L’Apparition de l’Homme/La découverte du Sinanthrope
LA DÉCOUVERTE
DU SINANTHROPE



ans attirer beaucoup l’attention du grand public, parce
qu’elles se font d’une manière graduelle et toujours dans
le même sens, les découvertes de la préhistoire ne se sont
pas ralenties au cours des dix dernières années. Si rapide même
est actuellement la progression de nos connaissances sur les
« hommes fossiles » qu’il n’est pas aujourd’hui un seul manuel
scientifique au point sur la question des origines humaines.
Deux groupes de faits dominent les derniers résultats obtenus par la paléontologie humaine. D’abord la trouvaille de plusieurs types humains confirmant la réalité et la complexité d’un stade « néanderthaloïde »[1] : crâne de Steinheim (Allemagne), crânes de Saccopastore (Rome), squelettes de Palestine, crânes de Ngandong à Java (Homo soloensis), et tout récemment le crâne du Tanganyika. Ensuite la découverte de « l’Homme de Péking » ou Sinanthrope, établissant d’une façon décisive l’existence — prévue, mais non encore prouvée — d’une phase humaine prénéanderthaloïde.
C’est de ce dernier événement dont, en qualité de témoin, je voudrais donner la substance ici.
A) Origines de la découverte du Sinanthrope
À l’origine de la découverte du Sinanthrope se place, comme toujours en paléontologie, un hasard méthodiquement exploité. Énumérons les faits.
Vers 1921, le docteur J.G. Andersson, conseiller au Service géologique de Chine, a l’attention attirée sur une fissure fossilifère à Choukoutien, près de Péking, et la fait fouiller quelque temps par son collaborateur, le docteur O. Zdansky. Parmi les ossements recueillis (ils indiquaient pour le remplissage de la fissure un âge très ancien), Zdansky remarque deux dents d’apparence humaine et les signale en 1926. Saisissant immédiatement l’intérêt de la trouvaille, le regretté docteur Davidson Black, professeur d’anatomie au Collège médical de Péking (Fondation Rockefeller), décide, d’accord avec le docteur W.H. Wong, directeur du Service géologique de Chine, une fouille exhaustive du site. Et le travail, royalement subventionné par la Fondation Rockefeller, commence immédiatement (1927).
Tels sont les débuts de l’entreprise qui se poursuit sans arrêt depuis dix ans, avec une ampleur unique dans les fastes de la recherche préhistorique[2], aboutissant à faire émerger peu à peu des profondeurs du passé l’étonnante figure du Sinanthrope.
B) Le site de Choukoutien
Le lieu des fouilles de Choukoutien se trouve situé à environ 50 kilomètres au sud-ouest de Péking, dans un massif de petites collines calcaires bordant le pied des montagnes qui forment la lisière occidentale de la plaine maritime de la Chine du Nord. Comme il arrive souvent, le calcaire de ces collines est creusé intérieurement de nombreuses poches de dissolution, formées au cours des temps géologiques par les eaux souterraines. Vides, ou ultérieurement remplies par des blocs éboulés, des sables et des argiles rouges, ces poches ne se remarquent généralement pas au flanc arrondi et gazonné des collines. Mais, heureusement pour les paléontologistes, une ligne continue de carrières, ouvertes pour faire de la chaux, les fait apparaître, l’une après l’autre, au cours de l’exploitation. Une fenêtre rouge dans une muraille de roche dure et bleuâtre : telle se découvrit, il y a une vingtaine d’années, aux carriers désappointés, la fissure, pétrie de fossiles, destinée à devenir bientôt célèbre sous le nom de « Localité 1 » de Choukoutien.
Lorsque le docteur Andersson l’aperçut pour la première fois, au front de la carrière qui s’y était heurtée, la Localité 1 pouvait sembler un gisement de dimensions modestes ; et il fallut tout l’enthousiasme de Davidson Black pour mobiliser, dès la première heure, en vue de l’attaque, des moyens de grande puissance. Mais cet optimisme s’est trouvé justifié au-delà de toute attente. Tel que nous le connaissons maintenant, le gisement à Sinanthrope donne une masse presque inépuisable de sédiments, longue de plus de 100 mètres, large de 30 en moyenne, et épaisse de plus de 50 : la plus importante accumulation de dépôts archéologiques jamais remuée par la préhistoire ! Comment expliquer un pareil entassement ?
