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L’Apparition de l’Homme/La Question de l’Homme Fossile

La bibliothèque libre.
Éditions du Seuil (p. 133-174).


LA QUESTION
DE L’HOMME FOSSILE

découvertes récentes et problemes actuels



Au cours des vingt dernières années, un nombre important de restes humains fossilisés ont été exhumés en divers lieux de la Terre (Chine, Java, Afrique du Sud, Palestine, Europe) cet apport de faits nouveaux précisant ou modifiant singulièrement les vues que nous pouvions tenir sur le problème paléontologique posé par l’origine de l’Homme.

Sur les plus sensationnelles de ces découvertes (celles de Chine et de Java) plusieurs ouvrages importants ont bien paru en Amérique. Mais, ces travaux étant de nature surtout technique, il reste difficile aux non-initiés de se faire une juste idée des progrès dernièrement réalisés par la paléoanthropologie.

C’est afin de remédier partiellement à cette situation que je me propose, dans les pages qui suivent, de présenter au lecteur français, dans un raccourci aussi clair que possible, la série des « hommes fossiles » les plus caractéristiques successivement trouvés à travers le monde depuis la naissance, vers 1850, de la Préhistoire jusqu’à nos jours, de façon à dégager en terminant l’interprétation à mon avis la plus probable de cette longue chaîne de découvertes[1].

L’ordre adopté ici est extrêmement simple. Puisque aucune trace humaine indiscutable n’a encore été reconnue dans le Pliocène (dernier âge du Tertiaire)[2], et puisque les caractères anatomiques de l’Homme (comme nous allons le voir) varient sensiblement et toujours dans le même sens d’âge en âge, avec les divisions principales du Pléistocène (Quaternaire)[3], la méthode tout indiquée pour cet exposé est de suivre pas à pas l’ascension graduelle de l’Homme, d’abord à l’époque du Pléistocène Inférieur, puis à celle du Pléistocène Moyen, et finalement à celle du Pléistocène Supérieur, chaque stade nouveau étant centré autour d’un type fossile humain particulièrement représentatif.

D’où le plan suivant :

I. L’Homme du Pléistocène Inférieur : Le Sinanthrope et les Préhominiens[4].

II. L’Homme du Pléistocène Moyen : L’Homme de Néanderthal et les Néanderthaloïdes ;

III. L’Homme du Pléistocène Supérieur : L’Homo sapiens ou Homme moderne.


I

L’HOMME DU PLÉISTOCÈNE INFÉRIEUR
LE SINANTHROPE
ET LES PRÉHOMINIENS


1. LE SINANTHROPE OU L’HOMME DE PÉKIN


A) Circonstances et lieu de la découverte.

Comme il arrive le plus souvent en Science, la découverte du Sinanthrope est née d’un mélange de chance, d’intuition, de méthode et de ténacité.

L’histoire de l’événement commence en 1921, lorsque le Dr J.G. Andersson (alors Conseiller au Service Géologique de Chine), visitant les carrières à chaux de Choukoutien (localité située à 50 kilomètres au sud-ouest de Pékin) eut l’attention attirée par les dépôts rouges fossilifères remplissant certaines fissures mises à nu par les travaux d’exploitation dans la masse des collines calcaires. Sur la suggestion du Dr Andersson, l’exploration préliminaire d’une de ces poches fut confiée à un géologue paléontologiste averti, le Dr O. Zdansky. Et quelques années plus tard, en 1926, après étude du matériel recueilli, celui-ci pouvait annoncer que deux dents de type humain avaient été trouvées dans le site, associées à une faune de caractère pléistocène très ancien. À cette époque, le regretté Dr Davidson Black occupait la chaire d’Anatomie à l’Union Medical College de Pékin. Saisissant immédiatement l’importance et les conséquences possibles de la découverte de Zdansky, le Dr Black réussit à organiser, avec l’appui conjugué de la Fondation Rockefeller et du Service Géologique de la Chine, une série de fouilles de grand style, les plus importantes en fait qui aient jamais été réalisées en Préhistoire. De 1927 à 1937, le travail se poursuivit sans interruption dans la poche ouverte en 1922 par le Dr Zdansky. Et au terme de ces dix ans d’efforts, toute une série de restes humains (six crânes assez bien conservés, une demi-douzaine de mâchoires inférieures, plusieurs vingtaines de dents isolées et quelques fragments d’os des membres), représentant en tout une trentaine d’individus, avaient été extraits des dépôts, souvent à coups de mine, en même temps que des milliers d’autres ossements fossiles appartenant, pour la plupart, à des espèces de mammifères depuis longtemps éteintes[5].


B) Nature géologique et interprétation du site de Choukoutien.

Or, ici se pose une question préliminaire. Comment expliquer à Choukoutien une accumulation locale aussi dense de trésors paléontologiques ? Pourquoi cette concentration d’ossements humains dans la fissure fortuitement découverte aux flancs de la colline calcaire ? La réponse est simple. Cette poche fossilifère, complètement remplie aujourd’hui d’argiles cimentées et de fragments de roches, n’est rien autre chose qu’une très ancienne caverne effondrée, dans laquelle une population variée de Carnivores et l’Homme lui-même vécurent et moururent tour à tour il y a très longtemps, abandonnant peu à peu, les uns après les autres, sur le sol, leurs propres os mêlés aux ossements de leurs proies. À Choukoutien, la chance des paléontologistes fut de tomber par hasard sur un très vieil habitat humain, c’est-à-dire de trouver l’homme préhistorique « au gîte ». Rien d’étonnant dans ces conditions que la moisson ait été si riche !


C) Intérêt scientifique du sinanthrope.

Ceci dit, portons maintenant notre attention sur les fossiles humains eux-mêmes. Pourquoi, à peine signalée, la découverte de l’ « Homme de Pékin » fit-elle sensation dans le monde scientifique ?

Deux raisons étroitement liées expliquent un intérêt aussi général et aussi vif.

La première c’est que, indépendamment de ses autres caractères, le Sinanthrope est géologiquement très vieux. Et la seconde c’est que, morphologiquement, dans la forme de ses os, il laisse apparaître une série de particularités anatomiques tout à fait remarquables.

1) Ancienneté du Sinanthrope.

Ainsi que le montre notre figure 1, le Sinanthrope n’a pas été trouvé, comme dans le cas d’une sépulture « archéologique » ordinaire, enseveli à fleur de sol, sous quelques pieds de terre meuble. Les restes que nous en possédons ont été extraits, à coups de mine, je le répète, d’une masse solide de brèches atteignant cinquante mètres de puissance, formation représentant une unité géologique bien définie et d’âge déterminable. Sur un point, en effet, paléontologie, stratigraphie, physiographie et lithologie sont en parfait accord. À l’époque où vivait l’Homme de Pékin, nous disent-elles ensemble, la formation des terres rouges battait encore son plein en Chine du Nord. À cette époque la première apparition des « Terres jaunes » était encore cachée loin dans le futur. Ce qui revient à dire que, utilisant la chronologie relative habituelle en géologie, nous pouvons assigner un âge certain au Sinanthrope : celui du Pléistocène Inférieur. Mais qu’est-ce que signifie approximativement cette date exprimée en termes de chronologie absolue ?


Fig. 1. — Coupe du site du Sinanthrope, à Choukoutien, près de Pékin.

Les dépôts culturels comblant la cavité ouverte dans le calcaire forment deux zones assez distinctes : une zone supérieure I, généralement cendreuse et argileuse, et une zone inférieure II surtout formée de brèche dure. La poche actuelle semble résulter de l’effondrement vers l’est d’une caverne s’ouvrant primitivement dans cette même direction. Les restes du Sinanthrope ont été trouvés sur toute la hauteur des dépôts, puissants de 50 mètres. Caverne supérieure : Grotte remplie de terre jaune (loess), ayant fourni des restes d’homme beaucoup plus jeunes, du Pléistocène final.


