L’Angleterre et l’Irlande en 1886/01

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
L’Angleterre et l’Irlande en 1866
A. Moireau

Revue des Deux Mondes tome 78, 1886


I. LA DOUBLE CHUTE DU CABINET GLADSTONE.


L’Angleterre a passé, depuis une année, par une des plus sérieuses crises de son histoire constitutionnelle. Elle a fait un nouveau pas, un pas décisif, dans la voie qui conduit à la démocratie pure. On se demandera bientôt ce qui lui reste du régime aristocratique, comme on se demande déjà ce qui lui reste du régime monarchique en dehors de la personne royale. M. Gladstone, l’audacieux innovateur qui a fait subir au vieux mécanisme constitutionnel anglais de si profondes modifications, a réussi l’année dernière, au moment où le Parlement de 1880 entrait dans sa dernière session, à faire voter par les communes et accepter par la chambre des lords une loi qui élargissait les bases de la franchise électorale au point que le nombre des électeurs a passé subitement de 3 à 5 millions. En même temps, l’ancien cadre de la représentation nationale a été brisé ; toutes les circonscriptions électorales, comtés, bourgs et villes ont été refondues. Le parlement élu dans ces conditions nouvelles n’a pas différé sensiblement des précédens au point de vue de la répartition et de la composition des partis. Il s’y est trouvé, comme dans celui qui venait de vivre cinq ans, des conservateurs, des libéraux, des radicaux et des nationalistes irlandais, et il est probable qu’il eût fourni une carrière honorable, plus ou moins utile au pays, comme la plupart des parlemens ses prédécesseurs, si M. Gladstone, dans l’enivrement intellectuel de sa toute-puissance sur les imaginations britanniques, ne s’était cru assez fort pour lancer les chambres et le pays dans une entreprise révolutionnaire ; s’il n’avait proposé à l’improviste une mesure irlandaise équivalant, aux yeux de la majorité de ses concitoyens, à une séparation complète de l’ile sœur, à la ruine de l’unité de l’empire.

M. Gladstone a, dans ces circonstances, mal compris le génie populaire. Il s’est trop flatté de pouvoir dompter les esprits comme il régnait sur les cœurs. Il n’a tenu compte ni des répugnances instinctives, ni des préjugés enracinés, ni de la ténacité des opinions admises. Il a dédaigné de prendre l’avis de ses conseillers habituels, de ses collaborateurs assidus. Il a cru qu’il lui suffirait de s’écrier, à propos du sort à faire à l’Irlande : « Je vois, je sais, je crois ! » pour que toute l’Angleterre eût aussitôt la même clairvoyance, la même compréhension, la même foi. Il s’est trompé, et il paie aujourd’hui cette erreur en même temps qu’il l’a fait payer à l’Angleterre par une dissolution survenant moins d’une année après les élections générales. Aussi ce parlement de 1885, le premier sous l’empire de la nouvelle loi électorale, n’a-t-il pas siégé six mois. Pareil spectacle ne s’était encore vu que deux fois dans le cours du siècle. L’histoire ne dira pas le parlement, mais les parlemens de 1883. Toute cette agitation, d’ailleurs, a été en grande partie factice. Sans doute, le régime électoral nouveau venait de donner occasion à l’Irlande d’envoyer quatre-vingt-cinq représentai autonomistes à la chambre des communes. C’était une raison majeure pour s’occuper avec sollicitude des revendications des Irlandais, pour appeler l’attention de l’Angleterre sur la gravité de la question à résoudre. Ce n’était pas une raison pour passer avec armes et bagages dans le camp des irréconciliables, tenter d’y entraîner avec soi, en même temps que le prestige et la dignité du gouvernement, toute la force de la majorité parlementaire et vouloir faire capituler les cinq sixièmes de la chambre des communes devant le dernier sixième.

Vaincu dans le parlement, M. Gladstone n’a pas accepté sa défaite ; il a aussitôt fait appel des nouveaux élus aux électeurs, entamé une campagne de dénonciation violente contre ses amis de la veille devenus ses adversaires d’aujourd’hui, sommé en quelque sorte la Grande-Bretagne de sanctionner ses procédés révolutionnaires. Le scrutin de juillet 1886 a répondu par une condamnation catégorique de l’homme ainsi que du système autoritaire de gouvernement que sa supériorité intolérante de toute opposition voulait taire prévaloir même contre la volonté nettement formulée du parlement. Le principal facteur de cette défaite écrasante a été la dislocation du parti libéral ; son principal résultat, le retour au pouvoir du parti conservateur et la disparition, au moins momentanée, de cette espèce d’engouement dont une partie de la population anglaise était si fortement atteinte et qu’on peut appeler la superstition gladstonienne.


I

Peu de parlemens ont débuté avec d’aussi brillantes perspectives que le parlement de 1880, qui ramenait M. Gladstone au ministère après une éclipse de six années. Le parti libéral avait une imposante majorité ; il comptait un grand nombre d’hommes de talent et d’énergie et avait à sa tête un chef d’une popularité extraordinaire, entouré de collègues remarquables par l’expérience, le caractère et l’autorité [1]. M. Gladstone était aussi réputé pour son habileté en matière de création législatrice que pour ses splendides facultés oratoires. Or que demandait le pays au nouveau gouvernement, sinon de reprendre la tradition interrompue par les six années de ministère du fameux Disraeli, de préparer et de voter de bonnes lois intéressant la vie intérieure des Anglais, réalisant des réformes depuis longtemps réclamées ? On était fatigué de la politique impériale de lord Beaconsfield, de ses entreprises téméraires dans les quatre parties du monde colonial, de ses coups de surprise sur le tapis vert du concert européen. Il y avait un arriéré considérable de législation domestique à liquider : amélioration du sort des classes pauvres, réduction des taxes, réforme et extension du système de gouvernement local, apaisement des passions en Irlande. Au dehors, on ne demandait au cabinet libéral que de calmer les alarmes de l’Europe, de rétablir des relations amicales avec toutes les puissances, de dégager la Grande-Bretagne de tout dessein trop hasardeux, de limiter au strict nécessaire ses efforts et sa responsabilité.

Tant de brillantes espérances ont abouti au plus piteux échec Aucune mesure de réforme, concernant le régime foncier dans le royaume-uni, ou l’extension du gouvernement local, n’a été votée. Les dépenses se sont accrues, et naturellement aussi les taxes. Le parti autonomiste en Irlande est devenu plus fort, plus hostile, plus intransigeant que jamais Les affaires étrangères et coloniales ont suscité plus d’embarras et causé plus d’irritation qu’au temps de la politique agressive de Beaconsfield.

Au lieu de la paix, on a eu la guerre en Egypte, le bombardement d’Alexandrie, l’expédition lamentable du Soudan, les troubles dans le sud de l’Afrique, l’incident des frontières de l’Afghanistan. L’Angleterre devait se dégager le plus possible de ses obligations extérieures ; elle s’est enfoncée plus avant dans le problème inquiétant de l’occupation égyptienne.

Peu à peu, dans le parlement, la majorité libérale s’égrenait, tombant de 150 à 14 pour disparaître bientôt et laisser précipiter ses chefs du pouvoir. Pourquoi tant d’insuccès répétés au dedans et au dehors, et le découragement profond qui assombrit les derniers jours de ce parlement ? Le niveau intellectuel de la chambre des communes n’était certes pas inférieur à la moyenne des précédentes assemblées. La majorité n’avait aucune raison sérieuse de se diviser. M. Gladstone était toujours un incomparable orateur, un législateur aussi ingénieux que fécond. L’esprit et les tendances du libéralisme continuaient à prévaloir dans toute l’étendue du pays. Les événemens, cependant, ne cessèrent de se tourner contre une administration animée des intentions les plus nobles et les plus patriotiques. Sous l’action de causes anciennes qui avaient déjà éprouvé des parlemens et des cabinets antérieurs, M. Gladstone recueillit autant de déboires dans ses efforts pour amadouer et contenir l’Irlande, qu’il montra de vacillation et d’incertitude dans le traitement de la politique extérieure. On avait presque oublié, pendant que lord Beaconsfield dirigeait les destinées de l’Angleterre, qu’il y avait une question irlandaise. Les Molly-Maguire, les fenians, ne faisaient plus parler d’eux. Les fermiers payaient tant bien que mal leurs rentes, l’ordre régnait, ou du moins un certain ordre, une tranquillité de surface. La chute du parti tory réveilla malheureusement des aspirations contenues pendant quelque temps, et les libéraux étaient à peine installés au pouvoir que la rubrique des crimes agraires recommençait à couvrir d’interminables colonnes dans les journaux. M. Gladstone, qui s’est constitué le grand pourvoyeur de législation spéciale pour l’Irlande et qui avait déjà fourni à ce pays la loi pour la suppression de l’église officielle et le tenant right de 1870, se mit en tête que des lois nouvelles irlandaises étaient nécessaires et que ce devait être là l’œuvre la plus urgente de son administration.

Le gouvernement anglais se trouvait en présence d’une agitation dirigée contre le paiement des fermages (anti-rent agitation) par M. Parnell, le nouveau chef de la protestation de l’Irlande contre l’oppression anglaise. Successeur d’Isaac Butt, qui lui avait légué la direction du parti formé pour le rappel de la loi d’union (home rule for Ireland), président de la ligue agraire (Land League), que Michael Davitt venait de lui apporter tout organisée, M. Parnell était, en 1880, en plein essor de popularité. Trois collèges électoraux venaient de le nommer membre du parlement.

Le grand défaut de la politique de M. Gladstone, qu’il s’agisse des affaires extérieures ou des intérêts domestiques de la Grande-Bretagne, est qu’elle est toujours beaucoup plus sensational, pour parler comme nos voisins, que substantielle. Elle procède par coups d’éclat, et cependant elle manque de force et surtout de fixité, de résolution. En 1881, le futur avocat du home rule commença par exaspérer ses amis irlandais en faisant voter par le parlement une loi de coercition destinée à réprimer les crimes agraires. Le chef du parti libéral se faisait octroyer le droit d’ordonner l’arrestation et l’emprisonnement des citoyens, de l’autre côté du canal Saint-George, par simple mesure administrative. Deux mois après, il s’efforçait de les calmer par le vote de la loi foncière (land bill) qui régit encore en ce moment l’Irlande, et en vertu de laquelle les fermiers recevaient le droit de demander aux tribunaux la fixation des redevances que, jusque-là, les landlords pouvaient élever à leur gré. Cette mesure, absolument contraire à tous les principes économiques, eut cependant pour résultat de soulager bien des souffrances en Irlande en réduisant de près d’un cinquième ou d’un quart le taux moyen des fermages. Mais on affirme, d’autre part, qu’elle a singulièrement entravé le mouvement d’amélioration qui se produisait naguère dans le mode de culture des terres et d’exploitation des fermes. Trop de tenanciers irlandais furent frappés de cette idée que, moins leurs fermes se présenteraient sous un aspect prospère, plus serait forte la diminution de rente que leur accorderait le tribunal.

