarement au théâtre, je suis entré à l’Odéon.

Je ne sais si c’est à cause du beau temps qu’il faisait dehors, mais la salle était loin d’être pleine. Le public y était même assez clairsemé. Par contre, il m’a paru excellent, ce public, attentif, complaisant, docile. Il y avait là beaucoup de jeunes filles et de jeunes gens, des couples de bons bourgeois, des dames seules, mais respectables, de vieux messieurs. Tout ce monde s’est fort amusé à l’imbroglio moliéresque. Il faut croire que Molière porte en lui-même sa vertu comique, car les comédiens ne faisaient guère valoir le texte. Ils étaient remplis de bonne volonté, mais, pour la plupart, manquaient complètement de talent. Tous, ils ignoraient à un point touchant l’art de réciter les vers. Néanmoins, je ne me suis pas ennuyé à cette parade. On éprouve toujours, du moins pour ma part, un certain plaisir à voir des gens vêtus de costumes bariolés, portant perruque et justaucorps, recevoir des nasardes et supporter des coups de bâton. C’est un spectacle qui nous change agréablement de notre vie moderne, si monotone, si compassée, et les spectateurs semblaient s’en fort divertir ; j’entendais des rires dans la salle, qui n’étaient pas une très bonne préparation aux Atrides de Maxence de Gordes et à la conférence de Gernon.

Je n’avais jamais vu Gernon et je ne le connaissais que par ses photographies. Elles ne donnent pas du tout l’idée de ce qu’il est réellement. Rien de plus drôle que de le voir à sa table de conférencier, entre sa carafe et son verre d’eau. Il y apparaissait vraiment minuscule, avec sa petite figure ratatinée comme une pomme de reinette, ses yeux trop clairs, dans sa face de cuir rose. Il portait un habit, d’une coupe vraiment extraordinaire, et avait au cou une sorte de cache-nez fait d’une bande de satin noir doublée intérieurement d’une maigre fourrure. Le drap de son habit était tellement râpé et aminci qu’on craignait qu’il se déchirât au moindre de ses mouvements.

Gernon n’avait l’air nullement embarrassé de cet accoutrement, ni de ce public nouveau pour lui, car il y a loin de la salle de l’Odéon au réduit de l’École des Études Grecques où Gernon fit longtemps son cours de mythologie hellénique devant de rares auditeurs. Il est vrai que, depuis quelques années, ses leçons sont plus suivies. Aujourd’hui, Gernon connaît cette célébrité tardive que Paris donne parfois sur le retour à ceux qu’il a trop injustement méconnus. Gernon accepte volontiers cette aubaine de gloire inattendue. Cela ne lui a pas fait modifier son existence. Il habite toujours son galetas de la rue Descartes, où il vit, confiné, l’hiver, avec sa fourrure au cou et où il reçoit les interviewers entre son caniche Léo et son perroquet Babylas. Il porte toujours les mêmes vêtements râpés et, en toute saison, son immuable chapeau de paille. Il devait l’avoir laissé au vestiaire avec son macfarlane.

Malgré la bizarrerie de son aspect, le public a fait à Gernon un accueil chaleureux. Il y a répondu en dodelinant sa petite tête ratatinée et grinchue, car on dit qu’il n’est pas bon. Cela s’est vu, du reste, dans sa conférence. Après avoir expliqué brièvement le sujet des Atrides de Maxence de Gordes, il en est vite arrivé à leur auteur. Maxence de Gordes et Gernon se sont beaucoup connus, mais cette longue liaison a dû accumuler bien des rancunes dans le cœur de Gernon, à en juger par le portrait qu’il a tracé de son ami.

Si ce n’est pas une tortue que Gernon a laissé choir sur le crâne eschylien de Maxence de Gordes, c’est une pluie de petits cailloux épigrammatiques. Gernon semblait s’amuser à ce jeu, dont la malice était assez peu comprise du public. La méchanceté de la plupart des traits lui échappait. Néanmoins, il applaudit le conférencier, et le rideau se leva sur l’admirable tragédie.

Dès les premiers vers, de par leur couleur et leur sonorité, on se sent transporté dans l’antique barbarie des vieux âges. Peu à peu, la brutale fresque tragique se déroule sous nos yeux. L’Acropole se remplit de clameurs et l’on entend gronder les lions de marbre qui en gardent l’entrée. Le choc des armes retentit. Des voix astucieuses et rudes échangent des propos subtils et brusques. Tout à coup, le glaive frappe. Un cri parricide tord une bouche furieuse. Une plaie béante laisse couler un sang noir, et, de la mare fumante, naissent les Érinnyes vengeresses, larves funestes de la fatalité, miasmes empestés du Destin !…

Quand je suis sorti du théâtre, il faisait nuit. Les réverbères étaient allumés. Je ne sais pourquoi, j’ai repensé à la jeune femme qui déjeunait chez Foyot. Où était-elle maintenant ? Vers quelle aventure douloureuse ou cruelle, sensuelle ou tendre, était-elle partie, de son pas délibéré ? Quelle expression avait, à cette heure, son visage, à peine entrevu ? Dormirait-elle seule, cette nuit, ou reposerait-elle aux bras d’un amant ? J’avais relevé le col de mon pardessus et j’allumai une cigarette. Comme je descendais les marches du péristyle, je reconnus Gernon qui filait à petits pas, dissimulé sous son macfarlane, avec son cache-nez de fourrure et son éternel chapeau de paille. Il semblait s’échapper de l’Odéon comme un rat furtif, content d’avoir grignoté quelque figure de haute lisse.


9 janvier. — J’attends, demain, à dîner, mon ami Yves de Kérambel. Marcellin, qui connaît sa gourmandise, se fait fort de nous préparer un repas satisfaisant, de le cuire, de le dresser et de le servir à lui tout seul. Je n’ai aucune raison pour douter de ses talents. Depuis trois ans qu’il est à mon service, Marcellin s’est toujours montré à la hauteur des circonstances. C’est un brave garçon ; je n’ai qu’à me louer de lui, et il n’a pas lieu, je crois, d’être mécontent de moi. Il semble considérer, d’être chez moi, comme la fin de ses aventures. Elles furent variées. Il m’en dit parfois quelques mots. Je sais, par exemple, que, dans la place où il était auparavant, il servait à lui seul toute une famille, composée du père, de la mère et d’une fille. Ces gens s’appelaient les Vervigneul. Ils étaient plus qu’à demi ruinés et conservaient une façade au prix de difficultés de toutes sortes. Marcellin avait fini par s’intéresser à leur belle défense et par entrer dans leur jeu. Il était devenu un véritable domestique de comédie. Il entretenait l’appartement, faisait la cuisine, ouvrait la porte, parlementait avec les créanciers, lavait le linge et y raccommodait les plus gros trous. Bien plus, il habillait M. de Vervigneul et aidait Madame à lacer son corset. Quant à Mlle de Vervigneul, il avait l’honneur de lui enfiler ses bas. C’était, à entendre Marcellin, une étrange petite personne, teinte et fardée, et qui passait au lit une bonne part de sa journée, en hiver, sous les couvertures, et, en été, sur le drap, à moitié nue, à lire des romans. Elle avait des robes élégantes et, souvent, pas de chemise. Marcellin a pour elle la plus vive admiration ; il déclare aussi que M. de Vervigneul était un héros et Mme de Vervigneul une sainte. Quant à Mademoiselle : « Le plus gentil corps de femme, Monsieur, et, avec cela, l’honnêteté même ! Vous pensez si on lui en faisait, des propositions ? Eh bien ! Monsieur, pas ça, entendez-vous, pas ça ! » Et Marcellin fait craquer son ongle avec une touchante conviction. Il se rappelle avec attendrissement ces braves Vervigneul, si panés, si chics, et les expédients auxquels ils étaient réduits. Après ce service mouvementé, ma maison lui paraît bien un peu trop calme, mais il vieillit, ce qui ne l’empêche pas de conserver la plus comique tête de Scapin raisonnable que l’on puisse voir.


11 janvier. — Je suis allé prendre des nouvelles de M. Feller. Il est souffrant depuis le jour de l’enterrement du baron Dumont. Il a de la bronchite et doit garder la chambre pendant quelque temps. J’ai su cela par un petit mot de lui. Malgré sa toux, il m’a reçu.

Avouerai-je que je ne pénètre jamais dans l’appartement de M. Feller sans une surprise renouvelée ? Il habite un logis qui est si peu en rapport avec celui que nous supposerions à un savant de sa qualité ! Avant d’y être entré, je l’imaginais rempli de livres, orné d’antiquités, pourvu de médailliers, comme il convient à la demeure d’un numismate, ou bien encore muni d’un respectable mobilier d’acajou. J’aurais aussi, volontiers, supposé Feller vivant dans un bric-à-brac à la Hoffmann. Quelle ne fut donc pas ma surprise, à ma première visite rue de Condé, quand Feller m’accueillit dans le plus coquet appartement que pût souhaiter petite-maîtresse ou vieille coquette !

Dans cette grave maison, d’aspect sévère et quelque peu délabré, M. Feller occupe une série de petites pièces d’entresol, basses de plafond, toutes tendues de soies claires et meublées dans un rococo saugrenu et charmant. On croirait qu’il ait fait exprès d’y rassembler tout ce qu’a produit de plus tarabiscoté le style rocaille. Ce ne sont que miroirs aux cadres contournés, appliques baroques, fauteuils aux volutes extravagantes, consoles, vitrines, étagères surchargées de groupes et de personnages en porcelaine de Saxe, de Meissen et de Frankenthal. La plupart de ces objets viennent d’Allemagne. On dirait que Feller a hérité de quelque petite Margravine nabote, car presque tous ces meubles sont de dimensions minuscules. C’est le mobilier du nain Bébé, et ce qui rend cet assemblage encore plus hétéroclite, ce sont la haute taille et la corpulence de Feller. Rien n’y est en rapport avec sa prestance, et il est vraiment comique de voir ce grand et gros homme, sous un plafond trop bas, en des pièces trop exiguës, s’asseoir sur des fauteuils de poupée ou manier de ses fortes mains les magots peinturlurés et les bergères de pâte tendre.

Dans ce décor falot, Feller promène les longues basques de sa redingote, tandis qu’on lui voudrait voir une de ces bonnes robes de chambre flottantes, bordées de fourrure et s’ouvrant sur des culottes courtes, des bas roulés et des souliers à boucles, comme en montrent les amateurs dans les estampes du xviiie siècle. De plus, au lieu des larges bésicles de corne qui lui siéraient si bien, Feller porte de fines lunettes qui, avec leur imperceptible monture d’acier, ont l’air d’instruments de précision.

C’est dans son petit salon rose que m’a reçu aujourd’hui Feller, étendu à demi sur une ottomane qui semblait faite pour quelque sultane d’un Crébillon de Sans-Souci. Vêtu de son immuable redingote, il était, de plus, coiffé d’une calotte de velours noir. Au lieu de ses forts souliers habituels, il était chaussé d’amples pantoufles. C’était la seule concession qu’il eût consentie à la maladie. Encore assez souffrant, il n’avait rien perdu de sa causticité ordinaire. Elle s’est donné carrière, tout d’abord, au sujet du baron Dumont. Feller ne lui pardonnait pas le rhume attrapé à son enterrement. Puis, de Dumont, il en est venu à Gernon. Je lui ai raconté la conférence à laquelle j’avais assisté et l’éreintement que Gernon nous avait offert de son ami Maxence de Gordes. Comme je blâmais ce procédé, Feller s’est mis à rire, en se frottant les mains d’un geste qui lui est familier.

Il paraît que je m’émouvais à tort. Maxence de Gordes eût trouvé la chose toute naturelle et, à l’occasion, en eût fait tout autant. D’ailleurs, de son vivant, il ne se gênait pas pour plaisanter Gernon, son cache-nez, son chapeau de paille, ses manies d’avare. En réalité, Maxence de Gordes et Gernon ne pouvaient pas se souffrir. Gernon était surtout jaloux des succès de Maxence de Gordes, qui fut fort aimé des dames. Gernon lui reprochait d’être un vil débauché et de perdre son temps à des intrigues féminines. Ce n’était pas comme lui, Gernon, qui avait su résister à ses passions et n’avait jamais trompé Mme Gernon, laquelle pourtant était fort laide !

Au mot femmes, les yeux du vieux Feller ont brillé sous les verres de ses lunettes. Qui sait, après tout, si Feller n’a pas été en son temps amateur du beau sexe ? Ce goût expliquerait son boudoir tendu de soie, son ottomane, l’air de petite maison qu’a son logis. Peut-être le lieu est-il peuplé pour lui d’aimables fantômes ? Ne seraient-ce pas chez Feller les indices d’un passé galant, dont il a conservé des habitudes de propreté méticuleuse ? Feller est très soigneux de sa personne. Il porte toujours du linge extrêmement fin et blanc.

Comme je prenais congé de lui, il a voulu m’accompagner jusqu’à la porte. En traversant un des salons, j’ai remarqué une flûte soigneusement placée dans une vitrine et reposant sur un coussin de soie. Voyant que je regardais l’instrument, Feller s’est arrêté et m’a dit avec son accent inimitable : « Ça, mon jeune ami, c’est un souvenir d’autrefois, c’est ma flûte d’étudiant, car j’ai été très bon flûtiste, et, à l’Université, je n’avais pas mon rival. J’allais exécuter des petits concerts au clair de lune sous les fenêtres de la belle comtesse Janiska. » Et il ajouta : « Car j’étais fort amoureux de la comtesse, jeune homme, fort amoureux ! » Une quinte de toux l’interrompit et, avec un rire, il m’a fermé la porte au nez.


12 janvier. — J’ai fait ce rêve. C’est une salle dans un ancien château. Ce château est situé je ne sais pas où, mais j’ai l’impression qu’il se trouve dans quelque lointaine contrée d’Allemagne. Un grand parc l’entoure, que j’aperçois par la fenêtre auprès de laquelle je suis assis. À travers les vitres, si vieilles qu’elles sont comme dépolies, je distingue des massifs d’arbres, des parterres, des pièces d’eau. De larges pelouses s’étendent où paissent des animaux familiers. Il y a des vaches, des moutons, des chèvres, des cerfs, et, au milieu d’eux, se prélasse un gros éléphant blanc qui porte sur le dos une housse écarlate ; mais tous ces animaux sont immobiles, car ils sont en porcelaine et pareils, en plus grand, à ceux qui ornent les étagères de la pièce où je suis enfermé. Cette pièce ressemble, en dimensions différentes, au salon de M. Feller ; seulement elle est énorme, au point que je n’en vois pas les extrémités et que le plafond est si haut qu’il se perd dans une sorte de brume. Autour de cette pièce, j’ai la sensation qu’il y en a beaucoup d’autres, également immenses. Auprès de mon fauteuil est une table de mosaïque et, sur cette table, est posée une flûte de cristal. Je la regarde. Il me semble qu’elle attend quelqu’un. Je ne me suis pas trompé. Bientôt j’entends le bruit d’une porte qui s’ouvre et, par cette porte, je vois s’avancer M. Feller. Il tient à la main une grosse clé et me fait signe de ne pas parler. Il est maintenant tout près de moi, et le voici qui introduit sa clé dans le dossier de mon fauteuil, où il remonte une mécanique dont le ressort grince aigrement. Aussitôt, la flûte de cristal se soulève et vient se placer entre mes doigts, qui la portent à mes lèvres.

Je n’ai jamais su jouer de la flûte et cependant je joue de celle-là avec une aisance surprenante. Elle ne produit, d’ailleurs, aucun son, mais tout à coup, en regardant par la fenêtre, je découvre que ma mélodie muette a de merveilleux effets. Soudain, des bassins, s’élèvent des jets d’eau. Les animaux en porcelaine se mettent en mouvement. Les moutons se réunissent autour du bélier, les chèvres dansent, les cerfs se promènent noblement, le gros éléphant agite sa trompe. Tout le château, en même temps, semble se réveiller de son sommeil séculaire. J’entends des carrosses entrer dans la cour, des pas gravir les escaliers et parcourir les corridors. Je perçois des sons et des rires. On ferme et on ouvre des portes. On s’interpelle et on m’appelle. Je voudrais me lever de mon fauteuil, jeter là cette flûte diabolique, mais je ne puis faire que les mouvements réglés par la mécanique qui me dirige.

Je ne suis plus qu’un automate, oui, mais un automate conscient de ce qui se passe autour de lui. Je sais très bien que c’est moi que l’on cherche, mais je sais très bien aussi que l’on ne me trouvera pas. Je suis prisonnier d’un absurde enchantement. M. Feller a disparu en emportant la clé. Soudain, le mouvement qui m’anime se ralentit peu à peu. Les notes de ma flûte s’espacent et s’affaiblissent. D’elle-même, elle quitte mes lèvres et va se reposer sur la table de mosaïque. Aussitôt le château redevient silencieux.

Dans le parc, les animaux de porcelaine reprennent leur immobilité. La trompe du gros éléphant retombe. Les jets d’eau des bassins tarissent. Maintenant, je pourrais me lever, m’enfuir, rentrer chez moi, mais je reste là et je sens que j’y resterai toujours ; que, demain, je serai encore à cette même place, sur ce même fauteuil ; que j’éprouverai les mêmes angoisses et qu’éternellement, avec cette même flûte de cristal, je ferai, dans ce château magique, renaître une vie passagère, tandis qu’au dehors, parmi les jets d’eau du parc, le gros éléphant à housse écarlate agitera sa trompe moqueuse.


13 janvier. — J’ai relu ce que j’ai écrit hier soir sur le cahier de parchemin que m’a donné Pompeo Neroli. Quand j’ai pris la résolution de m’en servir pour tenir une sorte de journal, je ne pensais pas que je n’aurais à y noter que de si pauvres événements. Certes, je savais bien que je n’y relaterais pas de grandes aventures, mais je ne croyais pas que mon existence fût dénuée d’intérêt au point qu’un rêve absurde m’ait semblé mériter d’être rapporté minutieusement. Oui, j’espérais mieux du cahier de Neroli, j’espérais qu’il m’aiderait à m’éclairer sur moi-même. Hélas ! il est bien difficile de connaître le fond de ses désirs ; et puis, qu’y gagnerait-on, en somme ?… Mieux vaut peut-être vivre sans savoir exactement ce que l’on souhaite, ce que l’on attend. Il y a pourtant des gens qui le savent et qui n’en souffrent pas. Ainsi pense mon ami Yves de Kérambel, qui a dîné chez moi avant-hier soir.

