L’Apparition de l’Homme/La Préhistoire et ses progrès
LA PRÉHISTOIRE
ET SES PROGRÈS
l fut un temps où la préhistoire méritait d’être suspectée
ou plaisantée. Par leurs évocations souvent fantaisistes, par
les tendances antichrétiennes de leurs thèses, ses premiers
adeptes semblaient prendre à tâche de s’attirer, la commune
défiance des savants et des croyants ; et elle ne leur fut pas
ménagée. Assez indistinctement, on les traita de sectaires ou
d’illuminés. Aujourd’hui, cette froideur et ce dédain ne sont
plus de mise. Maintenant que les faits amassés fournissent
une base plus large à des reconstitutions sérieuses ; maintenant
aussi qu’une vue plus calme des rapports entre science
et foi montre la vérité religieuse bien à l’abri des à-coups
éventuels que peut subir la science expérimentale de l’homme,
on serait impardonnable d’ignorer les travaux des préhistoriens
ou de les anathématiser. La préhistoire est en train de
passer science véritable et sûre ; et je n’en sais pas de preuve
plus significative que la publication actuellement en cours
d’un ouvrage allemand considérable Der Mensch aller Zeiten[1] où seront exposés, par les soins d’une collaboration de savants
catholiques, les plus récentes données acquises par l’anthropologie.
Dans les treize premiers fascicules, déjà parus, un
homme d’une compétence reconnue passe en revue les
points que la science des origines humaines peut considérer
comme le mieux établis. Afin de donner une idée du corps
de résultats historiques réellement importants obtenus par
la paléontologie humaine au cours des dernières années,
nous croyons opportun de résumer ici ce beau livre. Pour
marcher dans les voies, encore si nouvelles, de la préhistoire,
on ne saurait trouver un guide mieux averti que le prêtre
savant et aimable qu’est le docteur Obermaier. Lui-même va
donc nous dire où apparaissent les plus anciens vestiges
laissés par l’homme, comment on les date, et quels horizons
ils nous ouvrent sur la vie de nos plus lointains ancêtres.
A) Les dépôts quaternaires.
Formation et Chronologie.
Les premiers restes de l’homme ou de son industrie se rencontrent comme des fossiles, engagés dans les dépôts d’origines assez diverses qui se sont formés au cours de la dernière période géologique. Une condition préalable à l’étude de ces débris est donc de préciser l’origine et l’âge des sédiments dits quaternaires ; tâche délicate, si l’on songe qu’il s’agit de distinguer et de compter des couches formées pendant une durée relativement courte, et souvent presque meubles encore. Une circonstance particulière, les extensions glaciaires, est venue, par bonheur, rendre ce travail bien plus facile et plus précis qu’on n’aurait pu le prévoir. C’est donc à la description des phénomènes glaciaires, dont par ses études personnelles sur les Alpes et la région pyrénéenne il est devenu un spécialiste, que le docteur Obermaier consacre, avec raison, les premiers chapitres de son ouvrage.
Un premier fait, aujourd’hui indubitable, est que les glaciers ont autrefois débordé de beaucoup les limites entre lesquelles nous les voyons renfermés aujourd’hui. Dans certaines particularités du relief terrestre, — côtes moutonnées, roches striées, blocs ou lambeaux de terrains rencontrés à des cent kilomètres de leurs massifs d’origine, collines de cailloutis alignées en chapelet sur des plaines, — on sait reconnaître, maintenant, l’action des glaces et la trace de leur passage. C’est leur masse presque fluide, chargée de débris de montagnes, qui a nivelé et labouré les crêtes ; ce sont elles qui, en chemin, à mesure qu’elles fondaient, ont semé leur fardeau de pierres ; elles enfin qui ont rejeté sur leurs bords extrêmes un dernier remblai de graviers. On a reconstitué la ligne de ces moraines frontales ; on a relevé les points où se trouvent des blocs erratiques ou des cailloux striés ; et on s’est aperçu qu’à un moment donné les glaciers recouvraient presque toute l’Europe septentrionale et s’étendaient largement autour des montagnes de l’Europe centrale.