On aurait pu croire que la loi foncière de 1881 calmerait pour un temps l’Irlande. Mais le gouvernement anglais s’avisa bientôt de jeter en prison, en vertu du coercion-bill, MM. Michael Davitt, Dillon, Parnell lui-même. Il en résulta le renouvellement de l’agitation contre le paiement des fermages, des hésitations croissantes dans l’esprit de M. Gladstone et une première capitulation du ministre britannique devant l’agitation irlandaise par le célèbre pacte de Kilmainham. Tous les détenus furent remis en liberté. L’Irlande témoigna aussitôt sa reconnaissance par le double assassinat de Phœnix-Park (dont il eût été réellement injuste de rendre toute la nation responsable), ce qui n’empêcha pas M. Gladstone de venir en aide aux petits fermiers, embarrassés par l’accumulation de leurs dettes, en leur offrant les avantages d’une loi nouvelle sur le paiement des rentes arriérées (Arrears bill). La loi portait que le landlord donnerait quittance complète pour tout ce était dû, moyennant le paiement de trois années de rente, dont deux par le fermier et une par l’état. C’était déjà du pur socialisme.

Mais, de même qu’en 1881, une nouvelle loi d’exception the Crimes Act ou loi pour la répression des crimes agraires et la suppression de la Land League détruisirent, aux yeux des chefs irlandais, le bon effet de l’Arrears bill. M. Parnell, loin de désarmer, fortifia encore ses procédés d’opposition contre la Grande-Bretagne en créant, à la fin de 1882, la Ligue nationale, dans laquelle vinrent se fondre toutes les organisations existantes tendant à briser les liens entre l’Irlande et le Royaume-Uni. En peu de temps, la Ligue devint toute-puissante. Dans un banquet à Dublin, en 1883, son chef put à bon droit se vanter d’être désormais le maître de la situation parlementaire en Angleterre.

Après trois sessions, la majorité libérale de M. Gladstone, qui avait suivi docilement son leader dans ses marches et contremarches, et qui le voyait avec peine, en dépit de ses concessions, forcé de gouverner l’Irlande comme ses prédécesseurs à coups de lois d’exception, avait perdu beaucoup de son enthousiasme des premiers temps. D’autre part, les déconvenues successives de la politique extérieure harassaient le ministère et lui enlevaient toute liberté d’esprit, tout en train pour la législation intérieure. Des dissensions, à peine contenues par l’influence de M. Gladstone, commençaient à diviser ses membres. La chambre elle-même, désappointée, morose, manifestait son humeur aigre par des motions de censure répétées. Il y en eut deux en 1884 sur les affaires d’Egypte. A la première, la majorité du gouvernement n’était déjà plus que de 43 voix ; elle tombait à 28 voix à la seconde. Les parnellistes, que la politique libérale aurait dû au moins gagner, s’amusaient, on ne saurait appliquer à cette tactique un autre mot, à voter contre le ministère, tout en dosant les proportions de leur vote hostile de façon à affaiblir le gouvernement sans provoquer sa chute.

Pour galvaniser ce parlement vieilli et fatigué, M. Gladstone avait lancé, en 1884, son bill pour l’extension de la franchise électorale. La loi fut votée à la fin de l’année par suite d’un compromis avec la chambre des lords, à la suite duquel les chefs des deux partis s’étaient réunis pour fixer en commun les grandes lignes du projet de refonte des circonscriptions électorales. Les libéraux reprenaient courage, s’étant assuré (ils le croyaient du moins) une belle majorité dans le prochain parlement.

Mais avec l’année 1885 survinrent les graves événemens du Soudan, la chute de Khartoum et la mort de Gordon. L’expédition était arrivée à son terme fatal. C’est alors que fut votée une dernière motion de censure sur les affaires égyptiennes, où le cabinet n’eut plus que 14 voix de majorité. Quelques-uns des collègues de M. Gladstone Voulaient se retirer. Il les décida cependant à rester, car il s’agissait de faire aboutir le bill sur le remaniement des circonscriptions, complément nécessaire de la nouvelle loi électorale. Cette œuvre achevée et un arrangement conclu avec la Russie pour l’affaire de Penjdeh, le cabinet n’avait plus qu’à songer aux élections générales. Encore s’y préparait-il assez mal ; car, après avoir échoué dans tous ses efforts pour se concilier le parti nationaliste irlandais, il était sur le point de se diviser sur la question du renouvellement de la loi pour la répression des crimes en Irlande. M. Gladstone et la majorité de ses collègues tenaient pour la prolongation. Les radicaux du cabinet, MM. Chamberlain et Dilke, s’y déclaraient opposes. Un incident parlementaire vint dispenser ces derniers de prendre la responsabilité d’une rupture. Le 8 juin, sur une question fiscale d’ordre secondaire (élévation des droits sur la bière et sur les spiritueux) le ministère se trouva en minorité de quelques voix. Le parti libéral, par une sorte d’apathie succédant à la tension exagérée des deux dernières sessions, venait d’abandonner son chef. En même temps, les parnellistes avaient voté en masse contre le cabinet. Le grand agitateur s’essayait à son rôle de Warwick parlementaire.


II

Depuis quelque temps, la presse agitait devant l’opinion publique la question de savoir s’il ne serait pas possible, pour empêcher les parnellistes de tenir la balance du pouvoir dans la chambre des communes, qu’une entente s’établit entre les deux partis réguliers en Angleterre. Ne pouvait-on convenir bien clairement que le vote irlandais ne compterait pas dans toute question pouvant impliquer une crise ministérielle, qu’une majorité, par exemple, obtenue par l’appoint des députés irlandais sur une résolution de censure, ne serait considérée ni d’un côté ni de l’autre comme devant déterminer soit la retraite du cabinet, soit la dissolution du parlement ? Aucun accord explicite de ce genre n’avait été jusqu’alors établi. Mais de bonnes âmes aimaient à penser qu’en présence du péril et lorsque l’occasion se présenterait, l’entente s’établirait d’elle-même. Ce qui suivit le vote décisif du 8 juin 1885 dissipa cette illusion naïve. Le marquis de Salisbury, chef du parti conservateur, n’hésita pas à prendre des mains des parnellistes le pouvoir que le vote irlandais venait d’enlever aux libéraux [2]. La composition du premier cabinet Salisbury excita peu de curiosité. L’intérêt était transféré des régions gouvernementales aux districts électoraux où allait bientôt s’engager la grande bataille. L’opinion générale était que ce ministère de transition disparaîtrait après la lutte et dans le triomphe des libéraux, ou subirait de larges modifications au cas improbable où les tories l’emporteraient. Cependant un des membres de l’administration nouvelle attirait plus spécialement l’attention : c’était lord Randolph Churchill, secrétaire d’état pour l’Irlande et successeur, comme leader du parti à la chambre des communes, de sir Stafford Northcote, que l’on avait relégué à la chambre haute avec le titre de lord Iddesleigh. Lord Churchill n’avait conquis jusqu’alors que peu d’autorité sur le parlement. Mais il jouissait d’un grand crédit dans les clubs et les associations du parti conservateur, où sa fougue extraordinaire, ses violences de langage, son tempérament de lutteur intrépide, ses vues neuves et hardies sur l’orientation à donner au conservatisme, étaient extrêmement goûtées et lui avaient gagné une popularité qui faisait de lui dès ce moment le personnage le plus en vue de son parti. Il était le chef du nouveau torysme, le torysme radical, qui depuis quelques années avait surgi et grandissait à côté de l’ancien parti de la résistance, de la conservation prudente, des traditions vénérables. Élève de lord Beaconsfield, il avait l’ambition d’achever l’œuvre de rénovation commencée par son maître, et, pour débuter il se proposait, dans le grand combat électoral qui allait s’engager, de marcher vaillamment à l’assaut des places fortes du libéralisme, d’enlever les districts mêmes où la loi sur l’extension de la franchise appelait à une vie politique nouvelle le plus grand nombre d’électeurs populaires.

Pendant les quelques semaines que dura encore la session, le mot d’ordre fut, en effet, parmi les conservateurs et dans le gouvernement, de renchérir en libéralisme sur le parti libéral. On ne devait pas reculer devant le vote des mesures les plus radicales pour gagner des adhérens parmi ces deux millions de nouveaux citoyens appelés prochainement à participer à la formation de la future chambre.

Une des premières décisions du cabinet fut de renoncer au renouvellement de la loi pour la répression des crimes en Irlande. C’était un sûr moyen de se concilier les milliers d’Irlandais établis dans les grandes villes de l’Angleterre occidentale. Trois mesures furent ensuite votées coup sur coup dont personne n’eût osé rêver l’adoption un an plus tôt : 1° un bill pour admettre à la franchise électorale les indigens ayant en recours aux soins médicaux gratuits dans un hôpital public ; 2° le purchase act en vertu duquel le trésor devait consentir aux fermiers irlandais des prêts à un taux très bas d’intérêt pour l’achat des terres qu’ils cultivaient en location [3] ; 3° un bill ayant pour objet l’amélioration des logemens des classes ouvrières. Or, le parti tory s’était opposé, en 1881, à la loi foncière de M. Gladstone (Irish land act) en déclarant que cette loi était une violation flagrante des principes fondamentaux de l’économie politique. Quelle conversion ! combien on était loin maintenant de l’orthodoxie ! Quant à la chambre des lords, elle votait tout ce que le cabinet tory lui envoyait de la chambre des communes. Elle votait, sans mot dire, des mesures qu’elle aurait repoussées avec indignation si elles avaient émané d’une administration libérale. Le fameux frein contre la démocratie n’opérait plus. Les radicaux et les parnellistes applaudissaient, ne doutant pas que, malgré de tels efforts pour éblouir les électeurs des comtés et des villes, les tories ne dussent en être pour leurs frais. Parmi les conservateurs de l’ancienne école, beaucoup étaient sérieusement effrayés des audaces de leurs chefs. Les modérés des deux partis appelaient de leurs vœux la dissolution d’un parlement qui descendait si vite la pente de la démocratie socialiste. L’heure de la séparation vint enfin. Pendant une trêve de quelques semaines, on allait prendre un repos bien gagné, chasser, rentrer ses récoltes, faire un tour sur le continent. En septembre ou octobre commencerait la grande lutte devant le suffrage, le débordement oratoire, la poussée gigantesque des programmes, la mêlée furieuse des invectives personnelles.


