L’Anarchie littéraire

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Librairie Léon Vanier, éditeur (p. 7-35).


Le « Décadent » : Unité apparente du mouvement littéraire


À l’époque du Décadent il y eut, parmi les écrivains de notre génération, quelque chose comme un syndicat d’efforts pour faire cesser les enfantillages du père Hugo et de ses imitateurs, et pour refouler à l’égout les déjections littéraires de M. Émile Zola et des Naturalistes. Poètes et prosateurs, unis dans le même sentiment de salubrité artistique, combattaient côte à côte dans la publication que je viens de citer. Même la lutte avait pris un degré de violence tel et un caractère si nettement déterminé, qu’on désignait sous le nom de décadents tous ceux qui s’attaquaient à la littérature pompière et prudhommesque où s’illustraient MM. Jules Lemaître, Pierre Loti, Guy de Maupassant, H. Becque, Anatole France, Jean Rameau, Richepin, Boucher et Borelli.

Mais l’unité de ce mouvement n’était qu’apparente et devait durer peu. L’école décadente, négative de sa nature, n’existait que comme force de destruction. Dès qu’il s’agissait de coordonner les théories de ses différents écrivains, on sentait qu’une dislocation était inévitable. Un moment je crus lui donner la cohésion qui lui manquait en essayant de faire converger toutes ses idées vers un but social.

Voici comment je me suis expliqué là-dessus dans L’Événement du 13 avril 1891 :


« En fondant un journal que je mettais à la disposition des Jeunes, je ne voulais pas remorquer exclusivement une littérature. Je n’ai jamais considéré la langue que comme le véhicule de l’Idée, comme un instrument qu’il faut vouloir perfectionné, mais qui ne peut avoir, provisoirement, d’autre importance que celle des choses secondaires. Ce que j’ai eu surtout en vue, ç’à été de servir la cause du progrès, de la science, c’est-à-dire la Révolution.

« Je savais qu’à défaut de sentiments socialistes, tous les hommes de notre génération avaient au plus haut degré le désir du nouveau, la soif de l’inconnu. La plupart affichaient crânement leur mépris de nos préjugés, de notre morale et même de nos institutions. Chez quelques-uns, il est vrai, l’antagonisme n’était qu’apparent, simple amour du paradoxe, besoin effréné de faire parler de soi par des dires étranges. Mais cet état d’esprit existait : si tous ne détestaient pas sincèrement notre société bourgeoise, chacun la harcelait de ses violentes diatribes, chacun avait une vague intuition de quelque chose de mieux.

« Ce sont ces tendances combattives que je voulus diriger vers un but unique : la lutte contre l’argyrocratie.

« Le nombre de mes collaborateurs, la variété de leurs connaissances, leur talent était une force qui, utilisée dans le sens de la destruction, eût miné dans sa base l’édifice social. Les uns auraient attaqué la propriété, la religion, la famille ; les autres auraient ridiculisé le mariage et préconisé l’union libre ; d’autres eussent vanté les bienfaits du cosmopolitisme et de l’association universelle. Chacun, selon son tempérament, par le livre, sur la scène ou avec le journal, eût concouru à former dans le domaine de l’éducation, cette synthèse d’action révolutionnaire sans laquelle on ne peut réaliser que de rares progrès partiels. »


J’en fus tout simplement pour mes frais d’imagination. La plupart de mes collaborateurs, réactionnaires avérés, consentaient bien à malmener quelques préjugés bourgeois, mais pour rien au monde ils n’eussent voulu les détruire. Ils jetaient naïvement l’anathème à la science et croyant l’art incompatible avec le socialisme, ils furent réfractaires. Par contre, si je n’avais pu réussir dans ma tentative, j’avais fait naître une cause de divisions. L’École se partagea presque aussitôt en deux parties adverses : les Décadents et les Symbolistes.


Les Décadents


Presque tous les critiques littéraires ont constamment confondu les Décadents avec les Symbolistes. Ils ont même fait synonymes ces deux appellations dont l’une exprime tout juste le contraire de l’autre. Il y avait là une grave erreur qu’il importe de ne pas laisser s’accréditer.

Le Décadent est un homme de progrès. Il est soigneux, économe, laborieux et réglé dans toutes ses habitudes. Simple dans sa mise, correct dans ses mœurs, il a pour idéal le Beau dans le Bien et cherche à conformer ses actes avec ses théories. Artiste dans la plus forte acception du terme, il exprime sa pensée en phrases irréductibles et ne voit dans l’art que la science du nombre, le secret de la grande harmonie. Maître de ses sens qu’il a domestiqués, il a le calme, la placidité d’un sage et la vertu d’un stoïcien.


Les Symbolistes


Les Symbolistes, en général, ont un caractère absolument opposé. Voici, d’ailleurs, le portrait d’un poète de ce groupe, extrait d’un livre à paraître : L’Amour et la Vie :


« Léon Mateau est le type bâtard du bohême romantique mâtiné de bourgeois, au fond ce qu’il y a de pire au monde ; un de ces hommes qui affectent des allures excentriques et parlent un langage paradoxal uniquement pour se faire de la réclame ; un de ces braillards qui crient que tout est mal quand ils sont dans la dêche et qui, une fois parvenus à une bonne situation deviennent les plus impitoyables tenanciers de la routine et des abus. Poète par fréquentation et par besoin de se faire remarquer, plus que par tempérament, il n’a aucune idée générale de coordination et de synthèse : il subordonne tout à ses volontés, à ses appétits. Dans sa conception égocentrique de la vie il sacrifierait volontiers à ses jouissances tout le reste de l’Humanité.