Deux fois l’an, Yves de Kérambel vient à Paris rendre visite à une de ses parentes, Mme de Guillidic, dont il est l’unique héritier, et il passe trois ou quatre jours chez elle, après quoi il retourne à Guérande, où il habite, toute l’année, une vieille petite maison adossée au rempart de l’antique petite ville. Yves de Kérambel est, d’ailleurs, un Guérandois résolu. Rien ne lui paraît plus beau que Guérande, et je serais bien surpris qu’il la quittât, même lorsqu’il aura hérité de la tante Guillidic. Il continuera, très probablement, à y mener la même existence qu’aujourd’hui. Les quatre ou cinq mille francs de rente que lui ont laissés ses parents lui suffiront, mais il aura alors le plaisir d’entasser les revenus de son héritage. Ce n’est pas cependant qu’Yves de Kérambel soit un avare. C’est simplement un provincial et, en agissant comme il agira, il ne fera que se conformer aux usages de sa province.

Quand je le mets sur ce sujet, il rit et ne me dément point : « Que veux-tu, me dit-il, c’est vrai, je suis comme ça ! »

Car Yves de Kérambel et moi nous nous tutoyons. C’est une habitude d’enfance. Nous nous sommes quittés à l’âge de douze ans et nous sommes restés une dizaine d’années sans nous revoir. Depuis lors, quand le double voyage annuel d’Yves correspond à ma présence à Paris, nous ne manquons pas de nous réunir une fois pour dîner ensemble. C’est ce qui est arrivé avant-hier, et c’est pour cette cérémonie amicale que je l’ai entendu sonner à ma porte dès avant sept heures. Yves aime à venir ainsi un peu en avance, pour avoir, comme il dit, « le temps de causer ».

À table, en effet, Yves de Kérambel n’est guère loquace. Il est gourmand. Il mange avec sérieux et conscience. On sent que, dans sa vie, le moment du dîner est l’acte le plus important et le plus agréable. Il y fait preuve d’un bel appétit, mais cet appétit ne l’engraisse pas, car Yves est demeuré long et efflanqué, tel que je le revis après nos dix ans de séparation. Depuis, il n’a pas changé, et je le retrouve toujours le même.

Notre conversation, quand nous nous revoyons, commence par ces constatations d’usage. Yves veut bien y répondre en m’assurant que, moi aussi, je me maintiens. Ce préambule épuisé, nous en venons au sujet de la tante Guillidic. Yves est un héritier présomptif fort convenable. Il laisse entendre qu’évidemment il lui serait fort agréable de palper les écus de la brave dame, mais qu’après tout il ne veut pas sa mort. Au contraire, le parfait état de santé où elle est, malgré son grand âge, le flatte plutôt. Il y voit, pour sa propre durée, un précédent heureux et un pronostic favorable qui contrebalancent ce qu’a de fâcheux sur ce point le décès plutôt prématuré de ses parents. Il attend donc, sans trop d’impatience, l’instant de liquider la tante Guillidic. D’ailleurs, la bonne dame lui prépare, par son économie, le sérieux magot qu’il accroîtra, à son tour, par la sienne.

Le cas de la tante Guillidic examiné, nous en venons au chapitre des menus événements personnels de l’année. Là-dessus, je fournis à la conversation une contribution plus abondante que celle qu’y apporte Yves de Kérambel. Bien que je vive assez solitaire, la vie, à Paris, est tout de même plus variée qu’à Guérande, et, cependant, je ne manque pas d’interroger Yves sur l’existence guérandoise. Je le questionne même avec quelque curiosité. Depuis Balzac, Guérande est une ville de roman et je ne puis m’imaginer que des histoires passionnantes ne continuent pas à s’y élaborer ; mais Yves ne satisfait guère mon attente. Est-ce discrétion ou simplement qu’Yves ne soit pas observateur ? Il se montre avare de particularités sur ses concitoyens. La vérité est que, peut-être bien, il ne sait rien d’eux. La vie profonde de la province est singulièrement secrète, et il faut pour la pénétrer une perspicacité qui manque à Yves de Kérambel.

Par exemple, s’il est peu au courant des mœurs des familles guérandoises, il est fort renseigné sur leurs origines, leurs alliances, leurs parentés. Yves de Kérambel est généalogiste. Il possède en cette matière une mémoire étonnante. Il a aussi celle du temps qu’il a fait. Il sait en détail la manière dont se sont comportées les saisons. Il note sur son calendrier l’état quotidien de l’atmosphère.

De Guérande, nous finissons, Yves et moi, par en arriver insensiblement aux souvenirs d’enfance. Ces souvenirs n’ont rien, d’ailleurs, de bien particulier. On me menait parfois, l’après-midi, goûter chez les Kérambel et Yves venait, de temps à autre, jouer avec moi sur la plage du Pouliguen. Nous n’avions pas à être ensemble un plaisir extraordinaire, mais nous acceptions volontiers notre compagnie réciproque, puisque nos parents en disposaient ainsi. De ces réunions, rien de très spécial n’est demeuré dans nos mémoires. Cependant, je me rappelle, non sans agrément, certain jeu de tonneau dont la grenouille vert-de-grisée ouvrait sa gueule bonasse dans un coin du jardin Kérambel et Yves n’a pas oublié non plus une certaine boîte de soldats de plomb qui faisaient son admiration, quand il venait à la maison. Malgré notre bonne volonté, nos communs souvenirs ne nous apportent rien de plus, et cependant ces souvenirs nous permettent de nous tutoyer et de nous octroyer le titre d’amis d’enfance.

Yves veut bien attacher du prix à ce droit, et, moi-même, je m’y prête volontiers. Sans trop savoir au juste pourquoi, j’ai une certaine affection pour Yves. Certes, cette affection n’est pas très vive et je n’en attends pas des procédés extraordinaires, aussi a-t-elle l’avantage de ne m’avoir pas causé de déceptions. Il n’en a pas été toujours de même. J’ai eu d’autres amis qu’Yves de Kérambel. L’un d’eux, même, m’a été particulièrement cher, mais des événements intimes nous ont séparés, je crains bien, pour jamais.

Après tout, Yves de Kérambel, tel qu’il est, ne m’est pas indifférent. La preuve en est que j’ai eu plaisir à le voir apprécier la cuisine de Marcellin. Notre dîner s’est fort bien passé et nous avons, sans trop de peine, atteint le moment du café et des cigares. Ce moment, c’est celui où Yves de Kérambel « parle femmes ».

Yves de Kérambel les prise fort et ne s’en défend guère. D’ailleurs, les amours du brave Yves n’ont rien de sentimental et de romanesque. Je crois qu’il n’a jamais connu de l’amour autre chose que ses satisfactions matérielles et, ces satisfactions, il les prend où il les trouve, c’est-à-dire autour de lui. Yves de Kérambel a eu dans sa vie beaucoup de petites bonnes bretonnes, beaucoup de paludières du Bourg de Batz et du Croisic, car il ne dédaigne pas ce que l’on nomme vulgairement là-bas « les culs salés ». Pourtant, Yves de Kérambel n’est nullement de goûts crapuleux. Je crois plutôt que c’est un timide qui préfère les plaisirs faciles aux intrigues plus relevées, parce que sa timidité s’y trouve à l’aise. Quand il vient à Paris, ces principes prudents le conduisent, chacun des trois soirs qu’il passe dans la capitale, vers une maison hospitalière du quartier Gaillon. Pour rien au monde, Yves de Kérambel ne manquerait à cette visite traditionnelle. Les divertissements qu’il trouve dans ces lieux discrets, quoique publics, lui suffisent, et les Dames du Logis reçoivent immanquablement son triple hommage. Aussi, assez tôt dans la soirée, Yves de Kérambel m’a-t-il demandé la permission de se retirer, sans me cacher où il allait. Il m’a même offert de l’accompagner. J’ai décliné son offre et je l’ai laissé partir sans regret. À chacun son plaisir et grand bien fasse à l’ami Kérambel, s’il lui convient d’employer en offrandes à la Vénus parisienne les cinq louis dont le gratifie, en signe de bienvenue à son arrivée à Paris, la bonne tante Guillidic qui ne se doute guère du chemin que prennent les cinq belles pièces neuves qu’elle tire, à l’intention de son petit-neveu, de son antique boursicot !


15 janvier. — Il fait aujourd’hui un temps affreux, un de ces temps gris et mornes qui attristent Paris et donnent envie de fuir loin de ses grisailles, de s’en aller vers un climat plus doux, vers le soleil, et vers la lumière, car la tristesse du dehors pénètre dans les appartements et l’on ne parvient pas à s’isoler de son influence. Les objets qui nous entourent la subissent comme nous. Elle atteint les tentures, renfrogne les miroirs, ternit les bronzes, décolore les tableaux. Je m’en aperçois en regardant les choses familières qui m’environnent. En vain, je cherche en elles un soutien contre la mélancolie qui m’opprime. En vain, je fais appel aux souvenirs qu’elles représentent et qui les animent d’ordinaire. En effet, la possession de chacune d’elles fut le résultat du désir d’un moment. Il n’en est pas une dont la trouvaille et l’acquisition ne m’aient causé une petite joie. C’est l’avantage de ces ameublements comme le mien, formés patiemment pièce à pièce. Tout s’y rattache directement à ma vie et y fait intimement partie de moi même. Chaque objet me remémore un voyage, une flânerie. Mais, aujourd’hui, j’entends mal le langage de ces témoins familiers. Ils semblent se méfier de moi et sont avares de confidences.

Cependant, je tente de les provoquer aux effusions, mais ils répondent mal à mes avances, et, comme je sens qu’ils me repoussent, je m’éloigne d’eux. Il n’est pas jusqu’à la charmante petite statuette que m’a donnée, l’an dernier, Jacques de Bergy, et qui, d’ordinaire, me tend si gentiment les bras, qui n’ait l’air d’éviter mon regard. Où est-il, maintenant, ce cher Bergy ? Sans doute, sur quelque point du littoral méditerranéen. Sans doute, il a pris logis dans quelque confortable hôtel de la Côte. Sa fenêtre ouvre sur le soleil levant, car il y a sûrement du soleil, là-bas ! L’air doit être vif et léger. La ramure des pins doit y murmurer doucement. À travers leurs troncs rougeâtres, on aperçoit la mer. Elle est d’un bleu dur et massif. Des voiles la parsèment. Bergy les montre du doigt à sa petite amie. Vêtue de couleurs claires, elle porte un grand chapeau fleuri. Elle s’abrite sous une ombrelle de soie peinte. Bergy et elle se promènent en de beaux paysages. Sous la robe qui couvre la jeune femme, Bergy devine son corps, et pense doucement à la prochaine nuit amoureuse…

Sur son socle, je regarde la statuette que m’a donnée Jacques de Bergy. Elle est nue, et je songe qu’elle ressemble peut-être à la maîtresse actuelle du sculpteur. Comme la figurine, elle a peut-être les jambes longues, le ventre doux, les bras élégants, les seins menus et ronds. Et Bergy jouit de ces beautés fugitives. Elles lui paraissent inappréciables. Puis les jours passeront, il en goûtera moins la grâce, il s’en détachera peu à peu ; il finira par les oublier. Et la jolie vivante deviendra à son tour une de ces figurines modelées, où Jacques exprime ses souvenirs de volupté. Car les femmes ne sont pour lui qu’un divertissement instructif. De chacune, il apprend le jeu de quelques lignes, le charme de quelques attitudes. Il leur demande d’être, un moment, sa distraction et son amusement. Il aime à les mêler aux paysages où il se promène et où il les laisse derrière lui. Le passé devient cendre entre ses doigts, mais, de cette cendre, au lieu de l’éparpiller au gré du vent, il sait modeler des figures durables. L’amour n’est pour lui que de l’art sous forme de volupté. Puisse-t-il en être toujours ainsi ! Qui sait si ne viendra pas un jour où toutes les forces de son désir iront vers un sourire indispensable, où il connaîtra l’amour, non plus en ses caprices, mais en sa passion la plus exclusive et la plus impérieuse ? Il en peut être ainsi pour chacun de nous et, selon que les événements nous favorisent ou non, c’est pour nous une occasion de joies infinies où une cause de cruels tourments.


17 janvier. — J’ai passé toute ma journée d’hier à bouquiner. Est-ce à cause de la récente visite d’Yves de Kérambel, mais j’ai feuilleté longtemps la Vraye et parfaicte Science des Armoiries, du sieur Paillot, Bourguignon ?

C’est un livre amusant que ce gros in-folio, avec ses planches de blasons, fort bien gravées, qui font défiler sous les yeux toutes sortes d’emblèmes bizarres, de figures hétéroclites et d’animaux saugrenus. La fantaisie des héraldistes est vraiment inépuisable et le sieur Paillot en consigne toutes les singularités.

Au cours de ce divertissement inoffensif, je suis tombé sur les armoiries d’Antoine Potier, sieur de Sceaux et greffier des ordres du Roi Louis XIII. Or, le sieur Potier porte dans ses armes un serpent ailé à double tête qui ressemble assez à celui que Pompeo Neroli, le relieur siennois, a gravé sur les plats du volume dont il m’a fait présent. Me voici donc, maintenant, grâce aux commentaires du savant Paillot, en mesure de savoir que ce monstre, d’ailleurs d’un aspect fort décoratif, s’appelle un « Amphisbène », ce qui veut dire, étymologiquement, qu’il marche aussi bien en avant qu’en arrière. Notre généalogiste le définit d’après Pline et Aelian. L’Amphisbène est donc, au dire de ces deux autorités, un serpent monstrueux, avec une tête à chaque extrémité du corps, et qui marche aussi bien à reculons qu’en avant. Ajoutons que le dictionnaire de Trévoux nous apprend que l’on rencontre de ces Amphisbènes dans les déserts de la Lybie, et que l’on en trouva des figures représentées dans la tombe du Roi Chilpéric à Tournai, quand on l’ouvrit !

Il paraîtrait également, selon les bons pères de Trévoux et selon le docte Paillot, que l’Amphisbène est le symbole de la trahison et de l’esprit de satire. J’aime mieux n’en rien croire et attribuer à l’emblème qu’a choisi le cher Pompeo Neroli une autre signification. Pourquoi ne le pas considérer comme une simple image de l’incertitude ?


18 janvier. — Je lis dans un journal qu’une barque de pêche du Pouliguen s’est perdue en mer par le mauvais temps qui règne sur la côte.

Comme c’est singulier : de mon enfance passée dans ce coin du pays breton, je n’ai conservé aucune impression d’hiver. Lorsque je revois en pensée la petite ville marine et la contrée environnante, c’est toujours sous leurs aspects de printemps, d’été ou d’automne qu’elles m’apparaissent. Et, pourtant, ce Pouliguen, au nom un peu ridicule, n’est pas un endroit spécialement privilégié. On y subit des jours de froid, des jours de pluie, des jours de vent. Je sais bien que le climat de cette baie est tempéré, mais il n’a cependant rien d’exceptionnel. Les éléments y ont, comme ailleurs, leur violence. La preuve en est la tempête de ces jours-ci et cette barque naufragée.

Pauvre petite barque, comme je me l’imagine bien avec sa coque rebondie et peinturlurée, ses voiles brunes ou bleues, ses cordages et ses filets ! Elle était pareille à toutes celles que je voyais croiser au large, quand nous allions, avec ma mère, nous promener à la pointe de Pen-Château, sur la grande côte du Croisic ou sur les dunes de la Baule. J’aimais à les regarder, proches ou lointaines, réunies ou dispersées, sortant du port ou y rentrant avec la marée. J’aimais à assister au déchargement des poissons. J’étais plein d’admiration pour les matelots et plein d’envie pour les mousses. Comme eux, j’aurais souhaité d’aller sur mer. Tout ce qui se rapportait à la marine me semblait extraordinairement amusant.

Du reste, je pense encore ainsi et je garde, de mon enfance, un vif amour de la mer. Durant nos années de séjour au Pouliguen, mon principal jeu fut celui des bateaux. Mes premières lectures, mes préférées, furent des lectures de voyages maritimes. Je me suis demandé souvent pourquoi je n’ai jamais songé à me faire marin ? À cela, je n’ai trouvé nulle réponse. Il en est sur ce point comme sur bien des événements de ma vie. Ils ont échappé à mon contrôle. Je me suis laissé diriger par des circonstances imperceptibles, par des influences insaisissables qui ont agi sur ma destinée, en sourdine, sans faire de bruit, sans laisser de traces. Ma vie s’est faite ainsi, secrètement, petit à petit, sans que je fusse averti, autrement que par une vague anxiété, de la direction qu’elle prenait. Cependant, cette méconnaissance de moi-même ne vient nullement d’un manque de réflexion. Au contraire, j’ai toujours beaucoup scruté mes sentiments et mes pensées. Malgré cela, je n’ai guère eu d’occasions de choisir mes voies. Peut-être, si elles se sont présentées, n’en ai-je pas eu une conscience assez claire, peut-être aussi les ai-je laissé échapper par une sorte d’indécision qui m’est naturelle.

Cette indécision, j’en sais même l’origine. C’est mon père qui me l’a transmise, mon père que je n’ai guère connu, puisqu’il est mort lorsque j’avais douze ans, mais dont ma mère m’a beaucoup parlé plus tard. Ma mère est douée d’une extrême pénétration psychologique, affinée par la vie solitaire et méditative qu’elle a menée. Elle excelle à analyser les gens et je suis sûr que le portrait moral qu’elle m’a souvent tracé de mon père est parfaitement exact.

Mon père était un indécis à volontés brusques et un entêté. L’entêtement est une conséquence fréquente de l’indécision : il la supprime, et l’indécis s’obstine pour n’avoir plus à se décider. À l’abri de son obstination, il goûte un repos précieux. Il est dispensé ainsi de se résoudre. Mon père, donc, après de longues périodes d’incertitude, prenait des résolutions soudaines et même inconsidérées, qu’une fois prises il maintenait avec une énergie craintive. Quand il avait agi, il en demeurait, pour un temps, comme épuisé. Il subissait une véritable prostration de la volonté et s’ankylosait dans cet état. Le phénomène se produisait non seulement dans les circonstances importantes, mais aussi pour les menus faits de la vie.