III

Le cabinet conservateur, qui devait son existence à l’appoint du groupe irlandais de la chambre des communes dans le vote décisif du 8 juin, pouvait-il compter sur le concours de ce groupe et de son chef lorsqu’il s’agirait pour les électeurs irlandais en Angleterre d’opter entre les deux grands partis au moment des élections générales ? Le marquis de Salisbury se croyait assuré de l’affirmative. Il avait prodigué les avances à M. Parnell. Grâce aux conservateurs, le régime des lois d’exception allait cesser en Irlande le 17 août. Plusieurs bills pour venir en aide aux classes pauvres irlandaises avaient été votés. On avait envoyé à Dublin, comme vice-roi, lord Carnarvon, auquel même les autonomistes avaient fait bon accueil. M. Parnell ne pouvait pas compter sur les libéraux depuis que M. Gladstone avait ostensiblement déclaré que le maintien des lois de coercition lui paraissait nécessaire. Il est évident qu’à cette époque précise, en août 1885, il crut qu’il pourrait obtenir des conservateurs XIIIe mesure de home rule, un système de gouvernement semi-indépendant pour l’Irlande, que le parti libéral ne lui accorderait jamais.

Dans les premiers jours d’août, M. Parnell eut avec le vice-roi, lord Carnarvon, une entrevue sur la portée et le caractère de laquelle s’est élevée dans ces derniers temps entre les deux interlocuteurs une controverse des plus vives qui a joué un grand rôle dans les récentes élections générales de 1886 et qui n’a point fait une lumière complète sur les points en litige. Lord Carnarvon a déclaré que l’entrevue avait été demandée par le chef des autonomistes, et celui-ci a contesté le fait. Il paraît certain que le marquis de Salisbury fut tenu au courant des incidens qui amenèrent cette conférence, mais il a toujours nié avec la plus grande vivacité qu’il eût accédé à un arrangement quelconque ou que lord Carnarvon eût engagé, à quelque degré que ce fût, la responsabilité du cabinet dont il faisait partie. D’après les assertions de lord Carnarvon, la conversation n’aurait jamais dévié des considérations les plus générales sur l’état politique et économique de l’Irlande, sur l’opportunité de l’organisation d’un régime représentatif local qui donnerait aux Irlandais un contrôle efficace sur la direction de leurs propres affaires, enfin sur les souffrances de l’industrie irlandaise et sur le bon effet que pourrait produire, au point de vue du relèvement et de la prospérité de cette industrie, l’établissement de quelques droits protecteurs à l’entrée dans l’île. On se serait séparé, assez satisfait de part et d’autre, avec le sentiment qu’il ne serait pas impossible de donner satisfaction, dans une certaine mesure, aux revendications de l’Irlande dans ce qu’elles pouvaient présenter de sensé et de légitime. Aucun accord cependant n’aurait été établi, même en principe, et le rôle de lord Carnarvon se serait borné en fait à celui d’un auditeur bienveillant. D’après M. Parnell, au contraire, le lord-lieutenant aurait parlé beaucoup et non point pour ne rien dire, non pas seulement en grand seigneur ou en homme d’état curieux de s’instruire des choses d’Irlande, mais comme un haut fonctionnaire, discutant les conditions d’un concours à obtenir et prenant des engagemens explicites au nom du gouvernement dont il était membre. Le chef de la ligue nationale serait sorti de l’entrevue avec la conviction que si les conservateurs l’emportaient dans les élections, il y avait lieu de compter qu’ils voteraient une mesure assurant à l’Irlande un degré sérieux d’autonomie, et M. Parnell est allé jusqu’à affirmer que, d’après les propres paroles du collègue de lord Salisbury, il ne pouvait mettre en doute que cette mesure devait comprendre l’existence d’un parlement séparé pour l’Irlande, investi du droit de légiférer sur toutes les matières non impériales et expressément de statuer sur le régime douanier de l’île.

Il ne circula à cette époque sur l’entrevue que des rumeurs assez vagues touchant une alliance des parnellistes et des tories. Cependant tout le monde avait le sentiment que la question irlandaise prendrait une grande importance dans le prochain parlement. Le Spectator, au nom des libéraux modérés, conseillait à tous les Anglais capables de réflexion de se tracer à l’avenir avec précision la limite extrême des concessions à faire aux Irlandais. Le Truth, au nom des radicaux, répondait que les amis du Spectator feraient bien de ne pas fixer trop rigoureusement cette limite, attendu que les concessions iraient sans doute au-delà de ce que l’on pouvait actuellement imaginer. M. Chamberlain, représentant de Birmingham, chef reconnu de la fraction radicale de la majorité que jusqu’alors M. Gladstone avait groupée sous l’étendard du libéralisme, était un apôtre opiniâtre du principe de la décentralisation administrative. Sous le titre de Local Government and Ireland il avait récemment publié dans la Fortnightly Review un article où l’établissement d’un conseil national à Dublin, investi du pouvoir de légiférer sur les affaires purement irlandaises, lui paraissait la solution rationnelle du problème devant lequel avaient échoué jusqu’à présent tous les gouvernemens de la Grande-Bretagne. Mais la création de ce conseil national à Dublin, appuyé sur des conseils locaux, chargés de l’administration des affaires spéciales à chaque comté, n’était qu’une partie d’un plan général impliquant l’institution de conseils semblables pour l’Ecosse et pour le pays de Galles. « La première œuvre du parlement réformé de 1832, dit-il, a été l’établissement du gouvernement local dans les cantons. La première œuvre du parlement réformé de 1868 a été d’étendre la sphère du gouvernement local aux questions d’enseignement. Le parlement réformé de 1885 aura pour première tâche d’achever l’édifice du gouvernement local dans quelques parties du royaume-uni et d’en jeter les fondemens dans les autres parties. » L’éditeur de la Fortnightly Review appelait l’attention publique sur cet exposé des vues d’un des principaux chefs du libéralisme. « Il n’est pas douteux, dit-il, que la solution proposée par M. Chamberlain ne soit celle que M. Gladstone défendra et fera triompher dans le prochain parlement et devant le pays. »

Ce que lord Carnarvon avait pu se laisser aller à promettre implicitement à M. Parnell avait, sans doute, une forte analogie avec le système préconisé par M. Chamberlain. Mais il n’était entré dans la pensée d’aucun de ces deux hommes d’état que la concession à l’Irlande d’une part quelconque de contrôle sur ses propres affaires pût entraîner le moindre péril pour le maintien de l’unité impériale. Ni le conservateur ni le radical n’avaient entendu qu’ils fussent prêts à concéder à l’Irlande le home rule, en termes francs et nets la rupture de l’union avec la Grande-Bretagne.

C’était pourtant là ce que voulaient en réalité les autonomistes irlandais. La chambre des communes était impropre, pensaient-ils, à gouverner l’Irlande. L’état-major de fonctionnaires anglais envoyés de Londres pour gérer les affaires générales du pays et composant ce qu’on appelait la coterie du château (the Castle), vivait absolument isolé dans sa résidence officielle, ne connaissant rien des sentimens et des besoins de la population irlandaise. Il en était de même des vingt-trois gentlemen que le shérif réunissait deux ou trois jours par semestre au siège de chaque comté pour régler les affaires locales et voter les taxes. De même pour les inspecteurs de police et pour les juges. Entre cette cohorte d’étrangers aux gages de la couronne et le peuple, que pouvait-il y avoir de commun ? Intérêts, religion, politique, tout ne les tenait-il pas séparés et hostiles ? Les nationalistes demandaient pour les Irlandais le droit de rentrer en possession du contrôle de leurs écoles, de leurs ponts, de leurs routes, de leurs établissemens de bienfaisance. Ils voulaient bien autre chose encore, un parlement à eux, fabriquant des lois à Dublin, avec un budget national à voter, avec des ministères à édifier et à renverser à leur gré. Ces aspirations étaient discutées dans la presse. On comparait le système politique qui résulterait de la réalisation éventuelle des demandes de l’Irlande avec les modèles analogues que pouvait offrir le monde civilisé, notamment avec le dualisme austro-hongrois et le système fédératif des États-Unis. Les objections paraissaient formidables ; au-dessus de ce parlement de l’Irlande, et de ce qui ne serait plus que le parlement de l’Ecosse et de l’Angleterre, ne faudrait-il pas constituer une autre assemblée chargée de toutes les questions relatives aux intérêts communs, politique étrangère et coloniale, services impériaux de l’armée et de la marine, etc. ?

Telles étaient les idées qui flottaient, indécises et vagues, paraissant appartenir exclusivement au domaine de la théorie pure, sinon de la chimère, lorsqu’un incident d’une portée capitale vint leur donner un corps et poser le problème de l’unité ou de la dislocation de l’empire britannique, dans les termes les plus précis et les plus concrets, devant l’opinion publique et devant les partis.

On sait qu’il existe en Amérique, en formation depuis une trentaine d’années, et devenant chaque jour plus riche, plus active et plus puissante, une nouvelle Irlande, composée des émigrés de l’ancienne, et qui suit avec la plus opiniâtre sollicitude les destinées de la mère patrie, séjour des anciennes misères. Il y avait eu naguère une land league en Amérique comme en Irlande. Il y avait maintenant une ligue nationale américaine ne faisant qu’un pour ainsi dire avec la ligue nationale du vieux pays. La jeune Irlande envoyait à sa mère de fréquens et larges subsides pour qu’elle pût soutenir la lutte contre l’Angleterre et le envoyait aussi d’étranges combattans, de véritables desperadoes, porteurs de machines infernales pour faire sauter les ponts, les monumens, les gares de Londres et jusqu’au palais de Westminster. A côté du parti constitué à New-York exclusivement en vue de fournir des fonds au constitutionnalisme parnelliste, il y avait un parti extrémiste, persuadé que la dynamite était le seul argument dont il fût sensé de faire usage à l’égard du gouvernement anglais. Or le clan na-Gael, âme du parti extrémiste, association secrète dont les chefs principaux étaient à cette époque Sullivan, Egan, Baland, Fitzgerald, prit vers le milieu de 1885 un ascendant complet sur les fractions plus modérées dans la direction des affaires de la jeune Irlande. On trouvait que M. Parnell mettait infiniment trop de parlementarisme et d’opportunisme dans sa façon de conduire l’Irlande au home rule. On avait hâte d’aboutir. Un délégué fut envoyé en Europe, chargé de signifier au grand agitateur qu’il eût à revendiquer sans retard et hautement un parlement séparé ou à laisser à d’autres l’honneur de travailler au triomphe des fins de la nationalité irlandaise. Après quelque résistance, M. Parnell, qui était en pleine négociation avec le parti conservateur, promit d’obéir aux injonctions de ses patrons d’Amérique. Le 26 août, il tint sa promesse.