Incorrigible parnassien au début de sa carrière littéraire, il passa vite au Décadisme où l’on faisait plus de tapage puis au Symbolisme où il se trouvait au premier plan. Aujourd’hui, raillant et ridiculisant ses maîtres de la veille, il se proclame lui-même le grand poète, le réformateur de l’esthétique. Dans une revue qu’il est parvenu à fonder et qu’il rédige tout seul sous différents pseudonymes, il promulgue les lois de la Poétique nouvelle. Tantôt c’est l’abolition de la rime, la suppression de la majuscule au commencement du vers ; tantôt il autorise l’Hiatus, la rime par assonance ou vante l’harmonie du vers de treize syllabes, enfin tout ce qui peut faire hurler les bourgeois qui lisent les périodiques s’échelonnant de la Revue des deux Mondes à l’Écho de Paris.

À force de pontifier, il a fini par se faire prendre au sérieux par tous les aspirants à la littérature qui lui donnent du « cher Maître », bien qu’il n’ait pas encore atteint sa vingt-deuxième année. Mais il n’est point dupe de ces hommages ; il les attribue moins à son mérite qu’à la naïveté de ses admirateurs.

Enfin pour donner à sa personne la curiosité, le piquant, l’intérêt que le scandale ne peut manquer de lui ajouter dans une société pourrie comme la nôtre, il nie carrément l’amour. Exagérant ou dénaturant en cela les doctrines de l’École décadente, il ne trouve rien d’exquis comme les amitiés célèbres de Patrocle et d’Achille, d’Oreste et de Pylade, de Nisus et d’Euryale. Lui-même se prête volontiers aux plaisanteries les plus équivoques sur son compte, se vante de cultiver son linge avec un soin jaloux et parle souvent de ses longues stations dans les salles de bains. Malgré ses dires, il est chaste et pur comme l’enfant qui vient de naître ; mais il lui plaît de s’entendre appeler « monstre » par ces bons bourgeois à qui il ressemble si bien et qu’il brûle déjà d’imiter. Le comble, c’est qu’il a réussi à se faire passer pour un être dangereux auprès de François Coppée, Paul Bourget et Leconte de Lisle qui le signalent comme un écueil à tous les vents de l’opinion.

Au point de vue littéraire, il suit la recette de Mallarmé, accolant aux mots des épithètes bizarres comme dans ce vers :


C’est la virginité des horizons naïfs.


Mais il écrit ainsi pour épater, pour ahurir le public. Il a le talent trop élastique pour n’avoir pas, au besoin, un style moins compliqué. Il excelle aussi à produire pour quelques sous de la prose anonyme qu’il fournit aux grands quotidiens. C’est ainsi qu’il y a quelques années, il collaborait à la fois au Décadent et au Mémorial de Carpentras.

Enfin il est complet : hypocrite, égoïste, fanfaron du vice, en tout le contraire du Décadent. »


J’avais autrefois essayé dans le Décadent un parallèle entre les deux types. En voici un passage :


« Les Décadents, ce sont des laborieux ; ils apportent la formule nouvelle. À la versification plate et monotone des Parnassiens, ils ont substitué une poésie vibrante et sonore où l’on sent passer comme des frissons de vie. Ils ont supprimé tout le verbiage des vieilles littératures au profit de la Sensation et de l’Idée : leurs livres sont des quintessences. Être décadent, c’est être scientifique, c’est pratiquer dès aujourd’hui cette philosophie du vingtième siècle qui est basée sur l’égoïsme social ; c’est faire table rase de tous les préjugés, en un mot c’est accepter tous les progrès de la civilisation.

« Symbolisme, en dehors de sa signification étymologique, désigne un groupe d’écrivains qui suivent les traces des Décadents. Mais les Symbolistes n’ont rien apporté de neuf, ils se servent des idées de leurs devanciers pour les tronquer : ce sont des pseudo-décadents. Par une sorte d’hérédité romantique ils affichent des airs d’excentricité et manifestent leur goût pour les innovations ; dans le fond, ils sont pourris de la banalité de notre époque. Pour eux le Symbolisme n’est qu’un tremplin ; dès qu’ils écriront dans un grand journal, ils feront mieux que personne de la prose anonyme. Ce qu’ils veulent c’est la notoriété ; tapageurs, avides de réclame, ils n’ont jamais vu dans la littérature qu’un moyen de parvenir. Impuissants à créer, ils ont cherché à accaparer l’œuvre des Décadents : ce sont les parasites d’une idée.

« Il n’y aura donc plus à s’y tromper : les Décadents sont une chose, les symbolistes sont l’ombre de cette chose ; les premiers sont pour le progrès, avec l’avenir, les seconds voudraient rétrograder jusqu’au moyen-âge, ils vivent avec le passé. Les uns et les autres critiquent Sarcey : les Décadents, parce qu’ils le trouvent mauvais ; les Symbolistes parce qu’ils voudraient prendre sa place. »

Les Symbolistes sont des poseurs, à preuve l’anecdote suivante que m’a contée un respectable bourgeois qui n’y comprit absolument rien :

Un jour de l’été dernier, Léon Mateau et un poète de ses amis revenaient de la campagne où ils étaient allés, sans doute, commenter les derniers accidents de la vie d’Arthur Rimbaud. Comme ils prenaient le train pour rentrer à Paris, Mateau, au moment de monter en voiture, fit le geste d’épousseter les habits de son compagnon où quelque brindilles d’herbe se trouvaient attachées.

