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L’Apparition de l’Homme/La Paléontologie et l’Apparition de l’Homme

La bibliothèque libre.
Éditions du Seuil (p. 51-81).


LA PALÉONTOLOGIE
ET L’APPARITION
DE L’HOMME



Lorsque, devant un public peu familiarisé avec les Sciences naturelles, on fait le bilan des trop rares données positives sur lesquelles est immédiatement construite la Paléontologie humaine, on voit généralement les auditeurs s’étonner de ce que, sur une base aussi étroite, la Préhistoire ose dresser le vaste échafaudage de ses conclusions. Cet étonnement n’est pas justifié. Ils oublient, ceux qui le manifestent, que, pour la zoologie pure, l’histoire naturelle de l’Homme est un cas particulier de l’histoire des autres formes animales. Notre connaissance des origines humaines n’est pas formée (heureusement), et elle ne continue pas à se préciser, au moyen des seules découvertes d’ossements ou d’instruments ayant appartenu à l’Homme lui-même. Mais toute lumière nouvelle projetée sur le développement général de la Vie éclaire positivement, de ses reflets, les fondements biologiques si obscurs de notre race. Le nombre des fossiles humains connus ne s’accroissant que lentement, la façon de les regarder et de les voir est susceptible de progresser rapidement et elle progresse effectivement. En l’absence de toute découverte absolument sensationnelle en Préhistoire, il y a une manière actuelle, scientifique, de comprendre l’Homme, qui s’établit solidement en Paléontologie. C’est cette vision spéciale (inachevée, naturellement, mais en partie définitive) que je voudrais essayer de traduire dans les pages qui suivent.

Laissant de côté (parce que je la suppose connue) la description du Pithécanthrope, des Hommes de Mauer, de Néanderthal, de Rhodésie, etc, — description cent fois donnée et facile à trouver dans d’excellents ouvrages[1] — je me propose ici d’exposer, dans une vue d’ensemble, comment ces divers débris, bien maigres si on les considère isolément, prennent figure et consistance si on les encadre dans les données de la Paléontologie générale. — Comment les origines humaines se découvrent-elles au Paléontologiste pur, c’est-à-dire à celui qui, uniquement préoccupé d’enchaîner entre elles les apparences sensibles, cherche, sans philosopher, à dérouler à rebours le film de la Vie ? Voilà ce que je voudrais faire voir, en montrant que, pour un regard simplement curieux de vérité scientifique, tout se passe comme si l’Homme, apparaissant sur la Terre à la fin du Pliocène, était une sorte d’objet terminal et même central, longuement poursuivi par la Nature à travers une série répétée d’ébauches ou d’approximations successives.


A) Première ébauche du type zoologique :
les Insectivores, Lémuriens et Tarsidés de l’Éocène.

Pour notre expérience sensible, les fils dont est tissé le passé sont, par nature, interminables et insécables. Scientifiquement parlant, nous ne saisissons le commencement total de rien ; mais toute chose se prolonge, en arrière d’elle-même, par quelqu’autre chose.

Si nous voulions chercher, au milieu de la touffe épaisse et profonde des formes vivantes, les tout premiers linéaments du type humain, il nous faudrait — (comme dernièrement l’anatomiste et paléontologiste américain William K. Gregory, dans ses remarquables études sur l’évolution et l’origine des dents humaines) remonter de proche en proche jusqu’aux poissons du Dévonien, ou au moins jusqu’à l’épanouissement, au Carbonifère, des Vertébrés marcheurs. Nous ne commencerons pas aussi haut notre enquête, mais nous partirons, plus modestement, des temps relativement proches où se laisse deviner à nous pour la première fois le tronc des Primates, — c’est-à-dire de l’aurore des temps tertiaires. Reportons-nous donc, par l’imagination, à l’époque où, sur les derniers sédiments laissés dans nos pays par les mers du Secondaire (c’est-à-dire sur une Craie déjà aussi durcie, aussi vieille en apparence qu’elle est aujourd’hui), se déposaient les premiers sables et les premières vases de l’Éocène. Cette époque, on le sait depuis longtemps, est marquée par un extraordinaire renouvellement de faune. Entre le Crétacé et l’Éocène s’étend une période longue et obscure, — presque partout marquée par un blanc dans la série des couches géologiques, — période durant laquelle, dans des mers rétrécies et sur des continents démesurés, s’est opérée une profonde transformation dans le monde de la Vie. À la fin de cette éclipse, au terme de cette métamorphose, les Océans ne nourrissent plus d’Ammonites, et, sur la terre ferme, les Dinosauriens ont entièrement cédé la place aux Mammifères, qui, depuis longtemps, croissaient et se multipliaient sans pouvoir prendre leur essor à l’ombre des Reptiles géants.

Non seulement de par leur type zoologique général, mais à cause de certaines connexions phylétiques reconnues, les Mammifères de l’Éocène inférieur ne peuvent à aucun titre être présentés comme une sorte de « création ». Ils comptent, parmi eux, des Marsupiaux pareils à ceux du Crétacé, et même les derniers représentants d’un groupe, les Multituberculés, qui paraît avoir son origine parmi les Reptiles du Permien. Leur liaison est manifeste avec les animaux du Secondaire. Toutefois on comprendrait mal leur physionomie en cherchant à les comparer principalement avec ces formes archaïques. Les Mammifères de l’Éocène (c’est la raison pour laquelle il convient de faire commencer à eux une étude des « préformations » humaines) sont essentiellement une annonce et une ébauche de la faune actuelle. Sous une forme confuse et atténuée, ils laissent déjà deviner les divers courants morphologiques dont nous voyons autour de nous le plein développement. Il suffit d’étudier un peu attentivement la foule monotone de ces petits animaux (tous à quatre ou cinq doigts, tous à dents semblablement construites), pour connaître ; sous leur uniformité, déjà dessinées comme autant de nervures, les lignes qui conduisent aux groupes si tranchés aujourd’hui des Ruminants, des Périssodactyles, des Proboscidiens, des Carnivores, des Primates. — Occupons-nous uniquement de ces derniers, puisque c’est dans leur direction qu’est attendue l’Humanité.

