L’Annam et le Tonkin
L’Annam et le Tonkin.
ous recevons de très précis et très précieux
documents sur les événements qui
ont précédé la prise de Hué. Malgré les
dépêches télégraphiques qui devancent forcément
de beaucoup l’arrivée de ces documents,
nous nous croyons en pleine actualité, puisque
aucun autre journal n’a pu en recevoir avant nous.
Ces informations nous viennent de deux de nos plus capables et plus fidèles correspondants, dont la position dans la marine française est une garantie pour nous et pour le public qui s’intéresse aux exploits de notre corps expéditionnaire.
Nous reproduisons les croquis tels quels, avec toutes les notes qui y sont jointes, ainsi que les lettres qui les accompagnent.
« Voici le premier envoi promis. En revenant de Saïgon à Ha-Long, nous nous sommes arrêtés à Quin-Houe, à Tourane, à Hué.
« J’ai pris des croquis en route, je les compléterai.
« Ah ! si vous pouviez nous envoyer un peu de glace, comme on vous bénirait !
« La fournaise d’Ha-Long — que les rares hydrographes qui se sont aventurés, après Dupuis et Francis Garnier, dans le nord de l’embouchure du Song-Koï ou fleuve Rouge, appellent la baie d’Ha-Long, gît par 32° de température perpétuelle — la nuit comme le jour — ou, si l’on en croit les géographes, par 21° de latitude nord et 105° ou sept heures de longitude est.
« C’est une vaste chaudière, qui, au moyen d’une enveloppe de rochers à pic, chevelus par le haut, rongés par le bas, concentre les rayons d’un soleil impitoyable sur les différents navires de la division navale du Tonkin. Le professeur de Tours, qui croit avoir trouvé l’utilisation de la chaleur solaire au moyen de son entonnoir gigantesque, n’a fait que copier la baie d’Ha-Long.
« À l’heure où, sur le boulevard, les Parisiens qui ne connaissent pas leur bonheur vont savourer inconsciemment les apéritifs les plus glacés, dans la baie d’Ha-Long, sur le pont de chaque navire, on voit errer des fantômes blancs, en costume chinois, à la recherche d’un endroit frais.
« L’endroit frais, c’est un mythe.
« Le fantôme finit par tomber engourdi sur une natte — où le hasard le jette — et ferme les yeux.
« Pendant une heure ou deux, on voit des jambes, des bras qui s’agitent, des corps qui se tournent et se retournent.
« Cela s’appelle dormir, dans la baie d’Ha-Long.
« Les habitants ? — Il n’y en a pas.
« Les fruits ? — Il n’y en a pas.
« De l’eau ? — Il n’y en a pas.
« De la glace ? — Pas de mauvaise plaisanterie.
« La baie d’Ha-Long est entourée d’une myriade de rochers étranges, — découpés par tous les caprices d’une nature fantasque.
« Sur terre ou sur mer, rien de semblable dans aucun pays.
« Les rochers, — autant d’îlots, noirs, rouges, jaunes, avec de grandes fentes verticales, un peu de gazon sur la tête, — sont aussi nombreux que les étoiles dans les nuits sans nuages des Tropiques.
« Autant d’îlots, autant de passes. Quel magnifique repaire pour les pirates ! On peut jouer à cache-cache derrière ces milliers de paravents.
« La division navale du Tonkin, qui s’est emparée du labyrinthe, doit gêner terriblement les Pavillons-Noirs, nos ennemis, qui n’osent plus s’y aventurer.
« La baie d’Ha-Long — fournaise à part — a bien des avantages. — C’est un lac. On peut y défier les plus violents typhons. La tempête a beau souffler, elle ne peut soulever la mer. Des murailles multiples de rochers s’y opposent.
« Trop de murailles pour la navigation ! Quand on se présente en face de ce rideau de murs cyclopéens, on ne peut en deviner l’entrée.
« Où est le fil d’Ariane qui nous guidera dans le labyrinthe ? En marine, le fil d’Ariane, c’est l’œil.
« L’œil du marin ! — si connu — même en Chine, on le peint à l’avant de toutes les jonques.
« Le vieux loup de mer se moque autant d’Ariane que de son fil.
« On a reconnu les îles North-Way. De grands blocs volcaniques tombés dans la mer, on ne sait comment.
