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L’Anarchie passive et le comte Léon Tolstoï/08

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VIII

Dans un autre passage de son livre, il se moque de l’attribut triangulaire appelé le miroir de justice en Russie ; il se moque du respect dont les soldats, les officiers, en un mot toutes les armées entourent leurs drapeaux respectifs, etc. En lisant ces lignes, j’ai ressenti une tristesse profonde. Lui, l’auteur de la Guerre et la Paix, notre grand romancier Tolstoï, s’abaisser jusqu’à flatter le goût brutal de la foule, toujours prête à railler et à fouler aux pieds les symboles qu’elle respectait hier et devant lesquels elle va se prosterner demain, quand ils auront un peu changé leur forme ou leur couleur !… Des symboles ! Mais toutes nos dignités, tous nos trésors ne sont au fond que des symboles. Quiconque pense un peu sait cela, sait aussi que nos symboles, c’est nous-mêmes qui les créons, que nous ne pouvons pas nous passer de symboles. Depuis la naissance jusqu’à la mort, chaque événement joyeux ou triste de la vie humaine en est entouré, et c’est à un tel degré, que Lotze disait déjà que, sans symboles, un homme ne peut ni naître ni mourir convenablement[1].

L’homme a autant besoin des symboles que de la parole articulée, car pour se comprendre soi-même, pour se rendre compte de sa vie intérieure, de sa vie psychique, il doit d’abord objectiver tout ce qu’il sent, pense, souffre, désire et veut au dedans de son âme. Sans objectivation, pas de conscience, pas de rapports avec les autres êtres humains ; et comme les mots du langage humain sont insuffisants pour objectiver tous les sentiments, sensations, pensées, jugements et volontés d’un homme, il s’aide de la mimique, des gestes, des symboles. Sans les mots de notre langage, sans les différents symboles de notre vie sociale, nous ne pourrions jamais comparer et contrôler mutuellement les données individuelles de nos consciences ; or sans cela, comme nous l’avons déjà dit plus haut, il serait impossible de développer la conscience humaine, d’assurer le progrès et la civilisation.

« De même que le premier germe de l’ordre mental a été fourni au cerveau naissant par l’apparition du moi, le premier germe de l’ordre social a été donné à la société primitive par l’apparition du chef. Le chef est le moi social, » a dit avec profondeur M. Tarde[2].

Et c’est vrai : chaque être humain, quand il prend conscience de soi-même, commence à se représenter sous le symbole du « moi » et comme en même temps il commence à sentir la nécessité d’entretenir des rapports avec les consciences de ses semblables pour contrôler, vérifier les données de sa conscience individuelle, il arrive bien vite à éprouver le besoin d’un être collectif pour toute cette multitude de consciences distinctes, d’un être représentant de tous ; et l’idée d’un chef surgit d’elle-même. Ainsi, on voit que l’idée d’un chef suprême est au fond un symbole nécessaire de l’humanité. Un esprit profond, un esprit philosophique ne peut jamais se moquer des symboles, même les plus insignifiants ; autant vaudrait se moquer des différents vocables de la langue nationale ! Il faut tâcher de comprendre l’origine des divers symboles, leurs évolutions et transformations successives, car leur intelligence nous permettra d’expliquer aussi bien des points obscurs de notre vie psychique. Mais se moquer des symboles !…

Si le comte Tolstoï veut leur faire la guerre, il devrait bien commencer par les symboles de sa vie quotidienne ; par exemple, tous les baisers qu’il donne à ses enfants et à sa femme, les poignées de main qu’il distribue à ses amis ne sont que des symboles, qui offrent autant de sens que les malheureuses « clefs sur le derrière » des chambellans, ou les cordons bleus sur la poitrine des dignitaires, — qui en offrent dans tous les cas beaucoup moins que ces morceaux de toile déchirés, « ces chiffons sales, vieux et troués par les balles ennemies », qu’on appelle les drapeaux des régiments : car c’est autour de ces drapeaux-symboles que s’est manifestée le plus souvent la faculté la plus sublime de l’homme : celle de tout sacrifier, tout, jusqu’à la vie, pour une idée.

Tout sacrifier pour une idée, même la vie ! C’est sérieux, cela, monsieur le comte, si sérieux que devant ces chiffons troués et salis pâlissent toutes les pensées soi-disant originales des écrivains, qui savent parler et écrire, mais qui ne savent pas vivre selon leurs pensées. Autour des drapeaux-symboles, l’humanité n’a pas le temps de parler, de disputer ; autour des drapeaux-symboles elle doit, par des actes, par le sacrifice de la vie toujours renouvelé, prouver son dévouement à telle ou telle idée. C’est sérieux, certes ! Et moi je ne peux pas comprendre comment vous avez pu vous moquer d’un symbole aussi grave que le drapeau ? Mais le drapeau-symbole est plus grave que la mort elle-même, et est-ce qu’on peut se moquer de la mort ?

  1. Lotze. Mikrokosmus. 1856.
  2. Tarde. Catégories logiques et institutions sociales. (Revue philosophique, 1889, t. XXVIII.)