— Bah fit celui-ci, pas la peine ; je vous remercie, vous êtes trop bon.

— Mon cher, répondit l’autre, il ne faut donner aucune prise à la critique.

Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’il n’y a là qu’une envie malsaine d’étonner le bourgeois et que tous les poètes de ce groupe ne la partagent certainement pas. Mais cela suffit à donner une idée de leur funambulisme.

En se séparant du groupe initial, les Symbolistes ont fait un grand fracas de manifestes. Par l’organe du Figaro, de la Vogue et de la Revue indépendante, ils ont annoncé au public que la littérature serait ésotérique, que dédaignant l’extériorité des êtres elle n’aurait à connaître que des modalités du moi. Ils ont cru tenir la clef d’une philosophie ; mais ils ont été les seuls à suivre cette voie : l’élite des penseurs ne les a pas entendus. Bien qu’ils aient produit un nombre incalculable de livres, ils n’ont pas à présenter une seule œuvre de résistance. Ils ont passé leur temps à bégayer les principes d’une esthétique bizarre, inharmonique au grand Tout et à parader comme des clowns sur les tréteaux de la littérature.

Après cette première scission, voici quelles étaient leurs forces et celles des Décadents :

Décadents : Paul Verlaine, Ernest Raynaud, Maurice du Plessys, Arthur Rimbaud, Jules Laforgue, Moïse Renault, Pillard d’Arkaï, Stuart Merrill, Albert Aurier, Valère Gille, Louis Villatte, Louis Dumur, Boyer d’Agen, Martial Besson, Léo Trézenick, Rachilde, Paul Vorsin, Fabien Colonna, André de Bréville, Paul Pradet, Georges Fourest.

Symbolistes : Stéphane Mallarmé, Jean Moréas, Édouard Dubus, Charles Morice, Maurice Barrès, Paul Adam, Gustave Kahn, Henri de Régnier, Francis Viélé-Griffin, Francis Poictevin, Louis Pilate de Brinn’-Gaubast, Léo d’Orfer, L. Taillis, Cortès Gaillard, Raoul Gineste, Jean Lorrain, Jules Bois, Gabriel Mourey, Iwan Gilkin, Georges Knopff, Georges Eckoud, Gabriel Randon, Henri Chambige, Léon Durocher, Stephen George, Jean Ajalbert, F. Fénéon, E. Dujardin.


Instrumentistes


Presque en même temps que ces derniers, les Instrumentistes aussi se constituèrent en école. Ils ne sont d’ailleurs qu’une variété de Symbolistes opaques tirant également leur origine de Mallarmé. Sous prétexte de philosophie évolutive, ils écrivent une sorte de charabia fort suggestif, dit-on, lorsqu’on le met en musique. Quoique cela semble incroyable aux reporters grossiers qui n’ont pas leur ténuité de sensation, ils affirment que la couleur des voyelles joue un rôle considérable dans la plupart des phénomènes psychiques. Leur petit groupe, qu’on appelle communément l’Orphéon instrumentiste, est composé de :

René Ghil, Achille Delaroche, Albert Mockel, Émile Verhaeren, Adolphe Retté, Albert Saint-Paul, Dauphin Meunier, Henri Berenger, Maurice Beaubourg, auxquels on peut rattacher Jean Carrère, René de la Villoyo, Laurent des Aulnes, Eug. Hollande, Fernand Mazade, Mme Tola Dorian et le brillant sonnettiste Yvanhoé Rambosson.


Je n’ai cité les Instrumentistes, au cours de cette étude, qu’à cause de leur singularité et parce que dans mon désir de renseigner exactement, consciencieusement le public, je ne veux omettre aucun détail, si infime soit-il. Comme bien on le pense, ces poètes n’ont jamais eu qu’un succès d’hilarité. Peut-être sont-ce d’habiles sceptiques qui n’ont pas désiré autre chose.


Disparition des Décadents


Après toutes ces divisions, l’ancien groupe décadent se trouva non point amoindri, mais fort diminué. D’autre part, notre journal ayant interrompu sa publication, il y eut dans nos rangs un désarroi complet. En vain dans une brochure dont on se souvient peut-être, essayai-je de fixer quelques points de la doctrine, et par la réapparition de notre périodique transformé en revue, de rappeler sur la brèche ceux de mes anciens collaborateurs qu’effrayait le progrès du Symbolisme ; tout fut inutile. Le découragement était trop fort. Le Décadent disparut pour la seconde fois et les défections devinrent tellement nombreuses que les Symbolistes purent dire avec orgueil : « Il n’y a plus de Décadents. »

Naturellement ce sont ceux de nos amis que je croyais les plus sincères et les plus sûrs qui partirent les premiers : Maurice du Plessys et Ernest Raynaud. Je dois rendre cette justice à Verlaine, qu’il refusa de s’embrigader parmi les chevaliers du Symbole, poussant l’abnégation jusqu’à se séparer de ses caudataires pour demeurer seul avec son idée.