« North-Way ? Route au Nord : comme dans l’Africaine. Sur mer, on a quelquefois de ces poteaux indicateurs.
« — Route au Nord !
« — Nord ? Ouest du compas Thomson !
« — Nous sommes en route.
« — Bien.
« Ce dialogue se passe entre l’officier de quart et l’homme de barre.
« Sur les nouveaux navires un homme suffit pour gouverner et diriger — avec le servo-moteur — des masses de 6 000 tonneaux.
« On court avec dix nœuds de vitesse — près de 20 kilomètres à l’heure, — sur le rideau de pierres.
« Le rideau se fendille de toutes parts. Mille routes semblent nous inviter à entrer — en ricanant. Les matelots ont comparé le paysage, à une gigantesque mâchoire de dents cariées. Il y a, en effet, des rochers de toute sorte — rongés en bas par la mer. On reconnaît des canines, des incisives, des molaires. À mesure qu’on avance, le nombre des dents cariées augmente.
« L’amiral, aussi tranquille que s’il manœuvrait en rade de Toulon, fait un signe à droite, un signe à gauche. Le navire obéit, tourne à droite, tourne à gauche, — double le Bonnet Phrygien, double l’Échelle, double le Nez, double l’Index…
« Autant de noms dont on a baptisé les cailloux de la Passe. La Passe ? — Il y en a des milliers. — Mais l’une est meilleure que les autres et c’est celle-là qu’il faut savoir prendre.
« Le spectacle est grandiose, mais il varie peu : devant, des rochers ; à droite, des rochers ; à gauche, des rochers ; derrière, des rochers.
« Et la baie d’Ha-Long ? Au bout, tout au bout.
« Enfin, le timonier de veille signale :
« — Une mâture par bâbord devant ! »
« — Au-dessus du rocher, chevelu ? — Parfaitement, on aperçoit les perroquets, puis plus rien. Les voilà de nouveau. C’est un trois-mats carré. — Pavillon de contre-amiral au mât d’artimon. C’est la Victorieuse.
« La Victorieuse porte le pavillon du contre-amiral Meyer, commandant en chef la division de Chine.
« Le Bayard porte le pavillon du contre-amiral Courbet, commandant en chef la division du Tonkin.
— « Rappelez en batterie ! Chargez les pièces ! Amorcez !
— « Attention pour le salut ! Envoyez !
« Le Bayard salue la Victorieuse de treize coups de canon.
« La Victorieuse rend sa politesse au Bayard en lui comptant ses treize coups de canon.
« À l’étranger, les contre-amiraux commandants en chef ont droit à treize coups de canon. L’écho multiple transforme chaque coup de canon en des roulements de tonnerre.
« Encore quelques tours d’hélice, et la baie se déroule dans toute sa splendeur.
« Jamais elle n’a vu autant de navires de guerre : des cuirassés, des croiseurs, des transports, des avisos, des canonnières ; deux cuirassés de station avec deux amiraux : la Victorieuse et le Bayard ; deux grands transports de Cochinchine : l’Annamite et le Mytho ; un croiseur à barbette : le Villars ; deux éclaireurs d’escadre : l’Hamelin, le Volta ; un aviso de station : le Parseval ; canonnières de station : le Lutin, la Vipère ; puis des yoles chinoises, des sampans du pays, — qui tournent autour des navires comme les pilotes autour des requins.
« Le Bayard mouille sur rade, et la première nouvelle qu’il reçoit est une nouvelle heureuse.
« L’amiral Meyer annonce que le lieutenant-colonel Badens, de l’infanterie de marine, a surpris l’ennemi et lui a mis environ mille hommes hors de combat.
« Les marsouins, comme on les appelle sur mer, ont cueilli les premiers lauriers ; les marins ne se laisseront pas enlever, sous le nez, toute la gloire. Ils attendent l’occasion.

ANNAM. — La division navale du Tonkin, au mouillage, dans la baie d’Ha-Long. — (Croquis originaux de Nada.)
« Le Bayard, en allant de Saïgon à la baie d’Ha-Long, reconnut le 18 juillet les approches de Hué.
« Les Annamites étaient occupés à barrer la rivière en coulant, à son embouchure, des jonques chargées, pour empêcher les petits bâtiments de passer dans la lagune et de remonter le Thruong-Thien ou rivière de Hué.
« Les gros bâtiments ne peuvent approcher des dunes à moins d’un mille. L’embouchure de la rivière est défendue par des forts et des barrages.