Dans la nature actuelle, les premiers animaux dont on puisse dire, au sens usuel du mot, qu’ils commencent à ressembler à des Singes, sont les Insectivores de la famille des Tupaïdés. Les Tupaias (ou Musaraignes d’arbres), et leurs cousins, les Ptilocerques, sont de petits animaux, gros comme des rats, vivant sur les arbres en Asie orientale et en Malaisie. Extérieurement, un Tupaia ressemble à un petit écureuil. Anatomiquement, il présente une curieuse association de caractères, par où il fait transition entre les Insectivores et les Primates inférieurs : de ceux-là, ils gardent le genre de nourriture, les prémaxillaires effilés, le long museau ; de ceux-ci, il a la vivacité, les habitudes grimpeuses, les pattes prenantes, le cerveau large et le front développé, le cercle orbitaire fermé, le cæcum présent, la forme du placenta, etc. Actuellement, les Tupaïdés représentent, de toute évidence, des retardataires et des isolés : ce sont des animaux rares, confinés dans une étroite région du globe. Autrefois, à l’Éocène inférieur, il n’en était pas ainsi. Dans les plus anciens dépôts tertiaires d’Europe et d’Amérique septentrionale, les Tupaïdés sont représentés par des formes variées et nombreuses. Leur famille, alors, passait par un maximum d’épanouissement et de prospérité. Plus probablement même, elle était déjà sur son déclin. Considérons avec intérêt ces petites bêtes, qui conservent pour nous l’image d’un groupe animal d’expansion très ancienne (peu éloigné sans doute, morphologiquement, des Mammifères crétacés) : ce sont eux, bien probablement, les pré-Primates. À un moment donné, aucun animal ne respirait sur Terre qui fût autant sur le chemin de l’Homme que ce petit grimpeur. Les Tupaïdés ont dû jouer, un instant, le rôle d’enveloppe extérieure, d’ « involucre », pour le bourgeon qui abritait la tige sur laquelle nous sommes aujourd’hui portés. Mais ceci a eu lieu à une époque plus ancienne que celle où nous nous sommes placés pour observer à ses débuts la « montée » des Primates. À l’Éocène inférieur, l’enveloppe du bourgeon était ouverte depuis longtemps, et il en était déjà sorti deux rameaux bien individualisés, avec lesquels nous voyons apparaître, dans la série paléontologique, les véritables Primates : les Lémuriens et les Tarsidés.

Comme les Tupaïdés, les Lémuriens et le Tarsier sont des survivants et des isolés dans la nature actuelle. On pourrait dire qu’aujourd’hui ils représentent en plus accentué, pour les Singes, ce que sont, pour la race blanche humaine, les Australiens et les Négrilles. Autrefois, cependant, — toujours comme les Tupaïdés, — ils ont connu leur période d’épanouissement, qu’il faut placer à peu près exactement au moment où nous commençons à retrouver leurs restes fossiles. Dès les débuts de l’Éocène, Lémuriens et Tarsidés étaient en pleine floraison. Leurs deux groupes, à cette époque, se révèlent à nous simultanément. Mais il est bien possible qu’ils ne soient pas de même âge. Les Lémuriens paraissent plus anciens, comme famille, que les Tarsidés. En tous cas, ils sont morphologiquement plus extérieurs que ces derniers au groupe des Primates supérieurs. C’est donc par eux qu’il nous faut commencer.

Les Lémuriens actuels diffèrent des vrais Singes par un ensemble bien défini de caractères anatomiques : longueur du museau, nombre des prémolaires, forme des incisives, construction de l’orbite, petitesse des hémisphères cérébraux, brièveté des membres antérieurs, etc… Extérieurement, ils ressemblent assez aux écureuils, dont ils ont la longue queue et les mœurs arboricoles. Leur histoire est à peu près connue. Très nombreux dans les dépôts éocènes d’Europe et d’Amérique septentrionale, ils disparaissent brusquement d’Occident avant l’Oligocène, et ils se retirent en Afrique, — à Madagascar surtout, où, grâce à leur isolement géographique, ils connaissent un regain de prospérité. Au Quaternaire, la grande île a été habitée par une véritable population de Lémuriens, au milieu desquels on a la surprise de trouver des formes de grande taille (certaines aussi grandes que des Hommes) les unes de type parfaitement bestial (Megaladapis), mais d’autres, au contraire (Archæolemur), à face réduite et à large cerveau, presque pareils à des Singes. C’est là un premier exemple de cette règle, générale pour les Primates, que, à l’intérieur de chaque phylum, la variation du type zoologique tend à se faire dans la direction des formes plus ou moins grossièrement anthropoïdes. Ce qui nous intéresse immédiatement ici, c’est de remarquer que les Lémuriens éocènes, dont on a décrit récemment en Amérique des squelettes complets, sont déjà presque identiques aux Lémuriens actuels. De ces derniers, toutefois, ils diffèrent encore par un certain nombre de caractères évidemment primitifs, tels que ceux-ci : cerveau notablement moins développé, incisives inférieures plantées verticalement au lieu d’être proclives, etc.

Les Tarsidés nous ont été longtemps moins connus que les Lémuriens pour deux raisons : d’une part, ils ne se survivent aujourd’hui que par une seule forme très rare, confinée en Malaisie ; d’autre part, la taille minuscule de leurs formes fossiles (certaines d’entre elles n’atteignent pas les dimensions d’une souris) rend leur conservation et leur étude difficiles. Tant que la Science n’a eu à sa disposition, pour fixer la position systématique de ces petits animaux, que l’unique représentant actuel de la famille, elle s’est trouvée assez embarrassée. Le Tarsier de Malaisie a été rapproché par les zoologistes, tantôt des Lémuriens à cause de ses caractères dentaires, de la construction de ses orbites, etc. ; tantôt des Singes, à cause de la réduction de sa face et des fortes dimensions de son cerveau. Aujourd’hui, les découvertes paléontologiques faites en France et aux États-Unis tendent à établir que les Tarsidés ont formé parmi les Primates, un groupe (sous-ordre) indépendant, particulièrement riche et connectif, situé à peu près exactement (au point de vue morphologique) entre certains Lémuriens à museau court et à grosse tête (tels que les Loris et les Nycticebus) et les véritables Simiens. Les Tarsidés comblent donc, pour une large part, la lacune qui existait entre les « faux » et les « vrais » Singes. Aussi l’étude de leur groupe fossile, naguère presque inconnu, prend-elle une importance toujours plus grande aux yeux de ceux que préoccupe le problème zoologique des origines humaines. Rien n’est plus intriguant pour la Paléontologie que de rencontrer, aussi haut dans le Tertiaire, les représentants d’un groupe, qui, par certains de ses aspects, est aussi moderne. À côté de pachydermes archaïques, à cerveau dérisoirement petit, tels que les Amblypodes, les Tarsidés (Anaptomorphidés) de l’Éocène inférieur apparaissent pareils à de petits hommes (Anaptomorphus homunculus, a pu dire Cope de l’un d’entre eux)[2]

Il serait tentant, dès lors, de chercher parmi ces minuscules animaux à forte capacité cérébrale les ancêtres des Simiens et donc des Anthropomorphes. Il semble qu’il faille renoncer à cette espérance. Les Anaptomorphidés, sans doute, ne sont pas encore le Tarsier actuel : ils sont plus petits que lui, et leur face est moins réduite par rapport à la partie cérébrale du crâne. Néanmoins, par leur museau court, leurs longues incisives, leur tête ronde, leurs yeux énormes, ils présentent déjà, aux débuts du Tertiaire, les principaux caractères qui, en plus accentué, donnent au Tarsier de Malaisie son extraordinaire figure. Quelles que soient donc l’exubérance et la variété de leur groupe à l’Éocène, ils sont, dès cette époque, définis comme Tarsiers ; ils évoluent déjà dans la direction du Tarsier. Derrière eux, on devine les Singes tout proches. Mais, s’ils précèdent ceux-ci comme une annonce et une ébauche, il ne paraît pas qu’ils leur aient donné naissance.

