L’Apologie d’Aristide/5
CONTRIBUTION DE L’APOLOGIE À L’HISTOIRE DU CANON
Aristide a bien soin de dire que tout ce qu’il avance sur les Chrétiens ne vient pas de lui. Et il renvoie l’empereur à leurs écrits, mais sans jamais faire de citations de l’Ancien ou du Nouveau Testament. Le texte grec parle de l’Évangile en ces termes : « οὔ τὸ κλέος τῆς παρουσίας ἐκ τῆς παρ’ αὐτοῖς καλουμένης εὐαγγελικῆς ἁγίας γραφῆς ἔξεστί σοι γνῶναι, βασιλεῦ, ἐὰν ἐντύχῃς » (XV). Le texte S (II) contient un passage parallèle, mais le fragment A ne fait aucune allusion aux Écritures. Le passage cité implique un Évangile écrit, dans lequel l’auteur a puisé les faits évangéliques qu’il mentionne, et où l’empereur peut se reporter. On ne peut rien en tirer de plus.
Une autre allusion aux écrits chrétiens, mais beaucoup plus vague, est dans le chapitre XVI : « Καὶ ἵνα γνῷς, βασιλεῦ, ὅτι οὐκ ἀπ’ ἐμαυτοῦ ταῦτα λέγω, ταῖς γραφαῖς ἐγκύψας τῶν χριστιανῶν εὑρήσεις οὐδὲν ἔξω τῆς ἀληθείας με λέγειν ». La version syriaque n’est pas plus explicite ; elle engage encore une fois l’empereur à lire les écrits des chrétiens.
M. Robinson cherche à montrer que le texte G est légèrement teinté du langage des écrits apostoliques. Pour cela, il rapproche plusieurs passages de G, de passages pauliniens, ou de l’épître aux Hébreux. Ces rapprochements ne nous ont pas toujours convaincu. On peut fort bien trouver dans des écrits, d’ailleurs indépendants, une même idée générale, exprimée d’une manière assez analogue. Pour M. Robinson, le commencement de l’Apologie : Καὶ θεωρήσας τὸν οὐρανὸν καὶ τὴν γῆν καὶ τὴν θάλασσαν ἡλιόν τε καὶ σελήνην καὶ τὰ λοιπὰ, ἐθαύμασα τὴν διακόσμησιν τούτων rappellerait le passage de II Macc., VII, 28 : ἀκιῶ σε, τέκνον, ἀναβλέψαντα ἐις τὸν οὐρανὸν καὶ τὴν γῆν, καὶ τὰ ἐν αὐτοῖς πάντα ἰδόντα, γνῶναι ὅτι ἐξ οὐκ ὄντων ἐποίησεν αὐτὰ ὁ θεός.. C’est bien, en quelque sorte, la même idée, mais nous n’y voyons aucune dépendance nécessaire. La même idée se trouve d’ailleurs exprimée à un autre endroit, dans la légende de Barlaam et de Joasaph (Boissonade, p. 49, 50), et presque dans les mêmes termes : Κατανοήσας γὰρ οὐρανὸν καὶ γῆν καὶ θάλασσαν ἡλίον τε καὶ σελήνην καὶ τὰ λοιπὰ, ἐθαύμασε τὴν ἐναρμόνιον ταυτὴν διακόσμησιν. Cela contribue à infirmer l’opinion d’après laquelle l’auteur de l’ouvrage complet aurait abrégé l’Apologie pour ne pas répéter ce qu’il avait dit plus haut. L’expression : θανάτου ἐγεύσατο rappelle le verset 9 du deuxième chapitre de l’épître aux Hébreux. Mentionnons encore deux passages qui, pour la forme, présentent une certaine analogie avec des textes pauliniens : δι’ αὐτοῦ δὲ τὰ πάντα συνέστηκεν[1] rappelle Colossiens, I, 17, et καὶ ἤρξαντο σέβεσθαι τὴν κτίσιν παρὰ τὸν κτίσαντα αὐτούς[2] fait penser à Romains, I, 25. Il ne faut pas attacher trop d’importance à ces rapprochements. Les expressions dont se sert M. Robinson à ce sujet sont caractéristiques : « These words are a kind of echo… We seem to feel the influence… This sentence has affinities (Texts and Studies, p. 83). Il est très remarquable que le chapitre XV du texte grec, qui énumère une quantité de faits évangéliques, ne présente aucune analogie avec les termes mêmes de nos Évangiles. N’y a-t-il pas là une indication très importante en faveur de l’intégrité du passage, puisque l’auteur de la légende accumule les textes bibliques et les transcrit littéralement dans l’autre partie de son ouvrage ?
Aristide ne nous apprend donc rien sur l’histoire du canon ; ce qu’il dit des écrits chrétiens est très général et peut embrasser toute la littérature chrétienne du temps.