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L’Apologie d’Aristide/7

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Ch. Noblet et Fils (p. 46-48).

LES DEUX VOIES

L’idée que tout homme est placé devant deux chemins, entre lesquels il faut choisir, se rencontre fréquemment dans l’antiquité, chez les auteurs profanes[1], comme chez les auteurs religieux. Xénophon, dans les Mémorables (Livre II, § 1). a conservé l’histoire d’Hercule placé entre le vice et la vertu. Cette idée revient souvent chez les juifs. On lit dans le prophète Jérémie : Tu diras à ce peuple : Voici, je mets devant vous le chemin de la vie et le chemin de la mort (cf. Deutéronome, XXX, 15 ; Testament des douze patriarches, Testament d’Aser, § 1 ; Matthieu, VII, 13, 14 ; II Pierre, II, 15). La Didachè débute ainsi : Il y a deux chemins, celui de la vie et celui de la mort (ch. I, 1).

Le ὁδὸς τῆς ζωῆς est exposé dans les quatre premiers chapitres avec un certain ordre. Les passages relatifs à la seconde table de la Loi sont cités dans l’ordre du Deutéronome[2]. L’épître, dite de Barnabas, contient également cet enseignement des deux voies. La bonne voie y est appelée : ὁδὸς τοῦ φωτὸς Dans l’exposé de cette voie de lumière, il n’y a aucun ordre ; on ne peut montrer aucun plan. M. Massebieau[3] s’est appuyé sur ce fait, pour démontrer que l’épître de Barnabas est postérieure à la Didachè. D’après M. Paul Sabatier[4], l’auteur de l’épître de Barnabas a connu la Didachè dans son entier. La fin de l’Apologie d’Aristide renferme un écho de cet enseignement des deux voies. La première voie seule est donnée et qualifiée de : ὁδὸς τῆς ἀληθείας. L’Apologie présente l’idéal comme réalisé par les Chrétiens. Tandis que la Didachè et l’épître de Barnabas enseignent οὐ μοιχεύσεις, οὑ πορνεύσεις, on lit dans l’Apologie : οὐ μοιχεύσεις, οὐ πορνεύουσιν. Nous avons mentionné dans les notes les rapprochements qu’on peut faire entre ces trois documents. Il est facile de constater que l’auteur de l’épître utilise la catéchèse de la Didachè. Il y a des phrases et des tournures de phrases absolument identiques[5]. On ne peut rien constater d’analogue pour l’Apologie. On ne peut trouver aucune dépendance au point de vue littéraire. Aucune tournure de phrase ne rappelle le texte de la Didachè ou de Barnabas.

La présence de cet enseignement moral donne à l’Apologie un caractère de haute antiquité. On ne peut rapporter cette partie à une source écrite.

Aristide présente ces commandements comme gravés (G, XV) dans les cœurs des fidèles. Ils étaient donc gravés dans son cœur. C’est sa conscience chrétienne qui l’a inspiré dans cette description des Chrétiens. On sent qu’il a fait l’expérience de la bonté et de la fraternité des Chrétiens.

Il fait ainsi ressortir aux yeux de l’empereur l’importance sociale du Christianisme et la haute valeur morale de ces hommes tant méprisés. Le tableau qu’il donne ainsi des Chrétiens nous transporte dans ces petites communautés où régnaient l’amour, la fraternité et la paix dans l’espérance de la récompense promise par Jésus aux fidèles.

Aristide est dans le courant du Judéo-Christianisme. Le Christianisme est considéré comme une nouvelle loi donnée par Jésus. Les Chrétiens l’observent fidèlement en vue de la vie à venir et de la résurrection des morts. La sobriété des considérations eschatologiques de l’auteur est digne de remarque. Il n’est pas question de parousie accompagnée de catastrophes et de phénomènes surnaturels. L’espérance joyeuse de la vie à venir promise par Jésus à ceux qui suivront le bon chemin suffit.

  1. Cf Hésiode, Œuvres et jours, vers 285.
  2. L. Massebieau, l’Enseignement des XII Apôtres, p. 13.
  3. L. Massebieau, l’Enseignement des XII Apôtres, p. 16.
  4. La Didachè, Paris, 1885, p. 83.
  5. Comparer, par exemple, Διδ. IV, 9, avec Barn. Ep., XIX, 11, et Διδ. IV, 9, avec Barn. Epist., XIX, 2.