Somme toute, une coupe faite, à l’Éocène inférieur, à travers le tronc des Mammifères, et observée dans la région des Primates, nous montre, en dedans des Tupaïdés, deux faisceaux en quelque manière emboîtés l’un dans l’autre ; extérieurement, celui des Lémuriens ; — plus près de l’axe, celui des Tarsidés. Mais entre ces deux faisceaux, aucune connexion n’est visible, et nulle part, aux environs, notre coupe ne rencontre de véritables Singes. Partout où nous pouvons distinguer quelque chose, les Simiens sont encore confondus, perdus, au milieu des formes tarsioïdes ; ou bien, si leur rameau commence à s’individualiser, c’est dans quelques régions du globe où nous n’avons pas su encore trouver ses vestiges fossilisés.


B) Deuxième ébauche : Les Singes oligocènes.

Pour trouver les premiers Singes, il faut, dans l’état actuel de nos connaissances, remonter le long de l’arbre des Mammifères jusqu’au niveau des temps oligocènes, c’est-à-dire au commencement de la deuxième moitié du Tertiaire. À ce moment-là, les Lémuriens et les Tarsiers ont déserté l’Occident pour se réfugier dans l’Est, où nous perdons leurs traces. L’Europe et l’Amérique du Nord semblent vides de Primates. En revanche, l’Afrique et l’Amérique du Sud se découvrent comme deux centres actifs de développement pour les véritables Singes[3].

L’Amérique du Sud ne doit pas retenir longtemps notre attention. Les Singes platyrrhiniens qui la peuplent exclusivement, et dont les premières traces ont été relevées en Patagonie, dans les couches post-éocènes, forment un groupe dont la variété et la richesse ne le cèdent qu’à peine à celles des Singes de l’Ancien Monde. Mais leur épanouissement n’a donné aucune tige dans la direction humaine.

— Les Singes du Nouveau Monde, issus probablement de quelques Lémuroïdés ou Tarsioïdés nord-américains, puis isolés pendant presque tout le Tertiaire du reste de la Terre habitée, fournissent un remarquable exemple du parallélisme qui peut exister entre les développements indépendants de deux groupes zoologiques partis d’une origine commune. Ils nous prouvent aussi l’extraordinaire fixité (et donc l’incontestable valeur généalogique) que peuvent présenter, dans un vaste ensemble animal, des caractères aussi secondaires en apparence qu’une dent de plus à la mâchoire, ou un détail insignifiant dans la formation du nez. Mais ils nous montrent aussi combien, partis du même point, deux rameaux zoologiques peuvent s’arrêter à des hauteurs différentes. Parmi les Singes de l’Amérique du Sud, nous voyons beaucoup de formes à face réduite, à gros cerveau, à dents curieusement pareilles aux nôtres, — mais rien qui soit vraiment anthropomorphe, rien qui ne demeure platyrrhinien. Ce n’est donc pas dans leur direction qu’il faut s’engager, à l’Oligocène, pour chercher à rejoindre à travers le temps, de proche en proche, « de branche en branche », le rameau zoologique des Hominiens.

Les petits Singes trouvés, en compagnie des ancêtres des Éléphants, dans les terrains oligocènes d’Égypte, ont une bien autre importance dans l’histoire paléontologique de l’Homme que les premiers Simiens rencontrés au milieu de la faune aberrante de Patagonie. Si fragmentaires, en effet, que puissent paraître ces documents : quelques mâchoires inférieures, recueillies, vers 1910, dans les couches du Fayoum, ils prouvent péremptoirement qu’au début de l’Oligocène, les Primates supérieurs avaient fait en Afrique leur apparition. Les Singes oligocènes d’Égypte, Parapithecus et Propliopithecus, présentent cet intérêt capital, non seulement de se placer morphologiquement à l’origine à peu près exacte de la branche des Catarrhiniens, mais encore de se trouver, sur cette branche, tout proches de la ligne centrale menant aux Anthropomorphes. Des Singes catarrhiniens ils ont exactement la formule et le dessin dentaires ; et, dans ce dessin lui-même, comme dans la disposition des dents, et dans la taille, ils offrent une modération, une simplicité, une absence de toute spécialisation excessive, qui fait d’eux, par excellence, un type primitif ou généralisé susceptible de mener, par simple accentuation de caractères, jusqu’aux types simiens les plus élevés.

Parapithecus, le plus petit des Catarrhiniens connus, devait avoir les dimensions d’un jeune chat. L’arc de sa mandibule, fortement rétréci vers la région mentonnière, est largement ouvert en arrière, au niveau des condyles, disposition qui indique un crâne bien développé, notamment à la hauteur du front. Les dents antérieures sont petites et serrées les unes contre les autres, sans rien de ces exagérations dans la forme, ou de ces réductions dans le nombre, qu’on observe chez beaucoup de Tarsidés. Il est possible de faire dériver, théoriquement, d’une semblable mâchoire celle de n’importe quel Singe de l’Ancien Monde.

Propliopithecus, par contre, tout en présentant, dans l’ensemble des traits par où il nous est connu, les mêmes caractères de Singe « généralisé » que Parapithecus, son contemporain, semble déjà orienté dans la direction spéciale des Anthropomorphes. Chez lui, le corps de la mandibule est profond, massif ; les prémolaires se compliquent ; les molaires se dilatent et s’arrondissent à la manière humaine. La canine, du reste, est toujours petite et serrée contre la première prémolaire.

Il serait exagéré, et un peu naïf, de prétendre qu’avec Parapithecus et Propliopithecus nous tenons le fil précis qui conduit des Singes oligocènes aux Singes actuels, et plus particulièrement aux Singes sans queue. Ce qui est scientifique, c’est de dire que, dans ces deux formes, nous voyons se refléter un monde primate qui est actuellement parvenu au stade convenable pour que ce fil, encore insaisissable (la paléontologie doit se contenter, pour l’instant, de séparer des écheveaux !) ait dû exister au même moment, quelque part. Si Propliopithecus n’est pas l’ancêtre direct des Gibbons et des Chimpanzés, il est le cousin et le contemporain de cet ancêtre, et il nous représente approximativement sa figure.

Les Singes oligocènes d’Afrique formaient, sans doute, comme les Tarsidés éocènes d’Europe et d’Amérique, un ensemble, à la fois lié et polymorphe, de types zoologiques faiblement differents les uns des autres, une sorte de continu d’espèces virtuellement divergentes, mais encore plus ou moins confondues. Par accentuation des caractères de divergence (par écartement des nervures), le limbe, primitivement entier, de cette large feuille, a dû se découper bientôt ; ainsi a pris naissance la riche diversité des Catarrhiniens que nous connaissons aujourd’hui. Laissons les nervures (fort mal connues et peu intéressantes pour nous) qui vont dans la direction des Cercopithèques, et suivons celle qui, à partir de Propliopithèque, monte presque tout droit dans la direction des Anthropomorphes. Pour trouver ses prolongements, il nous faut quitter le Fayoum oligocène, et nous transporter en France, vers les débuts du Miocène.


C) Troisième ébauche : les Anthropomorphes miocènes.