On a fait mieux. Une étude soigneuse des dépôts glaciaires a montré qu’en certains points, les cailloutis forment plusieurs couches discordantes ; ailleurs, il a été possible de compter plusieurs fronts de moraine en retrait les uns sur les autres : ce n’est donc pas une seule fois, c’est à plusieurs reprises, que les glaces avaient envahi l’Europe. Ainsi apparaissait un second fait, capital pour la chronologie des temps quaternaires : non plus seulement l’existence, mais la répétition des extensions glaciaires.
Périodiquement, donc, dans le lointain passé, les glaciers du Nord et des Alpes se sont épanouis, presque jusqu’à faire se toucher leurs franges. Ici débordant la Suisse, là rayonnant de Scandinavie sur l’Irlande, l’Angleterre (jusqu’à la Tamise), la Hollande, la Prusse et les deux tiers de la Russie, d’un peu plus, ils se soudaient dans les régions du sud de l’Allemagne. Après avoir paru sur les pics des Pyrénées et de l’Auvergne, d’autres glaciers descendaient dans les plaines. Et en même temps, alimentés par la fonte des glaces, des fleuves énormes coulaient à pleins bords dans des vallées profondes, étendant au loin des couches d’alluvions où se reconnaît, bien au delà des moraines, l’action et l’existence des glaciers.
Et périodiquement aussi, la chaleur est revenue. Les glaces ont rebroussé chemin ; elles ont replié leurs nappes vers le nord et sur les sommets, reculant parlois plus loin et plus haut qu’elles ne sont aujourd’hui ; les fleuves sont devenus nos minces cours d’eau coulant entre des rives trop grandes. Seulement, chaque fois, de nouveaux blocs épars, d’autres cailloutis étalés sur les plaines, une terrasse de plus édifiée le long des vallées, demeuraient, précieux repères pour les géologues de l’avenir.
Mais les glaces n’ont pas marché seules. Autrefois, tout comme maintenant, une région de toundras marécageuses, puis de steppes froides et sèches où la poussière tourbillonne, leur formaient une double auréole, les séparant des pays de pâturages et de forêts. C’est tout cet ensemble qui, au cours des expansions glaciaires, a dû se déplacer, avançant, reculant, emmenant avec lui sa faune et sa flore particulières : de ces alternances aussi, il doit être possible de retrouver les traces. De fait, la toundra a laissé sa tourbe, les steppes leur manteau de terre jaune (loess), les rivières chaudes, leurs graviers mêlés de coquilles africaines ; et ces dépôts renferment encore les débris de ce qui a vécu au temps où ils se déposaient : éléphants et rhinocéros des tropiques attirés jusqu’en Angleterre ; bœuf musqué, renard bleu, lemming, renne, mammouth et rhinocéros laineux, tous habitants des neiges, refoulés jusqu’en Gascogne ; antilopes et poneys des steppes orientales.
Stratigraphie des dépôts et étude paléontologique des faunes alternativement froide et chaude qu’ils conservent, deux moyens s’offrent donc à nous de numéroter les marées glaciaires. Soit qu’on suive et compte les feuillets d’alluvions, soit qu’on observe la succession des faunes, on peut arriver à mettre un ordre dans la durée des temps quaternaires. On s’est mis à l’œuvre ; et le résultat des observations a été de montrer qu’il s’est produit en Europe (et sans doute aussi dans l’Amérique du Nord), depuis les temps historiques jusqu’à la fin du tertiaire, quatre invasions glaciaires principales, dont les maxima caractérisent les époques dites Günzienne, Mindelienne, Rissienne et Würmienne. Trois périodes chaudes interglaciaires les séparent.
Nous donnons en note un tracé qui figure ces alternances de chaud et de froid. On y trouvera indiqués quelques représentants de la faune spéciale à chaque période, mais on y verra surtout marquée la position des diverses traces d’existence ou de civilisation humaines dont il nous reste à parler. Nous voici, en effet, arrivés à la question principale que se pose la préhistoire : dans les dépôts quaternaires enfin datés, le long du passé scandé en périodes glaciaires, où trouve-t-on l’homme, et quelle sorte d’homme ?