Dans le cas de périodes aussi proches de nous que le Pléistocène, aucun chronomètre précis n’a encore été inventé par la Science. Deux considérations générales cependant peuvent nous donner des indications assez sûres sur l’ancienneté de l’Homme de Pékin.

La première est que le Sinanthrope étant un « vrai fossile » nous nous tromperions certainement en lui appliquant l’échelle des durées historiques, où l’unité la plus grande est le millier d’années.

La seconde est que, pour nous ajuster à la durée présumée des temps quaternaires, l’ordre de grandeur à adopter est très probablement celui de la centaine de milliers d’années.

Pour être modestes, retenons l’évaluation la plus faible, c’est-à-dire une seule centaine de milliers d’années.

C’en est assez pour justifier l’empressement passionné avec lequel les anthropologistes ont examiné les crânes humains nouvellement découverts à Choukoutien.

2) Caractères anatomiques du Sinanthrope.

Et en effet, pouvoir regarder l’homme, pouvoir nous regarder nous-mêmes, à la distance de cent mille ans en arrière : n’était-ce pas une chance inespérée ? Sur cette énorme épaisseur de temps, quelque importante variation de forme ne serait-elle pas saisissable ? Voilà ce que les savants espéraient et voilà en quoi leur attente a été surpassée.

D’une manière générale, sans doute, le Sinanthrope, par l’ensemble de ses caractères anatomiques les plus essentiels, reste placé du côté et aux côtés de l’Homme parmi les Primates : face non prognathe, cerveau deux fois plus volumineux que celui des plus grands singes, station debout, bimane, etc.

Mais, sous-jacentes à ces traits humains fondamentaux, combien de différences profondément significatives dans la forme de sa tête ! (fig. 2-4).

Crâne relativement petit (1.000 cm3 en moyenne au lieu de 1.200-1.600 en moyenne chez l’homme moderne).

Crâne bas et allongé, ces deux caractères combinés déterminant un développement impressionnant des crêtes supraorbitales et occipitales.

Crâne fortement contracté en arrière des orbites.


Fig. 2. — Le premier des six crânes de Sinanthrope trouvés à Choukoutien.

Remarquer la forme surbaissée du crâne, la forte constriction post-orbitaire, le fort bourrelet occipital et le contour arqué de la boîte crânienne observée de derrière, in norma posteriori.


Crâne présentant le maximum de largeur à la base et non à la moitié supérieure de la boîte crânienne, ceci ayant pour résultat que la tête, observée en norma posteriori, présente une section arquée, ogivale (comme chez les singes), au lieu d’être pentagonale (comme chez l’homme moderne) en coupe

Symphyse de la mâchoire inférieure, non seulement privée extérieurement de toute trace de menton, mais fuyante en arrière, le long de sa face intérieure buccale.


Fig. 3. — Crâne d’un Sinanthrope femelle (centre) comparé avec celui d’un gorille femelle (à gauche) et celui d’un Chinois du Nord (à droite) (d’après le Dr Weidenreich). « Parmi les caractéristiques très primitives de l’Homme de Pékin, on note l’absence de menton, la force du bourrelet sus-orbitaire et du torus occipital. La boîte crânienne est allongée, et la coupe transversale du crâne est arquée au lieu d’être pentagonale comme chez les Néanderthaloïdes et l’Homme moderne. » (Dr Weidenreich)


Pour un profane, ces diverses particularités (où on ne saurait voir des anomalies individuelles, puisqu’elles se retrouvent, identiques, sur tous les spécimens) peuvent sembler de moindre importance. Aux yeux d’un anthropologiste elles présentent une signification capitale, car chacune d’elles contribue non seulement à éloigner le Sinanthrope de nous, mais encore à le rapprocher un peu plus des Primates inférieurs.

Fig. 4. — Les mêmes crânes que dans la figure 3, disposés de façon à montrer la transformation ostéologique du crâne, du Gorille à l’Homme.

« Les trois lignes tracées sur chaque crâne marquent le contour de la boîte crânienne, celui de la suture squamosale et celui de la fosse mandibulaire, respectivement. La ligne verticale interrompue indique l’axe suivant lequel les boîtes crâniennes s’incurvent. Noter l’augmentation graduelle de courbures depuis le Gorille (a) jusqu’à l’Homme récent (c) en passant parle Sinanthrope (5). » Cette incurvation croissante du crâne sur lui-même est due apparemment à un exhaussement graduel du cerveau, de a à c. (D’après le Dr Weidenreich.)

En vérité, il suffit d’un coup d’œil jeté sur la figure 3 pour voir que, par toute l’architecture de sa boîte crânienne (je ne dis pas sa face), le Sinanthrope se trouve certainement plus près des grands Anthropoïdes actuels que de l’Homme lui-même.

3) Position psychique du Sinanthrope.

Mis en présence d’un être de structure, non seulement aussi mélangée, mais aussi intermédiaire, l’anthropologiste se trouve confronté, en fin de compte, avec cette question délicate : « Physiquement parlant, le Sinanthrope présente, en somme, plus de ressemblances avec un être humain qu’avec un singe. Mieux vaut donc, en droit, le classer parmi les Hominiens. Mais psychiquement, quelle, est sa vraie position dans la nature ? Faut-il, oui ou non, le placer parmi les êtres réellement intelligents, c’est-à-dire pensants ? »

Dans un cas comme celui du Pithécanthrope, nous le verrons, il eût été difficile de sortir du doute. Ici par bonheur, grâce au fait particulier que la caverne de Choukoutien a servi de gîte à l’homme fossile, nous sommes à même de répondre presque sans hésitation : « Oui, le Sinanthrope était déjà, malgré la forme de son crâne, un être pensant. » Et voici pourquoi. En même temps que les ossements fossiles ci-dessus décrits, les dépôts traversés par la fouille ont fait apparaître une grande quantité de cendres, d’os calcinés et de pierres assez grossièrement mais sûrement taillées. Si, comme il est plus que probable, l’Homme de Pékin lui-même (et non pas quelque autre habitant inconnu de la caverne) est l’auteur de ces traces de feu et de cette industrie lithique, la conclusion s’impose. Si primitive que soit sa boîte crânienne, le Sinanthrope avait déjà dépassé de loin dans la structure cachée de son cerveau, le seuil mystérieux qui sépare l’instinct de la réflexion. Déjà Homo faber, il était certainement aussi (du moins en ce qui concerne sa puissance mentale) homo sapiens[6]


2. LE PITHÉCANTHROPE
OU HOMME DE JAVA


Il n’est pas possible de parler du Sinanthrope sans penser aussitôt à son frère jumeau, ou du moins, son cousin, l’Homme de Java ou Pithécanthrope.


A) Site et circonstances de la découverte

La première découverte du Pithécanthrope est relativement ancienne, puisqu’elle remonte aussi loin que 1890. Pendant les quarante-cinq ans qui suivirent, livres et manuels de science et de philosophie ont retenti des débats passionnés soulevés par le fameux crâne découvert, grâce aux efforts du Dr Dubois, sur les bords du fleuve Solo, à Trinil (sud-est de Java).

Pour être juste, il faut reconnaître que les spécimens trouvés par Dubois (le sommet d’un crâne, associé hypothétiquement avec un fémur humain) étaient insuffisants pour fixer définitivement la position zoologique du nouveau fossile. Après de longues discussions, la plupart des savants avaient fini par tomber d’accord pour y voir le représentant probable d’un groupe de grands singes disparu : quelque Gibbon géant, pensait Marcellin Boule.

Et c’est alors que jaillit le trait de lumière.

Succédant de peu à la découverte du Sinanthrope en Chine, la trouvaille, en 1935, à Sangiran (sud-est de Java), par le Dr R. von Koenigswald, d’un deuxième crâne, bien plus complet, de Pithécanthrope, vint brusquement éclaicir la situation.