Pour le paléontologiste européen qui s’occupe de Mammifères, le Miocène marque dans l’histoire de la Terre une date particulièrement importante. Par suite de l’établissement de quelque pont continental trans-méditerranéen (effet, sans doute, des plissements alpins) la riche faune qui, pendant l’Oligocène, se développait dans la déjà mystérieuse Afrique, envahit l’Europe. Instaurant un rythme qui se répétera, sans interruption, jusqu’à la fin des temps quaternaires, les Proboscidiens, et, avec eux, toutes sortes d’Ongulés à affinités équatoriales ou asiatiques, apparaissent brusquement dans nos pays, et leurs restes s’accumulent jusque dans les sables de la France occidentale. En soi, ce phénomène d’invasion a une importance biologique considérable, puisqu’il nous fait toucher du doigt l’existence et l’importance des migrations dans L’histoire des formes vivantes. Dans le cas présent, il se double pour nous d’un intérêt tout spécial, du fait que, parmi les envahisseurs miocènes de l’Europe, nous savons maintenant qu’il y avait de nombreux Primates.

Les derniers Primates qu’avait connus l’Europe étaient, avons-nous vu, les Lémuriens et les Tarsidés, partis d’Occident, pour n’y plus jamais revenir, avant l’Oligocène. Les Singes africains ou asiatiques qui viennent au Miocène occuper la place de ces petits animaux ont une toute autre allure que leurs prédécesseurs. Sur leur taille et dans leur forme, on peut lire la longue durée qui sépare les commencements de la fin de l’époque tertiaire. Avec les Pliopithèques et les Dryopithèques, arrivés chez nous en compagnie des Mastodontes, nous nous trouvons enfin, pour la première fois, en face d’Anthropomorphes parfaitement caractérisés.

Pliopithecus, son nom l’indique, ressemble fortement, par la forme de ses dents et de sa mâchoire (seules connues) à Propliopithecus : au premier abord, on le prendrait simplement pour un Propliopithèque qui aurait doublé sa taille, — et on pourrait dès lors se demander si, en arrivant à lui, on n’a pas fait, depuis l’Oligocène, un grand pas dans la direction exacte du type morphologique humain. Non, cette fois-ci encore, le pas n’a été fait que dans une direction approchée. Regardons le Pliopithèque de plus près. Nous nous apercevrons que, depuis les temps du Fayoum, non seulement il a grandi, mais il s’est « enlaidi ». Certains traits, à peine discernables chez les Propliopithèques, se sont accusés sur sa physionomie : sa canine a pris la forme d’un croc, sa première prémolaire tend à devenir tranchante… Au Fayoum, à la rigueur, nous pouvions nous imaginer voir un petit Hominien. Maintenant, au Miocène, nous tenons presque un petit Gibbon. Il n’y a pas lieu, par suite, de continuer plus haut nos recherches dans le prolongement des Pliopithèques. Pliopithecus, il est vrai, présente cet intérêt considérable de nous fournir un point d’appui latéral pour passer des petits Singes oligocènes aux Primates tout à fait supérieurs. Mais il ne faut s’appuyer sur cette branche que le temps nécessaire pour monter jusqu’aux Dryopithèques.

Par certains aspects de leur mandibule, les Dryopithèques nous apparaissent comme plus élevés dans la série des Primates que n’importe quelle autre des formes que nous avons rencontrées jusqu’ici. Ne serait-ce que par leur taille, égale à celle de nos grands Anthropomorphes, ils devaient former, au Miocène, un groupe de magnifiques animaux, dignes, zoologiquement, de figurer dans l’entourage immédiat de l’Homme. Presque identiques, déjà, aux Anthropomorphes aujourd’hui vivants, ils se distinguent néanmoins de ceux-ci par quelques caractères « primitifs » (mâchoire plus courte, forme moins allongée de la symphyse) et, de ce chef, ils peuvent être regardés comme leurs ancêtres. En leur qualité d’Anthropomorphes « généralisés », les Dryopithèques se laissent placer sans difficulté à l’origine commune des Gorilles, des Chimpanzés et des Orangs. Peut-on aller plus loin et concevoir que, zoologiquement, ils aient pu servir d’introducteurs directs à la forme humaine ? Cette hypothèse, faite par les anciens transformistes, nous paraît aujourd’hui simpliste, et on pouvait la croire pour toujours abandonnée, lorsque tout dernièrement le Dr W.K. Gregory (un des hommes au monde qui ont manié le plus intelligemment le plus grand nombre de spécimens zoologiques), affirme ne pas voir d’obstacle à ce que la réduction de la face, si caractéristique des Hominiens, ait fait réapparaître secondairement une forme courte et une denture antérieure homéodonte sur la mandibule allongée et armée de grandes canines des Anthropoïdes miocènes. En excellent naturaliste qu’il est, Gregory mesure dans toute sa gravité la « révolution » morphologique qui est nécessaire pour passer du type anthropomorphe au type humain. Mais un changement aussi important dans les mœurs et les habitudes d’un animal qu’a dû être le passage de l’existence arboricole à la vie terrestre lui paraît un facteur suffisant pour déclencher une pareille révolution, révolution dont l’histoire de la Vie semble nous offrir d’autres exemples. Voilà l’idée de M. Gregory. Que faut-il en penser ?

En ces questions, compliquées et mouvantes, de transformations et de réversibilité, il est impossible de donner des démonstrations proprement dites. Les évidences de l’un s’opposent aux évidences de l’autre. On serait donc bien embarrassé pour prouver à Gregory qu’il a tort en faisant bifurquer la tige humaine de celle des Dryopithèques. On peut cependant lui objecter que la forte première prémolaire biradicule des Dryopithèques, leur vigoureuse canine en forme de croc, — la forme allongée de leur symphyse, aussi, — sont trop « Gorille » ou trop « Chimpanzé » pour que leur possesseur soit devenu autre chose que lui-même ou un animal voisin des Gorilles et des Chimpanzés. Les Dryopithèques semblent trop engagés déjà dans la direction de nos Anthropomorphes actuels, pour avoir pu donner des Hominiens sans « reculer » d’abord de quelques degrés jusqu’à un type plus « généralisé » que le leur. Or, si critiquée qu’elle soit par des gens qui, généralement, la comprennent mal, la loi d’irréversibilité des formes vivantes paraît devoir être absolument conservée. Pour cette raison, je ne crois pas, personnellement, que le passage morphologique des Dryopithèques à l’Homme soit « naturel ». Il semble bien plutôt qu’ici, comme dans tous les autres cas où nous avons eu à sauter d’une famille de Primates à une autre famille, nous nous trouvons en face, non d’une suite, mais d’un relais. Ce n’est pas encore le phylum humain que nous saisissons avec Dryopithèque, mais une sorte d’écaille, d’enveloppe, qui recouvre et annonce le groupe attendu des Hominiens.