Maurice du Plessys


Maurice du Plessys fut autrefois surnommé le « Bidel du Verbe » pour sa dextérité à ordonner dans une phrase les mots les plus rebelles et à les assouplir au rythme. Il mérite une mention à part. Qu’on se rassure : je ne le blâmerai ni ne le louerai, je veux seulement constater ses « évolutions » multiples et la facilité avec laquelle il accommode ses théories aux différentes écoles littéraires où il passe successivement. On se souvient qu’il fut d’abord un décadent farouche, intransigeant, et comme qui dirait la colonne vertébrale du groupe. À cette époque on le voyait, flanqué d’un secrétaire — qu’il occupait sans doute à copier ses quatre ou cinq sonnets — courir les cafés et médire du symbolisme qui n’avait pas encore de plus grand contempteur. Quelques temps après, il se faisait inscrire comme disciple de Moréas et annonçait à grand bruit qu’il allait publier une œuvre symboliste : La Peau de Marsyas. Détail amusant : plusieurs journaux, grâce à la similitude des noms, ou victimes d’erreurs typographiques avaient imprimé La Peau de Moréas. Un de nos amis qui a vu cette Peau me dit que c’est un assemblage de feuilles dont chacune porte les titres, dédicaces, épigraphes, en un mot tous les accessoires de sonnets… qui ne sont pas encore écrits. C’est donc une peau à quelque point de vue qu’on la considère, symboliste et symbolique à la fois — le chef-d’œuvre du genre.

Au banquet du Pélerin passionné, qui fut en quelque sorte l’apothéose de Moréas, Maurice du Plessys fait l’apologie du Symbolisme et quelques semaines après, à la suite de divisions dans ce groupe il passe à l’École Romane. Dans sa Dédicace à Apollodore, il proclame emphatiquement Moréas « le restaurateur du Verbe roman ». Je ne sache pas que ce dernier, en fait de restauration, ait restauré autre chose que du Plessys lui-même. Que signifie donc cette appellation ? Il y a certainement là une équivoque regrettable.

Peut-être Maurice du Plessys s’expliquera-t-il un jour là-dessus, quand il n’aura plus de raisons pour se taire. En attendant, il est, après Moréas, le grand maître du Romanisme. C’est lui qui est chargé de l’admission des néophytes et qui leur distribue des numéros d’ordre. Il exerce une sorte de police rigoureuse dans ce clan hermétique qui, selon sa pittoresque expression, est plutôt une « caserne » qu’une école littéraire.

Il va faire paraître prochainement, dit-on, le Premier livre pastoral qui sera, dans sa pensée, une œuvre formulaire proposée à l’admiration et à l’imitation des jeunes romanistes présents et à venir. La publication de ce livre le forcera-t-elle à rester dans la nouvelle école et à s’y fixer définitivement ? C’est fort possible, car jusqu’à présent ce qui a facilité ses pérégrinations dans les différents groupes, c’est qu’il n’a à son actif, ou plutôt à son passif, aucune de ces productions de jeunesse qui retiennent à des formules qu’on voudrait abandonner.


Ernest Raynaud


Après la défection de Maurice du Plessys, celle de Raynaud était inévitable. Celui-ci n’est pas l’homme des luttes héroïques, c’est un malin qui va volontiers vers les succès faciles et dont les idées sont assez élastiques pour s’adapter successivement à des genres tout à fait opposés. J’ai autrefois tracé de lui, dans la Plume, un portrait littéraire dont je reproduis les passages suivants :


« Quelque réussi que soit le croquis inclus dans ce fascicule, il ne donne qu’une idée imparfaite de l’homme physique qu’est Ernest Raynaud. Plusieurs détails complémentaires sont indispensables pour montrer dans leur exactitude les lignes de la chair et pour faire comprendre le jeu complexe de cette physionomie si une et si étrange. D’abord, le front large présente une apparence de convexité où le cerveau évolue à son aise ; les yeux ont une sorte d’attirance magnétique ; ombragés sous des sourcils épais, à demi cachés sous des paupières presque immobiles, ils donnent l’impression d’un être mystérieux à la fois cruel et doux ; la dilatation des paupières, le teint vermeil des lèvres dénotent de formidables appétits sensuels. L’encolure, le buste, les jambes, toute la musculature est celle d’un hercule forain. Sous la peau blanche et fine, le sang afflue et fait éclater dans toute leur force la vie et la santé.

« Le vêtement moderne, si favorable aux hommes mal faits, lui est désavantageux. Ernest Raynaud, généralement insoucieux des choses du dehors, n’y apporte pas la vanité qu’y consacrent la plupart des Décadents. Il laisse à son tailleur une autonomie complète. Aussi, dans la rue, il se fond absolument dans l’impersonnalisme bourgeois.

« Au point de vue gastronomique, c’est un gourmet de la plus haute valeur, un dilettante de cuisines savamment préparées, mais qui n’aime pas moins l’abondance que l’exquisité des mets. Après le diner, il erre longuement sur les boulevards à la recherche de quelque pensée fugace qu’il va ensuite fixer en vers irréductibles à la terrasse d’un café. Là, assis devant un bock au milieu d’une foule affairée et bruyante, il fait abstraction du monde extérieur et travaille aussi facilement que dans la solitude du cabinet. Parfois il regarde passer les femmes, les petites femmes aux formes voluptueuses : trop soucieux de son hygiène pour négliger la culture du sixième sens, il estime qu’en l’état actuel de notre civilisation l’amour est une des plus utiles fonctions de l’organisme.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Dans ses heures de loisir il rime ces vers d’une harmonie si moderne qu’il a recueillis en deux recueils intitulés le Signe et les Chairs profanes. Doué d’une rare puissance d’imitation, il pastiche quand il veut, avec succès, les écrivains les plus différents, les plus personnels. Jusqu’où va la souplesse de son talent ! il imite Sarcey que l’absence de toute caractéristique rend presque inimitable. Un jour il s’avisa, pour rire, de signer un article du nom de ce fameux chroniquant. Sarcey n’y connut absolument rien et il est possible qu’il ne s’en serait jamais aperçu, s’il n’eût, à cette occasion, reçu quelques lettres élogieuses. Comme il n’était pas accoutumé à ces témoignages d’admiration de la part de ses contemporains, il conclut à une contrefaçon et s’empressa de prévenir le public de la fumisterie dans le XIXe Siècle. »


