L’Année terrible/En quittant Bruxelles

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L’Année terribleMichel Lévy, frères (p. 234-235).


                            V

Ah ! ce n’est pas aisé, suivre la voie étroite,
Donner tort à la foule et rester l’âme droite,
Protéger l’éternelle équité qu’on meurtrit.
Quand le proscrit l’essaie, on redonne au proscrit
Toute la quantité d’exil dont on dispose.

Pourtant n’exile point qui veut. C’est une chose
Inexprimable, affreuse et sainte que l’exil.
Chercher son toit dans l’ombre et dire : Où donc est-il ?
Songer, vieux, dans les deuils et les mélancolies,
Aux fleurs qu’avec des mains d’enfant on a cueillies,
A tel noir coin de rue autrefois plein d’attrait
A cause d’un regard furtif qu’on rencontrait ;
Se rappeler les temps, les anciennes aurores,
Et dans les champs plus verts les oiseaux plus sonores ;
Ne plus trouver au ciel la couleur qu’il avait ;
Penser aux morts ; hélas ! ne plus voir leur chevet,


Hélas ! ne pouvoir plus leur parler dans la tombe ;
C’est là l’exil.

L’exil, c’est la goutte qui tombe,
Et perce lentement et lâchement punit
Un cœur que le devoir avait fait de granit ;
C’est la peine infligée à l’innocent, au juste,
Et dont ce condamné, sous Tarquin, sous Auguste,
Sous Bonaparte, rois et césars teints de sang,
Meurt, parce qu’il est juste et qu’il est innocent.
Un exil, c’est un lieu d’ombre et de nostalgie ;
On ne sait quelle brume en silence élargie,
Que tout, un chant qui passe, un bois sombre, un récif,
Un souffle, un bruit, fait croître autour d’un front pensif.
Oh ! la patrie existe ! Elle seule est terrible.
Elle seule nous tient par un fil invisible ;
Elle seule apparaît charmante à qui la perd ;
Elle seule en fuyant fait le monde désert ;
Elle seule à ses champs, hélas ! restés les nôtres,
A ses arbres qui n’ont point la forme des autres,
A sa rive, à son ciel, ramène tous nos pas.
L’étranger peut bannir, mais il n’exile pas.