Cette affirmation étant posée, je me hâte de la corriger par la remarque suivante : avec les Dryopithèques européens, il ne faudrait pas s’imaginer que nous connaissions davantage tous les Anthropomorphes miocènes, qu’avec Propliopithecus nous tenions tous les Singes oligocènes. Bien au contraire. Les Dryopithèques trouvés en Europe ne représentent, nous en avons la certitude, qu’une tribu isolée, et peut-être retardataire, au milieu de la nombreuse population des Anthropomorphes qui habitaient, en ce temps-là, l’Ancien Continent. Les dernières découvertes faites par M. Pilgrim, dans le Tertiaire supérieur des Siwaliks en apportent la preuve : alors que les grands Singes (Gorille, Chimpanzé, Orang, Gibbon) sont si rares aujourd’hui et si localisés dans leur habitat, ils ont été variés et nombreux en Asie méridionale à l’époque où s’achevaient les derniers plissements des chaînes sous-himalayennes. Quelle que soit la difficulté, ou même l’impossibilité, où nous nous trouvions encore, de reconstituer d’une manière satisfaisante la morphologie de ces animaux, connus uniquement par leurs mâchoires, l’aspect de celles-ci est suffisant pour nous montrer que les Anthropomorphes ont passé, vers le Pliocène, en Inde péninsulaire, par une période d’épanouissement analogue à celle que nous soupçonnons pour les Simiens primitifs à l’Oligocène et pour les Tarsidés à l’Éocène. Les débris recueillis par M. Pilgrim n’établissent pas clairement le passage morphologique entre les Anthropomorphes et les Hominiens. Sur tous les grands Primates des Siwaliks (même sur Sivatherium considéré un instant comme le « missing link ») on retrouve la grande canine, la forte première prémolaire, la symphyse allongée, caractéristiques des Singes. Tout porte à le croire, cependant : À côté des formes typiquement simiennes, plus communes, que nous connaissons seules encore, l’Inde miocène devait nourrir certaines espèces de grands Singes beaucoup plus voisines de l’Homme que ne le sont aujourd’hui les Gorilles et les Chimpanzés. C’est presque sûrement à la faveur du « foisonnement » en Anthropoïdes qui marque l’époque des Siwaliks que des types aussi para-humains que le Pithécanthrope ont pris naissance dans les Indes orientales. Un fait, en tous cas, est certain et significatif : à peine les Anthropomorphes ont-ils fini de passer, en Orient, par l’apogée si remarquable de leur différenciation et de leur expansion, que, mêlé à une faune d’origine africaine ou asiatique, l’Homme fait un peu partout son apparition dans les couches géologiques.


D) L’Apparition de l’Homme
et la structure du rameau humain.

Il ne faut pas se laisser prendre aux mots. Le Quaternaire, âge géologique auquel l’Homme commence à être connu, fait suite sans coupure précise au Pliocène et au Miocène. Au Pliocène supérieur, les périodes glaciaires avaient déjà commencé, et, au Quaternaire ancien et moyen, nous voyons encore arriver en Europe les Bœufs, les Éléphants, les Hippopotames, par ces mêmes routes du Sud et de l’Est qu’avaient suivies les Mastodontes et toutes sortes d’Ongulés exotiques au début du Miocène. Géologiquement et paléontologiquement, le Tertiaire supérieur se continue ; se fond, dans le Quaternaire. La question de « l’Homme tertiaire » n’a donc pas l’importance capitale qu’on lui prête fort artificiellement.

Si l’on ne tient pas compte des découvertes, encore trop problématiques, de silex taillés dans le Pliocène supérieur d’Angleterre, les premières traces humaines actuellement signalées remontent au moins au milieu du Quaternaire. Il n’est pas facile de synchroniser entre elles — ni dans un même pays, ni, à plus forte raison, dans des continents différents — les diverses couches où ces traces se rencontrent. Si l’âge des anciennes alluvions de la Tamise, de la Somme, de la Garonne, où abondent les outils de type chelléen, peut être approximativement déterminé, on est loin de savoir au juste quelle est l’ancienneté des graviers du Zambèze ou des dépôts latéritiques de Madras dans lesquels se recueillent des pierres taillées de même forme. Ceux-ci sont peut-être bien plus vieux que celles-là. Mettons, pour simplifier, les choses au minimum, c’est-à-dire admettons que les plus anciens outils connus en Europe, Asie et Afrique, soient partout contemporains et ne datent que de la dernière période inter-glaciaire. Un premier fait doit attirer notre attention, dans la manière dont l’Homme nous apparaît, en Paléontologie, et c’est celui-ci : lorsque l’Humanité se découvre à nous pour la première fois, nous la trouvons déjà très ancienne, en plein développement, presque arrivée à son maximum d’expansion zoologique. De cette quasi-vieillesse de l’Homme quaternaire, nous ne nous serions jamais doutés, si, pour connaître nos grands ancêtres, nous n’avions eu que leurs restes fossilisés. Comment supposer, en tenant compte de ces seuls débris, que l’Homme Chelléen, dont nous ne possédons qu’une mâchoire (Mauer), appartînt à un groupe zoologique, puissant et nombreux ? Nous aurions cru sans doute, en tenant ces quelques os, saisir notre race dans son berceau… Et cependant le fait est hors de doute (fait bien instructif, puisqu’il nous apprend combien le nombre d’animaux ayant réellement vécu est hors de proportion avec le nombre de fossiles que nous connaissons) : l’Homme de Mauer faisait partie d’une population clairsemée peut-être, mais largement répandue sur la surface de la Terre. En effet, mêlés, dans les vieilles alluvions de tous les pays (Asie septentrionale et Amérique exceptées), aux débris d’une faune ancienne, les outils de pierre pullulent, qu’a façonnés au Quaternaire moyen une Humanité presque sans figure et sans nom. Une foule d’êtres ont vécu sur le sol que nous occupons, dont nous ne pouvons absolument rien dire, sinon qu’ils étaient intelligents.

D’où sortaient ces hommes ? Combien de temps s’est-il écoulé entre l’éclosion de leur type zoologique et le moment où, devenus assez nombreux pour que le hasard respectât l’un ou l’autre de leurs os, assez ingénieux pour que leurs instruments fussent autre chose que des pierres brutes ou des outils de bois, ils ont pu, par quelque bribe d’eux-mêmes, se conserver à travers les siècles ? À ces questions, la Paléontologie ne peut répondre encore. Mais, devant l’hiatus évident qui sépare l’Homme des Anthropomorphes, ne croyons pas qu’elle soit déconcertée. Pourquoi cet hiatus étonnerait-il les naturalistes ? Il est parfaitement régulier. L’Homme ne surgit pas autrement dans le passé, devant nos yeux, que les divers groupes de Primates dont nous avons suivi la graduelle ascension vers le type anthropoïde. Ce fut leur sort, c’est maintenant son tour, de nous apparaître à la fois comme tout nouveau et comme très ancien. Comme eux, il ne fait suite, exactement, à rien de connu ; mais il relaie, admirablement, les efforts antérieurs de la Vie.