Je n’ai rien à changer à ces lignes. Quoique Raynaud ait abandonné l’École décadente, il n’est point pour cela devenu mon ennemi ; c’est donc en toute impartialité que je peux parler de lui.

Depuis le Signe et les Chairs profanes, il a publié les Cornes du Faune, œuvre que je n’hésite point à proclamer supérieure à la plupart des insipides volumes de vers qui s’impriment aujourd’hui. Mais dans sa pensée, ce livre était un manifeste destiné à lui rallier les poètes qu’effrayaient déjà les tendances ultra-symbolistes de Moréas. Il avait prévu l’effondrement prochain du Symbolisme et caressait l’espoir de grouper autour de lui les modérés, de devenir leur chef. Je pourrais citer des poètes qu’il avait pressentis à ce sujet. Jusqu’au banquet du Pèlerin passionné il quémandait les adhésions et il était bien près de constituer un nouveau groupe lorsque l’éclosion de l’École Romane déjoua toutes ses combinaisons. Désespérant de réussir, il lâcha le Symbolisme, comme il avait lâché l’École décadente, et devint avec du Plessys un des disciples de Moréas.


Le banquet du « Pèlerin passionné »


Ce banquet marque une date dans l’histoire littéraire de notre fin de siècle et surtout dans la vie de quelques poètes faméliques. C’est là sans doute que Moréas a conquis le titre de « Restaurateur » que lui dénient si énergiquement les esthètes qui ne furent pas invités. Il y avait de tout à cette grande fête du Symbolisme : des Décadents, des Parnassiens, des Naturalistes, etc. Ces gens qui se mangent le nez dans les journaux avaient trouvé à table leur véritable terrain de conciliation. Chacun y allait de son petit toast à l’auteur du Pèlerin, qui a pu croire quelques minutes que son talent lui avait rallié tous ses admirateurs. Mais cette entente cordiale, cet enthousiasme n’était qu’un effet des verres de champagne et ne devait pas durer plus longtemps que la fumée de la délectable boisson. Dès le lendemain, le Symbolisme s’effondrait sous le choc des rivalités et de nouvelles sectes allaient sortir de ses ruines.

Ce banquet a eu des résultats contraires à ceux qu’en attendaient les organisateurs. À l’exception de quelques Décadents, il a réuni tout ce qui porte un nom dans la jeune littérature, mais précisément en raison des éléments hétérogènes qui le composaient on a pu dire sans trop d’exagération que c’était un métingue.


Après le Banquet


Les hôtes de Moréas ne pouvaient lui pardonner le succès de cette soirée. M. Charles Morice surtout en fut profondément affecté. Tout en ne se donnant que pour le critique, c’est-à-dire le sarcey de l’École symboliste, il entendait faire prévaloir ses théories. Du fond de la coulisse, il voulait régenter les idées. Si secondaire que fût sa place, il s’en contentait à cette condition. Mais après le banquet il comprit que l’absorbante personnalité de Moréas ne lui permettait pas de jouer ce rôle, et comme il ne pouvait se résigner à n’être qu’un infime satellite, il fomenta les divisions qui ont amené la naissance de l’École Romane. Quatre poètes le gênaient : Ernest Raynaud, Raymond de la Tailhède, Maurice du Plessys et Jean Moréas. C’est pour se débarrasser d’eux qu’il organisa au bénéfice de Paul Verlaine, dit-il, la représentation du Théâtre d’Art, en réalité pour se tailler un triomphe facile et humilier ces derniers en ne leur donnant au programme qu’une place dérisoire. Mais ceux-ci eurent, cette fois, le bon esprit de s’abstenir et de le laisser rôtir tout seul dans le four brûlant qu’il leur avait préparé.

En sortant de la salle du Vaudeville, les spectateurs qu’y avaient attiré les annonces ronflantes de la presse disaient entre eux :

« C’est ça l’École Symboliste ? vraiment ce n’est pas très nouveau ; il ne valait pas la peine de faire tant de bruit. » En effet, Chérubin n’est qu’une pièce à moralité bourgeoise où la vertu triomphe et qui n’a pas même le mérite d’être conforme à la vérité. Qui ne sait, au contraire, qu’actuellement c’est le vice, l’usure, la débauche qui tiennent le haut du pavé, tandis que la probité, l’honneur pataugent dans la boue des ruisseaux ?