Günzien, Mindélien, Rissien, Würmien = maxima glaciaires.
B) L’homme paléolithique ancien.
Rappelons-le tout d’abord : « Pour le moment, l’homme tertiaire n’est pas prouvé… » Telle est la conclusion du docteur Obermaier, au terme d’une étude minutieuse où il critique l’origine des silex vaguement taillés qui se rencontrent dans l’oligocène de Thenay (Loir-et-Cher), du Cantal et de Belgique. Ces éolithes, comme on les appelle, sont, en effet, le seul indice qu’on puisse apporter jusqu’ici en faveur d’une humanité pré-quaternaire ; or, le moins qu’on en doive dire, c’est qu’ils sont d’une signification absolument équivoque. Ce n’est pas l’éolithe qui annonce l’homme ; c’est au contraire l’usage de l’éolithe par l’homme qu’il faudrait établir. Sans doute, l’homme a pu, ou même dû, à un certain moment, utiliser ces fragments de pierre ; il les a probablement imités avant de songer à les parfaire. Mais du simple aspect de ces outils rudimentaires on ne saurait décider si les soins de l’homme ou un éclatement naturel en sont responsables : d’eux-mêmes, ils ne prouvent rien. Pour trouver des silex nettement travaillés, sûrement artificiels, il faut remonter jusqu’à l’époque dite Chelléenne. Et c’est de là aussi qu’il convient de partir pour suivre, plus en arrière d’abord dans le passé, plus avant ensuite vers le présent, les explorations de la préhistoire.
Au Chelléen, le doute sur la présence d’êtres humains n’est plus permis. De gros noyaux de silex travaillés en amande (coups-de-poing), rencontrés en grand nombre dans des graviers de fleuves, en compagnie de restes d’éléphant, nous apprennent que, durant une période chaude, des troupes de nomades erraient dans les plaines de l’Europe occidentale. Le long de la Seine, de la Marne, de la Somme, bordées de lauriers et de figuiers dont certains tufs conservent les feuilles empreintes, des chasseurs de prairie guettaient les grands pachydermes. À quelle période interglaciaire faut-il placer cette civilisation primitive ?
À en croire le docteur Penck (professeur à Berlin, celui qui a le plus contribué à débrouiller les phases glaciaires alpines), le Chelléen devrait s’intercaler entre le Mindélien et le Rissien ; deux fois donc, depuis lors, les glaces auraient avancé, puis reculé. Tout l’effort du docteur Obermaier va à faire prévaloir une opinion différente. D’après lui, la position du Chelléen serait à remonter jusqu’à la dernière période interglaciaire (Riss.-Würm.) et ceci pour deux bonnes raisons, entre autres : d’abord, au-dessus du Chelléen, on ne trouve plus trace de faune chaude (les anomalies de Villefranche et de Menton s’expliquent facilement, ici par la position méridionale de site, là par un remaniement de plusieurs couches) ; de plus, aux environs du Jura, des outils Chelléens ont été recueillis sur du Rissien, reconnu comme tel par M. Penck lui-même.
L’avis du docteur Obermaier — adopté jadis par M. de Lapparent — semble bien fondé, et il est généralement admis aujourd’hui. Mais son auteur ne prétend pas qu’aucun vestige humain n’apparaisse au cours de l’avant-dernière période interglaciaire. C’est au contraire là qu’il situe la fameuse mâchoire trouvée, en 1908, à Mauer, près d’Heidelberg. La faune chaude, de caractère archaïque, qui accompagnait ce fossile, ainsi que la stratigraphie du dépôt, lui paraissent imposer cette attribution. Ainsi, tandis que, de l’homme de Chelle, nous ne connaissons encore aucun débris important, mais seulement l’industrie, — d’une race au moins deux fois plus ancienne nous posséderions un ossement caractéristique, mais jusqu’ici point d’instrument reconnaissable. Serait-ce que nous avons rencontré l’homme qui, ignorant encore l’art de tailler la pierre, ne se servait que d’éolithes ou bien d’outils en bois ?