Aujourd’hui, tous les doutes sont levés : le Pithécanthrope n’est pas un Singe, mais un Hominien ; et parmi les Hominiens, il vient se placer approximativement au même stade évolutif que le Sinanthrope.


B) Âge géologique et caractères anatomiques

La fameuse calotte crânienne décrite par le Dr Dubois avait été recueillie dans des conditions géologiques quelque peu incertaines en un point où les dépôts quaternaires disparaissent sous les vases récentes continuellement accumulées par la Solo. Sa position stratigraphique exacte pouvait donc être discutée. Les divers spécimens trouvés par von Koenigswald, au contraire, proviennent d’une épaisse série fossilifère lacustre, bien exposée au cœur d’un anticlinal profondément attaqué par l’érosion (dôme de Sangiran)[7]. Ainsi leur âge géologique peut être fixé avec précision. Le Pithécanthrope représente certainement un homme du Pléistocène très ancien ; en d’autres termes, il est au moins aussi vieux géologiquement (et même peut-être un peu plus vieux) que le Sinanthrope.

Disons, pour simplifier, que les deux formes sont à peu près contemporaines. Par où s’explique leur remarquable similitude.

Ainsi que le montrent clairement les figures 5 et 6, le crâne du Pithécanthrope présente exactement les mêmes caractères simiens que celui du Sinanthrope : faible capacité (1.000 centimètres cubes ou même moins dans le cas du Pithecanthropus erectus de Dubois), bas, allongé, pincé en arrière des orbites qui sont énormes, bordé postérieurement d’un puissant bourrelet occipital, arqué en section transversale. Menton non seulement complètement absent, mais symphyse mandibulaire fuyant fortement en arrière. Dents exceptionnellement fortes, etc.


Fig. 5. — Le crâne de Pithécanthrope (P. erectus) trouvé en 1935 par le Dr R. von Koenigswald.

Observer la forme basse et allongée du crâne, son contour arqué en section transversale, la forte constriction post-orbitaire, le puissant bourrelet occipital ; et, par suite, la grande ressemblance générale avec le Sinanthrope de la fig. 2.


Frappés par ces analogies, plusieurs anthropologistes avaient d’abord cru pouvoir identifier simplement entre elles la forme de Pékin et celle de Java. Le Sinanthrope n’était, d’après eux, qu’un Pithécanthrope. Aujourd’hui, depuis les découvertes successives du Pithecanthropus robustus, du Meganthropus, du Gigantopithecus (et, ajoutons-le, de leur descendant, l’Homme de Ngandong, dont il sera question plus loin), une autre perspective, plus nuancée et plus originale, se dessine. Dans cet assemblage complexe de formes voisines, et cependant chacune différente des autres, ne conviendrait-il pas de


Fig. 6. — Le crâne de grand Pithécanthrope (P. robustus) trouvé en 1937 par le Dr R. von Koenigswald.

Le crâne a été restauré par comparaison avec le crâne fig. 5. Observer, sur ce spécimen, le caractère des mâchoires supérieure et inférieure, extrêmement puissantes et prognathes.



voir un rameau humain, peut-être marginal, mais en tout cas fortement individualisé, qui aurait proliféré pour son propre compte, aux débuts du Quaternaire, en Chine méridionale et en Malaisie, — en bordure d’autres groupes humains plus centraux, et peut-être déjà bien « hominisés » ?

L’hypôthèse est tentante. Et c’est elle que nous avons adoptée dans nos conclusions (voir fig. 12).


C) Caractères psychiques

Par analogie avec le Sinanthrope, il est hautement probable que le Pithécanthrope, lui aussi, était un être intelligent, c’est-à-dire capable de réflexion. Cependant, il faut reconnaître que pour établir ce fait, nous ne possédons pas encore de preuve directe. Jusqu’ici, en effet, aucun outil de pierre n’a été trouvé associé aux restes des Hommes de Java.

Théoriquement, cette absence peut paraître suspecte. Mais, en fait, elle trouve une explication plausible dans la nature même des gisements d’où proviennent les crânes.

À Choukoutien, comme nous l’avons vu, le Sinanthrope est surpris chez lui, à proximité même de son atelier et de ses foyers. À Sangiran, au contraire, les restes du Pithécanthrope se recueillent dans la vase déposée par quelque très ancien lac pléistocène. Pour expliquer leur présence en ce lieu, il faut évidemment supposer qu’ils ont été transportés, flottés là, loin de chez eux, par une rivière ou un torrent de boue, juste comme le cadavre des animaux qu’on leur trouve associés. Quoi d’étonnant, dans ces conditions, que l’ouvrier se trouve seul et séparé de ses outils ?


3. LES PRÉHOMINIENS HORS D’ASIE
ET LE GROUPE DES AUSTRALOPITHÈQUES

Java et Pékin se trouvent tous les deux en Asie Orientale, approximativement sur la même longitude. En dehors de cette frange extrême-orientale, connaissons-nous dans l’Ancien Monde[8] des vestiges humains pouvant représenter la souche très ancienne dont le Pithécanthrope et le Sinanthrope ne sont probablement que des ramifications ?

À en juger par son âge (un Pléistocène sûrement très ancien), par sa fossilisation extrême, et par ses caractères remarquablement primitifs (contour massif, absence complète de menton, etc.), la célèbre mâchoire inférieure trouvée en 1907 dans les sables de Mauer, près de Heidelberg, représente très probablement, en Europe, ce que nous cherchons (fig. 7).


Fig. 7. — La mâchoire inférieure humaine trouvée à Mauer près de Heidelberg.

Observer la puissance de la mandibule et la complète absence de menton. Le spécimen est exceptionnellement ancien et fossilisé.



Malheureusement, c’est une mâchoire et rien de plus. Et en l’absence de tout autre document, les anthropologistes ne sauraient décider quelle sorte d’homme était réellement l’Homme de Heidelberg. Rien ne prouve en tout cas qu’il faille a priori lui imaginer un crâne de Pithécanthropien.

En fait, au point où nous en sommes, c’est l’Afrique orientale et méridionale qui, en dehors de Chine et de Java, se présente comme la région la plus prometteuse du monde pour de prochaines et sensationnelles découvertes en Paléontologie humaine. D’une part, dans la région des grands lacs, une calotte crânienne très minéralisée (Africanthropus) a été trouvée en 1935, où se reconnaît distinctement le galbe général des Préhominiens d’Asie. D’autre part, dans les poches fossilifères mises à nu au Transvaal, dans la région de Johannesburg (Taungs, Sterkfountain) par des carrières ouvertes dans le calcaire (exactement le cas de Choukoutien !), toute une série de crânes et de mâchoires, et quelques os des membres, font peu à peu apparaître, depuis 1925, le groupe extrêmement curieux des Australopithèques.

Étant donné leur faible capacité crânienne, les Australopithèques doivent être rangés parmi les grands Singes. Ce ne sont pas des Préhominiens. Et cependant, par de nombreux caractères ostéologiques et dentaires, ils se rapprochent de l’Homme plus qu’aucun Anthropoïde connu. En outre, et justement comme il arrive pour les Préhominiens d’Extrême-Orient, leur groupe laisse apercevoir un polymorphisme remarquable : Australopithecus, Plesianthropus, Paranthropus… Presque pour chaque nouvel échantillon un nouveau nom ! Évidemment nous surprenons là un rameau zoologique en pleine crise de différenciation, et qui (surtout s’il est vraiment Pliocène, et non Pléistocène, comme on commence à le croire) a grande chance de nous donner une première idée de la façon dont se sont formés, et ont apparu dans la nature, peut-être à la même époque, et pas loin de là, les ancêtres mêmes des Préhominiens.


