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L’Anarchie passive et le comte Léon Tolstoï/18

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(Marie de Manacéïne)
Félix Alcan (p. 137-142).
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XVIII

Les dégénérés sont absolument incapables de vivre par l’idée, et, par conséquent aussi, de comprendre l’altruisme ; et le commandement chrétien d’aimer son prochain comme soi-même reste pour eux lettre morte. Prenez comme exemple des sujets affectés de quelque maladie psychique ou nerveuse, et vous remarquerez tout de suite qu’ils sont vraiment incapables d’une vie sociale, car tous les intérêts de la vie se concentrent pour eux dans leur propre personne, dans leurs propres désirs, dans leurs propres besoins : c’est l’égoïsme personnifié. Et en même temps de pareils sujets sont très enclins à la violence physique, et c’est pour cela que dans leurs rangs se recrutent si souvent les criminels d’un côté, et les fous de l’autre.

Le fond dans tous les cas est le même : c’est l’incapacité de vivre au milieu de l’atmosphère sociale, laquelle exige toujours un certain degré d’altruisme, si minime soit-il, avec la faculté de vivre pour les idées, puisque sans cela il est impossible d’observer les lois et de sympathiser avec ses semblables. Et voilà que, suivant la prédominance du système musculaire avec la volonté d’une part, ou du système cérébral avec la pensée abstraite de l’autre, les pauvres dégénérés se transforment ou en des éléments antisociaux actifs, qui tâchent d’enfreindre, ou même de renverser l’ordre et la vie sociale (les différents criminels vulgaires, les nihilistes, les anarchistes, etc.), ou en des éléments antisociaux passifs qui, en se refusant à contrôler les données de leur conscience personnelle par les données de la conscience d’autrui, se perdent au milieu du désert aride des illusions, des hallucinations et des rêves pathologiques, et ne font que peupler les asiles d’aliénés. Si les divers criminels nous représentent l’égoïsme actif, les fous, au contraire, nous montrent à quoi mène l’égoïsme outré de la pensée, l’égoïsme passif.

Ce qui est surtout intéressant, c’est que l’on constate en Europe deux tendances différentes. L’une est dirigée contre toute forme de mort physique et par conséquent contre toute lutte, contre toute guerre. Cette tendance-là est basée sur une terreur aveugle de la mort et un amour passionné de la vie physique : elle nous a donné toute une littérature sur la nécessité du désarmement complet des nations, sur l’abomination des guerres, etc. L’autre tendance, au contraire, préconise la lutte physique, personnelle et brutale, et par conséquent aussi le résultat nécessaire de cette lutte, c’est-à-dire la mort. Cette tendance se manifeste par la concurrence acharnée dans toutes les diverses branches de la vie contemporaine, par les actes brutaux des anarchistes, par l’accroissement progressif des cas de meurtre, des cas de suicide, elle se manifeste par l’introduction du duel légal en Russie, et ainsi de suite.

Ces deux tendances se complètent mutuellement malgré leur opposition apparente, car toutes les deux aboutissent finalement au même résultat, c’est-à-dire à l’anéantissement de la vie sociale, car la négation de toute lutte, de toute guerre doit nécessairement se résoudre en négation de la vie sociale, puisque sans lutte, comme nous l’avons dit plus haut, il n’y a pas d’évolution, il n’y a pas de vie possibles. D’un autre côté, le rétablissement de la lutte physique avec ses mobiles tout personnels, tout égoïstes, et par conséquent antisociaux, tend à anéantir tout ce que l’humanité a conquis pendant les dix-huit siècles de l’époque chrétienne.

Que ces deux tendances opposées constituent les deux faces de la déchéance ou de la dégénérescence de l’humanité, — cet autre fait bien connu le corrobore : — chaque fois que les phénomènes de la dégénérescence humaine commencent à se multiplier dans une communauté quelconque, on y observe simultanément un accroissement effrayant dans le nombre des suicides, et la prédominance de ces maladies nerveuses qui se caractérisent avant tout par une peur lâche de la mort ; de sorte que, tandis que les uns se donnent volontairement la mort au plus petit insuccès, au premier obstacle opposé à l’accomplissement d’un désir quelconque, les autres consument leur temps à s’observer anxieusement, à soigner sans cesse des maladies imaginaires, et tous leurs soucis se concentrent dans la recherche des moyens propres à prolonger leur misérable existence.

C’est ce qu’on observe aujourd’hui en Europe : les suicides et les différentes maladies de dégénérescence deviennent de plus en plus nombreux (l’hystérie, l’hypocondrie, la neurasthénie, etc.), et cela jusque chez les enfants en bas âge !

La même observation a été faite à l’époque de la déchéance du vieux monde païen, par exemple à Rome, au temps de la décadence, alors que le dégoût de vivre (tædium vitæ) était si grand, qu’il ne se passait guère de semaine où l’on n’apprît le suicide d’un homme riche et blasé ; en même temps, les empereurs et leurs favoris infligeaient la peine capitale, à tous les instants, dans les buts les plus personnels et les plus égoïstes. En un mot, ces deux tendances sont des symptômes de la dégénérescence humaine, laquelle se présente à nous sous deux pôles opposés ; d’une part, le goût de la lutte physique et de la mort, et de l’autre une peur lâche de la mort et le besoin passionné du repos physique.

Après tout ce qui vient d’être dit, nous arrivons nécessairement à la conclusion, que les auteurs (Maudsley) qui déclarent que notre temps est surtout riche en phénomènes de dégénérescence, en phénomènes de tendances antisociales, ont complètement raison ; et ce poème de l’anarchie passive, le Salut est en vous du comte Tolstoï, n’est qu’un cas particulier parmi tant d’autres, n’est qu’un symptôme particulier d’un état de maladie trop généralisé.