Il avait convoqué pour ce jour-là à Dublin ses principaux lieutenans et la plupart de ses collègues de la chambre. Il avait à leur exposer, dit-il, le plan de la campagne électorale en Irlande. Il déclara solennellement que, dans le prochain parlement, il réclamerait l’indépendance législative, en d’autres termes, le rappel de l’acte d’union, le rétablissement d’un parlement irlandais à Dublin. Après les tergiversations sans fin du précédent ministère britannique, entre de timides lois pour l’amélioration du sort des fermiers et des lois de coercition attentatoires à la liberté individuelle, l’adoption d’une telle mesure pouvait seule mettre un terme aux maux de l’Irlande. Pour arracher à l’Angleterre cette concession suprême, il fallait que le groupe parlementaire irlandais fût l’arbitre souverain des ministères dans la chambre des communes, et le moyen était tout à portée. Il suffisait que, dans chaque circonscription électorale de l’Irlande (il y en avait 102 d’après la loi nouvelle), la ligne nationale présentât et fit triompher un candidat qui se fût engagé de la façon la plus formelle à lui obéir, à lui Parnell, en toute circonstance, dès qu’il s’agirait d’un vote à la chambre, et à donner sa démission plutôt que d’enfreindre son engagement.

La publication de ce discours produisit en Angleterre une très vive sensation. Elle déconcerta les tories, en leur enlevant l’illusion d’une alliance dont ils avaient pensé tirer un.si bon parti. Elle provoqua dans la presse de toutes les opinions une véritable explosion d’indignation. Le Daily News et le Morning Post condamnèrent presque dans les mêmes termes le cri de séparation de M. Parnell et ripostèrent par le cri de l’union. Le Standard conseillait une alliance des tories et des libéraux contre le home rule, comme si déjà la preuve n’avait pas été faite que cette alliance était une utopie. Le marquis de Salisbury put se convaincre que ses avances à M. Parnell ne seraient pas récompensées, et ne lui serviraient pas plus que n’avait profité à M. Gladstone le pacte de Kilmainham.


IV

Les vacances sont finies. Tout le monde est rentré et la campagne électorale s’engage. Le combat commence par un duel d’artillerie à longue portée. Les leaders des deux camps se lancent à la tête leurs manifestes, que vont reproduire à l’infini des centaines de candidats. De même on voit, dans l’Iliade, les héros s’injurier avant que les mortels obscurs se précipitent dans la mêlée. Du côté de l’opposition défile un brillant état-major : M. John Morley, le fidèle lieutenant de M. Gladstone, qui prend à partie de son ton grave et tranchant la politique conservatrice ; lord Hartington, libéral si adouci que les tories le considéreraient presque comme un des leurs, s’il n’était foncièrement whig de famille et de relations personnelles, et s’il n’avait horreur du torysme dernier genre, créé par Disraeli, et remis à la mode par lord Churchill ; encore un modéré et un sage, M. Goschen, libéral indépendant, plus souvent amer que doux a ses collègues en libéralisme, esprit trop exclusivement critique, isolé d’ailleurs, sans clientèle. Voici lord Roseberry, et M. Childers, et sir William Harcourt, sir Charles Dilke, qu’un procès bruyant a fait rentrer depuis peu dans la vie privée ; M. Trevelyan, un des plus actifs aides-de-camp du général en chef ; enfin, le plus ardent de tous, M. Joseph Chamberlain, orateur véhément, clair, élégant, qui se multiplie, portant de ville en ville un évangile de réformes populaires, débitant de longues harangues, composées avec le plus grand art, promettant de guérir le fléau du paupérisme, séduisant les masses et inquiétant les propriétaires. M. Chamberlain n’a pas encore dépassé l’âge moyen ; son influence est déjà considérable ; c’est le futur chef d’un grand parti. Il préconise l’impôt progressif sur le revenu, l’achat forcé des terres aux propriétaires et leur location à bas prix par petits lots aux travailleurs, la gratuité absolue de l’enseignement.

Dans le camp opposé, les talens ne font point défaut. La note est donnée par lord Salisbury, sir Michael Hicks-Beach, sir Richard Cross, lord Randolph Churchill. On attaque la politique brouillonne et spasmodique de M. Gladstone, on raille les airs de croquemitaine de M. Chamberlain. Le mot d’ordre est de ne point chercher querelle aux nationalistes irlandais, quitte à rompre de temps à autre une lance en faveur de l’unité de l’empire. Les conservateurs se déclarent les vrais, les seuls amis des Irlandais en même temps qu’ils se vantent d’être aussi les seuls capables de réaliser les réformes radicales sans troubler les droits acquis ni augmenter les impôts.

Sur toute la surface du royaume se répètent ces refrains. Il y a plus de cinq cents circonscriptions électorales en Angleterre et en Ecosse ; dans chacune d’elles, toutes les nuits, se tiennent plusieurs réunions, et dans chaque réunion de puissans orateurs sont on the stump. Et toujours il y a des auditeurs que ces flots d’éloquence n’arrivent pas à rassasier. La confusion des idées est grande. Car on s’adresse à deux millions d’électeurs nouveaux, sur les goûts, les tendances et les désirs desquels on ne sait absolument rien. Les ouvriers et les artisans des villes réclamaient depuis longtemps le droit de vote ; mais les paysans des comtés n’ont jamais demandé la franchise électorale ; ils n’ont exprimé aucun vœu, formulé aucun desideratum politique. Nul indice n’aide à deviner comment ils se comporteront dans leur rôle nouveau de citoyens actifs. On n’ose rien promettre avec précision à ces élémens inconnus du scrutin. Aussi les programmes sont-ils désespérément vagues. Impossible de découvrir une opinion nettement formulée sur aucune des grandes questions à l’ordre du jour. N’était la partie critique et agressive de chaque discours, il serait impossible de discerner à quel groupe appartient l’orateur. Tous les candidats s’engagent à faire exactement les mêmes choses, savoir à réaliser des réformes à l’intérieur, à s’occuper du sort des classes pauvres, à sauvegarder la dignité de l’empire et à pacifier l’Irlande.

Sur quoi se font donc les élections ? Sur un manifeste que M. Gladstone, au retour d’une excursion en Norvège, lance le 19 septembre en forme d’adresse aux électeurs du Mid-Lothian (comté d’Edimbourg). Semblable aux programmes délibérés et fixés par les conventions nationales de chacune des grandes organisations politiques aux États-Unis, le manifeste de M. Gladstone est accepté par l’immense armée du libéralisme comme la condensation parfaite des vues et des doctrines du parti. C’est un long document, plus long que le fameux manifeste de 1874. Les sujets les plus variés y sont touchés avec une merveilleuse flexibilité ; parfois la pensée parait obscure, subtile, enveloppée ; c’est le défaut où incline volontiers cette vaste intelligence qui embrasse une question à la fois dans son ensemble et dans ses moindres nuances, dans ses limitations les plus ténues. Ce n’est vague qu’en apparence, et la précision apparaît à l’analyse. M. Gladstone établit une distinction entre les questions qui sont déjà mûres et celles qui ne le sont pas encore. Parmi ces dernières figurent, au premier rang, la reconstitution de la chambre des lords, la suppression de l’église établie d’Ecosse et d’Angleterre, la gratuité absolue de l’enseignement. De ces grands problèmes, le parlement qui va être nommé n’aura pas à s’occuper, et quant à lui, Gladstone, il en laissera poursuivre à d’autres la solution. Les questions mûres pour une œuvre immédiate de législation sont : la réforme du règlement de la chambre des communes, l’extension du gouvernement local, la refonte des lois foncières. C’est à résoudre promptement ces questions que devront s’appliquer les élus. Pour l’Irlande M. Gladstone préconise une large extension du self-government dans les affaires locales, limitée par la nécessité du maintien de la suprématie de la couronne, de l’unité de l’empire et de l’autorité du parlement nécessaire pour la conservation de cette unité.

En résumé, le manifeste de M. Gladstone présentait comme prêtes pour la législation un certain nombre de mesures nettes, pratiques, modérées ; il n’admettait pas les prétentions du parti du home rule irlandais, sans exclure toutefois la possibilité de donner satisfaction à la partie légitime de ces prétentions. Il ouvrait de grandes espérances au parti de la séparation de l’église et de l’état. L’union se fit, complète, sur ce programme entre toutes les fractions du parti libéral, dont chacune y avait trouvé pâture à son goût. Le programme de lord Salisbury ne fut en quelque sorte qu’une réédition limitée et adoucie de celui de M. Gladstone. Il promettait, lui aussi, l’extension du gouvernement local ainsi que des réformes foncières, et revendiquait le maintien de l’unité de l’empire sans répudier la pensée d’une mesure de réorganisation politique pour l’Irlande. Le marquis de Salisbury ne réapparaissait vraiment tory, et tory selon l’ancienne méthode, qu’au sujet de l’église, dont jamais il n’accepterait la spoliation. Bien que des deux côtés on eût parfaitement compris la signification du discours prononcé le 25 août par M. Parnell à ses lieutenans, ni le leader libéral ni le chef des conservateurs n’y avait répondu nettement, soit par un refus catégorique, soit par une promesse formelle d’adhésion. L’un et l’autre s’étaient contentés de protester de la nécessité de ne pas rompre l’unité de l’empire. De même, les candidats à leur tour évitèrent de parler de l’Irlande. Cette question que chacun voyait grandir, étendant son ombre chaque jour plus large sur la scène politique, on affectait de l’ignorer. C’était la plus sérieuse, et ce fut la moins discutée. On la craignait, on la fuyait.