L’Homme, d’abord, aussi loin que nous sachions distinguer ses traits, ne prolonge exactement, par sa forme, rien de ce que nous connaissons d’antérieur à lui. Tout le monde a entendu parler de ce qu’il y a de sûrement primitif dans le squelette des premiers hommes découverts par la Paléontologie. Si importants qu’ils soient, ces caractères, par où les Hommes du Paléolithique ancien ressemblaient plus que nous aux Anthropomorphes, ne doivent pas faire oublier que la lignée humaine dès cette époque, manifeste décidément son autonomie zoologique. En dépit de sa massivité et de son menton absent, la mâchoire de Mauer a une symphyse, une courbe alvéolaire, des dents antérieures, définitivement et spécifiquement humaines. Tout constellé qu’il soit de caractères primitifs ou spéciaux (si nombreux que nous pouvons maintenant le reconnaître à l’examen de presque chacun de ses os), l’Homme de Néanderthal a des membres, une mâchoire, un crâne, une attitude, une industrie qui le désignent, sans nulle ambiguïté, comme faisant partie de notre famille. En vérité, au premier instant de son apparition, la branche humaine est déjà, dans ses traits essentiels, pleinement individualisée.

Et cependant, comment ne pas admirer, en même temps, avec quel « naturel », morphologiquement et chronologiquement, cette tige dernière vient s’insérer dans le faisceau des Primates ! Linéairement, c’est entendu, l’Homme ne fait suite à aucun Singe connu. Ni la petitesse de ses canines, ni la disposition serrée de ses dents antérieures, ni le bel arc de sa mâchoire, ni la brièveté de sa symphyse mentonnière, ni la disposition marcheuse de ses pieds, ne semblent être des caractères dont on puisse croire[4] qu’ils dérivent de n’importe quel Primate (vivant ou fossile) actuellement connu. Il y a manifestement discontinuité, rejet, entre la lignée des Hommes et celle des grands Singes. Mais ce rejet local lui-même n’est-il pas, si on regarde l’ensemble du groupe primate (et, plus généralement, l’ensemble de tous les vivants), une concordance, c’est-à-dire une continuité de plus ? Nous avons vu, tout le long de ces pages, comment les Primates se distribuent, au cours du temps, sur une série de lignes en apparence indépendantes, mais assujetties, dans leur ensemble, à se relayer l’une l’autre dans la direction d’une face plus courte et d’un plus grand cerveau. L’Homme apparaît, dans l’histoire de la Vie, au moment précis où ce processus d’approximations successives arrive à son terme. Il surgit en plein milieu du cercle. On songe, en le voyant paraître, aux étamines qui se découvrent au cœur des pétales d’une fleur. Comment les étamines seraient-elles étrangères à la fleur ? Pour flatteuse qu’elle soit, notons-le bien, cette perspective n’est pas une illusion anthropocentrique. Du simple point de vue positiviste, il ne paraît pas niable que les marches de la Vie (qu’il s’agisse d’insectes ou de Vertébrés) se soient toujours dirigées, en fait, vers la réalisation du système nerveux le plus riche et le plus différencié. La quantité et la qualité de conscience, pourrait-on dire, ont toujours été en croissant à travers les temps géologiques. Dans ces conditions, l’Homme, en qui l’organisation des nerfs, et donc les puissances psychologiques, ont atteint un maximum incontesté, peut être considéré, en bonne science, comme un centre naturel de l’évolution des Primates. Mais, s’il apparaît ainsi en achèvement naturel du travail des forces vivantes, c’est donc qu’il fait, en quelque manière, corps avec l’édifice entier de leurs productions. Et voilà bien où il faut en venir, par un chemin ou par un autre. L’Homme, si à part qu’il soit, par certains côtés, des Anthropomorphes qui lui ressemblent le plus, n’est pas zoologiquement séparable de l’histoire de leur groupe. Que si l’on doutait encore de cette liaison, il suffirait, pour ne pouvoir la nier, d’observer avec quelle perfection la structure en feuillets grossièrement concentriques, qui est celle de l’ordre entier des Primates, se poursuit en plus petit, mais identique à elle-même, à l’intérieur des Hominiens. L’Humanité, regardée superficiellement, paraît former un bloc zoologique homogène. Analysée plus profondément à la lumière de la Paléontologie, elle se résout en fibres complexes qui semblent rayonner, en divergeant, d’un point situé très bas.

Au quaternaire moyen, malgré la rareté des documents ostéologiques datant de cette époque, la structure en éventail (ou, plus exactement, en écailles) de la race humaine est déjà très apparente. Ni l’Homme de Mauer, ni l’Homme de Néanderthal et son descendant possible, l’extraordinaire Homme de Rhodésie, ne semblent pouvoir être mis en série ni entre eux, ni a fortiori avec les Hommes modernes. Chacun d’eux suit sa ligne particulière, inscrite dans les caractères spéciaux, bien connus, de ses membres, de son crâne, de sa mâchoire. Au Paléolithique ancien, le Paléontologiste se trouve en présence, non d’un phylum humain unique venant vers nous, mais d’une enveloppe humaine, intercalée entre l’enveloppe plus externe des Anthropomorphes et le faisceau plus central de l’Humanité présente. Si le crâne de l’Homme de Mauer était en harmonie avec sa puissante mandibule, les directions morphologiques suivies par l’humanité quaternaire devaient passer bien loin de notre type zoologique actuel.

En fait, de toute la vieille Humanité chelléenne ou néanderthaloïde, rien ne subsiste plus aujourd’hui à notre connaissance. Mais brusquement, vers la fin de la dernière époque glaciaire, un nouveau cercle d’humains se découvre, qui chasse devant lui, et remplace, les vieilles couches à l’abri desquelles il s’était invisiblement formé. Avec les Hommes du Paléolithique supérieur (Hommes de Grimaldi, d’Aurignac, de Cro-Magnon, de Chancelade…), non seulement, nous avons la surprise de voir apparaître soudainement, dans sa plénitude, le type zoologique de l’Homo sapiens, mais sur ce type fondamental nous distinguons, toutes formées, les nuances qui spécifient les principales races humaines actuelles. Parmi les Hommes de l’âge du Renne, qui succèdent dans nos régions à l’Homme de Néanderthal, nous reconnaissons déjà — formant autant de groupes indépendants, collatéraux — des Noirs, des Jaunes, des Blancs. C’est le faisceau compliqué de l’Humanité moderne qui se substitue, sans transition, au faisceau des Hommes fossiles. À ces profondeurs dans le passé, nous ne pouvons pas distinguer encore la répartition géographique de ces diverses races. Aujourd’hui, par contre, sous nos yeux, leur distribution en ondes concentriques, inégalement anciennes, est manifeste. Inexorablement, sur toute la Terre, les plus vieilles couches humaines sont rejetées en périphérie du Monde. Les Hommes du Paléolithique ancien avaient disparu devant des Hommes analogues aux Bushmen et aux Esquimaux. Ceux-ci, à leur tour, sont rejetés maintenant au fond des forêts, aux extrémités des continents. De nouvelles races, plus progressives, occupent les centres géographiques, économiques, intellectuels de la Terre. Tel passé, tel avenir. Si, en dépit de l’extraordinaire brassage de ses éléments, l’Humanité doit zoologiquement se perfectionner encore, ce ne sera pas par le succès indéfiniment prolongé d’une race, — mais bien plutôt par apparition de quelque nouveau noyau ethnique qui, formé on ne sait où, repoussera nos vieilles assises pour grandir à leur place.