Au cours des fouilles de Choukoutien, l’idée prévalut d’abord que la Localité 1 représentait une ancienne fente verticale, graduellement remplie par des matériaux venant du dehors : les ossements mélangés à la pierraille auraient alors été ceux d’animaux accidentellement tombés dans un piège naturel. Mais peu à peu, à l’inspection des dépôts mieux connus, une autre hypothèse se fit jour, maintenant généralement adoptée : à savoir que le site correspond à une ancienne caverne plus ou moins ramifiée, progressivement élargie, et simultanément comblée, par désagrégation continue du plafond. En faveur de cette deuxième interprétation parle clairement la structure des dépôts, où des niveaux plus fins, spécialement riches en restes « culturels » et en ossements (périodes d’habitation par l’homme ou les animaux) alternent régulièrement avec les lits épais de blocs éboulés (périodes d’abandon et d’effondrements). De la voûte de la grotte, du reste, rien ne subsiste aujourd’hui. Enlevées par l’érosion, les dernières traces de plafond doivent avoir disparu longtemps avant la période actuelle. Présentement, les brèches fossilifères de la Localité 1, remodelées et arrondies d’une seule pièce avec le calcaire encaissant vers la fin du Quaternaire, font corps avec la colline : une preuve, entre beaucoup d’autres, de leur ancienneté.
C’est dans cette masse puissante de décombres, parfois peu consolidés, mais plus souvent tellement cimentés par les eaux d’infiltration qu’il faut les faire sauter à la mine, qu’ont été recueillis les restes animaux et humains dont nous devons maintenant nous occuper.
C) Résultats paléontologiques des Fouilles
En plus des restes de Sinanthrope dont il sera question au paragraphe suivant, un nombre énorme d’animaux fossiles se trouvent ensevelis dans l’ossuaire de Choukoutien, circonstance très favorable, c’est clair, pour nous aider à fixer l’âge du gisement. Dans cette faune, en majeure partie formée d’espèces éteintes, on peut distinguer deux parties : celle des animaux ayant vécu dans la caverne, et celle de leurs proies.
Au premier groupe (en dehors de l’Homme) appartiennent : une hyène de très grande taille, extrêmement commune ; de grands félins (tigre, panthère, et, plus rarement, le Machairodus, à canines en sabres) ; un grand et un petit ours, etc.
Dans le deuxième groupe, représenté surtout par des membres et des crânes brisés, citons : l’autruche, un grand cheval, deux espèces de rhinocéros, un éléphant, un très grand chameau, une antilope à cornes spiralées, le buffle, le mouton sauvage, et un nombre considérable de cerfs, les uns ressemblant au sika actuel, les autres analogues au daim Megaceros du quaternaire d’Europe, mais avec ramure plus courte, plus étalée, et os de la face monstrueusement épaissis.
L’étude paléontologique de cet ensemble s’accorde avec d’autres considérations physiographiques et lithologiques pour faire attribuer au remplissage de la caverne un âge quaternaire ancien. À cette époque lointaine, vieille de quelque cent mille ans, la Chine du Nord, fraîchement surélevée par un mouvement du socle asiatique, se couvrait de puissants limons rubéfiés destinés, une époque géologique plus tard, à recevoir un épais manteau de loess gris.
Tel est le cadre impressionnant par son ancienneté, où nous apparaît l’Homme des terres rouges de Chine, le Sinanthrope.
D) Les restes du Sinanthrope
L’intérêt exceptionnel présenté par un gisement en caverne pour la préhistoire tient au fait qu’un tel gisement permet de saisir l’homme au gîte, c’est-à-dire, en quelque manière, à l’état concentré. Il faut un hasard extraordinaire pour que dans les vieux graviers d’une rivière apparaissent des ossements humains. Dans un ancien lieu d’habitation, au contraire, les chances pour une pareille découverte se trouvent naturellement très accrues. Ces conditions favorables permettent d’expliquer le nombre important de restes de Sinanthrope recueillis depuis dix ans dans la fissure de Choukoutien. Appartenant à cette catégorie nous possédons en ce moment :
Cinq crânes presque entiers (la face est incomplète), les trois derniers, adultes, trouvés en décembre 1936 ;
Des fragments importants de trois autres crânes ;
Une dizaine de mâchoires plus ou moins complètes (jeunes et adultes) ;
De très nombreuses dents isolées.
Le tout représentant une trentaine d’individus.
Chose curieuse : les caractères anatomiques de ces nombreux spécimens (aussi bien du reste que la composition de la faune à eux associée) ne se modifient pas sensiblement à travers l’épaisseur des dépôts, dont les cinquante mètres ont dû par suite s’accumuler au cours d’une même période géologique.
Et, chose plus curieuse encore : aucun élément de squelette n’a encore été rencontré en dehors des crânes ou débris de crânes ci-dessus mentionnés, sauf un atlas, une clavicule et un fragment d’humérus. Des têtes, pratiquement rien que des têtes. Nous aurons à revenir sur cette circonstance énigmatique.