Le pays restait extrêmement calme en dépit de l’agitation des principaux chefs de corps et du bourdonnement oratoire des candidats. Ce scrutin, qui mettait en ligne deux millions d’électeurs nouveaux, qui faisait faire à l’Angleterre, selon une expression favorite de nos voisins, un saut dans les ténèbres, n’inspirait ni enthousiasme ni frayeur. Même la dénonciation faite par M. Parnell de l’union de l’Angleterre et de l’Irlande n’avait excité d’indignation que dans quelques bureaux de journaux. La protestation la plus véhémente, la plus chaleureuse, avait été celle de John Bright, et John Bright était un homme du passé. L’Anglais moderne ne ressent pas, en présence des innovations constitutionnelles qui se produisent dans son pays, les émotions qui agitèrent les générations de 1832 et de 1848, même celle de 1868. Ce flegme philosophique est-il le résultat d’un long exercice de la liberté de discussion qui a fini par émousser le sens et la portée des mots, ou, comme on l’a dit, de la foi profonde qu’ont nos voisins en leur étoile, en la constance de leur bonne fortune ? Ils ont tant de fois échappé à des périls, réels ou imaginaires, que le scepticisme les a envahis, et qu’en ce moment ils s’aperçoivent à peine des transformations que subit l’essence de leur gouvernement. Les grands termes de bouleversement de la constitution, de démocratie, de socialisme, ont perdu pour eux l’aspect terrible sous lesquels ils se présentaient autrefois. Les classes les plus menacées en Angleterre par les progrès de l’esprit révolutionnaires sont résignées à l’idée de voir un jour ce que recèlent de réalité ces vocables effrayans.

Les élections eurent lieu du 24 novembre au 7 décembre, selon la coutume anglaise qui, entre certaines limites, laisse au shérif dans chaque localité le soin de fixer le jour des opérations électorales. De 3 millions sous la loi de 1867, le nombre des électeurs s’est élevé à 5 millions sous la loi de 1885. 377 membres devaient être élus par des comtés, 284 par des bourgs, 9 par des universités, en tout 670 membres, 28 de plus que dans le précédent parlement. L’Irlande comptait 102 sièges, l’Ecosse 72, au lieu de 60 auparavant. La capitale, qui n’avait droit jusqu’alors qu’à 22 membres, en élisait désormais 59. Le résultat ne fut que trop conforme aux prévisions des pessimistes. Si M. Gladstone réussit à faire passer le gros de l’armée libérale, avec son aile droite sous Hartington et son aile gauche sous Chamberlain, en tout 334 élus, le nouveau corps électoral renvoyait aussi à la chambre des communes 250 conservateurs et 86 autonomistes. M. Parnell, comme il l’avait annoncé ; était maître de la situation.

Des 102 sièges de l’Irlande, il en avait enlevé 85, c’est-à-dire la représentation complète de l’île, sauf l’angle formé au nord-est par cinq des neuf comtés de l’Ulster, citadelle des protestans loyalistes et des Orangemen, où dix-sept tories avaient été élus. En Angleterre même un siège avait été capturé par un nationaliste. Ce qui portait à quatre-vingt six membres le bataillon formidable que M. Parnell allait faire évoluer entre les deux partis. Et dans ces quatre-vingt-six, plus de désaccord, d’hésitation, plus de diversité de tendances, plus d’originalité de pensée. Tous les libéraux, tous les gladstoniens, tous les home rulers modérés avaient été chassés de l’île. La représentation irlandaise opposante ne contenait plus que des intransigeans. Les nouveaux élus étaient, à quelques exceptions près (Sexton, Healy, Pillon, O’Connor, Justin Mc Carthy, etc.) des personnages absolument inconnus, simples machines à voter sans phrases, et qui dans chaque circonscription avaient obtenu des majorités écrasantes sur les candidats présentés par la Irish loyal and patriotic Union [4]. Si les libéraux voulaient 6e passer du vote des parnellistes, ils tombaient en minorité de 2 voix devant la coalition des deux autres groupes, 334 contre 336. Il fallait donc, de l’un ou de l’autre côté, une entente avec les autonomistes, ou bien le gouvernement parlementaire était frappé de paralysie. M. Parnell savait bien que jamais les deux partis ne s’entendraient contre lui en dépit des belles phrases publiées à cet effet dans les grandes feuilles de Londres. Au contraire, il verrait chacun des leaders venant à tour de rôle lui demander à quel prix il se tiendrait pour satisfait. Il répondrait en exigeant le prix le plus élevé, et toute la question était de savoir lequel des deux partis se déciderait à capituler. M. Parnell, avec son bataillon d’autonomistes et sa tactique d’obstruction, déclarait en quelque sorte aux électeurs de toute la Grande-Bretagne : « Ne comptez pas que le parlement puisse jamais s’occuper d’aucune question de législation domestique, aussi longtemps que les Irlandais souffriront et que la question des souffrances de l’Irlande ne sera pas réglée. » Même les crimes agraires, les outrages, inspirés par la passion de l’indépendance ou par la haine du landlordism, font partie de cette mise en scène, agissant sur l’imagination des Anglais et des Écossais, leur rappelant constamment qu’il y a des Irlandais qui souffrent et qui ne veulent pas qu’à Londres, au parlement, on oublie qu’ils souffrent.


V

La première et unique session du onzième parlement de la reine Victoria s’est ouverte le 12 janvier 1886. Le ministère Salisbury ne pouvait se faire illusion sur les chances que les circonstances lui offraient de rester au pouvoir. Ces chances étaient nulles. Les libéraux l’emportaient largement par le nombre, les exigences des parnellistes rendaient tout accord avec eux impossible, du moins au point de vue où entendait se maintenir le marquis de Salisbury. D’ailleurs, il y avait déjà toute raison de supposer que M. Gladstone était résolu à courir la grande aventure et à faire aux autonomistes le sacrifice de toutes ses opinions passées concernant le home rule. Dès le 16 décembre 1885, des journaux avaient annoncé que M. Gladstone, désireux de régler la question irlandaise avant de quitter la scène politique, travaillait, en sa résidence de Hawarden, à un vaste projet d’autonomie politique pour l’Irlande ; que les détails de la combinaison étaient tenus soigneusement secrets, les lords Granville, Spencer et Roseberry étant seuls dans la confidence ; que rien ne serait révélé avant que le parti libéral fût revenu au pouvoir ; enfin, point capital, que le plan de M. Gladstone comprenait la concession d’un parlement irlandais indépendant.

Ces bruits pouvaient être controuvés ou simplement exagérés, bien que vers les fêtes de Noël, ils eussent pris une consistance qui ne laissait plus que peu de place au doute. Ils n’en plaçaient pas moins l’administration du marquis de Salisbury dans un grand embarras, puisque, s’ils étaient exacts, il devenait tout à fait inutile de songer à proposer des concessions raisonnables au parti parnelliste. La situation tendait, en outre, à devenir critique au-delà du canal Saint-George. L’attitude vraiment libérale du vice-roi, lord Carnarvon, n’avait pas gagné un autonomiste à la conciliation. Le boycottage, depuis le commencement de l’hiver, était mis en pratique avec une audace qui déconcertait et frappait d’impuissance tout l’appareil gouvernemental, judiciaire et policier du monde officiel à Dublin ; grâce à ce terrible instrument d’oppression, l’ascendant de la ligue nationale s’établissait, incontesté, dans toute l’Irlande. Sur un point seulement la résistance s’organisait, mais avec des procédés extra-réguliers. Les loyalistes de l’Ulster annonçaient que les plus grands désastres devaient éclater si le home rule était concédé à l’Irlande, et qu’ils n’hésiteraient pas devant une guerre civile pour se préserver de ce fléau. Donc, point d’illusion : la question de l’Irlande devait être soulevée à bref délai sous une forme ou sous une autre. Quant à une entente entre les deux partis constitutionnels contre l’ennemi commun de l’unité de l’empire britannique, il n’y fallait point penser, si réellement M. Gladstone était résolu à passer le Rubicon et à proposer au parlement la séparation législative de l’Irlande et de l’Angleterre.

Il paraît qu’à cette époque M. Gladstone écrivit à lord Salisbury pour lui offrir le concours parlementaire du parti libéral dans le cas où le chef des conservateurs serait disposé à présenter lui-même un projet capable de donner satisfaction aux justes revendications de l’Irlande. L’engagement était ferme et sans condition, assura plus tard M. Gladstone. Il était, au contraire, absolument vague et pouvait se rapporter tout aussi bien à la politique extérieure du cabinet qu’à ses intentions à l’égard des autonomistes, répliqua lord Salisbury lorsque, aux élections de juillet dernier, il fut mis directement en cause par son rival. D’ailleurs, ajouta-t-il, M. Gladstone s’était réservé toute liberté d’action, ce qui donnait une valeur bien chétive au prétendu engagement. Quoi qu’il en fût de ce point délicat qu’il est impossible de trancher entre les démentis et les affirmations réciproques de deux parties également respectables et autorisées, lord Salisbury ne crut pas devoir accueillir favorablement les avances qui lui étaient faites. Son parti était pris, il gouvernerait l’Irlande ou quitterait le pouvoir. Le discours de la reine, faisant allusion aux attaques dirigées contre l’union législative, annonçait une opposition résolue à toute tentative de renversement de cette loi fondamentale. Il ajoutait que le système de l’intimidation organisée s’étant fort développé en Irlande, le gouvernement, obligé de pourvoir à la protection des droits et à la liberté des citoyens, demanderait au parlement des pouvoirs exceptionnels pour le cas où les provisions des lois ordinaires deviendraient insuffisantes. Suivait l’annonce de diverses mesures qui seraient présentées au parlement conformément au programme officiel du parti conservateur aux dernières élections, et notamment des bills pour le gouvernement local dans les comtés (Grande-Bretagne et Irlande), des bills pour la négociation et le transfert des terres, etc. La discussion de l’adresse était à peine ouverte lorsque M. Gladstone fit entendre aux parnellistes qu’il était prêt, s’il revenait au pouvoir, à leur faire une offre sérieuse et dit qu’il ne pouvait comprendre que l’on parlât de loi fondamentale à propos de l’act d’union, alors que l’unité de l’empire avait existé pendant six cents ans avant cet act. M. Parnell et l’un de ses lieutenans, M. Sexton, répondirent en termes chaleureux à cette déclaration. Lord Randolph Churchill se hâta de bien établir la différence qui caractérisait la politique gladstonienne de celle des conservateurs, en disant que les mesures que proposait le cabinet pour le gouvernement local ne contiendraient aucune clause tendant à l’établissement d’une législature irlandaise séparée. Quelques jours après, renonçant à tout atermoiement, le cabinet donna avis qu’il allait présenter un bill visant le rétablissement de l’ordre social en Irlande par la suppression de la Ligue nationale. Cette annonce scellait l’alliance entre M. Gladstone et M. Parnell, et le résultat ne s’en fit pas attendre. Sur un amendement à l’adresse présenté par M. Jesse Collings, le cabinet fut battu par 329 voix contre 258. L’amendement reprochait au gouvernement de n’avoir fait aucune promesse d’appliquer avec énergie la politique de division de la propriété foncière. Lord Hartington et M. Goschen, qui ne sont rien moins que des démagogues et qui ne voulaient paraître à aucun prix encourager les espérances extravagantes que représente la formule popularisée par les radicaux : « Trois acres et une vache, » avaient parlé et voté contre l’amendement. C’était un commencement de sécession. Il ne s’agissait encore que de quelques sommités du monde parlementaire. Mais déjà les chefs des grandes familles whigs et des radicaux réputés pour leur indépendance de caractère ne cachaient pas l’intention de résister à une politique de soumission devant les menaces de la Ligue nationale.