II

L’HOMME DU PLÉISTOCÈNE MOYEN


L’HOMME DE NÉANDERTHAL
ET LES NÉANDERTHALOÏDES


À l’ensemble zoologique formé par le Pithécanthrope, le Sinanthrope, et peut-être l’Africanthrope, on donne souvent aujourd’hui le nom de Préhominiens pour souligner le hiatus anatomique qui sépare ces hommes très anciens des représentants fossiles ultérieurs de la race humaine.

Passant maintenant du Pléistocène inférieur au Pléistocène moyen, observons l’Ancien Monde tel qu’il nous apparaît à l’époque où, en Chine par exemple, le manteau des Terres jaunes (loess) commença à se déposer, aux approches de la dernière glaciation, sur le socle profondément raviné des Terres rouges. Ici nous attend une grande surprise, car, dans l’intervalle qui sépare les deux périodes géologiques, un changement fondamental s’est produit sur le globe. Où que nous regardions, en Europe, en Asie ou en Afrique, les Préhominiens ont complètement disparu, et à leur place se montre un type humain entièrement nouveau : le Groupe (ou plutôt le Stade) Néanderthaloïde de l’homme.


1. L’HOMME DE NÉANDERTHAL


A) Histoire de la découverte

Le premier à être découvert, et, pour cette raison, celui qui a donné son nom au groupe tout entier, est l’Homme de Néanderthal (Homo neanderthalensis}, trouvé d’abord en 1856 près de Düsseldorf (Allemagne), dans une grotte de la vallée dite Néanderthal.

En fait, ce fameux fossile n’était qu’une pièce anthropologique assez misérable : la partie supérieure d’un crâne — pas davantage. Et cependant les caractères ostéologiques de ce fragment étaient suffisamment étranges pour soulever immédiatement (exactement comme il devait arriver dans le cas de la calotte de Trinil, quarante années plus tard) des discussions passionnées. Le spécimen, ainsi que l’affirmait le grand biologiste Huxley, démontrait-il l’existence d’un type d’Homme primitif disparu ? Ou bien appartenait-il seulement, comme le soutenait l’anthropologiste allemand Virchov, à un individu mal formé, à un idiot ?

Aujourd’hui nous savons qu’Huxley avait raison. D’année en année (surtout depuis 1900) des crânes toujours plus nombreux, parfaitement semblables à celui de Düsseldorf, mais beaucoup mieux conservés, n’ont pas cessé d’être mis au jour (parfois avec squelette entier) dans les grottes et les graviers d’Europe occidentale : en Belgique (Spy), en France (La Chapelle-aux-Saints, La Ferrassie, Le Moustier, La Quina), en Allemagne (Ehringsdorf), en Espagne (Gibraltar) et en Italie (Saccopastore et Circe, près de Rome. Voir fig. 8). À la suite de ces trouvailles répétées, toute hésitation a disparu. Aujourd’hui l’Homme de Néanderthal est maintenant le mieux connu des Hommes fossiles, au Pléistocène moyen ; et personne ne doute plus que, si déroutante soit son apparence, il représente un type anthropologique parfaitement défini et viable.

D’une manière générale, on peut dire que l’Homme de Néanderthal représente une sorte de Préhominien évolué (fig. 8).

Son crâne a une capacité beaucoup plus grande que celui du Pithécanthrope ou du Sinanthrope. Il est plus haut aussi, moins allongé, moins resserré en arrière des orbites.


Fig. 8. — Crâne remarquablement bien conservé d’Homo Neanderthalensis découvert en 1939 par le Dr A.-C. Blanc au mont Circe, près de Rome.
Le crâne (incrusté de stalagmite) gisait sur le sol d’une grotte, au milieu d’un foyer parmi des outils de type moustérien et des ossements fossiles. La grotte, « scellée » accidentellement pendant le Pléistocène par un effrondrement, s’est trouvée par chance réouverte en 1939 au moment de la construction d’une route.



Sa section transversale n’est pas arquée, mais pentagonale. Postérieurement enfin le bourrelet occipital ne forme plus qu’une protubérance insignifiante. Autant de caractères nettement progressifs.

Et cependant, à un grand nombre d’autres traits bien significatifs, comment ne pas reconnaître le Préhominien : front bas, bourrelet sus-orbitaire saillant, crâne long et plat, pas de menton, pas de dépression en « fosse » entre la canine supérieure et la pommette, etc…

Par ces diverses particularités archaïques, et par beaucoup d’autres détails ostéologiques observables sur les membres et sur les vertèbres cervicales, l’Homme de Néanderthal se sépare si nettement de l’Homme Moderne, qu’un paléontologiste exercé ne peut guère manquer de le reconnaître, fût-ce sur un os isolé.


B) Caractères psychiques

Excepté les crânes de Saccopastore, tous les Hommes de Néanderthal que nous connaissons ont été trouvés en grottes, c’est-à-dire chez eux, et encore entourés des traces de leur activité : conditions éminemment favorables pour que nous puissions nous faire une assez juste idée de leur mode d’existence. Bien entendu, ils savaient comment allumer un feu. Ils étaient capables aussi de fabriquer de fort beaux outils en pierre éclatée. Ils avaient même coutume, semble-t-il, d’enterrer leurs morts, ce qui prouverait l’existence chez eux de certaines conceptions ou émotions religieuses. Et, cependant, l’Art paraît leur avoir été encore complètement étranger.

En somme, ils donnent l’impression d’un groupe humain archaïque, prolongement et survivance de quelque lignée inconnue de Préhominiens — groupe mal défendu contre des envahisseurs plus jeunes et plus avancés : la fin d’une race.


2. LES AUTRES NÉANDERTHALOÏDES

Il n’y a pas plus de vingt ans, les spécialistes de la Préhistoire étaient enclins à considérer l’Homo neanderthalensis comme le seul représentant du monde humain au Pléistocène moyen. Ou, en d’autres termes, ils tendaient à admettre implicitement que, partout où un Homme Fossile serait trouvé dans un dépôt du Pléistocène moyen, il appartiendrait au Type Néanderthal.

Cette idée était beaucoup trop simple, et elle a dû être abandonnée. À la suite de nombreuses découvertes faites dernièrement un peu partout dans le Vieux Monde, deux points maintenant sont clairs au regard des préhistoriens.

Le premier, c’est que, il y a quarante ou cinquante mille ans, c’est-à-dire au temps où le loess commençait à se déposer en Chine, l’Humanité, si loin fût-elle encore anatomiquement d’avoir atteint son stade actuel, formait déjà un assemblage extrêmement complexe, au sein duquel les types anthropologiques étaient bien plus tranchés que dans nos races modernes.

Et le second, c’est que parmi ces divers types humains, si différents les uns des autres, deux catégories doivent être distinguées, de valeur évolutive très inégale :

1o D’une part, les types archaïques représentant (tout comme l’Homme de Néanderthal lui-même) des radiations ou races terminales : les « sauvages » du temps ;

2o Et, d’autre part, les types progressifs, destinés à éliminer les précédents et à devenir les maîtres de l’univers : les « civilisés » de l’époque.

Examinons brièvement ces deux catégories, l’une après l’autre.


A) Les types archaïques de Néanderthaloïdes.

Dans ce premier groupe prennent place, en plus de l’Homme de Néanderthal (déjà mentionné), l’Homme de la Solo (Java) et l’Homme de Rhodésie (Afrique du Sud).

Fig. 9. — Un spécimen de l’Homme de Ngandong (Java).

Bien que nettement plus volumineux, plus haut, et moins « arqué » chez « l’Homme de Trinil », ce crâne appartient certainement à un descendant du Pithécanthrope.


1) L’Homme de la Solo (fig. 9).