Il serait prématuré de s’attacher trop vite à cette hypothèse. D’abord, elle s’appuie surtout sur une absence de documents, à savoir qu’on n’a pas encore trouvé de pierres travaillées à Mauer. En outre, l’attribution de la mâchoire elle-même au second interglaciaire n’est pas universellement admise. Certains savants, — qui n’ont pas étudié les sables de Mauer d’aussi près que le docteur Obermaier, il faut bien le dire, — préfèrent y voir un dépôt contemporain du Chelléen. Un avenir prochain décidera peut-être. Remarquons seulement que si de nouvelles observations venaient à faire triompher l’idée du docteur Obermaier, ce serait une bien grande étape en arrière que franchiraient les origines de l’humanité. En présence de traces indiscutables de l’homme à cette époque reculée, on comprendrait mieux encore qu’après avoir dit la parole que nous citions plus haut : « L’homme tertiaire n’est pas encore prouvé », l’auteur ait cru devoir ajouter cette réserve très sage : « Mais il n’est pas prouvé qu’il n’ait pas existé. »
Au-dessous du Chelléen, les données anthropologiques se font donc excessivement rares, sinon douteuses. Elles se multiplient au contraire très rapidement dans les âges postérieurs. Si, à partir de la dernière période interglaciaire, nous remontons vers le présent, nous assistons (dans l’hypothèse du docteur Obermaier) à l’invasion des glaces Würmiennes. Chassés par le froid, leurs avant-coureurs, lemmings, rennes, mammouths, descendent dans les plaines du nord de la France. La faune méridionale s’éloigne, et l’homme se voit réduit à chercher un refuge dans les grottes, dont il dispute la propriété aux lions, aux ours et aux hyènes (Acheuléen, Moustérien).
Les grottes, elles sont la réserve privilégiée des documents de la préhistoire. Tandis qu’en plaine, les restes de cadavres et d’industrie disparaissent, s’éparpillent, sont remaniés, — dans les cavernes, ils s’accumulent, se conservent, se distribuent en couches régulières. Plus de dix fois, à des siècles d’intervalle, certaines grottes ont hébergé des hôtes divers. Alternativement occupées et abandonnées, tantôt par des fauves, tantôt par des humains, elles se sont remplies peu à peu, parfois jusqu’au plafond, de lits superposés, — archives impressionnantes, qui racontent une vie étrangement oubliée, et parfois aussi gardent des morts.
C’est aux grottes que nous devons de connaître à peu près bien l’homme qui habitait l’ouest de l’Europe, en ces temps de froid grandissant. Par les ossements qu’elles ont conservés et livrés, surtout en Corrèze (squelette du Moustier, la Chapelle-aux-Saints, la Ferrassie), nous savons maintenant qu’il existait alors dans ces contrées une race bien définie (de Spy ou Néanderthal). Un fort bourrelet orbital, le front et le menton fuyants, des membres trapus et arqués, donnaient aux individus de cette race une apparence exceptionnellement rude. Ces hommes pourtant songeaient à ensevelir leurs défunts ; ils travaillaient le silex avec plus de finesse que les nomades de Chelles ; ils savaient piéger le gros gibier, dont ils emportaient la meilleure part dans le repaire familial.
Que faut-il penser de l’homme de Néanderthal ? Représente-t-il un primitif ou un dégénéré ? un retardataire ou un rétrograde ? — Du simple point de vue scientifique, il n’est pas possible encore de trancher cette question fondamentale. Tout ce qu’on peut dire, c’est que les caractères d’infériorité empreints sur les squelettes de cet âge ne sont pas accidentels : ils se retrouvent, en effet, accentués, en ce qui concerne le menton, sur la mâchoire de Mauer, et ils s’exagèrent, sous le rapport du crâne, dans le Pithécanthrope de Java[2] : un fléchissement régulier se dessine dont aucune découverte n’est encore venue relever la courbe. Rien ne prouve, cependant, dans l’état actuel de nos connaissances, que l’humanité ait jamais été tout entière du type de Néanderthal. Des outils chelléens, trouvés sur tout le globe dans des formations probablement quaternaires, semblent bien établir, à la vérité, qu’à une époque fort ancienne tous les peuples ont passé par une phase de culture uniformément primitive ; mais la culture n’est pas le corps, ni même l’âme, et, dans le cas au moins de l’homme glaciaire Moustérien, il faut bien admettre que quelque part, de son temps, d’autres humains vivaient, bien supérieurs à lui.
c) L’homme paléolithique récent.