Contre ces fâcheuses dispositions, ma mère, qu’il aimait tendrement, ne put pas grand’chose. Si elle eût épousé mon père quand il était jeune, peut-être fût-elle parvenue à le modifier, mais il avait près de quarante ans lorsqu’il se maria. C’était trop tard. Ma mère s’en aperçut à de nombreux indices. Elle en riait en me racontant les circonstances qui firent de moi un Pouliguenois, sinon de naissance, du moins de première enfance.

Mes parents, quand je naquis, habitaient Paris, et j’avais trois ans, lorsque les circonstances en question se produisirent… Ma mère, de descendance nantaise, avait à Nantes un cousin éloigné. Ce cousin, beaucoup plus âgé qu’elle et qui ne lui avait jamais marqué aucun intérêt, mourut en la faisant son héritière. La fortune qu’il lui laissait n’était pas considérable et le principal consistait dans une petite propriété appelée « la Lambarde », située dans la commune d’Escoublac, à quelques kilomètres du Pouliguen. Cet héritage détermina mes parents à faire le voyage de Paris à Nantes. Comme on était au printemps, ils m’emmenèrent avec eux. De Nantes, ils poussèrent jusqu’au Pouliguen, où ils s’installèrent à l’hôtel dans l’intention d’y passer quelques semaines.

Ce fut alors que se fit voir clairement le singulier caractère de mon père. Lui, d’ordinaire si indécis, il se prit d’affection subite pour ce coin de la côte bretonne et pour ce petit domaine de la Lambarde. Un beau jour, mon père déclara à ma mère sa décision de ne plus retourner à Paris. Ma mère ne fit pas d’objection. Elle était heureuse de voir mon père désirer si vivement quelque chose. Il fut donc convenu que l’on habiterait la Lambarde ; seulement, auparavant, il fallait la rendre habitable. Elle était fort délabrée et elle avait besoin de sérieuses réparations. Mon père se faisait fort de les mener rapidement. Ma mère, ravie de ce zèle, de cet intérêt que montrait mon père pour ce projet, s’y prêtait avec plaisir, d’autant plus que la Lambarde pouvait devenir, avec assez peu de frais, une charmante demeure.

C’était, en effet, une de ces gentilhommières comme l’on en trouve beaucoup en pays breton. Elle se composait d’un logis à fenêtres sculptées, flanqué d’une grosse tour ronde. De là, on dominait une vaste étendue de marais salants et de dunes, au delà desquels on apercevait la mer. La Lambarde était entourée d’un beau jardin potager planté d’arbres à fruits et que prolongeait un petit bois de chênes verts. L’aspect du domaine était agreste et vétuste, en ce paysage d’une grâce triste, en même temps paludéen et marin, verdoyant et sablonneux.

Mais ma mère avait compté sans le bizarre caractère de mon père. Quand il se vit obligé de réaliser son projet de mise en état de la Lambarde, il commença à s’attarder en atermoiements et en hésitations de toutes sortes… Néanmoins, il parlait chaque jour de la Lambarde et d’y « mettre les ouvriers ». Puis, peu à peu, il cessa d’aborder ce sujet. Si ma mère l’y ramenait, il prenait un air malheureux ou vexé. Ma mère avait fini par accepter cette situation et tâcha de s’accommoder le mieux possible de la petite maison que nous avions louée au Pouliguen pour attendre l’achèvement des travaux projetés à la Lambarde. De provisoire, cette installation devenait définitive, car mon père semblait se plaire de plus en plus au Pouliguen. Il y avait organisé sa vie. Ma mère y arrangea la sienne sans protestation. J’étais d’une santé assez délicate et le climat de cette côte saline m’était favorable. Je me fortifiais à courir toute la journée dans le sable et à respirer l’air du large. J’atteignis ainsi l’âge de sept ans.

À partir de ce moment, mes souvenirs se précisent et, dans ces souvenirs, la Lambarde tient une place importante. Elle était devenue le but le plus ordinaire de mes promenades. On m’y envoyait très souvent goûter avec ma bonne ; quelquefois aussi ma mère m’y accompagnait.

Il me semble maintenant qu’elle regardait avec un sourire mélancolique et patient les fenêtres, toujours closes, de la maison, son jardin envahi par les mauvaises herbes, l’abandon où le domaine était demeuré, malgré les excellentes intentions de mon père. Quant à moi, naturellement, je n’éprouvais rien de pareil, bien au contraire. Ce jardin à demi inculte m’enchantait. J’y découvrais mille recoins merveilleux. La maison avec son large escalier de pierre, le demi-jour de ses pièces démeublées, ses corridors obscurs, son odeur de solitude et de renfermé excitaient mon imagination enfantine. J’aimais à la parcourir et à m’y cacher. Je prenais la clé chez le gardien, le père Bouvry, et j’associais le jeune Bouvry à mes expéditions lambardesques. Nous remplissions la vieille bicoque du tumulte de nos jeux et de nos rires. Ensuite, nous descendions au jardin, à moins que nous n’allassions dans le bois de chênes verts. Ce qui était défendu, par exemple, c’était de s’aventurer dans les marais salants.

Pendant des années, j’allai ainsi plusieurs fois par semaine à la Lambarde, mais je grandissais et mes curiosités demandaient d’autres aliments. Je commençais à m’ennuyer avec le jeune Bouvry. À cette époque, ma mère, pour m’occuper, me faisait faire de longues excursions dans le pays. Elle avait acheté une petite voiture et un petit cheval qu’elle conduisait elle-même, et nous allions ainsi au Croisic, à la Turballe, à Piriac, à Sainte-Marguerite ou à Saint-Mars. Quelquefois, même, nous poussions jusqu’à Saint-Nazaire. La vue des grands paquebots du port exerçait sur moi une véritable fascination. Que de stations interminables j’ai fait faire à ma pauvre maman sur les quais du bassin ! Mon père ne nous accompagnait guère dans ces promenades. Il était souvent malade et sa santé déclinait. Ma mère ne me faisait point part de ses inquiétudes, mais combien de fois ne fus-je pas frappé de son air anxieux. Avec quelle hâte elle pressait le trot du petit cheval, pour être plus tôt de retour à la maison !

Nous trouvions d’ordinaire mon père au salon, quelque livre sur les genoux ou quelque journal qu’il ne lisait pas. Parfois, quand nous revenions, il prenait les mains de ma mère et les baisait longuement. Parfois, aussi, notre retour semblait le laisser tout à fait indifférent. Il demeurait absorbé dans ses pensées… Ce fut un soir, où nous rentrions assez tard, que je l’entendis pour la dernière fois parler de la Lambarde. Habituellement, il n’aimait pas à prononcer ce nom, mais le père Bouvry était venu lui annoncer, durant notre absence, qu’un grand pan de mur du jardin s’était écroulé. Mon père semblait fort ému de cet accident. Il était devenu de plus en plus nerveux. La moindre chose le troublait. Ma mère essaya de le rassurer. Il fallait tout de suite ordonner les travaux indispensables. Mon père secoua la tête tristement. Dans la nuit, il fut souffrant et l’on dut appeler le médecin.

Quelques jours après, mon père se trouva mieux. Un après-midi, même, il voulut sortir avec nous. Je me souviens que nous devions aller à Guérande. J’étais invité à goûter chez les Kérambel. On m’y laissa. Quand mon père et ma mère revinrent m’y chercher, je remarquai que ma mère avait les yeux rouges. Elle avait pleuré. Dans la voiture, elle demeura silencieuse. Mon père, au contraire, semblait presque joyeux. Comme nous approchions du Pouliguen, il dit à ma mère : « Il ne faut pas, Berthe, te faire du chagrin. Je suis très content que nos affaires soient en règle. Maître Dorzat a été parfait. » Mon père était allé faire son testament… Huit jours après, il mourut presque subitement, emporté par la maladie de cœur dont il souffrait. Je l’ai vu étendu sur son lit de repos, très pâle. Puis ce fut la funèbre cérémonie. J’avais douze ans.

Telles furent les premières années de ma vie, que m’a rappelées soudain l’annonce, lue dans un journal, de cette barque de Pouliguen, perdue en mer. Elles me reviennent assez rarement à la mémoire. Après la mort de mon père, ma mère et moi sommes venus habiter Paris. Ce n’est qu’il y a quatre ans que le hasard d’un voyage en auto m’a ramené sur la côte. Nous voyagions en bonne fortune, Antoine Hurtin et moi. Lui, avec Louise d’Evry, du Vaudeville ; moi, avec Etiennette Sirville. C’est peu après que je me suis brouillé avec Antoine. Mais laissons là ces désagréables souvenirs… En passant, j’aperçus les toits de la Lambarde et son bois de chênes verts. Mon cœur n’a pas battu à cette vue, d’autres sentiments l’agitaient. Notre auto filait à toute vitesse sur la route ensoleillée. Les carrés d’eau des marais salants réverbéraient un ciel clair en leurs miroirs plats. Je n’ai pas fait arrêter la voiture. À quoi bon ! La Lambarde n’eût pas été celle d’autrefois. Ma mère l’a vendue à un riche commerçant de Nantes et je n’aurais plus retrouvé, certainement, ses murs vétustes et son vieux jardin à l’abandon.


20 janvier. — Marcellin pousse la porte et me dit, avec une nuance de respect : « Monsieur, c’est le docteur. » Puis il s’efface devant l’imposante prestance du docteur Tullier.

Je suis au lit, à peine réveillé, car le docteur est matinal. À soixante-cinq ans, il demeure d’une admirable activité. Il a une vaste clientèle, gagne deux cent mille francs par an, dont la plus grande partie passe à des fondations médicales. Généreux et charitable, il estime que sa fortune personnelle, qui est considérable, doit suffire à ses besoins. Ses gains appartiennent aux pauvres et aux déshérités. C’est un bel et gros homme, à barbe grise, grand chasseur et bon vivant. Ma mère l’appela en consultation dans une maladie grave que j’eus vers quinze ans, sur le conseil de Mme Bruvannes, la tante d’Antoine Hurtin. Depuis lors, il est resté notre médecin et est devenu notre ami. Il s’est assis sur le bord de mon lit et me considère de son œil aigu de connaisseur d’hommes.

— Que me vaut l’honneur de votre visite, cher docteur ?

Telle est ma question. Tullier me toise amicalement :

— Le plaisir de te voir, d’abord, puisque tu ne te montres plus. Car tu n’es pas très assidu aux lundis de madame Tullier, soit dit sans reproches, et ce en quoi tu as tort. Elle te trouve charmant. Ensuite, une lettre de ta mère. Elle me conjure de t’examiner de fond en comble. Elle m’écrit que, depuis quelque temps, tu lui parais mélancolique, que tu dois avoir quelque chagrin. Voyons, mon cher Julien, qu’y a-t-il de vrai là-dedans ?

Je réponds au docteur Tullier que je me porte très suffisamment bien, que je n’ai aucune peine particulière et que ma mère s’alarme à tort. Du reste, que je vais aller la voir sous peu et passer quelques jours avec elle. Mais le ton de ma voix ne convainc pas le docteur :

— Ta ta ta ! Ta mère n’a pas si tort que ça, et tu ne m’as pas l’air très faraud. Je parie que tu fais de la mélancolie, autrement dit, que tu ne prends aucun exercice et que tu passes tes journées à te ronger. As-tu au moins une maîtresse ?

À ma grimace, Tullier s’arrête :

— Allons, ne parlons pas de ça. Les médecins ne sont pas si indiscrets, et je ne suis pas venu pour t’ennuyer… Je sais bien qu’avec les femmes il y a de mauvais moments. Ah ! les coquines ! Mais je n’écrirai rien de tout cela à ta mère. Je vais la rassurer. De ton côté, tu vas me faire le plaisir de te secouer un peu, de laisser là toutes tes rêvasseries et, pour commencer, tu assisteras après-demain à la soirée de madame Tullier. Tu ne t’ennuieras pas. Il y aura des danseuses espagnoles. Ensuite, tu iras faire un tour chez ta mère. Une quinzaine au grand air…

Le docteur Tullier s’était levé :

— Mais je bavarde. J’ai encore plusieurs visites à faire avant d’aller à Tenon.

Il alla jusqu’à la porte, puis se retourna brusquement :

— À propos de visites, j’en fais en ce moment à ton ancien ami, Antoine Hurtin. Vous êtes toujours brouillés, je suppose, mais cela ne me regarde pas… Histoire de femmes, j’en suis sûr. Il les aimait un peu trop, le gaillard, et cela ne lui a pas très bien réussi. Il n’est pas brillant, en ce moment, le gros Antoine, et il commence à se ressentir de la vie qu’il a menée. Oui, trop de petites fêtes, trop de veilles — et trop de lendemains, et aussi trop de sports… Bref, du surmenage, et l’obligation d’enrayer au plus tôt… Je ne lui ai pas caché mon sentiment. Je croyais le voir se rebiffer, mais il a filé doux. Il se sent du plomb dans l’aile, le pauvre diable ! Bah ! nous le tirerons de là. J’ai calmé la pauvre tante Bruvannes…

Tout en parlant, le docteur Tullier observait l’effet sur moi de ses paroles, puis, voyant que je demeurais imperturbable, il me tendit sa large main, haussa les épaules et ouvrit la porte, en me criant :

— Allons, adieu, et, à après-demain soir, sans faute, n’est-ce pas ?

Quand le docteur Tullier a été parti, je suis demeuré assez longtemps à réfléchir. Ce subit rappel d’Antoine Hurtin m’a troublé. Pourquoi Tullier m’a-t-il parlé de lui, comme il l’a fait ? Est-ce de la part d’Antoine une tentative de rapprochement ? Ce ne serait pas la première. Déjà Mme Bruvannes a essayé par ma mère… Mais Hurtin se trompe bien, s’il croit m’apitoyer par les nouvelles de sa neurasthénie. Au contraire, j’en éprouve une sorte de satisfaction mauvaise. Oui, je ressens une sorte de plaisir à penser qu’il va être privé du genre d’existence qu’il aimait à mener. Ce n’est pas très beau de ma part, mais c’est ainsi !

22 janvier. — Pompeo Neroli habite, rue Princesse, une vieille maison qui ne manque pas de pittoresque. Le rez-de-chaussée de cet antique logis est occupé par un marchand de couleurs, et, dans la cour, séjournent des cuves remplies de teintures diverses, à côté de tonneaux éventrés d’où s’échappent des terres multicolores. Les piliers du vestibule servent au marchand de carte d’échantillons et sont badigeonnés de ses différents produits. La maison a tout à fait l’air du logis d’Arlequin.

C’est au quatrième étage que sont situées les deux petites pièces où Pompeo Neroli a son atelier et son magasin. Elles sont encombrées de volumes débrochés. Des peaux et des papiers s’y accumulent. Neroli, en blouse grise, debout devant sa grande table, semble à l’aise parmi ce désordre.

C’est dans une attitude et un costume analogues que j’ai fait sa connaissance, à Sienne. Seulement, à Sienne, sa boutique était au rez-de-chaussée et donnait sur une étroite rue en escalier, derrière le Dôme. À la devanture étaient placés quelques-uns de ces volumes reliés en parchemin, pareils au cahier que Neroli m’a donné, et sur lequel j’écris. Ces reliures attirèrent mon attention, et, comme il commençait à pleuvoir, j’entrai dans la boutique. Pendant que j’expliquais tant bien que mal ce que je désirais, la pluie avait redoublé. Il me semble encore entendre le bruit qu’elle faisait. Une averse épouvantable s’abattait sur Sienne. La rue s’était soudain changée en un torrent fougueux. Il y avait en face un vieux palais renfrogné et ventru qui ruisselait d’eau. Devant lui, les escaliers formaient cascade. Le relieur ne faisait aucune attention à ce déluge, qui ne paraissait pas le surprendre, et il maniait complaisamment ses parchemins. Sienne est une ville de tanneries ; un de ses quartiers, celui où se trouve la maison de sainte Catherine, est encore rempli de la même puanteur de cuirs et de peaux où la sainte fille du corroyeur pouvait croire respirer jadis les relents de l’Enfer.

Cependant, l’orage avait cessé. Je m’étais entendu avec M. Pompeo Neroli. À mon retour à Paris, je devais lui faire tenir un ballot de livres à relier. Il me reconduisit au seuil de sa boutique. Sienne, ruisselante, s’égouttait de toutes ses toitures, avec un petit bruit singulier. Le soleil faisait luire les dalles carrées, étinceler les gouttelettes d’eau, et parait la sombre ville d’un chatoiement irisé. Au-dessus de la place du Dôme, une nuée noire se reformait dans le ciel…

Une année se passa. Pompeo Neroli m’avait ponctuellement renvoyé les volumes et je ne songeais plus à lui, lorsqu’un jour Marcellin vint me dire qu’un Italien demandait à me parler. Je lui dis de l’introduire et, à ma grande surprise, je vis entrer Pompeo Neroli, relieur siennois, en personne. Il me confia vite qu’il se trouvait dans une situation précaire et venait s’informer si je n’aurais pas quelque travail à lui donner. Tout en causant avec lui, je cherchais à deviner pourquoi, diable, ce garçon était venu à Paris, où il ne connaissait âme qui vive et où il aurait bien de la peine à se tirer d’affaire ? Il ne me cacha pas qu’il avait été obligé de quitter Sienne pour des raisons de famille. Rien de mieux, mais alors pourquoi n’était-il pas allé à Florence, à Milan, à Rome ? On ne s’expatrie pas sans motif grave. Tout d’abord, Neroli me fit quelques réponses évasives et prudentes, puis, soudain, il se décida à parler.

Comme tous les Italiens, Neroli est un conteur excellent. Je me souviens encore de tout le feu et de tout l’art qu’il mit à son récit. Son histoire m’intéressa. Elle ressemblait à une nouvelle de Stendhal ou à un épisode de Casanova. Elle était, d’ailleurs, fort simple.