L’Homme de la Solo (ou « Javanthrope »), découvert en 1932 dans la moyenne terrasse de la rivière Solo, à Ngandong, en aval de Trinil, est exceptionnellement bien connu, puisque représenté par une douzaine de crânes, fortement minéralisés, trouvés tous ensemble au même endroit, et en association avec une riche faune de mammifères, au cours de fouilles systématiques. Très différent de l’Homme de Néanderthal, ce deuxième Homme de Java ressemble étrangement, par contre, à un Pithécanthrope dont la boîte crânienne se serait à la fois exhaussée et élargie.

Frappé par cette indiscutable similitude, le Dr Dubois est allé jusqu’à suggérer qu’après tout le Pithécanthrope et le Javanthrope pourraient bien être deux noms donnés au même être. Mais cette idée est deux fois intenable : d’abord pour des motifs anatomiques évidents, et ensuite à raison de considérations géologiques non moins péremptoires. Au temps où vivait le « Javanthrope », non seulement le Pithécanthrope était déjà fossilisé, mais déjà aussi ses os se trouvaient incorporés dans une masse de sédiments plissés (voir fig, 10) ; si bien qu’à l’Homme de la Solo, si celui-ci les avait trouvés, ils auraient déjà semblé juste aussi vieux qu’ils nous paraissent aujourd’hui à nous-mêmes.


Fig. 10. — Diagramme montrant la relation entre le Pléistocène Inférieur et le Pléistocène Moyen dans le bassin de la Solo, à Java.

Tr. = Couches de Trinil (Pléistocène Inférieur) ; PI. = Pliocène ; Mi. = Miocène ; Ng. = Terrasse du Pléistocène Moyen le long de la Solo, où ont été trouvés les crânes de Ngandong. Quand l’Homme de la Solo vivait sur la terrasse de Ngandong, les os du Pithécanthrope étaient déjà fossilisés dans les couches plissées de Trinil.


L’Homme de la Solo peut être regardé sans hésitation comme un descendant du Pithécanthrope ; mais, par le surdéveloppement de son crâne, et par son âge géologique, il se place distinctement à un stade au-dessus de lui.


2) L’Homme de Rhodésie (fig. 11).

Un seul crâne, mais bien conservé, accidentellement trouvé en 1921 dans une grotte près de Broken Hill (Rhodésie), au cours d’opérations minières : c’est tout ce que nous possédons jusqu’ici de l’Homme de Rhodésie.


Fig. 11. — Le crâne de l’Homme de Rhodésie.

Bien que rappelant superficiellement dans sa forme l’Homo neanderthalensis, cet Homme fossile africain représente un groupe indépendant des Néanderthaloïdes d’Europe.



Au premier regard jeté sur ce spécimen, au faciès brutal, on peut avoir l’impression de se trouver devant un Homme de Néanderthal. Mais cette similitude, si on l’analyse, se réduit à un certain nombre de caractères primitifs généraux, sans signification précise : front bas, bourrelet sus-orbitaire massif, absence de fosse canine, etc. Pour le reste, c’est-à-dire par ses traits vraiment spécifiques (forme de sa portion occipitale notamment), le crâne de Broken Hill rappellerait beaucoup plus l’Homme de la Solo que l’Homme de Néanderthal.

Faudrait-il y voir le représentant terminal d’un rameau préhominien particulier, spécial à l’Afrique, et plus ou moins relié au groupe des Australopithèques[9] ?… Peut-être. En tout cas, il suffit d’un coup d’œil jeté sur les figures 9 et 11 pour être convaincu que ni lui, ni le « Javanthrope » n’ont laissé aucun descendant dans le monde autour de nous.



B) Les types progressifs de Néanderthaloïdes.

Appartenant à cette seconde catégorie de l’Homme du Pléistocène Moyen, c’est-à-dire au groupe « adaptatif » dont est apparemment issu l’Homme Moderne, il convient de signaler surtout : l’Homme de Steinheim, et l’Homme de Palestine.


1) L’Homme de Steinheim.

Un crâne, avec face bien conservée, trouvé (1933) dans les vieux graviers du Pléistocène Moyen de la vallée du Rhin. Ce spécimen rappelle vaguement l’Homme de Néanderthal par un fort développement du bourrelet sus-orbitaire ; en revanche, la boîte crânienne y est plus haute, plus courte, mieux arrondie, et la face moins proéminente[10].


2) L’Homme du Mont-Carmel.

Plusieurs crânes et squelettes rencontrés en niveaux profonds (acheuléens), dans les cavernes du mont Carmel, Palestine (1930-1935). Dans ce cas aussi certains caractères « primitifs » rappellent l’Homme de Néanderthal[11] : bourrelet sus-orbitaire fort, orbites très grandes, face extrêmement large ; mais, ici encore, d’autres traits (front relativement haut, pommettes saillantes, menton appréciablement marqué), corrigent cet aspect archaïque par une touche décidément moderne.

Ici et là (c’est-à-dire sur le Rhin comme en Palestine), on ne saurait échapper à l’idée que le type humain rencontré à l’état fossile se place plus près de nous morphologiquement que l’Homme de Néanderthal — tout en étant semble-t-il plus vieux que celui-ci géologiquement[12]. Dans l’Homme de Steinheim et l’Homme du mont Carmel, nous pouvons donc essayer de placer les racines profondes de l’Humanité moderne (fig. 12).

Racines, toutefois, ne veut pas dire souche.

Si « adaptatifs » (Hommes de Steinheim et de Palestine) ou « inadaptatifs » (Homme de la Solo et Homme de Rhodésie ; qu’ils puissent être, tous les Hommes du Pléistocène Moyen jusqu’ici connus ont au moins ceci de commun que nul d’entre eux ne pourrait être confondu avec le représentant de n’importe laquelle des races humaines actuellement vivantes. Ceci, aucun anthropologiste ne le contestera. Quelque profondes que soient les différences séparant l’un de l’autre ces divers représentants d’une Humanité passée, il reste que, groupés ensemble, et grâce à un certain assemblage de traits archaïques ou primitifs, ils se ressemblent entre eux plus qu’ils ne se rattachent à nous-mêmes.

D’où la possibilité, utilisée ici, de les inclure tous dans une même unité anthropologique, essentiellement complexe, et pourtant à peu près définie : le Groupe des Néanderthaloïdes.


III

L’HOMME DU PLÉISTOCÈNE
SUPÉRIEUR




Tournonsmaintenant le mince feuillet géologique qui sépare le Pléistocène moyen du Pléistocène supérieur et faisons un dernier pas en avant. Transportons-nous, autrement dit, à l’époque où, il y a vingt ou trente mille ans, les dernières couches de loess se déposaient en Chine, et où, en Europe, les glaces commençaient à se retirer. Une fois de plus, le théâtre humain est complètement changé. Les Néanderthaloïdes ont désormais quitté la scène. Et, à leur place, des hommes d’un type nouveau habitent la terre : Hommes fondamentalement différents de leurs devanciers aussi bien dans l’aspect physique que dans le comportement moral ; hommes définitivement modernisés par une triple transformation anatomique, psychique et sociale.


A) Transformation anatomique d’abord.

Finis, et pour toujours, les fronts bas, les épais bourrelets orbitaires, les faces prognathes, les mâchoires fuyantes. Partout dans le monde où des restes humains appartenant à cette période viennent au jour (que ce soit dans les grottes du Périgord, ou dans l’Upper Cave de Choukoutien), le crâne est haut, le front droit, la face réduite, le menton profondément accusé. Les os peuvent bien être minéralisés : le type humain, lui, n’est déjà plus fossile. Avec les premières lueurs du Pléistocène supérieur, l’Homme Moderne (l’Homo sapiens, comme disent les zoologistes) surgit soudain devant nous, déjà complet, et dans la complexité même de ses principales races. Rien que dans les étroites limites de la France, l’Homme de Cro-Magnon (un représentant typique de la race blanche) n’a t-il pas été trouvé près de l’Homme de Chancelade (un Mongoloïde ?), et pas si loin, en somme, des Négroïdes de Grimaldi[13] ?