Brusquement, en effet, à cette époque, on voit apparaître, dans les sépultures de la Corrèze, des hommes d’un type très nouveau, grands et bien bâtis, plus différents des hommes de Néanderthal qu’un Australien actuel ne l’est d’un Français[3]. Ce ne peut être là qu’une émigration, une vague humaine de plus, avant tant d’autres, qui venait se heurter aux limites de l’Europe occidentale. Cette fois l’envahisseur n’était pas un barbare. Preuve qu’il existait alors, vers le sud-est, une civilisation relativement avancée, les nouveaux venus apportaient avec eux certains goûts esthétiques et un talent déjà exercé. C’est le moment où dans les grottes l’art fait décidément son apparition. Non seulement, comme le montrent les squelettes de Menton, les sauvages d’alors s’ornaient de colliers, de coiffures, de pagnes, faits de coquillages enfilés, mais ils aimaient à dessiner. Désormais, les pierres plates, les parois de la roche, les os d’animaux, seront fréquemment zébrés d’esquisses, gravées au silex ; et ces ébauches retiennent, avec une intensité de vie singulière, l’attitude des bisons, des rhinocéros, des mammouths, — le gibier qu’alors on trouvait chez nous (Aurignacien).
La technique s’affina rapidement. Quand après un intervalle de température plus douce — le temps où à Solutré des nomades entassèrent les débris de milliers de chevaux sauvages, et où d’autres hommes, venus après eux, travaillèrent le silex en véritables bijoux (Solutréen), — quand donc, après une accalmie, un coup de froid se fit de nouveau sentir, accentuant, par son retour momentané, le dernier maximum glaciaire, nous retrouvons l’art paléolithique à son apogée dans les grottes où l’homme s’était, une fois de plus, réfugié (Magdalénien). Dans ce temps-là, le renne vivait en Gascogne, fournissant l’ivoire de ses bois compacts aux ciseleurs des cavernes. Avec de l’ocre, obtenu sans doute par échange, des peintres traçaient en couleur indélébile ces étonnantes silhouettes de mammouths et de bisons qui tapissent encore les cavernes de la France méridionale et de l’Espagne. Tout un monde d’artistes vivait parmi les troglodytes. — S’appuyant principalement sur les travaux de l’abbé Breuil, son collègue et compagnon de recherches, le docteur Obermaier consacre un fascicule entier et de nombreuses illustrations à ces productions de l’art paléolithique ; et cette étude, on le devine, va beaucoup plus loin qu’à satisfaire une simple curiosité d’esthète ou à marquer les étapes de la glyptique et de l’imagerie. Après avoir déduit des sculptures ou des peintures l’ancienneté relative de leur composition, marquée dans la faune qu’elles représentent, la préhistoire y entrevoit, souvent par comparaison avec les pratiques des sauvages actuels, l’âme même de leurs auteurs. Dans des figurines réalistes, qui doivent être des idoles[4], elle devine une trace de culte. Les images d’animaux, tracées au plus profond des cavernes, et sur lesquelles s’appliquent des mains ou des flèches, font penser à des rites magiques et à des envoûtements. Entre ces dessins de chasse et ceux que laissent encore sur les roches les Bushmen du Cap et les Esquimaux, des rapprochements vraiment singuliers s’imposent, et l’analogie se poursuit jusque dans les détails les plus inattendus : telles silhouettes d’hommes revêtus de peaux de bêtes s’agitent, absolument comme de nos jours certaines tribus dansent en Océanie. On reste songeur en comprenant enfin quel abîme nous sépare de ceux dont nous avons pris la place sur le sol de France. Pour nous faire toucher la réalité des grands changements qu’amène le temps, il nous faut quelqu’une de ces concrètes et presque brutales révélations, comme on en trouve beaucoup dans le livre du docteur Obermaier : la faune boréale installée sur les rives de la Garonne, et, habitant la Corrèze, des gens dont les habitudes ont aujourd’hui leurs parallèles en Nouvelle-Guinée.