Le Magnificisme


Frappés de ces incohérences et humiliés par cet échec, la plupart des poètes n’osèrent plus s’avouer symbolistes. MM. Saint-Pol Roux, Jules Méry, Albert Aurier n’hésitèrent pas à fonder le Magnificisme, sorte de romantisme littéraire et mystique, négateur de la Science, plus rétrograde que l’autre. M. Saint-Pol Roux s’est fait le porteplume de cette idée qui végétait au fond de son cerveau depuis plusieurs années et qui n’a pu lui être suggérée que par la lecture des poésies liturgiques de Laurent Tailhade ou de Raoul Pascalis. Grâce à une interview de M. Huret dans l’Écho de Paris, il lui a donné l’apparence de vitalité qui lui manquait et le voilà à son tour chef incontesté d’une nouvelle école.

J’ai voulu connaître l’essence de cette littérature, en déterminer la caractéristique. Pour cela j’ai fréquenté assidûment pendant quelques semaines le café où se rendent les poètes « magnifiques ». Leur esthétique, qui n’est pas encore sortie de la tradition orale, consiste, m’ont-ils dit, à magnifier les êtres comme dans ce vers suivant de Jules Méry, qu’on peut considérer comme le vers-type du Magnificisme :


Le poète est un dieu captif dans une bête.


Les autres sont Alcide Guérin, Arthur Bernède, André Lénéka, Louis le Dauphin, Pierre Devoluy, Marcel Batilliat, Marcel Legay (m’assure-t-on), etc.


Le Romanisme


L’École Romane est le groupe le plus important qui soit sorti de la faillite symboliste. Composée de quatre poètes, Jean Moréas, Maurice du Plessys, Ernest Raynaud, Raymond de la Tailhède, et d’un historiographe qui a le tort de vouloir être un théoricien, Charles Maurras, ce n’est donc point par le nombre de ses membres qu’elle a quelque valeur, mais par leurs œuvres et surtout par leurs formidables prétentions.

Jean Moréas, d’origine hellénique, très imbu des littératures méridionales que caractérisent le tour naïf, l’esprit, la grâce, la simplicité, devait avoir en horreur les solennels raseurs du Nord avec leurs réflexions graves, leurs déclamations creuses, leur style épais comme une coulée de lave. Aussi, s’insurgeant contre les Romantiques, les Parnassiens, les Naturalistes, il veut renouer la fameuse « chaîne gallique » de M. du Plessys et restaurer notre langue naturelle : celle de Ronsard, de Lafontaine et de Racine.

Maurice du Plessys a vu encore plus loin. Il croit, me dit-on, que la destruction des nationalités n’amènera pas immédiatement l’unité de la famille humaine ; d’après lui les hommes se grouperont d’abord par races et le Romanisme qui représente l’esprit des peuples latins serait une étape dans l’évolution sociale. (Il ne faudrait pas cependant attacher à ses théories sociologiques ou autres plus d’importance qu’il ne le fait lui-même. Son scepticisme à cet égard est tel qu’il se faisait un jeu de laisser passer sous son nom dans la France littéraire des articles dont il ne connaissait ni les termes, ni l’esprit. Jeux de prince… mais la moralité du fait n’en subsiste pas moins quant à son exactitude, ce n’est pas lui, certes, qui peut y contredire.)

Ernest Raynaud, brochant sur le tout, veut établir la supériorité du Midi sur le Nord, du Latin sur le Saxon. Il combat le Christianisme, qui est une cause d’affaiblissement cérébral chez les nations méditerranéennes et cherche à lui substituer le culte de la Beauté tel qu’on le pratiquait chez les Grecs.

Voilà les principales idées littéraires, philosophiques et sociales que préconisent les apôtres du Romanisme. Eh bien ! une telle littérature n’est pas en harmonie avec les progrès accomplis. La langue de Lafontaine et de Racine, quelque riche qu’elle soit, n’a pas la précision qui convient aux époques scientifiques. Le groupement des hommes par races est une utopie pour quiconque a la moindre connaissance des doctrines socialistes, et le culte de la Beauté préconisé par ce bon Raynaud, allez donc en parler à l’année des malheureux qui n’ont pas un morceau de pain à se mettre sous la dent. Non, tout cela est incohérent, sophistique, bourgeois. Le Romanisme n’a que les apparences d’une école littéraire ; au fond il n’y a rien — qu’une préoccupation mercantile. Je serais bien étonné s’il avait plus de succès que feu le Symbolisme.


Magiques


Quelques-uns des écrivains qu’on avait coutume de désigner sous l’étiquette symboliste n’étaient que les propagateurs de théories fossiles, grâce auxquelles ils pensaient attirer sur eux l’attention du public. Ils ont profité de la dislocation du Symbolisme pour constituer un groupe. Ils s’intitulent Mages ou Sârs. On dirait qu’ils veulent disputer aux Instrumentistes, dans un autre genre, la gloire du ridicule. Les principaux sont : Joséphin Péladan, celui à qui le Chat Noir reprocha irrespectueusement et grossièrement certains accès de philanthropie, Papus, Paul Adam, Paul Redonnel, E. Signoret, Louis le Cardonnel, comte de Gavotty, Maurice Donnay (du Chat Noir), Maurice Vaucaire (du Clou).