Il y avait, dans le quartier qu’habitait Neroli, à Sienne, une très jolie fille appelée Antonina. Le père de Nina était quincaillier. Veuf, il n’avait que cette fille qu’il adorait et qu’il avait élevée avec une insigne faiblesse, lui laissant faire toutes ses volontés et lui passant tous ses caprices. Nina était charmante, paresseuse, hautaine, et, dès quinze ans, elle manifesta une coquetterie diabolique. Malgré cela, plusieurs honnêtes Siennois, amis du quincaillier, la demandèrent en mariage. Nina les refusa. Elle n’avait aucune envie de prendre un mari. Ce qui l’amusait, c’était qu’on lui fit la cour. Elle ne se lassait pas d’être adulée. Parmi ces prétendants, Neroli eût été un de ceux que le père de Nina eût accueilli avec le plus de plaisir. Neroli se mit sur les rangs. Mais il vit bientôt qu’il n’avait aucune chance d’être agréé. Il parut donc à Neroli que Nina ne voulait pas se marier et ne se contenterait jamais de l’amour sérieux d’un seul homme.

Or, Neroli avait conçu une vive passion pour Nina. Le refus qu’elle lui fit de l’épouser fut loin de diminuer son désir, mais elle le délivra de tous scrupules, et Neroli se jura que Nina, puisqu’elle ne voulait pas être sa femme, serait au moins sa maîtresse. Aussi se mit-il en devoir de parvenir à ses fins amoureuses. Au bout de quelque temps, Neroli pouvait, sans trop de fatuité, croire que ses affaires étaient en bonne voie. Maintenant que Neroli n’était plus un prétendant à sa main, Nina le traitait avec une bienveillante familiarité. À ce manège, Neroli s’échauffait. La passion très réelle qu’il éprouvait devenait de jour en jour plus violente. Nina s’en apercevait et semblait flattée d’inspirer un sentiment si ardent. Enfin, les choses en vinrent au point que le moment arriva où Neroli voulut passer des paroles aux actes. Il s’attendait bien à quelque résistance, mais l’accueil qu’il reçut dépassa son attente. Nina lui signifia nettement qu’il n’obtiendrait jamais rien d’elle. Tout d’abord, il crut que ce n’était là qu’une façon de dire, mais bientôt il comprit que Nina avait parlé pour de bon. D’autres se fussent résignés, mais ce diable de petit Siennois n’entendait pas perdre ainsi la partie… Il était fou d’amour et de désir. Il lui fallait Nina, de gré ou de force. « Je n’aurais plus dormi une nuit tranquille, me disait-il, et j’aurais toujours vu ses yeux dans la tombe ! »

Un jour que Nina était allée seule voir une parente à San Gemignano, Neroli profita d’un moment d’absence du quincaillier pour s’introduire dans la boutique. Rapidement, il grimpa l’escalier et se cacha dans un cabinet qui attenait à la chambre de Nina. La jeune fille ne rentra qu’assez tard dans la soirée. Neroli attendit que le père de Nina fût endormi et qu’elle-même se fût mise au lit, puis brusquement il pénétra dans la chambre. En le voyant entrer, Nina se mit à rire. Il crut, à cet instant, que son stratagème avait désarmé Nina, mais il s’aperçut bientôt qu’il se trompait étrangement. Aux premières tentatives de Neroli, Nina opposa une résistance énergique. Alors, commença entre eux une lutte violente et silencieuse. Nina eût pu crier, appeler au secours — son père dormait derrière la cloison — mais elle n’en fit rien et ce fut dans l’obscurité que Neroli triompha d’elle, dans une étreinte muette et furieuse, d’où il sortit le visage labouré de coups d’ongles et les mains mordues jusqu’au sang, mais sans que ni l’un ni l’autre eût poussé un seul cri.

Après cette prise de force, Neroli était persuadé d’avoir réduit la rebelle. Elle accepterait le fait accompli. Mais là encore Neroli se trompait. Nina ne fit aucune allusion à Neroli sur ce qui s’était passé entre eux. Seulement, à partir de ce jour, elle se donna ouvertement à qui voulait d’elle, et elle s’arrangeait pour que Neroli fût averti de chacun de ses caprices. Elle espérait ainsi le faire souffrir de jalousie, en prodiguant à d’autres ce qu’elle lui refusait de nouveau, avec un dédain marqué, de sorte que Neroli était la fable du quartier tant il y avait de ridicule à sembler être le seul garçon qui n’eût pas eu la Nina ! Il en résulta pour Neroli des railleries d’où naquirent des querelles. Neroli y reconnut les instigations de la Nina. Il comprit que le coup de couteau était au bout de cette histoire et que le mieux était de céder la place, et ce fut ainsi qu’il se décida à venir tenter la fortune à Paris…

Au fond, Pompeo Neroli n’est pas à plaindre. Il voulait la Nina, il l’a eue…


23 janvier. — « Comme on vous voit rarement, monsieur Delbray. »

C’est la douce voix de Germaine Tullier, devant qui je m’incline, qui m’adresse ces paroles avenantes. Mlle Tullier est une charmante personne. Elle a vingt-cinq ans. Elle est petite, de joli visage et de taille élégante, avec un air de franchise et de bonté. Le docteur adore cette fille de son frère, qu’il a élevée, car ce frère, Ernest Tullier, l’explorateur, a passé la plus grande partie de son existence au fond de l’Afrique, avant d’y périr dans une embuscade de nègres. Germaine Tullier a donc grandi auprès de son oncle et de sa tante. Mme Tullier lui a servi de mère, car elle n’a jamais connu la sienne, Ernest Tullier ayant eu cette enfant d’une liaison passagère et sans lien légal. Certes, la mort de son père fut douloureuse à Germaine Tullier, mais ne changea rien aux conditions de son existence. Cet homme singulier, qui demeurait absent des années, sans presque donner de ses nouvelles, et dont, petite fille, elle suivait les itinéraires sur la carte, lui est toujours apparu comme un personnage fantastique et comme une sorte de héros de roman. Au retour de ses voyages, Ernest Tullier prenait Germaine dans ses bras, l’embrassait sur les deux joues et ne pensait plus qu’à déballer ses caisses de collections, ses échantillons, ses insectes, ses trophées de chasse, tous les objets bizarres qu’il rapportait de chez les sauvages, ses amis les sauvages, comme il disait, et qui, malgré ce beau titre, ne se firent pas scrupule de le percer de leurs flèches et de leurs sagaies. Peut-être même le mangèrent-ils, car on ne retrouva jamais le corps de l’explorateur Tullier.

Cette mort a fait de Germaine la véritable fille du docteur et de sa femme. Aussi voudraient-ils bien la marier, mais ils ne s’y décideront jamais. Ils veulent pour elle un mari pourvu de toutes les perfections et, dès qu’un prétendant se présente, il lui faut subir un double et terrible examen de la part des Tullier, que leur amour pour Germaine rend d’une redoutable perspicacité. Le docteur s’occupe du physique, Mme Tullier du moral, et jamais ils ne s’accordèrent pour trouver réunies, en un seul homme, les qualités qu’ils requièrent des audacieux. Germaine est la première à s’amuser des exigences de son oncle et de sa tante, et elle leur est reconnaissante de la tendresse dont leurs perplexités sont la preuve. Du reste, elle ne tient pas beaucoup à se marier. Elle aime les livres et les fleurs, et elle a un joli petit talent de peintre. Tullier lui a acheté à Boulogne, au Parc des Princes, un vaste terrain où elle a établi une roseraie, et il lui a fait construire, dans son hôtel de l’avenue Henri-Martin, un magnifique atelier. Quand il prend des vacances, c’est pour emmener Germaine visiter les musées de Hollande, d’Allemagne, d’Angleterre ou d’Italie. Entre son oncle, sa tante, ses pinceaux et ses roses, Germaine est parfaitement heureuse. Les amis du docteur Tullier la gâtent à l’envi, et elle est charmante avec eux. Pour ma part, elle veut bien me témoigner un peu d’amitié. Nous causons volontiers livres ou tableaux. Mais, ce soir, c’était grande réception, et je me suis contenté de lui adresser quelques mots.

Quand j’ai eu quitté Germaine Tullier, serré la main du docteur et salué Mme Tullier, je me suis senti perdu dans cette foule où je ne connaissais presque personne. On rencontre, chez le docteur Tullier, des gens de tous les mondes. Tullier soigne tout Paris et il est de ces médecins qui deviennent l’ami de leurs malades, tant il possède une large compréhension des êtres. Aussi ses salons offrent-ils, aux jours de fête, un aspect assez disparate. Ce soir, cette particularité me frappe.

Dans le grand hall, sur les chaises placées en haie devant le théâtre improvisé où vont danser les gitanes, s’alignent des femmes de toutes les catégories mondaines. Il y en a de très élégantes et qui appartiennent à la société la plus chic, de très distinguées qui font partie certainement des milieux les plus aristocratiques. Voici aussi beaucoup de femmes de médecins, de femmes de professeurs, de femmes d’artistes. Elles se distinguent les unes des autres par leur façon de s’habiller. Toutes s’efforcent de réaliser la mode du moment, mais elles y parviennent chacune par des artifices différents. Les habits noirs des hommes marquent les mêmes différences sociales. On y constate des coupes distinctives. Il y a un habit noir pour chaque profession. Les nœuds des cravates blanches sont aussi des signes auxquels il est difficile de se tromper. Comme de l’embrasure d’une porte je me livre à cet examen, quelqu’un me coudoie en passant. Je me détourne, un peu agacé, et je reconnais Gernon.

Tiens, Tullier connaît donc Gernon ! Le petit homme, après s’être excusé, est demeuré à côté de moi. Je le regarde. Je le vois mieux, ici, que sur le tréteau de l’Odéon. Il a vraiment une curieuse figure, à la fois rusée et naïve. Je ne savais pas qu’il quittât si volontiers sa mansarde de la rue Descartes. Sans doute, depuis qu’il est célèbre, il fréquente le monde pour se rendre compte si sa gloire a pénétré dans les salons. Après tout, cette curiosité est bien naturelle. Il a bien le droit de goûter, même sous cette forme, la notoriété tardive qui lui est échue et dont il semble fier, car il se rengorge et se cambre dans son habit extraordinairement râpé. On sent que, pour un peu, il dirait : « Mais admirez-moi donc, je suis Gernon ! » Il a remarqué que je l’observe et il n’en est nullement gêné. Il semble content de son claque, dont il exhibe complaisamment la forme extravagamment démodée. Sa cravate blanche n’est pas moins inouïe. Elle est grise et on la dirait faite en toiles d’araignées. Soudain, son œil s’anime. Germaine Tullier vient lui présenter un jeune homme maigre avec une énorme pomme d’Adam, sans doute quelque admirateur.

Je les laisse ensemble et je vais faire un tour dans les salons. Décidément, je m’ennuie. J’ai serré quelques mains, des mains de gens à qui l’on n’a rien à dire. J’ai envie de m’en aller, mais je voudrais tout de même assister aux danses des gitanes. Je rentre donc dans le hall où le théâtre est dressé. Justement, dans un angle, j’aperçois quelques chaises inoccupées. Je serais très bien là pour voir les danseuses. En attendant, je regarde les femmes qui remplissent la vaste salle. La plupart sont sans intérêt, mais il y a, çà et là, quelques jolis visages et quelques belles épaules. L’aspect de cette assemblée est, dans son ensemble, riche et gai. La lumière fait chatoyer les étoffes, étinceler les pierreries et les paillons. Le docteur doit être content. Il aime ces soirées d’apparat, bien qu’il s’en défende et prétende qu’il ne les organise que pour amuser Germaine. Du reste, il est maître de maison excellent et place lui-même les arrivantes. Celle qu’il fait asseoir devant moi est fort jolie. Tant mieux.

Elle est plus que jolie, même, cette nouvelle venue. Elle est belle, très élégante, très singulière. Grande, de noble structure et de lignes harmonieuses, elle a en elle quelque chose de vigoureux et de souple. Elle porte une robe extrêmement décolletée, d’où sortent de magnifiques épaules. Lorsqu’elle a tourné la tête, j’ai aperçu son profil net et régulier, avec un nez délicat et charnu, une bouche un peu grasse, de gourmande ou de voluptueuse, un menton d’obstinée. La voici, maintenant qui me regarde, de ses yeux bruns légèrement relevés aux coins. Son regard est audacieux et tranquille, mais il me quitte vite pour s’adresser à un jeune homme, debout à côté d’une plante verte, et à qui ma voisine, d’un signe de son éventail, indique la chaise demeurée vide auprès de la sienne. Derrière moi, deux messieurs murmurent le nom de cette jeune femme : c’est Mme de Jersainville.

Je l’ai considérée avec plus d’attention. J’ai entendu, plus d’une fois, Jacques de Bergy parler de Mme de Jersainville. Son mari est parent éloigné des Bergy, et Jacques m’a raconté certaines anecdotes qui courent sur son arrière-cousine. Elles sont plus à l’avantage de son tempérament que de sa vertu. À en croire ces racontars, Mme de Jersainville serait des plus galantes. Mais que peut-on croire de ce qui se dit sur le compte d’une jeune et jolie femme, surtout si elle est quelque peu libre d’allures et de propos ? Le fait est, pourtant, que, Mme de Jersainville se laisse parler de fort près par son voisin de chaise, ce qui n’est pas sans m’agacer un peu.

Heureusement qu’un murmure de l’assistance interrompt les causeries. La toile se lève pour les danses. Le décor représente la salle d’un « baile » de Séville ou de Cadix. Soudain, des guitares grincent, des castagnettes claquent. Sur l’estrade, les danseuses sont assises, enveloppées de longs châles aux effilés soyeux. Elles sont quatre, très brunes de peau, presque laides, avec je ne sais quoi de barbare et de simiesque. Ces visages et ces attitudes n’ont rien de bien nouveau pour moi. Un voyage en Espagne, il y a quelques années, me les a rendus familiers. Là-bas, j’ai vu danser des Madrilènes, des Andalouses, des Murciennes. Je les ai vues danser, vêtues comme elles le sont ici ; je les ai vues danser nues, et je sais quelle impression se dégage de ces créatures souples et noires. Je sais ce que leur mimique réveille en nous de vieux instincts de sauvagerie et de lubricité et comment elles font tressaillir, au fond de notre chair, l’antique et violent désir, celui qui nous agenouille ou nous précipite, qui nous met aux mains la fleur ou le couteau.

Mais, vraiment, est-il rien de plus illogique que ces spectacles de rut et de passion dans un salon parisien ? Qu’ont-ils à faire dans la société bourgeoise où nous vivons ? N’a-t-elle pas, en effet, réduit en nous ces instincts primordiaux de conquête et de possession à n’être plus que de confus souvenirs ataviques ? Que d’obstacles n’a-t-elle pas accumulés devant la réalisation de nos désirs ? Combien y a-t-il d’hommes qui osent s’emparer brutalement de la proie amoureuse qu’ils convoitent ? Comme nous sommes, maintenant, énervés et veules ! C’est avec des paroles détournées, avec des ruses timides que nous tentons la vieille aventure d’amour. Nous usons de prévenances, de persuasion. Et, quand une femme désirée se refuse et se dérobe, quels moyens avons-nous de la réduire ? D’elle, nous acceptons tout, ses feintes, ses fuites, ses trahisons. Nous respectons ses défenses, et, qu’elle nous échappe et nous raille, nous nous contentons de gémir et de larmoyer ! De même que la violence, la vengeance a fait son temps. La passion la plus audacieuse s’arrête aux actes. Nous imaginons bien encore ce que nous ferions en telles circonstances, mais nous sommes incapables d’agir conformément à nos imaginations. Bien peu auraient osé ce qu’a osé ce petit Neroli envers Nina la Siennoise. Et, encore, Neroli est un homme du peuple, mais, parmi nous, civilisés, ces procédés populaires n’ont plus cours.

Je songe à cela, tout en regardant les brunes filles d’Espagne mimer la danse ardente et hardie où elles évoquent en allégorie mouvante les âpres feux du désir. Ma belle voisine, elle aussi, y semble prendre un vif intérêt. Elle a posé le coude de son bras replié sur le dossier de la chaise. Elle suit avec attention les figures expressives de la danse. C’est un danseur maintenant, qui occupe l’estrade, un petit homme trapu et frénétique, qui se démène avec une extraordinaire énergie. Il est vêtu d’une courte veste noire et porte un épouvantable pantalon de velours vert scarabée, mais il met dans son rôle une si intense passion que l’on oublie la laideur olivâtre de son visage et le bariolage ridicule de son costume. Quand il a fini et qu’il s’est arrêté net dans une pirouette vertigineuse, avec un choc sec de talons, ma voisine a applaudi. Machinalement, j’ai fait de même. Mme de Jersainville s’est retournée pour voir la personne qui partageait son enthousiasme. Nos regards se sont croisés de nouveau. J’ai baissé les yeux devant la hardiesse des siens.

Le spectacle terminé, je me dirige vers le buffet. En chemin, la gentille Germaine Tullier me sourit gentiment au passage. À ce moment, Mme de Jersainville me dépasse et me sourit également. Quelle différence entre ces deux femmes et comme elles ont dû goûter différemment les danses de tout à l’heure ! Quant à Gernon, que je retrouve au buffet, une coupe de champagne à la main, et toujours suivi de son jeune admirateur qui lui passe des assiettes de friandises, il semble tout guilleret et tout émoustillé, et il considère d’un air fripon la belle Mme de Jersainville, qui remonte, d’un geste négligent, l’épaulette tombée de son corsage très décolleté.


30 janvier. — J’ai reçu une lettre de ma mère. Les nouvelles que lui a données de moi le docteur Tullier l’ont rassurée, et cependant, entre les lignes, je démêle quelque inquiétude. Il me semble aussi y remarquer un peu de tristesse. Peut-être est-elle due à l’extrême monotonie de l’existence que mène ma mère dans cette petite ville de province où elle a voulu vivre ? Les mois d’hiver ne sont pas gais à Clessy-le-Grandval. Et puis, intelligente et fine comme elle est, ma mère, sans qu’elle s’en rende compte, manque de société dans ce trou perdu. Je sais bien qu’elle aime tendrement sa vieille amie, Mme de Préjary, qu’elle soigne avec le plus tendre dévouement. Je sais bien que Clessy-le-Grandval est sa ville natale et que ma mère retrouve là tous ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, qu’elle a une vie intérieure qui l’occupe, qu’elle a pour se distraire les travaux de broderie où elle excelle, mais, malgré tout, les journées doivent lui paraître quelquefois longues, dans cette morose et solitaire maison qu’elle a toujours connue, et où elle est revenue s’abriter.