Autre fait important : depuis la surface jusqu’aux zones les plus profondes du gisement, les débris du Sinanthrope se rencontrent en relation avec des niveaux culturels bien définis, contenant en abondance des cendres, des os calcinés et brisés, et des pierres plutôt sommairement, mais distinctement taillées.
À quelles conclusions anthropologiques nous trouvons-nous amenés par l’analyse de ces restes variés ?
E) Les caractères anatomiques du Sinanthrope
Grâce au nombre considérable de spécimens, jeunes et vieux, que nous possédons maintenant, le Sinanthrope est (au moins en ce qui concerne le crâne) un des hommes fossiles les mieux identifiés aujourd’hui par la paléontologie humaine. Des études faites jusqu’ici sur lui par le docteur Black et par son successeur, le docteur Weidenreich, il résulte un certain nombre de conclusions majeures, acceptées par la grande majorité des anthropologistes, et que nous pouvons présenter comme suit :
Le Sinanthrope est, anatomiquement parlant, un élément du groupe zoologique humain, un « Hominien ». Ceci est prouvé notamment par le dessin général de la mandibule, par la forme et les dimensions des prémolaires et des canines, et plus encore par la capacité crânienne, qui oscille entre 900 et 1.200 centimètres cubes.
Mais en même temps, de tous les hommes fossiles connus il se distingue par une série de caractères crâniens importants : voûte du crâne très surbaissée ; largeur maximum placée au niveau des orifices de l’oreille, et non au-dessus (ce qui donne à une section transversale du crâne une forme arquée, et non ovoïde) ; longueur maximum située entre la racine du nez et une forte crête occipitale (au lieu de se trouver placée entre la racine du nez et la protubérance qui surplombe, chez l’Homme actuel et les Néanderthaloïdes, le bourrelet occipital). En outre, les bourrelets sus-orbitaires sont puissants et proéminents, et suivis postérieurement d’une constriction bien plus marquée que chez les hommes du groupe Néanderthal. Dents avec racines très longues, sans collet bien marqué sous la couronne. Canines très fortes chez le mâle. Pas trace de menton. Pas de fosses canines, etc. Absolument rien, bien entendu, d’un type « dégénéré » !
De par ces caractères fondamentaux, un crâne de Sinanthrope se place morphologiquement à peu près aussi bas en-dessous des Néanderthaloïdes que ceux-ci au-dessous du groupe paléolithique supérieur, et moderne de l’Homo sapiens Au degré de précision, bien lâche, que ne dépassent pas normalement nos séries paléontologiques, une seule case reste théoriquement à remplir au-dessous de l’Homme de Péking pour que la chaîne soit pratiquement complète (en ce qui concerne le crâne) entre le type anthropoïde et le type humain.
Or, ici, une question se pose : placé aussi loin, par l’architecture de sa tête, de l’Homme actuel, le Sinanthrope était-il intelligent ?
F) L’intelligence du Sinanthrope
À première vue, le problème de savoir si le Sinanthrope était un être pensant semble immédiatement et positivement résolu par les conditions mêmes de son « environnement ». Le feu, les outils, d’une part ; et, d’autre part, la sélection manifestement intentionnelle des crânes que nous retrouvons. Les preuves d’intelligence n’abondent-elles pas dans le gisement de Choukoutien ?
Bien entendu, observent, à la suite du professeur M. Boule, un certain nombre de paléontologistes, il y a eu parmi les hôtes de la vieille caverne un être intelligent, un Homme au sens le plus complet du terme. Nous ne le contestons pas. Mais êtes-vous bien sûrs que cet Homme fût le Sinanthrope lui-même, et non un autre être beaucoup plus perfectionné que lui ?… Du Sinanthrope vous ne trouvez que des crânes. Ces dépouilles ne sauraient appartenir à l’habitant lui-même de la grotte. Mais elles ont dû être apportées par celui-ci dans son repaire, comme des trophées ou pour toute autre raison, au même titre que les animaux sauvages dont les débris encombrent les foyers que vous explorez. Non, rien ne prouve que le Sinanthrope, si primitif par la forme de sa tête, ait été capable des formes d’activité que vous lui attribuez.
À cette objection spacieuse, il est assez difficile, je l’avoue, d’opposer une preuve péremptoire. Faire remarquer que, de l’Homme hypothétique qu’elle requiert, aucune trace osseuse n’a encore été rencontrée à Choukoutien, n’est pas une position entièrement satisfaisante : bien des gisements préhistoriques sont connus en Europe dont les dépôts, pétris de cendres et de silex, n’ont jamais livré la moindre parcelle de leurs anciens occupants. Le même phénomène pourrait très bien, théoriquement, se produire à Choukoutien. Comme il arrive si souvent dans les sciences, purement rétrospectives, du passé, il semble donc qu’il faille nous résigner jusqu’à un certain point, en attendant les suppléments d’information que nous donneront peut-être demain les fouilles, à n’affirmer qu’avec une certaine réserve l’intelligence du Sinanthrope.