Anarchistes


Ceux qui prêchent le droit à l’existence et à la paresse par tous les moyens sont les Anarchistes. La plupart sont des bourgeois mécontents qui ont plus de rancunes à assouvir que de convictions à faire prévaloir. Ils demandent la Liberté, c’est-à-dire le droit d’opprimer à leur tour. Individualistes à outrance, ils ne veulent pas admettre que la société égalitaire de demain soit une machine où tout sera réglé comme les mouvements d’un horloge. Jusqu’à présent ils ont fait plus de bruit avec des cartouches de dynamite qu’avec leurs œuvres littéraires. Les plus connus sont : Louise Michel, Kropotkine, Sébastien Faure, Charles Malato, Paterne Berrichon, Henri Cholin, Octave Mirbeau, Élisée Reclus, Pouget, Veidaux, Émile Gautier, Chincholle, Ernest Gégout, Alexandre Tisserand, Lucien Mühlfeld, André Gide, Zo d’Axa, Guillaume Le Rouge, Alain Desveaux, La Purge, chansonnier plein de verve, Michel Zévaco, Hamon.


Socialistes


Ceux qui pensent que l’Art est dans la meilleure harmonie de l’association forment le groupe des Socialistes. Dans l’article déjà cité de l’Événement j’ai expliqué leurs théories. En voici un extrait :


« Nous sommes des socialistes, et si nous entrevoyons l’Art comme but suprême de la vie, c’est dans la Science que nous voulons le chercher, non dans la Révélation.

« Pour nous, l’Art, c’est la Toute-Science, c’est un rapport numérique que l’intuition fait quelquefois découvrir, mais qui est déterminé par des lois mathématiques qu’il s’agit de formuler. On nous a reproché de vouloir le ravaler au niveau des foules ignorantes : erreur ou préjugé. Ce sont les foules que nous voulons élever aux conceptions artistiques les plus nobles ; car, pour nous il n’y a pas d’hommes supérieurs : il n’y a que des hommes inférieurs.

« Le sens esthétique étant le mode le plus élevé de la jouissance et participant du fonctionnement régulier des autres sens, pour en assurer à tous les hommes le développement complet, nous devons réclamer pour chaque individu la plénitude des jouissances matérielles. C’est, pour l’humanité tout entière, l’idée du vieil adage latin : mens sana in corpore sano, que nous devons réaliser. Ainsi le socialisme, qu’un des préjugés régnants disait être la négation de l’Art pour l’Art, en serait au contraire la voie directe, le moyen, l’affirmation. »


Beaucoup de Socialistes sont d’origine décadente, symboliste, romantique ou naturaliste. Voici les plus en vue : Jules Guesde, Deville, Paul Lafargue, Rouanet, Rodolphe Darzens, Adolphe Tabarant, Hippolyte Buffenoir, Anatole Cerfberr, Eug. Fournière, Auguste Chirac, Galiment, Joindy, Quay-Cendre, Besse, Marius André, Roinard, Bernier, Fèvre, Rosny, Frédéris Bataille, Brousse, Lavy, Allemane, Argyriadès, Georges Doré, Pillard d’Arkaï, Ed. Vaillant, Mme Astié de Valsayre, Josémile Gouzet, etc.


Les Poètes français


M. Charles Morice, impuissant à arrêter la débâcle symboliste, essaya lui aussi de fonder un nouveau groupe ayant pour raison sociale : Les Poètes français. Mais tous ceux qu’il avait indiqués comme faisant partie de sa combinaison ont protesté dans le Figaro contre une tentative d’embauchage qu’ils ne trouvaient pas de leur goût. M. Charles Morice reste donc, malgré lui, notre seul « Poète français ».


Néo-Décadents et Symbolistes


Aujourd’hui que l’École décadente n’existe plus à Paris qu’à l’état de souvenir, elle semble trouver en province et à l’étranger des adeptes et des continuateurs qui sont comme un écho lointain du bruit qu’elle fit en 1886. Ce sont les néo-décadents qu’on pourrait appeler aussi les néo-symbolistes car ils n’ont que des idées bien vagues et des théories poétiques empruntées aux deux écoles.

Michel Abadie, qui vient de publier les Sanglots d’extases, est un de ceux qui ont le plus de talent ; les autres sont Jules Fromage, Camille Mauclair, Abel Pelletier, Vittorio Pica, le chansonnier Montoja, Hugues Rebell, Charles Raymond, le romancier andalou Sava, le jeune critique péruvien Gomez Carillo, Oscar Wilde, de Londres, et enfin Adrien Remâcle, de Genève.


Les Déclassés


À côté de tous ces groupes, il y a une quantité de littérateurs qu’on ne peut rattacher à aucune école, soit qu’ils aient une esthétique particulière, soit qu’ils n’en ait aucune. D’une manière comme de l’autre, ils n’ont pas une caractéristique suffisante pour les cataloguer. Quelques-uns, pourtant, ont du talent, les autres de la bonne volonté. Ils s’imaginent sans doute qu’adopter une formule connue et faire partie d’un clan équivaut à une abdication de la personnalité. C’est là une grave erreur. En dépit des affirmations de Catulle Mendès, la littérature sera de moins en moins individualiste ; les idées nouvelles tendent à se manifester par des groupements particuliers. Qu’on le veuille ou non, il y aura donc des écoles et tout littérateur qui, sous prétexte d’indépendance, ne voudra pas faire partie de l’une d’elles, n’aura aucune influence sur ses contemporains. Voici les noms de la plupart de ceux qui se trouvent dans ce cas : Pierre Quillard, Merki, Julien Leclercq, A. Samain, Jean Court, Jules Renard, F. Hérold, A. Vallette, Albert Tinchaut, Léon Deschamps, Alphonse Allais, Louis Denise, Paul Gabillard, Eugène Longuet, H. Mazel, Georges Bonnamour, Nathanson, Pierre Louys, Bernard Lazare, Romain Coolus, Petrus Ivanoff (de Kiev), Georges Vanor, Mme Jeanne Loiseau, Mlle Hélène Vacaresco, lauréate de l’Académie française, Femand Clerget, Gustave Canqueteau, Jacques Ferny (du Chat Noir) Mme Marie Krysinska, l’inventeur du vers libre sans rythme ni rime.