« La ville de Hué a été fortifiée par le colonel Olivier d’après le système de Vauban. C’est un immense carré dont les diagonales sont orientées N.-S. et E.-O.
« Le palais de Tu-Duc se trouve sur la face S.-E. et en face du palais, de l’autre côté de la rivière, s’élève la Légation française.
« Le port de Hué est Thuan-An, à l’embouchure de la rivière.
« Une fois Thuan-An pris, il faudra s’emparer successivement de tous les forts.
« On ne peut bombarder Hué du large, puisque les gros navires ne peuvent approcher qu’à un mille de la plage et que la ville est à deux kilomètres du rivage.
« À la pointe nord de Hué, sur la rive gauche du Thruong-Thien, s’étend le port intérieur, appelé Mang-Ca.
« Remarquez la rivière de Ba-Truc qui vient du Tonkin (rive gauche), et les branches du Delta (rive droite) rivière du Nord-Est, rivière de Van-Duong, et rivière de Phu-Cam, qui se jettent dans la grande lagune de Lao-Caï, laquelle va presque jusqu’à Tourane.
« La clef de Hué, c’est la montagne de Dia-Binb, à 2 000 mètres dans le Sud.
« Trois forts principaux : fort du Nord, batterie du Magasin, grand fort circulaire gardant l’entrée de la rivière de Hué. — Ces forts et ces batteries secondaires, établis dans le sable, ont été bombardés hier et avant-hier (18 et 19 août). — Ils ont riposté sans succès, leurs projectiles portant trop court.
« Hier, leur feu s’était beaucoup ralenti. — Ce matin, 20 août, vers 6 heures 20, les compagnies de débarquement de l’escadre et les troupes d’infanterie de marine emmenées par l’Annamite mettent pied à terre, un peu à gauche du fort du Nord. — Elles sont reçues à coups de canon, de fusil et de bombette. — La compagnie de débarquement de l’Atalante se dirige sur le fort du Nord. — Les Annamites, cachés derrière les dunes, font feu, puis se sauvent. — Personne de tué dans les rangs français ; seulement quelques blessures légères. — Les obus des bâtiments français embossés au large pleuvent sur les batteries annamites.
« 6 heures 40. — La compagnie de l’Atalante (20 minutes après) s’est emparée du fort du Nord, les Annamites fuient dans la campagne, leur pavillon est amené, et remplacé par le pavillon français (au point A du croquis).
« 7 heures 40. — Le débarquement est terminé, toutes les troupes à terre. — Les Français ont mis le feu dans le village B, qui flambe immédiatement.
« 8 heures. — Les troupes françaises se massent au point C ; les premiers groupes se portent en avant vers la batterie du Magasin (au point D).
« 8 heures 35. — Les premiers groupes arrivent à là batterie du Magasin. Les Annamites en sortent en masse, et font un feu assez rapide. — Mouvement de recul. — Les Français se jettent en avant, sans laisser à l’ennemi le temps de recharger les armes. — Les renforts français arrivent derrière. — Les Annamites se sauvent.
« 8 heures 55. — La batterie du Magasin est prise ; les villages qui sont derrière, mis en feu.
« 9 heures. — Les Annamites réfugiés dans le village E poursuivis par les Français. — Vive fusillade. — Le village est pris. — Les Annamites fuient dans la direction du grand fort G. — Les Français les poursuivent, et arrivent au fort. — L’artillerie française y arrive en même temps par une autre route, brûlant en passant le village de Thuane-An, au point H.
« 9 heures 10. — Les Français entrent tous à la fois dans le fort circulaire. — Les Annamites se sauvent en masse par-dessus les murs, du côté de la rivière, se jettent à la nage, ou tentent de passer à gué. — Les Français, montés sur les murs du fort, les tuent de haut en bas, par masses.
« 9 heures 15. — Le pavillon français flotte sur le fort (point K) à la place du pavillon d’Annam. — Trois ou quatre cents Annamites morts sont à terre. Les autres, affolés, se sauvent dans toutes les directions. Quelques-uns passent la rivière, réussissant à atteindre la rive Sud. — Toute la rive Nord est conquise.
« L’escadre fait monter ses hommes dans les haubans et crier « Hourra » ! — Tous les villages brûlent. L’action de la première journée est finie. — l. »

