L’Apologie d’Aristide/8
DATE DE L’APOLOGIE
La découverte de la version syriaque de l’Apologie a soulevé un problème qui ne s’était pas posé auparavant. D’après tous les auteurs anciens, Aristide aurait adressé son Apologie à l’empereur Adrien. Eusèbe, dans sa Chronique (Ed. Schoene, II, p. 166), donne une date précise. C’est en l’an 2140 d’Abraham, qui correspond à l’an 124 de l’ère chrétienne, que Quadratus et Aristide auraient remis leurs Apologies à l’empereur. Eusèbe nous apprend en outre que l’empereur, séjournant à Athènes, fut initié aux mystères d’Eleusis. D’après Jérôme (de vir. ill. XIX), il y eut alors une persécution à Athènes. Mais Eusèbe ne dit pas expressément que les deux Apologies furent remises à Adrien à Athènes. D’après Dürr[1] (die Reisen des Kaisers Hadrian, Vienne 1881, 2e fascicule des Abhandlungen des archæologisch-epigraphischen Seminars der Universitæt Wien, p. 46), ce fut en automne 125 que l’empereur fut initié aux mystères d’Eleusis. Ce voyage d’Adrien aurait donc eu lieu de 125-126. Un des mss. arméniens (le Cod. N) de la Chronique place ce qui est dit de l’Apologie en l’an 125, ce qui correspond avec le voyage d’Adrien. Il semble bien que ce soit l’intention d’Eusèbe de faire coïncider le séjour de l’empereur à Athènes et la remise des Apologies.
Passons maintenant à l’examen des adresses des versions. Le fragment A présente comme suscription :
M. R. Harris rapporte cette adresse à la tradition qui remonte à Eusèbe. Il est conduit à cette affirmation par le fait que la version syriaque, qu’il a découverte, donne une autre adresse. Voici les deux titres tels que M. R. Harris les a traduits du syriaque :
Le premier titre représente simplement la tradition. Dans le sous-titre le nom de l’empereur est donné tout au long. Or, il ne s’agit plus d’Adrien, mais de son fils adoptif Antonin. Examinons le texte syriaque de plus près. On y constate des altérations. Le scribe a mis un point après God, et l’épithète παντοκράτωρ qui est un attribut de Dieu, est donnée à Antonin.
Ensuite, ce que M. R. Harris rend par Augustus Pius. sont deux adjectifs au pluriel, qui ne peuvent signifier que augustes et cléments. Peut-on dire qu’il s’agit de deux empereurs, d’Adrien et d’Antonin ? Antonin a été adopté par Adrien en 138, peu de temps avant sa mort. Par conséquent, qu’il s’agisse d’Adrien et d’Antonin à la fois, ou d’Antonin seul, il faut descendre en l’an 138. Il ne peut donc être question de la présentation de l’Apologie à Adrien, ni dans son premier, ni dans son second voyage à Athènes qui eut lieu de 129 à 130. M. R. Harris propose donc de reporter l’Apologie au règne d’Antonin. Pour cela, il s’appuie encore sur le fait que l’on ne sait pas trop qui est le Quadratus dont parle Eusèbe, et qu’il joint à Aristide comme apologiste. Il montre qu’on a pu confondre l’apologiste Quadratus avec l’évêque du même nom, et que cette erreur une fois introduite a pu se perpétuer par la tradition. Il n’est pas non plus possible de séparer les deux Apologies pour placer l’une lors du premier voyage d’Adrien, l’autre lors du second. Toutes ces difficultés amènent M. Harris à penser que l’Apologie d’Aristide ne date pas du règne d’Adrien. Il faut dès lors supposer un voyage d’Antonin ou un voyage d’Aristide. M. R. Harris suppose donc un voyage d’Antonin à Smyrne, peu de temps après son avènement au trône. Malheureusement le texte grec ne peut nous fournir aucune indication. L’auteur de la légende de Barlaam et de Joasaph n’a pas transcrit le titre. Comme M. Harris considère tous les témoignages anciens comme dépendant de celui d’Eusèbe, la question se ramène à l’appréciation de la valeur historique de l’œuvre de ce dernier. Or, Eusèbe est en général très bien informé, et on puise sans cesse avec confiance dans ses œuvres. Il dit que de son temps l’Apologie était encore lue ; de sorte qu’il est bien difficile d’admettre qu’il ait confondu Adrien et Antonin. Le sous-titre du syriaque seul suffit-il à infirmer le témoignage d’Eusèbe ? Nous ne le pensons pas. Les versions syriaque et arménienne ont le même titre. Or, elles sont indépendantes, et cela suppose une tradition littéraire bien établie. Il est moins difficile de supposer que le sous-titre du syriaque, où nous avons constaté des altérations, est dans l’erreur, que de statuer un voyage d’Antonin à Smyrne, qu’on ne peut appuyer sur aucun texte ou attestation historique. Nous préférons donc nous en tenir au témoignage d’Eusèbe, et maintenir avec la tradition que l’Apologie d’Aristide fut remise à l’empereur Adrien pendant son premier séjour à Athènes.
- ↑ Voyez Georges Goyau, Chronologie de l’Empire romain, Paris, 1801, p. 195, 196.