B) Transformation psychique en même temps.

Aucun indice (je l’ai déjà dit) ne nous autorise encore à penser que les Néanderthaloïdes eussent un sens esthétique particulièrement développé. Avec l’Homo sapiens, par contre, l’Art apparaît soudain, et il imprégnera désormais toute la culture humaine. Tout le monde aujourd’hui a vu et admiré quelque reproduction des dessins, peintures, ou sculptures partout laissés dans les cavernes d’Europe par l’Homme de l’  « Âge du Renne ». Évidemment, cette première explosion de la personnalité humaine semble encore s’effectuer quelque peu au hasard. Néanmoins la simple manifestation d’un tel débordement de vie intérieure représente un fait biologique considérable ; et elle suffirait, à elle seule, pour signaler et caractériser un nouvel Âge de la Terre.



Fig. 12. — Schéma reconstituant d’une manière plausible les connexions naturelles entre hommes fossiles.

Les types humains fossiles actuellement connus semblent définir, dans le temps, trois feuillets ou nappes curvilignes successives, l’une dans l’autre emboîtées : une nappe primitive (A) ; une nappe intermédiaire (B) ; et une nappe moderne (C). Comme le montre la figure, chaque nappe contient des types humains appartenant à des stades anatomiques et géologiques différents. Et inversement chaque stade humain contient des types humains appartenant à des nappes différentes. Tout en bas, l’existence d’une quatrième nappe (indiquée par une ligne interrompue) est extrêmement probable, mais non encore démontrée. À droite de la figure, les trois nappes sont dessinées en proportions vraies, 500.000 ans (estimation modeste) étant choisis pour date initiale du Pléistocène.
H. Modj. = Homo modjokertensis (Java) ; Sin. = Sinanthrope ; Pithec. = Pithécanthrope (et formes associées) ; H. Mauer = Homme de Mauer ; H. Solo = Homme de la Solo (Homme de Ngandong) ; H. neand. = Homo neanderthalensis ; H. Rhod. = Homme de Rhodésie ; H. Steinh. = Homme de Steinheim ; Crom. = Homme de Cro-Magnon (et autres Hommes Fossiles de l’Âge du Renne). (Traduction des principaux termes anglais, de gauche à droite, col. 1 : Stage = Stade ; col. 2 : Sheets = Nappes, White = Blancs, Yellow = Jaunes, Black = Noirs, Fire = Feu ; col. 3 : Up (per) = Supérieur, Middle = Moyen, Lower = Inférieur ; col. 5 : thousands of years = milliers d’années, N. D. E.)



C) Et, pour finir, transformation sociale.

Aussi loin que l’Homme nous apparaisse, dès les Préhominiens en fait, nous sommes fondés à conjecturer chez lui quelque poussée vers la vie sociale. Mais c’est seulement à partir du stade sapiens que se révèle pleinement en lui l’étonnante capacité qu’il possède de se grouper en vastes unités organiques.

À partir du Pléistocène supérieur, on peut dire que l’axe de l’évolution humaine, jusque là surtout dirigé vers la construction de l’élément vivant, s’oriente décidément (comme cela s’était déjà passé beaucoup plus tôt et plusieurs fois dans le monde des Insectes) vers l’architecture d’un ensemble totalisé. De l’individuel l’anthropogénèse passe au Collectif.

Pour le biologiste, un pareil changement est chose capitale.

Sans doute, à l’Âge du Renne, cette tendance majeure de l’espèce humaine à la « collectivisation » n’est-elle encore qu’ébauchée. Mais déjà se laisse entrevoir la révolution néolithique, celle au cours de laquelle l’Humanité va prendre définitivement corps et consistance autour du champ et de la cité ; en attendant que se produise une autre révolution plus radicale encore : celle qui, amorcée au xixe siècle, et aujourd’hui même en plein essor, semble avoir pour but d’amener l’Humanité à ne plus former qu’un seul système organique, de dimensions planétaires, sur une Terre non plus seulement cultivée, mais industrialisée.


FIGURE ET SIGNIFICATION
DE L’ÉVOLUTION HUMAINE


Ainsi parvenus, de proche en proche, au sommet actuel et momentané de l’Histoire humaine, retournons-nous, et, dans un regard d’ensemble, essayons d’embrasser le chemin parcouru depuis les débuts du Pléistocène jusqu’à l’Âge Moderne.

Que voyons-nous ? Et comment pouvons-nous interpréter ce que nous voyons ?


A) Perspective générale

Sur la figure 12 j’ai distribué, en tenant compte à la fois de leur position stratigraphique et de leurs analogies anatomiques, les divers types d’Homme fossile que nous venons de passer en revue. Suivant ses divisions horizontales, le schéma se lit sans difficultés. Superposés l’un à l’autre se reconnaissent immédiatement, de bas en haut les trois pas ou stades anatomiques principaux (Préhominiens, Néanderthaloïdes, Homo sapiens), chacun correspondant à un intervalle géologique défini. Tout à fait au-dessous, dans le Villafranchien, un compartiment reste encore vide : la place pour des découvertes nouvelles qui ne peuvent guère manquer de se produire demain.

Mais ce n’est pas tout.

De façon en partie hypothétique, j’ai essayé d’exprimer graphiquement la véritable structure de l’assemblage ainsi obtenu en groupant les Hommes fossiles non plus seulement chronologiquement, mais phylétiquement, c’est-à-dire suivant leurs affinités morphologiques et leur descendance probable ; et le résultat a été de faire apparaître sur la figure trois nappes humaines, indépendantes, curvilignes (A, B, C), se relayant dans le temps d’une manière discontinue. Les trois nappes s’emboîtent l’une dans l’autre ; et elles recoupent, à angle fort, les trois divisions horizontales où, côte à côte, se trouvent rapprochés de façon disparate, des éléments humains appartenant à différentes nappes.

Cette structure imbriquée sera naturellement critiquée par certains anthropologistes qui soutiennent, par exemple, qu’entre le Sinanthrope et les Mongoloïdes modernes on peut tracer une ligne généalogique continue. Mais, pour mon compte, je demeure persuadé que le schème ici proposé est celui qui correspond le mieux aux faits ; sans compter qu’il a l’avantage de faire réapparaître, dans le cas de la phylogénèse humaine, le même arrangement discontinu rencontré par la paléontologie dans la structure de chaque famille animale, ou même, sur une plus petite échelle, par l’histoire dans l’étude des civilisations. Partout où nous regardons, et plus loin nous regardons en arrière dans le passé, plus aussi les groupes vivants nous donnent l’impression de se remplacer l’un l’autre, plutôt que de passer l’un dans l’autre, au cours de leur succession. De ce point de vue, il semble vrai de dire que ni l’Homme de Pékin, ni l’Homme de la Solo, ni l’Homme de Néanderthal ne sont représentés aujourd’hui par aucun rejeton direct dans le monde. Mais l’Homo sapiens les a tous balayés : exactement comme les Tasmaniens ont été, et que les Bushmen australiens seront bientôt supplantés sur terre par les races blanches ou jaunes, plus fortes et plus vivaces.

Remarquons bien, en même temps, les énormes espaces de temps requis pour que de tels remplacements ethniques se fassent. À droite de la figure 12, les trois nappes humaines ont été figurées approximativement à l’échelle vraie des durées. On observera sur ce diagramme combien la nappe supérieure, celle à laquelle nous appartenons, est encore courte comparée avec les deux qui l’ont précédée. En vérité, l’Homo sapiens est tout juste né !…


B) Interprétation.

Et maintenant que nous avons saisi la distribution fondamentale des branches et des rameaux sur le tronc humain, essayons de déceler la nature du mouvement physique inscrit dans sa croissance même ; et, pour y parvenir, comparons l’un à l’autre les deux termes extrêmes, inférieur et supérieur, de son développement.

Ici encore, que voyons-nous ?

