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L’Apologie d’Aristide/9

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Ch. Noblet et Fils (p. 53-57).

CONCLUSION

L’Apologie d’Aristide, telle que nous la possédons, ne correspond pas aux témoignages laissés sur elle par les anciens. Jérôme la donne comme contextum philosophorum sententiis. Nous avons cherché en vain la moindre trace de ces sententiæ. Il est impossible de dire à quelle école appartenait Aristide. Rien ne permet de supposer qu’il était plutôt platonicien que stoïcien ou aristotélicien. On peut même se demander s’il était philosophe[1]. La preuve qu’il donne de l’existence de Dieu, au début de son Apologie, se rapproche de la preuve aristotélicienne. Mais cela ne suffit pas pour donner une idée de la philosophie de l’auteur. Ce qui suit est plutôt fait pour donner de lui une idée défavorable. Quand on lit les témoignages de Jérôme sur l’éloquence et le talent de ce philosophe, et qu’on lit ensuite son Apologie, on est quelque peu tenté de croire que ce n’est pas là son œuvre. La réfutation qu’il donne des doctrines des Chaldéens est banale et terre à terre. Il insiste particulièrement sur les arguments les plus réalistes. La réfutation de la divinité de la terre (surtout dans la version syriaque) est d’un réalisme outré. Il n’y a d’ailleurs rien de bien précis, et on se demande souvent si l’auteur était lui-même bien au clair sur les doctrines qu’il réfute. On peut le constater en particulier dans sa réfutation de la mythologie grecque. Une bonne partie des reproches qu’il adresse aux Chaldéens retombent sur les Grecs.

Il ne se doute pas que, sous la mythologie qu’il expose, se cache le culte des éléments, qu’il reproche si durement à ces fous de Chaldéens. Aristide n’a qu’une connaissance peu profonde et des idées très étroites sur toutes ces choses. Il s’attache à réfuter les erreurs des Grecs au moyen d’arguments peu relevés. Il accuse Hephaestus de forger pour gagner sa vie, Asclepius de faire des emplâtres pour le même motif. Pourquoi ne parle-t-il pas des autres divinités ? Ne valaient-elles pas la peine d’être réfutées ? Il en reste encore une longue liste.

La prétention d’un philosophe grec d’exposer une pareille mythologie, pour la réfuter ensuite devant un empereur aussi lettré, est bien faite pour nous surprendre. Celse[2] se moquait des Chrétiens ignorants qui en faisaient autant et réfutaient des choses sans importance et sans portée. Ce qu’il dit au sujet des Égyptiens n’est pas moins frappant. Les Égyptiens sont le plus ignorant des peuples ! Les Égyptiens, au contraire, sont connus de toute antiquité pour leur sagesse et leur civilisation. Cette partie de l’Apologie est de beaucoup la moins intéressante. Nous nous sommes borné à en donner une traduction. Ce que l’auteur dit des Juifs est plus remarquable. Le texte G donne un exposé bien différent de la version S. Le résultat auquel les deux textes aboutissent est le même. Les Juifs semblent être près de la vérité parce qu’ils adorent le Dieu un, et cependant ils s’en éloignent. Les textes S et G ne sont pas d’accord sur les raisons de cet éloignement. Pour S, au lieu d’adorer Dieu, ils rendent un culte aux anges[3], tandis que, pour G, ils adorent sans intelligence et renient le fils de Dieu, qu’ils ont fait mourir. Nous préférons les données du texte G pour les raisons générales que nous avons données plus haut. Arrivons à la partie de l’Apologie relative aux Chrétiens.

Il y a des problèmes que l’humanité a toujours cherché à résoudre. On peut pour cela étudier les différents systèmes de philosophie. C’est ce que fit peut-être Aristide ; c’est ce que fit plus tard Justin. Le Christianisme lui offrant une solution qui lui paraissait bonne, il se fit Chrétien, tout en gardant son manteau de philosophe (Jérôme).

Le christianisme et la philosophie souffrirent de cette rencontre. Pour Aristide comme pour les apologètes postérieurs, le christianisme est un système de philosophie. Ce qui le frappe d’abord, c’est la doctrine de Dieu, le strict monothéisme. Mais sa notion de Dieu reste philosophique : c’est l’être incréé, sans commencement ni fin, éternel, sans passion. Ce qui le met bien au-dessus des dieux du paganisme, c’est sa toute puissance. C’est lui qui a créé le ciel et la terre. Ce n’est pas là le Dieu des Chrétiens, le Père céleste.

Tandis que les apologètes postérieurs s’accordent pour représenter le Christianisme aussi comme révélation, toute idée d’une origine surnaturelle de cette religion manque chez Aristide. Le christianisme n’est même pas la vérité absolue, car Aristide affirme simplement que les Chrétiens ont trouvé la vérité ὑπὲρ πάντα τὰ ἔθνη (XV). [Le texte syriaque plus explicite encore donne : They are nearer to the truth and to exact knowledge than the rest of the peoples (XV).] La révélation est justement la preuve de la vérité absolue du christianisme pour les autres apologètes.

La christologie d’Aristide est très simple. Le Christ est venu dans le monde et s’est incarné. Il est fils de Dieu, mais Aristide ne se préoccupe pas de savoir ce qu’il était avant son incarnation. La théorie du λόγος, et ceci est très remarquable, ne figure pas dans l’Apologie. Aristide ne s’occupe pas de théologie, ni de métaphysique. Il énumère simplement quelques faits. Après l’ascension, les douze disciples se sont dispersés et sont allés prêcher ces choses au monde. C’est ainsi que l’un d’eux est venu l’annoncer dans ces contrées. Dans la légende de Balaam et de Joasaph il s’agit de Thomas, qui est nommé dans l’ouvrage. Dans la pensée d’Aristide il s’agit du fondateur de l’église d’Athènes. On sait peu de chose sur cette église, qui ne semble pas avoir brillé par sa fidélité dans l’épreuve. D’après Eusèbe (II. E., IV, 23), une persécution ramena de nombreux membres de cette communauté au paganisme. Leur instruction devait être peu avancée, si l’on en croit Athénagore (de resurr. mortuorum, § 23). Cependant trois des Apologies que nous possédons partent d’Athènes. Aristide a pu avoir une instruction chrétienne assez peu étendue, quoiqu’il prétende avoir lu les écrits des Chrétiens. Ces écrits pouvaient se réduire à peu de chose. Nous avons vu qu’il est impossible de savoir avec précision auxquels il fait allusion.

La partie la plus belle de l’Apologie est incontestablement le tableau des mœurs des Chrétiens. Nous avons vu qu’elle devait être l’origine de ce beau morceau de la fin. Après avoir lu les chapitres précédents, dans lesquels l’auteur réfute longuement et lourdement les erreurs du paganisme, on éprouve un véritable soulagement en abordant le chapitre XV. On y sent vraiment le souffle de l’Évangile, la puissance infinie de régénération et de vie qui y est contenue. Cette image du passé est un exemple toujours vivant pour nous. Elle nous montre la solidarité, la fraternité qui doit régner entre tous les hommes et l’influence que peut et doit exercer le christianisme sur la société.

Si, au point de vue de l’histoire, l’étude de l’Apologie ne nous a rien ou à peu près rien appris de nouveau, elle nous a du moins donné une bonne leçon d’apologétique.



  1. M. Harris le juge ainsi : In fact the writer is more of a child than a philosopher, a child well-trained in creed and well-practised in ethics, rather than either a dogmatist defending a new system… (Texts and Studies, p. 3.)
  2. Origène, Contre Celse, VII, 62.
  3. Barn. Epist., IX, 4.