D) L’homme néolithique.
Le grand art magdalénien était déjà à son déclin quand définitivement les glaciers se retirèrent. Sous un climat plus doux, les forêts reparurent ; les cerfs prirent la place du renne ; les hardes de chevaux et d’antilopes regagnèrent les steppes asiatiques. C’est la période Azilienne, prélude des temps néolithiques. Avec elle nous voyons l’Europe devenir telle que nous la connaissons, et nous descendons le versant qui mène aux époques historiques.
Le docteur Obermaier conduit son lecteur jusqu’à l’âge du bronze et du fer, c’est-à-dire, pour les barbares d’Europe, jusqu’à l’époque romaine. Nous ne le suivrons pas aussi loin. Rappelons seulement qu’au néolithique on voit se multiplier des invasions que l’abbé Breuil[5] compare, pour la civilisation apportée, à l’envahissement de l’Amérique par les Européens. La culture des champs, l’élevage des animaux, la vie sédentaire, se montrent enfin. Datée par les curieuses alternances de niveau qui font successivement de la Baltique une mer boréale, puis un lac d’eau douce, enfin le grand golfe de maintenant, une population assez misérable de pêcheurs occupait, dès la fin du paléolithique, les rivages du Nord ; pendant qu’elle y entassait les débris de coquillages et les déchets de toutes sortes, jusqu’à en élever des collines que nous voyons encore, d’autres émigrations se poussaient par l’Espagne et le long du Danube (époque des palafittes). Et c’est ainsi que, peu à peu, l’Occident bénéficia des progrès dont l’Orient resta pendant longtemps le centre le plus actif.
À ces époques relativement proches de nous, où nous savons mieux dénombrer les civilisations successives, il devient un peu plus facile d’apprécier la grande durée requise pour ces divers mouvements de peuples. En constatant, par exemple, à Suse[6], que pour 5 mètres de dépôts formés aux âges historiques, et 5 autres à l’âge du bronze (c’est-à-dire six mille ans pour 10 mètres), il y en a 24 représentant l’apport des temps néolithiques, nous entrevoyons pour cette dernière période en Orient, c’est-à-dire là où les progrès furent exceptionnellement rapides, une longueur déconcertante. Mais qu’est donc le néolithique lui-même, cette période géologiquement presque imperceptible, en comparaison des interminables années, englobées sous les monotones rubriques de Magdalénien, Aurignacien, Moustérien, Chelléen…, au cours desquelles les grandes oscillations glaciaires ont trouvé le temps de s’effectuer ? Quand les glaciers Würmiens, fait observer le docteur Obermaier, s’étendirent en Europe, leur moraine recouvrit du Rissien plus décomposé que ne le sont encore pour nous les dépôts du Würm ; et lorsque l’homme magdalénien pénétra dans les grottes de Brassempouy (Aveyron), des débris aurignaciens encore étaient déjà fossilisés dans les dépôts incrustants du plafond : pour lui, ses prédécesseurs étaient déjà dans la « préhistoire ». Dans ces conditions, une époque glaciaire, une époque interglaciaire, ne pourraient-elles pas avoir duré plusieurs fois dix mille ans ?… — Voilà bien, n’est-il pas vrai, des faits qui distendent singulièrement le passé que voudrait contracter notre impuissance. En même temps qu’elle découvre à nos yeux des âges étrangement différents du nôtre, la préhistoire en prolonge les perspectives en horizons qui troublent l’imagination.
Cette vision des temps anciens, le docteur Obermaier a su la faire passer, dans son beau livre, très simple et très intense, telle qu’elle s’est révélée à lui au cours de recherches multiples et prolongées où il s’est toujours montré un initiateur. Pour rendre l’évocation plus saisissante, il a prodigué les planches en couleur et les photographies, les rapprochements ethnologiques, les longues et paisibles descriptions.