Tout en bas, d’abord, là où la tige émerge de l’invisible Passé, voici les Préhominiens avec leur crâne bas et allongé, et leur socialisation rudimentaire. Et tout en haut, par contre, c’est-à-dire au stade terminal où nous sommes parvenus aujourd’hui, voilà l’Homo sapiens avec son crâne haut et ramassé, l’Homo sapiens porté à une telle intensité d’organisation collective qu’on peut se demander s’il n’approcherait pas du point critique de quelque phase explosive. Ici, à l’origine, des Hommes primitifs, très faiblement — et là, inversement, au terme, d’autres Hommes très fortement cérébralises et socialisés[14].

Que signifie cette différence ?

Une seule interprétation, me semble-t-il, peut être donnée de la courbe ainsi définie. Ce que les préhistoriens ont si patiemment enregistré, point par point, au cours des quatre-vingts dernières années, ce n’est rien moins, j’imagine, que la trajectoire d’une Humanité se mouvant obstinément vers des états de conscience individuelle et collective toujours plus élevés. Ce qu’exprime graphiquement la figure 12, c’est tout bonnement l’accession, pour la conscience réfléchie, d’une condition moins humaine à une condition plus « hominisée » ; ou encore, si l’on préfère, c’est le passage, pour l’Humanité, d’un stade embryonnaire et infantile à un stade adulte.

Ainsi historiquement, il y aurait une genèse globale (c’est-à-dire une anthropogénèse générale) de l’Humanité, exactement comme il y a une naissance et un développement (une anthropogénèse individuelle) de chaque Homme en particulier. Telle est la conclusion vers laquelle convergent et où culminent toutes les découvertes et tous les enseignements de la Paléoanthropologie. Proposition presque banale, en un sens ; et cependant, si on la comprend bien, facteur décisif de progrès scientifique, dans la mesure où nous tenons maintenant la clef qui nous manquait pour une meilleure intelligence de notre passé et, par suite, pour une vision plus nette de l’avenir réservé à notre race.

Clef pour le passé, d’abord : Depuis les temps de Lamarck et de Darwin, la question a été et est encore âprement discutée : y a-t-il ou n’y a-t-il pas un sens défini à l’évolution biologique ? À cette question, l’étude de l’Animal n’oblige, absolument parlant, à répondre ni oui, ni non. Mais voici qu’apparaît l’Homme — l’Homme chez qui, nous venons de le voir, se manifeste une tendance définie de la matière organique à s’élever, par cérébralisation croissante, vers une conscience toujours accrue. Pourquoi ne pas étendre et généraliser cette loi, dûment enregistrée sur le segment humain, à tout le reste du monde vivant ? La tige qui nous porte n’est-elle pas un rameau (ou mieux peut-être la flèche même) de l’arbre de la Vie ? Et s’il en est ainsi, la vie peut-elle être différente dans la branche et dans le tronc dont celle-ci se détache ? Plus on approfondit cette idée, et plus on se convainc que ce qui est vrai au niveau de l’Homme et de l’Anthropogénèse doit être également vrai (au moins initialement et toutes proportions gardées) à n’importe quel stade antérieur de l’évolution biologique. Un processus défini et universel, poussant une certaine portion du matériel cosmique, originairement formée d’éléments extrêmement simples et en apparence inconscients, à s’organiser, peu à peu, en unités de plus en plus formidablement complexes et corrélativement de plus en plus manifestement animées[15] ; tel est, je pense, le seul type d’évolution dans lequel le « phénomène humain » (tel que nous le révèle la Préhistoire) puisse être incorporé sans déformation ou même sans contradiction.

Et clef, aussi, pour l’avenir : S’il est vrai, en effet — scientifiquement vrai — que depuis quelques centaines de milliers d’années, l’Homme n’a pas cessé de se mouvoir (sans reculer jamais dans l’ensemble, et toujours en tête de la Vie) vers des états constamment croissants d’organisation et de conscience, alors il n’y a aucune raison de supposer que le mouvement se trouve maintenant arrêté. Bien au contraire : un simple coup d’œil jeté sur la figure 12 suggère positivement (ceci, je l’ai déjà dit) que le groupe sapiens est encore autour de nous dans le plein élan (pour ne pas dire la prime jeunesse) de son développement. Ainsi se trouvent justifiées et précisées, sur une base scientifique solide, nos espérances et notre foi moderne en quelque progrès humain. Non, certes, l’anthropogénèse n’est pas close. L’Humanité avance toujours ; et elle continuera vraisemblablement d’avancer pendant d’autres centaines de milliers d’années encore, à condition toutefois que nous sachions garder la même ligne de marche que nos prédécesseurs, vers toujours plus de conscience et de complexité. En ce qui concerne le facteur « cérébralisation », il est fort possible (bien que non évident) que le cerveau humain, ayant atteint dans l’Homo sapiens le maximum de complexité physico-chimique permis par les lois de la matière pour un organisme isolé, nous ne puissions pas avancer beaucoup plus loin. Auquel cas, il faudrait dire que, anatomiquement et individuellement, l’Homme est définitivement stabilisé.

Mais en direction de l’organisation collective ou socialisation (ligne précisément sur laquelle il semble, ai-je dit, que l’anthropogénèse ait concentré le meilleur de ses efforts depuis la fin du Pléistocène), c’est à peine si nous nous sommes encore engagés. Dans ce domaine notre avenir physique et spirituel est presque illimité ; et (voilà bien de quoi surexciter notre effort !) il se trouve largement de par sa nature même dans notre tête et entre nos mains.

Voilà, objectivement et scientifiquement, où nous en sommes, à l’instant géologique présent, sur la planète. Trop de gens s’imaginent que la Préhistoire abaisse et détourne dangereusement nos yeux vers le bas et en arrière, vers le spectacle déprimant de quelque « sous-humanité » animale. Juste à l’opposé, son véritable effet est de forcer notre regard à se porter vers le haut et en avant, dans l’attente d’une « sur-humanité » dont nous ne pouvons encore dire qu’une chose : c’est qu’elle ne parviendra à se former que si nous développons jusqu’au bout, en nous-mêmes, les énergies exceptionnellement puissantes d’organisation dégagées par une sympathie interhumaine et les forces de religion.

Pékin, 1943[16].
  1. Dans un ordre trop dispersé, mais avec beaucoup plus de détails, les faits ici condensés se trouvent exposés dans la troisième édition des Hommes Fossiles de Marcellin Boule, dernièrement parue (Paris, Masson, 1946), alors que ces pages étaient déjà écrites.
  2. À l’exception, peut-être, de l’Homo modjokertensis de Java, (nous en reparlerons plus loin). Dans le Pliocène, j’inclus ici le Villafranchien regardé parfois par les géologues comme appartenant déjà au Quaternaire, c’est-à-dire comme représentant le vrai Pléistocène Inférieur.
  3. Les géologues sont loin encore d’avoir tracé d’une manière satisfaisante les limites entre Pléistocène (ou Quaternaire) Inférieur, Moyen et Supérieur. En Europe, la distinction entre les trois est principalement basée sur la considération d’une succession encore discutée de périodes glaciaires. En Chine du Nord, un principe de division beaucoup plus clair, bien qu’il ne soit encore valable que dans cette région, est fourni par l’opposition accusée et facile à observer entre deux types superposés de dépôts : 1o En bas, une couche épaisse d’argiles rouges concrétionnées, couvrant les pentes et remplissant les vallées ; 2o Au-dessus, un manteau plus fin, mais encore imposant de loess jaune, étendu sur le pays comme un manteau de neige. Dans cette formation double, les terres rouges correspondent au Pléistocène Inférieur et les terres jaunes aux deux Pléistocènes Moyen et Supérieur mal différenciés (voir Teilhard de Chardin : L’homme préhistorique en Chine. Public. Inst. Geobiol., Pékin, 1941.) La simple inspection et mensuration des dépôts montre que le Pléistocène Inférieur couvre à lui seul un intervalle de temps bien plus grand que les Pléistocènes Moyen et Supérieur réunis.
  4. Le terme « préhominiens » a été récemment créé par les anthropologistes pour souligner les traits anatomiques primitifs du groupe. Psychiquement, comme nous le verrons, les Préhominiens avaient très probablement une intelligence réfléchie, et étaient par conséquent de vrais êtres humains.
  5. Un éléphant, deux espèces de rhinocéros, un daim à bois extraordinairement aplatis, une antilope à cornes spiralées, un très grand chameau, un buffle, un Machairodus et, en quantité, une hyène énorme, etc.
  6. Note des Éditeurs :