On a cherché parfois à regarder comme « régressifs » les groupes humains qui font aujourd’hui (ou qui ont fait autrefois) bordure aux régions axiales de l’Humanité. Les Australiens actuels, par exemple, ou l’Homme de Néanderthal, seraient des dégénérés. Cette vue des choses ne paraît pas scientifique. Outre qu’on ne voit pas du tout par quel prodige une dégénérescence (d’origine morale, est-il insinué) ferait s’effacer un menton, s’épater un nez, s’allonger une face, disparaître des fosses canines, apparaître un tubercule aux molaires, c’est-à-dire aboutirait précisément à faire ressembler un peu plus l’Homme aux Singes (on comprendrait qu’une régression fît des infra-hommes, mais pourquoi des pré-hommes ?) — l’analogie de tous les faits connus en Paléontologie parle formellement en faveur de l’interprétation, toute différente, que nous avons proposée. Non, les races dites inférieures ne sont pas des races déchues ; ce sont tous bonnement des races divergeant de la nôtre, ou des races fixées, — des races qui conservent, ou qui accentuent, certains caractères éliminés par les races plus vigoureuses qui triomphent aujourd’hui. Les Australiens et l’Homme de Néanderthal représentent des types d’Hommes parfaitement réussis dans leur ligne. Seulement, ce sont pour nous des types « d’à-côté ». Est-ce que, sur l’Homme de la Chapelle aux Saints, et sur l’Homme de Rhodésie, M. Boule et le Dr Smith-Woodward ne relèvent pas, dans la forme du nez, du prémaxillaire, de l’arc dentaire, des traits qui sont l’exagération de certaines caractéristiques humaines, des traits ultra-humains ?

La vérité sur l’Humanité actuelle, c’est qu’il n’y a, en partant des données paléontologiques, qu’une seule manière de la comprendre. Elle représente l’aboutissement supérieur (privilégié, si l’on veut) du même processus biologique que celui d’où est issu l’arbre entier des vivants.

L’Humanité au centre des Primates, l’Homo sapiens dans L’Humanité, sont le terme d’un travail graduel de réalisation, dont les ébauches successives nous encadrent encore aujourd’hui de toutes parts.


résumé et conclusion

Pour résumer ce que la Paléontologie nous a appris sur l’apparition de l’Homme, nous pouvons nous servir d’une comparaison qui s’est peu à peu dessinée à chaque nouvelle étape de notre enquête. De la série des Primates (comme de l’assemblage de tous les vivants, du reste), on pourrait dire qu’elle ressemble à une de ces branches de conifère dont tous les éléments, du plus gros au plus petit, sont uniformément recouverts de feuilles ou d’écailles imbriquées. Pour suivre le dessin d’une tige pareillement construite, il est impossible de tracer une ligne continue ; mais il faut, pour avancer, suivre un instant, puis abandonner chaque écaille l’une après l’autre, — il faut sauter de feuille en feuille, — si bien que le chemin parcouru, tout en épousant la direction de la branche, se trouve décomposé en segments divergents. Une continuité évidente, mais dissimulée sous un revêtement de discontinuités, une courbe cachée sous un faisceau de tangentes, voilà bien ce que nous avons aperçu en suivant pas à pas le développement des formes anthropoïdes. Des Insectivores nous avons dû sauter aux Lémuriens et aux Tarsiers, des Tarsiers aux petits Singes primitifs du Fayoum ; des Singes oligocènes aux Anthropomorphes miocènes ; des Anthropomorphes aux Hommes paléolithiques ; des Hommes paléolithiques à l’Homme moderne. Il n’y a, dans ce tracé, aucune explication, aucune hypothèse — mais le seul enregistrement d’une distribution géométrique des vivants à travers le temps.

Il nous est bien difficile (ce serait une lâcheté intellectuelle) de ne pas chercher à dépasser cette vue brutale et superficielle des choses. À titre de « working hypothesis », au moins, il nous faut découvrir une interprétation de l’aspect indéfiniment imbriqué que prend à nos yeux — quand nous le regardons de près — l’édifice des formes vivantes. Quelle relation peut-il bien y avoir entre les éléments rigides et discontinus en lesquels se décomposent sous l’analyse paléontologique, les lignes en apparence si pures et si souples de la vie ? La plus simple réflexion sur ce que signifieraient, scientifiquement, des « créations » successives (extraction hors du « néant » ou apport artificiel d’éléments physico-chimiques, — souci incompréhensible de multiplier, puis de copier, en les modifiant légèrement, les formes inférieures, etc.) fait éliminer l’hypothèse que les verticilles successifs formés par les espèces zoologiques sur la tige de la Vie, soient des segments matériellement indépendants les uns des autres, des articles simplement emboîtés (ou, plus exactement, suspendus) l’un au-dessus de l’autre. D’une écaille à l’autre, le long des branches de l’arbre zoologique, il y a sûrement quelque point de contact physique, expérimentalement décelable. Les feuilles imbriquées se tiennent, sans aucun doute, ou bien directement entre elles, ou bien par fixation à un axe commun. Où placer et comment se représenter cette liaison ?

Deux tendances, en ce qui concerne l’Homme, s’opposent actuellement parmi les zoologistes. Les uns (par exemple M. Wood Jones, professeur à l’Université d’Adélaïde) considèrent que les diverses lignées de Primates divergent, comme des fibres réellement indépendantes, d’un point encore inconnu, — de sorte que les attaches zoologiques de l’Homme doivent être cherchées en dehors, et comme au-dessous, de tous les groupes primates miocènes, oligocènes et éocènes jusqu’ici décrits. La fibre humaine irait, suivant Wood Jones, se perdre, sans se confondre, parmi les Tarsidés. Aucun Singe connu, dès lors, ne pourrait être appelé ancêtre de l’Homme. Entre nous et les autres Primates nous tiendrions par un centre d’émergence situé extrêmement profond. Contre cette manière de voir, nous l’avons vu, le Dr Gregory s’élève vigoureusement. Revenant, armé d’un puissant appareil scientifique, aux anciennes positions de Darwin, Gaudry, Huxley, etc…, Gregory estime que l’imbrication des phylums de Primates n’est qu’apparente, et qu’il est parfaitement possible de relier directement les Hominiens à des Singes connus, pourvu qu’on comprenne, d’une manière raisonnable, la loi d’irréversibilité en évolution. Suivant Gregory, nous l’avons dit, l’Homme, si à part qu’il soit maintenant des autres animaux par son vaste cerveau et les différents caractères anatomiques liés à son attitude bipède, pourrait être mis généalogiquement, en ligne avec Dryopithèque et Propliopithèque[5] Ainsi l’écaille des Hominiens ne serait pas aussi distincte qu’on le pense généralement maintenant de l’écaille des Anthropomorphes. Les feuilles, dont la série enveloppe la tige zoologique des Primates, se tiendraient directement les unes aux autres, elles germeraient les unes sur les autres, au lieu de s’élever en gerbe à partir d’une base commune.

