L’Antérotique de la vieille et de la jeune amye

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L’Antérotique de la vieille et de la jeune amye
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L’Antérotique de la vieille et de la jeune amye

  Vieille, aussi vieille comme celle,
Qui apres l'Unde universelle
Du ject de la pierre fecunde
Engendra la Moitié du Monde.
  Vieille, plus sale qu'Avarice,
Vieille, qui serois bien Nourice
A celle de Nestor le Saige.
Vieille, qui portes au visaige
Et aux moins laids endroictz de toy
Des Sillons à coucher le Doy.
  Vieille, qui as, ô vieille Beste!
Plus d'yeux, que de cheveux en Teste.
Vieille, à trois petiz bouz de Dentz
Tous rouillez dehors, et dedens.
Vieille, qui as joüe, et Narine
Bordées de Crasse, et farine,
De bave la Bouche, et Gensive,
Et les yeux d'Ecarlate vive.
  Vieille, qui as telle couleur,
Que celle, qui par grand' douleur
Du bien d'autruy se lamentant,
Se va soymesmes tormentant.
Et couchée à plat sur le ventre
En lieu, où point le Soleil n'entre,
Pour nourrissement de ses oeuvres
Se paist de Serpens, et Couleuvres.
  Vieille, horrible plus que Meduse,
Vieille, au ventre, hola ma Muse,
Veux-tu toucher les Membres ords,
Qui point ne se montrent dehors?
Veu que ce qui au jour se montre
Est de si hydeuse rencontre,
Que mesmes le Soleil se cache
De peur d'y prendre quelque tache
Je te pry, ne t'y souille point,
De peur que venant sur le point
De la Beaulté, pour qui j'endure,
Tu n'y aportes quelque ordure.
  Vieille doncq' plus que toy, vilaine,
Vieille, qui rends semblable halaine
A celle du stigieux Gouphre,
Ou d'une Miniere de Souphre:
Et si à ryre tu te boutes
Semble à ceux, qui sont aux ecoutes
Ouyr l'epoventable voix
Du Chien Portier à trois aboyx.
  Vieille, Peur des chastes familles,
Vieille, peste des jeunes Filles
Que tout pere avare, et antique,
Et tout Matrone pudique
Craignent trop plus, que le Berger
Du Loup ne doute le danger.
  Bien infortuné devoit estre
L'Astre, soubz qui tu vins à naitre,
Et bien etoint fachez les Dieux,
Quand tu naquis en ces bas Lieux,
Qui des maulx y semes encore,
Plus que la fatale Pandore.
O que n'ay-je de vehemence
Autant que tu as de semence
D'etranges vices, et divers!
Ma Plume vomiroit un Vers
Teint au sang de ce Malheureux,
Qui de peur du Traict dangereux,
Que la Muse alloit debendant,
Sauva sa vie en se pendant.
  Vieille, que tous Oyzeaux funebres,
Chaz huans amys des tenebres,
Avecq' maint charoingneux Corbeau
Ont ja condamnée au tumbeau.
Que dy-je? tu ne mouras point.
Pource que la Mort, qui tout poingt,
Quoy qu'elle soit fiere, et terrible,
Te voyant encor'plus horrible,
De toy approcher n'osera,
Mais de peur tremblente sera,
Comment? ell' cuydera aincoys,
Que la Mort de la Mort tu soys.
  Ou bien si le Ciel pitoyable
De ce Monstre tant incroyable
Purge la Terre, qui tel fruict
Voudroit onques n'avoir produit,
Ton Ame sale, et depiteuse
Sortant de sa Prison hydeuse
S'en ira blaphemer la bas
Prenant (comme icy) ses ebas
A donner Peines, et encombres.
Malheur à vous (ô pauvres Umbres!)
Qui d'endurer serez contraintes
Les foüetz, Torches, et attaintes,
Et la cruelle Seigneurie
De cette quatrieme Furie.
  Quand tu vois (ô Vieille et Immunde,
Vieille, Deshonneur de ce Monde)
Celle, qui (si bien m'en souvient)
Sur l'an quinzieme à peine vient.
Qui envoye jusq'aux Talons
Des Cheveux si crespes, et blonds,
Qu'ilz font honte au beau Soleil mesme.
Cheveulx dignes d'un Diadesme.
Cheveux, qui d'un fil delïé
M'ont à eux si tresfort lïé,
Que la Mort le seul fer sera,
Qui ce doulx Lyen brisera.
Cheveux, dont ce petit Enfant,
Qui sur les Dieux est triumphant,
A faict la Chorde, dont il tyre
Traictz empennez de doulx martyre.