Reste — et c’est ainsi qu’après Davidson Black pensent le docteur Weidenreich, l’abbé Breuil et bien d’autres — reste que, admettre cette intelligence, en dépit des subtiles suggestions de M. Boule, apparaît comme l’hypothèse la plus simple et la plus vraisemblable, la plus en accord avec l’ensemble des faits constatés. Le Sinanthrope se place décidément, disions-nous, par ses caractères anatomiques, sur le versant humain. Parmi les trois derniers crânes trouvés en décembre 1936, l’un (appartenant à un grand mâle) atteint 1.200 centimètres cubes de capacité. Pourquoi, dans ces conditions, chercher à imaginer, contrairement aux résultats positifs des fouilles, l’existence d’un autre ouvrier ?… Sans aller jusqu’à la position, vraiment extrême, adoptée par le P. W. Schmidt, qui voudrait discerner dans la sélection des crânes de Choukoutien une manifestation d’ordre quasi religieux (les crânes se trouvent concassés et mêlés sans soin aux restes de cuisine !), il semble que le plus sage, dans l’état actuel des recherches, soit de regarder l’Homme de Péking comme un être en qui s’était déjà allumée, et depuis longtemps sans doute, la flamme de la pensée, — l’Homo faber, déjà, — marchant debout et se servant de ses mains, comme nous.
De ce point de vue une fois admis, la position anthropologique du Sinanthrope devient assez claire. Avec le Pithécanthrope de Java, son frère ou son cousin, il représenterait au Quaternaire inférieur, un très vieux groupe humain, localisé en Asie sud-orientale, — groupe attardé, c’est possible, et par suite contemporain peut-être d’autres types plus progressifs, tels que l’Homme chelléen (cet inconnu…) d’Afrique et d’Europe occidentale, — mais membre, décidément, de la grande famille humaine. Parvenu au stade suivant, « Néanderthaloïde », ce groupe semble avoir donné au Quaternaire supérieur l’Homme de Ngandong (Java). Après quoi, il disparaît, refoulé ou absorbé par des formes plus actives et plus jeunes.
Et voilà, brièvement raconté, ce que nous savons en ce moment du Sinanthrope. Pendant plusieurs années les fouilles de Choukoutien vont continuer. Elles apporteront sans doute du nouveau. Inutile, en attendant, d’insister sur l’intérêt définitif des résultats d’ores et déjà obtenus.
Ces résultats favorisent évidemment, au moins d’une manière générale, les vues du transformisme sur les origines du type humain. Mais, par ailleurs, affirmons-le avec insistance, ils ne menacent en rien (bien au contraire) une conception spiritualiste de l’humanité. En même temps que, sous les efforts de la préhistoire, il s’enracine davantage dans le grand passé, l’Homme tend à prendre, par ses propriétés uniques, une place prépondérante dans les constructions de la science moderne : de plus en plus, ses énergies psychiques, individuelles et sociales, apparaissent, au physicien aussi bien qu’au biologiste, comme une des grandes forces de l’univers. Ne sont-ce pas là deux manières complémentaires pour l’esprit de tout dominer et de tout remplir ? La pensée ne serait pas la reine du monde si elle ne tenait à lui par toutes les fibres, même les plus humbles de la matière.
Pour qui sait voir, la découverte du Sinanthrope, en reliant plus intimement l’Homme à la terre, n’est rien moins qu’un trait nouveau qui vient amplifier l’importance suprême prise à nos yeux, dans la nature, par le « phénomène humain ».[3]
- ↑ Nous appelons ainsi, un peu conventionnellement, le stade représenté en Europe occidentale par le classique Homme de Néanderthal (Homme de la Chapelle-aux-Saints), type archaïque brusquement remplacé dans nos grottes, vers le milieu du dernier glaciaire, par les artistes (Homo sapiens) de l’Âge du Renne (Cro-Magnon, etc.).
- ↑ Chaque année, les travaux de fouille se poursuivent pendant huit mois, employant jusqu’à cent ouvriers sur le terrain. Le matériel recueilli est préparé et étudié toute l’année, à Péking, dans deux laboratoires, et sa description paraît graduellement dans les publications du Service géologique de Chine. Voir, en particulier, le mémoire Fossil Man in China, par le docteur Black et moi-même, paru en 1933 aux Mémoires du Service géologique de Chine.
- ↑ Études, 5 juillet 1937.