VI

M. Gladstone, chargé par la reine de composer une nouvelle administration, n’essaya même pas d’enrôler quelques-uns de ses anciens collègues. D’autres, dont il rechercha le concours, le lui refusèrent. Parmi les premiers sécessionistes, figuraient, avec lord Hartington et M. Goschen, M. Forster, que bientôt la mort allait enlever, lord Selborne, lord Northbrook, le duc d’Argyll, lord Richard Grosvenor, M. Courtney, lord Cowper. Sir Henry James refusa le grand sceau. M. John Morley, depuis longtemps acquis aux idées du home rule, fut nommé secrétaire pour l’Irlande. M. Gladstone mit lord Rosebery aux affaires étrangères, lord Granville aux colonies, sir William Harcourt aux finances, M. Childers à l’intérieur. Lord Spencer fut président du conseil ; M. Campbell-Bannerman, un home ruler de fraîche date, eut la guerre, lord Ripon la marine, M. Mundella le commerce. M. Chamberlain, bien que partisan résolu, comme on l’a vu, d’un système de décentralisation dans toutes les parties du royaume-uni, s’était prononcé très nettement contre la concession d’une législature séparée pour l’Irlande ; il entra pourtant dans le cabinet comme président du bureau du gouvernement local. M. Trevelyan, qui s’était fait de même l’avocat du maintien du contrôle impérial sur l’Irlande, accepta le poste de secrétaire pour l’Ecosse. Pour gagner ces deux collaborateurs, M. Gladstone avait dû leur déclarer que le principe sur lequel se constituait le cabinet, était l’examen approfondi de la question irlandaise. Il semblait entendu que rien n’était encore engagé ; et cependant M. Gladstone avait déjà tout son plan formellement arrêté.

Le parlement reprit ses travaux le 18 février. M. Gladstone demanda que la chambre des communes s’occupât du budget avant toute autre affaire, déclarant en même temps que le cabinet étudiait de graves questions, et que cette étude pourrait bien se prolonger pendant quelques semaines encore ; un membre du cabinet fixa, pour la révélation des plans du cabinet, la date du 1er avril, ce qui parut assez plaisant. Sir Michael Hicks-Beach et lord Randolph Churchill cherchaient à obtenir des informations plus précises sur les intentions du gouvernement, et présentaient même à ce sujet un amendement à une des lois financières. Par 364 voix contre 204, la chambre décida de laisser à M. Gladstone tout le loisir d’élaborer ses projets. Certains libéraux cependant étaient sérieusement inquiets. En mars, lord Hartington, parlant au Eighty Club, déclara que, malgré sa répugnance à donner le signal d’un conflit, il devait aviser ses coreligionnaires politiques de la nécessité de conserver leur liberté d’action et de ne point s’abandonner aveuglément à la direction d’un homme d’état, si séduisant, si éminent qu’il fût. Cette protestation d’indépendance était à peine lancée qu’une scission éclata dans le cabinet. M. Gladstone s’était décidé, le 13 mars, à faire connaître à ses collègues les détails de son plan de home rule, M. Chamberlain et M. Trevelyan, édifiés sur le caractère et la portée des propositions du premier ministre, donnèrent aussitôt leur démission. M. Gladstone obtint d’eux, non sans peine, que le fait ne fût officiellement annoncé qu’au moment précis où le bill pour le gouvernement autonome de l’Irlande serait déposé. Ils n’attendirent cependant point cette date, et leurs successeurs étaient déjà nommés lorsque M. Gladstone fit savoir à la chambre qu’il lui présenterait son bill le 8 avril.

M. Gladstone accomplit ce jour-là un de ses plus merveilleux exploits oratoires. La curiosité publique avait été excitée au plus haut point. Jamais la chambre des communes n’avait contenu tant de monde ; on s’étouffait dans la salle et dans les galeries. L’illustre homme d’état, qui atteignait sa soixante-dix-septième année, parla pendant plus de trois heures, tenant amis et ennemis sous le charme de sa diction si limpide, si souple, promenant son auditoire, sans le fatiguer, à travers le labyrinthe des complications infinies de ce projet de loi, œuvre de plusieurs mois. Mais si l’orateur excita l’admiration, le législateur provoqua un grand étonnement. Le mécanisme si ingénieux de contrepoids et de garanties, destiné à rassurer l’opinion sur la portée des concessions offertes, ne pouvait cependant dissimuler le vrai caractère du projet. Le système de home rule de M. Gladstone se ramenait en substance à l’établissement en Irlande d’un pouvoir exécutif séparé, uniquement responsable devant une législature siégeant à Dublin et investie de pleins pouvoirs pour modifier les lois civiles et criminelles, porter atteinte aux contrats existans, régler les conditions et le mode de protection de la vie et de la propriété. Certaines affaires d’un intérêt impérial, l’armée, la marine, les affaires étrangères et coloniales, le commerce, la circulation, les biens des corporations religieuses, étaient maintenues hors de la sphère de la législation irlandaise. Le lord-lieutenant avait le droit de veto sur les actes législatifs, mais seulement après avis conforme des ministres irlandais. La législature devait être divisée en deux ordres, le premier comprenant des pairs et d’autres membres élus d’après certaines conditions assez élevées d’éligibilité, le second émanant du suffrage habituel. En cas de dissidence sur une mesure proposée, celle-ci était ajournée à trois ans ou jusqu’à la dissolution du parlement. La clé de voûte de toute la combinaison était l’exclusion des représentans de l’Irlande du parlement anglais. Nul doute que M. Gladstone n’eût été mû surtout par la pensée que, dans la chambre des communes, tout le monde accueillerait avec satisfaction une clause dont le premier effet serait de débarrasser le parlement du cauchemar perpétuel de la présence des quatre-vingt-cinq janissaires de M. Parnell, de leur vote mécanique, de leur jeu de bascule entre les deux partis et de leur odieux système d’obstruction. Il eut la stupéfaction de voir cette clause devenir la pierre d’achoppement de tout son système. Originairement, le projet de M. Gladstone avait son corollaire logique dans l’abandon au parlement séparé de Dublin du contrôle sur les douanes et l’excise. M. Gladstone dut renoncer à cette disposition, car, si elle avait été maintenue, deux ou trois autres ministres auraient suivi MM. Chamberlain et Trevelyan dans leur retraite. Mais si les douanes et l’excise restaient au pouvoir du parlement impérial, que devenait, avec l’exclusion des membres irlandais de ce parlement, le principe que « taxation et représentation doivent marcher ensemble ? »

La contribution de l’Irlande aux charges impériales était fixée à 3,242,000 livres, somme que M. Parnell, bien qu’il se déclarât satisfait de tout le reste du projet, se hâta de trouver excessive. Il y avait là pour l’avenir un excellent sujet de protestation désigné au patriotisme irlandais. No tribute ! serait le cri des futures revendications. Enfin, que faisait-on des populations protestantes loyalistes de l’Ulster ? Leur sort était simplement confié à la merci du gouvernement de la ligue nationale et d’une assemblée que domineraient des archevêques catholiques comme Mgr Walsh et Mgr Croke.

La discussion du bill en première lecture donna occasion aux libéraux dissidens de s’expliquer sur la situation qui leur était faite. Le vrai dissident, dirent-ils d’abord, était M. Gladstone lui-même ; car c’était trahir les anciennes traditions du parti libéral que d’introduire dans le parlement une combinaison aussi révolutionnaire, et dont les tendances nouvelles ne devaient plus caractériser le libéralisme en général, mais seulement le libéralisme gladstonien. M. Trevelyan dit qu’il ne pouvait se résoudre à abandonner tout le mécanisme de l’application de la loi et du maintien de l’ordre à une législature dominée par une organisation qui fondait son pouvoir sur un système de terrorisme et de crimes. M. Chamberlain démontra que le bill n’offrait aucune garantie sérieuse soit pour la conservation de l’unité de l’empire, soit pour la protection de la minorité en Irlande. Ce qu’il rendait certain, au contraire, c’était le renouvellement de l’agitation à bref délai, et cette fois pour la rupture du dernier lien entre la Grande-Bretagne et l’Irlande [5]. En ce qui le concernait personnellement, le bill ne satisfaisait à aucune des conditions auxquelles il était entré dans le cabinet en février. Mais lorsque M. Chamberlain voulut parler d’un certain bill pour le rachat des terres qui faisait, disait-il, partie intégrante du projet de gouvernement de l’Irlande bien que M. Gladstone ne l’eût pas encore présenté, le premier ministre l’interrompit, ne lui reconnaissant pas le droit d’arguer d’une proposition dont les termes étaient jusqu’ici inconnus. Lord Hartington prononça, sur le ton d’une énergie concentrée et émue, un discours qui fit une grande impression sur la chambre et sur le pays. Il dit que la vie publique lui avait toujours paru comporter de rigoureux engagemens personnels, et qu’il ne pouvait s’associer à la tentative de M. Gladstone pour imposer au parlement une question qui n’avait pas été soulevée aux élections générales. Car, si le home rule avait été déclaré alors un article de foi pour le parti libéral, les électeurs auraient, sans aucun doute, rendu un verdict bien différent. Quant au bill lui-même, il ne le jugeait propre qu’à substituer des maux réels aux maux pour la plupart imaginaires dont se plaignait l’Irlande et à provoquer les plus graves conflits. Le bill fut encore attaqué par M. Goschen, puis par M. Hicks-Beach et par lord Randolph Churchill.