  Ces Traictz, sont les beaux yeux ryans
Qui ont (tant me semblent frians)
Ce croy-je, depuis ma Naissance
Ma Mort, ma vie en leur puissance.
  L'arc, sont ces beaux Sourcilz voutilz:
Ainsi, d'Amour tous les Outilz
(Quoy qu'il s'en fache, ou qu'il en hongne)
Sont empruntez de ma Mignonne.
Qui a bien d'avantaige encores.
Et quoy? ce front, qui or' et ores
Semble le Ciel, quand il decoeuvre
Le plus luysant de son chef d'Oeuvre,
Ou quand quelque petite Nue
Nous rend sa clarté moins congnue.
  Ce beau Teint, qui notre sejour
Embellist encor' d'un beau Jour,
Et tel, qu'on voit, lors que l'Aurore
L'Orient de Pourpre colore.
Teint, qui fait le Ciel amoureux
De la Terre, et moy langoureux.
  Ce Nez, ce Menton, cete Joue,
Ces Levres, ou souvent se joue
Amour, quand il montre en rient
Tous les Thesors de l'Orient.
D'ou sort une Halaine fleurante
Mieux qu'Arabie l'Odorante.
D'ou sort l'Angelique Parler,
A qui ne pouroit s'egaler
La plus ravissante douceur
Du Luc des Ennuiz effaceur,
Encores qu'Albert le manie:
Mais bien ressemble l'Harmonie,
Et les Accords melodieux,
Qu'on oit à la table de Dieux.
  Bref (et de peur que d'avanture
Mon Oeil, ma Main, mon Ecriture
Ne s'egarent, ou perdent, voyre
Par cete Valée d'Ivoyre,
Et ces petiz Coutaux d'Albastre)
M'Amye est un beau petit Astre
Si clair, si net, que je crain' bien,
Que le Ciel ne l'avoue sien.
  Bien etoit l'influence heureuse
De la belle Etoile amoureuse
Soubz qui M'amye prist naissance,
Et les Dieux, qui ont congnoissance
De tout, nous feurent bien Amys
Veu que celle au Monde ilz ont mis,
Qui seule y a plus aporté
D'Amour, de grace, et de Beauté
Que d'Odeurs l'Arabie heureuse
De Perles d'Inde planteureuse
Ou le verd Printens de fleurettes,
Fideles temoings d'Amourettes.
  Que plus aux Muses, et Charites
M'honnorer selon les Merites
De la belle, que j'ayme tant
Sans cesse je l'iroy' chantant
Et par des Vers, qui seroient telz,
Qu'elle, et moy serions Immortelz.
  Quand tu vois (ô Vieille edentée!)
Que la Beauté que j'ay chantée,
D'un oeil folastre me sourit
Et notz Coeurs ensemble nourit
D'humides Baysers, qui ressemblent
Ceux, qui les Columbes assemblent
Remordant, la vindicative,
Ma Levre de sa Dent lascive,
Et d'un long Soupir adoucy
M'embrasse, et serre tout ainsi,
Que la Vigne au cent braz epars
Etreint l'Ormeau de toutes pars.
  Lors de moy aprocher tu oses
Pour me faire semblables Choses.
Je suy' ton Dieu plus qu'à demy,
Tu m'appelles ton doulx Amy.
Motz, qui aux Oreilles me sonnent
Si doucement, que plus m'etonnent
Que les Grenoilles, ou Cygales,
Ou que l'Enroüé des Cymbales
De tous les Ecouillez ensemble
De la Vieille, qui te ressemble :
Et court par la Montaigne Idée
De Lyons indomptez guydée :
Pour l'Amour, qui par tout le Monde
Comme toy, la rend furibonde.
Si que mes Moüelles, qui ardent
Aux douces flammes, que leur dardent
Les yeux Archers de ma Maitresse,
Te voyant, vieille Enchanteresse,
Deviennent, je ne scay comment,
Toutes froydes en un moment.
Or fais-tu maintenant bien voir
Quel est (ô Amour!) ton pouvoir.
Certes vanter tu te peux bien
Qu'en ciel, et terre n'y a rien,
Qui plus fort que ton feu, se treuve.
Tu en as Vieille, fait l'Epreuve
Qui en ta plus chaulde Partie
Es plus froyde, que la Scythie,
Ou les hautes Alpes cornues
De Nege comme toy, chenues.
Toutefois ces Regards meslez
Aux doulx Baysers emmiellez
De deux ensemble perissans
Echaufent tes Oz languissants.