À l’appui des idées de Gregory, on peut apporter un certain nombre d’observations qui donnent à réfléchir. Plus généralement, en faveur des thèses qui cherchent à établir que le type zoologique humain n’est pas aussi irréductible qu’on le pense au groupe immédiatement inférieur des grands Singes, on peut faire observer que la disposition en écailles indépendantes présentées par la série des groupes vivants est vraisemblablement exagérée, pour nos yeux, par un effet très vulgaire de perspective ou de lointain. Comme nous pourrions le deviner a priori, et comme l’histoire de l’apparition de l’Homme quaternaire nous en apporte une preuve typique (deux débris de squelettes pour des milliers d’outils !), la Paléontologie ne saisit l’apparition des formes vivantes que lorsque celles-ci ont atteint un certain maximum de diffusion, c’est-à-dire se sont déjà fixées dans un type spécialisé. Tant qu’une espèce est encore en voie d’individualisation (de bourgeonnement sur une autre espèce) c’est-à-dire tant qu’elle n’est représentée que par des individus peu nombreux et à caractères faiblement accusés, cette espèce n’a presque aucune chance d’être connue à l’état fossile. Toutes les parties tendres des arbres généalogiques, tous les points d’attache, notamment, sont ainsi automatiquement détruits, et il tend à ne plus rester, pour représenter les lignes de la Vie, qu’une suite de Rameaux suspendus en l’air à un axe invisible. Ne serait-ce pas là l’explication fort simple d’un phénomène qui nous paraît au premier abord si déroutant ? Véritablement, il est bien possible que le faisceau de phylums discontinu, construit par les paléontologistes, ne soit pas plus mystérieux qu’un système de couches géologiques, en parties érodées, dont les stratifications se continuent, en apparence, à travers le vide.

Quoi qu’il en soit du lieu et du mode d’attache qu’on peut imaginer pour la tige humaine sur la branche des Primates, — que l’Homme s’appuie, zoologiquement, sur les Tarsidés éocènes (comme pense Wood Jones) ou sur les Anthropomorphes miocènes (comme veut Gregory) — un fait essentiel ressort, en toutes hypothèses, de l’inspection générale des données paléontologiques les mieux assurées, et c’est celui que nous avons déjà énoncé plus haut : « L’unité de structure (et donc l’unité de processus dans la croissance) qui nous apparaît éclatante, du haut en bas de la série des Primates, nous oblige à admettre l’existence d’un lien matériel (et donc une histoire) reliant leur chaîne tout entière ». Non, ce ne saurait être par pur hasard, ni par artifice du Créateur, que, regardant l’Homme, dans son organisation présente, nous puissions dire de lui, comme d’un édifice où se reconnaissent les styles de différentes époques : « Ce membre pentadactyle date du Dévonien ; ce type triangulaire de dents, et peut-être ce développement du cerveau, remontent au Crétacé ; ce quatrième tubercule accessoire aux molaires supérieures a été introduit au commencement de l’Éocène ; cette grande taille a été atteinte au Miocène ; ce menton n’apparaît qu’à la fin du Quaternaire… » Quelque chose de contrôlable et de descriptible rejoint assurément les divers stades par lesquels la figure de notre corps a été graduellement réalisée. Nous ne comprenons pas encore très bien la nature de ce lien physique. Mais son existence est d’ores et déjà démontrée ; et les paléontologistes sauront bien, un jour, lui donner scientifiquement un nom.

Ce jour-là, quand nous pourrons dire par quel mécanisme et par quelles étapes les Anthropoïdes supérieurs ont fait suite aux autres Primates, pourrons-nous nous flatter d’avoir enfin éclairci le mystère de l’Homme ?

Oui et non.

Oui, d’abord, parce que, en réalisant avec plus d’urgence et plus de précision dans notre esprit combien notre nature tient profondément aux entrailles de la Terre, nous nous ferons une plus magnifique idée de l’unité organique de l’Univers ; nous mesurerons un peu mieux la valeur sacrée, cachée sous le don de la vie ; nous sentirons plus graves les responsabilités de notre liberté à qui est transmis le soin de faire réussir, en définitive, un effort qui dure depuis des millions d’années.

Mais non, aussi, parce que, si puissante qu’elle soit pour dilater la conscience que nous pouvons prendre du Monde, l’Histoire est deux fois incapable, laissée à elle-même, de nous expliquer celui-ci. Elle en est incapable, une première fois, parce que, aligner en longues séries (si complètes soient-elles) les étapes suivies par les êtres au cours de leur croissance, ce n’est absolument rien nous apprendre sur les puissances secrètes qui ont animé ce beau développement. Et elle en est incapable, une deuxième fois, parce que le chemin du Passé, dans lequel elle nous engage, est précisément celui où les êtres cessent de pouvoir s’expliquer. Nous nous imaginons instinctivement qu’en remontant toujours plus haut le cours du temps nous nous rapprochons de la zone intelligible du Monde. C’est là un mirage. Nulle part les choses ne sont moins compréhensibles qu’à leur début. Semblable au fleuve qui s’appauvrit graduellement, puis disparaît dans un bourbier, quand on parvient à son origine, l’être s’atténue, puis s’évanouit, quand nous essayons de le diviser toujours plus minutieusement dans l’espace, ou (ce qui revient au même) de le rejeter toujours plus profond dans le temps. La grandeur du fleuve se comprend à son estuaire, non à sa source. Le secret de l’Homme, pareillement, n’est pas dans les stades dépassés de sa vie embryonnaire (ontogénique ou phylogénique) ; il est dans la nature spirituelle de l’âme. Or, cette âme, toute de synthèse en son activité, échappe à la Science, dont l’essence est d’analyser les choses en leurs éléments et leurs antécédents matériels. Seuls, le sens intime et la réflexion philosophique peuvent la découvrir.

Ceux-là se trompent donc absolument, qui s’imaginent matérialiser l’Homme en lui trouvant, toujours plus nombreuses et plus profondes, des racines dans la Terre. Loin de supprimer l’esprit, ils le mêlent au monde comme un ferment. Ne faisons pas le jeu de ces gens-là en croyant comme eux, que, pour qu’un être vienne des cieux, il soit nécessaire que nous ignorions les conditions temporelles de son origine.[6]

  1. Par exemple Les Hommes Fossiles, de M. Boule (Paris, Masson, 2e édition).
  2. La grosseur (relative) du cerveau n’est pas la condition principale, mais elle est la condition préalable d’un psychisme développé. Les bons cerveaux se trouvent parmi les gros cerveaux. On peut donc, en première approximation, paralléliser le progrès du psychisme animal avec les accroissements quantitatifs des lobes cérébaux.
  3. Les véritables Singes ou Simiens, se divisent aujourd’hui en deux grands groupes naturels : les Singes d’Amérique du Sud (Platyrrhiniens), à narines écartées, à trois prémolaires, et les Singes de l’Ancien Monde (Catarrhiniens) à nez non aplati, à deux prémolaires seulement. Les Catarrhiniens se subdivisent en Singes à queue (Cercopithèques), et en Singes sans queue (Anthropomorphes, Simiidés) représentés aujourd’hui par quatre genres seulement : le Gorille et le Chimpanzé, d’Afrique, l’Orang et le Gibbon, de Malaisie.
  4. M. Gregory, nous l’avons vu, n’est pas de cet avis.
  5. Dans un tout récent travail de M. Gregory, cependant, on voit la lignée des Hominiens quitter la ligne des Anthropomorphes au-dessous de Dryopithèque.
  6. Revue de Philosophie, 1923.