Cependant, ce n’est pas dans celle-là qu’elle est née. C’est dans une autre qui appartenait à mon grand-père et qui a été vendue, puis démolie. À la place, on a élevé une horrible et prétentieuse bâtisse, de style moderne, qui appartient à M. Le Bazureur, homme de progrès, et maire de Clessy-le-Grandval. Par contre, la demeure de Mme de Préjary est restée telle qu’elle était du temps où ma mère y passait la plus grande partie de ses journées, lorsqu’elle était jeune fille, en compagnie de Cécile de Préjary, sa compagne préférée, morte à vingt ans, dont ma mère m’a si souvent parlé et dont elle me montrait, quand j’étais enfant, de si charmantes photographies. Ce sont ces souvenirs du passé qui ont rappelé ma mère à Clessy-le-Grandval. Elle avait reporté sur Mme de Préjary l’affection qu’elle avait pour Cécile. Aussi, à la mort des parents de ma mère, fut-ce Mme de Préjary qui la recueillit chez elle, orpheline, jusqu’au moment de son mariage avec mon père. Ensuite, les seules absences que ma mère se permit furent pour aller à Clessy embrasser sa vieille amie. Lorsque, plus tard, elle apprit que Mme de Préjary était à demi paralysée, elle courut à Clessy pour la soigner. Les médecins, quelques mois après, ayant déclaré que Mme de Préjary ne se rétablirait jamais, ce fut de Clessy que ma mère m’annonça la résolution qu’elle prenait de quitter Paris, et de se consacrer aux soins que nécessitait l’état de santé de la malade.

À ce projet de ma mère, de se fixer à Clessy-le-Grandval et d’y accomplir, loin de moi, la tâche qu’elle s’était prescrite, j’éprouvai une grande surprise et un vif chagrin. J’avais à ce moment vingt-cinq ans, et nous habitions ensemble, ma mère et moi. Jamais nous ne nous étions quittés. Nous vivions dans l’intimité la plus complète et je lui laissais la haute main sur la direction de notre existence commune. L’idée de prendre par moi-même une décision ne me serait pas venue. Je m’en remettais entièrement à elle. Ses intentions de retraite à Clessy-le-Grandval m’apparurent comme un véritable abandon. Qu’avais-je fait pour mériter ce traitement ?

Or, c’était justement cet état de dépendance où je me tenais vis-à-vis d’elle qui inquiétait ma mère depuis plusieurs années. Ce qui, durant mon extrême jeunesse, lui avait semblé chez moi une heureuse docilité de nature, finissait par lui paraître un grave défaut de caractère. Elle retrouvait dans le mien certaines ressemblances fâcheuses avec celui de mon père. Elle déplorait mon manque d’initiative. Peu à peu, elle sentait se développer en moi cette incertitude, cette indécision qui, portées à un point maladif chez mon père, avaient empoisonné sa vie. En vain ma mère avait cherché à secouer en moi cette apathie, mais sans guère y réussir ; l’habitude en était déjà prise et, après de sincères efforts pour m’en corriger, j’y retombais avec une décourageante facilité. En vain elle me donnait toute liberté d’agir à ma guise, je ne montrais aucun goût d’en profiter.

La maladie de Mme de Préjary avait apporté une solution soudaine à un état de choses auquel ma mère ne voyait pas de remède. Bien qu’il en coûtât à son cœur, sa raison la décida. Pour elle, mon intérêt passait avant tout. En renonçant au séjour de Paris, en se fixant désormais à Clessy-le-Grandval, en s’éloignant de moi volontairement, elle accomplissait un devoir douloureux, mais dont elle espérait les meilleurs effets. Elle rompait ainsi les liens trop étroits qui unissaient ma volonté à la sienne. Elle m’obligeait à vivre pour moi-même et par moi-même. J’aurais désormais à agir sans pouvoir immédiatement recourir à son conseil. Il me faudrait organiser mon existence, faire face aux petites difficultés quotidiennes. Cet exercice de mon indépendance ne saurait m’être que salutaire. Aux yeux de ma mère, c’était une épreuve indispensable.

Par un souci délicat de ménager mes susceptibilités, ma mère ne me découvrit pas tout d’abord les raisons qui l’avaient amenée au parti qu’elle venait de prendre, ce qui fit que je n’en compris pas l’héroïque sagesse. Je me révoltai à l’idée de cette séparation qui allait nous éloigner l’un de l’autre. La pensée qu’elle ne serait plus auprès de moi, chaque jour et à toute heure, m’était insupportable. J’en vins à l’accuser d’égoïsme, à lui reprocher de m’aimer moins. Mon premier mouvement fut de prendre le train pour Clessy et de la ramener avec moi, coûte que coûte. Mon incertitude habituelle me retint. Au lieu d’agir, j’écrivis. Ma mère me répondit par une longue lettre pleine de tendresse et de bonté. Une correspondance quotidienne s’établit entre nous. Peu à peu, très doucement, très finement, elle me fit deviner les motifs qui avaient dirigé sa conduite. Je sentis l’amour profond qui l’inspirait. Mon irritation fit place à un sentiment de gratitude émue. Je me rendis compte du sacrifice dont j’étais la cause.

Les lettres sont un précieux moyen d’explication : elles permettent d’indiquer bien des nuances qu’il serait difficile d’exprimer de vive voix. Quand on est en présence l’un de l’autre, les paroles, pour ainsi dire, faussent la pensée, tandis qu’à distance elle conserve mieux sa netteté. Ce fut ainsi que ma mère m’amena à partager ses vues. De plus, ses lettres eurent une autre utilité. Elle m’apprirent beaucoup de choses sur moi-même. Un jeune homme connaît assez mal son caractère. Il a besoin qu’on le lui révèle. Ma mère profita de l’occasion qui s’offrait pour m’aider à mieux discerner le mien. Elle le fit avec cette finesse et cette vérité d’observation qui lui sont propres. Elle me traça de moi-même le portrait le plus exact et le plus juste. Elle me convainquit de la nécessité où j’étais de résister à certaines tendances de ma nature.

Une fois mon assentiment acquis au projet que j’avais eu tant de mal à accepter, ma mère me mit au courant de certains avantages que, de plus, elle y trouvait pour moi. En s’établissant à Clessy-le-Grandval, elle me ménageait à Paris une existence plus large que celle que nous y menions à deux. Elle laissait désormais à ma disposition tout le bien dont elle avait hérité de mon père, ne voulant rien en garder pour elle. Elle se contentait, pour subvenir à ses dépenses personnelles, du peu qui lui appartenait en propre et dont le principal consistait dans le petit héritage de son vieux parent nantais. Elle avait ainsi de quoi payer à Mme de Préjary une modeste pension, qui était pour sa vieille amie une aide pécuniaire appréciable. Les choses ainsi réglées m’assuraient une complète indépendance.

Malgré cela, je n’étais guère heureux de ma situation nouvelle. Pour la première fois, il me fallait m’occuper de certaines questions pratiques. Cela faisait partie de l’apprentissage dont ma mère attendait de si heureux résultats. Il me fallut quitter l’appartement que nous occupions et en choisir un autre plus conforme à mon nouveau genre de vie. C’est à cette époque que je me suis installé rue de la Baume. Ces soins divers accomplis, de quelle lourde tristesse ne me sentis-je pas accablé ! Au bout de quelques mois, je suppliai ma mère de revenir. Je ne pouvais m’habituer à ma solitude ; je n’avais que faire de ma liberté. Ma mère tint bon et me conseilla de voyager.

Je lui obéis. Ce fut la date de mon premier voyage en Italie, et je dois reconnaître que j’en éprouvai un grand bien. Certes, en route, j’eus des heures d’ennui et de découragement, mais l’effet des deux mois que je passai à Milan, à Venise, à Florence, à Rome me fut salutaire. À mon retour, je me sentis assez bien pour ne pas craindre, en allant embrasser ma mère à Clessy, de raviver trop cruellement le chagrin que m’avait causé sa décision. Nous nous revîmes avec joie. Quand je lui eus raconté les péripéties de mon voyage, elle me confia la façon dont elle avait organisé, elle aussi, sa nouvelle existence et les occupations qu’elle s’y était données. La principale était les soins continuels dont elle entourait Mme de Préjary. Ils lui prenaient une grande partie de sa journée, de telle sorte que ma mère n’avait pas le temps de s’ennuyer à Clessy. D’ailleurs, cette petite ville lui plaisait par son calme et son silence, et la vieille maison délabrée et tranquille de Mme de Préjary convenait à ses goûts. Ma mère ne regrettait nullement Paris. Elle ne s’était jamais accoutumée complètement à y vivre, ni lorsqu’elle y habitait avec mon père, ni quand elle s’y était fixée pour mon éducation. Au fond, elle avait retrouvé à Clessy, avec satisfaction, des habitudes provinciales auxquelles elle n’avait renoncé que par nécessité.

Du reste, maintenant, je suis un peu de l’avis de ma mère. Depuis que je vais à Clessy-le-Grandval, plusieurs fois chaque année, je me suis mis à aimer ses petites rues, ses places étroites, ses vieilles maisons. J’aime l’antique baraque de Mme de Préjary, avec sa cour, son poulailler, ses grandes pièces à l’ancienne mode, son mobilier de bric et de broc. Bien des fois, je suis venu y abriter mes pensées mélancoliques. Elle m’a toujours été hospitalière et bienfaisante.


31 janvier. — J’ai rencontré Jacques de Bergy. On lui avait dit ma visite. Comme nous suivions la même direction, nous avons descendu côte à côte les Champs-Élysées. Jacques m’a dit : « Eh bien ! oui, mon cher, quand vous êtes venu, je venais justement de partir pour une petite fugue dans le Midi. Vous savez mes habitudes. J’emmenais avec moi une gentille compagne et, ma foi, nous avons parcouru fort agréablement une partie de la Côte. Nous nous sommes d’abord arrêtés à Toulon. J’aime cette ville de guerre, avec ses gros cuirassés en rade, son beau quai, son vieil hôtel de ville, et j’ai toujours plaisir à saluer les Cariatides de Puget. Musculeuses et gonflées, elles ont l’air d’avoir trop aspiré le vent de la mer et d’en être restées suffoquées. Et puis, il y a, à Toulon, d’antiques petites rues sombres qui m’enchantent, des places à platanes et à fontaines, une entre autres, qui me ravissent. Je ne sais pas comment on l’appelle, mais elle est à un bout de la ville, près du rempart. C’est là que stationnent les diligences qui desservent encore certaines localités des environs. On dirait un tableau de Boilly, retouché par Tartarin ! Rien d’amusant et de pittoresque comme ces guimbardes, à demi disloquées et plus ou moins démodées, avec leurs bâches poudreuses et leurs grosses roues cerclées de boue… Nous sommes restés là quelques jours. Il y a un hôtel convenable, des fleuristes bien fournies et un pâtissier appréciable. J’ai refait aux alentours des promenades que j’aime, celles que j’appelle la tournée des trois caps : le cap Cépet, le cap Sicié, le cap Brun. D’ailleurs, toute la banlieue toulonnaise a un caractère très original, même en ses pires endroits, avec ses masures misérables, ses routes pierreuses, ses mastroquets. Il y a des coins d’une sécheresse aride et piteuse que rehausse, çà et là, la noble silhouette de quelque cyprès aigu. Ces cyprès, dans ces paysages, mon cher, c’est comme un poignard d’Orient à la ceinture d’un chemineau !… »

Nous avons encore parlé de diverses choses : d’Antibes, de Nice que l’on connaît mal, de Monte-Carlo que Bergy déteste autant que moi et où il a perdu quelques rouleaux de louis. Et il a ajouté : « Et maintenant, il va falloir les regagner, mais je me sens heureusement très en veine de travail. Voyez-vous, ces interruptions sont excellentes. Lorsque, pendant quelques semaines, j’ai vécu ainsi dans l’intimité d’une femme, lorsque j’ai manié une chevelure, touché de la chair, vu jouer des lignes, il me semble qu’il me reste aux mains quelque chose de la volupté éprouvée. Je me sens une dextérité particulière. Mes doigts sont plus habiles à modeler la glaise, à faire revivre les mouvements et les formes. Mes figurines y gagnent en naturel et en souplesse. »

Tout en parlant, Jacques de Bergy semblait sculpter dans l’air, au geste de ses doigts fins, des images palpables.


2 février. — Aujourd’hui, en revenant de chez le tailleur, j’ai aperçu, rue de Rivoli, le docteur Tullier, dans son auto. J’étais sur le refuge, en face des guichets du Carrousel, et, je ne sais pourquoi, à la vue de Tullier, j’ai fait un geste d’appel. J’aurais voulu qu’il distinguât ma pantomime et dît à son chauffeur d’arrêter un instant, mais le docteur était occupé à lire une brochure. Quand il eut disparu, je me suis demandé pourquoi j’avais désiré lui parler. Était-ce pour le féliciter de sa fête espagnole ? Non ; je sais bien quelle eût été ma question. J’aurais voulu savoir de lui des nouvelles d’Antoine Hurtin. Ce qu’il m’a dit de sa santé m’est revenu à l’esprit à plusieurs reprises. L’idée qu’il est malade, très malade peut-être, me trouble et me préoccupe.

Certes, j’ai eu à me plaindre d’Antoine. Ses procédés à mon égard furent mauvais et presque déloyaux, mais le temps a passé sur ces souvenirs, et je ne puis oublier qu’Antoine fut mon ami, que nous nous sommes connus presque enfants, que nous fûmes camarades de collège et compagnons de jeunesse, que nous eûmes de l’affection l’un pour l’autre. Et puis, je ne peux m’empêcher de penser à ses qualités de joyeux viveur et de bon vivant. Hurtin malade, ces deux mots ne vont guère ensemble, lui qui donnait si bien l’impression de l’insouciance et de la vie, qui semblait si persuadé que les choses agréables de l’existence étaient faites spécialement pour lui : l’argent, les plaisirs, la table, les femmes ! Cela me produit un singulier effet de penser qu’à présent il s’inquiète et qu’il souffre. D’ailleurs, le docteur Tullier avait l’air ennuyé, l’autre jour, en me parlant de lui, malgré son habitude de ne rien laisser voir de ce qu’il présage. Il est certain qu’Antoine a terriblement abusé de tout. Jamais il n’a su maîtriser ses instincts, dominer ses passions. Jamais il ne songea à ménager ses forces. Aussi a-t-il fait beaucoup de sottises et il est probable qu’il les paye aujourd’hui.

Tout en marchant et en réfléchissant à ces choses, je suis entré dans le jardin des Tuileries. Il faisait un temps gris et assez doux ; néanmoins, les allées étaient presque désertes. Un peu comme le Palais-Royal, leur voisin, les Tuileries sont une promenade en décadence. Elles ne sont plus fréquentées comme autrefois, même en été, à l’époque où les arbres y donnent de l’ombre et où les orangers, dans leurs bonnes caisses vertes, y parfument l’air poussiéreux. Le petit monde d’enfants qui animait les allées, les mamans, les bonnes, les nourrices qui, jadis, dans la belle saison, y occupaient des centaines de chaises, toute cette foule a émigré ailleurs. Maintenant, la population enfantine qui remplissait les Tuileries est remontée vers les Champs-Elysées et s’est portée vers le Bois de Boulogne.

De mon temps, c’est-à-dire quand j’avais douze ou treize ans, il en était tout autrement. Les Tuileries jouissaient encore de toute leur vogue. À leurs portes, tintaient les sonnettes du marchand de coco, portant en hotte, à son dos, sa fontaine ambulante et ses tasses accrochées par l’anse à un baudrier de velours. La vendeuse de madeleines et de sucres d’orge circulait, coiffée d’un petit bonnet blanc. Les bébés faisaient des pâtés dans le sable ; les fillettes sautaient à la corde ou poussaient leurs cerceaux ; les garçons s’amusaient aux billes ou aux barres. Garçons et filles s’unissaient pour jouer aux gendarmes et aux voleurs. Je me souviens de parties admirables où l’on attaquait des diligences, où l’on délivrait des prisonniers, sous l’œil complaisant du gardien et de la loueuse de chaises. Mais à présent, les bandes joyeuses et turbulentes sont dispersées. Les Tuileries actuelles ne sont plus celles d’autrefois. Surtout, elles ont perdu ce qui, à l’époque où j’y fréquentais, faisait pour moi leur principal attrait, la flottille de petits bateaux qui croisait sur leur bassin. L’enfance française n’a plus de marine !

Je me rappelle avec délices la première fois où m’apparut cette flottille des Tuileries. Nous étions, ma mère et moi, arrivés depuis quelques semaines à Paris. Le début de notre séjour avait été occupé par les soins de notre installation. Ma mère, pressée de quitter l’hôtel où nous étions descendus en venant du Pouliguen, avait loué un appartement rue Bonaparte. Cet appartement était au fond d’une cour assez spacieuse, mais triste. Son principal agrément était de nous donner droit à la jouissance d’un bout de jardin. Pendant que ma mère déballait, rangeait, je passais dans ce jardinet la plus grande partie de ma journée. Je ne m’amusais guère et me sentais dépaysé. Je regrettais le Pouliguen, la plage, les barques que, de ma fenêtre, je voyais rentrer au port. Je regrettais aussi la Lambarde avec son vieil escalier, ses vastes greniers, ses chambres obscures, ses corridors et son potager et son bois de chênes verts ! J’avais peine à m’habituer au changement d’existence. Yves de Kérambel lui-même, qui ne m’avait jamais été très indispensable, me manquait. Cependant, comme notre installation commençait à prendre tournure, ma mère, pour me distraire, m’emmenait faire de longues promenades dans Paris. Elle me conduisit aux Champs-Elysées et sur les Boulevards. Mais les Boulevards ne m’intéressaient qu’à demi. Un jour, elle dit : « Nous pourrions aller aux Tuileries. »

C’était un après-midi de printemps. Il faisait beau. Nous traversâmes le pont des Saints-Pères et nous suivîmes le quai. Une fois dans le jardin, je me mis à courir. Tout à coup, je m’arrêtai, plein de joie et d’admiration. Devant moi, le bassin s’arrondissait, entouré de nombreux enfants et couvert de bateaux. De ces bateaux, il y en avait de toutes les espèces, de simples bachots ou d’élégants petits navires. Il y avait des goélettes et des sloops, des barques de pêche et des péniches. Il y avait même un « vapeur » que l’on remontait avec une clef et qui battait l’eau de ses roues à aubes. Un vent léger soufflait et gonflait les voiles minuscules. Les bateaux partaient d’un bord et abordaient à l’autre, les uns heureusement, les autres après s’être fait mouiller par le jet d’eau. Certains demeuraient en panne ou s’accrochaient à la cabane des cygnes, et pour les ramener à la rive, on les harponnait avec des ancres de plomb lancées au bout d’une ficelle et retenues par le gréement.