Un premier résultat qu’atteindra son œuvre de savante vulgarisation, c’est, nous le souhaitons, de persuader à beaucoup d’esprits, encore peu au courant des recherches nouvelles, qu’auprès d’eux une science de l’homme se fait rapidement, avec ses méthodes, ses résultats définitifs, et aussi ses spécialistes, auxquels il est sage de s’en remettre un peu, même si l’on est incapable d’apprécier toujours la gravité des motifs qui déterminent leurs conclusions. Mais nous espérons mieux encore. Ceux qui liront le livre du docteur Obermaier n’apprendront pas seulement à tolérer la préhistoire ; ils se laisseront prendre à ses charmes. Si cette science n’apporte pas tous les étonnements de la vie étudiée sous ses formes les plus anciennes, en revanche, elle possède un intérêt bien pénétrant : les scènes qu’elle nous évoque ont eu nos ancêtres pour témoins ; elles se sont déroulées dans un cadre géographique sensiblement pareil à celui qui nous entoure ; enfin elle touche aux problèmes qui concernent le plus directement nos origines. Ajoutons qu’ « en nous montrant les peuples civilisés comme de faibles rameaux attachés au tronc puissant de notre race prise dans son ensemble », elle nous fait plus hommes, puisque enfin c’est notre privilège, — à nous qui pouvons regarder en arrière pour tendre nos énergies plus droit en avant —, de prendre conscience du long effort qui se fait jour dans la création, de percevoir la leçon, déposée en elle par son Auteur, « de travail et de viril développement » (p. 586).[7]
- ↑ Prof. Dr Hugo Obermaier, Prof. Dr F. Birkner, PP. W. Schmidt, F. Hestermann et Th. Stratmann, S. V. D. : Der Mensch aller Zeiten, 3 vol. in-4, en 40 fascicules avec de nombreuses illustrations et des planches. Allgemeine Verlags-Gesellschaft m. b. H. Berlin, Munich, Vienne. Prix du fascicule : 1 mark. 1er volume (paru) : Der Mensch der Vorzeit, par le docteur H. Obermaier, professeur à l’Institut de paléontologie humaine de Paris ; 2e volume (en voie de publication) : Die Rassen und Vôlker der Menschheit ; 3e volume : Die Volker der Erde. Une autre étude de l’homme préhistorique a été récemment donnée, avec infiniment moins d’ampleur, mais avec une égale compétence, dans le dernier fascicule du Dictionnaire apologétique (Paris, Beauchesne), à l’article Homme (2e partie), par MM. Breuil, professeur à l’Institut de paléontologie humaine de Paris, et Bouyssonie.
- ↑ Du Pithécanthrope, qui était un grand singe, contemporain sans doute de l’homme Chelléen, il ne faut ni s’exagérer, ni déprécier l’importance paléontologique. Voici, à ce sujet, une remarque très juste du docteur Obermaier : la découverte de Java, dit-il, nous révèle un être qui, au point de vue morphologique, prend décidément une place intermédiaire entre l’homme primitif et tous les anthropoïdes vivants et fossiles. Le singe de Trinil « n’est pas le missing link entre l’homme et le singe, mais bien un missing link, et il montre de combien près, un jour, la lignée des anthropomorphes s’est rapprochée de l’homme » (W. Volz) p. 374. Ici, c’est bien clair, « missing link » ne veut pas dire « ancêtre », mais type intermédiaire, rapprochant entre eux les genres d’une même famille morphologique.
- ↑ Breuil et Bouyssonie, Dictionnaire apologétique, col. 489.
- ↑ Le docteur Obermaier a trouvé une de ces statuettes dans l’Aurignacien d’Autriche ; et tout récemment, dans l’Aveyron, M. Lalanne a découvert des bas-reliefs de même signification et de même âge, qui sont pour nous une révélation du degré d’habileté atteint par les artistes de cette époque lointaine.
- ↑ Dictionnaire apologétique, col. 484.
- ↑ Cf. Dictionnaire apologétique, col. 490.
- ↑ Études, 5 janvier 1913.