La défense fut assez faible. A entendre M. Morley, secrétaire pour l’Irlande, qui revenait d’une excursion de quelques semaines dans l’île, tout espoir était à jamais perdu de pouvoir gouverner avec des lois ordinaires, et comme il y avait tout à redouter du nombre et de la résolution des parnellistes, de la puissance de la ligue nationale et des forces secrètes du parti irlandais-américain, il n’y avait plus qu’à s’incliner devant les réclamations des home rulers. Sir William Harcourt se répandit en plaisanteries et en sarcasmes contre les conservateurs et déclara qu’à tout prendre, si la tentative proposée par M. Gladstone échouait, il resterait toujours la ressource de reconquérir l’Irlande. M. Gladstone dut constater avec tristesse combien son projet était froidement accueilli. Effrayé surtout de la défection de M. Chamberlain et craignant que les whigs et les radicaux ne fussent entraînés en masse hors du parti libéral, il crut devoir essayer de la conciliation. Ses propositions, dit-il, tenaient le champ, elles pouvaient avoir des contradicteurs, mais on n’osait rien proposer pour les remplacer. Néanmoins les détails n’en étaient nullement immuables ; il ne considérait aucune des clauses comme vitale et essentielle, même celle de l’exclusion des membres irlandais du parlement, qui, à sa grande surprise, avait soulevé tant d’objections, et il ne se refusait nullement à des modifications qui pourraient être reconnues nécessaires.

Mais M. Gladstone n’avait encore accompli que la moitié de sa tâche. Il lui restait à faire connaître à la chambre l’économie de-son second bill, qui avait trait au rachat des terres en Irlande, mesure indissolublement liée, dans sa pensée, au projet de home rule. La présentation en fut faite à la chambre des communes, le 13 avril, et le premier ministre en développa un éloquent et chaleureux commentaire, déclarant qu’il considérait ce projet comme l’unique moyen de rétablir l’ordre social en Irlande en dehors du recours continuel à la pénible nécessité de la répression des crimes. En vertu des dispositions de la future loi, les autorités publiques constituées en Irlande sous le régime du home rule (parlement indépendant et pouvoir exécutif responsable devant ce parlement) se déclaraient prêtes à acquérir les terres de tout landlord désireux d’aliéner son domaine, et à en transférer la propriété aux fermiers. Une commission spéciale serait instituée par le gouvernement irlandais pour déterminer dans chaque cas particulier le prix d’acquisition sur la base de vingt années de fermage, avec pouvoir d’augmenter ou de diminuer la somme selon les circonstances spéciales. Le montant du prix déterminé serait avancé au gouvernement irlandais par le gouvernement impérial, au moyen d’une émission de Consolidés. Le fermier acquéreur s’engageait à rembourser en quarante-neuf termes annuels égaux la somme dont il devenait débiteur à l’égard du gouvernement de son pays [6]. Ces annuités, ainsi que tous les produits des taxes irlandaises, devaient être versées entre les mains d’un receveur-général nommé par le gouvernement anglais (précaution injurieuse, crut devoir protester M. Parnell), et sur cet ensemble de recettes serait prélevé, comme première charge, le remboursement dans des conditions déterminées des avances faites par le gouvernement impérial.

A quel chiffre pouvaient s’élever ces avances ? Le projet les fixait à 50 millions de livres sterling (1,250 millions de francs). M. Gladstone, il n’y avait pas encore bien longtemps, avait évalué lui-même à 300 millions livres sterling (7 1/2 milliards de francs) les frais d’une opération de ce genre, ayant pour objet de désintéresser d’une manière définitive toute la classe des propriétaires fonciers en Irlande. Puis ce chiffre avait été réduit de moitié, et ramené plus bas encore. Le mois précédent, M. Gladstone avait parlé de 120 millions à MM. Chamberlain et Trevelyan, et ni l’un ni l’autre n’avaient admis qu’un engagement aussi colossal pût être contracté par l’Angleterre sur la seule garantie de la solvabilité du futur gouvernement irlandais. Ils ne s’expliquaient pas maintenant que le bill présenté par leur ancien maître et collègue ne fit plus mention que de 50 millions de livres sterling. Si M. Gladstone proposait un bill pour le rachat des terres, c’est qu’il considérait comme une obligation morale du gouvernement anglais de désintéresser les landlords au moment où allait être remise aux mains de la Ligue nationale la responsabilité de la protection de l’ordre social dans l’Ile. Si cette obligation morale existait réellement, il ne pouvait être question de distinguer entre les landlords, de favoriser les uns au détriment des autres, de n’admettre au bénéfice de la loi que ceux qui auraient été les premier à le réclamer. Dès lors la somme proposée était notoirement insuffisante. La réduction imposée au chiffre primitif n’avait d’autre but que de leurrer l’opinion sur l’étendue des sacrifices auxquels l’Angleterre devrait se résigner.

Le Purchase bill, malgré ou plutôt vu l’importance énorme des intérêts qu’il mettait en jeu, ne fut pas sérieusement discuté. Déjà les partisans de M. Gladstone sentaient la partie compromise. Par la seule production de telles combinaisons financières, les dissidens justifiaient leur refus de consentir à M. Parnell des concessions impliquant des risques aussi menaçans pour les intérêts de l’Angleterre. On arrivait aux fêtes de Pâques. La question étant maintenant posée avec la plus grande netteté devant le pays, les politiciens, pendant la clôture temporaire du parlement, allaient entretenir l’agitation de façon à préparer le dénoûment pour la rentrée.


VII

Un peu avant les vacances, les libéraux dissidens et les conservateurs avaient tenu, sous la dénomination nouvelle d’unionistes, un grand meeting où, sur l’estrade, lord Hartington et M. Goschen avaient paru à côté de lord Salisbury et de MM. Smith et Plunket. La réunion avait voté la formation d’une association libérale pour le maintien de l’union législative. M. Chamberlain se rendit à Birmingham pour expliquer à ses électeurs, étonnés de son altitude, les motifs qui l’avaient déterminé à se séparer de M. Gladstone. Il obtint d’eux un vote de confiance, mais accompagné du vœu qu’une réconciliation intervint entre M. Chamberlain et M. Gladstone sur le maintien de la représentation irlandaise dans le parlement anglais. M. Trevelyan à Hawick, M. Courtney à Liskeard, lord Hartington à Rossendale, furent moins heureux dans leur visite à leurs électeurs ; accueillis froidement, ils durent se contenter de résolutions évasives. M. Trevelyan surtout put constater que les Écossais entendaient rester en masse fidèles à M. Gladstone et ne pas s’embarrasser des chicanes plus ou moins judicieuses que des debaters de profession pouvaient diriger contre la politique du grand old man. L’illustre homme d’état estimait aujourd’hui qu’il fallait concéder l’indépendance législative aux Irlandais après avoir soutenu pendant dix ans tout le contraire ? Eh bien ! c’est que les circonstances avaient changé, car M. Gladstone ne pouvait avoir tort.

Du côté des parnellistes, on faisait peu de bruit. Le parti autonomiste devait éviter de se montrer trop satisfait, trop empressé à accepter l’offre de M. Gladstone. En Irlande, d’ailleurs, les mécontens ne manquaient pas, estimant que le bill ne reconnaissait pas suffisamment les droits nationaux et qu’il fallait demander de meilleures conditions. Mais M. Parnell se gardait bien d’insister sur les insuffisances du projet en discussion, car il n’eût fait que donner des armes aux adversaires de M. Gladstone, dont le principal argument était que le bill ne contenait aucun élément sérieux de finalité, que les Irlandais ne seraient pas plus tôt en possession de l’indépendance législative qu’ils ne s’en serviraient que pour réclamer la séparation complète. Il lui paraissait bien préférable de s’en tenir à sa tactique habituelle, d’accepter ce que donnerait le parlement, tout en réservant son droit de demander plus encore.

Cette politique de silence était d’autant plus opportune que le parti conservateur commettait au même moment une imprudence. Lord Randolph Churchill était allé agiter l’Ulster et enflammer les passions des loyalistes, presbytériens ou orangistes, en leur dénonçant les complots qui se tramaient contre eux au parlement. Il ne faut pas oublier que l’Ulster n’est point une province exclusivement protestante ou anglaise. La population totale des neuf comtés est de 1,465,000 habitans sur lesquels il y a plus de 600,000 catholiques. Était-il exact de dire que la minorité protestante (7 à 800,000 sur une population totale de l’Ile de plus de 5 millions) fût entièrement livrée par les bills de M. Gladstone à la merci de la majorité catholique ? Assurément non, mais il convenait à lord Churchill de persuader aux loyalistes de l’Ulster que leur perte était assurée s’ils ne prenaient eux-mêmes la résolution de repousser le sort dont on les menaçait. C’était une excitation directe à la résistance armée, à la guerre civile. Les orangistes comprirent ce que l’on attendait d’eux ; ils s’armèrent, et, bientôt après, les émeutes sanglantes de Belfast prouvèrent qu’ils n’étaient pas gens à hésiter longtemps pour passer des résolutions aux actes.

Le parlement ayant repris ses séances, M. Gladstone demanda le 10 mai à la chambre des communes de voter la seconde lecture du bill sur le gouvernement de l’Irlande. Il semblait que les dispositions générales se fussent modifiées dans un sens favorable ; on parlait volontiers de rapprochement, d’entente. Lord Hartington avait fait comprendre que d’importantes concessions pourraient le ramener ; les ministériels, pendant les vacances, n’avaient point défendu les deux bills comme des projets définitifs, mais plutôt comme de simples ébauches, susceptibles de nombreuses corrections. M. Gladstone venait de déclarer lui-même, dans un manifeste, qu’il était prêt à accepter les modifications nécessaires. Enfin, M. Chamberlain ne dissimulait pas qu’il était prêt à déclarer son adhésion au bill modifié, et l’on savait qu’un grand nombre de ses partisans l’accompagneraient dans le retour au bercail. On attendait donc avec anxiété les explications de M. Gladstone. Celui-ci se contenta de déclarer, en termes vagues, qu’il ne se refuserait point, en effet, à considérer telles suggestions nouvelles qui pourraient être proposées au sujet du bill lorsque celui-ci, la seconde lecture ayant été votée, serait de nouveau en commission, et qu’il accepterait notamment la participation de la représentation irlandaise aux travaux du parlement toutes les fois qu’il s’agirait des questions de douane ou d’excisé pour l’Irlande, ainsi que la formation d’une commission mixte composée de délégués des deux parlemens pour l’examen des traités et d’autres affaires ayant un caractère impérial. Ces paroles, prononcées au milieu d’un silence glacial, causèrent dans les rangs des sécessionnistes le plus vif désappointement ; M. Gladstone ne cédait rien en réalité ; aucun rapprochement n’était possible ; il n’y avait plus qu’à voter contre le bill. M. Labouchère, qui s’était entremis avec zèle entre M. Gladstone et les dissidens, vit que tout était rompu de nouveau, et s’en alla exhaler son dépit dans les couloirs.