Ce spectacle m’enchanta. Soudain, Paris ne me paraissait plus une ville sans intérêt. Elle en avait maintenant un pour moi. De toute la journée, ma mère ne put m’arracher à ces lieux enchanteurs. Ce ne fut que lorsque le dernier batelet eut quitté l’eau qu’elle parvint à m’emmener. Toute la soirée je l’employai à remettre en état une vieille barque de pêche que j’avais apportée du Pouliguen. La nuit, je rêvai à la flottille des Tuileries. Le lendemain, il fallut que ma mère me conduisît au bassin. Il en fut de même le jour suivant. Ma mère, résignée et contente de me voir m’amuser, m’accompagnait. Elle s’asseyait, un ouvrage à la main, sur une chaise, et surveillait de loin mes ébats nautiques.

Certes, ma vieille barque de pêche se comportait fort bien, et plusieurs des jeunes armateurs eussent volontiers échangé leurs jouets de bazar contre le mien, qui était d’une meilleure structure ; mais certains possédaient de véritables petits voiliers construits avec beaucoup d’art, gréés avec grand soin et qui atteignaient à de notables vitesses dans les courses que nous organisions. Ces petits bateaux étaient l’œuvre d’un même fabricant et portaient sa marque. Ce fabricant s’appelait Thomas, le père Thomas, comme on disait. Bientôt, je fis sa connaissance, car il venait souvent au bassin pour y essayer ses rapides goëlettes ou ses sloops prompts. Le père Thomas était célèbre aux Tuileries. On le voyait arriver en boitillant et portant entre les bras quelque nouvel échantillon de son savoir-faire. Thomas était un ancien marin. Il était vêtu d’une espèce de vareuse et coiffé d’un chapeau de toile cirée. Cette tenue nous en imposait fort, non moins que la chique de tabac qu’il faisait continuellement passer d’une joue à l’autre.

Mon ambition était naturellement de posséder un bateau du père Thomas. Ma mère ne résista pas longtemps à mon désir, et, un matin, nous nous acheminâmes vers la rue du 29 Juillet, où le bonhomme demeurait. Quel délicieux souvenir j’ai conservé de cette visite ! L’escalier était roide et sombre. Le père Thomas logeait au quatrième étage, où il occupait une grande chambre extraordinairement encombrée. Il y régnait une bizarre odeur de copeau, de colle, de peinture, de vernis et de goudron. Sur des planches s’alignaient des coques de toutes grandeurs, les unes encore blanches, les autres déjà peintes. Quelques-unes portaient déjà leur mâture et leur gréement. Certaines n’étaient encore qu’à l’état de squelettes. Le père Thomas construisait à lui seul cette flottille en chambre. Il en était à la fois l’ingénieur, le charpentier, le calfat et le peintre. Seul, il ajustait les planchettes, tendait les cordages, coupait et cousait les voilures. Ses mains habiles façonnaient ces charmants petits bateaux qu’il faisait d’ailleurs payer fort cher. Malgré cela, le père Thomas avait aux Tuileries une superbe clientèle. Je me rappelle mon émotion quand je lui fis ma commande. Comme j’étais pressé, je choisis une coque déjà peinte et prête à être gréée. Le père Thomas me promit que mon sloop serait fin voilier.

Ce fut un beau jour que celui où je le vis arriver aux Tuileries, aux bras du père Thomas. Le bonhomme n’avait pas manqué à sa promesse. À peine à l’eau, la Lambarde, ainsi s’appelait mon bateau, prit le vent avec aisance et facilité. Quelle joie j’éprouvais à le voir filer rapidement et élégamment, et comme je me précipitais pour aller le recevoir à l’autre bord ! Mais mon plaisir avait encore une autre cause. La possession d’un « bateau Thomas » me tirait du commun et me plaçait au rang des privilégiés. Les possesseurs de ces bateaux formaient, parmi le jeune public du bassin, un clan à part. On s’y traitait d’égal à égal et l’on n’était pas sans considérer avec quelque dédain les camarades moins bien partagés. Or, la Lambarde était un des plus jolis sloops sortis des mains du père Thomas. J’avais le droit d’en être fier, et je le fus bien davantage quand un gros garçon joufflu s’approcha de moi, me fit compliment de mon acquisition, m’engageant à faire partie de son escadre et à en arborer le pavillon bleu à croix rouge.

Ce gros garçon, que je revois encore avec sa face claire, piquetée de taches de rousseur, avec ses cheveux ébouriffés, ses énormes mollets nus et son costume marin à large col, tenait un rôle important dans nos jeux nautiques. Il s’appelait Antoine Hurtin et on le désignait le plus souvent sous le nom de « l’Amiral ». L’Amiral était fort considéré parmi nous. Il possédait plusieurs superbes bateaux qui faisaient l’admiration de notre troupe enfantine et qui lui donnaient sur nous une incontestable autorité. Antoine Hurtin prenait d’ailleurs la situation au sérieux, et il imposait à son état-major une stricte discipline. Cependant, l’Amiral, il faut le reconnaître, n’abusait pas trop de son pouvoir. Quoique violent et impétueux à l’occasion, il était, au fond, bon diable. Et puis il excellait à organiser nos jeux et à leur donner du mouvement et de l’entrain. En l’absence de l’Amiral, le bassin était morne et la journée languissante. Nul ne savait mieux que lui régler une course ou un combat naval.

Nous en livrâmes de terribles et d’acharnés sous son commandement. On se divisait en deux camps, et nous lancions nos bateaux les uns contre les autres. Il fallait voir les beaux abordages, les beaux enchevêtrements de beauprés et de vergues. Quelquefois il y avait des dégâts, d’où naissaient des querelles, dont l’Amiral était l’arbitre. Après ces journées tumultueuses, c’était un spectacle imposant que de voir Antoine Hurtin quitter le bassin, escorté d’un grand valet de pied en livrée, portant les bateaux et les cannes de M. l’Amiral, tandis que la tante d’Antoine, l’excellente Mme Bruvannes, qui venait, chaque jour, aux Tuileries chercher son neveu, écoutait avec admiration le récit enthousiaste des exploits accomplis durant l’après-midi. Quelquefois, Antoine exigeait que sa tante fût témoin de ses victoires. La bonne dame ne savait pas résister aux désirs de cet enfant gâté et elle honorait de sa présence les régates, joutes et combats où triomphait toujours l’escadre amirale, le pavillon bleu à croix rouge.

Ce fut comme spectatrices de nos ébats navals que Mme Bruvannes et ma mère firent connaissance. Le deuil de ma mère, sa tristesse, sa solitude intéressèrent Mme Bruvannes. Les deux femmes causèrent. Mme Bruvannes, demeurée veuve de bonne heure, avait élevé son neveu Antoine, dont les parents étaient morts tragiquement dans un accident de chemin de fer. La pauvre Mme Bruvannes était restée épouvantée à jamais de ce funeste événement. Elle vivait, au sujet de son neveu, en des transes perpétuelles. Antoine était surveillé étroitement. S’échauffait-il, courait-il, elle le voyait déjà atteint de quelque grave refroidissement ; aussi le valet de pied de confiance qui accompagnait Antoine apportait-il avec lui tout un assortiment de manteaux et de châles. Il avait ordre de ne pas le perdre un instant de vue. La voiture qui amenait Antoine aux Tuileries et qui l’attendait toute la journée pour le ramener chez lui contenait dans ses coffres une pharmacie complète et des vêtements de rechange pour le cas où Antoine fût tombé dans le bassin. Bref, Mme Bruvannes multipliait les précautions de toutes sortes. Certes, ma mère me gâtait fort, mais Mme Bruvannes la dépassait de beaucoup. Mme Bruvannes ne vivait que pour cet enfant à qui devaient revenir un jour la grande fortune de sa tante et le bel hôtel qu’elle habitait quai Malaquais. À ce régime, Antoine Hurtin eût pu devenir insupportable ; il se contentait d’être volontaire et paresseux. La tante Bruvannes était incapable de résister sérieusement à aucune de ses fantaisies.

Ce beau système d’éducation continua, quand Antoine fut envoyé comme demi-pensionnaire au collège Saint-Hippolyte. La même voiture à deux chevaux qui le menait à la grille des Tuileries le conduisait à la porte du collège et venait l’y attendre pour la sortie. La bonne Mme Bruvannes ne cessait, d’ailleurs, d’intervenir dans la vie scolaire de son neveu. On ne voyait qu’elle chez le Directeur, chez le Censeur, chez le Préfet des études. Elle était là pour aplanir toutes les difficultés. C’étaient sans cesse des demandes de congés, de faveurs, de dispenses. Elle venait l’excuser auprès de ses maîtres pour un devoir non fait ou pour une leçon non sue. Elle lui évitait les pensums et les retenues qu’il eût mérités. Elle veillait à ce qu’il occupât en classe telle place à l’abri des courants d’air. On eût certainement envoyé promener toute mère d’élève qui se fût permis de se mêler ainsi de ce qui ne la regardait pas, mais, faut-il le dire, Mme Bruvannes était riche ; elle était généreuse. Elle donnait abondamment aux quêtes ; elle offrait des vitraux à la chapelle et des ornements à la sacristie. À Saint-Hippolyte, on était fier de Mme Bruvannes et de sa fortune.

D’autre part, Antoine, s’il était mauvais élève, n’était pas mauvais garçon. Malgré la situation exceptionnelle qu’il occupait et les passe-droits dont il jouissait, ses camarades l’aimaient beaucoup. Ses maîtres reconnaissaient également ses bonnes qualités, tout en déplorant que son travail et son application ne fussent pas à la hauteur de son heureux naturel. Bourré de répétitions, surveillé à la maison par un précepteur particulier, Antoine n’apprenait rien. En revanche, il était au courant de tout. À quinze ans, il lisait les journaux, fréquentait les champs de courses, allait voir toutes les pièces en vogue, était un fervent du café-concert. Mme Bruvannes le laissait faire, déclarant que ces divertissements étaient, en somme, innocents.

À Saint-Hippolyte, où nous étions tous assez négligés dans notre tenue, Antoine s’habillait avec recherche et avec chic. L’intérieur de son pupitre, à l’étude, faisait notre admiration. Il renfermait un vaporisateur, des lorgnettes de théâtre et de courses, une collection de cartes de pesage et un paquet de photographies d’actrices. On y trouvait de plus un revolver et une liasse d’obligations de chemins de fer. Personne n’ignorait, à Saint-Hippolyte, ces infractions à la règle, mais le pupitre d’Antoine Hurtin était sacré. Aucun surveillant ne se fût hasardé à y mettre le nez.

Je ne puis jamais penser sans rire à Antoine Hurtin collégien, et pourtant c’est cette éducation absurde qui a fait de lui ce qu’il est. Sans la faiblesse de sa tante et les complaisances de ses maîtres, Antoine ne serait pas devenu le viveur bruyant et inutile dont l’impunité et le manque de direction ont laissé se développer les instincts fâcheux. Quand on voulut réagir, il était trop tard. Ce fut en vain que M. Lechaume, le directeur de Saint-Hippolyte, avertit Mme Bruvannes que les amusements de courses et de théâtre auxquels se plaisait son neveu étaient moins innocents qu’elle le croyait. Antoine, dès sa rhétorique, avait fait la connaissance d’une petite actrice du Palais-Royal, Mlle Largé, qui venait l’attendre à la sortie du collège, dans la voiture même de Mme Bruvannes. Quelque temps après, lors de la procession de la Fête-Dieu, qui se faisait en grande cérémonie dans le jardin et dans les cours du collège, Mlle Largé s’y montra habillée en homme. Le scandale fut trop fort et Antoine dut être renvoyé.

J’en éprouvai un vif regret. J’aimais beaucoup Antoine Hurtin. Ma mère, avertie par les confidences désolées de Mme Bruvannes de la conduite de son neveu, ne me le laissait plus fréquenter que le moins possible et ce ne fut que plus tard que nos relations reprirent. Ma mère avait assez confiance dans ma raison et mon bon sens pour ne pas craindre que j’imitasse la conduite du jeune Hurtin. D’ailleurs, je n’en avais guère les moyens. Nos situations de fortune étaient trop différentes pour que je pusse le suivre dans l’existence qu’il menait. Antoine, devenu alors, par la mort d’un vieux parent, le baron Hurtin, passait son temps avec des femmes de théâtre et des cocottes chic. Il chassait et faisait courir. Le baron Hurtin était une des figures de la haute noce parisienne. Il faisait partie d’une « bande » dont il était le boute-en-train. On s’amusait fort, dans la bande Hurtin. Parfois, on montait sur une impériale d’omnibus et l’on jetait des œufs pourris sur les passants. Un jour, à la suite d’un pari, l’un de ces messieurs souffleta en pleine rue un vieillard inoffensif qui se trouva être un ancien ministre de la justice !

Je n’avais aucune envie de prendre part à ces folies stupides. Néanmoins, je voyais Antoine Hurtin de temps à autre. Il était très gentil avec moi et j’avais même sur lui une certaine influence. Mme Bruvannes, qui n’ignorait pas qu’il en fût ainsi, me priait souvent d’intervenir auprès d’Antoine. Je le faisais de mon mieux, mais je me suis demandé si ce n’avait pas été une des raisons qui ont poussé Antoine à agir avec moi comme il l’a fait. M’en voulait-il de cette influence que j’exerçais sur lui comme d’une supériorité qu’il trouvait inadmissible de la part de quelqu’un sur qui il avait tant d’autres avantages ? Je me suis aperçu plus d’une fois qu’il lui était désagréable que j’eusse des sentiments, des goûts autres que les siens. Il était vexé que je n’adoptasse pas son genre d’existence. Lui, qui détestait la lecture, enrageait de me trouver un livre à la main. Les préoccupations qui lui étaient inaccessibles, chez un autre, l’agaçaient. Sa vanité en souffrait sans qu’il s’en rendît compte. Car, au fond, avec ses airs bon enfant, Antoine est vaniteux. Il était vain de sa fortune, de sa personne, vain de sa force et de sa vigueur. Qu’un pauvre diable comme moi, qui n’étais ni riche, ni herculéen, ni sportsman, ni homme à la mode, eût pu plaire par lui-même à une charmante et élégante jeune femme comme cette petite Étiennette Sirville, cela lui parut inadmissible. Il a trouvé sans doute que j’empiétais sur les prérogatives des grands viveurs de son espèce. N’est-ce pas à eux qu’appartiennent de droit les Louise d’Evry et les Étiennette Sirville ? Alors, il a voulu me donner une leçon. Il m’a enlevé Étiennette méchamment, brutalement, vilainement ; il me l’a enlevée de façon à me gâter le souvenir que j’eusse pu conserver d’elle, même infidèle. Il l’a prise par l’attrait de son argent, me montrant ainsi qu’elle n’était ni moins vile, ni moins vénale que ses pareilles.

Quand je pense à cette vieille histoire, je me reprends à détester Antoine Hurtin. Puis, malgré moi, l’idée qu’il souffre, qu’il est malade, m’attendrit et je songe aux angoisses de la pauvre Mme Bruvannes. Je la revois accompagnant au bassin des Tuileries un gros garçon joufflu, en costume marin, portant entre ses bras un bateau Thomas et je sens s’évanouir ma rancune. J’aurais dû arrêter le docteur Tullier et lui parler sérieusement…


4 février. — Rue de Montpensier, d’une porte de cette étroite rue silencieuse, j’ai vu aujourd’hui, au crépuscule, sortir une jeune femme. Élégante, souple, furtive, elle s’est arrêtée sous la voûte. Elle portait une épaisse voilette et était enveloppée d’un grand manteau. D’un regard rapide, elle a inspecté le trottoir. S’apercevant que je la regardais en passant, elle a rougi et s’est rejetée brusquement en arrière. J’ai retourné la tête. À ce moment, elle s’est précipitée dans la rue, comme on se jette à l’eau, et elle a filé prestement dans la direction de la place du Théâtre-Français. Certainement, cette jolie personne venait d’un rendezvous. Avec les mêmes précautions, les mêmes peurs, elle était entrée dans cette même maison. Elle avait monté l’escalier ; elle avait sonné à une porte. Elle avait pénétré dans une chambre. Quelqu’un l’y attendait. Elle avait couru à lui. Des bras l’avaient étreinte. Elle avait retiré sa voilette, ôté son manteau, son chapeau. Et puis, ensuite, elle s’était dévêtue. Son corps avait senti le contact d’un autre corps. Et elle avait désiré que le temps ne s’écoulât point, que tous les bruits s’arrêtassent, que la vie fût suspendue. Et tout cela, parce que des lèvres plaisaient à ses lèvres…


5 février. — J’ai reçu une longue lettre de ma mère. Mme Bruvannes lui a écrit au sujet de la santé d’Antoine Hurtin. Il est vraiment assez malade. Depuis deux ou trois mois, il dépérissait. Son embonpoint était tombé. Il se sentait fatigué. Aux courses d’automne, il a pris froid. Rien de grave, s’il n’eût été surmené par l’existence qu’il mène depuis quinze ans, par les excès de toutes sortes qu’il a commis. Tout d’abord, il n’a pas voulu se soigner. Il a continué de faire toutes les sottises qui lui sont coutumières. Il était seulement un peu préoccupé. Un jour, Mme Bruvannes entra dans l’appartement qu’Antoine occupe quai Malaquais, dans une aile de l’hôtel. Antoine n’attendait pas sa tante. Il était assis à sa table et écrivait. Écrire, pour Antoine, est un fait grave. Mme Bruvannes allait se retirer discrètement, quand Antoine s’aperçut de sa présence. En la voyant, il fut pris d’un véritable accès de désespoir. Il pleurait, il gémissait. Mme Bruvannes, épouvantée, se précipita vers lui. Antoine était en train de rédiger son testament.

