L’Apparition de l’Homme/Australopithèques, Pithécanthropes
AUSTRALOPITHÈQUES
PITHÉCANTHROPES
ET STRUCTURE PHYLÉTIQUE
DES HOMINIENS
u cours d’un récent voyage en Afrique du Sud1, j’ai pu,
aidé par les chercheurs de là-bas, mesurer sur place
l’importance croissante que les Australopithèques (surtout
si on les rapproche des Pithécanthropes) sont appelés à
prendre dans le développement de nos idées concernant la
structure passée et présente du phylum humain.
A) Individualité évolutive des australopithèques.
À plusieurs titres, les Australopithèques (Australopithécinés) sont en train, surtout depuis six ans, d’émerger à nos yeux du passé, sous les traits d’un groupe animal puissant et fortement individualisé.
1) Géographiquement d’abord (on pourrait même dire « démographiquement »), leurs restes fossiles trahissent la présence en Afrique du Sud, à un moment donné, d’une population anthropoïde relativement dense, dont on peut dire qu’elle occupait au moins2, sur 500 km du Nord au Sud, le pays aujourd’hui compris entre le Vaal et le Limpopo.
2) Chronologiquement ensuite, et quoique son âge exact soit encore discuté, on ne saurait plus guère douter que cette population n’ait eu son heure à elle dans l’histoire des grands Primates africains, une heure juste avant celle des Hominiens : comme si les deux groupes (Hommes et Australopithèques) s’étaient remplacés (sinon supplantés) sur le même terrain. Bien qu’associés approximativement à une même faune, os d’Australopithèques et outils humains semblent décidément exclusifs les uns des autres dans les gisements.
3) Morphologiquement, en troisième lieu, les Australopithèques sont hautement polymorphes, ce qui explique le nombre, sans doute exagéré, des genres en lesquels on les a subdivisés. Reste que ce polymorphisme joue sur un fond commun bien déterminé : prémolaire antérieure, à la mandibule, non tranchante (molarisée) ; canines et incisives réduites ; pelvis dénotant une station debout, etc. Par ces diverses particularités anatomiques et aussi peut-être par un psychisme exceptionnellement développé3, les Australopithèques diffèrent de tous les Singes anthropomorphes connus et ils se rapprochent de l’Homme, tout en différant de celui-ci :
— par une capacité crânienne nettement plus faible et un prognathisme facial nettement plus fort (caractères infra-humains) ;
— et par une exagération sensible de la dimension et de la complication des molaires (caractères para-humains).
En somme, il s’agit d’un groupe à part, autonome, bien tranché zoologiquement.
4) Phylétiquement, enfin, il paraît clair que les Australopithèques représentent non pas un simple bouquet de formes diversifiées au hasard, mais un vrai petit « phylum complet » (un « segment d’orthogénèse » en miniature) : court rameau commençant sur des formes relativement petites (A. africanus), pour aboutir, soit à des formes mégalodontes (Paranthropus}, soit à des types (Telanthropus) remarquablement humanoïdes par la forme de leur mandibule (bien que toujours nettement « australopithèques » par la largeur caractéristique de leurs molaires).
B) Analogies de composition et de position entre
australopithèques et pithécantropes ; — conséquences
intéressantes de cette symétrie pour la structure
phylétique du groupe humain
Étudiés dans la composition de leurs groupes respectifs, Australopithécinés et Pithécanthropinés présentent, à deux extrémités de l’Ancien Monde (Asie orientale et Afrique australe), de singulières analogies. Chez les uns comme chez les autres, un fourmillement de formes voisines entre elles, et donc difficilement classifiables, se laisse entrevoir, culminant en l’apparition de types :
— ou bien pachyostéosés (sinon géants) : Paranthropus-Meganthropus,
— ou bien fortement cérébralisés : Telanthropus (?) — Homo soloensis.
Ceci avec la différence essentielle (et symptomatique) que les uns (Australopithèques), un peu plus anciens, ne sont pas encore des Hommes ; tandis que les autres (Pithécanthropes), un peu plus récents, sont déjà4, ne serait-ce que tout juste, hominisés.
En somme, deux courtes « écailles » imbriquées, encadrant (par le haut et par le bas) la zone présumée des origines humaines.
Observé assez près de ses origines, le groupe humain, réputé si homogène, présente donc la même structure verticillaire que celle reconnue peu à peu chez tous les grands phyla animaux par la Paléontologie5.
La persistance inévitable (bien que plus ou moins voilée) de cette fondamentale divergence de Spéciation sous le jeu des forces convergentes de Socialisation qui totalisent si remarquablement sur soi l’Homo sapiens depuis quelque vingt mille ans, ne doit pas être oubliée par ceux que préoccupe le soin de pousser, jusqu’au bout non encore atteint de son évolution, le phylum auquel nous appartenons.[1]
1. Voyage exécuté sous les auspices de la Wenner-Gren Foundation de New-York.
2. Deux prémolaires supérieures d’Australopithèques (?) viennent d’être décrites (sous le nom de Meganthropus africanus) du Sud du Lac Victoria, au Tanganyka, par Adolf Romane, Zeitschrift f. Morphologie u. Anthropologie, 1951 pp. 311-325.
3. Condition apparemment requise pour expliquer qu’un animal aussi « inerme » ait pu prospérer dans un milieu écologique particulièrement disputé.
4. Comme le prouvent leur capacité cérébrale, la réduction de leur face et leur outillage (Sinanthrope, H. soloensis).
5. Cf. P. Teilhard de Chardin, Annales de Paléontologie, 1951, p. 77-107 (ci-dessus : La Structure Phylétique du groupe Humain, p. 185-234).
- ↑ Exposé fait à l’Académie des Sciences le 21 janvier 1952, T. 234 des Comptes rendus des séances.