    Un article récent du paléontologiste chinois Pei Wen-Chung. nous permet de dire brièvement où en sont aujourd’hui les fouilles de Choukoutien. En 1953, quatre nouveaux sites étaient découverts, fournissant beaucoup d’autres animaux fossiles. L’identification avait été faite, en 1951. de deux morceaux de l’Homme de Pékin : l’un d’humérus et l’autre de tibia. Les recherches du Professeur Wooju-Kang et de M. Chia Lan-Po, tous deux paléontologistes au Laboratoire de Paléontologie des Vertébrés, ont permis d’établir que l’humérus présentait beaucoup de ressemblance avec celui de l’homme moderne, tandis que son tibia demeurait beaucoup plus semblable à celui de l’anthropoïde.

    Dans le même article M. Pei Wen-Chung poursuit :

    (…) « Les anthropologistes ont eu des vues différentes sur l’Homme de Pékin (…). Certains supposèrent qu’un humain plus évolué vivait à Choukoutien et était le créateur de la civilisation de Choukoutien. L’Homme de Pékin, d’après eux, était simplement la proie de cet « autre » homme qui le chassait et le mangeait et employait son crâne pour en faire une sorte de récipient. Cette théorie se fondait sur le fait que, parmi les fossiles de l’Homme de Pékin, les crânes étaient relativement abondants, mais les os des membres très peu nombreux. Mais la fragilité de cette théorie apparaît du fait que, après beaucoup d’années de fouilles, ni fossiles ni restes d’aucune autre espèce d’être humain n’ont été trouvés dans le même strate que l’Homme de Pékin. (L’Homme de la Caverne supérieure appartient à une période totalement différente). La preuve qui est dans nos mains tend à une seule conclusion : que l’Homme de Pékin s’était suffisamment développé pour être capable de faire des outils et d’utiliser le feu. (…) L’automne dernier une exposition permanente a été ouverte dans trois salles à Choukoutien. Dans la première, il y a des modèles de l’Homme de Pékin et de l’Homme de la Caverne Supérieure, en même temps que les fossiles récupérés depuis la libération, les outils de pierre et d’os dont se servaient ces anciens hommes, et des traces de leurs feux. Les ornements corporels de l’Homme de la Caverne Supérieure sont également présentés. Dans la seconde salle, les animaux fossiles de la même époque que l’Homme de Pékin et l’Homme de la Caverne Supérieure sont exposés. Dans la troisième, il y a des trouvailles similaires provenant d’autres sites à Choukoutien, lesquelles datent de périodes géologiques qui s’étendent du Pliocène de l’ère Tertiaire jusqu’au Pléistocène récent de l’ère Quaternaire (…) » (D’après l’article de Pei Wen-Chung « New light on Peking Man » in China reconstructs, Pékin, vol. III, no 4, juillet-août 1954. L’étude de Wooju-Kang et de Chia Lan-Po, parue en chinois dans les Acta Paleontologica, vol. II, 1954, a été traduite en anglais dans Scientia Sinica, vol. III, no 3.

  7. Deux crânes de Pithécanthropes adultes ont été trouvés à Sangiran par von Kœnigswald, le premier en 1935 (fig. 5) identique au spécimen de Dubois ; l’autre en 1937 (fig. 6), beaucoup plus grand, mais incomplet et quelque peu déformé. Ce qui paraît le plus intéressant dans ce second spécimen (rapporté maintenant à une espèce spéciale. Pithecanthropus robustus, ce sont les mâchoires supérieure et inférieure encore humaines dans leur forme générale, mais beaucoup plus massives que dans n’importe quel fossile humain connu jusqu’ici. Un troisième crâne, celui d’un très jeune enfant (peu caractéristique par suite) trouvé à Modjokerto dans le district de Surabaya (en 1936) est considéré par von Kœnigswald comme antérieur au Pithécanthrope et d’âge villafranchien (sommet du Tertiaire, pour les géologues français). Pour terminer, enfin, et toujours à Sangiran, un fragment antérieur de mâchoire inférieure a été recueilli, vers 1940, révélant l’existence ancienne, dans la même région et à la même époque que les Pithécanthropes, d’un autre Hominien encore, mais cette fois de dimensions énormes (Meganthropus). À ce type géant, il faut peut-être rapporter des dents isolées (Gigantopithecus) provenant des grottes ou fissures de Chine méridionale (dépôts quaternaires à Orang-outang).
  8. Si je fais abstraction ici du Nouveau Monde (Amérique) c’est parce que, suivant toute apparence, l’Homme n’y est entré que très tard, c’est-à-dire vers la fin du Pléistocène, à l’aurore des temps néolithiques. En tout cas, il n’y est certainement pas né.
  9. Quoique, pour des raisons anatomiques, nous le décrivions ici en même temps que les Hommes du Pléistocène moyen, il se pourrait que, géologiquement, il fût plus jeune d’un cran, auquel cas il représenterait, dans le Pléistocène supérieur, un Néanderthaloïde attardé.
  10. Apparenté peut-être à l’Homme de Steinheim est l’Homme de Swanscombe (partie occipitale d’un crâne seulement), trouvé en 1935 en niveau « acheuléen », dans les graviers de la Tamise inférieure (Angleterre).
  11. Les traces possibles d’un vrai Homme de Néanderthal (un os frontal avec arcades sourcilières proéminentes) ont été trouvés dans la même région (« l’Homme de Galilée »).
  12. Il est bien remarquable, en effet, que la plupart des Hommes fossiles « adaptatifs » rencontrés jusqu’à ce jour dans le Pléistocène moyen, ont tous été trouvés en niveaux acheuléens plutôt qu’en niveaux moustériens.
  13. Il serait inutile, et je n’essaierai pas ici de passer en revue les types fossiles, toujours plus nombreux, d’Homo sapiens, identifiés jusqu’à ce jour par la Préhistoire. Cette abondance de matériel anthropologique succédant à la rareté des documents plus anciens, s’explique de trois façons : 1o âge plus jeune, et par conséquent, meilleure préservation et investigation plus facile des dépôts ; 2o augmentation de la population humaine ; 3o méthodes de sépulture plus perfectionnées au Pléistocène final.
  14. Les deux termes exprimant au fond le même phénomène (à deux degrés différents) puisque chez l’homme la socialisation n’est finalement pas autre chose qu’une association de cerveaux.
  15. La présence de la Vie ne commence à devenir apparente à nos yeux dans un corpuscule organisé que pour une dizaine de milliers d’atomes structurellement arrangés au sein de cet élément ; et le nombre d’atomes ainsi agencés atteint rapidement des valeurs astronomiques pour les plus petits groupements cellulaires que nous connaissions. Ceci étant du reste, qu’on me comprenne bien, la simple expression scientifique d’un fait qui n’a absolument rien à voir avec une conception philosophique matérialiste quelconque de la conscience et de la vie.
  16. Rédigé en anglais sous le titre Fossil men. Recent discoveries and présent problems. Imprimé à Pékin, le 15 septembre 1943 par Henry Vetch. Traduit par Mme M. Choisy et publié dans Psyché en 1948.