Le soir même, le docteur Tullier fut appelé auprès d’Antoine. Il le palpa, l’ausculta, l’examina de fond en comble. Sa première ordonnance fut de prescrire un repos absolu, un changement complet d’habitudes. À cette condition, Tullier voulait bien épargner à son malade le traitement dans un sanatorium et il lui avait permis de rester à Paris, mais Antoine s’engageait à suivre le régime le plus sévère. Antoine s’y est résigné assez aisément et, déjà, il va un peu mieux, mais l’état de neurasthénie où il est réduit demandera des soins assez longs.

Telles sont les nouvelles que me donne la lettre de ma mère, mais elle contient encore autre chose. Dans sa réclusion, Antoine s’ennuie terriblement. La pauvre Mme Bruvannes s’efforce en vain de le distraire. Ce n’est pas toujours facile. Antoine ne veut recevoir aucun de ses amis actuels. Par contre, et par un caprice de malade, il désirerait vivement me revoir et se réconcilier avec moi. Ne consentirais-je pas à oublier ses torts et à aller lui rendre visite ? Ma mère me transmet la requête de Mme Bruvannes et n’y ajoute aucun commentaire. Elle tient toujours à me laisser libre d’agir à ma guise, mais je sens qu’elle compatit vivement aux inquiétudes de Mme Bruvannes. Néanmoins, je ne ferai pas à Antoine cette visite que souhaite Mme Bruvannes. Certes, j’ai pardonné à Antoine sa trahison, je désire sincèrement qu’il guérisse, mais de là à reprendre des relations amicales avec lui !


7 février. — Non, décidément, je n’irai pas voir Antoine Hurtin, mais j’irai prendre de ses nouvelles auprès de Mme Bruvannes.


11 février. — Le portier de l’hôtel du quai Malaquais m’a reconnu : « Comment, c’est vous, monsieur Delbray… Mais oui, madame est chez elle. Elle ne sort plus guère depuis que M. le baron Antoine est malade. » Le vieux Luc, sa casquette à la main, me parle encore tandis que je traverse la cour et que le timbre d’annonce retentit. Dans le vestibule, les deux grands laquais se sont levés. L’un me prend mon pardessus, l’autre me débarrasse de ma canne.

Ah ! ce vestibule, avec ses colonnes et sa haute tapisserie tendue au fond, je l’ai traversé bien souvent pour gagner le petit escalier qui conduit directement à l’appartement d’Antoine ! En suivant le valet de pied qui me précède, je constate que rien n’est changé. Je traverse la grande galerie. Je sais que je vais être introduit dans le salon en rotonde où se tient d’ordinaire Mme Bruvannes. Voici la porte qui s’ouvre. Mme Bruvannes est là. Elle est seule. Au bruit de mon pas, elle lève la tête de dessus l’ouvrage auquel elle travaille. Elle pousse une exclamation de surprise. Quant à moi, je me sens quelque peu embarrassé. Que Mme Bruvannes va-t-elle me dire ? Elle serait en droit de me reprocher mon éloignement, car pourquoi l’avoir, en quelque sorte, rendue responsable des torts d’Antoine envers moi ? D’autant plus que Mme Bruvannes m’a toujours témoigné beaucoup d’amitié. Quelles seront ses premières paroles ? Je me suis approché d’elle et je lui ai baisé la main. Elle me laisse faire silencieusement et me regarde de ses bons yeux où je lis une tristesse préoccupée et comme un timide reproche, pendant que je lui explique que, devant partir prochainement pour Clessy-le-Grandval, je suis venu afin de pouvoir porter à ma mère des nouvelles du quai Malaquais. À ces mots, la pauvre femme m’a pris les mains. J’ai tout de suite compris l’inutilité de mon subterfuge et que je ne saurais pas résister aux instances de Mme Bruvannes. J’étais bien décidé à ne pas prononcer le nom d’Antoine, et nous avons parlé de lui pendant deux heures.


12 février. — Cette chambre d’Antoine, aux jours de sortie, après le déjeuner chez Mme Bruvannes, Antoine, tandis que ma mère et sa tante causaient ensemble, m’y emmenait pour m’initier au mystère des courses plates ou pour me faire admirer ses photographies d’actrices. Je la retrouve telle que, plus tard, elle m’apparaissait, lorsque je venais y convenir avec Antoine de quelque partie de théâtre ou de restaurant. Tout y est à peu près à la même place. Voici, aux murs, les gravures anglaises, sur les tentures de perse claire. Seulement, aujourd’hui, je n’entends plus, dès le seuil, la grosse voix joyeuse d’Antoine. Les rideaux des fenêtres sont à demi tirés. C’est maintenant la chambre d’un malade, avec son silence et sa demi-obscurité.

Mme Bruvannes m’avait prévenu que je trouverais Antoine très changé. Comment l’avouer, mais cette pensée qu’il n’était plus le même m’était plutôt agréable, si j’ose dire. Il m’aurait été pénible de retrouver l’Antoine du voyage en Bretagne, l’Antoine de l’époque de notre querelle. Mme Bruvannes n’avait que trop raison. Antoine Hurtin est méconnaissable. Quand je suis entré, il était étendu sur son divan. Son gros corps semble dégonflé. Son geste, sa voix sont d’un autre. Cette impression a achevé de m’adoucir, et c’est sans rancune que j’ai serré sa lourde main molle.


14 février. — Cette transformation d’Antoine est vraiment singulière et n’est pas en proportion avec la gravité de son état qui, en somme, ainsi que le docteur Tullier ne cesse de l’affirmer à Mme Bruvannes, n’a rien de réellement inquiétant. Antoine est quelque chose de plus qu’un malade, c’est un homme trompé par lui-même. Lui qui, depuis l’âge où il a échappé aux soins excessifs de Mme Bruvannes, n’avait jamais pris garde à sa santé, lui qui n’avait jamais pensé à ménager ses forces, il éprouve un mélange de surprise, de colère et de honte à voir cette santé lui manquer soudain et ses forces le trahir subitement. Au fond, il souffre d’une déception d’amour-propre. Il se trouve en état de faillite physique. De là, un retour vers les souvenirs de ses années d’enfance, vers l’époque où il était intact pour la vie, et, de là, la véritable haine qu’il manifeste pour tout ce qui lui rappelle les abus qu’il a faits de lui-même. Rien de ce qui l’occupait si exclusivement, hier encore, ne semble plus l’intéresser. C’est en lui une sorte de rétrogradation de tout l’être, et, s’il a désiré ma présence, c’est qu’elle est liée, pour lui, moins à sa vie d’homme qu’à son passé d’adolescent.


16 février. — J’ai longuement causé d’Antoine avec Mme Bruvannes. Ses observations concordent assez exactement avec les miennes. Nous avons parlé d’abord de la situation médicale d’Antoine. Tullier répond de le guérir de la crise de neurasthénie dont il souffre et dans laquelle le moral est plus atteint que le physique. Mme Bruvannes s’est aperçue comme moi de la transformation d’Antoine. Elle a constaté l’aversion qu’il manifeste pour les personnes et les choses de son existence d’hier. À ce qui le passionnait le plus, il y a trois mois, il est, à présent, complètement indifférent. Il n’ouvre même plus les lettres qui lui parviennent de ses amis de sport et de fête et n’a voulu recevoir aucun d’eux. Sur ce point, la consigne est inflexible. L’idée de revoir des visages connus lui est insupportable. Il entre dans cet éloignement un sentiment de vanité. Il ne veut pas de témoins à sa déchéance corporelle. Il vit comme un reclus. Au fond, il est honteux d’être malade. Il a l’impression d’avoir été « tombé ».


21 février. — Je vais presque chaque jour chez Antoine Hurtin. Il paraît me voir avec plaisir. Nous causons souvent de nos souvenirs de collège. Lui qui, jadis, abondait en histoires de femmes, il n’en parle jamais maintenant. Il ne raconte plus aucune de ces anecdotes cyniques et crues qui, jadis, le délectaient et qui désolaient Mme Bruvannes. Pauvre Mme Bruvannes, elle voudrait bien faire quelque chose pour distraire Antoine, mais elle ne trouve rien. Aussi est-elle pour moi pleine de reconnaissance parce que Antoine semble se plaire en ma compagnie. Excellente Mme Bruvannes, elle me fait pitié ! Elle erre comme une âme en peine dans son hôtel. Elle a renoncé à son occupation favorite. Elle n’ouvre plus ses vieux auteurs latins et grecs, car elle est savante latiniste, Mme Bruvannes, et sait fort bien le grec. Elle s’était mise à apprendre ces deux langues dans l’espoir de « suivre les études » d’Antoine. Les « études » d’Antoine n’eussent pas mené loin Mme Bruvannes, car le baron Hurtin n’est pas un humaniste, mais elle a continué pour elle seule ce qu’elle avait entrepris en vue de son neveu. Pendant des années, Mme Bruvannes a pris chaque matin sa leçon de grec et de latin, ce qui égayait fort Antoine ; mais Mme Bruvannes a eu bien raison de s’obstiner. Ce travail lui fut une précieuse distraction. D’ailleurs, Mme Bruvannes n’a rien d’une pédante. Jamais elle ne fait parade de sa science, qui est réelle. Mme Bruvannes est la plus simple et la meilleure des femmes, la créature la plus douce et la plus dévouée, malgré son physique impérieux et masculin. Avec l’âge, la légère moustache qui ombrait la lèvre supérieure s’est accentuée. Antoine était sans respect pour cet attribut : « Vois-tu, ma tante, je t’aimerais mieux avec toute ta barbe », disait-il parfois à Mme Bruvannes, qui était la première à rire de la plaisanterie.


23 février. — J’ai trouvé hier Antoine occupé à regarder des photographies. Elles représentaient un fort beau yacht, appelé le Néréide, et qui appartient au prince de Venasque. Antoine m’a passé ces photographies en me disant : « Ma tante s’est mis en tête de louer ce bateau pour m’emmener, cet été, faire une croisière de deux mois en Méditerranée. Il paraît que l’air marin achèvera de me remettre. C’est une idée de Tullier, naturellement, mais, cet été, je serai crevé depuis longtemps. » En parlant ainsi, il me pose un piège. Mais je demeure imperturbable. Je me suis borné à féliciter notre ancien « amiral » de son prochain commandement à la mer.


24 février. — J’ai reçu une lettre de ma mère, qui me rappelle doucement ma promesse de venir passer une semaine avec elle à Clessy. Elle a raison ; que fais-je à Paris ? J’y mène la vie la plus inutile et la plus vaine. J’ai honte de ce que j’écris chaque soir sur le cahier de Neroli. Il se remplit d’une nomenclature de faits insignifiants. Hélas ! si j’y écrivais mes rêves, quelles mélancolies désespérées ne s’y accumuleraient-elles pas ! Jamais je ne me suis senti le cœur plus vide ; mais, dans ce vide, quel ardent désir d’amour subsiste encore ! Et, cependant, depuis ma rupture avec Juliette, je m’étais bien juré de me résigner à ma solitude.


27 février. — Pauvre Juliette ! qu’ai-je en somme à lui reprocher ! Elle ne m’avait juré ni amour éternel, ni éternelle fidélité. Elle s’est donnée à moi avec simplicité et s’est reprise avec candeur. En devenant ma maîtresse, elle savait bien m’être agréable ; en cessant de l’être, elle ne croyait pas devoir me causer un réel chagrin. En ces deux circonstances, il lui semblait agir selon la vie. Qu’ai-je donc alors à lui reprocher ? Au contraire, ne lui dois-je pas quelques charmants souvenirs ? Le cahier de Neroli a bien le droit d’en retenir quelques-uns, puisque c’est à Sienne que j’ai rencontré Juliette P…

Ce fut à Sienne, en effet, que mon ami Robert Néral me présenta. Juliette voyageait sans son mari, escortée d’une vieille femme de chambre. Dès l’abord, elle me plut. Elle était gaie, naturelle, jolie. Elle devait quitter Sienne, le lendemain, et nous convînmes de nous retrouver à Vérone, où elle allait passer une semaine et peut-être plus. J’avais feint que Vérone fût sur mon itinéraire. En réalité, je me détournais de mes projets primitifs. Mme P… ne pouvait guère avoir de doute à cet égard, mais elle ne laissa paraître aucune surprise et sembla se féliciter du heureux hasard qui nous permettrait de nous revoir bientôt.

C’est de Vérone que nous sommes allés, Mme P… et moi, passer une journée à Vicence. Nous voulions y visiter la villa Valmarana. Je me souviens qu’il faisait, ce jour-là, un temps très gris et doucement tiède. La voiture montait la route qui mène à la Madonna del Monte et par laquelle on va à la villa. La vieille Sophie, qui nous servait de chaperon, était assise sur la banquette devant nous. Elle nous considérait avec indulgence, car cela lui semblait une singulière folie que de se déranger pour voir des vieilles pierres et des maisons où nous ne connaissions personne. Sa présence, d’ailleurs, ne nous gênait nullement. Nous n’avions guère, Mme P… et moi, des allures d’amoureux. Dès notre première rencontre, un ton de camaraderie très libre et très aisé s’était établi entre nous. Robert Néral m’avait prévenu, à Sienne, qu’il n’y avait rien à tenter auprès de Mme P…, sinon d’obtenir son amitié. Elle voyageait en Italie pour attendre le retour de son mari qui avait été obligé, par son métier, à un assez long séjour en Albanie. Elle aimait beaucoup ce mari, m’avait dit Néral, qui avait ajouté : « Du reste, il est beaucoup plus beau garçon que toi et que moi. » Je me l’étais donc tenu pour dit, et les relations entre Mme P… et moi étaient celles de deux Français qui se retrouvent à l’étranger, qui ont plaisir à mettre en commun leurs impressions et leurs curiosités, et qui ne sont pas mécontents d’abréger les soirées d’hôtel par un peu de conversation. J’avais donc accepté, en ces conditions, la compagnie de Mme P… et c’était d’un cœur tranquille que je cheminais à ses côtés vers la villa Valmarana.

Notre promenade, d’ailleurs, risquait fort d’être mouillée. À mesure que nous montions, le ciel s’assombrissait et, quand nous arrivâmes à la Villa, des gouttes commençaient à tomber sur les petits nains de pierre dont les figures grotesques ornent le mur qui clôt le jardin et surmontent les colonnes du portail. Ces nains, comiquement gibbeux ou ridiculement trapus, accoutrés à la mode du dix-huitième siècle, amusèrent fort Mme P… et ce fut en riant que nous suivîmes le portier. La Villa était inhabitée et le gardien ne fit aucune difficulté pour nous laisser pénétrer dans les appartements. Les charmantes fresques de Tiepolo, si fraîches et si vives, sont la parure de ces salles meublées à la moderne. Après nous être intéressés suffisamment aux aventures de Renaud et d’Armide, nous nous retrouvâmes dans le jardin, et nous allions regagner la voiture, quand le gardien nous ouvrit la porte d’un bâtiment bas qui se trouve non loin de la sortie.

Ce bâtiment est une sorte d’orangerie qui se compose d’une longue galerie, sur laquelle donnent un certain nombre de chambres plus ou moins meublées et qui, toutes, sont décorées de fresques tiepolesques. Au milieu de la galerie, un bâton, dont les extrémités reposaient aux dossiers de deux chaises, supportait, suspendues, de magnifiques grappes de raisins. La vieille Sophie s’extasiait sur cette vendange et était demeurée à la contempler en compagnie du gardien, avec qui elle avait lié conversation. Pendant qu’ils bavardaient, Mme P… et moi avions continué notre visite à travers les chambres. Elles n’avaient rien de très remarquable et les fresques qui les ornaient n’étaient pour la plupart pas de la main de Tiepolo. Une, cependant, nous retint. Elle représentait un jardin où s’ébattaient des personnages de carnaval. Au milieu d’eux, une dame vénitienne se tenait debout, toute vêtue de satin blanc et les épaules couvertes de la baüta de satin noir. Cette dame, qui portait le masque blanc de Venise, avait je ne sais quoi de charmant et d’énigmatique. Quel visage se cachait derrière ce carton léger ? Nous ne le saurions jamais ! Était-elle belle ou laide, la dame au masque ?

Tout en parlant, nous nous étions accoudés à l’appui de la fenêtre, qui était ouverte. Elle dominait un humide et doux paysage d’automne. Les nuées du ciel, longtemps menaçantes, se déversaient maintenant abondamment. On entendait la pluie ruisseler sur les feuilles molles avec son bruit mélancolique. La vieille Sophie et le gardien continuaient, dans la galerie, un colloque animé. Parfois, il y avait un moment de silence, et une odeur de fruits et de feuillages emplissait l’air tiède et mouillé. Soudain, par un mouvement involontaire, mon coude heurta celui de Mme P… Nous nous regardâmes. J’eus l’impression subite, claire et émouvante qu’un masque venait de tomber du visage de Juliette. Il m’apparaissait, ce visage, comme celui d’un être nouveau et différent. Je compris, à ce moment, que Juliette n’était pas la Juliette que m’avait décrite mon ami Néral, et, dès lors, je sus que nos lèvres s’uniraient un jour !… Mais la vieille Sophie nous cherchait, et nous repassâmes devant la dame masquée de la fresque. Quand nous sortîmes dans le jardin, il me sembla que les nains et les naines de pierre gambadaient malicieusement sous l’averse qui cinglait leurs dos bossus.


28 février. — En allant voir Antoine aujourd’hui, quel n’est pas mon étonnement de me croiser, dans la cour de l’hôtel du quai Malaquais, avec Gernon, oui, Gernon, en cache-nez de fourrure et en chapeau de paille, que le vieux Luc, le portier, saluait respectueusement comme un habitué de la maison. J’ai eu bientôt l’explication de cette rencontre par Mme Bruvannes elle-même. Elle voit assez souvent Gernon, qu’elle a connu chez ses vieux amis les Subagny, et pour qui elle avait depuis longtemps la plus vive admiration. M. Subagny est un des promoteurs de l’avatar mondain de Gernon. C’est lui qui l’a déterminé à fréquenter certains salons et à sortir de la retraite dans laquelle il a longtemps vécu. Gernon a suivi les conseils de M. Subagny. Par exemple, M. Subagny n’a pas pu le décider à abandonner son chapeau de paille et sa fourrure. Gernon s’y est refusé obstinément. Peut-être a-t-il raison ? Le monde aime les originaux, et un peu de ridicule rend plus piquant le mérite. Mme Bruvannes, elle-même, admirerait moins Gernon s’il avait les mains complètement propres.