CONCLUSION




J’ai passé en revue presque toutes les sectes qui se disputent le pas sur l’asphalte littéraire. Elles sont à peu près exclusivement composées de jeunes, c’est-à-dire d’hommes qui remplaceront demain les puissances intellectuelles d’aujourd’hui. C’est la nouvelle génération qui monte et qui veut prendre sa place. Je dois dire que le plus grand nombre de ces écrivains ont du talent et un souci de l’Art que ne connurent point leurs aînés. Les littérateurs de l’époque précédente avaient tué la littérature et en étaient arrivés à ne qualifier littéraires que les œuvres de phraséologie pure caractérisées par l’abus de la rhétorique et un style où l’idée se tortille en tire-bouchons — précisément celles qui le sont le moins. Les Jeunes, en général, semblent au contraire viser la grande simplicité antique, celle de Lafontaine, de Racine et du « Faits divers » contemporain.

Mais si nombreuses que soient leurs écoles, elles peuvent facilement se ramener à deux : l’une qui cherche son idéal dans le passé, l’autre dans l’avenir. À la première se rattachent les Symbolistes, les Romans, les Anarchistes, les Magiques, les Magnifiques ; à la seconde appartiennent les Décadents et les Socialistes. Ceux-ci sont les seuls qui aient apporté des théories nouvelles en esthétique, en morale comme en philosophie, les seuls qui s’appuient sur une base invariable et éternelle : la Science. Les autres, malgré l’apparente divergence de leurs idées, ont un principe commun : le Dogme ; ils ne représentent que le passé, sous quelque forme que ce soit.

Quelle est donc celle de ces écoles qui est appelée à prédominer, ou plutôt en quelle direction la littérature va-t-elle évoluer ? Plusieurs critiques se sont posé la question et chacun l’a résolue dans le sens de ses préférences personnelles. Pour moi, cela ne fait pas l’ombre d’un doute ; comme je l’ai déjà dit : « la littérature de demain ne sera ni naturaliste, ni psychologique, ni symboliste, ni romane : elle sera sociale. Le Symbolisme est un anachronisme, quelque chose comme le boudhisme que des esprits malins et aigris contre le siècle jettent à leurs contemporains en manière de raillerie et de dérision. Le Progrès n’a pas à tenir compte de cette régression de la pensée, qui n’est pas même à la marche ascensionnelle de la civilisation ce que le moindre escarpement est à la pente des montagnes. Les Cornes du Faune, d’Ernest Raynaud, le Pélerin passionné de Moréas, ne sont pas de ces œuvres qui font dévier l’humanité et lui impriment une direction nouvelle. Malgré le concert de réclames que Symbolistes et Romanistes ont su organiser autour d’eux, ils ne sont rien, ils n’exerceront aucune influence sur leur époque. L’avenir est à la science, à l’expérimentation, au chiffre. L’Art social est donc la dernière formule vers laquelle tendent toutes les littératures. De nombreux écrivains l’ont déjà compris et toute une légion de poètes latents est prête à affirmer avec eux l’existence de l’école socialiste ».

Mais si le succès du socialisme semble assuré pour l’avenir, on ne peut pas dire que cela soit vrai pour l’heure présente. Cette école littéraire n’a pas toute l’homogénéité désirable ; elle en est encore à la période de formation.

Le Décadisme est mort et enterré : Le Décadent est un homme tellement parfait qu’il n’y en a plus. Presque personne aujourd’hui ne se réclame de cette école que le ridicule parait avoir tuée. Il n’y a guère que Verlaine qui ne l’abandonne pas. Il est vrai qu’il est aussi le seul qui ait retiré quelque profit du mouvement décadent, non point en numéraire, mais en considération et en prestige. Il peut maintenant entrer à l’hôpital presque toutes les fois qu’il en a besoin. Il lui est même arrivé d’y faire admettre Cholin et Gazais sur sa recommandation. Autrefois des pleurnichards comme Malfilâtre, Gilbert, Hégésippe Moreau, se croyaient déshonorés, perdus en entrant dans un établissement de l’Assistance publique ; ils y rimaient des jérémiades que les journaux communiquaient pieusement au public. Aujourd’hui l’hôpital est devenu l’idéal de la vie des poètes. C’est une sorte de paradis où l’on n’est admis qu’à la faveur de certaine notoriété, et où l’on se garde bien de gémir sur son sort dans la crainte d’être renvoyé. Verlaine, qui est parvenu à avoir ses entrées dans la plupart de ceux de Paris, n’a jamais eu de plus fortes explosions de lyrisme que dans ses vers datés de Broussais, Saint-Antoine ou Lariboisière.

Les autres écoles n’ont pas une situation beaucoup plus florissante : le Symbolisme agonise, le Magnificisme végète, le Magisme divague, et le Romanisme s’agite désespérément. En résumé, aucune d’elles n’est prospère et ne l’emporte sur les autres. Aucun courant ne se dessine assez nettement pour qu’on puisse dire, actuellement, que c’est telle forme qui triomphe. C’est le chaos, c’est la fermentation des idées, c’est l’anarchie littéraire.


1892.