En séance publique, les attaques des libéraux unionistes contre les deux bills recommencèrent avec la plus âpre vivacité. Ils avaient à faire comprendre et excuser par l’opinion publique leur sécession et n’y épargnaient point leur peine, à cause de la popularité extraordinaire de M. Gladstone. En réponse à ces attaques, les parnellistes venaient l’un après l’autre, O’Brien, Mc Carthy, O’Connor, Sexton, Healy, décerner au grand homme d’état, au restaurateur de la paix entre l’Irlande et la Grande-Bretagne, les plus magnifiques éloges. Hors du parlement, le cabinet multipliait les efforts pour ameuter les caucus locaux contre les unionistes. Le 27 mai, une grande réunion du parti libéral fut convoquée au ministère des affaires étrangères. Comme il fallait, pour y être admis, adhérer à la formule suivante : établissement en Irlande d’un gouvernement ayant le contrôle des affaires spécialement ou exclusivement irlandaises, lord Hartington, M. Chamberlain et M. Bright, cet ancien ami de M. Gladstone, se trouvèrent exclus du cénacle. Le premier ministre y répéta les déclarations qu’il avait faites à la chambre ; il ajouta toutefois que, tenant seulement à faire adopter le principe de l’autonomie irlandaise, il ne chercherait pas à pousser le bill immédiatement au-delà de la deuxième lecture, se réservant de le représenter à la session d’automne avec les remaniemens rendus nécessaires par la refonte de la clause relative à l’exclusion des membres irlandais du parlement anglais.

Tout dépendait maintenant de l’action du groupe des radicaux. On les disait pour la plupart ébranlés par les concessions de M. Gladstone et moins décidés à suivre jusqu’au bout M. Chamberlain dans son évolution. Pour en finir avec les irrésolutions, celui-ci réunit ses partisans le 31 mai dans une des salles de commission de la chambre des communes et posa résolument la question : fallait-il se rallier, s’abstenir ou voter contre les projets de M. Gladstone ? Il était bien décidé, quant à lui, comme l’étaient également M. Trevelyan et M. Bright, à repousser des combinaisons qu’ils étaient d’accord à considérer comme néfastes pour le maintien de l’unité de l’empire britannique. Quarante-six des assistons sur cinquante-quatre prirent l’engagement de voter contre la seconde lecture. L’annonce de cette décision causa une émotion extraordinaire dans les couloirs de la chambre ; les ministériels ne doutèrent plus de leur défaite ; les bureaux du télégraphe furent envahis, des ordres expédiés de tous côtés aux agens électoraux en prévision d’une dissolution imminente du parlement. Déjà les amateurs de pointage estimaient que les anti-gladstoniens réuniraient près de 350 voix, et les gladstoniens, unis aux parnellistes, moins de 300.

Le lendemain de cette journée décisive, M. Chamberlain expliqua à la chambre des communes son attitude, interrompu à chaque phrase par les vociférations des autonomistes ou par les applaudissemens des conservateurs. Y avait-il dans la chambre un seul membre qui pût soutenir que le bill n’affaiblissait pas la suprématie du parlement impérial ? Il mettait au défi les Irlandais partisans du bill d’aller en Irlande soutenir qu’ils désiraient voir se continuer la suprématie réelle du parlement impérial. Ils ne supportaient le bill que parce qu’il transformait la suprématie effective qui existait actuellement en une pure fiction. « Je ne puis admettre, dit-il en terminant, que les pouvoirs du parlement anglais sur l’Irlande soient abaissés au niveau de la suzeraineté de la Porte sur l’Ile de Chypre. Il n’y a personne ici qui ne sache que tous mes intérêts personnels et politiques m’engageraient à rester à côté de M. Gladstone ; il ne se passe pas de jour que je ne reçoive des monceaux de lettres me pressant de voter le bill et d’abandonner les wighs. La tentation est grande, mais je ne suis pas assez vil pour satisfaire mon ambition personnelle en trahissant mon pays. »

Il était temps d’en finir. M. Gladstone fixa au 7 juin le vote décisif. Les home-rulers firent grand tapage d’une déclaration de lord Salisbury, que ce qui pouvait le mieux convenir à l’état actuel de l’Irlande, c’était vingt années de gouvernement résolu. Oui, s’écria-t-on, vingt années de suppression de toutes les libertés populaires ! Dans la dernière soirée, M. Parnell prononça un grand discours en faveur du bill. « Les conservateurs et les libéraux dissidens, dit-il, prétendent qu’ils ne parviennent à découvrir dans les bills proposés que des germes de futurs conflits, plus redoutables que ceux dont on a déjà tant de peine à se défendre. C’est une erreur, et je puis affirmer que mes compatriotes acceptent, ainsi que moi, les propositions de M. Gladstone comme un règlement définitif. Les Irlandais se déclarent satisfaits ; ils ne demandent et ne demanderont rien de plus. » M. Gladstone fit un dernier et pathétique appel aux flottans, à tous ceux qui ne se résignaient que si péniblement à ne plus voter avec lui. Enfin l’on passa au vote. La salle présentait le même aspect que dans la nuit où M. Gladstone avait expliqué ce bill sur le gouvernement de l’Irlande, dont le sort allait se décider. La chambre des communes était au grand complet ; sur 670 membres qu’elle compte (aucun siège ne se trouvant alors vacant), 665 étaient présens. Toutes les tribunes regorgeaient de spectateurs. L’émotion fat à son comble lorsque, M. Gladstone ayant fini son discours, le speaker demanda quels membres étaient en faveur du bill et que la clameur terrible des ayes (oui) fut suivie de la clameur plus forte encore des noes (non), et que l’ordre fut ensuite donné, après deux épreuves indécises, de passer à la division, les partisans du bill défilant à droite et les adversaires à gauche. En quelques minutes, la manœuvre était terminée, les membres revenus à leurs places, et le président, au milieu d’un grand silence, proclamait : oui, 311 ; non, 341 [7]. Un long cri de triomphe des unionistes éclate, accompagné d’un tumulte indescriptible, de gestes désordonnés, de la plus fantastique confusion. Enfin, quand l’exaltation des conservateurs commence à s’apaiser, la phalange des Irlandais se lève brusquement et fait à son tour un vacarme assourdissant. Une voix retentit : « Trois cheers pour le grand old man ! » et les trois cheers font trembler la salle. Une autre voix crie : « Un grognement pour Chamberlain ! » Mais cette seconde motion a peu de succès. Le speaker réclame de nouveau le silence, M. Gladstone propose l’ajournement, et la salle se vide. C’en était fait du gouvernement des libéraux. La chambre des communes n’avait pas vu de séance plus dramatique depuis le passage du bill de réforme de 1832.


A. MOIREAU.


  1. Lord Granville, lord Hartington, lord Selborne, le duc d’Argyll, MM. Bright, Forster, Chamberlain, Childers, sir Charles Dilke, sir William Harcourt, etc.
  2. Le mois suivant M. John Morley, un des chefs les plus capables et les plus distingués du parti libéral, publiait dans le Macmillan’s Magazine un article où on lisait ce qui suit : « La crise actuelle doit dissiper péremptoirement l’illusion favorite du rote irlandais qui ne compte pas. Des gens qui ne sont ni des naïfs ni des sots en politique, ont nourri la pensée que les deux grands partis anglais pourraient convenir que, si l’un d’eux était d’aventure battu par une majorité due à l’appoint des Irlandais, l’autre devrait considérer sa victoire comme non avenue. On peut voir aujourd’hui ce que vaut cette idée. Elle vaut juste ce que pouvait bien supposer un observateur qui sait ce qu’est l’excitation des joueurs, l’ardeur de la lutte, l’irrésistible attraction du prix. Oui, quand les deux partis y trouvent leur compte, il peut arriver qu’ils s’unissent pour écraser le vote irlandais, mais ni l’un ni l’autre ne se fera scrupule d’user du vote irlandais pour battre son adversaire. Il faut bannir cette fantaisie comme il faut renoncer au rêve que l’Irlande puisse être privée de ses franchises politiques et réduite au rang d’une colonie de la couronne. On en parlait il y a trois ans, et les mêmes libéraux qui caressaient cette fantaisie de gouverner l’Ile sœur comme nous gouvernons l’Inde, viennent de voter une mesure qui donne le droit de vote à des centaines de milliers d’Irlandais qui ne le possédaient point jusqu’ici et qui n’ont nulle intention de s’en servir pour assurer plus tord le vote de lois d’exception. Non-seulement le vote irlandais compte, mais il compte presque pour tout. »
  3. C’est la loi dite de lord Ashbourne. Lorsque le fermier qui désire devenir possesseur de la ferme qu’il occupe est d’accord avec le landlord sur le prix à payer, ils s’adressent l’un et l’autre, à une land commission instituée pour décider si le prix ainsi arrêté répond à la valeur réelle de la propriété. Si l’enquête faite par la commission aboutit en effet à cette conclusion, le trésor paie au propriétaire le prix de vente et le fermier s’engage à rembourser la somme à l’état au moyen de quarante-neuf annuités, le taux de l’intérêt étant calculé à 4 pour 100 l’an. L’application de cette loi a déjà donné de très bons résultats. C’est là peut-être que se trouve la solution vraie et rationnelle du problème irlandais. Le parlement a voté un premier crédit de 5 millions de livres pour les avances à consentir en vertu du lord Ashbourne’s act. Il est vraisemblable que le système sera développé dans la plus large mesure possible par le gouvernement conservateur. On sait qu’un des projets favoris de lord Salisbury est la création, en Irlande et en Angleterre, d’une classe nombreuse de paysans propriétaires.
  4. Par exemple, 6,763 contre 280, 4,900 contre 102, 4,900 contre 75, etc.
  5. C’est M. Trevelyan qui avait d’abord accusé M. Parnell d’avoir dit un jour qu’il ne se reposerait jamais tant qu’il n’aurait pas brisé le dernier lien entre l’Angleterre et l’Irlande. M. Parnell, se levant, s’écria indigné : « Ce n’est pas la première fois que cette calomnie est lancée contre moi. Je demande où et quand on me fait prononcer ces paroles. » — M. Trevelyan : « A Cincinnati, » — M. Parnell : « Vous n’indiquez ni la date, ni le journal où la citation est empruntée. J’ai les comptes-rendus de mes discours à Cincinnati ; aucun ne contient les paroles qu’on m’attribue. » — M. Trevelyan : « La date est le 23 février 1880 ; le journal est l’Irish World. »
  6. Cette seconde partie du grand projet de home rule de M. Gladstone n’était, à tout prendre, que la généralisation du système dont le purchase act voté par les conservateurs, en 1885, a organisé un commencement d’application.
  7. 223 libéraux et 80 parnellistes ont voté pour le passage à la seconde lecture ; 251 conservateurs et 90 unionistes (radicaux et libéraux dissidens)ont voté contre. Le parti libéral était brisé.