3 mars. — Je suis, depuis une semaine, chez ma mère, à Clessy-le-Grandval. J’y ai retrouvé, une fois de plus, l’existence que j’y mène à chacun de mes séjours.

À Clessy, je loge toujours dans la même chambre. Elle est assez grande et située au second étage de la maison. Une grosse poutre, dissimulée sous une couche de plâtre, traverse en saillie le plafond. Les murs sont tapissés d’un papier à fleurs sur fond blanc. Ce fond, d’ailleurs, n’est plus très blanc et les fleurs ont quelque peu pâli. Quant au sol, il est carrelé, et le carrelage est d’un rouge éteint dont l’effet n’est nullement désagréable à l’œil. Le lit, placé, à l’ancienne mode, dans une alcôve, est de style Empire, mais d’un Empire de campagne, sans bronzes. Les seuls ornements sont, au sommet des quatre colonnettes d’angle, quatre petites urnes à l’antique, en bois d’acajou. La literie est excellente et douillette. L’édredon, bien gonflé, est rempli de plumes d’une heureuse mollesse. La toile des draps est très fine, très usée et sent bon la lessive. De ces draps-là, on n’en trouve plus qu’en province, chez les vieilles gens. De même que l’on ne voit plus guère qu’en province des pendules comme celle que supporte la cheminée. Elle est d’albâtre en forme de borne, avec un cadran doré. Elle a l’air d’être en sucre, mais, dans sa fadeur douceâtre, son timbre résonne avec une maigre petite voix aigrelette. C’est une vraie pendule de vieille fille.

Ce que j’aime le mieux de cette chambre ce sont ses fenêtres. C’est vers elles que je me tourne, quand je suis fatigué des gravures d’après Poussin et de la pendule en sucre. De ces fenêtres, je domine une petite cour qui ouvre sur le mail. Ce mail est planté de très beaux et de très vieux tilleuls. Au printemps, l’odeur de leur floraison est délicieuse. En été, leur verdure ombrage les vieux bancs de pierre. En automne, leur feuillage est d’une noble couleur d’or. En hiver, les troncs et les branches forment une élégante dentelle végétale. Au delà du mail, on découvre des jardins et, par delà les jardins, des prairies, que bordent la rivière et sa ligne de peupliers. C’est derrière ces peupliers que le soleil se couche, et j’ai assisté, parfois, de cette chambre, à de magnifiques spectacles. Ces soirs-là, ma chambre devient un royal domaine.

Chaque matin, ma mère monte me souhaiter le bonjour et me demander si j’ai bien dormi. Elle est déjà debout depuis longtemps, lorsque je m’éveille, et elle revient de quelque messe matinale. Elle a dit, avant de monter, que l’on m’apporte mon premier déjeuner. C’est l’heure où nous causons le mieux et le plus intimement. Nous parlons du passé et du présent, quelquefois de l’avenir. C’est à ces heures que j’ai parfois envie de demander à ma mère si elle ne regrette pas l’existence qu’elle a choisie. C’est à ces heures que j’ai été tenté souvent de lui dire que son sacrifice avait été inutile, que je suis toujours le même, avec les mêmes désirs, les mêmes incertitudes, les mêmes mélancolies. Pauvre mère, qui rêvait ma transformation ! Elle voulait peut-être que je fusse prêt aux plus ardentes destinées. Elle attendait de moi l’aveu de quelque grand événement ; mais, hélas ! je restais muet. Personne encore n’a pris sa place dans mon cœur et dans ma vie.

Quand nous avons ainsi causé quelque temps, ma mère me laisse pour descendre auprès de Mme de Préjary. Les soins dont elle entoure sa vieille amie l’occupent jusqu’au moment du déjeuner. En attendant que le repas soit servi, je me tiens d’ordinaire dans la petite bibliothèque qui se trouve au rez-de-chaussée de la maison. En été, cette pièce est délicieusement fraîche ; en hiver, on y allume, en mon honneur, un grand feu de bois. Je m’y chauffe en lisant ou en écrivant. La bibliothèque de Mme de Préjary n’est pas très bien fournie, mais le meuble qui contient les volumes, le plus souvent dépareillés, qui la composent, est charmant. C’est une large armoire de style Louis  XVI, peinte en gris et couronnée de corbeilles de fruits sculptés. Derrière le grillage des panneaux, s’alignent quelques bons vieux livres reliés en veau écaille. Il y a là une collection de pièces de théâtre. Comment ces antiques brochures sont-elles venues là, je ne sais trop, mais c’est à elles que je dois d’avoir fait connaissance avec le répertoire du xviiie siècle. Quand je suis las de Dancourt et de Dorat, je feuillette quelque relation de voyage ou quelque autre ouvrage démodé. Ainsi, aujourd’hui, j’ai consulté un traité d’hydraulique dû à la plume de M. de Bélidor, mais je sens que je n’aborderai jamais les œuvres complètes du cardinal de la Luzerne qui m’offrent généreusement leurs cinq tomes brochés en papier jaspé.

Nous déjeunons, en tête à tête, ma mère et moi, dans la grande salle à manger aux murs marbrés, comme les couvertures du la Luzerne. Mme de Préjary ne paraît pas à table et on la sert dans sa chambre. Quand je ne suis pas à Clessy, ma mère déjeune avec elle. On n’ouvre la salle que pour moi. Même en hiver, elle conserve une odeur de fruits. Ma mère a auprès d’elle une petite table-servante sur laquelle sont posées les assiettes. La cuisine est excellente. La vieille Justine, parfois, apporte elle-même le plat qu’elle a particulièrement soigné et attend avec une feinte modestie les compliments que l’on ne manque pas de lui adresser. Ensuite je retourne dans la bibliothèque fumer mon cigare, tandis que ma mère va aider Mme de Préjary à s’installer au salon.

C’est là que, mon cigare fumé, je monte saluer Mme de Préjary. J’aime beaucoup ce salon. Il a deux fenêtres qui donnent sur la place du Marché et par lesquelles on aperçoit le gros clocher carré de l’église Saint-Étienne. Le papier de tenture est blanc à dessins dorés. Au mur, deux portraits se font face. L’un est une fort belle toile dans la manière de Largillière et représente un magistrat à grande perruque, le mortier à la main. Il est enfermé dans un horrible cadre acheté chez le miroitier. L’autre est l’œuvre d’un barbouilleur quelconque et montre l’effigie d’un militaire, en perruque aussi et en cuirasse, mais il est entouré d’un admirable cadre précieusement sculpté. À part une bonne console ancienne, le mobilier n’a rien de remarquable. Les nombreux fauteuils sont recouverts de velours d’Utrecht jaune.

Mme de Préjary occupe un de ces fauteuils, placé en toute saison au coin de la cheminée. À l’accoudoir repose la canne dont elle se sert pour marcher. Auprès d’elle, une petite table à ouvrage pour son tricot. Mme de Préjary, tout âgée et malade qu’elle soit, est encore charmante. Elle a une figure avenante et ridée. Elle a l’air gai et bon. On ne croirait pas que cette femme souffre depuis de longues années d’un chagrin qui la ronge. Mme de Préjary pleure encore, comme au premier jour, la mort de la fille qu’elle a perdue, cette Cécile dont je connais de si attendrissants portraits. La chambre de Mme de Préjary, où, hors ma mère, personne ne pénètre, est pleine des souvenirs de cette enfant. Ses jouets, ses robes, ses petits bijoux de jeune fille sont précieusement conservés.

Mme de Préjary entretient avidement sa douleur, mais, de cette douleur, elle ne laisse rien paraître. Ma mère en est la seule confidente et l’unique témoin. Une fois dans son salon, assise sur son fauteuil d’Utrecht, Mme de Préjary est une aimable vieille dame. Elle rit et plaisante volontiers. Elle semble encore s’intéresser à la vie des autres. Elle a, d’ailleurs, beaucoup d’esprit. Je m’attarderais avec plaisir auprès d’elle, mais Mme de Préjary craint toujours d’ennuyer et de contraindre, et c’est elle-même qui m’engage toujours à aller prendre l’air et à tâcher de me distraire un peu. Elle ne veut pas surtout que je me croie obligé de subir les visites qu’elle reçoit chaque jour, l’après-midi.

Aussi, lorsque le temps est supportable, sortons-nous, ma mère et moi, à cette heure-là. Il n’y a guère, à Clessy-le-Grandval, que deux promenades à faire et il faut choisir l’une ou l’autre. Ma mère ni moi n’avons de préférence pour l’une des deux, et nous nous décidons indifféremment pour la « Grande Côte » ou pour le Canal. La « Grande Côte » est une belle route qui sort de Clessy par une magnifique allée de platanes et qui aboutit à une montée assez rude d’où l’on découvre le panorama de la ville que reproduisent le plus volontiers les cartes postales. Quant au Canal, il ressemble à tous les canaux. Il est bordé d’arbres et traversé par des ponts de pierre en dos d’âne. L’une de ses rives est fréquentée par les voitures, l’autre est un simple chemin de halage. La marche est assez agréable, le long de cette eau miroitante et plate. Parfois, un gros chaland, tiré à la corde par des hommes courbés ou par un vieux cheval, y avance doucement. Sa panse ventrue frôle l’herbe du bord. Quand il passe, il laisse derrière lui une odeur de cuisine et de goudron. Telles sont nos promenades journalières, à ma mère et à moi. Parfois nous nous asseyons quelques instants sur un talus de la route ou sur le parapet d’un pont. Nous restons ainsi sans parler. Le plaisir d’être ensemble nous suffit. Puis, après nous être reposés, nous reprenons le chemin de Clessy, et ma mère se retire dans sa chambre jusqu’au dîner.

Quelquefois, avant le dîner, je ressors faire un tour dans Clessy. J’aime cette heure des petites villes de province. Les rares réverbères sont allumés. Les passants se hâtent dans les rues presque désertes. On entend le bruit des volets que l’on clôt. Les vitrines des quelques magasins sont éclairées. Le bocal rouge et le bocal vert du pharmacien resplendissent. À cette heure, j’aime à rôder dans les petites rues de Clessy. J’imagine ma vie à jamais fixée là…

Il n’y a pas de lampe dans la salle à manger, chez Mme de Préjary. On pose, à chaque bout de la table, deux antiques candélabres d’argent. Chacun porte trois bougies, mais on n’en allume jamais que deux. Ma mère a fait un peu de toilette en mon honneur. La vieille Justine, même si elle a confectionné un plat extraordinairement réussi, ne paraîtrait pour rien au monde, le soir, dans la salle à manger. Le dîner, pour elle, est un moment important. Elle le dirige de loin et demeure auprès de ses fourneaux. Ma mère n’a plus à côté d’elle la petite table pour les assiettes. Le service est fait par Eugénie, la femme de chambre. À la lumière, la salle à manger est d’une mélancolie autre que le matin.

Après le repas, nous allons dans la bibliothèque. Ma mère me regarde fumer. Ma mère n’a jamais pu s’accoutumer à ma cigarette ou à mon cigare. Elle est toujours sur le point de me dire : « Jette donc cela », comme si j’étais encore un collégien. Et elle considère les volutes de ma fumée avec une telle désapprobation que je me mets à rire. Elle comprend et rit aussi. À neuf heures, ma mère va dire bonsoir à Mme de Préjary et s’enquérir si elle n’a besoin de rien, puis elle ne reparaît plus. Quant à moi, j’ai le choix de rester à lire dans la bibliothèque ou d’aller achever ma soirée au cercle, car il y a un cercle à Clessy, où se réunissent « ces messieurs ». On y boit des bocks en faisant quelque partie de whist ou d’écarté, et en racontant les potins du jour. Comme je ne trouve pas ces réunions très divertissantes, je préfère regagner ma chambre et me mettre au lit.

Telle est ma vie à Clessy et telle je l’ai menée depuis une semaine que je suis là. Quelquefois, j’éprouve à cette existence un peu de désœuvrement. Cette fois, il n’en est pas ainsi. Le temps ne compte plus pour moi. Les heures s’envolent, rapides et légères. Ma mère me parle ; je cause avec Mme de Préjary, je me promène le long du canal ou sur la grand’route, je lis ou je fume dans la bibliothèque, sans m’apercevoir du moment où je suis de la journée.

Tous ces actes coutumiers, je les accomplis dans une sorte d’inconscience. Tout ce que je sais, c’est que quelque chose est changé en moi, c’est qu’une pensée nouvelle a détruit toutes mes autres pensées, c’est qu’un seul songe a remplacé tous mes songes. Il me semble que je suis entré dans une existence inattendue, que ma vie date seulement de quelques jours, du jour où je l’ai vue et où, dès le premier regard, je l’ai aimée.

Car j’aime !

Comme c’est singulier que les plus grands et les plus graves événements de la vie — et en est-il un plus considérable et plus prodigieux que d’aimer ? — se produisent avec tant de simplicité ! On leur rêverait quelque mystérieuse préparation. Ils devraient être précédés d’éclairs précurseurs, de signes préalables. D’étonnantes appréhensions devraient avertir de leur approche. Pourquoi pas une apparition d’étoile dans le ciel, pourquoi pas quelque mouvement de la terre et des eaux ? À défaut de ces manifestations, au moins quelque pressentiment fort et secret qui donne à tout une couleur particulière ! Mais non, avant cette rencontre, qui aura été l’heure décisive de ma vie, rien ne pouvait m’en faire deviner la venue. Qu’éprouvais-je, auparavant ? Depuis quelques mois, un sentiment de mélancolie et d’inquiétude, une certaine impression d’anxiété et d’attente. Et l’existence continuait monotone et régulière et j’en notais par désœuvrement les petites circonstances sans intérêt sur le cahier de Pompeo Neroli. Rien d’anormal ne se passait en moi et autour de moi, et cependant, quelque chose d’extraordinaire allait s’accomplir.

Oui, comment se faisait-il que, le jour où mon destin m’allait être révélé, je fusse le même que la veille ? Je m’étais levé, comme je me lève, chaque matin ; je portais le même vêtement ; j’avais les mêmes pensées et, pourtant, j’étais sur le point d’être favorisé d’une merveilleuse félicité. Je touchais à cet instant de toute vie où lui est offerte la chance unique de réaliser son plus profond désir. Nous attendons tous cette minute où la face de l’Amour se tourne vers nous. Et c’est dans une parfaite inconscience de ce qui allait arriver que je suis sorti de chez moi. J’ai pris une rue après une autre, j’ai flâné, en pensant à n’importe quoi. C’est ainsi que je me suis dirigé vers le quai Malaquais pour aller dire adieu à Antoine Hurtin. Et toutes les choses étaient dans leur ordre accoutumé. L’eau coulait comme d’habitude entre les berges. Les vieux murs sculptés du Louvre se dressaient. Luc, le portier de Mme Bruvannes, avait sa casquette ordinaire. La cour de l’hôtel présentait son aspect accoutumé. Le timbre annonça ma venue. Comme j’étais en avance, j’ai demandé d’abord à voir Mme Bruvannes.

En pénétrant dans le salon, je n’ai rien ressenti de particulier. Sur le canapé, à côté de Mme Bruvannes, une jeune femme était assise, avec qui Mme Bruvannes causait avec animation. Évidemment, ma présence les dérangeait un peu. Mme Bruvannes m’a tendu la main et m’a nommé à l’inconnue. Mme de Lérins m’a salué aimablement. Son aspect ne m’a causé aucune émotion. Je prenais peu de part à la conversation et je cherchais une occasion de me retirer et de monter chez Antoine. Néanmoins, j’ai compris vaguement que Mme Bruvannes n’avait pas vu cette personne depuis plusieurs années, qu’elle venait de faire un assez long séjour en Amérique et qu’elle revenait en France pour s’y fixer. Elle comptait s’installer à Paris, y louer un appartement et le meubler. Elle aimait les bibelots et les objets anciens. À ce moment, Mme Bruvannes m’interpella. Très au courant de ces choses, je ne refuserais pas de guider sa jeune amie et de l’éclairer de mon expérience. Je m’étais levé et, tout en répondant à Mme Bruvannes que j’étais à la disposition de Mme de Lérins, je m’inclinai devant elle. En la regardant, je n’éprouvai aucun trouble.

Ce ne fut qu’en montant l’escalier qui conduit dans l’appartement d’Antoine que j’eus l’impression qu’il venait de survenir dans ma vie quelque chose d’extraordinaire. Brusquement, un visage me réapparut. Je tressaillis. Oui, c’était bien ses beaux yeux hardis, sa bouche un peu épaisse et mollement souriante, son nez délicat et fin ; oui, c’était bien le visage de Mme de Lérins, mais comme soudain transfiguré. Il était le même, et cependant différent. Il prenait à mes yeux un sens nouveau. Je m’étais arrêté de monter et je me retins à la rampe. Un violent battement de cœur m’avait saisi. C’était donc ce visage que j’allais aimer !

Depuis que je suis à Clessy, ma certitude s’est confirmée. À chaque minute, je suis plus sûr de mon amour. Pas un instant l’image de Laure de Lérins n’est absente de ma pensée. Toutes les indécisions de mon cœur ont pris fin, tous ses désirs ont maintenant un but, et j’éprouve en même temps une grande terreur et une grande joie. Laure de Lérins, Laure de Lérins, m’aimerez-vous jamais ? Votre ardent et beau visage se penchera-t-il sur le mien ? Réaliserai-je en vous le souhait de mes longues années d’attente et de solitude, ou demeurerez-vous un fantôme insaisissable et décevant, douloureux et lointain, qui ira rejoindre ceux qui peuplent déjà mes rêves ? Est-ce le bonheur ou la peine qui vient à moi avec vous ? Qu’aurai-je à écrire, chaque soir, sur le livre de Neroli ? Quelle page va tourner pour moi la Destinée, pareille à cet énigmatique monstre bicéphale, à cet Amphisbène symbolique dont la marche inverse et double est à la fois une menace et une promesse et qui, sur le souple parchemin, présente son signe augural aux conjectures de mon âme anxieuse et de mon cœur superstitieux ?